Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro de décembre

De l'abstentionnisme à l'intervention active — dans le camp de l'ennemi de classe !

E. Germain · Quatrième Internationale, numéro de décembre · décembre 1946 · p. 26-31 · 3 974 mots

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par E. GERMAIN

E Workers Party des Etats-Unis

La rompu en 1940 avec l'organisation trotskyste américaine, à la suite d'une divergence concernant la question de la défense de T'U.R.S.S. Depuis lors, le Workers Party a développé, sur de nombreux problèmes politiques et théoriques, des positions étrangères à celles de la IVe Internationale. L'absence d'un programme shachtmaniste arrondi, s'opposant dans son ensemble au programme trotskyste, n'exprime que l'inertie de la pensée théorique du W. P. Comme tous les empiriques, Shachtman se contente d'accumuler des « nouveautés » tactiques, sans ressentir le besoin de les généraliser en programme nouveau.

La politique du W. P. envers les organisations de résistance, apparues dans l'Europe occupée par l'impérialisme allemand, combinait un même éclectisme avec un abandon nouveau du eritère marxiste de classe. Shachtman refusait obstinément de répondre à la question: « Quel est le caractère social des différentes organisations ention? Faut-il, sur la base dune disenvers lesquelles il faut prendre potinetion entre organisations de masse conduites par des dirigeants petitsbourgeois et organisations bourgeoises dirigées par des gardes blanes, distinguer la tactique vis-à-vis de ces dillé. rentes organisations? » Il s'indignait cependant quand on lui montrait que, dans ces conditions, son slogan d'un « soutien inconditionnel du mouvement de résistance » (en général? de toutes les organisations?) impliquait, faute de précision, un soutien aux organisations bourgeoises. La discussion n'est pas encore terminée à ce sujet, mais déjà Shachtman a loccasion de préciser en pratique la justesse de cette implication. Un éditorial de la revue New International, de septembre 1946. défend la position du « soutien critique du camp de Mickolajezik », en Pologne. Pour une « révolution démocratique »

Men Pologne?

Ayant abandonné la méthodologie marxiste, Shachtman est forcé de choisir ses critères au grenier des vieilles abstractions. Un regard rapide sur la Pologne lui montre qu'il y a des Russes présents dans le pays. Ces Russes " exploitent » et « oppriment ». Par conséquent, les travailleurs polonais doivent suivre une tactique analogue à celle que Shachtman leur proposait sous l'occupation allemande: s'orienter vers une « révolution politique national-démocratique » menée sous les mots d'ordre: « A la porte les Russes!», « Vive la Pologne libre! ».

Voilà du moins ce qu'on peut lire à la page 198 de ce numéro de New International. Aux pages 216 à 218 de la même revue, A. Rudzienski, dans une étude appelée « marxiste », en opposition peut-être avec le reste de la publication, arrive en effet à des résultats diamétralement opposés à ceux de l'éditorialiste. Il dénonce la stratégie stalinienne d'une « soi-disant révolution démocratique », qui aurait été à l'ordre du jour au moment de la « libération » de la Pologne, et il lui oppose la stratégie de la révolution socialiste:

« Le prolétariat et le peuple de Pologne sont placés devant une révo-

IV INTERN lution socialiste et non devant une révolution agraire ou démocratique. Seule cette révolution peut sauver la Pologne du joug étranger détesté, de l'exploitation coloniale et de la destruction économique et nationale. Cette révolution ne peut vaincre que dans une lutte commune avec le prolétariat allemand et européen, que dans

June lutte pour les Etats-Unis Socialistes d Europe, ayant pour base la detaite de limpérialisme capitaliste et de la contre-révolution stalinienne réactionnaire ».

Faisons abstraction de la question si oui ou non la Pologne souffre actuellement d'une « exploitation coloniale ». Mettons de côté également des considérations tactiques — à notre avis erronées — de l'auteur. Il est évident

Usa stratégie est une stratégie marxiste, s'appuyant sur la dynamique de la lutte de classe et sur une analyse sociale du stade de développement du pays. Mais la thèse de la « révolution démocratique nationale ». que les laquais staliniens du Kremlin défendaient au moment où le prolétariat polonais était prêt à renverser le régime capitaliste et occupait les usines, n'est-ce pas la même thèse que celle que Shachtman défendait à ce moment? Les staliniens ne se battaient-ils pas également, sous les mots d'ordre « A la porte, les Boches », et « Vive la Pologne libre », pour lesquels Shachtman était prêt à se battre hier contre les Allemands? Toute l'argumentation de Rudzienski, démontrant le caractère traitre cette stratégie stalinienne envers «l'oecupant» allemand, ne s'applique-t-elle pas point par point à la stratégie analogue de Shachtman par rapport à l'occupant russe?

