L'article ci-dessous a paru dans le muméro de septembre 1946 de Fourth International, la rezue théorique des trotskystes américains. Nos lecleurs pourront constater que les dangers signalés dans cel article ont été récemment confirmés par les nouvelles qui parciennent de l'Union Soviétique, et notamment par ces décrets visunt les tendances pro-capitalistes dans les fermes collectives.
UN an auparavant, en août 1945, le Kremlin annonçail avec vantardise la reprise de la planification; le quatrième plan quinquennal était prévu pour commencer en janvier 1946 et finir le 31 décembre 1950. Cependant, c'est seulement sept mois plus tard, le 18 mars 1946, que le quatrième plan quinquennal fut promulgué légalement à la première session du Soviet suprême. Presque simultanément, on fut informé d'une nouvelle épuration s'effectuant dans chaque sphère de l'économie, de la vie sociale et culturelle soviétique.
Cete épuration est en elle-même la preuve que léconomie se développe dans les affres d'une profonde crise. Cette crise n'a évidemment pas été atténuée, mais au contraire énormément avivée par la guerre. Loin d'être capable de diriger la progression économique et culturelle du pays de façon plus efficace el plus aisée que dans la période d'avant-guerre, le régime de
Prétendue production en 1940
Fonte brute 15,0
Acier ... 18,3
Produits laminés 15,0
Charbon 166,0
Pétrole 31,0
Staline s'avère comme un obstacle toujours croissant au fulur développement soviétique.
Quoique une année se soit écoulée depuis l'annonce du plus récent plan, on n'a pas rendu publies les chiffres fixés comme objectifs pour l'année courante. Le Kremlin adopta cette pratique du secret en 1939 et entend visiblement la continuer. Mais nous avons les « chiffres de contrôle » généraux pour l'année 1950, c'est-à-dire pour la dernière année du plan et ils sont extrêmement suggestifs.
Nous pouvons obtenir un tableau très imagé des conditions de l'économie soviétique aujourd'hui en juxtaposant les « chiffres de contrôle » de 1950 avec ceux prévus pour 1942 — la fin du troisième plan quinquennal. et avec la prétendue production telle qu'annoncée en 1940, c'est-à-dire immédiatement avant le déclenchement de la guerre.
Troisième plan quinquennal Chiffres de contrôle Plan de 1950en millions Chiffres de de tonnes contrôle 22,0 19,5 28,0 25.4 21,0 17,8 243,0 250,0 48,5 35,4
Ainsi que le montre le tableau cidessus, c'est seulement dans l'industrie charbonnière que le nouveau plan lui-même prétend fixer des objectifs supérieurs aux niveaux d'avant-guerre. Il va sans dire qu'aujourd'hui l'industrie charbonnière ne produit rien qui soit près du chiffre de 1950. Les chiffres comparatifs pour la fonte brute, l'acier et lacier laminé apportent une preuve décisive des dévastations amenées par la guerre aux branches clefs de l'industrie soviétique et du fait qu'en dépit de tout le pillage et de tout le saccage dans les régions occupée par l'Armée Rouge, l'économie soviétique reste dans une situation extrêmement critique. Les chiffres des objectifs pour 1950, dans ces industries-clefs, sont bien en-dessous des chiffres de 1942 et pas trop au-dessus des objectifs du second plan quinquennal, les chiffres de 1937.
Quel commentaire froudroyant du programme stalinien de construction du socialisme « dans un seul pays », sans parler de la dernière vantardise chontée de « l'entrée dans le communisme ».
Dans la période du second plan quinquennal, l'industrie soviétique se développa à un taux annuel moyen de 16.5 %. Si l'oligarchie du Kremlin était capable de réaliser la reconstruction soviétique à ces rythmes antérieurement atteints, les chiffres de 1950 seraient presque le double des objectifs réels. Mais les rythmes de 1937 ne furent plus jamais atteints. Pour le troisième plan quinquennal, le taux annuel d'accroissement fut brutalement réduit à 11 %. Mais il fut même impossible d'atteindre ces objectifs beaucoup plus bas. Ce que l'oligarchie stalinienne peut aujourd'hui espérer de mieux dans le domaine de l'industrie lourde, c'est de la ramener, 1950, aux environs de ce qu'elle était en 1937, à la fin du second plan quinquennal.
En ce qui concerne l'industrie pétrolière, les chiffres de comparaison témoignent d'une situation de crise aiguë. Les chiffres de 1950 sont bien audessous des niveaux fixés tant pour 1937 (46,8 millions de tonnes) que pour 1942 (48,5 millions de tonnes), niveaux qui ne furent ni l'un ni l'autre atteints. On a maintenant la confirmation officielle que la reconstruction du bassin houiller du Donetz ne sera pas achevée avant 1949 et que la production de pétrole dans la région de Bakou est tombée aux environs de la moitié de son volume d'avant-guerre. Ceci en partie explique les intrigues du Kremlin en Iran et son anxiété pour s'as-
ATIONALE 9 surer quelques-unes des ressources pétrolières du Proche-Orient.
Toutes les autres branches de la vie économique se trouvent littéralement d'autres espoirs que de restaurer s'a en état de erise. La bureaucratie plement le système des transports soviétiques à des niveaux alteints plusieurs années auparavant. L'objectif établi pour le chargement quotidien en marchandises — pour 1950! - est un chilfre de 115.000 contre le chiffre de 1941 de 103.000 wagons de marchandises. La nouvelle longueur de lignes qui est de 8.200 km., est inferieure a celles posées au cours des plans précédents.
