Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › vol. 6, n° 1-2

Le centenaire du « Manifeste communiste »

Quatrième Internationale, vol. 6, n° 1-2 · janvier-février 1948 · p. 1-3 · 1 770 mots

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LE centenaire du MANIFESTE COMMUNISTE est, en fait, le centenaire du socialisme scientifique et celui du mouvement ouvrier conscient. Mais il clôt en même temps une période de luttes élémentaires de la classe ouvrière qui avait atteint, en France et surtout en Grande-Bretagne, un stade étonnant d'organisation POLITIQUE. N'oublions pas que les organisations chartistes et blanquistes précèdent la rédaction du MANIFESTE de nombreuses années. Et comment pourrait-il en être autrement ! Le socialisme n'étant rien d'autre que « l'expression consciente du processus historique inconscient », le MANIFESTE, ce document le plus puissant que lla littérature socialiste ait jusqu'ici produit, n'a pu être, lui aussi, non pas le simple résultat du génie idéologique des deux jeunes géants allemands, mais l'aboutissement d'une période de premier essor de la classe ouvrière et de ses combats. Ceci n'est pas seulement une constatation théorique abstraite. II vaudrait de se donner la peine de déterminer un jour exactement quels éléments positifs D'EXPERIENCE ouvrière ont été incorporés par Marx et Engels dans leur ouvrage génial, à travers leurs contacts successifs avec les sections essentielles du prolétariat de leur temps.

Mals en mêm: temps, le MANIFESTE exprime, par sa maturité exceptionnelle, l'écart formidable qui existe en 1848 entre la masse ouvrière et son avantMANIFESTE avaient pressentis avec tant de lucidité, les idées exprimées dans garde la plus avancée. Au travers des événements de 1848, que les auteurs du le MANIFESTE, qui reçoivent da confirmation la plus éclatante, ne trouvent français, politiquement le plus avancé et le plus actif de tous les prolétariats pourtant qu'une application PRATIQUE tout à fait limitée. Et le prolétariat europésns, et dont Marx suivait la lutte avec tant de passion, ignora complètement le MANIFESTE, non seulement pendant la Révolution de 1848, mais même pendant les longues années qui suivirent 1848. L'organisation pour laquelle Marx et Engels composèrent ce document disparut elle-même quelques années après sans laisser de traces, et le MANIFESTE resta connu seulement par quelques initiés. Mehring, dans sa magistrale « Histoire de la Social-Démocratie allemande », résume le sort du MANIFESTE comme suit :

« A sa première publication. il fut accueilli avec enthousiasme par une avant-garde Intionnaire. Mais sa nouvelle montée..» (I. p. 371, 11° 6d.) DES OR pays où elle pas édit des partisan, pas compter p'us que quelques centaines d'achérents Puis le MANIFESTE disparut avec le reflux momentané réduite car la Ligue des. Communistes ne pouvait, de mouvement ouvrier révo. dans lensemble des

Quelques centaines d'adhérents.. disparus avec le reflux... mais la nouvelle montée... Comme ces notions nous sont familières ! Le MANIFESTE supporté en 1848 par « quelques centaines d'adhérents dans l'ensemble de tous les pays» disparut pour une décade et demie de l'actualité ouvrière. Puis, quand Mehring écrit son « Histoire », vers la fin du XIX" siècle, c'est-à-dire plus de cinquante années plus tard, il pouvait dire que le MANIFESTE était devenu le document le plus fu de toute la littérature ouvrière, dont des millions d'ouvriers avaient fait la base de leurs convictions politiques, Et aujourd'hui nous pouvons dire sans exagérer qu'il a plus un seul ouvrier, petit-bourgeois ou bourgeois s'occupant de politique qui peut ignorer ou passer sous silence le MANIFESTE enseignements. •Il domine le dernier demi-siècle d'histoire humaine de telle façon, par le rôle déterminant que ses idées ont joué dans le développemouvement ouvrier de masse, dans l'organisation des mouvements révolutionnaires et dans la victoire de la Révolution la plus bouleversante qui se soit jamais produite, qu'il serait difficile de trouver un autre ouvrage dans la littérature mondiale qui ai pu exercer une telle influence sur le cours des évé nements. Les « idées réelles », les idées qui sont « lexpression consciente du processus historique inconscient» ont cette puissance inégalable. C'est pourquoi Phistoire du MANIFESTE est la source la plus pure de confiance inébranlable de tout révolutionnaire marxiste dans le sort final de son mouvement.

Aujourd'hui, les idées du MANIFESTE sont considérées comme une sorte de « dogme officiel » par l'Etat russe. Les organisations sociales-démocrates et staliniennes, qui comptent à travers le monde plusieurs dizaines de millions de membres et de sympathisants proches, vont fêter son anniversaire autant d'éclat que le fera la bureaucratie soviétique, maîtresse des destinées de deux cents millions d'habitants de l'U. R. S. S. Cependant, aujourd'hui de nou veau comme il y a un siècle, il existe un écart formidable entre les idées exprimées par le MANIFESTE et la pratique de ce mouvement ouvrier officiel, d'une force matérielle pourtant infiniment plus grande que celle des chartistes, blanquistes ou communistes allemands de 1848. Les discours d'anniversaire que les Idanof, les Thorez et les Léon Blum prononceront à cette occasion lèveront rien au fait qu'ils piétinent quotidiennement chacun de ses enseignements, à commencer par le plus important : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous 1 » Drapés dans les bannières de Bebel et de Lénine, les chefs réformistes et staliniens invoqueront le MANIFESTE au moment même où ils justifient et consacrent l'oppression coloniale, le patriotisme bourgeois et, ironie amère des choses, la théorie de la « cuipabilité collective » de ce même peuple allemand dont deux des fils ont rédigé le document en question I

