par GEORGE
L'évolution depuis la fin de la guerre et les perspectives
La situation de la bourgeoisie se complique; l'écroulement de l'Allemagne hitlérienne et la fin de la guerre en Europe ont amené la fin des conditions d'une stabilité politique en Suisse. Il n'y a plus la possibilité de présenter comme une mesure exceptionnelle de guerre et « acceptée par le peuple » la dictature ouverte de la bourgeoisie. Le retour aux méthodes gouvernementales de démocratie bourgeoise est difficile. Ainsi, par exemple, la levée de la censure de presse a provoqué, sous la pression des alliés, la découverte de toute une série de scandales qui ont affaibli et affaibliront encore plus le prestige de l'appareil d'Etat bourgeois. Et, ce qui est encore plus important, pour pouvoir maintenir pour une longue durée sa position gouvernementale par le parlement démocratique, la bourgeoisie devrait faire de sérieuses concessions à une partie de la petite bourgeoisie et à la classe ouvrière (assurance vieillesse, augmentation des prix des denrées agricoles, augmentation des salaires, participation des chefs réformistes au gouvernement et à l'appareil d'Etat) qui pourraient menacer le profit, la possibilité d'une concurrence internationale, et ainsi en dernier lieu l'existence du capitalisme suisse. Cette situation se reflète dans une continuelle crise constitutionnelle, c'est-à-dire l'impossibilité pour la bourgeoisie de revenir complètement aux méthodes gouvernementales constitutionnelles par les consultations populaires. Même au Parlement, le Bundesrat (Parlement Fédéral) devait faire face lors des sessions du printemps et de l'été 1945 pour une série de questions (prix du lait, augmentation de la solde dans larmee, loi de protection de TEtat, levee du régime des pleins pouvoirs, etc.) à l'opposition d'une série de parlementaires réformistes paysans et capitalistes libéraux, qui exigeaient des concessions. D'autres difficultés se présentent à la bourgoisie pour des raisons de politique, extérieure. Sa collaboration économique avec l'Axe durant la guerre et les relations étroites avec de hauts fonctionnaires nazis de plusieurs de ses représentants, donnent l'occasion de révéler également le rôle réactionnaire de la classe capitaliste suisse, D'autre part, elle donne à l'impérialisme anglo-saxon un bon prétexte de faire pression sur la bourgeoisie suisse dans le but de l'englober dans son système économique. Et alors que la crise que l'on craignait en raison du manque de matières premières n'a pas eu lieu jusqu'à présent, le capitalisme suisse se voit dans l'obligation de faire face jusqu'à nouvel ordre à une lourde concurrence de la part des capitalistes anglo-saxons.
Les importations, qui avaient diminué de façon catastrophique pendant le premier semestre 1945 (40 % des importations précédentes), ont considérablement augmenté pendant le deuxième semestre. La situation du ravitaillement est devenue presque normale. On ne peut plus donner l'argument de la situation exceptionnelle pour refuser des augmentations de salaires. Pour les matières premières industrielles, il y a une grande pénurie de charbon, mais il semble qu'au moyen, de mesures supprimant complètement l'attribution de charbon aux particuliers et réglementant la consommation d'électricité, on puisse arriver à attribuer suffisamment d'énergie à l'industrie. Il n'y a presque pas de chômage et dans quelques métiers (textile, agriculture, domestiques), il y a un manque très net de main-d'œuvre, surtout de main-d'œuvre féminine; le gouvernement envisage même l'immigration de maind'œuvre étrangère. La conjoncture d'après-guerre a fait, la relève de la conjoncture de guerre sans crise intermédiaire.
