« Le brusque changement de la situation économique peut agir comme un coup de fouet sur les masses dont les énergies révolutionnaires, puissamment manifestées en 1932, en 1936 et en 1944, n'ont fait que sommeiller depuis lors »; voila comment Quatrième Internationale caractérisait, il y a un an, la situation créée en Belgique par Textension massive du chômage et la menace d'un retour de Léopold III. Les événements de cet élé ont confirmé cette hypothèse au dela de tous nos espoirs. Ils ont demontré qu'une politique basée sur l'immense potentiel révolutionnaire des masses en Europe occidentale s'avère toujours plus réaliste, aux moments décisifs de l'his toire, que tous les calculs qui généralisent la passivité intermittente du prolétariat sous-estime la capacite de réaction brusque et violente des travalleurs la bourgeoisie belge a été a deux doigts de sa perte.
L'offensive bourgeoise engagée dès les élections de juin 1949 n'avait pourtant as cessé de marquer des points. La situation économique tournait à la defaveur le la classe ouvrière par l'apparition d'un chômage massif chronique. Le patronal commençail à laudace jusqu'au licenciement systématique des délégués combattifs des entreprises. Ayant soigneusement préparé le terrain par une propagande qui mobilisait toutes les couches arriérées de la population, le Parti Social Chrétien organisa un référendum qui apportait une nette majorité absolue en faveur du retour du roi. Une nouvelle dissolution des Chambres amenait cette fois-ci une majorité absolue P.S.C. au Parlement. Le premier gouvernement clérical homogène constitué en Belgique depuis 36 ans se hala d'exécuter son programme et de ramener Léopold Ill en Belgique.
Jusqu'alors, la réaction ouvrière n'avait été que sporadique. L'opposition parlementaire habile du parti socialiste au Parlement avail rencontré un écho favorable dans les milieux ouvriers, mais quelques démonstrations de force (une grève générale de vingt-quatre heures notamment) n'avaient en qu'un succès partiel. C'est cela qui permit à la bourgeoisie d'envisager sans trop de crainte la perspective d'un retour sur le trône de son roi, candidat-dictateur, face à l'opposition de l'ensemble du pro- létariat flamand et wallon. Mais elle avait été trompée par les apparences. Les différentes manifestations anti-léopoldistes échelonnées dans le pays entre les mois de mars et de juin 1950 n'avaient été que des élapes préparatoires, à travers lesquelles les travailleurs vérifiaient la volonté de lutte des chefs socialistes, mais ne s'engageaient pas encore à fond, parce qu'ils sentaient fort bien qu'il ne s'agissait point d'une bataille décisive. Ne pas effriler ses forces avant le combat final est une des règles fondamentales de la stratégie. Juger adversaire d'après les forces qu'il engage dans les premières escarmouches, voilà une erreur qui a coûlé cher à la bourgeoisie
A peine le roi Léopold IIl élait-il entré à Bruxelles, effectuant le bret parcours du champ d'aviation à son palais de Laeken entre deux haies de gendarmes et d'autos blindées, que la réaction populaire éclate, avec une violence jamais égalée dans pays. Partant de Liége, les travailleurs se lèvent en quelques jours dans tous les bassins industriels de la Flandre et de la Wallonie, jusqu'aux petites villes reculées où le mouvement syndical ne s'était que récemment implanté. Le mouvement montra dès le début toutes les curactéristiques d'un mouvement révolutionnaire, dans la signification la plus profonde de ce terme.
Toute la classe est mobilisée dans l'action, travailleurs communistes obligeant la direction de leur parti à rompre avec une ligne d'un sectarisme stupide sur la question royale, délégués des syndicats chrétiens entrant en action à côté de leurs frères de classe contre les ministres de leur propre organisation! Hommes, femmes adolescents rivalisent dans l'ardeur du combat. Des milliers de petits-bourgeois, habitués au respect de la loi et à un train de vie paisible, se découvrent brusquement une âme de révolté et se joignent aux travailleurs dans les meetings et les manifes
Les bagarres avec les gendarmes éclatent à tout bout de champ. Le comite central de grève de Liége commence à prendre des mesures véritablement insurrectionnelles (contrôle des services publics, de la circulation des voitures, du commerce de détail, etc.). A Bruxelles même, où la fièvre monte d'heure en heure, les pavés commencent à sortir des rues. Puis, après le cynique assassinat de trois grévistes à Gråce-Berleur, un appel à l'armement du peuple est lancé à Liége. Les barricades soni dressées de toute part dans le Borinage. De ces centres de la lutte, ainsi que des
Get de Gand, des milliers de travailleurs régions de Charleroi, du Centre, partent à pied, en vélo ou en camions pour cette marche sur Bruxelles qui, dans leur esprit, doit placer la capitale entre leurs mains. Les heures du pouvoir bourgeois paraissent comptées en Belgique.
