par E. GERMAIN
L'homme
Lénine est le reflet, l'image de•la classe ouvrière (russe), non seulement dans son présent prolétarien, • mais aussi dans son passé paysan encore tout récent... Il a absorbé du milieu national tout ce dont il avait besoin pour accomplir la plus grande action révolutionnaire dans l'histoire universelle. » C'est ainsi que Trotsky caractérisa le fondateur du bolchevisme, et c'est ainsi qu'il apparaît encore aujourd'hui. Lénine et le bolchevisme ne pouvaient naître qu'en fonction de tout le passé de l'ancienne Russie. Le développement de l'impérialisme y avait combiné les tares de l'autocratie avec les siennes propres, sans provoquer cette euphorie d'évolution pacifique dont fut prisonnière l'aristocratie ouvrière des pays occidentaux. Il n'y avait pas trace de passivité fataliste chez Lénine, et il ne put en être autrement ; le dirigeant révolutionnaire russe est, dès sa jeunesse, orienté tout entier vers l'action, En fait, la vie de Lénine est l'exemple le plus éclatant d'une concentration de toutes les forces de la personnalité vers la réalisation de l'objectif historique de la classe.
Trotsky était différent. Malgré une enfance passée à la ferme, ce n'est pas tellement des forces paysannes de son peuple qu'il s'est nourri, que des forces vives des grandes capitales du monde impérialiste, où l'ont conduit ses deux premières émigrations : Londres, Berlin, Vienne, Paris, Madrid, New-York. De tous les révolutionnaires russes, il a été, sans aucun doute, le plus c européen ›, celui qui a absorbé le plus de la civilisation occidentale, qui l'a fécondée avec le dynamisme révolutionnaire subsistant intact dans le prolétariat russe, et ainsi réussit à lui donner son expression la plus élevée dans ce siécle.
Chez Lénine, l'action est l'expression naturelle de l'être et, partant du concret, s'inserit dans un corps d'idées duquel elle reste indissociable. Chez Trotsky, l'action est l'accomplissement naturel de la pensée qui saisit le concret au vol sans jamais le lâcher. Il'y a là une nuance de différence seulement.. mais c'est cette nuance qui donne une maturité achevée à leur collaboration & partir de 1917.
Ces deux géants n'ont pas vécu la vie. simple des héros de légende. « Seuls d'incurables philistins s'imaginent Ilitch comme un saint qui ne se trompa jamais », disait Trotsky à ce sujet, Leurs: fautes et errements sont intimement liés à leur nature profonde. Il y a chez Lénine, dans ses écrits de 1905, dans ses: conceptions sur la nature de la révolution russe d'avant 1917, une réticenceà quitter le terrain de l'immédiat, pousser jusqu'à l'ultime conséquence la conception du prolétariat comme force motrice de la révolution. Ne pas exelure d'avance la possibilité d'une alliance révolutionnaire entre le parti du prolétariat et un éventuel parti conséquent de la paysannerie signifiait, pour Lánine, ne pas éliminer d'avance la possibilité la plus immédiate, la plus directe et la moins hasardeuse de réaliser le renversement de l'autocratie. Cette erreur cependant ne cesse pas un instant de se maintenir dans le cadre de son tempérament révolutionnaire. Il ne pouvait avoir rien de commun avec le menchevisme qui, tout en caractérisent comme lui la révolution russe comme devant se maintenir d'abord dans les limites de la révolution bourgeoise, abdiqua d'avance entre les mains de la bourgeoisie « libérale » — inexistante, disait Trotsky, et les événements prouvèrent qu'il avait raison ! — la direction du processus historique. La volonté, rigoureusement tournée vers la réalisation de toute conception « théorique », était encore trop « intimidée » pour pouvoir concevoir le parachèvement immédiat d'une conquête du pouvoir par le prodétariat. Douze ans plus tard, quand la • théorie » de Trotsky devait être néa"lisée, grâce à la direction de Lénine, ce dernier n'a pas hésité un seul instant à faire le tournant nécessaire dans les idées comme dans l'action, mais ne disait-il pas, au moment décisif, que • cela lui donnait le vertige › ?
Trotsky, de son côté, politiquement aux antipodes du menchevisme, a été longtemps desservi par une confiance exagérée dans les possibilités d'absorber par la persuasion purement intellec tuelle des courants politiques divergeants. Alors que, d'un trait de génie, il formula très jeune sa conception de la révolution permanente qui servait de elé à la compréhension de la plupart des "révolutions du XX• siècle, se singulari asant ainsi, non seulement parmi les révolutionnaires russes, mais encore parmi ceux de toute l'Europe, il resta strop attaché aux formes organisation nelles & traditionnelles » et insuffisantes •de la social-démocratie occidentale, pour comprendre la nécessité de cette « seission › qui apparut comme une sauva*gerie aux leaders européens du mouveement ouvrier. Alors qu'il eût fallu applisquet à toute l'Europe les règles organisationnelles bolchevistes tâche que "Lénine lui-même ne saisit pas encore à -ce moment |- Trotsky, qui eut toute sa vie le fatalisme en horreur, ne put •pas se contenter des espoirs creux des dirigeants allemands, selon lesquels
«lévolution » éliminerait e automatiquement » les « exagérations » de Lé inine, mais devait lutter pratiquement pour la réconciliation organisationnelle, ase laissant ainsi entraîner dans le •fameux « bloc d'août » entièrement hostile à ses conceptions politiques. - Ainsi s'explique le paradoxe que Lénine, -guidé par sa volonté farouche de réalisation, put rester beaucoup plus long -temps l'admirateur de Kautsky, tout en rompant le premier radicalement dans son propre parti avec les conceptions •organisationnelles du centrisme, alors que Trotsky, à qui la connaissance plus approfondie du mouvement ouvrier européen permit de comprendre bien avant bénine la banqueroute idéologique du kautskysme, se fait pendant de longues années le défenseur des prin cipes organísationnels centristes sen Russie (1).
