LES pourparlers qui avaient été engagés à Moscou sur le conflit de Berlin ont été rompus par la volonté manifeste des Américains de ne pas remettre immédiatement en discussion la recherche d'une politique commune des quatre ex-alliés pour toute l'Allemagne et par conséquent, de ne pas ajourner l'application des décisions de la Conférence de Londres de mai 1948 relatives à la création d'un Etat de l'Allemagne Occidentale.
On sait maintenant qu'après l'entrevue des représentants des Etats-Unis, de l'Angleterre et de la France avec Staline à Moscou, un accord était sur le point d'être conclu mettant fin à la « bataille de Berlin », et cette perspective d'accord avait conditionné les « directives du 30 août » données aux gouverneurs militaires de Berlin.
Depuis la rupture des pourparlers et l'appel des trois puissances occidentales aux Nations Unies, le, Kremlin est revenu, tant dans la note soviétique publiee avant la réunion du Conseil de Sécurité que dans les interventions de Vichinsky, à son point de vue fondamental en ce qui concerne l'affaire de Berlin, à savoir le renvoi de l'ensemble de la question allemande à une Conférence des quatre ministres des Affaires Etrangères, en vue d'éviter la création d'un Etat de l'Allemagne Occidentale. Les Américains, avec le concours des Anglais et en dépit de la résistance passive des Français entraînés bon gré mal gré, ont par contre persisté en réalité à rechercher un compromis limité à Berlin, tout en poursuivant une politique de réorganisation de l'Allemagne Occidentale sous leur contrôle exclusif.
A quoi tient cette politique différente des uns et des autres en Allemagne?
Le Kremlin craint qu'une Allemagne Occidentale reconstruite et contrôlée par les Américains ne perpétue la présence effective de ceux-ci au cœur même de l'Europe, à proximité immédiate des frantières de l'U. R. S. S. et de celles de sa zone d'influence en Europe. Par suite, il vise à rendre celle-ci, le plus rapidement possible, libre de l'hypothèque redoutable de l'Amérique et, dans ce but, il est prêt à devenir le champion du retrait de toutes les troupes d'occupation de l'Állemagne (à l'exemple de l'attitude prise en Corée du Nord) et de la reconstitution d'une Allemagne unie « démocratique ». Grâce aux gages qu'il a pris sur l'économie et sur l'appareil administratif dans la zone orientale, grâce au rapport de forces qui lui serait alors favorable, le Kremlin espère après l'évacuation de l'Allemagne, rester encore en mesure d'influencer la politique de celle-ci et de l'attirer graduellement dans son orbite.
C'est exactement ce que redoute l'impérialisme américain aussi longtemps qu'il ne parviendra pas à consolider l'Europe Occidentale, y compris l'Allemagne Occidentale, pour qu'elle puisse s'opposer efficacement à l'influence du Kremlin. D'où sa politique de réorganisation économique et politique active de l'Allemagne de l'Ouest, d'où les projets d'élargissement de l'alliance militaire des 5 (Angleterre, France, Benelux) à un « pacte atlantique » englobant les Etats-Unis et le Canada. D'où aussi les implications d'une nature de plus suite de paccroisemei du budget mil pale du tous les pay le ral car en plus purement militaire que certe politique, impose au Plan Marshall, par dentale et de l'orientation donnée à la « reconstruction économique de l'Europe » en fonction de critères stratégiques plutôt que purement économiques.
Mais cette politique, loin d'accélérer la consolidation de l'Europe Occidentale, perpétue et aggrave le déséquilibre de celle-ci.
La Conférence des 19 qui s'est réunie en octobre, en marge des travaux de l'O. N. U., avait beau constater les progrès de la « coopération économique européenne », les indices accrus de la production industrielle et les perspectives de diminution du déficit en dollars du commerce européen ; tout cela n'empêchait pas la presse capitaliste de souligner qu'en réalité le premier bilan de la « coopération européenne » est plutôt décevant :
« Dans le domaine des paiements, par exemple, on reste, en fait, sinon en droit, au système bilatéral, constatait avec amertume le journal français « Le Monde » (18-10-48). L'expansion des échanges commerciaux en sera fatalement diminuée. Les crédits intra-européens mutuellement consentis pourraient, première vue, donner l'impression contraire. En réalité ils visent plus à remédier au ralentissement du commerce qu'à favoriser son développement optimum ».
