par E. GERMAIN.
Le renforcement indéniable du mouvement stalinien dans le monde a provoqué deux réactions différentes, mais également néfastes à la périphérie de notre Internationale. L'une consiste à rechercher un « pont » quelconque vers les mouvements staliniens, dans la bonne intention de « détacher » les masses de leurs chefs. Elle conduit logiquement à une adaptation de la politique quotidienne à la politique stalinienne, et finit par brouiller les divergences fondamentales qui nous séparent des agents du Kremlin. En pratique, cette « adaptation », mon seulement rend notre mouvement plus vulnérable face au danger, mais lui enlève toute raison d'être aux yeux des masses. Si la tâche de l'avant-garde révolutionnaire consiste uniquement à critiquer amicalement les leaders staliniens, les masses ne voient aucune signification à l'existence de la IVe Internationale en tant que mouvement propre sur l'arène politique.
L'autre réaction part, comme la première, d'une exagération superficielle de la puissance et de la stabilité des partis staliniens. Comme les opportunistes oublient l'orientation fondamentale de notre mouvement en essayant de s'adap•ter à l'obstacle stalinien, les sectaires, par rapport au stalinisme, sacrifient, eux, lorientation fondamentale à la lutte contre l'obstacle. Les résultats pratiques de cette politique sont aussi fatais que ceux de la politique opportuniste. Ils consistent à sacrifier les intérêts du prolétariat aux nécessités « tactiques » de la lutte antistalinienne. La pratique opportuniste des sectaires comme des conciliateurs face au stalinisme provient d'une commune erreur : une position théorique intenable quant à la nature des partis staliniens et à leur force apparente. Voilà pourquoi seule une analyse correcte de cette nature permet l'élaboration d'une tactique principielle dans cette question.
Le double caractère des partis staliniens Il est évident, pour tout observateur attentif, que les partis staliniens renferment des éléments contradictoires en leur sein. Ces éléments peuvent se riser dans certains partis staliniens nationaux et font apparaître d'autant plus clairement ces contradictions élémentaires. Le parti communiste francais compte un million de membres, en majorité travailleurs industriels et agricoles et sans aucun doute les couches les plus combattives du prolétariat francais. Le parti stalinien de Catalogne (P.S.U C.), de son côté, qui a joué le rôle de fossoyeur de la révolution espagnole, alliait de rares couches ouvrières arriérées à une mixture infernale de bureaucrates, d'aventuriers et de petits bourgeois. Il est clair qu'on ne peut pas trouver un dénominateur commun pour ces deux pôles, pourtant réunis, en général, à l'intérieur d'un seul parti
Le présent, d'autre part, est issu du passé, fût-ce à l'aide d'opérations chirurgicales. Les partis staliniens actuels proviennent, dans la plupart des cas (le P.P.R. polonais, comme le P.S.U.C., étant des exceptions), des partis communistes de jadis, à travers une série de mutilations et d'empoisonnements. n'est pas là une figure de style, mais une réalité tangible, présente organisations staliniennes sous la forme de milliers de membres dont l'adhésion date de la période préliminaire à la dégénérescence, et présente dans conscience des masses sous la forme d'une montagne d'illusions quant au caraccommuniste » de la politique stalinienne. Enfin, la dégénérescence des partis staliniens elle-même n'est pas un processus uniforme. Elle apparaît plutôt comme un développement de différenciation des multiples couches du parti. Cette dégénérescence a transformé certaines couches en de vulgaires aides bourreau et assassins; d'autres ont été amenées à s'adapter à la société bourgeoise ; elle a ouvert largement les portes aux arrivistes cherchant à " se caser » et aux aventuriers cherchant à réaliser
QUATRIEMEINTERNATIONALE le socialisme pour eux-mêmes. Elle a superposé les couches d'intellectuels et de fonctionnaires sur les couches initiales d'ouvriers avancés, et des couches paysannes sur les couches fraîchement constituées d'ouvriers non-éduqués. Quelquesunes sont corrompues jusqu'à la moelle ; quelques autres démoralisées au point de tolérer toutes les intamies. Pour la grande majorité des travailleurs staliniens, cependant, la dégénérescence s'exprime uniquement par la passivité de leur pensée, l'abandon momentané de l'esprit critique, la soumission docile à la discipline et aux directives d'en haut. Mais ces travailleurs ne sont ni corrompus ni prêts à accepter passivement la corruption -- sinon les dirigeants staliniens ne s'efforoeraient pas si fébrilement de cacher leurs crimes à leurs propres militants !
Nous pouvons en conclure que les partis staliniens restent des partis ovriers dang la mesure où ils sont composés en majorité des meilleures couches du prolétariat, que leurs membres les considèrent comme tels, et qu'ils apparaissent comme tels aux masses et à la bourgeoisie. Ce sont pourtant des partis ouvriers profondément dégénérés, ne réflétant plus, ni dans leur structure, ni dans leur programme, ni dans leur direction, ni dans leur pratique polltique la conscience de classe prolétarienne poussée jusqu'à sa plus haute expression.
Ce qui reste ouvrier, et ce qui ne l'est plus, est difficilement séparable quand on considère formellement le stalinisme comme un tout ; de là la migraine chronique de tous les sectaires à la recherche de cette formule magique ! Mais, en pratique, la distinetion est plus facile. Nous admettons qu'il n'y a plus rien de socialiste dans un discours de Togliattl, car la phraséologie même a perdu son cachet de classe ; mais les prolos de la fédération de Turin qui se sont presque révoltés après le vote par les députés staliniens, de l'article 9 de la Constitution, représentent une réaction fondamentalement socialiste. L'Humanité est un laboratoire pour une douzaine de stakhanovistes de l'empoisonnement collectif; mais, si demain des gangsters fascistes attaquent les locaux đe L'Humanité, même les shachtianistes défendront ces locaux, les armes à la main, à côté des ouvriers staliniens. Comment pareille attitude s'expliquerait-elle s'il n'y avait plus rien d'ouvrier dans les partis staliniens ? Il n'est pas d'usage, pensons-nous, dans le mouvement ouvrier de s'immiscer dans les règlements de comptes entre des bandes « totalitaires »...
Bureaucratie réformiste et bureaucratie stalinienne Les partis réformistes du continent européen ont connu, durant les deux décades passées, une transformation sociale tout à fait significative. Ils se composent maintenant, en grande majorité, de couches de fonctionnaires moyens et supérieurs, de représentants des professions libérales et de contre-maîtres. Ils apparaissent, par conséquent, de plus en plus, à l'exception du P.S. autrichien et dans une certaine mesure du P.S. d'Italie, comme les héritiers légitimes des partis radicaux petits bourgeois. Une comparaison des partis réformistes et staliniens actuels serait donc une tâche plus compliquée que la simple comparaison entre les bureaucraties des deux partis. Par contre, une comparaison entre les grands partis réformistes d'entre les deux guerres et des partis staliniens actuels, qui apparaissent a leur tour comme leurs successeurs, permettra de clarifier davan tage la question de la nature sociale et politique de la bureaucratie des partis staliniens.
Historiquement, les deux bureaucraties constituent, l'une comme l'autre, couches privilégiées accédant, sur le dos du prolétariat, à des positions socialement avantageuses. Ayant des privilèges à défendre — « la vie joyeuse et heureuse » — les bureaucrates perdent le contact avec le prolétariat, abandonnent la défense de ses intérêts historiques et y substituent la consolidation de leurs propres privilèges. Cela s'exprime politiquement par l'abandon du marxisme révolutionnatre au profit de l'opportunisme sans principes qui, soit dit en passant, ne précipite pas seulement la classe ouvrière dans la défaite, mais provoque également, à la longue, la destruction des privilèges des bureaucrates.