Et malgré tout, les perspectives économiques de la bourgeoisie suisse ne sont pas roses, l'ombre de l'impérialisme
I Ve anglo-saxon assombrit l'horizon, Premièrement, l'appareil productif de la Suisse comparé à celui de l'Amériqué est vieilli. Deuxièmement, les puissances anglosaxonnes mènent actuellement une guerré économique contre la Suisse qui se manifeste par des prix très élevés pour les importations suisses, le maintien des astes noires, le relus de la commission de contrôle alliée de ratifier le contrat économique, très avantageux pour les capitalisies suisses, avec l'Italie, la demande de réduction de l'exportation aux I.-U. des montres suisses par le Département d'Etat des E.-U. L'objet principal de cette lutte est actuellement la présence d'avoirs allemands en Suisse, sur lesquels la bourgeoisie suisse prétend avoir droit étanc donné qu'ils sont contrebalancés par des avoirs bien plus importants de la Suisse en Allemagne. Les * craintes » anglo-saxonnes que ces avoirs pourraient servir à la préparation d'une troisième guerre mondiale ne peut naturellement pas être prise au sérieux. Mais ce qui est vrai, c'est que le gouvernement suisse a fait traîner le recensement des des avoirs allemands, s votre alemand et ar l'amnistie des impôts qui eut même temps, a permis à de nombreux Allemands, capitalistes fascistes et « antifascistes de camoufler leurs avoirs chez des hommes de paille suisses.
Les divergences interationales intercapitalistes affaiblissent indirectement la position politique intérieure de la bourgeoisie suisse par leurs conséquences économiques. (Cela a probablement plus nui que profité aux stalinistes de s'être fait les défenseurs des impérialistes anglo-saxons contre la bourgeoisie suisse
« pro-fasciste »). Mais les révélations dans ces six derniers mois des cas de corruption et de l'attitude profasciste de certains représentants haut placés de la bourgeoisie suisse, peuvent d'autant plus contribuer à l'affaiblissement du capitalisme suisse.
Les cas concernant le Commissariat fédéral de l'internement et de l'hospitalisation sont . particulièrement mis en avant. Devant une délégation militaire russe, les Suisses durent avouer des cas graves de mauvaises conditions dans les camps de prisonniers et de réfugiés russes (chicanes administratives « utilisation inadéquate de chiens (!!!) pour le service de la police et d'armes à feu dans le service de garde », entre autres)
qui font étrangement ressembler les camps suisses aux camps de concentrations nazis, sinon par l'importance des crimes commis, mais tout au moins par l'esprit qui y régnait. (Ce n'est pas seulement dans les camps russes que régnaient de telles conditions, mais ailmais leurs elles ne furent pas révélées, car il n'y avait pas de puissance pour défendre les prisonniers sans nationalité, et pour exiger une commission d'enquête. La corruption n'était pas une mesure habituelle dans les camps de réfugiés, mais c'était pourtant une mesure très fréquente. Les mêmes causes provoquent les mêmes manifestations. Tout comme chez les nazis, la corruption ne manque pas ici. A côté de petites affaires concernant en partie de moyens et de hauts officiers, éclatait dernièrement • un des plus grands scandales qu'a connu la nouvelle Fédération » (Basler Nachrichten). Un fonctionnaire de l'internement, plusieurs fois condamné préalablement, commit pendant plusieurs années des détournements importants, avee l'appui passif et actif de hauts officiers : Tant que l'armée était à l'abri de toute discussion, à cause de la censure, les intéressés pouvaient facilement saboter les enquêtes demandées. Actuellement, il semble qu'au moins une partie de ce cas soit révélé et déjà 14 officiers, dont 5 commandants (!) durent comparaître devant la Cour militaire pour l'enquête, Il n'est pas étonnant que, dans cette atmosphère étouffante de la censure militaire et de la paix sociale, de tels fruits ont pu mürir, et il faut souligner, pour répondre aux tentatives d'embellissement de la bourgeoisie, que le commissariat en question dépendait directement du Commandement Suprême de l'Armée et qu'en général « l'ordre de silence sur tous les cas de l'internement venait de haut lieu ». (< Tat » 20-10-45.)
La politique de la classe capitaliste
Devant la situation de plus en plus difficile, les discussions s'élevent dans le camp capitaliste sur la tactique politique à suivre vis-à-vis des exploités. Les extrêmes sont formées d'une part du
• Parti Populaire catholique-conservateur », qui veut se tenir à la dictature ouverte et qui réclame déjà la « loi de défense de l'Etat » contre les « partis extrêmistes de gauche » (dans lesquels il comprend les réformistes staliniens) et d'autre part par les soi-disant « Indépendants » (Landesring des Unabhangingen) qui, par une propagande démagogique pour le rétablissement des droits démocratiques-bourgeois et l'élargissement des lois sociales, pour « Une Suisse
Sociale », tentent d'empêcher le « salto mortale » d'une Suisse socialiste.
