Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de mai-juin

L'économie soviétique en 1946 (II)

E. Germain · Quatrième Internationale, numéro de mai-juin · mai-juin 1947 · p. 16-26 · 6 931 mots

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VI. - La politique des prix et des salaires au 16 sept. 1946 (*)

D URANT la guerre, la prodution kolkhosienne avait tendance à diminuer. Le paysan ne recevant pas une contre-partie suffisante pour sa journée de travail au kolkhose, s'en tira par une augmentation de la production de son propre lopin de terre, dont l'excédent fut vendu sur le marché libre. Le gouvernement favorisa la tendance du marché libre, comme le seul moyen pour pousser le paysan à augmenter sa production.

De cette façon, les prix sur le marché libre s'élaboraient d'après la loi de l'oftre et de la demande et étaient un indice très sûr de l'inflation du rouble. Ils s'élevaient à des hauteurs astronomiques, le point culminant étant celui de fin 1943 (25). A ce moment, le prix du pain « libre » dépasse le prix ra. tionné de 130 fois ; la viande est 60 fois plus chère sur le marché libre que sur le marché rationné ; le sucre y est 220 fois plus cher, un kilo de sucre s'achetant contre le salaire mensuel total d'un ouvrier moyen.

Certains auteurs voient dans l'établissement de ce marché libre un mouvement destiné à favoriser l'augmentation de la production industrielle, avant tout de la production par tête. Les ouvriers produisant plus que la « norme » étaient rémunérés par des primes avec lesquelles ils pouvaient s'acheter des produits sur le marché « libre ». En réalité, le niveau du marché libre était tel qu'auteun ouvrier ne pouvait y acheter avec son salaire plus qu'un kilo de pain par semaine, ou une livre de sucre par mois. Il est évident que ce « stimulant » n'a pas pu agir fortement sur. les travailleurs (26). Par contre, le stimulant était tout à fait effectif pour les paysans qui étaient assoiffés d'argent du temps d'avant guerre déjà, et qui étaient attirés par les sommes éle. vées qu'ils recevaient pour leurs produits agricoles. 16

Cependant, les récettes paysannes sur le marché libre n'y trouvaient pas une ofiro correspondante en objets de consonimation. Les paysans se mettaient à thesauriser et les « premiers millionnaires » apparurent. Tout en essayant de draîner vers les caisses d'Etat. en tant qu'emprunts de guerre, ce pouvoir d'achat inflationniste, la bureaucratle se voyait pourtant forcée de compter avec le besoin tout-puissant des paysans prospéres de trouver sur le « marché libre » une contre-partie pour leurs roubles-papier. A ce moment, en avril 1944, le gouvernement décida d'ouvrir des « magasins commerciaux » dans lesquels l'Etat lui-même vendrait librement des produits alimentaires et des objets de consommation. Il essayerait ainsi d'offrir une contre partie au pouvoir d'achat des paysans cossus tout en exerçant sous la forme d'une « concurrence », une pression vers la baisse des « prix libres » des produits alimentaires. Cette politique ne resta pas sans succès ; les produits alimentaires

(X) Voir la première partie de cette étude dans le numéro de mars-avril 1947.

(25) Ces chiffres sont empruntés à l'étude consciencieuse et objective de Harry Schwartz, Prices in the soviet war economy, publiée dans le numéro de décembre 1946 de l'American Economio Review.

(26) Il faut signaler cependant que de façon générale les revenus des travailleurs dépassent le montant de leurs salaires. Si les ouvriers ne font pas de bricolage, de trafic ou du travail payé en dehors de l'usine, la production artisanaie, la vente de certaines cartes de rations fort recherchées comme celles du sucre ou simplement le vol, leur donnaient des revenus supplémentaires, sans lesquels la vie était pour ainsi dire impossible.

QUATRIEME 1 N commencèrent lentement à baisser en prix ; après l'entrée dans le « glacis » des armées soviétiques, les « magasins commerciaux » commencèrent à recevoir une masse d'objets de consommation, et quand la production russe ellemême reprit dans ce secteur, elle fut tout entière dirigée vers ces magasins commerciaux, ce dont les paysan s'empressèrent de profiter.

Le salaire des travailleurs industriels était entre temps resté plus ou moins stable, l'augmentation du salaire brut provenant de la prolongation de la journée de travail était neutralisée par la diminution des primes, due à l'abaissement du rendement individuel, et aux retenues à la source qui s'accroissaient considérablement (27). Les prix des produits rationnés étaient restés rigoureusement stables et de ce fait, même les ouvriers les plus mal payés pou. vaient s'acheter toutes leurs rations, dont le prix d'achat variait entre 75 et 125 roubles par mois, suivant la catégorie et la quantité des produits rationnés. Chaque ouvrier avait donc en quelque sorte son minimum vital garanti, alors que seuls les ouvriers très qualifiés et les bureaucrates pouvaient s'acheter des suppléments sur le mar. ché libre.

