Documents de la IVe Internationale

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La revue › vol. 8, n° 8-10

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Quatrième Internationale, vol. 8, n° 8-10 · août-octobre 1950 · p. 41-43 · 2 337 mots

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Où va le peuple américain?

(1 + par Daniel GUERIN

On lit le premier volume de l'ouvrage que Daniel Guérin a consacré à l'analyse des forces sociales caractérisant la société américaine et à la dynamique de leur lutte, avec le sentiment de rencontrer un auteur studieux qui possède une sure méthode d'étude et une compréhension profonde de son sujet.

On avait déjà ce sentiment à la lecture de « Fascisme et grand capital » et de « La lutte de classe sous la Ire République » du même auteur. Ces livres sont parmi les meilleurs écrits marxistes en français, éduquant sans prétentions professorales, et pouvant bien figurer parmi les plus remarquables essais d'application de la méthode marxiste à des sujets d'actualité et d'histoire.

Daniel Guérin est d'autant plus capable d'arriver à un tel résultat qu'il est un auteur marxiste lucide qui a dominé. dans sa compréhension de la réalité, tant la déformation réformiste du marxisme que celle du bureaucratisme stalinien. Les livres de Guérin sont clairs et vrais, comme seul le marxisme est capable d'interpréter la vie, la réalité, sans amenuiser son riche contenu et sans la défigurer dans l'essentiel.

Nous aimons particulièrement le dernier ouvrage de Guérin sur le grand peuple américain, écrit avec un enthousiasme qui vibre à chaque page, exaltant l'épopée du « Labor » et préfigurant l'avenir grandiose que l'histoire a confié aux légions impressionnantes du prolétariat américain : l'instauration du socialisme aux Etats-Unis. Cet enthousiasme a des racines profondes et réelles qui plongent dans la puissance objective de la classe ouvrière américaine, en conséquence même de la très haute concentration du capital aux Etats-Unis, métropole du monde actuel.

Guérin s'efforce de saisir, sous les apparences d'un amorphisme politique, la dynamique du mouvement ouvrier américain, de la révolte ouvrière inévitable contre le régime des monopoles mammouth qui entravent la libération des forces socialistes aux Etats-Unis et dans le monde. Après une première partie décrivant le dévelopement et les consé-

(1) Editions Juilliard.

quences des monopoles aux Etats-Unis (dont on appréciera la très riche et très précise documentation qui manque encore au public européen, et français en particulier), le présent volume se termine par un essai d'interprétation de la dynamique du mouvement ouvrier américain depuis sa formation.

Guérin ne se borne pas à décrire l'épopée du « Labor » et il n'est jamais complètement prisonnier enthousiaste des figures héroïques et des luttes d'un, interet passionnant qui ont marque cette épopée jusqu'à ce jour. Il s'efforce de découvrir en même temps la logique interne du développement du mouvement ouvrier américain et larticulation organique des différentes étapes, de tirer les enseignements critiques des événements et des doctrines de ceux qui ont participé au mouvement et l'ont dirigé.

Il se peut que les explications données par Guérin (du moins dans ce premier volume) sur le lent développement politique du mouvement ouvrier américain ne soient pas encore suffisantes et qu'il eût fallu creuser davantage, par exemple en ce qui concerne le rôle joué dans cette affaire par le rythme du déveloplessibilités longtemps immenses et par pement du capitalisme américain aux possibilités longtemps immenses et par successives vagues d'émigration. Attendons de toute façon la fin de l'ouvrage avant de nous prononcer définitivement sur ce point.

Le grand mérite qui apparaît clairement dès ce premier livre, indépendamment de telle ou telle lacune (inévitable dans un ouvrage embrassant un sujet aussi vaste et complexe), est que l'auteur a pu fondre dans une synthèse unique un nombre considérable de données documentaires, historiques et sociales concermant la société américaine et dégager les grandes lignes de la dynamique de son évolution.

Pour le public européen, le livre arrive à son heure et sera — nous l'espérons sincèrement — salué par tous les amis de la pensée marxiste libre, sensibles plus que jamais aux problèmes relatifs à Pévolution des Etats-Unis el en particulier de ses immenses masses prolétariennes qui détiennent en effet « la clef de notre avenir ».

M. P. 41

QUATRIEME 1 L'Histoire de la Réi

L'Histoire de la Révolution russe que les Editions du Seuil viennent de rééditer en France en deux volumes, ne représente pas seulement lœuvre princi pale de Léon Trotsky: elle est en meme temps le sommet de lhistoriographie marxiste jusqu'à nos jours. Il n'existe aucune autre œuvre qui réussit au même degré à la fois à représenter et à analyser le processus historique dans son ques, moléculaireśnomènes psychologiensemble.