*Mais ce qui est propre aux hommes véritablement • grands », c'est la capacité de dépasser leurs propres limites à des moments décisifs, afin de pouvoir se hisser à la hauteur des taches que l'Histoire pose de façon brûlante à leur
TERNATIONALE classe. Cette transformation s'est opérée « naturellement », sans heurts ni conflits intérieurs, chez Lénine comme chez Trotsky, en 1917. Le même Lénine qui s'accrocha toute sa vie avec une obstination invincible aux positions de principes une fois admises, abandonna dès le premier jour de la Révolution russe sa formule de ‹ dictature démocratique des ouvriers et des paysans », « dépassée par les événements », comme il le disait, et devint le partisan le plus farouche de la lutte pour dictature du prolétariat. Trotsky, le « conciliateur », comprit au même moment et avec la même rapidité que * l'unité › entre bolchéviks et menchéviks › n'était plus possible (ce fut, ironie de l'Histoire, Staline qui poussait alors dans cette voie...) et devint ainsi, d'après les paroles de Lénine, « le meilleur des bolchéviks 2. La révolution seule a pu opéren cette double transformation avec un minimum de frais, parce que tous les deux, authentiques révolutionnaires, sentaient et comprenaient qu'elle était nécessaire pour frayer la voie à la victoire de oleur classe.
On a souvent accusé Trotsky d'avoir été trop ambitieux, trop c personnel > dans son attitude envers le parti, trop hautain dans son attitude envers ses camarades, Ces accusations sont absurdes : Lénine, qui était un prchologue d'une rare valeur, voyait beaucoup plus juste quand il décelait une faiblesse dans le c penchant trop prononcé a de Trotsky « vers le côté administratit des choses ›. Mais même la vieille Angelica Balabanova, c qui, trop souvent, rassemble dans ses e Mémoires a les ragots des coulisses et les transforme en « révélations » sur les forces motrices de l'Histoire, a été obligée de faire cette remarque pénétrante : durant la Révolution, au moment même où la foule le portait sur les bras, Trotsky a pu effacer davantage encore qu'aupara
(1) Rosa Luxembourg, grâce à son véritable tempérament révoultionnaire, à sa liaison constante avec le prolétariat russe et polonals vivant dans des conditions beaucoup moins • pacitiques » que le prolétariat occidental et à sa lutte plus conséquente contre le réformisme révisionniste, brisa lapremière avec le mythe de la e tradition » kautskyenne et le mythe non moins pernicieux de « l'organisation-modele » allemande déja en vole de bureaucratisation. Mais sa rupture se fit sous forme de réaction, d'opposition, • contre le courant », et prit ainsi la forme plus « négative » de la théorie de la spontanéité des masses et du e parti-processus s. Lénine rompit en pratique avec le centrisme organisationnel en construisant un parti, il fut ainsi forcé de remplacer les principes d'organisation faux par d/autres principes de construction et sut formuler positivement la théorie marxiete du parti et l'étude du facteur subjectif.
vant les côtés « personnels » prononcé de son caractère, Jamais toute présomp tion de ‹ chef » ne lui fut plus étrangère que lorsque tous les fils du déclenchement de l'insurrection, furent rassemblés entre ses mains. * Avee son tact naturel », dit Angelica, il sut s'imposer l'autocritique la plus sévère, au moment où cela était le plus nécessaire et apparaissait pourtant le plus difficile au commun des mortels. C'est là qu'on voit la véritable force de caractère qui est à la base de toute action grandiose:
II
Il in'y avait rien en Trotsky du ‹ marxiste › vulgaire qui pense pouvoir lire le processus historique dans les statistiques comme une voyante lit l'avenir dans les lignes de la main. Au dela de toute e économie » ou de toute ‹ sociologie » considérées commes disciplines séparées », il cherchait à capter la réalité humaine dans tous ses aspects. C'est pourquoi il est sans aucun doute un des plus grands historiens qui aient jamais vécu, auquel réussit mieux qu'à quiconque cette « résurrection intégrale du passé › de laquelle on ne pouvait que rêver du temps de Michelet. De son regard d'aigle il découvrerà la fois les mouvements profonds des masses et la personnalité des leaders politiques, le prix du pain et le ton des gazettes littéraires, le cours des actions en bourse et l'aneodote piquante qui court dans les salons. Son cerveau puissant est comme un creuset immense dans lequel se refondent une seconde fois tous les éléments constitutifs de l'Histoire. Les sujets traités dans ses ouvrages vont de la philosophie, par l'économie politique, l'économie appli* quée, la sociologie, la polémique politique, l'histoire, la biographie, la technique militaire, à l'essai journalistique, littéraire ou moral et la critique d'art proprement dite. Comment résumer cette œuvre trop vaste ? Est-ce simplement du journalisme politique • Ou du a marxisme appliqué » ? C'est cela, mais beaucoup plus encore. C'est un effort immense et continu pour comprendre et interpréter l'homme tout entier, afin de pouvoir présider à sa transformation C'est un effort. constant pour soumettre toutes les sphères de l'activité humaine à la critique consciente, afin de pouvoir les bouleverser en iles soumettant à la direction de la conscience critique de l'homme.
Mais Trotsky, homme aux préoccupations universelles, se trouve en même temps aux antipodes du dilettantisme et de l'éclectisme. L'universalité des pré occupations, pour être efficace et réelle, exige: leur unité foncière, leur intégrais tion dans une conception du monde qui a ne cesser jamais de c devenir io, maiso quian'en reste pas moins: unepcet quint n'en possède) pas moinsoses contours/. précis. Plus préoccupé de la diversité» du réel humain que tout autre penseur contemporain, Trotsky est précis et soie gnérdans sa documentation jusqu/à la ic limite du pédantisme (2), et en même s temps vaste dans ses perspectives, caparo ble de s'arracher à l'immédiat pour sala sir l'orientation fondamentale des évére nements.
Le c leitmotiv • qui enchaine l'une à l'autre tous ses ouvrages, c'est la conception matérialiste de l'histoire. Ces « leitmotiv », il le manie avec une maitrise inégalée, tantôt pour aller de lai • réalité essentielle » qu'est la lutte des classes aux manifestations les plus s • éloignées → de la vie intellectuelle, tantot pour creuser le sol, avee uners science süre d'elle-même, afin de trouver les racines de classe profondes des phénómènes politiques et idéologiques. A chacune de ses tâches H apporta trop de passion pour pouvoir tolérer une attitude négligente, superficielle ou blasée!. envers la théorie marxiste. Elle était.t pour lui la clé indispensable pour lai compréhension de l'histnire. Grâce à se cette elé, 1l nous a fait vivre constami: ment cette histoire dans ses œuvres, il en a été à la fois le eritique le plusse sévère et le héraut le plus éloquent, mais Il n'a pu être l'un ou lautre que te parce qu'il l'a si bien comprise.
