Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de juillet-août

Nouvelle étape

Quatrième Internationale, numéro de juillet-août · juillet-août 1947 · p. 1-4 · 1 907 mots

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Dans la période d'equilibre instable dans laquelle vit encore, depuis la liqui. dation de la deuxième guerre impérialiste, la bourgeoisie mondiale, et particulièrement la bourgeoisie européenne, une nouvelle étape a été ouverte par les grandes luttes ouvrières qui ont éclaté presque simultanément, entre avril et juin de cette année, en France, en Belgique, en /Italie et en Hollande.

Pour la première fois depuis la « libération », le prolétariat s'est engagé dans un vaste mouvement de classe, vainquant l'inertie et même l'opposition des appareils bureaucratiques de la direction stalinienne et réformiste, et les débordant partiellement,

Une rupture très importante, surtout par les conséquences qu'elle aura dans Pavenir proche, Ise produisit entre de larges couches ouvrières de l'avant-garde et ces directions. L'expérience acquise par les masses qui se sont engagées avec un tel élan et un tel dynamisme dans ces grandes luttes des semaines passées servira à renforcer l'affranchissement désormais plus rapide de nouvelles forces révolutionnaires de la tutelle néfaste du stalinisme et du réformisme.

Le capitalisme européen, et celui de l'Europe occidentale en particulier, se remet très lentement des coups qu'il a reçus de la guerre, et nulle part nous n'assistons encore, malgré la reprise économique qui se manifesta avec un rythme différent ici et là dans ces pays, et (malgré le renforcement des positions politiques de la bourgéoisie par rapport à ce qu'elles étaient au lendemain de la « libération », à un relèvement tel qu'il permette au capitalisme européen de faire face à la situation par ses propres moyens, sans l'aide constante et plus ample que dans le passé du capitalisme américain.

En effet, le degré de dépendance de toute l'économie de l'Europe occidentale 1233212 vis-à-vis de l'impérialisme américain est extraordinaire, au lendemain de la dernière guerre, et, si les crédits américains venaient à cesser ou à tarder de se renouveler, la situation non seulement de la France, de l'italie et de l'Allemagne, mais même celle de la Grande-Bretagne, serait critique et même littéraTement catastrophique.

Ce qu'on a appelé le « plan Marshall » est avant tout une compréhehsion clairé , de la part de l'impérialisme américain, de cette situation de l'Europe et une tentative de sauvetage hâtif, avant que les conséquences politiques et révolutionnaires de la complète détérioration du capitalisme européen ne se manifestent.

« La banqueroute économique de l'Europe, écrivait dernièrement l'« Observer » britannique (22 juin 1947), a été enrayée dans les dernières années grâce aux crédits américains s'élevant à 750 millions de livres par an. Une toute petite partie seulement de cette somme - moins de 100 millions de livnes — a été utilisée pour des buts productifs, tout le reste ayant été employé surtout pour l'achat de produits alimentaires, »

Le même journal donnait certains autres chiffres significatifs du bilan actuel de l'agriculture et de l'industrie européennes, qui illustrent l'étendue des ravages et du recul que la guerre a provoqués.

La production alimentaire de l'Europe continentale est tombée, par rapport à 1938, aux niveaux suivants :

Pour la viande, de 11,1 millions de tonnes métriques à 6,6 millions.

Pour le lait et les produits laitiers, de 94 millions de tonnes métriques à 64 millions.

Pour le sucre, de 6,6 millions de tonnes métriques à 5 millions.

Pour les différentes huiles, de 4 millions de tonnes métriques à 2,9 millions. 2222

En ce qui concerne la production industrielle, on enregistre un recul de la production charbonnière de 46,2 millions de tonnes, mensuellement avant la guerre, à 37,5 millions ; et, pour l'acier, de 51,6 millions de tonnes annuellement à 28,6 millions.

C'est cette situation qui explique que la plupart des pays européens, et surtout des pays de l'Europe occidentale, y compris la Grande-Bretagne, ont déme. surément augmenté par rapport à l'avant-guerre leurs importations en prove nance des Etats-Unis, importations qui leur sont absolument nécessaires, aussi bien pour l'alimentation de leurs populations que pour leur industrie.