Au cours de l'année 1945, la situation s'améliora considérablement pour toute la population. Les prix des objets alimentaires dans les « magasins commerciaux » et sur le a marché libre » s'abaissèrent considérablement. A partir du Ier janvier, le salaire net des ouvriers augmentait, l'impôt de guerre et les emprunts de guerre étant supprimés. A ce moment se fait sentir après cinq années de privations terribles, une demande générale d'objets de consom. mation, à laquelle ne correspondait plus du tout la masse accrue de ces objets présents sur le marché libre. La bureaucratie escomptait alors, de la production de 1946, un double résultat : d'abord, par une augmentation sérieuse de la production agricole, permettre la suppresion du rationnement de nombreux produits agricoles. Les prix du marché libre seraient, entre-temps, tom. bés si bas, qu'il suffirait d'augmenter légèrement les prix des produits rationnés pour que le « prix unique », après la suppression du rationnement, soit un prix réel, ne provoquant pas un nouveau marché noir. La diminution des ressources en argent des pay sans soulagerait de cette façon la pres. sion exercée sur le marché des moyens de consommation. L'augmentation de la production dans ce secteur amènerait un certain équilibre entre l'offre et la

TERNATIONALE demande et permettrait également la stabilisation des prix, bien qu'a un niveau plus élevé que celui des prix ali• mentaires. Dès février 1946, Staline annonce en eftet la suppression du rationnement de pain, de farine, de gruau, des pâtes et de quelques autres produits. En 1947, toutes les cartes de rationnement devaient être supprimées. -En même temps, les observateurs étrangers sont tous d'accord pour constater qu'au début de 1946, le marché libre et les magasins « commerciaux » étaient rem. plis de produits alimentaires, dont les prix avaient fortement baissé, Mais la disproportion entre l'offre et la demande d'objets de consommation s'accroissait au lieu de diminuer. En outre, le mécontentement des paysans s'accentuait dans la mesure où la bureaucratie commençait son offensive contre le secteur privé dans l'agriculture. C'est dans ves conditions que se réalisa la récolte extrêmement mauvaise, et la nécessité pour la bureaucratie de mobiliser cette récolte entièrement afin d'éviter la fa. mine. A ce moment également, la presse commence à dénoncer de nombreux kolkhoses pour leurs livraisons de blé absolument insuffisantes. C'est alors que la bureaucratie se décide à faire une série de concessions aux paysans et inaugure sa nouvelle politique de prix et de salaires, et sa nouvelle politique concernant les coopératives (28).

VII. - Les décisions du 16 septembre 1946

Le 16 septembre 1946, trois tours avant la publication du décret du Conseil des ministres au sujet de la réorganisation des kolkhoses — le rapport entre ces deux décrets n'est certaine. ment pas le fait du hasard! - le gouvernement stalinien décide de tripler tous les prix des produits rationnés,

(27) Un impôt extraordinaire dit « impôt de guerre » avait été établi qui frappait tous les revenus d'après une échelle mobile, mais qui comprenait toujours plus de 10 % des salaires. A cela s'ajoutait l'emprunt de guerre auquel les ouvriers étaient obligés de souscrire « librement ». Ces souscriptions atteignirent souvent huit et même dix pour cent du salaire nominal.

(28) Voir l'article précité de Die Zukunft.

Q UATRIE ME IN d'augmenter légèrement les salaires les plus bas et de diminuer de 25 à 40 % les prix des « magasins commerciaux ». La mauvaise récolte provoque une nouvelle forte hausse des produits alimentaires à partir de 1946. Le tableau suivant donne une indication pour l'évolution des prix dans les deux secteurs (29):

Prix en roubles des produits

Viande

Pain noir

Pain blanc

Sucre

Beurre rationnés par kg à partir jusqu'au

16-9-1946 de cette date

14,00

34,00

1,10

3,40

5,00

1,70

5,50

15,00

66,00

28,00 janvier 1947

1.000 troubles roubles d'augmentation (30).

Les objectifs de cette politique sont les suivants : 1. Garantir aux paysans une contre-" partie réelle de leurs épargnes et de leurs revenus nominaux; 2. Forcer les ouvriers à augmenter leur rendement, étant donné le fait que sans primes, ils ne pourront même plus s'acheter leurs rations; 3. Essayer la stabilisation du rouble à la moitié environ de sa valeur d'avant guerre et préparer à une étape suivante l'unification des prix; 4. Concentrer le pouvoir d'achat des travailleurs uniquement sur les produits alimentaires.

Il est nécessaire de comprendre qu'à travers ce nouvel abaissement brutal du niveau de vie des masses, c'est en réalité l'inflation du rouble qui s'exprime. La planification des prix n'est plus en mesure d'arrêter ou de limiter le jeu des lois du marché que dans la mesure où elle rencontre celles-ci à mi-

(29) Ces données sont compilées des sources suivantes : Les Cahiers de réconomie soviétique, n° 4, p. 21-25 ; Neue zurcher zertung, du 18-9-1946 et du 18-10-1946 ; Schwartz : Prices in the soviet war ecenomy, Manchester Guarwar dian, 26-2-194T.

(30) Neue Zürcher Zeitung, 18-10-1946.

