A TIRANA avait eu lieu récemment le premier « procès » contre des dirigeants communistes dénoncés par le Kominform au cours de l'année écoulée comme « titistes ", « trotskystes », etc. L'exécution de Xoxi Dodje, ex-Secrétaire du P. C albanais, était un avertissement. Mais Il fallait quelque chose de plus éclatant, de plus spectaculaire : tout l'appareil de propagande du Kremlin et de ses serviteurs dans le monde Des têtes roulent. D'autres procès sont en préparation dans des instructions menées s'est déchaîné avec le proces de Budapest.
secrètement. Kostov en Bulgarie, Patrascanu en Roumanie, Gomulka en au bourreau ; nous ne tarderons pas à savoir qui, parmi les dirigeants l'an dernier encore secrétaires de leur Parti communiste respectif, sont destinés Pologne, de Tchéooslovaquie, connaîtra le sort de Rajk. Quant à Markos, dirigeant des du P. C.
partisans grecs, nul ne sait ce qu'il est devenu.
Le procès de Budapest a rappelé à chacun les procès de Moscou de 1936 et de 1937. Les dirigeants du P.C. yougoslave qui, mieux que quiconque, comprennent de quoi il retourne dans l'affaire Rajk, ont déclaré à juste titre que ce sont les mêmes gens qui ont monte, à une douzaine d'années d'intervalle, le même genre spectacles. On retrouve le même type d'accusations fantastiques, cation des rares faits matériels mentionnes (1), la même nature des crimes : des absence de preuve, la même prudence du tribunal ne pas chercher la vérifila même intentions, des directives qui ne reçoivent même pas à exécution (et pour cause, puisqu'il s'agit d'inventions pures et simples) ; enfin un commencement de mise et surtout, ces procès n'ont qu'une seule et même base : les « aveux » au desquels l'opinion publique actuellement ne se demande plus s'ils sont vrais, mais comment ils sont obtenus.
La machine de propagande du Kremlin avait mis au point il y a douze ans la technique de ces procès destinés à ouvrier à toutes sortes d'organisations d'espionnage (Gestapo, Intelligence Service, amalgamer des militants du mouvement F. B. I...) et à présenter une explication de l'histoire dans laquelle la lutte des classes et des courants politiques est remplacée par les machinations grand-guigno lesques de services d'espionnage manipulant les hommes, olasses, l'Etat. Qui croit pouvoir tout régler par le Guépéou, ne peut pas ne pas les organisations, les le monde. Mais, malgré la technique acquise, les conditions dans lesquelles Staline à tout expliquer par la malfaisance des organismes policiers rivaux dans vu contraint de faire mettre en marche cette machine grossière des absurdités par comparaison même avec les procès de Moscou. ont abouti à la plus
On se souvient que ceux-ci frappèrent d'ex-dirigeants du Parti bolchevik écartés de la direction de ce Parti, de l'Internationale Communiste ou de PEtat soviétique depuis plusieurs années. Dans le premier procès on les accusa d'avoir comploté par soif du pouvoir ; dans le deuxième, on trouva qu'ils avaient, comme but politique, le rétablissement du « avouèrent » qu'ils étaient des espions au service de la Gestapo... Les accusations capitalisme troisième procès, étaient monstrueuses mais avaient du moins une certaine apparence de « logique » : nombre de personnes ont cru vraiment que les vieux bolcheviks évincés du pouqu'apprend-on en substance ? Dans les camps du Midi voir et aigris avaient roulé sur la pente de la trahison. le procès Rajk, enfermés des milliers de combattants de la guerre d'Espagne, la Gestapo recruta de la France, où étaient isolés, mais une centaine à la fois — en Yougoslavie où, pour servir leur maître, ils une centaine d'espions ; elle exoédia ceux-ci - non pas un ou quelques espions prirent la tête du mouvement des partisans qui va chasser l'armée allemande qui — sans difficulté aucune, semble-t-il pays! On apprend aussi que la Gestapo expédia dans chaque pays des - prirent la direction des Partis espions munistes. Et plus tard, quand ces hommes sont parvenus au pouvoir, devenus
(l) Il n'y a pas de crime parfait ; aussi les faux et les complots inventes époque ; Rajk aurait connu les dirigeants yougoslaves dans les camps de réfugiés et Sedoff auraient rencontré leurs complices l'agent américain par la quelques points : il n'y avait pas d'Hôtel Bristol a Copenhague en 1932 qu'il aurait des polices qu'est le Guépeou, pêchent fréquenté ; Rajk ne reconnait pas la photo de journellement toujours où Trotsky certaine de la guerre d'Espagne où ils ne se sont jamais trouvés, ete...
ministres, etc., Ils continuent à conspirer — au service des Etats-Unis cette fois-ci.
