Le 25 avril 1947, 1.200 ouvriers de deux ateliers de l'usine Renault, la plus grande usine métallurgique de France, citadelle traditionnelle du parti stalinien, se mirent en grève, exigeant une augmentation de 10 francs de leur salaire de base.
Le mardi 29 avril, la grève était générale aux usines Renault, englobant 30.000 ouvriers qui, malgré l'opposition acharnée des dirigeants syndicaux staliniens et réformistes, s'engageaient dans la lutte et élisaient un Comité de grève. Les dirigeants staliniens, qui avaient essayé en vain d'empêcher cette grève et de la torpiller furent obligés de s'incliner devant la volonté inébranlable des ouvriers de poursuivre la lutte. Opérant un revirement brusque dans leur attitude jusqu'alors hostile aux revendications ouvrières, ils se solidarisèrent, en apparence, avec les grévistes, en mettant en avant la revendication d'une augmentation horaire de 10 francs des primes au rendement.
Effrayés par la combativité des ouvriers et par leur hostilité marquée envers les dirigeants de la C. G. T. et les responsables syndicaux des usines et craignant de voir ébranlée leur liaison avec une importante partie de la classe ouvrière, les staliniens préférèrent abandonner provisoirement leurs postes ministériels, bien que cela fut fait également de façon manœuvrière pour gêner les socialistes.
ENTRAINA SUCCESSIVEMENT UN REVIREMENT DU PARTI STALINIEN ET UNE CRISE MINISTERIELLE.
Ne se limitant pas aux seules usines Renault, le mouvement revendicatif des ouvriers, depuis longtemps comprimé par la direction stalinienne et réformiste des syndicats, gagna plusieurs autres usines métallurgiques de la région parisienne et de la France ; il s'étendit à plusieurs autres branches de l'activité économique du pays telles que l'industrie textile, l'alimentation, les employés de banque, les services publics, etc.
DECLENCHA EN REALITE LE PLUS PUISSANT MOUVEMENT REVENDICATIF QUE LA FRANCE AIT CONNU DEPUIS LA « LIBERATION » ENGLOBANT DES CENTAINES DE MILLIERS D'OUVRIERS.
La cause principale de ce mouvement réside dans la disproportion énorme qui existe entre le coût de la vie et les salaires.
En France, comme dans la plupart des pays européens, sévit une inflation terrible, héritage de la guerre ; la hausse continuelle des prix, particulièrement accentuée depuis 1944, abaisse systématiquement la Valeur réelle du salaire des ouvriers et de tous les travailleurs. Pendant longtemps les staliniens et les réformistes exploitèrent, auprès de la classe ouvrière, l'argument du bas niveau de la production, qui ne permettait pas de satisfaire leurs revendications ; ils firent miroiter aux yeux des ouvriers la possibilité d'une amélioration sensible de leur niveau de vie s'ils consentaient pendant une période à « produire » sans revendiquer.
Les ouvriers consentirent tous les sacrifices, la production capitaliste attei-
QUATRIEMEINTERNATIONALE gnit des niveaux élevés par rapport à ce qu'elle était au lendemain de la « libération » ; mais, par contre, le niveau de vie des masses connut une baisse contivaleur réelle de ceux es l'écart entre les prix en hausse et les salaires minant constamment la
Il est clair en effet que la reconstruction capitaliste ne peut se faire que par la contribution exclusive du prolétariat qui doit restreindre encore davantage son niveau de vie, tout en travaillant plus, pour permettre la reconstitution du capital détruit pendant les années de la guerre et pour rééquiper l'appareil productif capitaliste. FETE au début de 1947, marquent l'affermissement d'une tendance dans le prolétariat Les mouvements sporadiques, déjà signalés au cours de l'année passée et à s'affranchir de la tutelle de la direction stalinienne et réformiste et à s'engager dans la lutte revendicative. La grève des postiers, déclenchée contre la volonté de la direction stalinienne, et la grève des ouvriers de la presse furent les signes avant-coureurs d'une nouvelle situation qui mûrissait dans la classe ouvrière et qui se manifesta avec éclat lors de la grève Renault.
Le courant revendicatif se développa, ces derniers temps, dans une direction générale allant des couches périphériques du prolétariat vers le centre : les ouvriers metallurgistes.
Insensiblement la direction stalinienne et réformiste se trouva débordée par la poussée des masses décidées à engager immédiatement la lutte et à se passer, le cas échéant, de leurs dirigeants traditionnels.
Un seul mouvement gréviste important suffit ainsi à bouleverser entièrement, en quelques jours, la physionomie politique du pays, et à montrer clairement à toutes les couches de la population que la force décisive, en France, reste toujours le prolétariat, dont la volonté d'action n'a été nullement brisée jusqu'ici, mais était seulement réprimée par sa « direction » stalinienne.
POUR LA PREMIERE FOIS, EN FRANCE, LES STALINIENS FURENT TENUS PENDANT QUINZE JOURS EN ECHEC PAR LES OUVRIERS DE L'USINE RENAULT, LEUR BASTION TRADITIONNEL, qui suivirent, dans leur • grande majorité, démocratiquement exprimée, le COMITE DE GREVE qui s'opposa aux dirigeants syndicaux staliniens. C'est là un fait qui marque incontestablement une étape importante dans la vie du mouvement ouvrier français. Cet exemple fut donné devant toute la classe ouvrière française; et toutes les manœuvres des staliniens pour apparaître, après coup, comme les initiateurs et les défenseurs du courant revendicatif qui anime les masses travailleuses, tout en deformant leurs réelles revendications par la mise en avant de primes au rendement au lieu. de l'augmentation du salaire de base, n'arriveront certes pas à réparer leurs liaisons détériorées avec les couches avancées du prolétariat.