La classe dominante poursuit une politique effective, essayant de garder une ligne de milieu entre ces extrêmes. Dans sa politique extérieure, la bourgeoisie essaye, sions, de trouver un appui sur le capiau prix d'importantes concestalisme anglo-saxon, sans pourtant être actuellement prête à sacrifier son indépendance.
Dans sa politique intérieure, elle essaye, d'une part par des concessions à certaines couches petites bourgeoises et
"dissocier de petits capitalistes, de les des autres petits bourgeois et du prolétariat (autorisation d'ouverture de certaines entreprises artisanales, nouvelles • lois économiques de la constitution fédéralé », devant répondre à certaines exigences de la paysannerie et de l'artisanat), d'autre part par des concessions minimes et des mesures soi-disant démocratiques (cooptation d'un social-démocrate dans le Conseil Fédéral, levée de l'interdiction des partis politiques, autorisation de la presse du Parti des Ouvriers, levée d'une grande partie des mesures de censure, amélioration du service du travail, établissement d'une assurance vieillesse, etc...), elle essaye de couper la voie a lopposition democratique petite bourgeoise et prolétarienne.
Alors que par ces mesures elle a reculé de la dictature ouverte a la dictature camouflée, elle essaye en même temps de faire passer dans la période d'après guerre la plus grande partie des lois fondamentales de la dictature ouverte, qu'elle a si facilement conquis pendant la guerre, après que la loi déjà mentionnée de « défense de l'Etat » du 27 février 1945 eût bouché les dernières lacunes de la loi contre la libre parole. Ainsi les mesures essentielles d'internement administratif du 4 août 1945 sont restées en vigueur, alors que la loi ellemême a été levée par la cessation de l'état de guerre (20 août 1945).
La bourgeoisie manœuvre et essaye de gagner du temps, dans l'espoir que l'évolution de la politique extérieure lui permettra de poursuivre dans la voie précédente,
Mais surtout, elle veut garder et renforcer son instrument principal, l'armée. On ne parle plus guère ces derniers temps des plans de réforme de l'armée de « l'association des officiers suisses » (service militaire d'un an, c'est-à-dire doubler le temps du service) étant donné la réaction du publie, et le conseiller fédéral Kobelt a déclaré le 15 mai 1945 devant l'assemblée du parti libéral : « La discussion publique des plans de réforme de l'armée est actuellement prématurée. » Mais pourtant, un tiers des mesures concernant la censure militaire sont restées en vigueur, la vie politique dans l'armée continue à 'être entravée le plus possible et dans le cas où l'armée ne suffrait pas à cela, la bourgeoisie a depuis longtemps institué la police, militaire en en faisant une division fortement motorisée, et ayant une instruction militaire d'élite.
La bourgeoisie dispose done, comme avant, du pouvoir juridique fondamental pour l'accomplissement brutal et direct de sa dictature. Lorsque cela sera possible et nécessaire, elle rejettera du jour au lendemain la couverture parlementaire démocratique qui cache cet état de choses.
Il est typique pour la situation esquissée ici que, dans le dernier rapport du Conseil Fédéral, on annonce pour un temps indéterminé le maintien du contrôle du téléphone et du télégraphe par la police (ce qui a provoqué la protestation des journaux de droite euxmêmes). Il n'est pas question d'abolir en principe les lois de plein pouvoir. Lors de la session d'automne 1945 du Parlement, les pleins pouvoirs accordés au début de la guerre au Conseil Fédéral ne furent remplacés que par une décision faisant confiance au Conseil Fédéral et prévoyant notamment que les lois élaborées sur la base des pleins pouvoirs devront être « complètement ou partiellement levées »... « dès que la situation le permettra ». Dans le cas où l'opposition contre les pleins pouvoirs se renforcerait, des mesures de sécurité ont déjà été prises : lors de la séance de printemps du Parlement. le Conseil Féderal se fit accorder des pouvoirs, par le prolongement du vote de confiance concernant des mesures économiques pour l'étranger (du 4 octobre 1933) qui valent celles des pleins pouvoirs du temps de guerre. Ces pouvoirs sont valables jusqu'en 1948 et peuvent être prolongés pour trois ans par un simple vote du Parlement.
