ES décisions de la conférence de Londres sur l'Allemagne, la réforme moL nétaire dans les zones occidentales ainsi que la « bataille de Berlin » et la Conférence de Varsovie qui ont suivi, ont amené Washington et Moscou très près de la question cruciale de leurs relations, celle de l'Allemagne. En effet, par rapport à cette question qui domine de haut la situation européenne et même mondiale, tous les autres points de litige entre l'impérialisme américain et la bureaucratie soviétique apparaissent secondaires et incapables en eux-mêmes de déterminer une évolution décisive soit vers le compromis général immédiat, soit vers le conflit entre les deux puissances qui se partagent l'in fluence dans le monde d'après guerre.
Depuis 1947, c'est-à-dire depuis la doctrine Truman (mars 1947) et la proposition Marshall (juin 1947), la politique des Etats-Unis a évolué dans le sens suivant': Washington s'est engagé dans la voie de la mobilisation effective de ses forces économiqueş, militaires et diplomatiques en vue de contenir dans l'immédiat toute nouvelle poussée soviétique à l'Ouest hors du « rideau de fer » et de faire changer, dans un avenir rapproché, le rapport de forces en sa faveur, afin d'imposer ainsi à Moscou un compromis essentiellement favorable à Wall Street.
Les étapes de cette politique sont marquées par le regroupement du capitalisme européen occidental, réalisé grâce au plan Marshall, et les alliances militaires que Washington a impulsées et se propose d'appuyer même militairement (Propositions Vandenberg acceptées par le Congrès), par le programme de réarmement et les mesures de conscription adoptées aux Etats-Unis et par une politique allemande, fermement orientée vers le relèvement économique de l'Allemagne, sous contrôle américain, et par la création d'une Allemagne de l'Ouest, pivot de toute l'Europe occidentale.
Ceci est en effet un atout de taille dans le jeu de l'impérialisme américain. Le contrôle d'une Allemagne occidentale satellite est le gage le plus sür du contrôle de toute l'Europe occidentale et, en même temps, l'arme la plus puissante pour exercer une pression constante sur l'U. R. S. S. et les pays sous l'influence de Moscou.
Le Kremlin a répliqué à cette politique par une consolidation de son contrôle politique et économique sur les pays de sa zone d'influence et, depuis la création du Kominform, par un raidissement de l'opposition des partis communistes dans les pays capitalistes entrant dans l'orbite américaine, particulièrement dans les pays du Plan Marshall. La mise sous sa coupe de la Tchécoslovaquie lors des événements de février dernier acheva la consolidation du « bloc oriental » sous contrôle soviétique.
Le round suivant fut celui des élections italiennes dans lesquelles l'impérialisme américain, aidé par toute la réaction capitaliste italienne et internanationale, a pesé de tout son poids et a fini par l'emporter. On a remarqué à cette occasion que le Kremlin évita de s'engager directement dans cette bataille qui se déroulait sur un terrain situé en dehors de sa propre zone d'influence et sur lequel il était dangereux de faire reculer Washington par la pression ou par la force. C'est alors que sont intervenus les premiers sondages pour un compromis entre l'U. R. S. S. et les Etats-Unis, qui ont été rendus publics avec l'échange des notes entre Bedell Smith et Molotov en mai dernier.