Jusqu'à ce point, l'analogie est complète. La différence entre les deux bureaucraties apparait quand on examine la source de leurs privilèges. La bureaucratie réformiste est historiquement issue de la période d'essor impérialiste, avec sa corruption d'une large couche de l'aristocratie ouvrière, aux illusions réformistes quant à l'accumulation pacifique des « miettes » devant constituer, en fin de compte, tout le « gâteau » socialiste. Elle s'est installée dans tous les rouages de la « démocratie » bourgeoise, mais, avant tout, constitue les sommets des puissantes organisations de masses qui connaissaient un essor particulier durant cette période: partis, syndicats, coopératives, mutualités, etc.
La bureaucratie stalinienne, par contre, est historiquement liée au phénomène de la bureaucratie sovietique, dans époque de décadence capitaliste. Dille obtient ses priviléges des subsides du Kremlin et de la puissance des partis staliniens contrôlés par celui-ci, à l'intérieur de l'Etat bourgeois. La dégénérescence des partis staliniens a pris d'abord l'aspect de la formation de cliques dirigeantes, à l'échine pliante, dévouées au ordres et aux cachets d'appointements de Moscou, s'installant aux milliers de postes grassement payés des partis, maisons d'édition, soclétés « culturelles », etc. Si donc la fonction historique de la bureaucratie réformiste consiste à imposer au prolétariat sa subordination au régime « démocratique » bourgeois, la fonction historique de la bureaucratie des partis staliniens consiste essentiellement à utiliser le prolétariat dans le cadre de la politique exté. rieure du Kremlin.
Cela, cependant, ne fait que poser le problème et est loin de l'épuiser. La bureaucratie des partis staliniens ne peut, en effet, utiliser le prolétariat que dans le cadre des rapports de classe existants. La subordination des intérêts du prolé. tariat aux intérêts particuliers du Kremlin ne substitue pas du tout à ces rapports de classe un three cornered fight d'une nature spéciale. Quand la bureaucratie stalinienne, pour des raisons diplomatiques quelconques, impose à ses partis une ligne politique qui précipite le prolétariat dans la défaite, elle travaille, qu'elle la veuille ou non, dans l'intérêt de la bourgeoisie. L'intervention contre-révolutionnaire du stalinisme en Espagne était inspirée par de compliquées considérations diplomatiques du Kremlin ; elle n'en a pas moins conduit au triomphe de la contrerévolution bourgeoise. La même chose s'applique à l'intervention stalinienne en Chine, en Allemagne et ailleurs. Dans la mesure où chaque défaite du prolétariat engendre un renforcement de la bourgeoisie sur le plan des rapports sociaux, la bureaucratie stalienne a travaillé, objectivement, dans l'intérêt de la bourgeoisie impérialiste, comme le fait également la bureaucratie réformiste, quels que soient motifs d'action particuliers. D'ailleurs, le problème se complique à mesure que les partis staliniens se développent et que leurs bureaucraties acquièrent à leur tour un caractère plus différencié. Le fonctionnaire de la C.G.T. doit sa place à sa loyauté envers son parti : c'est-à-dire envers le Kremlin, mais la C. G. T. elle-même se maintient grâce à la tolérance de l'Etat bourgeois. Si un véritable conflit oppose l'Etat bourgeois au Kremlin, une série de fonctionnaires d'Etat et de bureaucrates syndicaux staliniens préfèreront conserver leurs postes et déserter leur parti. Ce phénomène ne s'est produit que sur échelle individuelle, lors du « grand tournant » de 1939 ; mais, à ce moment, la pénétration de la bureaucratie stalinienne dans les appareils d'Etat bourgeois était elle-même encore à l'étape individuelle. Aujourd'hui, les individus d'antan sont devenus des milliers de fonctionnaires. Il est certain qu'à mesure que s'est accentuée la pénétration stalinienne dans la bureaucratie syndicale et étatique, s'est accentuée également la pression de l'idéologie bourgeoise sur la politique stalinienne — et le danger d'une scission sérieuse de « droite », lors d'un éventuel « grand tournant à gauche ». L'évolution du stalinisme, du centrisme au néo-réformisme, est un phénomène sociologiquement et idéologiquement apparent dans tous les pays et mérite une étude à part qui sort du cadre de cet article.
Stabilité stalinienne et fléchissement réformiste ? La bureaucratie stalinienne ne défend-elle pas pourtant ses privilèges avee beaucoup plus d'acharnement que la bureaucratie réformiste ? Shachtman va plus loin et précise sa position dans un article récent (New International, mars 1947). Il y déclare que les partis staliniens « n'abandonnent pas ce dont ils réussissent à s'assurer le contrôle ; ce qu'ils contrôlent, ils le contrôlent absolument (!) et ils le < louent » seulement à la bourgeoisie pour un prix spécifique qui leur est payé. → La politique est ici réduite à un simple marchandage en dehors des lois du marché : c'est-à-dire en dehors des rapports de force entre les classes qui déterminent, en dernière analyse, la puissance de chaque partenaire dans d'éternels pourparlers.
Cette déclaration peut-elle s'appliquer au passé ? Face à Shachtman se dressent non seulement vingt années de polémique trotskyste, mais également vingt années d'expérience historique indéniable. La bureaucratie stalinienne a-t-elle ‹ gardé fermement le contrôle » de Shanghaï et de Canton ? Quel autre « prix » a-t-elle reçu de Tchang Kai Chek, pour son infâme capitulation, qu'un coup de pied dans le derrière ? Shachtman nous peut-il préciser quelle est la nature du « contrôle » que la bureaucratie stalinienne maintint, après 1933, sur ses positions extrêmement importantes en Allemagne? Ou peut-il définir exactement quel
« prix » Hitler a payé à Staline pour sa capitulation de 1933, autre que ceini de la construction fiévreuse de la machine de guerre destinée à coloniser la Russie ?
Et, plus près de nous, le P. C. F. a-t-il « conservé » le contrôle sur les puis.
santes forces armées qu'il possédait au lendemain de la « Libération » ? Qu'a-t-il reçu au juste en échange de leur dissolution ? Le P. C. grec a-t-il gardé le « contrôle » sur ses dizaines de milliers de soldats au moment où il accepté le désarmement de l'E. A. M. ? Qu'a-t-il reçu en échange de la bourgeoisie grecque? Cette aftirmation de Shachtman est parfaitement absurde en face de l'ensemble des résultats de vingt années de politique stalinienne, qui ne constituent qu'une longue série de défaites, non seulement pour le prolétariat mondial, mais également pour les partis staliniens !
D'autre part, la bureaucratie réformiste défend, elle aussi, ses propres posi-
Lions avec un extrême acharnement, dans son cadre propre. Tout ouvrier révolu. tionnaire ayant osé défier la bureaucratie syndicale en Europe en sait quelque chose. Les bonzes réformistes ne reculent devant aucune mesure « totalitaire » pour éliminer les courants révolutionnaires, falsifier des votes, supprimer la voix des minorités, exclure ceux qui ne s'adaptent pas et user de la violence physique contre ceux qui deviennent trop « gênants ». Dans ce sens, les staliniens n'ont eu rien à inventer ; ils ont pu copier la méthode de combat des bureaucrates réformistes, bien entendu en l'élevant à la .Nième puissance.
Cependant, les ressources des bureaucrates réformistes sont fournies par la puiscance, somme toute limitée, des organisations ouvrières, et les subsides, somme toute restreints, de l'Etat bourgeois. Les subsides des bureaucrates staliniens sont fournis par le budget soviétique, le second du monde. Aux ressources plus amples correspond un arsenal plus rempli et une assurance plus marquée dans ses propres forces ; c'est là, sans doute, un premier aspect de l'efficacité plus grande des bureaucrates staliniens dans la défense de leurs privilèges.
