Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 6, n° 10-11

Résolution sur la situation actuelle en France et la menace de « l'Etat fort »

Quatrième Internationale, vol. 6, n° 10-11 · octobre-novembre 1948 · p. 47-49 · 1 970 mots

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1. — Depuis le mois de juillet 1948, les événements d'Italie et de France permettent de préciser la signification "de l'élape actuelle atteinte dans le développement des lutles sociales en Burope occidentale. Bien que les tendances favorables au prolétariat se soient particulièrement exprimées en Italie et celles favorables à la bourgeoisie particulièrement en France, le parallélisme du développement dans ces deux pays est evident el permel de dégager les traits suivants :

a) La poussée de la bourgeoisie vers la « rationalisation » de ses finances et de son économie s'accenlue dans la mesure où s'accentue la pression de l'impérialisme américain sur la bourgeoisie elle-même. Pendant la première période d'application du plan Marshall les tendances inflationnistes ainsi que le déséquilibre de la balance des paiements se sont encore accrus dans tous les pays de l'Europe occidentale, à l'exception de la Grande-Bretagne (la réforme monétaire allemande n'a fait que donner une forme plus « normale » à ees mêmes phénomènes dans ce pays)

b) L'instabilité gouvernementale, avant toutes les crises ministérielles successives en France, a amené les cereles bourgeois les plus représentalils à favoriser toute tentative autoritaire pour éliminer graduellement les « regles du jeu » parlementaire. Ce soutien est accordé en premier lieu au mouvemen| gaulliste en France. c) Sous l'effet conjoint des expérienses récentes, de la situation économique et de la démagogie « gauchisie » des staliniens, d'importantes couches de travailleurs d'avant-garde ont acquis une conscience plus nette que dans le passé de la nécessité d'un programme d'action révolutionnaire et anti-capitaliste, et elles se posent franchement la question de la prise du pouvoir par l'action exlraparlementaire. Cela s'est exprimé principalement en Italie, au cours de la grève générale de la mi-juillel, mais également au cours des greves de septembre dans la métallurgie parisienne. d) Ce qui différencie profondément ces événements de ceux qui, en 1934 et 1935, marquèrent des étapes vers montée de 1936 Brest et Toulon en France, Asturies en Espagne, ete.), c'est que ce progrès de conscience de l'avantgarde se réalise dans le cadre d'une ace de " l'Etat fort" démoralisation et d'un sceplicisme grandissant de couches laborieuses plus larges, qui sont surtout fonction . de leur méflance accrue envers les organisations traditionnelles et de l'absenee d'un parti révolutionnaire suffisamment fort pour cristalliser la radicalisation des éléments avances.

Dans ces conditions, le régime bourgeois accentue caractères semibonapartistes (pleins pouvoirs, décretsloi, etc.), renforce l'appareil de répression auquel il a de plus en plus reoours, mel en place tout un système de législation anti-ouvrière et fournit ainsi les armes dont disposerait demain un gouvernement autoritaire. Devant le discrédit grandissant du régime de la • Quatrième République » parlementaire et constitulionnelle, le passage au pouvoir à froid est désiré par la bourgeoisie. Depuis l'échec du plan Reynaud, cette éventualité est devenue la plus probable et se trouve placée à l'ordre du jour en France.

2. - Le mouvement gaulliste réunit en lui toutes les caractéristiques qui correspondent aux possibilités et aux ambitions fortement limitées des bourgeoisies européennes décrépites. Sa physionomie propre correspond en même temps à ses propres origines sociales, différentes de celle du fascisme allemand ou italien:

a) Alors que la puissance industrielle allemande donnait au nazisme son dynamisme redoutable, la faiblesse struciurelle de l'impérialisme français et les efforts désespérés de celui-ci pour conserver un Empire devenu trop large pour ses possibilités limitées, déterminent le caractère conservateur et défensif de la politique gaulliste, dont l'ambition suprême est de devenir le principal mercenaire de l'impérialisme yankee sur le continent. De même, tandis que le caractere violent el pseudorévolutionnaire du nazisme correspondait à la situation désespérée des classes moyennes allemandes appauvries et excédées par l'inflation, le conservatisme gaulliste correspond au caractère repu et enrichi des grandes couches des classes moyennes « anciennes » (paysans moyen et commerçants), principaux bénéficiaires de l'inflation en France. b) Alors que les origines sociales du nazisme lui ont permis de terroriser et de briser en partie le mouvement ouvrier