Il y a chez lui une unité totale entre la théorie et la pratique, entre la pen-o sée et l'action. Lénine opposa au rénégat Kautsky l'indignation du prolétarlat face à un traitre envers ses intérêts et d sa lutte émancipatrice. Trotsky fustigea ? de son mépris et de son ironie acerbet une pensée véritablement déchue parce que détachée de l'action, une pratique véritablement corrompue parce que détachée des. prineipes. Cette unité entre sa propre pensée et sa propre
(2) Volei, à ce sujet, comment Trotsky caractérise la nécessité de Vexactitude dans n les investigations:
• Le mode de pensée des marxistes est Infiniment rigoureux, il est exigeant : 11 n'admet pas de lacunes, pas de fossés, pas d'ajustage grossier des pièces. C'est Justement pour cela qu'il tient. al strictement compte des faite: il ne se tie pas à l'ouie ni à la mémoire, il contrôle d'après les sources La Laconnde penser il citoven moyen est triviale, approximative, elle erre, tâtonne sans regarder devant sol : point ne Ini est besoin d'une rigoureuse exactitude dur point de vue des faits. Cela est surtout vrai en politique , c'est encore plus vrai dans la politique de fraction. Pris en flagrant délit, on peut aussi toujours se rétérer à un compère qu'on a, de ses propres oreilles, entendu parler...
Trotsky : La Révolution defigurée, p. 184. Ed. Rieder, Paris, 1929.)
ATRIE ME IN metion se révèle le plus clairement dans la stratégie militaire du prolétariat victorieux. Le leader révolutionnaire porte sine responsabilité écrasante quand il se trouve effectivement à la tête des masses ; le chef militaire porte cette même responsabilité multipliée par celle de la wie tout court des milliers de soldats qui se battent avec lui. A part les cyniques, détraqués moraux, ou les illuminés, détraqués mentaux, les hommes restent pour la plupart, face à de pareilies responsabilités, en proie à leurs doutes, leurs convictions, leur volonté, leurs capacités de décision. Trotsky, chef militaire exceptionnel, possède une ressource supplémentaire dans les qualites de Trotsky, leader révolutionnaire du prelétariat. Comme il sait constamment tâter le pouls de l'histoire, ainsi il peut d'un regard pénétrant embrasser une carte militaire et déterminer l'endroit décisif sur lequel doit se porter tout Teffort. La nésolution, la puis sance, le tranchant d'acier de ses actions, proviennent de la conscience Jucide et de la conviction inébranlable dans la justesse de la cause du prolétariat. S'adresser aux soldats de l'Armée rouge était pour lui la même tâche que de parler en septembre 1917 au Cirque Moderne, à Pétrograd. Diriger le travail de l'étatmajor du front sud-est n'était que le prelongement logique de sa direction du Comité militaire révolutionnaire qui, à son tour, découlait logiquement de son travail dans le Comité central du parti.
On chercherait en vain dans ses discours à l'Armée ou dans son attitude au front une trace de forfanterie de traîneur de sabre, ou de ce sinistre « esprit militaire » qui signifie discipline absurde, routine stérile et enlisement bureaucratique, le tout combiné avec une c stratégie » qui se moque des hommes comme du matériel le meilleur marché. A l'opposé de tous les généraux e habituels, — y compris les maréchaux actuels de Staline - qui volent pas d'autres moyens pour conserver la cohésion de leurs troupes qu'un appel aux instincts les plus bas et à la menace du knout, Trotsky ne cessa jamais d'en appeler à la conscience révo-. Iutionnaire des opprimés. Au romantisme pseudo-révolutionnaire, avec refus de coordination centrale des luttes, «qui n'est que le contre-pied de la diseipline bourgeoise, il opposa la discipline conselente et librement consentie prolétariat, Il a pu déclarer vingt ans après ce sujet : e Même durant la guerre civile j'ai essayé moi-même dans l'armée, - même l'armée en campagne - de donner pleine opportunité aux ‹communistes, de discuter toutes les mesures militaires. J'ai discuté ces mesu30
TERNATIONALE res même avec les soldats et, comme je l'ai expliqué dans mon autobiographie, même avec des déserteurs. »
Qu'il n'ait pas toujours pu réaliser cela complètement, qui pourrait le lui reprocher, alors qu'il fallait tout improviser au milieu d'un monde d'ennemis, et avec tant d'ennemis qu'il fallait utiliser ? L'essentiel, c'est que l'unité de la pensée et de l'action impose une compréhension de cette interaction dialectique entre la fin et les moyens, qui guide tout véritable révolutionnaire dans ses actes par la volonté de viser avant tout à l'élévation de la conscience de sa propre classe (3).
Pourtant, ce soldat de la Révolution était bien différent de l'image que s'en sont fait non seulement ses ennemis mais encore pas mal de ses admirateurs. Les gardes-blancs hongrois l'ont représenté dans une caricature célèbre comme un lion rouge, assis sur une gigantesque pyramide de crânes. Au fond, c une certaine douceur ne manquait pas, qui avait sans doute son origine dans la formidable intelligence dont vous sentiez toujours qu'elle était capable de tout comprendre », nous dit par contre Karl Mayer. On retrouve cette douceur dans ses dernières paroles où, après avoir exprimé sa confiance dans la victoire de notre mouvement, il ajoute avoir lutté toute sa vie pour une société à laquelle toute violence serait étrangère.