Un second aspect relève de la psychologie sociale et mérite d'être également exposé. La bureaucratie réformiste n'est jamais tellement sortie de l'atmosphère « pacifique » de la période d'essor impérialiste ; elle traîne derrière elle le lourd turdeau des illusions parlementaires, absolument absurdes dans notre ère, et se sent parfaitement « dépaysée » dans l'époque des guerres, des révolutions et des contre-révolutions. Un bureaucrate réformiste est un petit bourgeois borné, paralysé par le crétinisme légal et intimidé par la violence physique. Les Noske sont rares parmi les leaders sociaux-démocrates ; leur niveau d'infamie ne dépasse pas, en général, celui d'une dénonciation anonyme à la police bourgeoise. Des cir. constances historiques exceptionnelles peuvent transformer des dirigeants réformistes en des complices d'assassins bourgeois ; ils ne deviennent jamais un corps de police eux-mêmes, ne fût-ce que parce que le courage physique leur manque.
Les leaders staliniens, par contre, sont formés dans la clique absolument corrompue des émissaires du Kremlin, couche d'aventuriers sans scrupules, pour qui la vie humaine n'a aucune valeur. La seule chose qu'ils ont héritée du bolchevisme est son habileté à fabriquer de faux passeports. Alors que la politique retormiste nous semble un anachronisme insupportable à l'époque des fours crématoires et des bombes atomiques, la politique stalinienne réunit tous les éléments de décom. position de notre civilisation qui caractérisent l'époque de putréfacton du capita• lisme. La psychologie individuelle des leaders staliniens est beaucoup plus proche de celle des leaders fascistes que de celle des bureaucrates réformistes. Et il va de soi que les bureaucrates staliniens utilisent leur brutalité et leur manque total de scrupules uniquement pour la défense de leurs propres privilèges...
La contradiction entre l'acharnement des bureaucrates à défendre leurs privilèges et les résultats absolument liquidateurs de leur politique se résout dialectiquement, quand on étudie le caractère contradictoire de ces privilèges eux-mêmes. Les privilèges de la bureaucratie réformiste sont liés à l'existence d'un puissant mouvement ouvrier et à l'intégration pacifique de son appareil dans la « démocratie » bourgeoise. Mais la dégénérescence du capitalisme mine, dans notre époque, toujours davantage la possibilité de la cohabitation du capitalisme avec des organisations ouvrières, même châtrées. Devant le mouvement ouvrier se pose la question brûlante : renverser l'Etat bourgeois ou se voir écraser par la dictature bourgeoise. La bureaucratie réformiste essaie de défendre A la fois l'Etat bourgeois et ses propres organisations: c'est-à-dire paralyse le prolétariat et le conduit droit à la destruction de ses organisations de masse, ce qui implique également la destruction de ses propres privilèges.
Le conservatisme social de la bureaucratie stalinienne Il n'en va pas autrement, au fond, de la bureaucratie stalinienne. Les dirigeants des P. C. allemand, français, espagnol, grec, et, de plus en plus, de tous 56
QUATRIEMEINTERNATIONALE les partis staliniens du monde, se sont trouvés et se trouveront placés devant le dilemme historique : aller de l'avant vers la révolution prolétarienne ou se voir ‹écrasés à brève échéance par la dictature bourgeoise. Invariablement, les leaders staliniens ont choisi la seconde voie, bien entendu en essayant de gagner autant de temps que possible ; mais cela, les bureaucrates réformistes le font autant qu'eux.
La raison fondamentale de cette politique de suicide de la part du stalinisme réside, comme dans le cas de la bureaucratie réformiste, dans le caractère contradictoire des privilèges de la bureaucratie stalinienne. S'étant développée grâce à la monstrueuse dégénérescence de l'Etat ouvrier et de l'économie planifée russes, la bureaucratie soviétique craint la révolution mondiale autant que la craint la bourgeoisie impérialiste. Pour toutes les deux, une victoire du prolétariat interna. tional signifie la fin irrévocable de leurs privilèges sociaux, pourtant de nature totalement différente. Voilà pourquoi la bureaucratie soviétique préfère abandonner ses instruments à l'étranger — les partis staliniens nationaux — plutôt que de risquer le déclenchement de luttes révolutionnaires de masses pour leur défense.
On objectera : Trotsky n'a-t-il pas écrit, vers la fin de sa vie, que la bureaucratie des partis staliniens regarde « avec envie » les privilèges spéciaux de la bureaucratie soviétique, provenant du regime étatisé de la propriété, et tend a acquérir des positions similaires ? Et on se dépêche d'appeler l'exemple des pays du « glacis » soviétique comme témoin.
En constatant une tendance, Trotsky avait parfaitement raison ; encore y ajoutait-il que les possibilités de réaliser cette tendance étaient extrêmement limi. tées, sinon complètement exclues. En outre, notre avis est que l'exemple des pays du « glacis » est absolument improbant.
Qu'on se pose d'abord la question : si réellement la bureaucratie soviétique est une « classe » qui tend à se multiplier en dehors des frontières de l'U. R. S. S., si réellement la tendance fondamentale poursuivie par la bureaucratie des partie staliniens consiste à tenter de renverser les régimes bourgeois et d'instaurer une « nouvelle société esclavagiste totalitaire », comment expliquer la politique capitularde face à la bourgeoisie des partis staliniens français, italien, grec, belge, hollandais, etc., après la « Libération » ? Quiconque étudie attentivement les rapports de force existant dans ces pays, à ce moment, ne peut douter un seul instant que les partis staliniens n'avaient qu'à ramasser le pouvoir dans la rue, s'ils le désiraient. Aucune force active n'existait, capable de s'opposer à eux ; ils étaient suivis activement par la large moitié de la population ouvrière et paysanne de ces pays ; et une grande partie de l'autre moitié leur étant passivement sympathisante. Pourquoi, au lieu de prendre le pouvoir dans tous ces cas, les partis staliniens ont-ils répété sur échelle continentale et mondiale la politique capitularde des Noske, aidé à reconstruire l'appareil d'Etat bourgeois et à remettre le pouvoir entre les mains de la bourgeoisie? Par peur de l'impérialisme ? Mais l'établissement d'un régime stalinien propre aurait été la meilleure défense contre toute menace impérialiste envers la Russie! Par fidélité aux accords de Yalta? Cela est trop absurde pour y répondre. Parce que les rapports de force étaient « défavorables » ? C'est ce que prétend la propagande stalinienne. En réalité, jamais dans l'histoire, des partis se réclamant de la classe ouvrière ne se sont trouvés devant un ensemble de facteurs aussi favorables à leur arrivée au pouvoir, que les partis staliniens en 1944, et il est à supposer que les vrais partis révolutionnaires devront se battre pour le pouvoir dans des circonstances bien plus difficiles. Il ne reste qu'une conclusion : c'est que la bureaucratie craignait davantage sa propre « prise du pouvoir » qu'elle me craignait la consolidation du pouvoir bourgeois. C'est qu'elle se rendait bien compte que, dans des conditions de montée révolutionnaire, cette « prise du pouvoir » serait préliminaire à la révolutien prolétarienne et non pas à l'instauration d'un quelconque « régime bureaucratique ». C'est qu'elle était plus consciente que Shachtman du fait qu'un écrasement final de la bourgeoisie n'était possible qu'a travers la mobilisation révolutionnaire des masses, qu'elle voulait à tout prix éviter. Et ce prix, elle le paie maintenant dans la perte successive, sans contrepartie, de toutes les positions qu'elle avait conquises ou qu'elle était sur le point de conquérir, à ce moment, dans ces pays.