En ce qui concerne la politique économique future, la bourgeoisie reste dans l'expectative, Il y a un plan de travail qui, entre autre, prévoit le rajeunissement de l'appareil industriel avec l'aide de l'Etat, mais qui, pour l'instant, à cause du manque de main-d'œuvre et de matière première, n'est pas actuel, Entre temps, on procède à des remboursements d'impôts sur les profits de guerre aux capitalistes, qui les utilisent pour le rajeunissement de leurs entreprises. On ne prévoit pas de mesures d'étatisation, et la tendance au contrôle de reconomie par Etat ne sera maintenue que dans la mesure où cela sera nécessaire.
Pour pouvoir s'aligner sur les prix internationaux, on entreprendra peutêtre plus tard, suivant le conseil d'un professeur bourgeois, une dévaluation de la monnaie suisse, mesure camouflée pour abaisser les salaires. Mais pour l'instant, il ne faut pas compter sur ces mesures, car la bourgeoisie suisse apparait surtout comme acheteur sur le marché mondial. Les conséquences de la guerre pour les prolétaires et la petite bourgeoisie :
Amélioration des conditions objectives de la lutte de libération prolétarienne.
Le prolétariat a considérablement augmenté en nombre durant la guerre. La différenciation entre ouvriers quali- fiés et non qualifiés, entre employés et ouvriers, a diminué à la suite de l'alignement du minimum vital qui a tacilité une base d'action commune de classes. Mais surtout, on peut voir une attitude très différente de la petite bourgeoisie, comparée à celle qu'elle avait durant la dernière guerre mondiale.
La petite bourgeoisie citadiné a autant souffert sinon plus que le prolétariat des conséquences économiques de la mobilisation et de la hausse du coût de la vie. La petite bourgeoisie, ainsi que les petits capitalistes, étaient continuellement soumis à une offensive directe des capitalistes monopoleurs, offensive menée sous le prétexte de * l'économie de guerre ».
• La petite paysannerie à pu se rétablir économiquement durant la guerre, mais ceci s'est accompli au moyen d'un considérable travail supplémentaire de défrichement. Les expériences de la dernière guerre et l'apparition des premiers symptômes d'un tournant de la politique de la bourgeoisie en ce qui concerne la législation agraire ont ouvert les yeux à bien des paysans, qui ont compris qu'après la guerre ils seront de nouveau les exploités. Les gens de la campagne sont mécontents, surtout dans la Suisse intérieure. Ce qui est important pour l'évolution d'après guerre, c'est de savoir si ce mécontentement se dressera contre la bourgeoisie ou contre les ouvriers. La plupart des « chefs paysans » (en majorité grands et moyens paysans) tentent d'entrainer les paysans contre les ouvriers, mais d'autres voix s'élèvent contre la bourgeoisie.
Le côté vers lequel se dirigera définitivement la petite paysannerie et les couches exploitées dépendra d'une juste politique de la classe ouvrière, La possibilité qu'elles se mettent du côté du prolétariat et créent ainsi l'une des principales conditions de la prise du pouvoir par le prolétariat est subjectivement et objectivement plus grande qu'en 1918.
En 1944, il y avait dans les entreprises de l'Association des Industries de machines et de métallurgie suisse 35 % de main-d'œuvre en plus que pendant les années de la conjoncture de 1929. Le salaire net des ouvriers qualifiés est aujourd'hui 92 % de celui de 1939, pour les ouvriers non qualifiés de 96 %, pour les femmes de 98 % et les jeunes audessous de 18 ans de 117 % (moyenne officielle de la Suisse). Chez les employés, le rajustement des, salaires à la hausse du coût de la vie est resté en moyenne plus en arrière que chez les ouvriers, parallèlement au retard de leur prise de conscience de classe (étant donné qu'en Suisse, sur quatre ouvriers, il y a un employé, cette question est assez importante).
En ce qui concerne * l'économie de guerre », il y a eu cette particularité ce « système des milices de l'économie de guerre » suisse, qu'à la tête des services de l'économie de guerre il n'y avait pas de fonctionnaires permanents, mais des associés, des directeurs ou des représentants des établissements monopoleurs, qui participaient à ces services en dehors de leur activité habituelle. Le département concernant le matériel de bâtiment du service de la main-d'œuvre et de l'industrie de guerre, par exemple, était dirigé par le président du trust du ciment suisse, le département des produits chimiques par le président administrateur d'une grande firme de produits chimiques de Bâle. Les conséquences de cet état de choses sont faciles à deviner.
