Le phénomène du travail forcé sur grande échelle en U. R. S. S. constitue sans aucun doute un des aspects les plus significatifs de l'évoTution de l'économie russe durant les dernières années. Nombreux sont les ouvrages qui en font la deseription plus ou moins objective. Citons « J'ai choisi la liberté » de V. Kravchenko ; « The other side of the Moon », témoignages de soldats polonais internés, rassemblés par T. S. Eliot ; « Tell the West », par Jerzy Gliksman, un des chefs du « Bund »: l'organisation socialiste juive de Pologne, etc. Déjà une analyse globale du travail d'esclaves en U. R. S. S. a paru et a été brièvement revue dans Quatrième Internationale (n° de nov.-déc. 1947) : « Le travail forcé en Russie soviétique », de David S. Dallin et Boris Nikolaevsky. Trop nombreux sont en fait les anciens prisonniers de guerre de toutes les nations en Russie ; trop nombreux egalement les soldats et anciens déportés russes qui refusent de rentrer dans « patrie du socialisme », pour que lopinion ouvrière mondiale ne commence pas à apprendre ce qui se passe sous la domination de Staline. Aussi est-il compréhensible que les staliniens ne peuvent pas continuer à la longue à passer sous silence les multiples critiques et observations qui s'élèvent de toute part à ce sujet. Après avoir essayé pendant des années de passer oulre à toute mention du travail forcé en U. R. S. S. avec une indignation feinte et au cri de « calomnie fasciste », ils sont obligés aujourd'hui de chercher des arguments plus substantiels pour faire face aux flots montants de critique. En agissant ainsi, ils reconnaissent en passant et en faisant mine de rien l'existence même des camps de travaux forcés en U. R. S. S. et leur extension monstrueuse durant les dernières années.
Dans le n° de février 1948 de la revue de l'Association britannique des Amis de l'U. R. S. S. (organisation stalinienne modèle de couverture), Russia To-duy, nous trouvons un article signé d'un certain Henry Pratt Fairchild et intitulé « Slave Labour Bogey » (L'épouvantail du travail d'esclaves). Dans cet article, Fairchild essaye de « justifier l'existence du travail forcé grande échelle pour des prisonniers politiques de la façon suivante (1) :
« Il est vrai que les criminels politiques en U. R. S. S. sont considérés comme des malfaiteurs beaucoup plus dangereux et coupables que les éléments criminels ordinaires, et même que des assassins, et il est également vrai qu'il y a une proportion beaucoup plus grande de criminels politiques en u. R. s. s. qu'aux Blats-Unis, aussi bien proportionnel ement a la population totale qu'au nombre total de criminels, Les raisons pour cela sont évidentes.
« L'U. R. S. S. se trouve encore en proie aux conflits résultant d'une révolution difficile et coúteuse, sans parler d'une série d'attaques militaires par des puissances étrangères, et elle sent (! que sa défense nationale exige et justifie des mesures plus sévères contre des éléments déloyaux que ce ne serait le cas dans un Etat plus solidement établli (sic). Cela ne devrait pas être trop difficile a comprendre pour des Américains. Un témoin comparant devant la Commission du Congrès enquêtant sur les activités non-américaines a récemment déclaré qu'il y avait
5.000.000 de communistes et membres des organisations de couverture aux Etats-Unis. Si cela est exact, et si les Etats-Unis. en arriexact et si i sentir eur demorratie tellement en danger qu'il deur semble nécessaire d'emprisonner toutes les personnes dont on pré-
(1) Nous citons d'après un article de V. Charles dans le n° de juillet de Workers International News. revue théorique du R. C. P. (section britannique de la IV° Internationale).
QUATRIEME sume (.) la loyauté envers le régime être plutôt douteuse, — et nous évoluons rapidement vers une situation aussi fantastique — nous obtiendrons alors un corps de prisonniers non sans rapport avec celui de l'U. R. S. S. »
Dans ce plaidoyer étonnant, les
« aveux spontanes » sont trop nombreux pour qu'on puisse les énuméror tous. Nous apprenons que l'auteur stalinien estime le nombre de prisonniers pontiques en • k. s. s.
