Staline, de L. TROTSKY "*
E climat d'après-guerre semble peu L favorable pour qu'un pareil livre puisse arriver à a s'imposer • et à a convaincre » le grand public et son élite « intellectielle ». Nothing succeeds better than success, dit un dicton anglais, et l'étoile de Staline brille aveo plus d'éclat que jamais pour tous ceux auxquels s'impose avant toul la réussite de " l'homme fort ». de • l'homme d'action ». Il fut un temps où l'ascension spectaculaire de Mussolini et de Hitler au pouvoir n'impressionnait pas moins intellectuels, journalistes et politiciens.
Maitre de l'Union Soviétique qui vient de traverser victorieusement l'épreuve de la deuxième guerre mondiale et parlage avec les Etats-Unis l'influence sur le monde d'après-guerre, Staline apparait à l'apogée de sa gloire, justitication de sa carrière. Dans ces conditions on comprend les réserves aveo lesquelles la critique mondiale, meme en la personne de ses représentants les plus portés à un jugement " objectif » (2) a accueilli le livre.
Le principal reproche qu'on lui tait c'est d'avoir « sous-estimé la personnalité de Staline », d'avoir souligne a l'excès son caractère emédiocre». Trotsky ne nie cependant pas la • forte personnalité • ni les « qualités spéciales et exceptionnelles • qui ont permis à Staline de devenir le • génle = de la bureaucralle montante en U. R. S. S. Mais ces qualités ne sont précisément pas celles qui font un leader du mouvement révolutionnaire : Staline, c'est un fait établi par toute l'histoire objectivement vue du Parti Communiste Husse. ne tut ni un penseur ni un orateur. ni un ecrivain, comparable même de loin aux hommes d'élite qui ont dirigé. Jusqu'à la mort de Lenine, l'action politique d'une envergure historique de ce Parti. Comment se fait-Il donc que ce • révolutionnaire pratique », intellectuellement borné, alt pu avolr ensuite une ascension si spectaculaire, venir à bout de tous les autres dirigeants du
Parti bolchevik, les dominer, les écraser et ériger, littéralement sur leurs cadavres; le régime le plus absoluliste que l'Histoire ait jamais connu ?
(1) Edit'ons Grasset, Paris.
(2) Trotsky on Stalin. — Critique parue dans le • Literary Supplement » du Times
(17 Julllet 1948).
Dans toute la seconde partie de son Ivre Trotsky s'efforce de donner d cette question une réponse qui se résume en celte phrase : " La dialectique de l'histoire s'est emparée de lui (SlaIne) et elle le portera plus haut encore * (p. 538), après avoir consacré la première partie de son œuvre a établir, de la même manlère scientifique objective que celle utilisée dans l'inoubliable « Histoire de la Révolution Russe •, la personnalité intellectuellement médiocre et le rôle médiocre dans le parti et l'action des masses, que Staline a Joué jusqu'a la fin de la guerre elvile en Russie.
Trotsky l'avait déjà dit au printemps de 1924, quelques mois & peine apres la mort de Lenine, lors de l'ouverture de la lutte dramatique dans le Parti bolchevik, lutte qui a abouti à l'extermination de son alle prolétarienne.
Cette " dialectique de l'histoire . Trotsky l'analyse minutieusement. h montre les changements objectifs survenus dans la situation nationale et internationale à partir de la . fin de la guerre civile en Russie, et la nouvelle dynamique de la situation qui travaillait de plus en plus contre le maintien et le développement des positions de l'alle rolétarienne et révolutionnaire Parti. Il suit pas a pas la progressior de la bureaucratisation de la Bévolution et du Parti, et met à nu les forces objectives qui portalent a la surface des « hommes nouveaux », parml lesStaline, grâce à ses aptitudes spéciales quelsavance, vers la première place, el exceptionnelles, bien entendu en vue d'agir et de réussir dans ces nouvelles conditions.