Dans les pays du « glacis » s'est déroulé un processus tout à fait pareil à celui que nous venons d'esquisser. Aucune difficulté sérieuse n'existait pour un renversement complet du régime capitaliste en Roumanie, Hongrie, Finlande, Autriche. Tchécoslovaquie, etc. Pourtant, là aussi, la bureaucratie a préféré transiger, s'allier avec des éléments bourgeois divers, limiter ses propres possibilités, plutôt que de permettre le déclenchement de vastes actions révolutionnaires des masses. Cette constante de la politique stalinienne se retrouve dans tous les pays
QUATRIEMEINTERNATIONALE du « glacis » comme dans tous les pays du monde, Les manipulations de la bureaucratie dans le « glacis » ont leur place bien harmonieuse dans le cadre de la politique de panique d'une bande de criminels banqueroutiers, essayant de prolonger leur pouvoir en pillant à droite et à gauche; elles sont absolument incompréhensibles dans le cadre hypothétique d'une poursuite de « stabilisation sociale » ou « d'intérêts historiques » de la part d'une « nouvelle classe dominante ».
Alles confirment l'analyse que nous essayons d'esquisser : la tendance fondamentale des partis staliniens, en fonction de leur rôle fondamental au service du Kremlin, est la tendance contre-révolutionnaire, et objectivement bourgeoise ; la tendance à l'accroissement des revenus de la bureaucratie soviétique par la voie de pillages, etc. constitue un sous-produit de cette tendance fondamentale, sousproduit qui ne se présente que dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
On sait quelle a été l'ampleur de ce concours exceptionnel de circonstances dans les pays du « glacis » : élimination physique d'une grande partie de l'anclenne bourgeoisie de plusieurs pays durant la guerre ; non-intervention momentanée de l'impérialisme, obtenue à Yalta; présence de l'armée soviétique d'occupation et d'un puissant appareil de répression, etc. Ainsi les partis staliniens en Pologne, Yougoslavie et partiellement dans les autres pays du « glacis », ont pu s'emparer de la plupart des postes de commande dans l'appareil d'Etat, sur la base de rapports de production restés fondamentalement bourgeois, tout en maintenant l'action des masses dans des limites strictement déterminées par le stalinisme. Des avantages économiques d'importance primordiale pour l'accélération de la reconstruction de l'économie russe ont été avant tout convoités. Mais une « nouvelle société bureaucratique » n'est pas plus sortie des événements que ceuxci n'ont « détruit » le capitalisme dans les pays du « glacis »...
Des partis « totalitaires » ? La puissance affective du mot « totalitaire » se trouve étrangement liée au fait que personne ne peut le définir exactement; il travaille avant tout par suggestion. Il évoque l'image d'une société dans laquelle « l'Etat » essaye d'im-
Usa loi dans toutes les sphères de la vie humaine, sociale et individuelle. Dès lors, il s'applique autant au royaume des Incas qu'à l'Etat des Jésuites au Paraguay, à l'empire semi-féodal du Mikado durant la guerre qu'à la dictature nazie en Allemagne. Tous ces régimes ont effectivement quelque chose de commun, comme la flèche et le browning sont tous les deux des armes mortelles. Mais là s'arrête leur ressemblance, et le marxisme nous offre une série de critères inappréciables pour déterminer la différence entre régimes politiques sur une autre base que sur celle de leurs formes d'apparition.
Le régime politique de la Russie est certainement « totalitaire » autant que celui d'Hitler l'a été. Aucun trotskyste sérieux n'en a jamais douté ; la seule chose que Trotsky ait mise en doute, avec une parfaite justesse : c'est le fait que le caractère totalitaire du régime politique suffise pour définir soit la nature sociale de l'Etat russe, soit l'attitude que la IV• Internationale doit prendre envers lui, La bureaucratie des partis staliniens obéit aux ordres « totalitaires » du Kremlin et rêve même, durant ses heures perdues, d'instaurer dans divers pays un régime pareil — comme un eunuque rêve d'une femme. Nous pensons cependant que ces affirmations parfaitement justifiées ne suffisent ni pour déterminer la nature des partis staliniens, ni pour caractériser le rôle qu'ils jouent sur l'arène politique.
On peut avancer d'un pas, et affirmer que les partis staliniens sont des partis « policiers ». Mais devant la menace révolutionnaire de leurs privilèges, les leaders sociaux-démocrates se transforment, eux aussi, en instruments objectifs de la police bourgeoise. Où est la différence ?
La bureaucratie stalinienne applique, comme la bureaucratie réformiste, politique contre-révolutionnaire dans le cadre de la société bourgeoise. Mais alors que les ministres réformistes sont simplement des avant-postes de la police bourgeoise dans le mouvement ouvrier, les leaders staliniens sont partie intégrante de la Guépéou agissant comme des auxiliaires objectifs de la police bourgeoise. Certaines circonstances transforment l'avant-poste et le complice en aide bourreau effectif : Browder et Budenz collaborent activement à l'assassinat de Trotsky, comme Noske a participé activement à l'organisation de l'assassinat de milliers de spartakistes. Le rôle policier de la bureaucratie stalinienne est plus accentué dans la mesure où son llen avec la Guépéou est permanent et où sa formation professionnelle la prédestine à ce genre d'occupation, alors que la formation des leaders réformistes les prédestine tout au plus à la profession d'avocats philis-
QUATRIEMEINTERNATIONALE tins des assassins impérialistes. Cette différence donne aux dirigeants staliniens une supériorité policière, contre-révolutionnaire, énorme par rapport aux diri geants réformistes, et explique le rôle prédominant qu'ils ont pu jouer au cours de la phase descendante de la révolution espagnole. •
Mais la psychologie individuelle des leaders ne joue pas dans le vide et n'est pas un ressort qui met en action des robots. La masse des ouvriers staliniens, du moins dans ces pays où les partis staliniens possèdent une large base de masses, juge son parti d'après son passé, sa tradition, son langage actuel, ses rapports avec les autres partis et avec la bourgeoisie, etc. Elle « totalitaire » qu'une simple moyenne du prolétariat, et, en général, nullement prête à accepter le « totalitarisme » de ses dirigeants du jour au lendemain. Ce n'est pas un manque d'expérience, c'est l'impossibilité objective de faire accepter aux masses un terrorisme de violence physique ouvert contre l'opposition qui empêcha Staline d'assassiner les leaders trotskystes en 1927. Pas à pas, il a dû avancer dans cette voie, à mesure que diminuèrent les réactions des masses. Ce n'est pas non plus une question « d'instruction » ou de « perfectionnement professionnel », mais la dynamique de la lutte de classe qui détermine le fait que le gangstérisme ouvert de la Guépéou n'a pu s'exercer en Espagne qu'après de longs mois de « démocratie ouvrière » plus ou moins complète. Et même après deux années de recul de la révolution, et une année de terreur stalinienne illimitée, la Guépéou n'a pas pu imposer sa volonté lors du procès du P.O.U.M.
La victoire du stalinisme en Russie elle-même, et le développement monstrueux du terrorisme policier - mais oui, « totalitaire » — qui en résulta, s'expliquent de leur côté, historiquement, par l'ensemble du mécanisme du recul mondial du prolétariat. L'épuisement de la classe ouvrière russe ne recevant pas une aide suffisante des travailleurs des autres pays s'exprimait par leur passivité et leur scepticisme politique grandissant. A mesure que le nombre de travailleurs avancés, membres du parti communiste russe, diminuait, s'accentuait le poids dans le parti et dans l'Etat, de la bureaucratie naissante. La brutalité envers la base, le carriérisme cynique, l'irresponsabilité et la convoitise d'avantages matériels, tous ces produits du fonctionnarisme dans des conditions de misère économique, peuvent être tenus en échec par la masse ouvrière aussi longtemps que celle-ci lie une confiance enthousiaste dans l'idéal à une activité critique à l'intérieur des organisations ouvrières. La dégénérescence n'a pu se développer jusqu'au point connu que parce que le prolétariat était devenu politiquement passif. Dans l'interaction entre la passivité de la classe ouvrière et l'accentuation de la terreur policière, c'est le premier facteur qui est de loin le plus décisif, C'est pourquoi nous disons que Staline, loin d'être un malin génie qui a réussi à faconner l'histoire à l'aide de sa diabolique police secrète, n'est lui-même qu'un avorton du processus historique, poussé par des forces sociales dont il n'étalt pas conscient, à une politique dont il n'a jamais pu soupçonner l'effrayante logique interne.