QUATRIEME avant sa prise du pouvoir, et que la bourgeoisie lui abandonna celui-ci seulement faute d'avoir une autre issue, les origines différentes du gaullisme lui permettent d'en appeler beaucoup plus tot au soutien du grand capital mais l'empêchent en même temps d'entamer sérieusement son travail terroriste avant La prise du pouvoir. Le fait que les rapports de forces sont beaucoup moins lavorables à la bourgeoisie que l'étaient oeux de l'Allemagne en 1933 (absence de chômage chronique, ete.). renforce encore ce trait particulier du gaullisme et lui fait éviter, dans la mesure du possible, toute lutte violente et physique, capable de louetter la capacité de résistance prolétarienne encore largement intacte.

c) Tandis que le nazisme se présentait comme un mouvement " neuf » et " révolutionnaire ». l'idéologie et le pouvoir fascistes sont aujourd'hui à ce point discredites aux yeux des masses laborieuses et des classes moyennes européennes, que celles-ci réagissent avec une susceptibilité très grande aux moindres signes d'une évolution dans la voie fasciste. D'ou découle pour la bourgeoisie la necessite de respecter, même dans le cadre de ses solutions autoritaire, le jargon « démocratique », de maintenir certaines formes parlementaires et d'éliminer seulement de façon progressive les centres de résistance prolétarienne les plus menaçants (parti révolutionnaire, parti stalinien, syndioats et organisations de couverture non embrigadés dans l'Etal, etc.). Le régime gree, tel qu'il existe depuis deux ans, est un exemple donnant une image de oe qui s'introduirait en France apres une victoire gaulliste et en Italie après l'application d'une solution « autoritaire» similaire.

3. - L'évolution de la situation internationale travaille actuellement dans le même sens. L'impérialisme américain est excédé par la série des crises ministérielles successives en France et commence à reconsidérer sérieusement ses investissements successifs dans une entreprise aussi peu rentable que le capitalisme français dirigé par la « troisième force ». L'assainissement des finances et la « normalisation » du train de vie de l'Etat sont ses conditions minima pour la continuation de l'aide Marshall, et seul de Gaulle s'avérerait assez fort pour les remplir effectivement. De son côlé, la bourgeoisie trangaise craint que la prolongation de la situation actuelle amène Washington à jouer à fond la carte allemande en Europe. Pour conquérir la place de Pour premier lieutenant de Wall Street sur le continent, de Gaulle apparait comme le seul candidat susceptible d'être opposé à une Allemagne occidentale en voie de reconstruction. Enfin, laugmentation de la tension internationale rend lapplication d'une nouvelle forme tripartite ou « front populaire », aver partieipation gouvernementale stalinienne, très improbable sinon exclue. L'aligne8

-sur la politique américaine de Berlin, ment force de limpérialisme francais sur politique américaine, parlaitement illustré par lepisode place l'éventualilé d'une arrivée au pouvoir de de Gaulle autant à l'ordre du jour que l'évolution politique et économique de la France elle-même.

4. — La politique du parti stalinien constitue le prine par facteur subjectif qui renforce la probabilité d'une victoire gaulliste par la voie froide. Celle politique dite des « grèves tournantes », combinées à des manœuvres électoralistes favorisant la réaction, tend à lenir en haleine permanente les successifs gouvernements bourgeois coalition et oblige la bourgeoisie à choisir entre une nouvelle acceplation de la participation gouvernementale stalinienne (tres improbable) et une solution autoritaire qui s'impose ainsi de plus en plus. sur le plan • social, les résultats de cette politique qui se veut subtile et qui cadre avant lout avee la situation indécise des futurs rapports U. R. S. S.-U. S. A., sont cependant tels qu'ils précipitent également la solution autoritaire : la classe ouvrière s'épuise et se décourage dans ces luttes sans résultats : les classes moyennes s'énervent et deviennent excédées sans que la démonstration de force prolétarienne soit suffisante pour les faire pencher vers une solution ouvrière de la crise ; la bourgeoisie est amenée à perfectionner son appareil de répression qui tend à se placer précisément dans la logique de l'arrivée au pouvoir de de Gaulle.