Shachtman est un censeur de mœurs sévère. Fi des grossiers ouvriers polonais qui soutiennent le régime stalinien « sous l'illusion que le socialisme se construit ou pour des raisons purement opportunistes (!) comme du travail ou des rations alimentaires » (p. 198). Fi des paysans matérialistes qui sont pro-staliniens parce qu'ils ont reçu des terres! Les petits-bourgeois américains, eux, ne se laissent guider par de bas intérêts matériels semblables. Ils ont des mobiles d'action bien plus nobles. Ils désirent avant tout le droit de s'exprimer librement et de combattre énergiquement pendant toule leur vie le stalinisme en écrivant des articles. Voilà pourquoi l'idéaliste Shachtman demande aux travailleurs polonais affamés et épuisés par sept années de guerre, après vingt années de misère ininterrompue, penser tout d'abord à chasser « les

ATIONALE 27 Russes » du pays et à lutter pour une « Pologne libre ». Après cela, on s'arrangera toujours pour les « rations alimentaires » et pour trouver du travail, n'est-ce pas. Shachtman, comme on la si bien fait du temps de la « République libre »? Quel bon conseiller marxiste que celui qui propose au prolétariat de remplacer sa lutte immédiate pour ses propres intérêts matériels par une lutte pour des sloFideologie nationaliste petite-bourvides et abstraits, reflétant geoise et bourgeoise!

La « liberté » que Shachtman demande pour la « Pologne » a une signification bien différente pour les différentes classes sociales. La « Pologne libre » du général Anders et du cardinal Hlond, c'est la Pologne où les pans et les colonels sont libres d'exploiter les paysans, d'assassiner les grévistes et d'organiser des pogromes. La « liberté » que louvrier et le paysan sans terre exigent, c'est la liberté de chasser le clergé propriétaire foncier, les capitalistes et les « directeurs » imposés par l'Etat, la liberté de gérer eux-mêmes les entreprises et la terre. Les politiciens petits-bourgeois pensent qu'on peut momentanément faire abstraction de cette différence de contenu, en se contentant de la similitude de formulation du slogan. Mais entraîner bourgeois et prolétaires, paysans sans terre el paysans exploiteurs, derrière un même drapeau, signifie au XX* siècle remplir la forme vide du contenu bourgeois! La tâche du parti révolutionnaire, c'est, tout au contraire, de formuler son programme et ses motsd'ordre de telle façon à ne rassembler autour de lui que toutes les masses exploitées dans la lutte contre tous leurs exploiteurs. Il s'appuie sur la dynamique de la lutte de classe et non sur la profondeur des sentiments chauvins, parce qu'il sait qu'en dernière analyse, la lutte des masses pour leurs aspirations nationales -démocratiques ne peut vaincre qu'en se heurtant au nationalisme bourgeois, ne peut vaincre qu'à travers la réalisation de la révolution socialiste qui passera sur l'expulsion de « Poccupant » autant que sur la destruction des classes réactionnaires « indignes.» Le « bloc » avec le nationalisme hourgeois doit fatalement amener les masses à suivre les politiciens bourgeois et pefits-bourgeois vers la construction d'une nouvelle « République libre » complètement inféodée au capital étranger, C'est dans cette dernière direction que les oiseleurs habiles essayent d'entrainer les masses en imitant leurs cris d'indignation. L'édi-

IV° INTERNATIONALE torialiste de New International veut-il rejoindre cette corporation mal famée?