De même Trotsky a toujours insisté sur le fait que la passivité de la classe ouvrière allemande sous Hitler n'était pas fondamentalement causée par la toutepuissance de l'appareil gestapiste, mais qu'au contraire le « totalitarisme » de la dictature n'était possible que parce que d'autres facteurs avalent amené la prostration du prolétariat jusqu'à un point encore inconnu. Ces autres facteurs, Trotsky les a analysés suffisamment pour que nous puissions nous borner à les énumérer : le poids de quinze années de défaites; la terrible démoralisation provoquée par la capitulation des réformistes et staliniens en 1933, la déception totale dans les organisations ouvrières traditionnelles ; l'absence de confiance dans les forces de sa propre classe ; l'absence de toute perspective concrète de lutte, etc. Bien entendu, cette démoralisation s'accentuait à mesure que la terreur se prolongeait, et la terreur devenait plus efficace à mesure que la passivité de la classe permettait lisolement et l'écrasement rapide des îlots de résistance. Mais l'histoire des dernières années nous a fourni assez d'exemples qui prouvent qu'une transformation de l'attitude du prolétariat désagrège à son tour rapide ment l'appareil d'Etat le plus « totalitaire » et que, dans pareille situation, une pression des masses suffit pour le faire voler en éclats.
La montée récente des partis staliniens s'est-elle produite à la suite d'un reflux du prolétariat ? Les ouvriers ont-ils quitté en masse des partis communistes pour retomber dans la passivité totale ? Il est évident qu'à l'exception de la Pologne et peut-être de la Yougoslavie un phénomène fondamentalement différent s'est produit. Partout, à partir de 1944, les travailleurs ont afflué en masse • vers les partis communistes. Loin d'être démoralisés, ils étaient remplis d'espoirs qu'ils n'avaient plus connus depuis la révolution d'Octobre. La montée mondiale du stalinisme au lendemain de la seconde guerre mondiale était la crête de la puissante vague de montée révolutionnaire. Dans ces conditions, était-il possible
« d'utiliser » le prolétariat pour instaurer une « nouvelle société d'exploitation » ?
Supposer, ne fût-ce qu'un seul instant, qu'une classe ouvrière en pleine montée puisse être amenée, par le simple jeu de la terreur policière, à admettre immédiatement l'instauration d'un nouveau régime d'exploitation signifie, en fait, abandonner tout espoir dans les possibilités révolutionnaires du prolétarlat.
Aussi, ce qui s'est effectivement passé, n'a-t-il rien de commun avec ce schéma abstrait et étranger à la vie, de la « poussée fondamentale des partis staliniens vers une prise du pouvoir afin d'instaurer un nouveau régime d'exploi tation ». Partout où les travailleurs poussaient les leaders staliniens en avant, ceux-ci freinaient ou reculaient. Partout les espoirs de 1944 furent cruellement déçus. A la suite de cette déception, la bourgeoisie a su se renforcer relativement et les partis staliniens ont été rejetés dans la défensive, les masses rejetées momentanément dans la passivité. Les phénomènes de « prise de pouvoir » stalinienne dans certains pays du « glacis », dans la mesure où il s'agit réellement d'une terreur antiouvrière, sont liés à cette nouvelle passivité relative des masses, dans des circonstances historiques exceptionnelles qui rendaient la bourgeoisie elle-même incapable de profiter du recul momentané du prolétariat. Mais, même dans ces pays, à la suite de la démoralisation des travailleurs accentuée par leur terrible déception en ce qui concerne la politique du stalinisme « au pouvoir », la bourgeoisie regroupe ses forces et se prépare à repasser à l'offensive. C'est pourquoi, là aussi, le renforcement subit du stalinisme nous paraît un phénomène transitoire, dont le sort sera réglé, soit par une nouvelle poussée ouvrière, soit par un regroupement victorieux de la bourgeoisie, à l'aide de l'impérialisme mondial. Le facteur décisif, dans tous les pays, reste la lutte de classe. Entre les meules puissantes de la société moderne, les rêves de « dictature totalitaire > des leaders staliniens sont fatalement broyés en poussière.
Une nouvelle édition de la « troisième période » Quand il fit tuer des dizaines d'ouvriers communistes lors de la manifestation du lºr mai 1929, Zoergiebel, chef suprême de la police social-démocrate, était sans aucun doute un assassin bourgeois. Or, la masse des ouvriers sociaux-démocrates continuait à suivre Zoergiebel après ce massacre. Il fallut cependant tout l'aveuglement stupide des staliniens de la « Troisième Période » pour en déduire que ces ouvriers sociaux-démocrates étaient des « petits Zoergiebel ». Ces ouvriers ne suivaient, en effet, pas du tout leurs leaders en acceptant leurs crimes policiers; leur « crime » consistait plutôt en ceci, que le massacre dont Zoergiebel avait toute la responsabilité, ne suffisait pas pour les convaincre de la supériorité du putschisme hystérique des dirigeants staliniens par rapport à la léthargie criminelle de leurs propres dirigeants réformistes,
Maurice Thorez et Palmiro Togliatti, de même, sont sans doute des complices directs de la Guépéou. Mais, malgré toutes les révélations sur les crimes de cette Guépéou, la grande masse des ouvriers staliniens continuera à suivre ses dirigeants - ou retombera dans la passivité complète -- jusqu'au jour où les partis trotskystes pourront leur prouver en pratique la supériorité de leur politique par rapport à la politique stalinienne. Appeler par conséquent les partis staliniens des « partis d'assassins » est une erreur, aussi monstrueuse que celle des staliniens de la « Troisième Période », qui appelèrent les partis réformistes des partis de « petits Zoergiebel ».
En s'opposant à la ligne de la « Troisième Période », Trotsky ne prit pourtant pas un seul instant la défense de Zoergiebel lui-même. Trouver un pont vers les ouvriers sociaux-démocrates ne signifiait pas, pour lui, passer sous silence les crimes des leaders réformistes. Cette tache, il l'abandonnait aux brandlériens. Ceux qui, pour trouver un pont vers les ouvriers staliniens, se taisent systématiquemeut au sujet des crimes de leurs dirigeants occupent, face à notre mouve ment, une position parallèle à celle des brandlériens des années de la « Troisième Période ».