Ainsi l'italie reçoit actuellement 58 % du total de ses importations des EtatsUnis, contre 11% avant la guerre ; la Pologne 44 % contre 14 % ; la France 36 % contre 10 % ; la Tchécoslovaquie 35 % contre la Hollande 25 % contre 8 % ; la Belgique 18 % contre 9 % ; l'Angleterre 18 % contre 11 %.

Le « plan Marshall », même s'il consistait à accorder pour quatre ou cinq ans une aide de quatre à cinq milliards de dollars aux seize pays européens qui ont répondu, après l'échec de la Conférence des « Trois » à Paris, à l'appel de BevinBidault, n'aurait comme résultat que de restaurer l'économie européenne à son niveau, déjà extrêmement bas, de 1938.

Mais dans ce calcul il ne faut pas oublier que l'aide américaine ne commence. rait à avoir des effets sensibles sur l'économie européenne que vers le prin. temps de 1948 au plus tôt et que d'autre part elle risque d'être bouleversée avant son terme par l'éclatement de la crise économique aux Etats-Unis.

Les crédits américains arriveront cette fois dans une Europe qui diffère essentiellement de ce qu'elle était en 1923 alors que l'aide américaine avait permis de consolider un degré de stabilité déjà atteint par les propres forces de la bourgeoisie européenne.

Aujourd'hui, il ne s'agit que d'éviter précipitamment une catastrophe imminente dans une Europe, où nulle part encore la bourgeoisie, et pas même Grèce, n'a pu instaurer un régime « fort » et stable ; où nulle part le prolétariat n'a subi encore une défaite décisive.

Cette situation en Europe se combine avec l'instabilité qui règne dans tous les pays coloniaux ou semi-coloniaux où, là aussi, ni la bourgeoisie métropolitaine, ni l'impérialisme yankee n'ont pu encore arriver à un résultat décisif et reprendre le contrôle des masses. La crise de l'impérialisme français s'aggrave dans les colonies.

Tandis qu'en Indochine il est loin d'en avoir fini avec la résistance des masses du pays, il est en butte à la révolte de la population malgache et aux difficultés que lui cause l'effervescence qui règne dans toutes les colonies africaines, En Indonésie les hostilités ont repris, mais là encore l'impérialisme hollandais aura à faire face à une longue et épuisante résistance des masses. En Chine, la dic tature de Tchang-Kai-Chek est minée par l'ampleur que prend la guerre civile, les victoires des armées du Yenan et le nouvel essor impressionnant des luttes ouvrières dans les grandes villes du Sud.

Aux Indes, la division obtenue par l'impérialisme britannique avec l'appui de toutes les forces réactionnaires du pays, dans le but de perpétuer ses privilèges, loin d'amener à un apaisement quelconque aggravera les contradictions qui déchirent cet immense pays et impulsera davantage la lutte émancipatrice des masses contre l'impérialisme et contre la bourgeoisie indigène.

C'est aux Etats-Unis seulement que la bourgeoisie, confiante encore dans sa puissance économique et dans son rôle dominant sur l'arène mondiale, est passée à une offensive résolue contre le prolétariat qui cependant a obtenu durant les deux dernières années tant de victoires sur le terrain revendicatif. Profitant de la trahison de la bureaucratie qui dirige les syndicats, C.I.O. et A.F.L., la bourgeoisie a fait passer la « loi esclavagiste » Hartley-Taft. 2

Sur le plan des rapports internationaux, la rupture de la Conférence des « Trois » à Paris, a eu comme conséquence un raidissement de l'attitude aussi bien de l'impérialisme américain que de la bureaucratie soviétique, et a accéléré la tendance à la cristallisation de deux blocs.

Les implications politiques du « plan Marshall » sont la constitution d'un vaste groupement des pays capitalistes qui aligneront leur économie sur celle des Etats-Unis, et suivront fatalement aussi ses directives politiques.