Malgré ses forces numériques limitées, le Parti Communiste Internationaliste, 'organisation trotskyste en France, apparut dans ces luttes qui se déclenchèrent contre la volonté des directions traîtres comme la véritable direction révolutionnaire à laquelle appartient l'avenir.
Les militants trotskystes n'ont pas simplement soutenu la lutte, ils ont été, chez Renault et dans plusieurs autres endroits, les véritables ANIMATEURS, ORGANISATEURS et DIRIGEANTS qui ont su donner une expression claire aux désirs et à la volonté des ouvriers.
L'ampleur historique de la grève Renault n'a laissé de place à aucune forma. tion intermédiaire. Le syndicat anarchiste, comptant pourtant des dizaines de milliers d'ouvriers, les multiples formations politiques centristes ont simplement disparu de la scène politique. Partout dans les usines, la délimitation des partisans et des adversaires de la grève s'est faite sur la base d'une délimitation entre les mots d'ordre du Parti Communiste Français et du Parti Communiste Internationaliste,
La victoire que les trotskystes français ont remportée en réussissant à briser l'emprise de l'appareil stalinien sur les métallos de chez Renault, ne fût-ce que pour deux semaines, cette victoire qui s'est exprimée dans ce spectacle inconnu júsqu'alors de dirigeants staliniens hués et chassés par les ouvriers, et de deux votes massifs en faveur de la position trotskyste, cette victoire est en même temps la première victoire du prolétariat français sur le patronat depuis la « Libération » et, plus exactement, depuis 1936.
ALLER AUX MASSES, TRAVAILLER AVEC ELLES, PRENDRE PART A LEURS LUTTES QUOTIDIENNES, FAIRE CONFIANCE A LEUR COMBATTIVITE et à leurs capacités révolutionnaires : c'est une autre leçon qui se dégage 2 de l'expérience de la grève Renault et des luttes actuelles qui se déroulent en
France, expérience d'une valeur éducative internationale.
Certes, il serait prématuré et faux de dire que les staliniens se trouvent définitivement débordés en France ou bien qu'ils seront incapables de réparer, tant bien que mal, une assez grande partie de leurs liaisons avec les couches ouvrières qui, directement ou indirectement, échappent à leur contrôle.
Mais ce qui est devenu clair, à la lumière de l'expérience Renault et du cycle de grèves qu'elle a déclenché : c'est que la toute-puissance apparente du stalinisme n'est que relative, qu'elle ne peut résister longtemps à la poussée historique du mouvement des masses, qu'elle peut être partiellement débordée dès maintenant, et que le Parti révolutionnaire en s'inscrivant avec ténacité et audace dans les luttes ouvrières, peut grandir DES MAINTENANT.
Des luttes encore plus importantes sont devant nous, en France et dans la plupart des pays européens et du monde entier. Tant en Europe que dans une grande partie du monde, la bourgeoisie n'a atteint qu'un EQUILIBRE INSTABLE ET PRECAIRE, qui peut être mis en cause par tout événement important, une situation de crise du régime tout entier. grande grève, une crise parlementaire, un soulèvement colonial, et ouvrir une
Partout, et particulièrement en Europe, sévissent encore une inflation consi. dérable et un écart très important entre le coût de la vie et les salaires ; la pénurie des vivres persiste et s'aggrave. La bourgeolsie européenne dépend littéralement de l'aide continuelle des Etats-Unis en capitaux, en charbon, en produits agricoles ; mais cette aide n'a empêché jusqu'à maintenant ni la famine en Allemagne, ni l'inflation catastrophique en Italie, ni la crise de cet hiver en Angleterre, ni le plafonnement de la reprise et la crise du pain actuelle en France.
Tandis que l'économie européenne se débat dans des difficultés encore , angoissantes, l'économie américaine elle-même s'approche insensiblement chaque jour de la crise économique. Le système capitaliste agonisant ne semble pas pouvoir connaître, après cette guerre, ne fût-ce que le répit dont il disposa après la première. Dans ces conditions, de nouvelles vagues prochaines de luttes sont inévitables en France et ailleurs, luttes économiques et politiques qui mettront à des épreuves encore plus cruelles les appareils traditionnels des staliniens et des réformistes et affermiront les possibilités de développement du Parti révolutionnaire.
Le stalinisme est loin d'être vaincu, même chez Renault. Le débordement du stalinisme sur la gauche sera un processus long et pénible, qui se développera de façon inégale dans les différentes corporations et régions. L'importance historique de la grève Renault, c'est qu'elle marque le début de ce processus. Dans ce son importance dépasse largement les frontières de la France. Le sort du prolétariat de tous les pays européens sera décidé, en dernière analyse, par sa capacité de se libérer à temps de la mainmise stalinienne, afin de pouvoir abattre le capitalisme, avant qu'il ne l'entraîne dans la troisième guerre mondiale. La grève Renault montre que cette émancipation est dès maintenant possible. Elle indique en même temps qu'elle n'est possible que sous la direction d'un parti révolutionnaire léniniste, qui est en France le Parti Communiste Internationaliste.