Yougoslavie, ces centaines d'espions restent les maîtres du pays. Ailleurs, continuent d'opérer d'une façon bien étrange : ces hommes ont trompé la confiance des partis au point de se voir confier la direction de l'armée et de la sont incapables de faire arrêter ou exécuter qui que ce soit et se trouvent soudainement démasques grâce à l'intuition fortuite de quelques-uns de leurs collègues du gouvernement jusqu'alors aveugles, mais qui, eux, n'avaient pu succomber à la tentation de la Gestapo dans les camps de Gours, du Vernay, eto. (2) pour la simple raison que, pendant toutes ces annees, ils s'éduquaient en Russie à tous les raffinements de l'école stalinienne du Guépéou,
L'acuité de la crise du stalinisme et des pays du glacis, mise au grand jour avec l'exclusion du P. C. yougoslave du Kominform, a obligé Staline les étapes avec une vitesse surprenante. Il n'est plus question de déviations nationalistes, petites-bourgeoises, pro-koulak, etc., de Tito et de ses camarades, tions contre lesquelles il fallait mener tous les partis communistes le monde une lutte idéologique renforcée. Ceci, vrai il y a une quinzaine de mois, doit être complètement oublié Aujourd'hui, il ne peut être question en ce qui concerne Tito autres que d'espions, de mouchards, de mercenaires plus offrant, de gens qui ont trompé la vigilance et la confiance des partis communistes, qui se sont infiltrés dans leurs rangs pour d'infâmes besognes et pour qui les désaocords politiques ne sont qu'un paravent pour accomplir leurs noirs desseins. Nous voici au point culminant de la conception stalinienne du monolithisme du parti. Il n'y a pas de divergences politiques dans un parti stalinien ; si quelqu'un exprime un désaccord avec la ligne politique, il y a nécessairement une inspiration policière derrière lui. Et malheur à lui s'il a été arrêté dans le passé ; il n'a pu être relâché qu'en promettant de servir de mouchard et de provocateur à l'avenir (3).
Le but des procès de Moscou, au cours des années qui précédèrent la deuxième mondiale, était d'exterminer la vieille garde bolchevik qui pouvait; dans une période de crise, et malgré ses capitulations nombreuses, servir de point de ralliement à une opposition révolutionnaire en U. R. S. S. contre la couche privilégiée de l'Union Soviétique et sa politique contre-révolutionnaire. Le but de ces procès était également de préparer et de justifier l'assassinat de Trotsky, implacable adversaire de la bureaucratie et chef révolutionnaire d'une autorité mondiale, qui était, non comme les capitulards un danger potentiel, mais l'animateur d'un mouvement révolutionnaire faible mais réel. Les procès de Moscou hélas, à leurs fins. Malgré les campagnes des trotskystes, malgré Pincrédulité de quelques milieux démocratiques ou socialistes, malgré la réfutation incontestable apportée par le contre-procès de la Commission Dewey, Staline réussit son ration - avec l'estampille de représentants du grand capital américain, comme l'Ambassadeur Davies. Le procureur Vichinsky est devenu ministre des étrangères et aujourd'hui laisse à d'autres le soin d'accomplir la partie la plus sale de la besogne.
Le procès de Budapest et ceux qui suivront font partie de la campagne visant avant tout à préparer la liquidation de la direction du parti et de l'Etat yougoslave. Par la lutte courageuse et intelligente qu'elle mène depuis son exclusion du Kominform, celle-ci constitue une pôle d'attraction pour tous ceux qui, dans les pays du glacis, veulent résister aux spoliations du Kremlin sans, pour cela, faire le jeu de Wall Street ; cette résistance yougoslave aggrave la crise qui sévit dans les partis staliniens, plus particulièrement dans ceux qui disposaient d'une Influence de masse leur permettant au lendemain de la guerre de s'emparer révolutionnairement du pouvoir et qui ont, par leur politique au profit des Intérêts diplomatiques du Kremlin, provoqué de lourdes défaites ouvrières. Pour Staline, l'affaire yougoslave est un abcès suppurant qu'il faut traiter chirurgicalement dans les plus brefs délais : Rajk a « avoué » un complot imaginaire, et la presse stalinienne, soyons-en en mentionnera encore bien d'autres, mais le procès Rajk luimême n'est qu'un élément des complots réels que le Guépéou fomente en
(2) Ce détail du procès Rajk présente cependant un intérêt politique considerable. Il révèle que la politique de Staline en Espagne avait été discutée et condamnée en privé par un très grand nombre de militants et de dirigeants des partis staliniens qui avaient participé aux Brigades Internationales.