Et comment pourrait-il en être autrement ? Au fond de tout véritable marxiste il y a une croyance dans l'homme sans laquelle toute l'activité révolutionnaire devient vide de sens. A travers les 20 dernières années de sa vie. années de luttes à reculons, de combats contre l'infamie, la calomnie, la dégradation croissante de l'humanité, il a maintenu inébranlable cette foi, sans se leurrer d'illusions, en gardant jusqu'au bout sa magnifique lucidité . Il aimait à répéter que l'homme a dû se frayer un long chemin depuis l'état de demisinge et que néanmoins pas mal de progrès avait déjà été atteints. Et combien ne savait-il pas se moquer des pessi-
(3) Dana la revue mensuelle britannique Left, Fenner Brockway, que son orientation a conduit pour le moment du L. L. P. au Labour Party au pouvoir répète pour la nième fois l'absurdité bien connue : ‹ Trotsky a écrit la défense classique (!) de ce que la tin justitle les moyens Après les dizaines d'écrits de Trotsky détruisant absolument ces allégations vides de sens, il ne nous reste plus a constater que le « moraliste » Fenner Brockway justifie par sa fin : < Combattre le bolchevisme amoral >, des moyens aussi peu catholiques que la diffamation, la falsification de sources littéraires et l'abus de conflance vis-à-vis de lecteurs non avertis. (Voir : Left, May 1947).
QUATRIEMEIN mistes professionnels qui veulent toujours se venger sur l'humanité de leurs propres déceptions.
A la base de toute activité humaine il y a en réalité un optimisme indestructible qui n'est qu'une autre expression de l'instinct de conservation. Marx considérait comme son adage préféré l'adage latin : Nil humani a me ilienum puto : « rien d'humain ne doit m'être étranger. » Trotsky comprenait qu'un dirigeant révolutionnaire doit être homme parmi les hommes, et de ses meilleurs ouvrages se dégage comme une radiation de cet optimisme, qui n'est qu'attachement à la vie et qui constituera toujours une force supplémentaire d'attraction pour tous les hommes sains : « Aimer la vie, avec les yeux grands ouverts, avec un esprit critique qui n'abdique jamais, sans illusions, sans l'embellir, en la prenant telle qu'elle est, quoi qu'elle puisse nous offrir et même plus, pour ce qu'elle peut devenir, — voilà un exploit de haute classe ! »
Cet exploit, c'est lui-même qui l'a réalisé mieux que quiconque.
Mais sa foi dans l'homme n'a rien de mystique ou d'irrationnel, elle n'est que la forme suprême de la conscience. Aimer l'homme, c'est saisir l'aliénation de sa propre nature, s'est se révolter contre l'inégalité sociale qui a produit cette frustation, c'est combattre pour la réalisation intégrale de l'homme dans la société sans classes. Chez Trotsky, il n'y a pas seulement unité complète entre la pensée et l'action, mais aussi entre la pensée et la sensibilité. L'épée tranchante de la raison militante est animée du feu d'une sensibilité artistique, et cette redoutable combinaison donne aux discours et aux écrits à la fois cette cadence majestueuse et ce souffle menaçant qui sont propres aux foules en marche vers la révolution ! Les travailleurs qui l'écoutent saisissent immédiatement sa communion complète avec eux, et ils lui font instinctivement confiance parce qu'ils sentent, non seulement qu'il défend leurs intérêts, mais encore qu'il hait, aime, lutte, souffre et se réjouit avec eux. Trotsky n'a pas idéalisé le prolétariat, mais il le comprend parfaitement, car il sait qu'on ne le conduira jamais à la victoire sans le comprendre et qu'on ne le comprendra jamais entièrement sans s'unir véritablement avec lui.
Tout son passé et toute sa nature le prédestinaient ainsi à devenir le portedrapeau de l'opposition contre la bureaucratie naisante en U. R. S. S. Même quand il vivait au Kremlin, il n'a jamais été séparé par des murs de pierres épais de la vie des masses. Même au
TERNATIJNALE pouvoir, il n'a jamais cessé d'avoir l'oreille tendue vers toutes les expressions d'humeur, de critique ou de mé contentement des travailleurs. Avec ce don éminent de généralisation qui lul est propre, il a su déceler à partir de 1923 en-dessous de ce murmure de mácontentement un gigantesque réalignement de forces historiques qui se préparait. Dans ce réalignement de forces, sa place était choisie d'avance. Combien n'a-t-il pas dû mépriser ceux qui cessaient d'être des constructeurs Cons-i cients de l'histoire pour devenir des courroies de transmissions de forces sociales ennemies. Et combien mesquin lui semblait le conservatisme de ceux qui avaient satisfait leur ambition en roulant en limousine vers leurs bureaux ! Sa propre « ambition » embrassait un dessein plus vaste :l'émancipation révolutionnaire du prolétariat mondial ! Quand l'orientation politique du Kremlin commença à s'éloigner de ce but, il s'en est séparé avec le même na turel avec lequel, toute sa vie, il a su mettre ses actes au diapason de ses convictions, ‹ L'erreur » que lul reprochent tant de critiques superficiels, le fait d'avoir « hésité › pour engager c la lutte pour le pouvoir » en 1923, est en réalité une expression supplémentaire de sa qualité essentielle : ne jamais agir contrairement aux convictions. L'usurpation du pouvoir par la bureaucratie était en elle-même pour l'opposition de gauche un indice du reflux des forces de la Révolution. Lutter < pour le pouvoir », dans une période de passivité des masses, est l'apanage des aventuriers et des porte-drapeau de la réaction, même si ceux-ci se cachent à l'oecasion dans les plis d'un drapeau jadis révolutionnaire. Pour ceux qui concolvent • le pouvoir » seulement comtae l'assaut révolutionnaire des masses, il ne pouvait s'agir dans cette période de réaction que de « préserver les traditions révolutionnaires, de maintenir le contact entre les éléments avancés du parti, d'analyser les développements du Thermidor et de préparer ainsi la future vague révolutionnaire sur l'arène mondiale aussi bien qu'en U.R.S.S. >
Cette tâche-là, l'opposition de gauche et les cadres mondiaux de la IV° Internationale qui en sont sortis ont essayé de l'accomplir sans relâche, sous la direction de Trotsky.
Ainsi était-il : chacun de ses actes -tut toute conscience ! Répondant à une question de la romancière française Tatayna qui l'interrogeait an sujet de son ‹ idée sur le bonheur >, Trotsky répondait : Penser. écrire.. réaliser ses idées... C'est de cette frena qu'il a vécu dans les chambres d'hôtels Paris, dans les salons du Kremlin, dans en mera tu chame dar cune to a Q JUA TRIILEAM E INTERNATIONALE -les mi-prisons de sa troisième émigrations de vie matérielles, son gónle a
-tion et dans cette large pièce ensoleilmüri, sa pensée s'est éclaireie, son style lée où la mort l'a finalement terrassé. s'est enrichi et simplifié en ligne droite
- Indifférent aux vicissitudes des conditoute sa vie.