La politique stalinienne apparaît ainsi comme une combinaison nouvelle d'une ligne « ultra-gauche (le parallèle entre le référendum brun de Presse et le vote pour la proposition gaulliste des élections cantonales en octobre s'impose de lui-même ; de même la propagande stalinienne selon laquelle le gouvernement actuel serait déja gaulliste) et d'un opportunisme ultra-droitier (absence de tout mot d'ordre d'armement : proposition d'un gouvernement et d'une politique « acceptable » par la bourgeoisie ; concentration sur une activité de propagande électoraliste : limitation des objectifs grévistes à revendications économiques tellement insuffisantes qu'elles sont incapables de stimuler la volonte de lutte prolétarienne, ete.). En même temps, cependant, l'effritement dangereux de leurs forces syndicales a forcé les staliniens à engager une campagne d'unité d'action svndicale qui, bien que limitée à un cadre étroitement bureaucratique, a été indibutablement un élément permettant aux travailleurs de plusieurs régions et corporations de ressouder leur front de lutte. Il est d'autant plus important pour le parti révolutionnaire de partir de ces expérienoes syndicales positives pour expliquer aux militants communistes d'avant-garde les conséquences désastreuses de la tactique de division ouvrière suivie par les staliniens sur le plan politique.

5. — Pourtant, rien n'est encore décidé. Le facteur qui peut encore renverser tout ce processus et tous les calculs de la bourgeoisie, c'est la combativité spontanée de la classe ouvrière. Aussi longtemps que les rapports de forces restent ce qu'ils sont aujourd'hui et que la bourgeoisie n'est pas encore forcée, par une crise violente, de risquer le tout pour le toul, elle est forcée d'avancer avec un maximum de prudence et de précautions. Plus les sursauts de résistance ouvrière sont vifs et violents, plus ils démontreront à la bourgeoisie que de Gaulle au pouvoir signifie la guerre civile, et plus elle hésitera a le porter au pouvoir, et elle acceptera même de reculer pour le moment. C'est sur ce plan que doit donc se situer la politique du parti révolutionnaire.

La lutte pour influencer les travailleurs communistes d'avant-garde peut devenir un facteur décisif de la situation. De toutes ses forces, et avec les moyens accrus que l'Internationale doit mettre à sa disposition, le parti révolutionnaire doit s'efforcer de stimuler et de coordonner la volonté de résistance du prolétariat. Il doit lancer une vaste campagne d'explication du danger gaulliste et d'appel de lulte au prolétariat. Il doit utiliser chaque occasion pour rendre les formes de combat du prolétariat plus avancées et plus violentes, pour sumuler la resistance physique à la pénétration gaulliste dans les quartiers ouvriers. L'organisation de la lutle physique contre le gaullisme jouera un rôle de premier plan pour catalyser la combativité des militants communistes d'avant-garde.

Le P. C. I, doit insister dans son agilation sur l'étape concrète dans la préparation de la guerre que constituerait l'arrivée au pouvoir de de Gaulle.

De Gaulle au pouvoir c'est la guerre, aujourd'hui avec les avions contre les masses coloniales et les gaz lacrymogènes contre les ouvriers, demain sur tous les champs de bataille du monde.

Empêcher de Gaulle de prendre le pouvoir, c'est sérieusement reculer l'échéance de la guerre atomique.

Le P. C. I- doit concentrer son agitation autour du mot d'ordre du Front Unique P. S., P. C., C. G. T., C. G. T. F. O., autour d'un programme de revendications transitoires capables d'inspirer confiance aux masses et de stimuler leur enthousiasme. Ce mot d'ordre doit se concrétiser spécifiquement dans fan‹Programme de revendications rejeun programme de revendications rejesur les capitalistes les frais de l'inflation, un programme de lutte antigaulliste par des méthodes diverses, en premier lieu l'armement du prolétariat la constitution dans les entreprises et les villages de comités de Front Unique la lutte pour un gouvernement de Front Unique contrôlé et appuyé par ces comités comme objectil supreme de 1a campagne. Une agitation de ce genre est seule capable d'entrainer derrière elle la grande masse qui n'a nullement perdu la volonté d'engager une bataille déolsive contre ses exploiteurs.

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