Cependant, nous sommes encore loin d'une telle cohérence dans ce « bloc occidental, fissuré déjà par les rivalités des puissances capitalistes et en premler lied par la résistance de la bourgeoisie britannique qui craint de tomber totalement sous la coupe de l'impérialisme yankee, et celle de la bourgeoisie française qui craint de voir passer avant le sien propre, le relèvement de la bourgeoisie allemande, ce qui constitue l'ossature du plan américain pour l'Europe continentale.

D'autre part, bien que la bureaucratie soviétique ait resserré son étreinte économique et politique sur l'Europe orientale, en multipliant les plans et les accords commerciaux qui tentent de centrer sa vie économique autour de celle de PU.R.S.S., et en éliminant par de nouvelles et vastes épurations aussi bien en Hongrie, en Bulgarie qu'en Pologne, les individus et les groupements hostiles ou réticents à sa poiitique, elle ne réussira pas à former un bloc fermé et homogène.

Pour plusieurs années, I'U.R.S.S. sera incapable de fournir seule à ces pays les produits de consommation et d'équipement technique dont ils ont tous désespérément besoin, ou d'absorber les quelque 80 % de leurs exportations qui ont été avant la guerre absorbés par l'Allemagne et les autres pays de l'Europe occidentale. D'autre part, plusieurs de ces pays parmi les plus développés entretiennent encore des rapports économiques très étroits avec l'Ouest, le cas pour la Tchécoslovaquie qui dirige 50 % de ses exportations totales vers l'Ouest et en reçoit 62 % de ses importations, pour ne pas parler de la Finlande ni même de la Pologne.

Aussi longtemps que ces pays resteront capitalistes, aucun contrôle bureaucratique d'en haut, et aucun appareil policier ne seront capables de maîtriser les courants centrifuges qui se développent dans toutes les directions, ni de couper artificiellement leurs liens économiques avec le reste du monde capitaliste.

La tendance à la cristallisation des blocs ne doit pas être interprétée comme excluant de nouveaux marchandages et de nouveaux compromis dans l'avenir entre l'impérialisme yankee et la bureaucratie soviétique car le fait dominant reste que l'ensemble des conditions économiques, politiques et sociales qui caractérisent la conjoncture actuelle, ne permet pas, malgré les apparences, de considérer le déclenchement de la guerre dans l'immédiat comme la perspective la plus probable.

En effet, tout bien pesé, on est obligé de conclure que nous avons probablement devant nous une période d'au moins quelques années durant laquelle aucune décision n'interviendra ni sur lé plan de la guerre, ni sur le plan du triomphe de la Révolution, mais qui sera caractérisée par l'instabilité de la bourgeoisie, par de grandes difficultés économiques et politiques, des convulsions et des crises, et qui dégagera dans les luttes inévitables que livreront le prolétariat mondial et les peuples coloniaux, de nouvelles forces révolutionnaires affranchies de la tutelle stalinienne.

La nouvelle étape c'est avant tout l'intervention plus ample et plus prometteuse du prolétariat, qui bouleverse tous les calculs de la bourgeoisie et de la bureaucratie stalinienne et qui peut et doit trancher l'alternative historique, non pas dans le sens de la guerre, mais dans celui de la Révolution socialiste mon-

C'est à nous, mouvement mondial de la IV• Internationale, à dégager devant les masses opprimées du monde, clairement, audacieusement cette perspective de la préparation possible de la Révolution qui peut empêcher la guerre et sortir l'humanité angoissée de l'impasse et du cauchemar dans lesquels les plonge la politique de l'impérialisme et de la bureaucratie soviétique. C'est à nous à indiquer aux couches de l'avant-garde prolétarienne en quête d'une nouvelle voie les solutions socialistes et révolutionnaires qu'exigent les circonstances, en politisant davantage notre propagande et notre agitation, en démasquant impitoyablement les arguments réformistes et néo-réformistes des socialistes et des stali- niens, et en démontrant le caractère à la fois réactionnaire par rapport aux exigences historiques, trompeur et démagogique de leur politique. La nouvelle étape dans laquelle nous entrons est celle de l'affermissement des forces révolutionnaires et de la préparation lente peut-être, mais sûre, de la Révolution.

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