On ne peut convaincre les ouvriers réformistes du caractère contre-révolutionnaire de leur propre direction qu'en leur faisant faire leur propre expérience de l'inaptitude de ces dirigeants à résoudre n'importe quel problème se posant devant la classe ouvrière. Cette expérience passe nécessairement, à un stade déterminé, par le mot d'ordre : « Tout le pouvoir aux partis se réclamant de la elasse ouvrière ». Les ultra-gauches qui, comme toujours, prennent leur propre expérience pour celle des masses, objectaient déjà à l'application de ce mot d'ordre aux partis réformistes : « Un pareil gouvernement gouvernera objectivement
QUATRIEMEINTERNATIONALE contre le prolétariat ». Aueun révolutionnaire n'en disconvient, mais cela ne constitue pas du tout ane objection contre l'utilisation de ce mot d'ordre, il correspond précisément à une situation dans laquelle les leaders rétormistes ne veulent pas briser avec la bourgeoisie et prendre tout le pouvoir en main, sous la pression puissante des masses. Si les masses réussissent quand même à imposer cette rupture à leurs chefs, alors s'ouvre une période révolutionnaire durant laquelle le prolétariat pourra confronter à chaque instant sa propre résolution avec l'indécision et la poltronnerie de ses • chefs »; le « gouvernement des partis se réclamant de la classe ouvrière » serait un bref intermédiaire avant la prise du pouvoir par le prolétariat. Bien entendu, ce mot d'ordre ne peut être lameé que dans une situation bien définie qui se caracérise :
a) par le mécontentement et la radicalisation fondamentale de la classe ouvrière, dans une période de crise prérévolutionnaire de la société. Les ouvriers comprennent la nécessité de renverser les gouvernements existants (gouvernements bourgeois ou gouvernements de coalition), incapables de sortir le pays de l'impasse ;
0) par le fait que le prolétariat continue à placer sa confiance dans ses dirigeants ouvriers traditionnels et c) ne comprend pas, dans sa majorité, la nécessité de passer à la lutte directe pour la constitution de soviets et le passage du pouvoir entre leurs mains, idée qui est défendue seulement par une minorité révolutionnaire.
La signification de ce mot d'ordre est-elle alors infirmée du fait qu'il y a une série considérable de situations dans laquelle il ne s'applique pas ? Le fait qu'il est absurde, par exemple, de lancer ce mot d'ordre à un moment où les masses refluent vers la passivré et n'ont pius confiance dans leurs dirigeants tradition• nels ? Le fait qu'il est encore plus absurde de le lancer pour des partis qui n'ont jamais eu la confiance de la classe ouvrière? Tous les « exemples » cités par Shachtman concernent des cas pareils ; ils ne prouvent pas le moins du monde que le mot d'ordre comportant « Gouvernement P.S.-P.C.-etc. » ne s'applique pas à toute situation comportant les conditions exposées plus haut. Sa bruyante argumentation, comme c'est si souvent le cas, ne constitue qu'un puissant coup d'épée dans l'eau.
Par contre, les arguments qu'on avance contre l'utilisation, n'importe où et n'importe quand, de ce mot d'ordre par rapport aux partis staliniens, ressemblent comme deux gouttes d'eau à l'argumentation ultra-gauche contre l'utilisation de ce mot d'ordre vis-à-vis des partis réformistes. Inutile de nous convaincre du caractère contre-révolutionnaire de la direction stalinienne, de ses connections avec la Guépéou. Le problème n'en reste pas moins là : CONNAIT-ON UN AUTRE MOYEN DE DETACHER LA MASSE DES DIRIGEANTS DANS LESQUELS ELLE CONTINUE MALGRE TOUT A PLACER SA CONFIANCE, QUE CELUI DU MOT D'ORDRE TRADITIONNEL : « Gouvernement des partis se réclamant de la classe ouvrière », dans une situation appropriée? Aussi longtemps quon ne pourra pas nous montrer une autre voie — et tous ceux qui s'opposent à l'utilisation de notre mot d'ordre transitoire n'ont même pas essayé de proposer quelque chose à sa place ! — nous continuerons à le considérer comme seul correspondant à la situation.
Le problème du front unique
Ce que nous venons d'exposer au sujet du mot d'ordre : « Gouvernement P.S.-P.C. etc. » s'applique avec plus de raison encore au problème du front unique. La tactique du front unique, encore une fois, n'est pas un fétiche, sauf pour les centristes, comme le S.A.P. en Allemagne avant Hitler, qui pensent réellement que « l'unité d'action » résout tout. Pour nous, la tactique du front unique correspond à une étape donnée du développement des partis révolutionnaires, ainsi qu'a une situation donnée de la conscience des masses. Dans des conditions précises, formulées avec précision au 3º Congrès de l'I. C., la tactique du front unique est l'arme la plus puissante pour détacher les masses d'un parti traditionnel et pour permettre leur passage plus rapide dans les rangs du parti révolutionnaire.
Une fois cet ensemble de conditions donné, la tactique du front unique d'applique autant aux partis staliniens qu'aux partis réformistes. Ceux qui disent maintenant : « On ne peut pas faire un front unique avec les assassins du Vieux », répètent textuellement l'argumentation des « gauchistes » du P.C. alle- mand au 3e Congrès de l'I.C. : « On ne peut pas faire un front unique avec les assassins de Karl et de Rosa. » Ces camarades n'ont pas compris que le front unique, loin de « redorer le blason » des dirigeants traîtres, constitue une arme particulièrement efficace pour les combattre et pour détruire leur influence dans
La tactique léniniste n'a évidemment jamais consisté à « offrir » aux dirigeants traîtres des fronts uniques à toute occasion et dans toutes les circonstances. Mais il fait preuve d'une véritable mauvaise foi, celui qui nous demande avec une feinte indignation si nous proposons un « front unique » aux dirigeants staliniens polonais quand ceux-ci fusillent les grévistes de Dantzig, pourchassent les militants du P.P.S. ou incendient des villages dont les habitants n'ont pas voulu se plier aux ordres de la police secrète. On pourrait de même demander avec malice : « Offrez-vous à Bevin ou à Deakin un front unique quand il engage la lutte pour l'expulsion des révolutionnaires du syndicat ou quand il veut briser la grève des dockers ? » Il est évident que quand des grèves éclatent en Pologne ou n'importe où, y compris en Russie, parce que les travailleurs ne voient plus d'autres moyens pour défendre leur droit à un niveau de vie décent, nous sommes inconditionnellement du côté des ouvriers. Si la police fusille des ouvriers grévistes — montrant par là même qu'elle n'a rien de commun avec la classe ouvrière ! — nous lutterons à côté des ouvriers, et nous essayerons d'organiser la résistance armée si les conditions s'y prêtent. Nous suivrons cette ligne de conduite en Grande-Bretagne comme en Palestine, en Russie comme en Pologne, que le gouvernement soit conservateur, travailliste ou stalinien. Mais signifie pas du tout que dans ces pays, dans d'autres circonstances, la possibilité d'un front unique soit exclue d'avance. Si jamais un coup d'Etat fasciste se déclenchait en Grande-Bretagne contre le gouvernement travailliste, nous proposerions un front unique à Bevin, sans aucun doute! Nous étions en faveur d'un front unique avec la bureaucratie stalinienne contre Hitler — et les informations reçues de Russie montrent clairement qu'après un premier moment de confusion ce fut là l'attitude pratique de la grande majorité des révolutionnaires, quelle que soit l'explication théorique qu'ils aient fournie de cette attitude. Nous étions également pour le front unique avec les dirigeants de l'E.A.M. en Grèce, en décembre 1944. Dans des circonstances similaires, nous pourrions également être en faveur d'un front unique avec le P.P.R. polonais - à condition que par un concours de circonstances le P.P.R se trouve là où lutte la majorité des tra. vailleurs polonais pour une juste cause. Cela n'est pas de « l'éclectisme »: c'est un principe marxiste facile à retrouver dans le « Manifeste communiste » : toute victoire ouvrière renforce le parti révolutionnaire autant que toute défaite de la classe comme telle rend la construction du parti révolutionnaire mille fois plus difficile.