Mais si l'erreur la plus grossière que peut commettre une organisation ouvrière consiste à sousestimer la combativité potentielle de sa propre classe. il n'en est pas moins faux d'espérer de cette seule combativité spontanée la solution de tous-les problèmes. Ayant senti l'orage qui se préparait parmi les travailleurs avec lesquels il avait consolidé ses relations gráce à son passage dans l'opposition et à l'isolement complet des staliniens, le parti socialiste s'était placé à la tête de la lutle à la fois pour amener la réaction à la capitulation et pour canaliser le mouvement avant qu'il ne déborde les cadres de l'Etat bourgeois. A la veille du 1ºr août 1950. le danger de ce débordement était énorme. Il eût suffi, à ce moment-là, que se répèle un incident comme celui de Grâce-Berleur, pour que dans toute la Belgique se déclenche la guerre civile généralisée. Les dirigeants réformistes avaient compris qu'il était temps d'en finir, si l'on voulait éviter la révolution. La bourgeoisie, prise de panique par la tournure des événements, était prete a tout pour sauver l'essentiel. En quelques part et d'autre, on trouva les bases du compromis, inévitable à défant d'une pour la conquête du pouvoir. Les che/s du P.S.C. n'hésitèrent point à sacrifier leur direction révolutionnaire capable d'entrainer les masses dans une bataille roi et mème à exercer sur lui une pression et un chantage qui, s'ils provoquent après coup l'indignation des « ultra-léopoldistes », ne peuvent que mériter l'approbation de la grande bourgeoisie. L'accord du 1º août, qui oblige Léopold IIl à abandonner ses pouvoirs royaux à son fils Baudouin, sauve non seulement l'Etat bourgeois mais monarchie, et la dynaslie des Saxe-Cobourg. Dans les circonstances, même réaction ne pouvait vraiment pas espérer davantage.
L'énorme prestige acquis par les chefs réformistes, grâce à la façon dynamique et souvent courageuse dont ils ont conduit la lutte contre Léopold III, leur a permis de conclure le compromis du 1ºr août sans se heurter à une résistance prononcée de la part des travailleurs d'avant-garde. Les ouvriers ont repris travail, conscients d'avoir obtenu une victoire grâce à une formidable démonstration de force, et vaguement déçus de ce qu'ils n'aient point exploité la situation jusqu'au bout. La compréhension que les chefs réformistes avaient fait avorter une véritable révolution potentielle ne pouvait être partagée par les couches mêmes très avancées. Mais les événements allaient rapidement faciliter cette compréhension.
Au lendemain du 1er août, une immense clameur d'indignation se leva dans les milieux réactionnaires. « Nous avons toul perdu, y compris l'honneur », écrit l'important quolidien du P.S.C., par le potentiel révolutionnaire brusquement dévoilé du « De Nieuwe Gids ». La bourgeoisie, mortellement effrayee prolétariat, et ayant en même temps sauvé tout son pouvoir, prépara immédiatement sa revanche. Elle arrêta ses « extrémistes » intrépides qui voulaient organiser une « marche paysanne sur elle ne permit point a lextrême-droite du P.S.C. de sévir contre la Bruxelles »; direction modérée du parti ailleurs que dans les paisibles salles de rédaction. Mais 6 elle mit en place tout un dispositif de lois de répression. Elle déclencha la chasse aur communistes dans les administrations de l'Elal. Elle créa une atmosphère qui devait aboutir à l'ussassinat de Julien Lahaut, président du P.C. belge. Et afin de canaliser à son tour la « volonté de lutte » de son aile marchante semi-fasciste, elle prépare elle-même des organismes de repression dans lesquels les candidats assassins dirigeants ouvriers pourront seduquer professionnellement, sous la protection sucrée de la loi.
En même temps, l'offensive économique contre la classe ouvrière est intensifiée Les événements Corée sont le prétexte d'une vague spéculation et de stockage qui font monter les pria en flèche. Le patronat se ressaisit et engage une bataille contre les syndicats, refusant de céder sur la question Paugmentation des salaires pourtant déjà promise. Le fardeau du réarmement et du service militaire de vingt-quatre mois, préparé par le gouvernement, retombe essenfiellement sur les travailleurs et les petites gens. Hargneusement, le cabinet Pholien, le cabinet le plus réactionnaire que la Belgique ait connu depuis deux décades, prépare sa revanche sur les « rebelles », les « insurrectionnels » et les « incendiaires » des journées de juillet.
Loin de se sentir battue, la classe ouprière vibre à son tour, désireuse de répondre coup pour coup aux provocations de la réaction. Dès la mi-septembre les métallos voulaient préparer une grève générale contre la hausse des prix, pour l'augmentation des salaires. La pression des masses suffit à obliger les chefs réformistes engager la bataille contre la chasse aux communistes, contre les vingt-quatre mois service militaire, contre chacune des mesures reactionnaires du gouvernement Alors que les « camarades ministres » hollandais et français de Spaak et Buset appliquent dans leurs pays, dans le cadre du Pacte Allantique, des mesures en tous points analogues à celles du gouvernement Pholien, les rapports de forces entre les suiore une politique plus « centriste » que réformiste dans la situation actuctlarti d liens différents du avec le prolétariat amenerent
Les ouvriers d'avant-garde qui, en fin juillet, voyaient la victoire à la portée de leurs mains, peuvent aujourd'hui estimer à sa juste valeur le compromis du 1º aout. Ils peuvent comprendre combien il est necessaire de terminer leurs batailles par l'écrasement de l'adversaire et la destruction de son Etat. Ils ont reçu de meilleures leçons de tactique au cours de quelques journées de combat que vingt années de propagande nauraient pu leur en offrir. Mais ils ont recu ces lecons lopperont ces réflexions dans te cadre du mouvement socialiste. La différenciation qui est en cours dans la classe ouvrière belge et de laquelle sortira une nouvelle avant-garde, plus large encore et plus eduquée que celle sortie des luttes de 1932 et de 1936, s'opère à l'intérieur du P.S.B. La place de tous les révolutionnaires belges est aur côtés des ouvriers socialistes qui, capacités révolutionnaires et qui acquerront, dans les luttes à venir, la conscience et la direction nécessaires à leur victoire future.