La bourgeoisie européenne a déjà plusieurs raisons de s'inquiéter du plan Marshall.
Elle vit dans la crainte perpétuelle de voir soit la somme des crédits alloués à l'Europe Occidentale à nouveau diminuée, soit ces crédits stoppés après la première annuité. L'offensive Taber au Congrès lui a fait passer des moments de véritable angoisse. D'autre part, elle craint de plus en plus les implications économiques et politiques du Plan, dont elle ne peut cependant pas se passer. Les Etats-Unis entendent contrôler strictement leurs dollars afin que ceux-ci ne puissent servir à un relèvement de l'économie européenne véritablement capable de concurrencer leur propre économie, et aussi d'ouvrir à leurs marchandises les portes encore fermées du protectionnisme britannique et européen en général. Pour ces raisons ils exigent que le relèvement industriel ne touche aucune branche capable de concurrencer leur propre production (la production agricole en particulier) et qu'ils aient un accès direct aux matières « stratégiques » de l'Europe : ils insistent pour que les monnaies européennes, en premier lieu le franc français et la livre sterling, soient à nouveau dévaluées : ils exigent l'abolition du système préférentiel de l'Empire britannique qui leur barre l'accès des colonies de Londres. Washington exerce cette pression multiforme à travers des accords bilatéraux qui sont à présent conclus séparément avec chacun des seize pays du Plan Marshall.
Londres tout d'abord, Paris ensuite et maintenant plusieurs autres capitales de la sphère du plan Marshall ont réagi aux intentions américaines et la presse de ces pays accuse amèrement Washington de vouloir utiliser ses dollars pour extorquer des avantages « économiques et financiers » de l'Europe et de ses colonies, et aussi pour vendre les surplus de la production inutilisables sur le marché américain.
Il semble que les « seize » aient pris la décision « courageuse » de forun « front commun » pour s'opposer, dans une certaine mesure, à la politique expansionniste de Washington et aient adopté un contre-projet franmer çais qu'ils soutiendront dans les pourparlers avec l'Amérique. Mais leur résistance a très peu de chances de succès : d'une part parce qu'aucun pays européen ne peut repousser à l'étape actuelle l'aide américaine, si les conditions auxquelles celle-ci est accordée ne conviennent pas ; et d'autre part. parce que les « seize » sont divisés entre eux et ne peuvent pas présenter une résistance commune.
L'unification de l'Europe sur des bases capitalistes s'avère, même quand elle se limite à une échelle aussi minime que celle du Benelux, une entreprise extrêmement difficile et en définitive vouée à l'échec.
Abandonnée au plan Marshall et à sa structure capitaliste, l'Europe Occidentale ne connaitra ni relèvement réel, ni indépendance par rapport à l'impérialisme yankee. Elle tombera de plus en plus sous la coupe de celui-ci et ne servira que comme arsenal humain pour la prochaine guerre vers laquelle se dirige inexorablement l'impérialisme américain. Pour lutter contre la décadence et le danger d'anéantissement de d'Europe, il faut lutter pour les EtatsUnis Socialistes d'Europe. C'est la seule issue.