L'ŒUVRE
Marx se défendit d'être « maixiste » et Lênine se moqua de l'épithète « léni•niste > ; il ne se considérait que comme
< marxiste révolutionnaire conséquent ». A son tour, Trotsky a soigneusement placé dans ses ouvrages le tersme @ trotskysme » entre guillemets et durant des années caractérisa ce terme -comme une désignation du bolchevisme aidans la bouche des bureaucrates staliamiens. Aussi peu qu'il est permis de douter du caractère marxiste authentique du léninisme, aussi peu de doutes peuvent subsister, après un examen •objectif de la question, en ce qui con•cerne le caractère authentiquement léniniste du trotskysme. Cependant, comme • le léninisme qui n'en possède pas moins " sa physionomie propre et constitue une • étape déterminée du développement et pode l'enrichissement du marxisme, le * trotskysme apparait aujourd'hui avec •ses traits spécifiques, comme un élar agissement de l'enseignement de Marx.
Engels et Lénine. Le trotakysme, c'est
-le marxisme à notre époque, et cela dans •le sens le plus profond du mot.
Le premier mérite de Trotsky, -du point de vue de l'histoire des idées, consiste en ceci : il a littéralement maintenu le marxisme au milieu du reflux général du mouvement ouvrier et d'une dégénérescence complète des •partis et idéologues traditionnels. Sans céder d'un pouce, il a conservé l'acquis léniniste, sur le terrain théorique com-
"me sur celut de la tactique, contre les mouvements enveloppants des épigones de Lénine et des scribes de Staline.
Avec le même acharnement il a défendu cet héritage contre les attaques fron-tales faibles mais incessantes du réfor-
-misme et du centrisme.
La décadence idéologique des grands courants traditionnels a été beaucoup plus rapide et beaucoup plus profonde que leur décomposition organisationnelle. La rupture pratique de la socialdémocratie européenne, avec la politir que de classe, avait précédé en 1914 sa rupture théorique globale avec le mat xisme-révolutionnaire ; la social-démo cratie allemande se donna un program
- me de parti officiellement • réfor
- miste » seulement en 1921 (programme
• de Görlitz) et définitivement seulement en 1925 (programme de Heidelberg)
Mais sans exagérer on peut dire qui partir de 1914 il n'existe plus de préoccupations théoriques dans la soelal-démooratie. Les rares écrits « théoriques › apparaissant après cette date se présentent comme des rationalisations absolument empiriques des phases suceessives de la e tactique » du parti. « L'effort idéologique » de la socialdémocratie dégénérée se résume en une tentative occasionnelle de « justifier » théoriquement la passivité criminelle de •ses chefs devant la décadence du capitalisme leur abdication cynique de toute activité révolutionnaire, leur incorporation avouée dans la « démocratie » bourgeoise, leur couardise devant les attaques de la bourgeoisie et leur mauvaise conseience envers les rebelles dans leurs propres rangs.
La décadence idéologique de la bureaucratie stalinienne s'est opérée avec une rapidité encore plus foudroyante. La ‹ théorie » devint la servante abjecte d'une « tactique » inspirée par les appétits des bureaucrates, comme la philosophie fut au moyen âge la servante de la théologie, couverture nécessaire des. biens, temporels de l'Eglise. Jamais elle n'avait pu tomber si bas, du haut du génie de Lénine, entre les lourdes pattes des apologistes professionnels du Grand chef génial. La ser-
Vilité des « théoriciens > staliniens, dont l'unique fonction consiste à garnir de quelques citations e classiques », péniblement épluchées et vidées de toute saveur, les plats épicés que le trop fameux cuisinier prépara aux prolétaires de Russie et du monde entier, leur enlève même toute estime de la part de leurs propres maîtres. Mais cette impuissance idéologique totale est armée de l'appareil matériel le plus puissant que Phistoire alt connu, et le poids des livres ineptes et mensongers, mais fabriqués à la chaîne, combiné avec quelques raids opportuns du Guépéou, s'est avérée pour toute une période historique une réulité sociale toute puissante.
La théorie devient puissance quand elle se saisit des masses, a dit Marx. ; le mensonge s'est avéré d'une puissance non moins terrible entre les mains d'un appareil sans scrupules, aussi longtemps que les masses refluaient sur l'arène polftique.
On trémit quand on pense à ce qui serait arrivé si Trotsky était mort en
QUAT ROI E M E
INTER NATION AALEG
1923. Bieh entendu, le marxisme, expression de la réalité sociale contemporaine et de sa dynamique interne, aurait finalement trouvé d'autres voies pour se maintenir. Des dizaines, puis des centaines et des milliers de jeunes théoriciens et tacticiens des cinq continents se seraient efforcés d'arriver en de communs efforts à une conception marxiste des événements actuels. Mais le bilan de ces efforts aurait marqué, à côté des résultats positifs qu'on aurait finalement atteints, une somme impressionnante de forces gaspillées et de temps perdu. Avec sa propre personne, Trotsky a, à lui seul, rempli le vide créé dans l'histoire du mouvement ouvrier par la disparition de toute une génération, corrompue et brisée physiquement par le stalinisme, démoralisée par la morne suite des défaites, annihilée par les vagues montantes de la réaction et du fascisme. Les œuvres polémiques de ceux qui avaient • vaincu » matériellement le « trotskysme » sont retombées rapidement dans l'oubli, ne fût-ce que parce que leurs auteurs eux-mêmes ont été pour la plupart exécutés comme « trotskystes ». Mais les ouvrages de Trotsky • datant de cette période continuent et continueront à étre étudiés par des milliers de jeunes ouvriers et intellectuels partout dans le monde, parce qu'ils représentent à eux seuls toute la tradition marxiste pour cette période noire dans l'histolre de l'humanité. L'éducation de nouveaux cadres marxistes révolutionnaires n'est possible que grâce aux ouvrages de Trotsky. En maintenant le marxisme durant les années du recul et de la réaction, il lui a préparé un essor nouveau pour la période de montée que nous venons d'aborder. Face aux e victoires » staliniennes, Trotsky aimait se fier au verdict de l'histoire. Sept ans après sa mort, ce verdict est déjà net sur le plan des idées, et il est tel que Trotsky n'a jamais douté qu'il serait !