Pensionnés et bourses d'études : 60

Ces mesures constituent une acceptation brutale du déplacement des revenus qui s'est opérée durant la guerre. Elles ont pour effet d'enlever aux travailleurs le minimum vital qui leur était garanti par le rationnement à vil prix, tout en revalorisant sous forme de revenus réels les revenus nominaux élevés de la bureaucratie et de la paysannerie cossue. L'abaissement brutal des salaires réels des travailleurs enlève à ceux-ci toute possibilité de diriger leur pouvoir d'achat sur les objets de consommation ; ceux-ci deviennent, de nouveau, exclusivement accessibles aux bureaucrates et aux paysans cossus, mais à des prix de beaucoup inférieurs à ceux pratiqués durant la guerre. En outre, contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart des pays belligérants où la paysannerie a thésaurisé et où, à partir de la fin des hostilités, son pouvoir d'achat aceumu16 a été fortement diminué, soit par la hausse des prix des objets de consommation (U.S.A., pays neutres, etc.), soit par la récupération d'une grande partie de ses billets de banque (Belgique, Hollande, France, Tehécoslovaquie), c'est l'opération inverse qui se fait en Russie, où la masse des billets de ban. que thésaurisée par les paysans durant la guerre reste intacte et acquiert maintenant un pouvoir d'achat plus elevé. 18

Prix en roubles des produits dans les magasins commerciaux

Shiver 1943-1944 sté 1946 octobre 1946 Pain noir kg 30/3 10 7,50 Sucre kg 800 130 60 Beurre kg 1.000 210 140 Chemise 500 400 300 Chaussures usagées 2.000 700 500 Costume usagé à partir de 2.500 1.500 1.000

Les augmentations du salaire mensuel s'échelonnent comme suit : Augmentation de 110 pour les salaires inférieurs à 300 roubles entre 300 roubles et 500 90 500 700 80 700 900

Pas d'augmentation pour les salaires au-dessus de 900 roubles.

Prix en roubles des produits dans les magasins sté 1946 salaire mensuel s'échelonnent comme suit :

Augmentation de 110 pour les salaires inférieurs à 300 roubles

Pas d'augmentation pour les salaires au-dessus de 900 roubles.

VATRIEME IN chemin. Dans ce sens, ce sont les rapports de forces entre les classes et entre deux systèmes économiques ennemis qui se trouvent modifiés au profit de la petite bourgeoisie.

On peut se faire une image de ce dé. placement des revenus réels en suivant le tableau du pouvoir d'achat de quatre types de familles de la population russe; chaque famille a deux enfants en dessous de l'âge où ils peuvent à

FAMILLE TYPE I

Revenu brut homme .

Revenu brut femme :

TERNATIONALE leur tour gagner de l'argent. Dans la famille du type I, l'homme est un ouvrier mi-qualifié et la femme est une ouvrière non-qualitiée; dans la famille du type II, l'homme est un ouvrier très qualifié et la temme est une ouvrière mi.qualifiée; la famille du type III est une famille de bureaucrates moyens, où l'homme est un directeur d'usine; la famille du type IV est une famille de paybans cossus.

Février 1943

(200)

Février

1946

Février 1947

60 (31)

300 (32)

1.025 déficit

(32) Les enfants mangent à l'école, et doivent payer pour cette cantine une somme relativement petite. L'augmentation de ce chiffre de 75 à 150 roubles par enfant, en septembre 1946, a été supposée par nous .

Retenues homme Retenues femme Loyer, éclairage, Cantine enfants Cantine homme e Rations » ete.

t femme

Reste : chaussures.

(31) Ce chiffre donné d'après les indications du n° 4 des Cahiers de "Economie soviétique. Nous avons supposé une non-augmentation des loyers en 1946, mais ce fait n'a pas encore été confirmé.

Les 56 roubles équivalent un quart des rations en supplément. Les 139 roubles équivalent sept dixièmes des rations en supplément. Le déficit de moins 115 roubles monire que le salaire est insuffisant pour payer soit la cantine, soit les rations. FAMILLE TYPE II Février 1943 • Février 1946 Février 1947 Revenu brut homme 1.000 1.000 1.000 Revenu brut femme . 500 500 600

1.500 1.500 1.600 Retenues homme 305 125 125 Retenues temme 100 35 45 Loyer, éclairage, etc. 60 60 60 (31) Cantine enfants 150 150 300 (32) Cantine homme et femme 304 304 Prix rations (200) (200 ) 8 JU

919 674 1.130 Reste : 581 826 470 L'équivalence de ces restes est la suivante :

roubles en 1943 équivalent 10 kg. de pommes de terre plus 5 œufs ; roubles en 1946 équivalent 50 kg. de pommes de terre plus 2 kg. de viande, plus 1 kg. de beurre ou 1 paire de chaussures plus 2 chemises; roubles en 1947 équivalent 30 kg. de pommes de terre ou 1 paire de

(200)

Les 56 roubles équivalent un quart des rations en supplément.

Les 139 roubles équivalent sept dixièmes des rations en supplément.

Le déficit de moins 115 roubles monire que le salaire est insuffisant pour payer soit la cantine, soit les rations.

L'équivalence de ces restes est la suivante :

roubles en 1943 équivalent 10 kg. de pommes de terre plus 5 œufs ; roubles en 1946 équivalent 50 kg. de pommes de terre plus 2 kg. de viande, plus 1 kg. de beurre ou 1 paire de chaussures plus 2 chemises; roubles en 1947 équivalent 30 kg. de pommes de terre ou 1 paire de

FAMILLE TYPE III Révrier 1943 Revenu brut 2,500 Retenues 900

..•• Loyer éclairage (33) 100

.. • • Cantine enfants .. 150 Cantine homme (81) 200 Rations femme 75

Reste : 1.425 1.075

Fevrier 1916

Février 1947

2.500

2.500

100 (31)

800 (32)

1.375

1.625

1.125

Les 1.075 roubles de 1943 équivalent 10 kg. de pommes de terre plus 3/4 kg.

de beurre, ou 1 chemise plus 6 paires de chaussettes ;

Les 1.625 roubles de 1946 équivalent 50 kg. de pommes de terre plus 4,5 kg.

de beurre, ou 1 pantalon plus 1 paire de chaussures ;

Les 1.125 roubles de 1947 équivalent 50 kg. de pommes de terre plus 1/2 kg.

de beurre, ou 1 costume plus 2 paires de chaussettes,

• FAMILLE TYPE IV

10.000 roubles d'épargne en 1943 représentaient la valeur de 5 palres de chaussures usagées (d'ailleurs très difficiles à trouver) :

10.000 roubles d'épargne en 1946 représentaient la valeur de 14 paires de chaussures usagées, plus faciles à trouver;

10.000 roubles d'épargne en 1947 représente la valeur de 20 paires de chaussures usagées, encore plus faciles à trouver.