à quelque 7 à 8 millions (la meme proportion par rapport aux 190 millions d'habitants de l'U. R. S. S. que 5 millions par rapport aux 135 millions d'habitants des Etats-Unis). Nous apprenons qu'en Russie, on envoie dans les camps de travail forcé toute personne « présumée déloyale », sans aucune forme de procès. Nous apprenons que le « pays du socialisme » d'où les classes auraient disparu et qui, d'après la théorie stalinienne courante, se trouve « sur la voie du communisme integral », est beaucoup moins solidement établi qu'un pays capitaliste rongé par la lutte de classe. Justifier ces faits saisissants par un rappel des difficultés issues de la Révolution d'octobre, c'est prendre les lecteurs pour des ignorants. Comment se fait-il que durant la guerre civile, les « difficultés » issues de la Révolution n'obligèrent jamais les dirigeants bolcheviks à faire même un seul pas sur la voie de ce genre de répression, et que ce sentiment « d'insécurité » de la part de l'Etat soviétique semble accroitre à mesure qu'on s éloigne de la période révolutionnaire ? Comment expliquer surtout le fait que les millions d'esclaves de Staline ne se composent nullement en majorité des « restes des anciennes classes possédantes » mais dans leur grande majorité d'ouvriers et de paysans jeunes, éveilles à la vie politique après 1917 ?
Un autre aveu stalinien an sujet du travail forcé en U. R. S. S. se trouve dans le n° du 15 mai 1948 de la revue « La otra Alemania » (Das andere Deutschland), organe des « Démocrates allemands en Amérique du Sud ». Parmi ses assez divers collaborateurs se trouve le rédacteur en chef August Siemsen, un compagnon de route stalinien notoire. Polémiquant contre un social-démocrate, Siemsen écrit :
« Vous citez les 7 à 25 millions d'internés dans les camps de concentration russes — d'autres par44 lent de « travail d'esclaves » — et vous concluez « qu'il ne peut exister grand chose dans le monde qui soit pire que cela ». Tout d'abord les differences plutot ımportantes entre les chiffres devraient vous permettre de présumer qu'il s'agit d'estimations incontrôlables. D'autre part, l'expression « camps de concentration » évoque les bagnes nazis. Or, en vérité, les nouvelles concernant les camps de travail russes sont fort contradictoires, en partie pleines de louanges (sic), en partie pleines de reproches. Je m'abstiens donc de juger mais veux mentionner que le suis convaincu que beaucoun de sévérité et d'injustice y a été perpétrée. On ne pourrait commencer la discussion que sur la question de savoir si cela aurait pu être évité du tout et si oui, de quelle façon. »
Remarquons ici que le stalinien caché admet l'existence des camps de forçats en U. R. S. S., qu'il construit artificiellement des « contradictions » entre des témoignages — — pour suggérer subtilement dans sa conclusion que de toute façon cette évolution était « inévitable ».
Enfin, il y a quelque mois, une série d'organisations d'émigrés espagnols commencalt une campagne pour la libération de réfugiés ouvriers emprisonniers dans le camp de concentration de Karaganda, en U. R. S. S. Il s'agit surtout de militants du POUM et de leur famille. A cette occasion, « L'Humanité » — le titre de ce journal est bien l'anachronisme le plus révoltant qu'on trouve encore dans le langage stalinien -dut rompre le silence en construisant, à l'aide des insultes habituelles, un amalgame entre les prisonniers du POUM et de prétendus membres de la Phalange franquiste prisonniers en U. R. S. S. Passons sur les faits, d'ailleurs fort problématiques (des bruits persistants laissent présumer la conclusion d'une série d'accords étroits entre Franco et Staline). Il n'en reste pas moins que « L'Humanité » reconnaît pour la première fois ouvertement l'existence du camp de concentration de Karaganda, et que même le militant stalinien le plus orthodoxe aurait peine à croire qu'en Russie soviélique il y a des millions de « phalangistes et fascistes » auxquels ces camps seraient réservés...
INTERIM.