Mais, en nous délimitant ainsi de ceux qui appliquent fidèlement la myopie de la « Troisième période › au problème du stalinisme, nous devons insister davantage encore sur le fait que la conception Téniniste du Front unique n'a rien de commun avec toutes les théories du « climat favorable », de « langage amical », de « restriction des critiques » et autres balivernes opportunistes qui estompent cette arme et finissent par la transformer en un véritable sabre de bois, agité impuissamment par un petit parti, impatient de devenir « un parti de masse ». Le Front unique n'est qu'une méthode supplémentaire, plus efficace, pour dénoncer les dirigeants réformistes et staliniens, dans des circonstances appropriées. C'est un moyen pour rendre les-travailleurs conscients du fait que le parti révolutionnaire représente une meilleure défense des intérêts immédiats de la classe que l'opportunisme de tout poil. Ceux qui introduisent dans la tactique du Front unique la moindre mimique de fraternisation — qu'elle soit feinte ou sincère -avec les laquais du capitalisme ou du Kremlin, se mettent en dehors du léninisme et appartiennent au centrisme le plus pur.
Les causes de la montée récente du stalinisme
Tous ceux qui abordent le problème du stalinisme à la lumière d'une analyse fausse de l'U.R.S.S. se trouvent absolument paralysés pour expliquer la montée extraordinaire que le stalinisme a connue depuis trois ans. Les plus grandes fantaisies ont été utilisées en ce domaine, au sujet du « machiavélisme > et du « recul de la conscience des masses ». D'aucuns ont même, comme de véritables prestidigitateurs, sorti de « nouvelles classes en puissance » de leur chapeau pour expliquer le gonflement très rapide des organisations staliniennes. L'absur62
QUATRIEMEINTERNATIONALE dité de toutes ces théories est le mieux indiquée par le résultat ahurissant qu'on obtient quand on les pousse à leur extrême conséquence.
On ne peut comprendre le renforcement momentanément très puissant du mouvement stalinien à la fin de la seconde guerre mondiale que si l'on part de la conception elassique de notre mouvement en ce qui concerne le stalinisme; quel que soit le degré de dégénérescence de la bureaucratie dirigeante de ces partis, ils restent, dans la plupart des cas, des partis ouvriers, considérés comme tels par la bourgeoisie et par le prolétariat, Leur montée, comme leur recul, s'explique en fonction des rapports de force entre les classes, et du développement de l'ensemble du mouvement ouvrier.
La période historique de la montée de la social-démocratie, de par sa nature spécifique, se place à l'époque de l'essor impériatiste au cours des trois décades précédant la première guerre mondiale. Dans ce sens, le premier Congrès de P'I.C. avait parfaitement raison de caractériser période historique dans laquelle l'humanité était entrée en 1919 comme la période de la liquidation de la socialdémocratie. Néanmoins, ce fut précisément la première montée révolutionnaire mondiale, après 1917, qui gonflait les partis sociaux-démocrates plus que tout le travail réformiste de trente années de paix relative. Et la social-démocratie européenne acquit ses positions dirigeantes dans l'appareil d'Etat bourgeois longtemps après le moment où, historiquement, le glas commença à sonner pour elle.
Contrairement à la social-démocratie, historiquement liée à une époque d'essor « pacifique » du mouvement ouvrier, le stalinisme représente objectivement une période de reculs et de défaites sanglantes. L'essor historique du stalinisme coincide avec le recul historique du mouvement ouvrier. Dans ce sens également, la IV• Internationale avait parfaitement raison de caractériser la période de montée révolutionnaire du prolétariat, résultant de la seconde guerre mondiale, comme la période de liquidation historique du stalinisme. Le fait que c'est précisément au début de cette période que le stalinisme semble atteindre son apogée en force numérique et en « conquête » de places dans l'appareil d'Etat bourgeois, ne contredit pas plus cette analyse fondamentalement juste de l'époque, que la présence de dix premiers ministres réformistes dans le monde en 1919 ne contredit Tanalyse du premier Congrès de V'I.C.
Le mouvement historique ne se produit pas sur une trajectoire en ligne droite, mais suivant une courbe irrégulière, prenant le plus souvent la forme de cycles périodiques. Ignorer le mouvement cyclique en ne voyant que la direction générale ne constitue pourtant pas une erreur plus grave que celle qui consiste à ignorer l'orientation générale en ne voyant que les cycles ! Au moment où les premières couches importantes se détachaieni du réformisme et comprenaient la nécessité de former un nouveau parti révolutionnaire - alors seulement la grande masse de la classe qui avait été politiquement passive durant les années relativement « calmes » parvint au seuil de la politique ouvrière, et y fut promptement absorbée par le réformisme. L'apogée de la social-démocratie européenne en 1919 et du stalinisme mondial en 1946 s'expliquent fondamentalement par ce même processus de développement inégal des diflérentes couches laborieuses — rendu possible cependant par la montée révolutionnaire qui, d'autre part, sape l'entier fondement de ces partis. Les masses qui ont afflué vers le stalinisme en 1944 y sont venues non pas en fonction de sa politique actuelle, mais en fonetion de son passé qui le leur faisait apparaître comme le parti le plus radical sur la scène politique.
Un second facteur commun à l'apogée de la social démocratie, en 1919, et à celui du stalinisme, en 1944, est le conservatisme organisationnel de la part des couches ouvrières les plus qualifiées, les mieux éduquées. Ces couches s'accrochent à leurs organisations traditionnelles, et spécialement aux organisations qui leur ont fourni dans le passé leurs dirigeants locaux et régionaux. L'attachement extraordinaire du prolétariat français au P. C. F. s'explique moins par leur attachement à la révolution d'Octobre, et par l'illusion que le P. C. F. continue à incarner la tradition de cette révolution, que par la présence dans les usines, les mines et les ateliers des cadres inférieurs du parti, considérés en fonction de leur passé de lutte comme les meilleurs défenseurs des intérêts ouvriens. Dans la mesure où la contradiction entre la politique actuelle du P. C. F. et les besoins actuels des masses accentuent l'opposition de ces cadres inférieurs vis-à-vis du parti, et la méfiance des masses face à ces cadres, la rupture avec le P. C.F. se prépare objectivement ; mais il s'agit là d'un processus extrêmement lent, qui nécessite toute une série d'expériences et qui risque de tourner, en fin de compte, à la démoralisation, si le parti révolutionnaire ne réussit pas à opposer à temps, dans les cel lules actives de la vie des masses, ses propres représentants aux représentants du néo-réformisme stalinien.
A côté de ces causes communes au développement de la social-démocratie et du stalinisme, dans les deux périodes de montée révolutionnaire que nous avons connues jusqu'ici, il y a une cause spécifique de la montée stalinienne à la fin de la seconde guerre mondiale. Cette cause provient de ce qui est spécifique au stalinisme. Agissant dans l'intérêt de la bureaucratie soviétique, moins dans le but de déjendre la « démocratie » bourgeoise - comme le fait la social démocratie - que dans celui d'éviter l'éclatement de la révolution socialiste, le stalinisme possède un champ de manœuvre beaucoup plus vaste que celui des bureaucrates réformistes L'accentuation des contradictions entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique détermine, d'autre part, une opposition beaucoup plus opiniâtre de la part de la bourgeoisie à une pénétration des staliniens dans son appareil d'Etat, que l'opposition à une pénétration semblable des bureaucrates réformistes. Cette opposition, à son tour, rend au staliniens une nouvelle auréole anticapitaliste. Enfin, facteur plus important encore, les partis staliniens ont réussi une véritable rénovation du réformisme, en proposant, dans le cadre du régime capitaliste, l'application d'une série de procédés caractéristiques de l'économie soviétique planifiée. Quelque mépri sable que soit cette rénovation sur le plan purement théorique, elle donne à leur propagande et à leur activité politique un caractère mille fois plus dynamique et plus décidé que celui des vieux partis réformistes. C'est cette illusion dans l'« effi cacité » des partis staliniens et des solutions qu'ils proposent qui a constitué une force d'attraction indéniable, non seulement pour les masses ouvrières, mais également pour de nombreuses couches petites-bourgeoises, qui toutes étaient convaincues qu'une arrivée au pouvoir du stalinisme balaierait « tout cela » de fond en comble. Ces illusions ont encore été renforcées par l'impression confuse qu'ont les masses que le capitalisme vient d'être détruit « d'une façon ou d'une autre = dans les pays du « glacis », illusions habilement entretenues par la propagande stalinienne et partagées également, hélas ! par Shachtman.