La nature de classe de l'Etat polonais

« S'il vous plait, dites-nous la nature de l'Etat qui gouverne (?) actuellement en Pologne. Est-ce un Etat ouvrier dégénéré, déjà dégénéré quand 1l sortalt des flancs russes! Ou la Pologne n'est-elle pas un Etat ouvrier malgré la propriété natonalisée parce que le prolétariat n'y a jamais fait une révolution avant de perdre le pouvoir d'Etat à la bureaucratie? Alors la Pologne est-elle gouvernée par un Etat bourgeois? Sans une bourgeoisie? Où y a-t-il une bourgeoisie? Qui la compose ? Les bandes de guerilla « fascistes » dans les bois? Mais alors il ne pourrait être leur Etat, car l'Etat les fusille partout où il le peut. Mickolajczik représente-t-il peut-étre une bourgeoisie expropriée menant une guerre de restauration contre l'Etat ouvrier?.. » (p. 199.)

Comme celte longue citation le démontre une fois de plus, Shachtman a l'habitude de poser des questions « embarrassantes » pour « confondre » ses adversaires. Introduisant cette technique de procureur dans le débat actuel, il s'abstient pourtant soigneusement de répondre lui-même à toutes les questions qu'il nous pose. Permettez-nous de vous poser à notre tour une question embarrassante, Shachtman. Comment avez-vous pu écrire un éditorial de 4000 mots sur la politique polonaise sans nous dire exnlicitement quelle est la nature de classe de l'Etat et de la société de ce pays?

Shachtman se trompe quand il pense confondre les militants de la IV• Internationale en leur posant le problème de la nature de l'Etat polonais. Contrairement à Shachtman. la question de l'Etat n'est pas pour nous un sujet de plaisanterie à bon marché, mais un sujet d'étude souvent fort pénible. Il fallait à Trotsky vingt pages de sa « Révolution Trahie » pour élucider la problème de la nature de l'Etat soviétique; il lui fallait encore quarante lignes pour résumer sa position. Bien entendu, il sullit à Shachtman d'une simple ligne pour ridiculiser parfaitement tous ces elforts de Trotsky pour « défendre le programme établi ». Mais ce que Trotsky défend, ce n'est pas seulement lé « programme », c'est toute la méthodologie marxiste qui s'effondre devant l'hypothèse qu'il soit possible de créer « intentionnellement » de nouvelles classes sociales par exemple. Voilà pourquoi nous continuerons. jusqu'à preuve suffisante du contraire, à considérer comme absurdes les théories d'un « Elat bureaucralique •.

capitaliste issu d'une révolution prolétarienne. ou d'un Elat ouvrier dégénéré s'installant dans un pays où il n'y a pas eu, préalablement, une révolution prolétarienne.

La nature de l'Elat dépend en dernière analyse de la structure de classe de la société. Mais cette structure se reflète à son tour dans la structure de TEtat lui-même et peut lui imposer des formes en contradiction avec les intérêts de classe de la classe domimanle. Dans ce cas, celle construction reflète une contradiction présente dans la nature de la société elle-même. Lénine et Trotsky ont maintes fois insisté sur le fait que la structure de l'Etat soviétique « consolidé », même avant la victoire de la bureaucratie stalinienne, gardait beaucoup de traits de l'Etat bourgeois. La contradiction entre l'intérêt prolétarien dictant létablissement de la plus large démocratie ouvrière, et l'intérêt prolétarien nécessitant la défense de l'Etat ouvrier contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, souvent avec des moyens de dictature les plus sanglants, reflétait en dernière analyse que les contradictions inhérentes à la victoire de la révolution socialiste isolée dans un pays arriéré.

Quand l'impérialisme allemand occupa les pays d'Europe occidentale. lappareil d'Etat bourgeois s'y scinda en deux blocs: un groupe « collabora » avec l'impérialisme allemand; un autre passa dans l'émigration pour maintenir la continuité en cas d'une victoire « alliée », ou se mit dans « l'illégalité » pour canaliser une partie du mouvement de résistance et préparer des gardes blanes pour l'éventualité de mouvements prolétariens. En Pologne, un processus pareil ne se produisit pas au moment de la conquête allemande, mais bien au moment de l'occupation soviétique.

L'impérialisme allemand essaya de transformer toute la Pologne en une colonie dans le sens le plus strict du mot. Toute l'administration étatique du pays fut placée dans des mains allemandes. Ces mesures furent accompagnées d'une transmission de propriéjuive et étatique, comprenant ensemble plus de 50 % du capital industriel et commercial, entre les mains de capitalistes allemands

Dans la mesure où l'Etat hitlérien

Théorien Blat otait un Etat bourgeois - Shachtman besogne. Un concours de circonstances en douterait-il? — il est pourtant clair qu'il n'y a pas eu, au moment de la conquête allemande, un changement fondamental dans les rapports de proprieté en Pologne, malgré la disparition des trois-quarts des personnes composant l'ancienne bourgeoisie polonaise.