VIII. - Le renforcement des coopératives

Là où le salaire ne permet plus de satisfaire le minimum des besoins, la tendance à la recherche de revenus supplémentaires ne pourra pas être sérieusement combattue. D'autre part, la pénurie extrême des produits de consommation rend la tendance à la récherche de ces produits supplémentaires - supplémentaires signifiant ici en dehors des limites du commerce légal des produits rationnés et « libres » - omniprésente. Ces deux tendances ne se rencontrent pas seulement tous les dimanches au « rynok » ou au « bazar »; leur rendez-vous devient le but constant de la vie sociale de chaque individu. Pendant la guerre déjà, après les onze heures de travail à l'usine, l'ouvrier allait réparer un toit ou peindre la cuisine d'un contremaître. Un autre « emprunte » des outils à l'atelier, et fabrique péniblement, la nuit, des ustensiles de ménage, des pièces d'ameublement ou des outils agicoles primitifs. Une heure de ce travail supplémentaire lui rapporte davantage qu'une journée de travail à lusine. A son tour, l'acheteur du produit de ce travail supplémentaire reçoit de cette taçon une marchandise pour laquelle il lui aurait fallu attendre six mois ou 20 payer le triple au bazar. L'économle de marchandises simples est un produit constant de l'économie soviétique dans la mesure où celle-ci, tout en conservant le monopole des moyens de production industriels, est incapable de satisfaire les besoins de consommation de la population laborieuse.

La vie économique soviétique telle qu'elle apparaît « en surface », comprenant l'industrie lourde très puissante, le Dnjeprostroy et l'industrialisation, est doublée d'une vie économique complémentaire, le plus souvent cachée à l'observateur superficiel étranger, et absente dans les statistiques. Sur le plan local, un réseau d'échanges commer-

(33) Tout en payant un loyer légèrement plus élevé que le loyer des ouvriers, les bureaucrates disposent des appartements modernes ou en tout cas luxueux par rapport aux chambres d'ouvriers dans les nouveaux bâtiments des grandes villes.

(34) Le personnel administratif mange dans des cantines spéciales, séparées des cantines ouvrières, plus chères, mais offrant des repas de beaucoup meilleurg et mieux préparés.

claux s'établit, basé sur un excédent de monnaie d'un côté et sur une petite production artisanale d'autre part, exécutee par des ouvriers et des paysans pauvres. Le processus historique déroule encore une fois, en miniature, toutes ses phases précédentes dans la petite villa soviétique, à côté du gigantesque corbinat. Débutant sur la base du troc, cette économie « complémentaire » prend bientôt la forme d'échange de marchandises simple, pour aboutir à lachat direct de la force de travail (35) et même à la construction de petites usines « non prévues par le plan » (36). Le lien commun entre ces dittérentes formes d'activité économique et l'économie soviétique « officielle » est, outre le besoin pressant laissé insatisfait par celle-là, le vol de ses matières premières par les producteurs « parallèles ».

Il ne peut y avoir de doute que le gouvernement soviétique était partaitement au courant de ces procédés ; mais il manquait de forces pour les éliminer, c'est-à-dire, avant tout, que le régime d'économie collectivisée manquait des ressources nécessaires pour la lutte économique contre ces tendances. Avant la guerre, elles furent maintenues dans une limite « normale » sans peser sérieusement dans la balance des forces sociales russes. La pénurie extrême de produits de consommation leur a donné une force extraordinaire durant la guerre. Le développement du marché « libre » et plus tard, l'ouverture des « magasins commerciaux » ont davantage encore stimulé cette activité. En échange de ce qu'il recevait du paysan pour le marteau qu'il venait de fabriquer, l'ouvrier pouvait s'acheter légalement une paire de chaussures sur le marché libre. Les concessions faites aux tendances individualistes dans la sphère paysanne créent, de plus en plus, les conditions pour une poussée vers l'élargissement des tendances individualistes dans la sphère artisanale. Il faut voir, dans le décret du 12 novembre 1946, avant tout, la reconnaissance de cette poussée et de son ampleur.

Les coopératives de production et de consommation avaient perdu, vers la tin du premier plan quinquennal, limportance de premier ordre qu'elles avaient eue quelques années auparavant. Les coopératives de consommation qui, vers 1930, détenaient un véritable monopole du commerce de détail (37), ont été rapidement chassées des villes par la concurrence des magasins d'Etat. Plus tard, leur sphère d'activité a été légalement limitée à la campagne,

TERNATIONALE et elles devaient se borner à vendre à leurs membres les produits rationnés lvrés par l'Etat. En d'autres termes, elles avaient été réduites au rang d'un facteur subordonné de l'économie étatisée.