Ce développement inattendu amène la société très variée de snobs, d'intellectuels blasés et d'invalides fatigués du mouvement ouvrier à se demander si, après tout, Marx et Engels n'ont pas eu tort et s'il ne faut pas remonter aux idées réfutées définitivement par le « Manifeste » dui-même. Un dilettante bourgeois comme Léopold Schwartzschild, qui trouve dans sa propre banqueroute politique lamentable la justification profonde de sa condamnation de Marx, avance même l'idée que le « succès » des organisations marxistes face à la « faillite » des idées de Marx n'est que la preuve du caractère « religieux » du mouvement ouvrier, idée répandue avec complaisance par de dignes représentants de la presse anglaise dite « sérieuse ». Mais les religions qui ont des succès aussi foudroyants, comme ceux que le marxisme a connus durant le dernler siècle, les remportent précisément parce qu'elles ne constituent que la couverture idéologique de profonds bouleversements sociaux. En même temps les organisations traîtres du mouvement ouvrier continuent à se réclamer des idées de Marx précisément parce que cela seul leur permet de maintenir encore un contrôle limité sur le mouvement des masses. Dans les deux cas, la « déclaration de faillite » du « Manifeste » confirme au contraire sa puissance d'attraction extraordinaine, un siècle après sa rédaction, sur une partie importante de l'humanité, et confirme d'autant plus fermement son idée fondamentale concernant lla lutte de classe prolétarienne.

Assimilant l'ensemble de l'acquis de la culture bourgeoise, et la dépassant grâce à leur génie exceptionnel, Marx et Engels ont su tirer bien avant les masses les leçons idéologiques et politiques des premières expériences de lutte ouvrière. Mais, un demi-siècle plus tard, des millions de prolétaires, ayant à peine reçu un enseignement primaire, avaient assimilé l'essentiel des idées de ces génies. I fallait un demi-siècle d'expérience collective pour que la masse acquiert, par l'expérience, ce que le génie a pu entrevoir par la pensée critique. A notre époque, l'expérience historique exige une évolution autrement rapide de la conscience des masses. Les trente dernières années ont accumulé plus 2 de leçons tactiques, dont l'assimilation par le mouvement ouvrier est une condition nécessaire à sa victoire, que toute la période précédente, en commençant par les premiers mouvements de « briseurs de machines ». Le pouvoir apparent que des charlatans dans le genre de Blum ou Thorez exercent sur le mouvement ouvrier international exprime en dernière analyse le fait que, tout comme il y a un siècle, la conscience moyenne de la classe retarde sur la conscience de classe portée à sa plus haute expression. Mais « l'Histoire ne se pose jamais que les problèmes qu'elle peut résoudre ». Si aujourd'hui le socialisme scientifique comporte des enseignements infiniment plus complexes que ceux exprimés par fe « Manifeste », le prolétariat mondial a infiniment plus d'occasions d'accumuler ses expériences, de confronter les hommes et les programmes à la dure épreuve des événements et de tremper sa conscience au feu d'une lutte révolutionnaire, d'une ampleur insoupçonnée il y a un siècle. Si les dirigeants staliniens et réformistes se trouvent aujourd'hui séparés d'un monde de l'idéologie du « Manifeste », les ouvriers apportent semaine après semaine la preuve que du Japon jusqu'à l'Italie, et de l'Egypte à Ceylan, la lutte des masses se développe instinc tivement plus près des idées, non seulement du « Manifeste communiste », mais

Get la révolution » et du « Programme transitoire Quatrième Internationale, que les dirigeants, même de l'avant-garde, n'auraient pu espérer y arriver il y a un demi ou un quart de siècle.

Nous sommes maintenant arrivés à ce moment dont parle le « Manifeste », « où la lutte de classes approche de l'heure décisive », où « le procès de dissolution de la classe régnante, de la société toute entière prend un caractère si viofent et si âpre ». Qu'on regarde l'Allemagne, le Japon, la Grèce, la France, l'Empire britannique séculaire en pleine désagrégation, et même de colosse impérialiste yankee qui s'approche de la crise la plus grave de son histoire : tous les événements le confirment. Par une étrange ironie de l'histoire, le problème central de ce moment n'est pas, comme le pensaient Marx et Engels, le passage d'une partie de la classe possédante dans le camp de la classe révolutionnaire. Au contraire : il s'agit, pour abattre le capitalisme, de détacher la classe ouvrière de l'idéologie du mouvement ouvrier traître, qui n'est que l'expression de l'influence idéologique des classes possédantes sur la classe révolutionnaire. Mais comme le démontre le « Manifeste », l'ensemble de l'évolution objective travaille inexorablement dans cette voie. Pleinement consciente de cette nécessité historique, la IV• Internationale, héritière de l'ensemble de la tradition du « Manifeste », et seule organisation qui a le droit de parler en son nom, s'est posée comme but de surmonter la contradiction qui existe entre la poussée communiste instinctivement révolutionnaire du prolétariat mondial et la présence à sa tête d'une direction qui s'inscrit en faux contre chacun des principes de la révolution communiste. Elle ne commémorera pas de centenaire à travers des mascarades ou des fêtes ; les discours prendront une partie minime de son activité. Mais elle s'efforcera de traduire dans les faits les enseignements du « Manifeste » dans les rangs des manifestants, des grévistes, des partisans, des combattants pour la liberté coloniale, partout où le prolétariat souffre, peine et se révolte, pour réaliser dans les faits et autour de son drapeau cette grande union mon diale des exploités qui conduira le monde du socialisme.

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