Quand l'Armée rouge s'approcha de la Pologne, ce pays fut entraîné dans le tourbillon d'une montée révolutionnaire. Les travailleurs occupèrent les usines, établirent le contrôle ouvrier sur la production, érigèrent des comités d'usine, etc.. A ce moment-la, on pouvait dire: la révolution prolétarienne a commencé en Pologne. Mais l'intervention politique de la bureaucratie soviétique fut en premier lieu contre-révolutionnaire. L'Armée soviétique fut utilisée pour « restaurer l'ordre », « rétablir l'autorité des employeurs » et reconstruire rapidement un appareil d'Etat polonais bourgeois. L'ancienne caste d'officiers et de bureaucrates bourgeois polonais se scinda en deux groupes: un groupe resta dans l'émigration, attendant le moment où la pression de l'impérialisme pourra élablir un pouvoir bourgeois plus « solide », ou bien se mit dans l'illégalité pour préparer plus activement ce moment; un autre groupe « collabora » avee la bureaucratie soviétique, c'est-à-dire occupa, ensemble avec d'innombrables agents staliniens, les places dans lappareil d'Etat reconstruit après 1944. La structure de cet Etat resta inchangée: les mêmes ministres y rencontrent les mêmes gendarmes qui, pas mal de fois, les conduisaient jadis en prison con ine des criminels de droit commun: les mêmes officiers professent le même nationalisme exacerbé. Le tout est sanctifié par le même clerge. La division même des agents de la bourgeoisie est moins une divergence de vue quant à la question « Comment défendre le mieux les intérêts de notre classe », qu'une division de travail nécessaire pour maintenir la continuité du pouvoir bourgeois.

Le capitalisme a-t-il été « aboli »?

Le caractère de l'Etat qui apparaît dans sa structure doit cependant reposer sur une base sociale bien définie. « Puisque les bourgeois ont été pratiquement expropriés, dit Shachtman, comment pouvez-vous appeler rEtat un Etat bourgeois, même s'il garde une structure semblable? ».

Shachtman va un peu trop vite en historiques a fait que la bureaucralie, en entrant dans le pays, n'y a plus trouvé de proprietaires quelconques pour de nombreuses entreprises industrielles et commerciales. Les ouvriers eux-mêmes avaient déjà exproprié de fait beaucoup de ces entreprises. La bourgeoisie polonaise, depuis toujours extrêmement pauvre en capitaux, n'a pas pu, dans le passé non plus, rassembler sur la base d'une accumulation privée les capitaux suffisants pour créer une grande industrie. Le pro. blène des provinces annexées avec leurs nombreuses mines et usines ne pouvait trouver une solution en dehors de la gestion étatique; même sans l'oecupalion soviétique et sans la montée révolutionnaire. ces industries raient été nationalisées. Enfin, indubitablement, la tendance de la bureaucratie soviétique à vouloir « progressivement » assimiler la structure économique des pays du « glacis » à la structure de T'U.R.S S. a influencé les mesures économiques du gouvernement Osubka-Moravski. Un peut done conclure que la nalionalisation du crédit, et celle industries-clés, décidée par les lois du 3 janvier 1946, sonl la résultante de l'interaction des forces suivantes: la pression ouvriere; la tendance vers lélatisme inhérente à l'industrie capitaliste polonaise; la tendance à l'assimilation structurelle inhérente à la politique de la bureaucratie soviélique dans les pays du « glacis ».