Il en était de même des coopératives de production, les fameux « artels » paysans. Complètement intégrées, elles aussi, dans la planification, elles étaient astreintes à l'exécution de commandes industrielles d'Etat. Un article de Malychev, cité par Bettelheim (op. cit. p. 32), détermine à 5,5 % leur part dans la production industrielle totale de l'U. R. S. S. en 1937.

Le décret du 12 novembre 1946 détermine un tournant dans l'attitude vis-à-vis des coopératives. Stimuler l'initiative privée, voilà l'objectif qu'on met à l'ordre du jour. Dorénavant, les coopératives de consommation peuvent établir des branches dans les villes, acheter la nourriture et des objets de consommation chez les producteurs et les revendre à des prix librement déterminés — qui ne peuvent cependant dépasser les prix des « magasins commerciaux ». Les coopératives de production sont libérées de leurs obligations envers le plan et doivent s'occuper de la production d'objets de consommation; elles peuvent également vendre directement leurs produits aux consommateurs, dans leurs propres magasins. Leur développement devra être facilité

(35) Il est absolument usuel, en de nombreuses regions, que les ouvriers louent leur force de travail à un salaire déterminé d'avance, pour la construction d'une maison ou d'un atelier, pour le travail dans un jardin ou dans un atelier d'artisanat, à un paysan riche ou à un « citadin » aisé. Général est également le phénomène des paysans de kolkhoses pauvres allant travailler pour un salaire journalier dans un kolkhose « riche ». L.D. Trotsky : La Révolution tralie, p. 156, édition frangaise), ou des directeurs d'usines manquant de main-d'œuvre et craignant la non-réalisation du plan, qui louent la main-d'œuvre d'une usine voisine après ses heures de travail. Bettelheim (op. cit. p. 163) cite un passage de la Pravda, du 21-4-1938, ou celle-ci dénonce l'embauchage par les kolkhoses d'une main-d'œuvre étrangère à la coopénative.

(36) Un décret du gouvernement, paru dans les Isvestia, du 23-10-1938, est venu interdire les entreprises industrielles dans les kolkhoses, mais la portée de ce texte n'est pas précisée. (Bettelheim, op. cit. p. 33).

(37) Bettelheim, op. cit. p. 248.

QUATRIE ME SI N par le gouvernement, qui leur livrera entre autres 7.000 camions, des machines, des outils et des matières premières. Les coopératives sont largement libérées des différentes charges d'impôt. Les autorités locales doivent leur donner toutes les facilités dans l'octroi des terrains ou des bâtiments pour l'aménagement de magasins et de locaux de production.

Le gouvernement soviétique a créé également une direction générale pour les coopératives, qui contrôlera leur activité, et a fixé un plan de production pour l'année 1947, prévoyant la création de 2.500 nouveaux ateliers et de 2.000 nouveaux. magasins, une production de 500.000 lits, 4.000 tonnes d'objets de ménage, pour 250 millions de roubles de meubles, 5 millions de paires de ski, 23 millions de paires de souliers, 5.000 tonnes de fil à coudre et 35 millions de mètres de cotonnades (38).

Ces mesures doivent être considérées à la fois à la lumière de la « percée» des tendances artisanales individualistes et à la lumière de la pénurie aiguë de moyens de consommation, mettant en danger la politique gouvernementale de revalorisation des revenus des gros paysans. C'est en quelque sorte la reconnaissance légale de l'existence d'un pouvoir d'achat inflationniste qui, face à la pénurie de produits de consommation, devient une force d'attraction permanente pour la production artisanale. Cette activité, le gouvernement est incapable de la supprimer; il essayera dorénavant de l'inclure plus ou moins dans la planification, c'est-à-dire de la tolérer, afin de pouvoir la contrôler. Les coopératives, de simples anneaux de l'économie étatisée, deviennent des intermédiaires et des commanditaires de la production petite-bourgeoise. L'affaiblissement de l'économie collectivisée est démontrée par le fait que non seulement elle est incapable d'éliminer la production artisanale en offrant plus de produits manufacturés, de meilleure qualité et à meilleur marché, mais qu'elle est même forcée d'utiliser la production petite-bourgeoise afin de soulager un peu la pression du pouvoir d'achat inflationniste sur le marché des objets de consommation.

En donnant aux coopératives une sorte de licence d'intermédiaire vers les producteurs de produits agricoles, la bureaucratie poursuit également le but de maintenir et d'augmenter le stimulant pour l'accroissement de la production agricole, et de favoriser la répartition des « excédents » de produits agricoles sur toute la Russie. Les coo-

TERNATIONALE pératives iront acheter ces « excédents » chez le paysan et lui éviteront le déplacement à la ville, les frais de transport et la perte de temps. Elles pourront, en même temps, drainer ces suppléments vers les régions touchées par la famine, au lieu de les voir concentrés dans les villes limitrophes des kolkhoses prospères. Ici aussi, la bureaucratie reconnaît implicitement qu'ellemême se trouve dans l'impossibilité de mobiliser ces suppléments et surtout que le paysan préfère livrer à des intermédiaires ayant l'aspect de «commercants » plus ou moins « privés » que de les livrer même contre le même prix a l'Etat. Non seulement objectivement, mais aussi subjectivement, c'est-à-dire dans la conscience de la population paysanne, la production petite-bourgeoise apparaît comme un complément indis• pensable de l'économie étatisée et inspirant même plus de confiance que celle-ci.