Comme toute méthode d'investigation et de systématisation des données immédiates de l'expérience, le marxisme ne peut être maintenu qu'à la condition d'être continuellement enrichi. Toute tentative de se replier défensivement sur la « tradition », sans efforts pour passer au crible de la dialectique materialiste les développements nouveaux qui se produisent toujours, doit fatalement provoquer une ossification de la théorie et aboutir à sa mort certaine. Trotsky représente le seul effort sérieux pour interpréter, à la lumière du marxisme, ces phénomènes déconcertants des trois dernières décades qui s'appellent : développement du fascisme, usurpation du pouvoir en U. R. S. S. par la bureaucratie, évolution en zig-zag de Véconomie soviétique, accen tuation monstrueuse de la putréfaction » du monde capitaliste, crise générale dere la direction révolutionnaire du prolétar riat. Lénine avait développé et enrichi l'héritage de Marx par l'étude de l'impérialisme, de la guerre mondiale et dera la première vague révolutionnaire. Soni œuvre, c'est le marxisme de l'époque desa" lessor impérialiste et de la révolution s d'Octobre. C'est sur Trotsky qu'est-tom bé la lourde tâche d'enrichir l'héritage • de Marx et de Lénine dans l'époque de : la réaction et de la contre-révolution e triomphantes. Il a ainsi continué la e tradition, avec la même lucidité implascable, la même ampleur de vues, les même tranchant de l'analyse, propres. à ceux qui l'ont précédé.
L'instinet de conserver des privilèges » matériels, hormis le cas où des indivi dus rompent consciemment avec eux, = met à la pensée une borne étroite et infranchissable, contre laquelle se brisetout effort d'étude sociale « objective ». Le dynamisme de la pensée révolutionnaire du prolétariat est précisément l'expression de son c émancipation » de : tout privilège social; ses c-intérêts: matériels » coincident avec un c désintéressement » du point de vue social. Mais les bureaucraties ouvrières, réformistes et staliniennes, sont devenues à leur tour des forces sociales privilégiées et conservatrices dans la société. contemporaine. Autant elles ont avili l'idéologie en général, au niveau de servante de leurs avidités matérielles, autant elles ont rendu leur propre pensée sté. rile et impuissante devant la tache de nouvelles investigations que l'histoire pose constämment. Les trahisons des directions traditionnelles durant la guerres civile espagnole, expression historique de leurs intérêts matériels opposés à ceux de la révolution prolétarienne mondiale, ont pris la forme concrète de leur incapacité totale de comprendre la signification du fascisme, de la putréfac. tion du capitalisme et de la stratégie révolutionnaire du prolétariat, capable: de vaincre ces obstacles supplémentaires.. Ce n'est done pas par hasard si depuis deux décades pas un seul ouvrage n'a paru d'un c théoricien → stalinien ou réformiste, apportant une analyse marxiste ne fût-ce que d'un phéa nomène isolé ou secondafre. Tous les enrichissements du marxisme dans le domaine de l'histoire, de la sociologie, de l'étade de l'art, de la littérature ou des la psychologie sont l'œuvre de disciples: de Trotsky ou de ceux qui ont été édu qués dans son esprit. Certes, la période: de réaction qui vient à peine de se terminer, ne peut être favorable à l'ettos rescence d'une large génération de théo:: riciens marxistes. Cette génération com»
QUATRIEMEIN mence seulement à frapper à la porte. Néanmoins, les préoccupations théoriques qu'on trouve dans les rangs des partisans ou sympathisants de la IV• Internationale, les efforts qu'ils entreprenment pour étudier les problèmes idéologiques les plus pressants — la conception matérialiste des phases importantes de l'histoire non encore éclaircies ; l'étude des rapports entre le marxisme et la psychologie; l'approfondissement de l'étude du facteur subjectif dans l'histoire ; l'approfondissement de la dialectique matérialiste ; la tentative d'élaborer une conception matérialiste de la critique d'art et de littérature — tous ces efforts entamés par des jeunes théoriciens en France et en Chine, aux Indes et aux Etats-Unis, en Argentine et en Palestine se sont faits sous le signe des œuvres de Léon Trotsky. Dans ces œuvres elles-mêmes, on trouve un trésor inépuisable d'idées fertiles et ade nouvelles voies d'investigation esquissées. Toute une génération sera nécessaire pour élaborer les suggestions parsemées dans ses ouvrages. Cette génératien travaillera et réussira uniquement grâce à l'école que constitue pour elle son effort.
Mais le maintien du marxisme et son enrichissement par l'étude des phénomênes nouveaux de notre époque ne sufTisent pas pour circonserire la place que Trotsky occupe dans le développement «de la pensée marxiste, de la pensée révolationnaire du prolétariat. Il y a une partie intégrante essentielle du marxisme, qui n'a pu être soumise à la systé. matisation avant lui.
L'ensemble de l'œuvre de Marx n'est que l'élaboration scientifique de l'interprêtation du monde et des tendances inhérentes à sa transformation.
Quant à la réalisation consciente de celte transformation, à savoir la révolution prolétarienne, il n'a pu nous laisser d'elle que des considérations générales et de nombreuses remarques isolées, mais pas d'étude systématique.
Au contraire, l'acharnement avee le-
«quel il s'est défendu contre l'élaboration de tout e plan préparé d'avance », condre la codification de toutes e règles générales », provient précisément de la conscience claire qu'il avait de la nécessité de baser sur une large expérience révolationnaire l'étude détaillée de la stratégie et de la tactique du prolétariat en vue de la conquête du pouvoir, Luimême n'a pu vivre que l'effort préalable que constituait la Commune de Paris dans cet ordre d'idées. Voilà poursquoi il devait laisser à ses successeurs la tâche de compléter le marxisme dans
De SEns.