Le mécontentement des paysans s'est manifesté dans deux cas de rébellions manifestes, où des paysans s'attaquèrent effectivement à des inspecteurs des services de l'économie de guerre. Les paysans se plaignent surtout du bas prix du lait et quelques-uns en rendent justement les capitalistes responsables : « C'est la haute finance qui commande le Conseil Fédéral », déclarait un dirigeant paysan lors d'une assemblée de délégués de la Suisse du nord-est l'année dernière (mai 1945). Typique aussi était la déclaration d'un autre délégué : « Ne serait-ce pas mieux de faire tout le nécessaire pour que ce soient les paysans qui commandent le Conseil Fédéral ? » L'incertitude qui se cache derrière ces paroles, à savoir si les paysans se laisseront encore longtemps mener par les capitalistes, se manifeste également dans la presse catholique, qui trouve depuis un certain temps qu'il est nécessaire de polémiquer contre la gauche. Mais il est certain que • la classe capitaliste suisse dispose encore dans l'église catholique, dans la presse et dans le mouvement politique, d'un puissant rempart contre l'influence des masses. La politique des partis ouvriers petits bourgeois; le facteur subjectif.
La politique du parti stalinien « Parti des Ouvriers » devant être examinée dans un autre article, nous ne dirons ici que quelques mots du parti social-démocrate « S.P.S. ». Le S.P.S. était après la première guerre mondiale un parti centriste qui défendait dans son programme la dictature du prolétariat et se prononsait contre la défense de la patrie bourgeoise, mais qui, dans la pratique, menait continuellement une politique de coalition avec les partis capitalistes. En 1936, non sans d'importantes discussions, le passage au réformisme fut proclamé officiellement et ces deux points du programme furent délaissés, L'embourgeoisement et la bureaucratisation se déve-
INTERN loppa rapidement, nous avons déjà esquissé ici les fruits qui ont müri sur ce marais bureaucratique pendant la guerre. En 1943, le S.P.S. proclamait un « programme transitoire ». « La Nouvelle Suisse » fait des propositions confuses de nationalisations qui peuvent être interprétées autant du point de vue socialiste que du point de vue d'un capitalisme, d'Etat. L'interprétation officielle du parti, ainsi que toute la pratique, se dirigent vers la deuxième solution, ceci egalement en ce qui concerne la question « de la prise du pouvoir par les travailleurs » formulée dans le programme, qui est devenue la prise du gouvernement dans l'état bourgeois et ceci en collaboration avec les forces libérales capitalistes; cette politique est suivie également par le Parti des Ouvriers. Le S.P.S. demande dans des mots d'ordres confus la nationalisation des industriesclés, l'unification corporative des entreprises artisanales et paysannes, la planification de l'économie par un conseil économique. Comme conditions pour l'accomplissement de ce programme, il demande « la prise du pouvoir par les travailleurs ». Mais l'interprétation « offcielle » de ce programme par les dirigeants du parti et la pratique de la politique du S.P.S. ne laissent aucun doute que par « nationalisations », ils comprennent une gestion par l'Etat une burgeois avec indemnisation des capitalistes et que, par « prise du pouvoir », ils comprennent une conquête progressive de la majorité dans le gouvernement, dans le Conseil Federal, en maintenant l'appareil d'Etat avec sa composition capitaliste et en collaboration avec les forces capitalistes libérales. C'est ainsi qu'ils saluèrent comme première victoire de la « lutte » pour la « Nouvelle Suisse » l'élection, avec l'aide des partis bourgeois, du social-démocrate Nobs au Conseil Fédéral, et depuis, le S.P.s. réclame à chaque occasion une plus grande participation dans l'administration fédérale (ce qui lui a valu déjà deux postes représentatifs). Il est clair que cette politique ne pourra jamais mener au ‹ socialisme. Pourtant, parmi les militants du S.P.S., malgré toutes les critiques contre les « bonzes », les illusions sur les avantages pour le prolétariat de la participation au gouvernement sont encore très étendues. Une aile gauche, qui se prononcerait contre la politique de coalition, ne s'est pas encore crista.lisée, Une « opposition de gauche » qui s'est manifestée en 1944, qui défendait un réformisme radical, et qui était dirigée par de jeunes éléments stalinisants et intellectuels, fut liquidée par l'expulsion; la plupart de ces dirigeants ont, depuis, réussi à faire leur catrière dans le Parti des Ouvriers. Etant donné la composition sociale des militants où les
ATIONALE prolétaires ayant une conscience de dasse sont en minorité, il n'est pas probable que, dans le proche avenir, se formera une puissante aile gauche révolutionnaire, qui pourrait former plus tard la base d'un parti révolutionnaire (comme lévolution de 1918, où Taile gauche du Parti Socialiste se transforma en Parti Communiste). En ce qui concerne la force du Parti Socialiste et ses tendances d'évolution, cela varle suivant les cantons de la Suisse. On peut centres (Zurich, Bale, Genève) son insimplement dire que dans les grands fluence recule devant le Parti des Ouvriers, alors que dans les petites villes et à la campagne elle pourrait augmenter ses forces aux depens des partis bourgeois el surtout des partis liberaux.