Les chiffres de production fixés aux coopératives peuvent sembler modestes face aux besoins de la population soviétique. Mais ce genre de réflexion ne tient pas compte du fait principal, à savoir que cette production s'adresse exclusivement au marché libre, c'està-dire à un marché qui, sauf de rares exceptions, reste fermé aux trois quarts de la population. C'est ici qu'apparaît la fonction corollaire du décret sur les coopératives et du décret sur les prix et salaires. La résorption du pouvoir d'achat inflationniste, dont la revalorisation du 16 septembre est une véritable concession envers la paysannerie cossue, sera alteinte, dans l'esprit du gouvernement stalinien, esentiellement à travers l'activité artisanale. Il faut ajouter qu'une pression accrue de la part des travailleurs forcera la bureaucratie à diriger maintenant une partie de plus en plus grande d'objets de consommation, non pas vers les magasins « commerciaux », mais vers les usines, sous la forme de distributions à vil prix (39).

(38) Neue Zürcher Zeitung, 1-1-1947.

(39) Au même moment ou furent prises les mesures concernant les coopératives, le gouvernement soviétique dévida d'augmenter les chiffres du plan pour 1947 en ce qui concerne le secteur des moyens de consommation. Au même moment également on signala des grèves dans le Kousbass, à Stalingrad ailleurs. Ainsi, en 1947, 1.346.000 nouvelles broches à filer doivent être mises en action alors qu'au cours des années 1946-1950 le plan quinquennal n'avait prévu que la somme totale de

2.860.000 broches à mettre en service.

IX. -

L'inflation, produit de la désorganisation de l'économie soviétique durant la guerre, a été à son tour le frein principal pour le rétablissement d'une planification adéquate. Nous avons déjà vu l'effet de l'inflation en ce qui concerne le niveau de vie des travailleurs, où elle a conduit à un abaissement tout à fait considérable des salaires réels. Nous avons vu également comment le pouvolr d'achat créé par l'inflation a provoqué à son tour l'élargissement de la production artisanale individualiste. Sur la voie d'une « stabilisation du rouble » encore toute hypothétique, la bureaucratie a été forcée de s'incliner devant les demandes effectives de la paysannerie cossue, tout en essayant de lui arracher ses appropriations de terre effectuées durant la guerre. Il nous reste à étudier maintenant le rôle décisif joué par l'inflation dans le domaine de l'industrie étatisée,

Une étude superficielle des prix laisserait supposer une stabilité parfaite. En effet, fixés par l'Etat, les prix de vente des trusts industriels n'ont pratiquement pas changé durant la guerre. Mais cette stabilité est toute apparente. Les prix de revieni ont accusé une hausse inflationniste bien évidente. Celle-ci provient à la fois de la baisse de la productivité du travall, de la désorganisation du système des transports, de l'augmentation des frais généraux, du pillage accru par la bureaucratie, de l'usure et de la non-réparation des machines, ete. Une seconde hausse des prix de revient s'est produite cette année dans l'industrie à la suite de la hausse des bas salaires. •Nous ne possédons que peu de données quant à l'ampleur de cette hausse, mais dans l'ouvrage de Schwartz déjà cité précédemment on nous donne les chiffres suivants quant à l'industrie du bâtiment.

Augmentation des coûts de production en 1944 par rapport à 1940:

Pour les briques, 31,30 p. 100;

Pour le grès, 44 p. 100;

Pierres de taille, 20 p. 100;

Bois, 26.5 p. 100.

Afin de maintenir d'abord les prix de vente, devant ces prix de revient augmentés, et afin d'endiguer la poussée inflationniste dans la mesure du possible, la bureaucratie a dû se résoudre, à contre-cœur sans doute, à deux mouvements: d'abord la diminution et la suppression même des bénéfices des trusts industriels, qui apparaît claire-

TERNATIONALE L'inflation ment si l'on compare l'évolution des taxes sur les profits industriels, partle intégrante du budget d'Etat soviétique :

En milliards. 1939 1940 1943 1946

- - -17,6 22,4 16,8 16,0

Compte tenu de l'inflation, on peut supposer sans se tromper que les profits industriels sont tombés à un tiers de ce qu'ils étaient à la veille de la guerre; ensuite, elle a dû obliger, pendant tout un temps, les entreprises à vendre en dessous du prix de revient, sans leur donner de subventions. Le fonds de réserve, fonds d'amortissement, fonds de réparation et le montant restant des bénéfices devant servir à des investissements, ainsi même que le produit de la liquidation des stocks, ont dû être employés par les entreprises pour couvrir ce déficit, phénomène d'autant plus grave que, comme le signale Bettelheim (op. cit., p. 337), le même phénomène de désinvestissement s'est également produit afin de pouvoir souscrire les sommes énormes que la bureaucratie exigeait pour l'emprunt de guerre.

Au bout de leur rouleau, les entreprises ont commencé en 1946 à hausser leurs prix de vente, malgré les cris d'alarme du gouvernement. De plus en plus, les trusts se demandent mutuellement des prix plus élevés pour leurs produits, entraînant ainsi une hausse générale. Cette hausse apparaît le plus clairement dans le montant de la taxe sur le chiffre d'affaire dans le budget soviétique. Alors que durant la guerre le chiffre de cette taxe était tombé à la moitié de son niveau d'avant guerre, reflétant la chute formidable de la production russe, il se trouve gonflé en 1946 à 200.8 milliards de roubles, contre 92,4 milliards de roubles en 1939, alors que la quantité de produits sur lesquels la taxe est levée ne représente même pas la moitié de la quantité de 1939 (40).