Mais on ne peut, dans aucune mesure, placer le signe d'égalité entre les nationalisations et T« expropriation de la bourgeoisie », ou la destrueLion du capitalisme, ce que Shachtman semble sérieusement insinuer. Les anciens propriétaires doivent être indemnisés jusqu'à la fin de 1946. Une partie de ces indemnisations pourra être investie dans de nouvelles entreprises industrielles et commerciales privées, autorisées explicitement par la - loi. Un système de crédit spécial fonetionne pour le « secteur privé » de l'industrie et du commeree. et est destiné à favoriser le développement d'entreprises commerciales movennes et grandes, ainsi que d'entreprises industrielles moyennes de certains secteurs (les seuls qui peuvent être créés actuellement par les bourgeois polonais avec les capitaux à leur disposition). Ce crédit est distribué par deux banques privées, constituant des sociétés par actions: « La Banque Commerciale de Varsovie SA » et la « Banque Unifiée des Sociétés Coopératives

SA ». Les entreprises nationalisées elles-mêmes sont gérées comme des

IV° INTERN entreprises privées, avec des bilans de profits et pertes isolés, sans être réunis en « trusts » ou « combinats ». Il n'y a pas de planification. Il n'y a pas de monopole du commerce extérieur Le commerce extérieur de la Pologne fait partie intégrante du commerce mondial capitaliste, la Russie étant loin de jouer même le rôle de « premier client et premier fournisseur » joué jadis par l'Allemagne.

Ce qu'il faut constater, par contre, c'est que, étant donné les rapports de forces actuels entre les classes, l'expropriation totale de la bourgeoisie, après une conquête de pouvoir ventuelle par le prolétariat, se présente comme infiniment plus facile et nécessitant infiniment moins de frais qu'en 1939. Les travailleurs polonais peuvent et doivent partir des rétormes actuelles pour chasser les fonctionnaires et les directeurs d'Etat, les gros commerçants et les spéculateurs, pour établir la gestion ouvrière de l'industrie, pour achever expropriation, supprimer les indemnisations, interdire toute acquisition privée de moyens de production au delà du niveau artisanal, établir des coopératives distribution, introduire une planification intégrale et le monopole du commerce extérieur. C'est parce que. économiquement, socialement et techniquement, les réformes de 1945-46 facilitent la réalisation de la révolution socialiste que les travailleurs polonais ont le devoir de les défendre contre les tendances restauratrices de la bourgeoisie. Mais une défense efficace de ces réformes n'est possible que sur la voie de la mobilisation des masses pour la défense de leurs propres intérêts, ce qui implique une lutte violente contre le régime réactionnaire de Bjierut.

La situation en Pologne, comme en Yougoslavie, est obseurcie par le fait que, par suite de causes historiques déterminées, une large partie personnes composant l'ancienne bourgeoisie a physiquement disparu, — tandis que la majorité de son personnel politique reste en place. Mais dans les autres pays du glacis, la situation est parfaitement nette. Personne ne peut douter un instant qu'en Finlande, en Hongrie, en Roumanie ou en Bulgarie, où les salaires sont fixés par des conventions collectives entre organisations patronales et syndicats, que, dans ces pays, le capitalisme subsiste. Pourtant, dans ces pays aussi, les staliniens ont « conquis » de nombreuses positions à l'intérieur de l'Etat bourgeois. Shachtman dit, à plusieurs reprises, que la Pologne constitue « le nouveau modèle politique • (new poli-

ATIONALE tical pattern) pour tous les pays occupés par rUN.S.S. Pense-t-il réellement que le roi Michel se trouve à la tête d'un... Etat bureaucratique? Pense-t-il réellement que la bureaucratie stalinienne a réussi à abattre le capitalisme sur la moitié de notre continent? Shachtman se retrouve de nouveau dans cette position peu enviable de devoir partager ces vues avec les staliniens! -Notre mot d'ordre central :

Pour une Pologne soviétique indépendante !

L'action de la bureaucratie en Pologne porte fatalement un caractère double: d'un côté elle a favorisé, dans une mesure si limitée soit-elle, les nationalisations, la réforme agraire, l'établissement de comités d'usine, etc.; d'autre part, elle a tendanee à établir un régime policier qui étouffe toute activité indépendante des masses, elle enlève du matériel industriel au pays dont celui-ci a tant besoin pour un début de reconstruction, elle discrédite profondément, par toutes ses actions odieuses, le nom et les idées du communisme. Ceux qui veulent nier ce caractère double de l'intervention bureaucratique y sont amenés logiquement par le fait qu'ils nient le caractère double de la bureaucratie ellemême. Il ne leur reste qu'une issue: prétendre que, lace pillage l'outilage, les nationalisations sont qu'une « comédie ». Rudzienski est pourtant foreé d'admettre, à la page 218 du numéro de septembre de New International, le « rôle progressif extrêmement limité » des réformes introduites en Pologne depuis 1944, sans en tirer, bien entendu, les conclusions qui s'imposent sur le caractère de l'U.R.S.S. Fidèle à son habitude de poser des questions sans donner lui-même des réponses claires. Shachtman ne prend pas position a co suiet. Cela lui enlève le souci de répondre à la question si oui ou non le prolétariat doit s'opposer aux tendances restauratrices de la hourgeoisie polonaise.