Tous avalent besoin de lui (Staline). les révolutionnaires fatigués, les bureaucrates, les nepmen, les koulaks, les parvenus, les serviles, tous des vers qui rampent sur le sol labouré de la Révolution. Il (salt) comment les retrouver sur leur proore terrain, il parle leur langage et sait comment les conduire : Il a la réputation méritée d'un vleux révolutionnalre, ce qui le rend pour eux Inestimable comme moyen d'aveugler le pays ; Il a de la volonté et de Paudace ; Il n'hésitera Jamais à les utiliser et à les dresser contre le Parti... La lutte pour libérer les masses exige d'autres qualités. Mais en choisissant des hommes pour occuper les positions priviléglées, en les soudant les uns aux autres dans l'esprit de la caste, en affaiblissant et en asservissant les massestent inestimables et faisaient de lui ses, les attributs mêmes de Staline, le chef de la réaction bureaucratique » (p. 539).
Staline se révéla, dans les condiions de formation de la bureaucratie, selon expression de Kamenev et de Boukharine un a répartiteur de génie n. Ils voulaient défnir par la, écrit Trotsky, • l'hablleté spéciale de Staline à réacinlina h rea. liser ses plans graduellement, morceau par morceau, d'après le système des opérations a temperament. Cette possibilité présuppose à son tour l'exlatence d'une machina politique puissamment centralisée. La tâche consiste alors à s'insinuer progressivement dans la machine, puis dans l'opinion publique du pays = (p. 575). L'ascension de Staline est celle de son insinuation graduelle dans la machine du Parti, de la conquête de celle-ci, de sa monopolisation. processus rendu possible avant tout parce que les conditions objectives avaient changé.
Avee sa rigoureuse méthode d'analyse et de compréhension des événemenis, méthode qui traverse toute la trame de son récit, fait de documents, de mémoires et d'autres sources objectives, Trotsky démolit tous les argumenis que les adversaires du bolchevisme meitent en ligne pour discréditer et combattre celui-ci ; arguments qui se résument dans l'idée que le stalinisme est la continuation naturelle, en quelque sorte organique, du bolchevisme. « Stériles et absurdes sont les travaux de Sisyphe, écril-il, de ceux qui essayent de rédure tous les développements d'une période à quelques prétendus traits fondamentaux du Parti bolchevik, comme si un parti politique était une entité homogène et un omnipotent facteur historique • (P. 554).
Plèces en mains, il établit dans son livre que le présent régime totalitaire de l'U. R. S. S. n'est pas do à la nature même du bolchevisme, mais à des conditions conditime listerins de dostre quin ant permettre le triomphe de la bureaucra- Parti bolchevik en tant que tel, pour
TERNATIONALE tie. • Afn d'établir le régime eppelé stalinien, ce qul était nécessaire n'était pas un parti bolchevik, mais l'extermination du Parti bolchevik • (p. 555)-
Aveo la même vigueur d'argumentanon, il rerute les critiques superuciela qui reprochent a posteriori à l'Opposition de gauc de tactique du stalinism combattre stratégie he soviélique ses « erreurs
•, son • incompréhension e », son « incapacité de le et qui affirment que sa ne correspondail pas
8U3 exigences de la lutte pour le pouvoir *. Comme si on pouvaít assurer la viotoire du programme marxiste-révolufionnaire el du Parli qui le représente, à n'importe quel moment historique, contre n'importe quelle dynamique de la situation objective ! Comme si on pouvait définir une polifique en faisant abstraction des forces réelles en lutte, du niveau de conscience des hommes qui y participent et des conclusions qu'ils en tiraient à ohaque étape de 19 lulte 1 Rien n'est plus facile que de corriger à posteriori l'histoire et de formuler un programme qui combattrait plus « elficacement • le stalinisme. une telle méthode de raisonner n'a naturellement aucun rapport avec la com- •Com -préhension marxiste des développe ments historiques réels, dans lesquels entre aussi l'évolution nécessaire de la pensée des hommes qui y participent.
Le » Staline • de Trotsky ne s'adresse pas seulement à l'historien de l'avenir, qul y puisera la documentation la plus rene, la plus objective, la plus éclairee, qui existe jusqua présent pour comprendre le personnage et le régime qu'il a personniflé. Il s'adresse avant tout à la nouvelle génération de révolutionnaires, qui doit surmonter Patmosphère d'idolatrie mensongère créée par les innombrables ouvrages que la machine de falsifications stalinienne déverse par le monde dans le but de faire oublier l'Histoire, de déngurer les faits, les événements et les hommes et de perpétuer ainsi le culte de son Dieu, afn que cetle génération puisse, par sa compréhension du phénomène stalinien, œuvrer plus efficacement à la victoire de la révolution prolétarienne et du socialisme.
J.-P. MARTIN.