Le compromis fut et reste toujours le but de la politique du Kremlin qui redoute la puissance de l'impérialisme américain à la tête du capitalisme international et craint, d'autre part, d'ouvrir les écluses de la combativité révolutionnaire du prolétariat mondial en appliquant une politique de classe et de préparation de la révolution socialiste conséquente. Washington, de son côté, malgré le sens général de sa politique qui s'inscrit dans une perspective' de préparation à la guerre, n'a à aucun moment envisagé sérieusement un conflit immédiat avec l'U. R. S. S. et par conséquent ne songe pas à exclure tout compromis avec le Kremlin. En effet, bien que condamné à lutter contre la menace de la crise économique par un renforcement constant du secteur de son économie de guerre et en général par une politique préparatoire à la guerre afin de maintenir pénétration dans le monde, l'impérialisme américain n'est actuellement ni acculé à l'impasse économique, ni stratégiquement préparé pour et d'étendre sa déclencher le conflit. Il n'est par conséquent pas impossible qu'il se montre lui aussi, ne fut-ce que pour un certain temps, disposé à négocier un compromis avec Moscou. Il'faut tenir compte d'autre part de la campagne présidentielle aux Etats-Unis, du profond désir des masses américaines qui aspirent à la paix et que les politiciens des deux partis ne peuvent ignorer sans risquer de voir. grossir dangereusement les rangs des mouvements d'opposition, tel que celui de Wallace. Invité à montrer sa bonne volonté d'entente sur des « questions précises »,
Moscou s'est empressé de faire à Washington des avances directes ou indile ton « anti-américain » de la presse stalinienne s'est considérablement attéshall, les incitations staliniennes à une agitation sociale, malgré l'échec mani- France et en Italie, pays-clefs de l'Europe occidentale et du Plan Maret du Plan Marfeste de la politique gouvernementale de stabilisation des prix et malgré le mécontentement ouvrier, ne se manifestent que dans des mouvements revendicatifs sporadiques et limités. L'idée du Front Populaire apparaît directement dans la presse et les discours des leaders staliniens. En Grèce, point névralgique des rapports américano-soviétiques, Markos a fait des avances nettes au gouvernement d'Athènes en vue d'une cessation de la guerre civile de la part des partisans qu'il contrôle ; cependant que la Bulgarie a exprimé officiellement son désir de renouer: les relations diplomatiques avec la Grèce. D'autre part, l'U. 'R. S. S. a accepté de participer à une conférence convoquée en fin juillet pour régler la délicate question de la navigation danubienne.
Mais il reste la question allemande, pierre de touche de l'ensemble des rapports américano-soviétiques. Moscou souhaite en définitive un accord des « Quatre » sur l'Allemagne, accord qui comporterait la conclusion de la paix avec ce pays et son évacuation par les troupes d'occupation, pour que la pression de la force militaire américaine ne s'exerce pas d'une façon permanente au cœur de l'Europe et au voisinage immédiat de la zone soviétique et de l'U. R. S. S. même. Le Kremlin pense qu'une fois l'évacuation de l'Allemagne réalisée, c'est-à-dire le départ des troupes américaines de l'Europe effectué, il possédera des atouts suffisants pour manceuvrer l'Allemagne à sa guise. Washington par contre poursuit naturellement l'objectif opposé qui consiste à intégrer l'Allemagne dans son espace léconomique et militaire, afin de faire pencher d'une façon décisive le rapport des forces en sa faveur. Les Etats-Unis ne peuvent atteindre cet objectif sans rester aussi longtemps en Allemagne qu'il sera nécessaire pour y consolider un régime « national » stable complètement à leur dévotion. Seule la réaction des masses allemandes elles-mêmes pourrait faire revenir Washington sur ces intentions.
Ainsi, un. accord général à l'étape actuelle sur la question allemande paraît prématuré, comme le prouve la « bataille de Berlin » et l'attitude né. gative prise par les Alliés à l'égard des propositions de la Conférence de Varsovie. D'autre part, en l'absence d'un règlement décisif du problème allemand, tout accord entre Moscou et Washington restera limité et précaire.
Cependant, si la division de l'Allemagne, accentuée depuis la réforme monétaire et la création projetée d'un gouvernement allemand de Ouest, avec son inévitable pendant à l'Est, signifie que les Etats-Unis ne sont pas actuellement disposés à négocier un compromis général, la porte reste toujours ouverte à des accords partiels, y compris sur la question allemande, qui établiraient un MODUS VIVENDI entre Moscou et Washington, avant une explication plus décisive.
Moscou persistera à vouloir élargir tout compromis et n'hésitera pas, pour créer l'atmosphère de « bon voisinage » avec l'impérialisme américain, à renverser à nouveau la politique « gauchiste » imposée par le Kominform aux partis staliniens sur toutes les latitudes. Quant à l'attitude finale de Washington, il ne peut y avoir de doute à son sujet. L'impérialisme yankee est entraîné fatalement à la guerre et aucun compromis plus ou moins ample avec
Moscou ne l'arrêtera en définitive dans cette course.
C'est pourquoi la seule politique réaliste du mouvement ouvrier consiste non à se subordonner aux manœuvres diplomatiques du Kremlin, admissibles dans les rapports d'Etat à Etat, mais à poursuivre une action autonome de classe en vue de prévenir la nouvelle guerre par le seul moyen possible, la révolution socialiste triomphante dans le monde.