Le « Parti Communiste » créé au printemps de l'année 1945 après la levée de l'interdiction des partis politiques, n'est pas une formation politique que l'on peut prendre au sérieux, Son leader, L Teusener, est un jongleur politique, qui essaye de remplacer le manque de forces et de clarté par un blutt éhonté. Contrairement à ses déclarations, il n'y a pas d'anciens membres importants de l'ancien parti communiste derrière lui. Politiquement, il défend un stalinisme camoutlé de ‹ gauchisme ». Aucun autre groupe n'a vu le jour depuis cette date. Il y a quelques groupes anarchistes, mais seuls ceux de la Suisse wallone ont quelque importance, Depuis l'été 1945 commence à se dessiner dans l'organisation des jeunesses staliniennes « La Jeunesse Libre », une opposition prolétarienne, dont les représentants, qui ont été exclus, distribuent un bon matériel de propagande, mais qui semble être encore numériquement très faible et qui n'a pas encore tenté de former une organisation indépendante,
Le problème de la construction d'un parti prolétarien se pose done avec acuité aux révolutionnaires suisses. Nous n'avons pas la place ici d'élaborer un large programme d'action révolutionnaire. L'esquisse que nous avons donnée ici des réalités de la situation suisse a clairement démontré que les tâches essentielles actuelles sont des tâches de préparation, Au premier plan se pose la question de l'éducation des ouvriers de l'avant-garde. Le travail de propagande, qui provisoirement se trouve au second plan, doit s'en tenir à des revendications journalières très modestes, comme par exemple le retour au salaire réel d'avantguerre, la semaine de 40 heures, le rétablissement des droits démocratiques, l'établissement d'une assurance vieillesse suffisante (dont le financement doit être fait par les capitalistes et non par les ouvriers, comme le prévoit le projet du Conseil fédéral), l'abaissement des intérêts sur les hypothèques pour les petits
IV INTERN paysans, au lieu du maintien des prix elevés, etc., ete... Les mots d'ordre transitoires ne peuvent être donnés que comme mots d'ordre propagandistes, en premier lieu le mot d'ordre d'un Gouvernement du Parti Socialiste, du Parti Ouvrier et des Syndicats, et d'un gouverne. ment libéré des capitalistes, et ceci toujours avec les critiques appropriées.
Suivant le rythme de l'évolution interationale, on pourra passer de la critique préalable de l'Etat bourgeois à l'appel pour son renversement et à la création d'un Etat ouvrier, qui dépossédera les capitalistes et mettra dans les mains de la démocratie prolétarienne les richesses nationales du pays.
Aussi bas que soit le niveau sur lequel les révolutionnaires suisses doivent construire, l'optimisme ne manque pas. Après des années de stagnation, de recul, on peut de nouveau aller de l'avant. Les années de recul furent également des années d'expérience et d'étude. Et c'est ainsi que la voix de la IV• Internationale que les militaires suisses tentèrent d'étouffer dans les prisons, se fera de nouveau entendre en Suisse et avec plus de force que jamais dans le passé.
Décembre 1945.