Du caractère double de l'action de la bureaucratie soviétique découle la nécessité pour la IV* Internationale de distinguer soigneusement entre les actions de la bureaucratie qui constituent objectivement un pas dans la direction de l'expropriation de la bourgeoisie, et celles qui constituent seulement un coup de peignard dans le dos du pro-

IV° INTERN Tetariat révolutionnaire. Pour Shachtman, cette distinetion signitie ramener la politique à une « formule déloyale » (disingenuous formula, P. 198). Malheureusement pour lui, cette « formule déloyale » vient de Trotsky lui-même qui l'employa, entre autres, dans son article « Une fois encore au sujet de la nature de l'Union Soviétique » (« In Defense of Marxism », p. 30). Shachtman est en droit de dire: tel professeur, tels disciples | Avant d'avoir radicalement extirpé de l'esprit de la IV• Internationale la mauvaise influence de la pensée de Trotsky, il ne réussira pas de si tôt à la « rééduquer »..

La IV* Internationale est opposée au pillage, à la déportation, à l'oppression nationale et à la terreur policière. Elle appelle les masses à combattre ces méthodes barbares, avee leurs propres actions de classe. Mais elle refuse de faire cause commune avec ceux qui s'orientent vers la restauration de la situation d'avant-guerre. Elle exige le départ immédiat des troupes d'oceupation soviétiques, en liant ce slogan à celui de la fraternisation entre ouvriers polonais et soldats russes. Mais elle s'efforce de mobiliser les masses en même temps pour la défense et l'extension des rétormes de 1945-46, Elle exige le départ des troupes d'occupation précisément parce que leur présence entrave lutte pour la réalisation de la révolution socialiste en Pologne, entrave même la lutte pour la delense des nationalisations. On voit combien cette position exclut d'avance toute possibilité d'un « front unique » avec la bourgeoisie, la grande paysannerie ou ses agents politiques contre le régime stalinien. Cest précisément le front unique des staliniens avec des fractions des classes et couches réactionnaires que nous prenons comme un de nos arguments principaux pour démontrer aux ouvriers et paysans pauvres pourquoi la libération du

ATIONALE 31 mouvement ouvrier du boulet stalinien, constitue une condition indispensable pour mener victorieusement leur lutte de classe.

Le devoir du prolétariat révolutionnaire, ce n'est pås d'autre part « nier » l'existence du sentiment national. mais d'essayer d'en tirer profit en le transformant en levier supplémentaire pour la mobilisation révolutionnaire des masses. Pour pouvoir présenter aux travailleurs et aux paysans pauvres une perspective capable de gagner leur sympathie et de stimuler leur esprit de lutte et de dévouement, on ne peut les engager à lutter ni pour une réédition de la misérable République de 1919, ni pour une copie de l'U.R.S.S. dont ils ont surtout appris à apprécier les tares bureaucratiques. Le devoir des révolutionnaires polonais, c'est d'expliquer patiemment aux masses que le stalinisme constitue l'antithèse du léninisme; que la lutte pour la révolution socialiste signifie la lutte pour une démocratie ouvrière. une véritable démocratie soviétique : que l'action des émissaires staliniens condamne la bureaucratie soviétique mais pas l'idéal communiste que celleci extirpe dans des flots de sang en Russie même; que les bolcheviksléninistes sont les partisans absolus du droit de peuples à disposer d'euxmêmes; que, par conséquent, le slogan central autour duquel elles doivent se mobiliser est celui de la POLOGNE SOVIETIQUE INDEPENDANTE (1), qui nous délimite autant de la bourgeoisie conservatrice que de la bureancratie dégénérée.

(h suivre)

(1) Ce qui importe lel, c'est de fixer la nature du mot d'ordre, et non sa formulation concrète. Il se peut que les conditions polonaises exigent le remplacement du mot « soviétique » par le mot « ouvrière », ou « communiste », ou « socialiste », ele. Cette question ne pourra être décidée qu'en Pologne même.

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