Lénine, de son côté, a fait un effort immense pour préciser et circonserire le rôle du facteur subjectif : l'importance du parti, la formation de l'avantgarde, ses rapports avec la classe. Ces efforts, joints à une précision systématique d'une tactique de combat principielle, réaliste et révolutionnaire, sont considérés aujourd'hui par nous, à juste titre, comme ayant une valeur universelle ; Lénine cependant, au moins jusqu'en 1914, n'y a vu que des règles d'action pour la social-démocratie russe. A partir de l'effondrement de la II° Internationale, son champ d'action s'élargit rapidement. Il devient l'éducateur, le maître, de tout le prolétariat mondial. Ses écrits sur la stratégie du défaitisme révolutionnaire, sur la construction des partis révolutionnaires, sur la tactique du front unique, au sujet des questions coloniale et nationale, comme l'ensemble de son activité pratique durant et après la révolution russe, constituent l'enseignement le plus précieux que possède le prolétariat pour l'élaboration d'une politique révolutionnaire. Néanmoins, l'expérience de Lénine s'est limitée à la révolution russe et à la première étape de la révolution allemande. L'expérience ultérieure a montré que l'étude générale du facteur subjectif, du rôle et de la politique du parti révolutionnaire, — qui constitue l'apport propre de Lénine au marxisme contemporain - devait être complétée par une étude spécifique des lois internes de développement des révolutions prolétariennes, du mécanisme des révolutions et de la tactique du parti révolutionnaire en vue de la conquête du pouvoir. complément indispensable du marxisme, cette « science de la révolution » dans le double sens du mot, n'a pu être élaboré systématiquement que sur la base d'une expérience révolutionnaire plus large que celle de 1919. Trotsky l'a brillamment entamé dans « Les Leçons d'octobre » et « L'Internationale communiste après Lénine. Il l'a élaboré plus précisément, au point où il existe dês maintenant dans des contours précis, avec sa « Révolution permanente », son « Histoire de la Révolution russe » et ses écrits au sujet de l'Allemagne, de la France et de l'Espagne d'entre 1930 et 1938. Le substrat de ce travail immense d'importance historique se trouve dans les écrits programmatiques de la IVe Internationale. Ceux-ci représentent ainsi non seulement l'héritage de
Marx et de Lénine, les enseignements du « Manifeste communiste », du « Capital », de « Que faire », de « L/Impérialisme > et des « Quatre premiers congrès de l'I.C. ›, mais encore ceux de trente années de victoires et de défaites du prolétariat dans une époque où le
QUATRIEMEIN monde oscille constamment entre la révolution et la contre-révolution.
Lénine a éduqué trois générations de militants ouvriers russes dans l'art de la construction du parti révolutionnaire et du développement principiel de sa tactique politique. Mais il n'est arrivé luimême qu'en 1917 à une compréhension claire de la dietature du prolétariat. La plupart des leaders du parti bolchevik n'ont pu, de leur côté assimiler les leçons d'octobre 1917. Les militants révolutionnaires venus au Komintern en 1919 n'y arrivèrent pas non plus avec une compréhension de ces leçons sur la base de leur mürissement individuel, lourdement handicapé par le développement < pacifique » des années d'avant guerre, leur isolement durant les hostilités, le déroulement trop rapide et trop tumultueux des années décisives de la vague révolutionnaire d'après guerre, Le développement ultérieur de cette avant-garde fut complètement bloqué par la dégénérescence de la III° Internationale à partir de 1923, — ce qui constitue le crime historiquement le plus néfaste du stalinisme envers le prolétariat mondial. A la sélection d'une direction révolutionnaire sur la base de sa maturité politique se substitua une sélection à rebours sur la base de sa servilité et de son obédience envers le Kremlin, Au moment où les « trotskystes » furent exclus de I'I.C., « tout était à recommencer ». La construction d'une nouvelle avant-garde révolutionnaire, capable d'agir en fonction des leçons de la victoire d'Octobre et des défaites consécutive, était à entamer. Ce fut à cette tâche que Trotsky consacra la plus grande partie de son temps. C'est l'accomplissement de cette tâche qui aura la plus grande influence sur le cours ultérieur de l'histoire.
Cette construction d'une nouvelle avant-garde révolutionnaire fut entreprise dans les conditions les plus difficiles, alors que le mouvement ouvrier mondial était entraîné dans une longue série de défaites et de reculs incessants. Elle fut ainsi, forcément, un mouvement e contre le courant » marqué de toutes les caractéristiques que cela implique. Autour du marxisme vivant incarné par Trotsky se rassemblèrent avant tout les éléments que les défaites n'avaient pas découragés. Ce furent toujours les plus intrépides, ce ne furent pas toujours les meilleurs.