les déplacements d'aspirations et d'intérêts chez des milliers d'individus, les mouvements d'humeur des masses et des leaders, l'influence des idées sur les événements, et la correction sévère à laquelle ces mêmes événements soumettent des idées inadequates, toutes ces phases intermédiaires par lesquelles la société détermine Paction des hommes sont suivies de semaine en semaine, de la chute de l'Empire des Tsars jusqu'à la grandiose apogée du deuxième Congrès panrusse des Soviets à Pétrograd, devant lequel le comité militaire révolutionnaire du soviet de cette ville. dirigé par Trotsky lui-même, annoncera le renversement du gouvernement provisoire, l'établissement du pouvoir des conseils de députés d'ouvriers, de soldats et de paysans pauvres, la constitution du premier gouvernement sovietique. Trotsky, principal protagoniste avec Lénine de ces événements décisifs de l'histoire du xxe siècle, et, aprés la mort de Lénine et la dégénérescence. bureaucratique de l'Union Soviétique. seul défenseur de l'héritage d'Octobre, seve de en mr de thips le procpar nist devenu en même temps torien de cet immense bouleversement révolutionnaire de la Russie. Ainsi se réalise en sa personne cette parfaite unité d'idées et d'action qui est propre au communisme.

L'Histoire de •la Révolution russe représente aujourd'hui une source d'information, une source historique de premier Quelques aspects d et de l'autocritique

Dans le n° 6 de l'année 1949 de la revue théorique du P.C.Y., « Communiste », a ete publié un long article d'un jeune théoricien dalmate, Makso Bace. membre du C.C. du P.C. croate et ancien chef des partisans slovenes, ou sont analysées minutieusement les manitestations de lemprise bureaucratique sur le Parti bolchevik russe dans Père stalinienne. Cet article est presque inconnu hors de Yougoslavie, puisque la seule langue étrangère dans laquelle il a été traduit est l'italien. (Makso Bace: Alcuni Aspetti 42

NTERNATIONALE olution russe par Léon TROTSKY choix pour la jeune génération qui ne peut plus étudier les faits dans les textes originaux, disparus ou détruits au cours des décades et sous les coups de la réaction. C'est le principal document qui permet aux jeunes étudiants de la Révolution russe de rétablir. à son sujet, la vérité historique que de monstrueuses falsifications staliniennes se sont en vain efforcées de cacher sous des monceaux de mensonges. C'est là sa grande valeur en tant que document objectif, qui résiste et résistera de mieux en mieux à l'épreuve la plus implacable pour toute œuvre littéraire, l'épreuve du temps. Mais en même temps, l'Histoire de la Révolution russe a une valeur tout aussi considérable pour l'avant-garde ouvrière internationale en tant qu arsenal d'enseignement sur la dynamique d'une révolution, sur le comportement des différentes classes et couches sociales et de leurs partis, sur les principes fondamentaux de la stratégie et de la tactique révolutionnaire. Une grande partie des enselgnements généralisés que contiennent ces deux volumes est déjà passée dans le programme des organisations révolutionnaires, c'est-à-dire qu'ils serviront tremplin aux révolutions futures. Et ce ces enseignements contiennent spécifiquement « russe » reste d'une importance décisive pour apprécier à juste valeur tout le cours postérieur de la révolution, l'établissement dramatique de la dictature bureaucratique en U.K. S.S., l'étranglement du parti bolchevik et le triomphe inévitable de la démocratie socialiste dans ce pays que l'avenir apportera. Lire et étudier l'Histoire de la Révolution russe, ce n'est pas se familiariser avec un manuel ennuyeux de dognes abstraits, c'est saisir sur le vif la réalité de la plus grande révolution du passé, c'est mieux s'armer pour les révolutions de demain.

H. V. e la critique en U.R.S.S.

par M. BACE della Critica e Autocritica nell' U.R.S.S., Editoriale Periodici italiani, Milan, 1950.) Constituant une des contributions les plus importantes du P.C.Y. à la critique marxiste sur le phénomène de la bureaucratie soviétique, il mériterait d'être largement connu de l'avant-garde révolutionnaire internationale.

« La politique extérieure d'un pays n'est, et ne peut être, que l'expression de sa politique intérieure », tel est le postulat d'où part Bace pour s'attaquer au phénomène de la bureaucratie sovié- tique; c'est là, à notre avis, le point d'ou sont partis la plupart des dirigeants yougoslaves pour deveni conscients de l'existence de la bureaucratie soviétique. Utilisant la célèbre déclaration de A.A. Jdanov du 24 juin 1947 sur « la critique et l'autocritique, loi de développement de la société socialiste » comme fil conducteur, Bace démontre combien protondément l'idéalisme a pénétré dans l'idéo logie des dirigeants de l'U.R.S.S. Mais cet idéalisme, comme tout idéalisme dans l'histoire sociale de la philosophie, qu'à masquer des contradictions réelles de la société. Pour masquer ces contradictions, les dirigeants de l'U.R. S.S. sont également obligés d'« anéantir et d'étouffer toute critique » (p. 29). Le sujet de son livre, c'est de démontrer par quel mécanisme opère cet étranglement.