La hausse très dangereuse des prix de revient a été reconnue par la bureaucratie de deux façons: explicitement, comme par exemple dans le discours du ministre des Finances Zweref,

(40) Les chiffres du budget sont publiés dans la Neue Zürcher Zeitung, du 16-11-1946.

A T R I ME I N prononcé à la mi-octobre devant le Soviet suprême, et dans lequel il constate que la hausse des prix se produit dans le secteur complètement étatisé au même moment où l'on assiste à une baisse tout à fait considérable sur le marché « libre ». Ensuite implicitement, dans la campagne systématique déclenchée par la presse soviétique pour une augmentation de la productivité du travail. « Plus de production par lête et par an», telle est la demande principale du rapport du Gosplan au début de 1947 (41).

Il n'est pas difficile de comprendre dans quelle mesure l'inflation mine la planification. C'est l'inflation qui a obligé la bureaucratie à admettre un « circuit parallèle » de marchandises à côté du circuit planifié. C'est l'inflation également qui oblige la bureaucratie à passer à une revision constante des objectif de son financement, dans la mesure où la tendance à une hausse des prix incontrôlable, qui commence à se montrer en Russie rend toute prévision pratiquement impossible. Dans les conditions d'une inflation sourde telle que celle qui se produit en Russie, le problème des investissements et de leur financement devient extrêmement compliqué. Prise comme un tout, l'économie soviétique ne permet des investissements que dans la mesure où l'on réduit la part des masses, c'est-à-dire de la consommation, dans le partage du produit social. Sur le plan financier, cela s'exprime par le fait que les investissements se financent de moins en moins par la taxe sur les bénéfices, mais par un gonflement formidable de

La crise soviétique n'est pas seulement une crise de réadaptation et de

(41) The Observer, 2-3-1947.

(42) Nous parlons iei de pays capitalistes « normaux » et de l'inflation qui se produit sur la base du mécanisme « normal » des lois économiques. L'inflation complète qui sévit après la première guerre en Allemagne et après la seconde guerre en Hongrie, Roumanie, etc., est un phénomène qui exige une étude spéciale.

(43) Le montant même approximatit de la circulation monétaire en U.R.S.S. est inconnu. Mais Bettelheim cite le chiffre de vingt-six milliards de roubles, souscrit au comptant dans un emprunt de mai 1944, alors que la somme totale des billets de banque en circu 24

ERNA A E: la taxe sur le chiffre d'affaires, levée sur une masse de plus en plus petite d'objets de consommation. Sur cette vole, la bureaucratie atteindra bientôt la limite physique de la résistance humaine.

Il serait pourtant erroné de concevoir l'inflation soviétique en tant que réplique de la tendance inflationniste existant dans les pays capitalistes à la fin de la première et de la seconde guerre mondiale (42). Dans ces pays, l'inflation a comme origine les mêmes phénomènes de rareté des objets de consommation et d'accroissement de la quantité de papier-monnaie émise par l'Etat pour faire face à ses dépenses (43), mais elle reçoit, des la in des hostilités, une impulsion nouvelle, suite au « boom » dans le secteur des moyens de production. Ce « boom » entraine une hausse de prix générale, suivie plus tard par une stabilisation, puis une baisse des prix dans le secteur des moyens de consommation. Malgré les apparences, nous assistons en U.R.S.S, actuellement au processus inverse. Ce n'est pas la demande accrue de moyens de production qui provoque la hausse, mais au contraire la pénurie des moyens de consommation qui est à la base de la chute de la productivité du travail. Le réoutillement, en Russie, ne peut s'effectuer que dans des conditions de baisse ou de stabilisation relative. La « prospérité» soviétique, en opposition avec la prospérité capitaliste, a pour condition la baisse des prix et non leur hausse. Ce caractère spécifique de la crise soviétique nous amène à poser, pour conclure, le problème des causes spécifiques de la crise soviétique. reconversion, comme beaucoup d'économistes bourgeois « libéraux » et stalilation n'atteignait pas onze milliards en 1937, ce qui donne une idée de l'augmentation très considérable de la circulation fiduciaire qui a dû se produire. On sait que la somme totale des emprunts et souscriptions spéciales ce s'élève à trois cent vingt milliards de roubles, dont une partie importante est représentée par l'émission de billets de banque. Remarquons enfin que depuis la guenre ('U.R.S.S. a une dette publique importante, ce qui signifie un élément important pour le renforcement de la position des paysans riches. Cette dette qui exigeait avant la guerre 2,5 milliards par an du budget comme • intérêt et amortissement, en exige maintenant 6,5.

X. - La crise sovié ique

X. - La crise sovié ique

QUATRIEMEIN nophiles la présentent, Elle est, au tond. une véritable crise de régime, cela dans un double sens : crise de régime de l'économie planifiée, dans la mesure où la destruction considérable de la base technologique de la planification provoque un retour massif à des formes de production individualistes; crise du régime bureaucratique, de la planification bureaucratique, dans la mesure on labsence de tout équilibre entre le secteur des moyens de production et la secteur des moyens de consommation et dans la mesure où l'absence de tout contrôle de la part de la masse des producteurs provoquent un abaissement de plus en plus accéléré de la productavité du travail.