Ceux qui, en liaison plus intime avec le prolétariat, reflétaient dans leur propre mentalité les déceptions et les découragements de la classe, furent éloignés de nos rangs ; ceux qui ne réusissent dans aucune période à s'intégrer dans le mouvement des masses af-
VERNATIO NALE fluaient avec moins d'hésitations vers la petite poignée de proscrits. L'éducation de cette avant-garde dut prendre trop souvent une forme littéraire et académique, alors que la seule véritable école de stratégie révolutionnaire réside dans la participation active au mouvement révolutionnaire des masses. L'isolement de l'avant-garde, fruit de l'impossibilité objective de s'intégrer dans la vie de la classe, développa une série de tares caractéristiques pour toute une période de recul : le fractionnisme excessif, le sectarisme, la présomption intellectualiste avec son corollaire inévitable, l'ouvriérisme. Les efforts restèrent constamment tournés vers l'intérieur et les discussions politiques, indispensables pour toute organisation saine, reçurent un caractère par trop abstrait, ne conssistant que trop rarement dans une revue critique des conceptions tactiques à la lumière de leur application concrète dans la lutte ouvrière. De plus, aussi bien en Europe qu'en U.R.S.S. et qu'en Extrême-Orient, la terreur fasciste, stalinienne et impérialiste faucha implacablement les plus courageux et les plus capables de nos cadres, brisant à chaque tournant la continuité dans l'éducation et l'expérience de cette nouvelle avant-garde. L'ensemble de ces facteurs, qui s'expriment par des résultats spécitiques différents de pays en pays, se laisse résumer ainsi : UNE VERITABLE AVANT-GARDE REVOLUTIONNAIRE NE POUVANT SE CONSTRUIRE QU'EN CONTACT ETROIT AVEC L'ACTIVITE DE LA CLASSD, UNE VERITABLE POLITIQUE REVOLUTIONNAIRE NE POUVANT S'ELABORER QUE DANS LE CADRE ET SOUS L'ŒIL CRITIQUE DES MASSES PROLETARIENNES, nous ne possédions dans la plupart des pays, à la fin de la période de recul — véritable période de préparation pour la construction de la nouvelle avant-garde ! — qu'un embryon d'encadrement, qu'un squelette d'organisation. Mais le premier test, celui de la guerre, a montré quelle était la solidité de cette armature essentielle. Des hommes ont pu déserter, le maté riel humain a pu se montrer trop faible par-ci par-là, de nouvelles couches de révolutionnaires ont dû reprendre le flambeau dans pas mal de pays. MAIS
PARTOUT LA POLITIQUE A ETE
FORMULEE, LA LIGNE COMMUNE A
ETE ELABOREE, LA MEME METHO-
DE D'ORGANISATION A PU DIRE
APPLIQUEE, grâce au programme, à la tradition et aux cadres que Trotsky avait créés dans les années précédant la guerre. Sur la base du programme élaboré par lui se rassemblent aujour-
Thui tous ceux qui desirent constituer de véritables partis révolutionnaires. La
Q UATRIE ME IN tradition qu'il a ouverte, pour la première fois dans l'histoire du mourement ouvrier, est celle d'une véritable direction mondiale qui est beaucoup plus que la somme des directions nationales ou que l'autorité d'une seule organisation entrainant toutes les autres dans son sillage. Ainsi une des causes essentielles de la faiblesse initiale du Komintern a pu être évitée et des garanties supplémentaires pour le dé. veloppement harmonieux de notre mouvement ont pu être fournies (4).
Au moment où fut fondée la IVe Internationale, Trotsky prédit qu'elle compterait des millions de partisans dix ans plus tard. Des critiques sarcastiques se plaisent à citer malicieusement ce pronostic et demandent où se trouvent actuellement ces partisans ? Mais les prédictions historiques ne sont pas payables au jour dit comme des traites. Le processus historique a travaillé plus lentement que Trotsky ne l'avait supposé, mais il a travaillé dans la même direction. Dans des pays comme la France, les Indes, les Etats-Unis, la Bolivie. c'est par dizaines de milliers qu'on peut compter les travailleurs et paysans pauvres qui sympathisent avee nos idées, et sur l'arène mondiale ils constituent sans aucun doute plusieurs centaines de milliers. C'est peu encore, face à ce qu'il nous faudra pour mener à bien notre travail, mais c'est déjà une armée impressionnante face aux faibles Torces de 1938. Et il a suffi que la première vague importante de luttes ouvrières se déclenche en France pour que des organes aussi divers mais également hostiles à notre mouvement que IL Umanità, de Sarragat, et Times, de Henry Luce, découvrent « l'ombre de (Trotsky > se projetant sur les événements. Ce fait seul suffirait pour nous remplir de confiance. Nous doutons fort de nous retrouver encore face à nos critiques à la prochaine étape !
Nous avons tous pêché par des ana-
(4) * Bien entendu, durant une révolution, par exemple, quand les évéemento se déroule plus vite, un parti faible peut se développer rapidement qu'un parti puissant pourvu qu'il comprenne lucidement le courg de la révolution et qu'il possède des cadres endurcis qui ne s'empoisonnent pas de phrases et qui ne se terrorisent pas sous la persécution. Mais un parti pareil doit être présent avant la révolution, dans la mesure où le processus d'éducation des cadres exige un laps de temps considérable et que la révolution ne permet pas d'attendre. •
L. Trotsky : Discussion with Johnson. - E Fourth International», Janvier 1941. D. 25.) 16
TERNATIONALE logies trop mécaniques avec 1918 dans nos l perspectives immédiates. Nous étions trop peu imprégnés de cette idée fondamentale de Trotsky, qu'il fallait nous « préparer » pour de longues an. nées, sinon des décades, de guerres, de soulèvements, de brefs interludes d'ar mistices, de nouvelles guerres et de nouvelles insurrections.
Il est clair maintenant que nous ne nous trouvons pas au milieu d'une période brève analogue à celle de 1918-1923, dans laquelle l'énergie révolutionnaire du prolétariat serait rapidement épuisée par la violence extrême et ln rapide succession de luttes décisives. Cette période ne peut pas non plus se répéter en Europe parce que la bourgeoisie y est incomparablement plus alfaiblie et son économie incomparablement plus ébranlée ; et de rapides décisions prolétariennes ont été impossibles parce que le prolétariat a da partir d'un niveau de conscience et d'organisation beaucoup plus bas que celui de 1918, et qu'il n'avait pas derrière lul trente années d'essor pacifique qui avaient accru sa confiance en ses propres forces, mais vingt-cinq années de défaites incessantes qui ont laissé un héritage très dangereux de scepticisme et de découragement. Il est nécessaire de comprendre ce paradoxe que le rythme sera plus lent à l'époque de la bombe atomique qu'a celle des premiers avions bombardiers. Mais ce sera précisément ce rythme plus lent qui ‹ donnera à un jeune parti révolutionnaire assez d'occasions et de possibilités pour s'éprouver, accumuler de l'expérience et pour mûrir ».
Nous n'avons plus parmi nous le cerveau vivant de Trotsky qui avec son incomparable lucidité nous aurait facilité la tâche de déceler, sous la surface d'une mer apparemment peu agitée, les puissants courants qui annoncent déjà la prochaine tempête. Mais nous avons comme guide sa méthode et ses enselgnements sur le caractère de notre époque qui nous permettent de répéter aujourd'hui avec confiance ce qu'il disait jadis lul-même :
« L'histofre est une machine formidable au service de nos idéaux. Elle travaille avec une lenteur barbare et une cruauté insensible, mais elle fait son travail ! Nous croyons en elle. Et c'est seulement dans ces instants où son mécanisme avide absorbe le sang tout chaud de nos cœurs, que nous avons envie de lui crier : • Ce que tu fais, fais le plus vite ! »