Traitant successivement de la philosophie, de l'économie politique, de l'histoire, des sciences naturelles, de la musi que et des organisations du parti U.R.S.S.. exclusivement à l'aide de sour ces soviétiques pour la plupart complè tement ignorées en Occident, Bace montre :

a) Dans chaque sphère d'activité idéologique en U.R.S.S. règne un monopole de création : un homme ou un petit noyau d'hommes, occupant un poste dirigeant qui lui a été confié par le parti, détermine à lui seul la ligne des recher ches et des solutions. Il ne fait imprimer que ce qui contribue à « démontrer » la justesse de cette ligne et supprime tout ce qui va à son encontre. Les autres travailleurs intellectuels, chacun dans son domaine d'activité, se transforment en commentateurs et adulateurs serviles des paroles du petit « chef génial»; b) Il en résulte tout d'abord une extraordinaire stérilité créatrice : « N'auraiton pas honte de penser que même un pays aussi petit que la Bulgarie possède son propre organe philosophique imprimé. publié régulièrement, et qu'un pays aussi grand et progressif que l'Union Soviétique ne possède point sa propre revue philosophique ? ». s'écrie le philosophe V.I. Svetlov au cours de la discussion entre les philosophes russes en 1947 (n° 1, Questions philosophiques 1948, p. 64). Trente ans après la Révolution d'octobre, il n'existe aucun traité critique de logique formelle en U.R.S.S. (id., p. 55). Il n'y a pas de traités sur le matérialisme dialectique (id., p. 404-5) Il n'v a pas un seul ouvrage nouveau sur des questions fondamentales de la théorie de l'impérialisme (n° 9, Questions économiques, 1948, p. 67). etc., ete.:

c) La cause immédiate de cette stérilité, qui permet l'établissement de ces monopoles de création idéologique, condans « la peur mystique des erreurs »: « Cette peur augmente proportionnellement à l'originalité et à nouveauté du travail.. » (Z.A. Kamenski. Questions philosophiques, n°1. 1948 p. 375) ; d) Cette peur « mystique » de commettre des erreurs se base cependant sur une peur bien matérielle : celle de perdre sa place ou. pire, sa liberté. Et Bace cite, toujours dans la discussion parmi

NTERNATIONALE les philosophes soviétiques, le cas du philosophe Rubinstein qui a perdu tous ses postes parce qu'il avait osé critiquer un ouvrage du « philosophe monopoliste » Alexandrov... avant que le C.C. ne se charge de cette critique; e) Il en résulte une sélection à rebours. Les bureaucrates de l'idéologie ont tendance « à concentrer le plus grand nombre de tâches directrices entre leurs promains » (Musique soviétique, n° 1, 1948, p. 81), à nommer aux postes subalternes seulement leurs propres admirateurs ou mêmes les membres de leur propre famille! Les travailleurs idéologiques sont seulement poussés par le désir d'arracher un poste bien rémunéré, en louant hypocritement le « chef monopoliste » du moment, et montrent « une complète indifférence envers les objectifs proprement dits de la science » (Questions philosophiques, p. 404-5):

f) Toutes ces fares, au lieu d'être combattues par les organismes du parti, sont développées et poussées à l'extrême par lui. « Personne n'ose attaquer... les secrétaires (des organismes du parti) » (La Vie du Parli, n° 23, 1947, p. 50). La tendance à « cacher les erreurs » (loc. cit.) domine partout. Parmi les fonction naires omnipotents et détachés de tout contrôle règne la corruption (Vie du Parti, n° 2. 1948, p. 38-9). Des voleurs et des ivrognes sont investis des plus hauts pouvoirs du parti (La Vie du Parti. n° 1, 1948, p. 25). Le parti en tant qu'organisme vivant est étouffé. a cessé d'exister... Nous le savions déjà depuis longtemps. depuis ce jour mémorable où Léon Trotsky, paraissant devant le C.C. qui allait l'exclure, en 1927, lui a jeté à la face cette accusation terrible : « Le parti, vous l'avez étranglé ! » Mais il est tout de même satisfaisant que les dirigeants yougoslaves parviennent à reconstruire eux-mêmes, en se basant sur leur propre expérience, tout cet effroyable processus de dégénérescence que nous avions analysé avant eux.

Les conclusions? Bace les tire en quelques pages sévères et clairvoyantes. La où la liberté de discussion, la « lutte des opinions». comme disent les camarades vougoslaves. est éliminée, « les secrétaires du parti étouffent toute vie normale comme des seigneurs féodaux » (Bace : Alcuni Aspetti..., p. 87). La calomnie remplace l'argument; la terreur règne à la place de la vigilance idéologioue et de la joie créatrice; au lieu d'élire les meilleurs, on élit les plus serviles. Ce système ne peut créer « que ceux qui sont investis d'un monopole de pouvoir d'une part, et des flatteurs, des misérables et des esclaves d'autre part» (Bace, op. cil., p. 89).

Les camarades yougoslaves ont à étudier à présent la buse matérielle de la démocratie socialiste, ses liens non seu lement avec le degré de développement des forces productives. mais encore avec la structure d'organisation du parti révolutionnaire et avec la dynamique internationale de la révolution. Mais ceci est une autre histoire, à laquelle nous aurons amplement l'occasion de revenir.

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