(3) Les staliniens français battent monnaie avec le cas Doriot ; mais malgré tout ce que ce cas a de commode à exploiter, ils sont obligés de défigurer l'histoire du P. C. français, de dissimuler notamment que Doriot a été pendant plusieurs années — notamment après 1925, trahison - le dirigeant de la latte anti-trotskyste dans le P. C. et dans les Jeunesses com-
Yougoslavie ; après un tel procès, qul peut encore penser à une autre façon que le meurtre et le coup d'Etat pour régler le sort de mouchards, de provocateurs, d'espions, etc. ?
Le procès de Budapest est aussi destiné à terroriser quiconque, directions des Partis communistes des pays de la zone soviétique, discuter les ordres de Moscou. La soumission la plus totale, l'acceptation inconditionnelle des directives du Kremlin est la règle.
Ces considérations d'efficacité immédiate sont pour Staline décisives. "| ne peut pas ne pas savoir que de tels procès ne se font pas dans une période d'apathie et de démoralisation comparable à celle qui précéda la deuxième guerre mondiale. Il ne peut pas ne pas savoir que ces procès, conditions, lautorité de ses instruments et sa propre autorité dans les rangs communistes où règnent depuis plusieurs mois les inquiétudes les plus grandes sur la politique de ces partis. S'il était vrai que les secrétaires de cinq partis communistes étaient des mouchards et des provocateurs et qu'on n'ait pu s'en apercevoir qu'au bout de quelques années d'exercice du gouvernement par ces partis dirigés par ces hommes, quelle confiance peut-on accorder à l'un quelconque des dirigeants nins dans le monde ? Et si, de toute évidence, ces procès ne sont qu'un moyen de liquider une opposition politique dans les rangs des partis communistes, reste-t-il non seulement de la démocratie de ces partis mais aussi de la riorité théorique géniale de Staline lui-même, supériorité qui ne peut s'imposer que par de tels subterfuges ? Mais Staline doit écarter ces considérations plus générales pour résultat pressant immédiat. de Moscou caractère préventif objectif relativement lointain : il s'agissait de liquider dans une période d'indifférence et d'apathie des masses, des oppositions anciennes battues, en prévision d'une période difficile qui se profilait à l'horizon. Le procès de Rajk et ceux qui sont en cours de préparation, un caractère d'opération à chaud : il s'agit de liquider de nouvelles oppositions naissantes, suscitées par le mécontentement des masses dont les aspirations, loin d'être satisfaites, se volent frustrées par les exactions d'une bureaucratie aux privilèges monstrueux.
Ces procès staliniens, non seulement sont exploités par l'impérialisme et ses agents sociaux-démocrates contre l'U. R. S, S. (4), mais ils contribuent à démoraliser Pavant-garde prolétarienne. L'ouvrier révolutionnaire qui, inquiet de la politique des partis communistes, la recherche d'une solution politique, se heurte au spectacle ignoble de dirigeants communistes divisés en accusateurs et accusés, dépourvus les uns et les autres de l'honnêteté la plus élémentaire envers les militants de leurs propres partis. Comme Trotsky l'observa, à celui qui cherche à se désaltérer le stalinisme n'offre que de l'eau salée.
La dénonciation de ces procès — du proçès Rajk et de ceux ainsi que des procès de Moscou qui sont redevenus d'actualité — n'est pas seulement dictée par la nécessité de stigmatiser les mensonges du Kremlin ou de réhabiliter la mémoire de militants ouvriers couverts des calomnies les plus odieuses. La lutto contre ces procès est dictée essentiellement par la nécessité d'enrayer une entreprise de démoralisation du mouvement ouvrier et de permettre ouvriers d'avant-garde de savoir qui complote réellement contre la classe ouvrière usurpant l'autorité de la Révolution notion la plus élémentaire du devoir révolutionnaire offre incomparablement plus de chances de succès que la bataille que nous avons menée il y a douze ans. Non pas que Staline puisse reculer sous la pression ouvrière et des milieux qualifiés de « progressistes » par les staliniens eux-mêmes ; sa machine policière ne peut que persister et s'enfoncer plus avant dans ses orimes contre-révolutionnares, mais la lutte contre ces procès hâtera la chute du stalinisme et aidera les travailleurs d'avant-garde à reconstruire une nouvelle direction révolutionnaire sur la base du vieux programme bolchevik défiguré et déshonoré par les gangsters staliniens. 10 octobre 1949.
(4) Le Comité Justus, soutenu par le Populaire et Franc-Tireur rassemble tous les socialistes pro-américains enchantés d'avoir trouvé un cheval de bataille anti-soviétique moins marqué que le cardinal Mindsenty. En même temps, cela leur permettait de faire un appel du pied à tous les sociaux-démocrates qui avaient cédé dans les années écoulées à la pression stalinienne, pour retrouver le chemin de la vieille maison. Nenni et Basso viennent de répondre négativement, mais d'autres peuvent être plus accessibles...