Sans aucun doute la guerre et les énormes destructions qu'elle a provoquées dans les régions-clés de l'économie soviétique sont-elles en premier lieu responsables de l'acuité actuelle de la crise soviétique. Sans doute aussi est-il dittcile de faire endosser à la bureaucratie la responsabilité de l'effroyable sécho ressede l'année 1946. et faut-il plutôt constater que les progrès dans le développement des forces productives nay rapport à l'économie tsariste et à l'économie de la NEP ont limité l'ampleur de la catastrophe, comparée à celle de 1891 ou à celle de 1921. Il n'en reste pas moins vrai aue l'ensemble de ces facteurs extra-économiques n'ont fait que renforcer et accentuer une tendance qui se faisait jour dans l'économie soviétique depuis plusieurs annees avant la guerre. Il n'en reste pas moins vrai que le régime bureaucratique de vient de plus en plus une entrave insurmontable pour la solution des problèmes courants de l'économie russe.

Le développement des forces productives qui dans la période ascendante du capitalisme se réalise à travers le monvement cyclique de la production résulte de l'accumulation de la plus-value provenant de la recherche effrénée du profit, ne peut résulter dans la société post-capitaliste que de deux mouvpments parallèles : l'augmentation de la productivité du travail et l'amélioration de la techniaue de la production. Les deux domaines exigent à partir d'un certain point, non seulement la coopération enthousiaste de la masse des producteurs, mais encore leur intervention consciente, coordonnée dana le processus de production. Durant la période des deux premiers plans quinquennaux la bureaucratie a su remplacer ces deux forces motrices par l'emprunt des procédés techniques étrangers et la stimulation du rendement individuel.

Un relèvement relatif du niveau de vie des masses. bien que particultèrement lent et disproportionné à l'augmentation globale de la production, a permis à la bureaucratie de franchir les étapes essentielles de l'industrialisation proprement dite. La nouvelle chute protonde du niveau de vie du prolétariat a cependant miné complètement les fondements de cette politique. Après avolr augmenté son effort par idéalisme d'abord, par intérêt ensuite, l'ouvrier soviétique ne peut y être astreint a3tuellement que par la terreur. L'aug mentation formidable du rôle du travail forcé dans l'économie soviétique,

- correctement relevé par D. Logan dans son article « L'explosion de l'impérialisme bureaucratique », dont nous ne pouvons pas, par ailleurs, accepter les conclusions - est une indication précieuse de cette baisse tendancielle de la productivité du travail en Russie. Le remède actuel de la bureaucratie, labaissement du salaire « normal » endessous du strict minimum vital _. loin de permettre une solution de ce problème tendra au contraire à le rendre plus insoluble, dans la mesure où il poussera davantage encore les travailleurs à se procurer des ressources supplémentaires en dehors du cadre de l'économie planifiée.

De même en ce qui concerne le progrès technique proprement dit. La com paraison objective des procédés techniques, la substitution progressive des procédés nécessitant une moindre dépense de travail à ceux nécessitant des dépenses plus grandes, n'est possible qu'à travers la recherche désintéressée, crest-à-dire, en dernière analyse, à travers le contrôle constant des masses sur le personnel de maîtrise. La bureaucratie elle-même est forcée de reconnaitre que la recherche du gain individuel constitue actuellement le stimulant essentiel du travail des eadres industriels. Cela ne peut provoquer que le pillage des ressources de l'économie et le gaspillage des forces productives, c'est-à-dire un abaissement nouveau de la productivité du travail. Qu'en considère ce problème sous tous ses aspects, un ne peut qu'arriver à la même conclusion : l'élimination de la bureaucratie constitue le seul moyen pour permettre un nouveau progrès décisif de l'économie planifiée.

Cela signifie-t-il que la bureaucratie sera incapable de surmonter la phase actuelle et particulièrement aiguë de la crise ? Il serait imprudent de l'affirmer. Ayant gagné tout d'abord un sursis d'une aunée et demie par le pillage - systématique de son « glacis stratégique », la bureaucratie fait face, actuellement, à la menace paysanne avec un potentiel, malgré tout, de loin supérieur a celui de 1927; l'absence d'une aide extérieure s'exprimera par le fait • que ce seront encore une fois les masses soviétiques auxquelles la bureaucratie es. sayera de taire porter le poids de la reconstruction, La solution de la crise immédiate devient done essentiellement un problème social et politique. Bien qu'une crise sociale très grave ait passé par la Russie vers l'automne do 1946, et que de nombreux rapports nous parlent d'une vague gréviste tolle qu'on n'en avait plus vu en Russie depuis deux décades, les indications concrètes nous manquent toutefois pour re pondre à la question si oui ou non le

TERNATIONALE prolétariat russe trouvera dans l'immédiat les ressources morales sufisantes pour déclencher une résistance cohérente contre la pression bureaucratique el paysanne. Comme sur le plan mondial, une course de vitesse est dorénavant engagée entre le rythme du regroupement révolutionnaire du prolétariat d'un côté, et, de l'autre, le rythme de la stabilisation et du passage a une . offensive totale de la part des forces conservatrices. Le rôle de l'avant-garde bolchevik-léniniste consiste, en Russie Russie comme dans le reste du monde, à accélérer par son intervention consciente oe processus de regroupement et de reprise de conscience révolutionnaire du prolétariat.

15 mars 1947.

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