L'ensemble de ces facteurs a contribué à élever le stalinisme à son faite au début de la montée révolutionnaire ; mais il n'en reste pas moins vrai que cette montée elle-même sape les fondements de la puissance stalinienne. Quelles que soient les illusions que les masses aient dans le caractère « anticapitaliste » de la politique stalinienne, l'expérience d'un ou de deux ans de participation ministérielle des staliniens prépare le terrain pour la dissipation de ces illusions. L'étendue même de ces illusions barre pour une certaine période la route à une nouvelle poussée en avant du prolétariat. Cette nouvelle poussée, préparée par une foule de facteurs objectifs, se réalisera en fonction de la capacité des masses à surmonter l'obstacle stalinien. Cette capacité, à son tour, dépend dans une large mesure de l'action de la IV° Internationale.
La lutte contre le stalinisme La lutte contre le stalinisme n'est pas un exercice littéraire ; c'est un combat pour briser l'influence stalinienne dans les masses. Elle s'échelonne pour cette raison sur les trois plans différents qui correspondent chacun à une couche des racines que le stalinisme possède parmi les travailleurs.
La tâche la plus brûlante de la lutte antistalinienne, celle qui ne souffre pas d'interruption, c'est la lutte idéologique implacable contre le poison que le stalinicme a introduit dans le mouvement ouvrier. Une réaffirmation patiente et intel. ligente, à la lumière des événements actuels, des principes fondamentaux du léninisme et de la démocratie ouvrière doit permettre une désintoxication progressive des masses laborieuses de tous les relents perfides de chauvinisme, de réformisme, de collaborationnisme social que les partis staliniens ont répandus parmi les travailieurs. Il est nécessaire, avant tout, d'opposer systématiquement la tradition et la pratique du bolchevisme à l'infâme prostitution des idéaux socialistes que les staliniens organisent partout où ils en ont le pouvoir, non seulement dans les pays du « glacis"», mais également dans les syndicats et organisations de masse à l'« Occident », dont ils ont saisi les leviers de commande. Il est nécessaire de dénoncer, sans relâche ni réserve aucune, tous les crimes commis par le stalinisme contre les peuples des pays du « glacis », de detruire systématiquement toutes les illusions des masses en ce qui concerne la « destruction du capitalisme » dans ces pays, et en ce qui concerne le « socialisme » régnant en Russie. Cette tâche est aussi fondamentale que la lutte contre les illusions parlementaires dans le combat contre la social-démocratie - car aucun ouvrier qui pense effectivement que la Russie est « socialiste », et que les staliniens ont aboli le capitalisme en
QUATRIDMEINTERNATIONALE Yougoslavie, ne quittera les organisations staliniennes. Il faut répéter ces vérités primaires d'autant plus qu'il existe à la périphérie de notre mouvement cette tendance à esquiver systématiquement toute délimitation « violente » des dirigeants staliniens, à passer sous silence la plupart des erimes commis par le stali. nisme dans les pays du « glacis », sous le prétexte de « ne pas faire le jeu de la campagne antisoviétique ». Il est nécessaire de le dire clairement : pareille tendance correspond objectivement à la pression du stalinisme et doit être implacablement combattue par l'Internationale, si elle veut conserver sa physionomie propre.
La seconde tâche dans la lutte antistalinienne, tâche qui s'amplifie et devient plus brûlante à mesure que notre mouvement se développe et commence à s'attirer la sympathie de larges couches ouvrières staliniennes, est celle d'appliquer correctement la tactique du front unique face au stalinisme. Même si nous pouvons gagner une partie de l'avant-garde sur la base de la propagande principielle, la masse ne passera de notre côté que si elle peut se convaincre, en pratique, de la supériorité de notre politique quotidienne par rapport à la politique quotidienne du stalinisme. La tactique du front unique, l'agitation pour sa réalisation et son application éven. tuelie permettent le mieux aux masses de saisir le fait que nous sommes de meilleurs défenseurs de leurs intérêts de classe que les opportunistes staliniens. Il est nécessaire d'insister sur ce point parce qu'à la périphérie de notre mouvement existent des tendances qui rejettent la possibilité du front unique avec les orga nisations staliniennes de masse. De telles tendances correspondent objectivement soit à la pression de l'impérialisme, soit au sectarisme traditionnel ; l'efficacité de notre lutte contre le stalinisme dépend, dans une large mesure, de notre capacité d'éviter à son égard les erreurs de la « troisième période » vis-à-vis du réformisme.
La troisième tâche dans la lutte contre le stalinisme : c'est celle d'une pénétration patiente de notre mouvement à la base du mouvement ouvrier.
Ce n'est que quand les masses reconnaîtront dans nos militants, à l'usine, dans le quartier, dans la commune, dans les syndicats, dans les organisations culturelles, sur tous les plans de leur activité, de meilleurs dirigeants que ne le sont les staliniens ; ce n'est que quand elles auront l'impression que notre mouvement est plus efficace, plus lié aux masses, mieux organisé pour les mener à la victoire ; ce n'est que quand, en un mot, elles auront reconnu dans nos partis leurs partis et dans notre Internationale leur Internationale, non en paroles mais en fait, que les prémisses pour une destruction radicale de l'influence stalinienne seront données. Voilà pourquoi là lutte contre le stalinisme n'est pas une tâche spécifique, un chapitre à part de notre programme. La lutte la plus efficace contre le stalinisme, c'est la construction de nos partis, c'est l'affermissement de notre Internationale ! Cela exigera toute une période historique, car il n'en faut pas moins pour gagner définitivement la confiance des masses ; mais nous sommes profondément convaincus que cette période a déjà commencé.
Dans ce sens, une course de vitesse est dès maintenant engagée entre deux processus qui décideront de l'avenir de l'humanité : le regroupement de la bourgeoisie mondiale, et le regroupement du prolétariat. Malgré les capitulations suecessives des dirigeants « ouvriers » et la liquidation de la première étape de la montée révolutionnaire, la bourgeoisie se trouve encore loin de résoudre ses problèmes immédiats : boucher tant soit peu les fissures de son système et relever les ruines accumulées sur sa route au cours de la guerre. Mais la solution, même momentanée de ces deux problèmes, exige de la part de la bour geoisie non seulement une furieuse attaque contre le niveau de vie des travailleurs, mais également l'élimination du stalinisme en tant que facteur de puissance dans le mouvement ouvrier.
De son côté, le prolétariat, pour reprendre lui-même une offensive anticapitaliste, sans laquelle aucun des problèmes immédiats ne peut être résolu, doit, avant tout, surmonter l'inertie de ses organisations. La liquidation impérialiste du stalinisme risque d'enterrer le mouvement ouvrier tout entier en-dessous de ses débris ; l'échec du prolétariat pour surmonter le poids stalinien qui pèse sur lui rend sa défaite inévitable. La tâche historique devant laquelle se trouve placée la IVe Internationale consiste à diriger un renversement du stalinisme par la classe ouvrière, afin d'éviter l'écrasement du mouvement ouvrier par l'impérialisme. Ceux qui ont compris le rapport dialectique entre ces deux tâches comprendront pourquoi, avec un acharnement extrême, nous devons défendre notre propre physionomie dans la lutte quotidienne. Cette physionomie ne doit comporter aucun trait d'adaptation du stalinisme, mais tout trait d'antistalinisme vulgaire doit en être absent.
10 avril 1947.