Le commerce entre /'Est et l'Ouest de l'Europe n'est guère plus avancé qu'il ne l'était avant le Plan Marshall, constate de son côté D. Abkhazi, dans le New-York Herald Tribune (26-9-48). Et le même journal ajoute :
« Derrière tous les arguments techniques, la faiblesse fondamentale qui empêche un commerce véritable et libre entre les nations du Plan Marshall et qui empêche également une juste distribution, à l'intérieur de certains pays des biens produits, c'est le désordre financier. Il y a en Europe des conditions inégales de stabilité. Certains pays ont à l'intérieur des finances saines et leur commerce extérieur dans une position supportable. D'autres sont au bord du chaos. Les budgets ne sont pas équilibrés. Les monnaies sont surévaluées. La confiance, dans les gouvernements et les monnaies fait défaut. L'inflation est imminente. »
La situation économique à nouveau critique de la France et même de l'Italie, deux pays-clés de l'Europe Occidentale, est significative des véritables « progrès » accomplis vers la stabilisation depuis l'application du Plan Marshall.
La réorganisation économique de l'Europe, comme celle du reste du monde, s'avère incompatible avec le maintien des barrières nationales, les fardeaux des nouveaux budgets militaires, la spéculation capitaliste, les conditions de misère qu'on impose à la population ouvrière, c'est-à-dire en un mot qu'elle est incompatible avec le maintien du régime capitaliste décrépit qui règne encore dans toute l'Europe Occidentale. 2
Puant à l'Europe Orientale, soumise au contrôle soviétique, son effort d'industrialisation indiscutable s'accomplit grâce à un surtravail et à des privations des ouvriers, une partie d'entre eux pensant encore œuvrer pour le « socialisme » alors qu'ils sont en réalité exploités au profit de la bureaucratie soviétique et de ses agents qui détiennent le pouvoir dans ces pays. Un tel effort productif peut donner certains résultats quand il s'agit de pays arriérés ou détruits par la guerre, comme la Hongrie et la Pologne qui repartent à vrai dire à zéro ; mais il est incapable de déterminer un nouveau développement des forces productives de pays déjà avancés, comme la Tchécoslovaquie dont les ouvriers connaissent maintenant tous les bienfaits de la « démocratie nouvelle », à savoir un travail accru, une austérité alimentaire, un contrôle bureaucratique et policier étouffant de toutes les manifestations de leur vie sociale.
La révolution socialiste ne consiste pas à remettre la gestion des entreprises industrielles à l'Etat, ni au passage du contrôle de celui-ci des mains des capitalistes à celles des fonctionnaires d'un parti politique, agent de la bureaucratie soviétique. Elle consiste dans la remise du contrôle et de la gestion de l'économie et de l'Etat aux masses travailleuses organisées en classe dominante. Quels développements futurs peut-on escompter de cette situation ? Les journalistes qui sont à la solde des capitalistes ou de la bureaucratie soviétique s'efforcent d'enfermer toute la marche future de l'histoire dans le dilemme Washington-Moscou et de concentrer l'attention des masses exclusivement sur les manœuvres diplomatiques des uns et des autres, aux conférences de leurs ministres et aux réunions de l'O. N. U.
Si telle était réellement la seule alternative pour l'humanité, il serait vain de professer un optimisme quelconque. La politique de Washington est déterminée par les stricts intérêts des monopoleurs capitalistes de Wall Street, visant à la domination mondiale. La politique du Kremlin est déterminée par les stricts intérêts de la bureaucratie soviétique qui défend non pas le socialisme, mais son régime de caste privilégiée en U. R. S. S.
Sans l'intervention active des masses le capitalisme se lancera, à travers la phase actuelle de la recherche d'un modus vivendi ou d'un compromis avec I'U. R. S. S., en définitive dans la guerre.
D'autre part sans une intervention active des masses, non seulement dans les pays capitalistes mais aussi en U. R. S. S. et dans les pays qu'elle contrôle la bureaucratie soviétique poursuivra sa politique de prostration et de démoralisation du prolétariat mondial, politique qui ne peut que rapprocher l'échéance de la guerre et préparer la défaite de la Révolution.
Mais cette intervention des masses, nourrie par les contradictions du capitalisme aussi bien que par celles de la bureaucratie soviétique, existe déjà et constitue le facteur fondamental sur lequel les révolutionnaires doivent tabler entièrement leur politique.
La lutte du prolétariat français, la guerre civile en Grèce et en Chine, la lutte anti-impérialiste au Vietnam, en Indonésie, en Birmanie, en Malaisie, la rébellion de Tito et les autres remous dans les partis communistes et les pays du glacis, forment un faisceau d'événements allant tous dans le même sens : celui de l'affirmation de la lutte de classe et de sa primauté en tant qu'antagonisme social fondamental entre le travail et ses exploiteurs sous toutes les formes, sur tous les autres antagonismes.
C'est l'amplification et l'approfondissement de cette lutte qui d'une part bouleversent constamment les calculs et les plans des capitalistes, et d'autre part minent à la longue les positions de la bureaucratie soviétique.
La tâche des révolutionnaires est de s'inscrire totalement dans cette lutte afin de donner une expression consciente à ce qui est en réalité le, désir instinctif des millions d'hommes engagés chaque jour dans le combat : leur assurer le pain, la paix, la liberté.
Ils n'y accéderont que par la Révolution prolétarienne et le socialisme.