Il existe la preuve intrinsèque que •le Kremlin lui-même sait que même ces objectifs, extrêmement modestes, ne peuvent pas être atteints et ne le seront pas. Les chemins de fer ne peuvent fonctionner sans locomotives. Le propre chiffre officiel de Moscou, relatif aux locomotives détruites pendant la guerre, est de 15.800. Pourlant le chiffre de production de locomotives pour 1950 n'est fixé qu'à 2.200. (Le plan de 1937 prévoyail 2.800 locomotives par an.) Mais même avec ce chiffre, les chemins de fer soviétiques seraient encore, en 1950, à court de 5.000 locomolives. En fait. le Kremlin sattend à une beaucoup plus grande disette. Voici une citation de loi régissant le quatrième plan quinquennal :
« Le matériel roulant sera accru par addition de 6.165 locomotives à vapeur pour grande distance, 555 locomotives électriques pour grande distance, 865 locomotives Diesel pour grande distance, 472.500 wagons de marchandisses (en termes de wagons à deux essieux) el 6.000 voitures de voyageurs. (" Supplément spécial pour le quatrième plan quinquennal », Bulletin d'Information de l'Ambassade soviétique aux U.S.A., juin 1946). »
Les additions essentielles aux chemins de fer soviétiques se ramènent donc à 7.585 locomotives pour grande distance. Les chemin de fer soviétiques si étendus recevront, dans le meilleur des cas, moins de la moitié des locomotives détruites pendant la guerre.
La situation n'est pas moins grave quant au matériei roulant. Le passage ci-dessus mentionné parle d'une « addition » envisagée de 472.500 wagons de marchandises, en face d'une destruction de guerre officiellement reconnue de 428.000 wagons de marchandises.
La sérieuse erise de l'industrie soviétique est doublée d'une façon beaucoup plus aggravée par la crise dans l'agriculture. La production de blés *- pour 1950! → est calculée suivant une récolte moyenne de 12 quintaux par hectare seulement. Cette production est non seulement bien inférieure à celle des pays capitalistes avancés; elle est également bien inférieure aux niveaux auxquels la machine et les stations de tracteurs sont capables de couvrir les frais. Selon les meilleurs chiffres disponibles, l'agriculture mécanisée demande pour couvrir ses frais des récoltes de 20 à 22 quintaux par hectare. Ces bas rendements persistants signifient que l'Etat doit continuer à verser des milliards en subsides, qui se traduisent dans le prix élevé de la farine et du pain.
Bien plus, l'agriculture soviétique, comme on le sait, dépend d'un équipement mécanisé. Des centaines de milliers de tracteurs, de combinés et d'autres machines agricoles ont été détruits pendant la guerre. La loi en cours promet que lon fournira aux fermes collectives « pas moins de 325.000 tracteurs ». Mais, en attendant, le plan fixe une production annuelle (en 1950) de 112.000 tracteurs. On peut voir ce que ce futur taux de production signifie par comparaison avec le second plan quinquennal (1937). A cette époque on calcula que l'on ne pouvait faire face aux besoins des fermes collectives avec moins de 195.000 tracteurs par an. On ne peul échapper à la conclusion que, dans les meilleures conditions, le pain, alimont nincinol dao moccad dantiamano ment principal des masses, continuera non seulement à être rare, mais sera aussi cher dans la prochaine période immédiate.
Dans ces circonstances il est hors de question pour l'agriculture soviétique d'atteindre une produetivilé de 12 quintaux par hectare, un niveau jamais atteint jusqu'alors. La prétention selon laquelle en 1950 la récolle annuelle sera « accrue de 27 % audessus du chiffre de 1940 » n'est rien moins que fantastique.
Outre la nourriture, la production de moyens de consommation affecte les masses de la manière la plus vitale et la plus directe. Dans tous les plans quinquennaux précédents, les masses avaient eu à porter un fardeau intolérable à cause de l'accent mis sur la fabrication de produits de l'industrie lourde. La loi du quatrième plan quinquennal est volontairement vague et trompeuse sur ce point. Outre une promesse selon laquelle « le rationnement du pain, de farine, de céréales et de macaroni (et pas de lait, de graisses, de viandes et d'autres aliments de base) serait aboli à l'automne 1946 », le Kremlin n'a que ceci à dire relativement à la production des moyens de consommation :
La production et la vente à la population de produits alimentaires de qualité élevée, de tissus, de vêtements et de chaussures seront étendues.
Ceci apparait être un mensonge complet. Même en 1950, les masses soviétiques ne recevront pas la quantité (pour ne rien dire de la qualité) de movens de consommation qu'elles recevaient aussi loin qu'en 1937, vers la fin du second plan quinquennal. Ceci peut être prouvé par les « chiffres de contrôle » de 1950. Une analyse de deux articles essentiels, les tissus de coton et les chaussures, suffira.
Tissus de coton et chaussures
Le plan de 1937 prévoyait 5.100 millions de mètres de tissus de coton. Tout ce que le Kremlin est maintemant capable d'offrir (sur le papier) est un maximum de 4.686 millions de mètres dans cinq ans. Voici la répartition officielle pour les diverses Républiques soviétiques : Chiffres de contrôle de la production de coton en 1950 (en millions de mètres)
République fédérative soviétique Russe
.....
République fédérative sovietique Usbek ............
République fédérative soviétique Kazak ............
République fédérative soviélique Azerbadjan
...•
République fédérative soviétique Latvienne
.......
République fédérative soviétique Kirghiz...
République fédérative soviétique Tajik .....
• • • •
République fédérative soviétique Arménienne
......
République fédérative soviétique Turkmène
....
République fédérative soviétique Estonienne .........
Total
• •
4.185,50
160,90
19,10
57,25
25,00
0,69
17,80
44,80
22,00
121,40
4.654,44
On observera que ce total se trouve être inférieur d'environ une trentaine de millions de mètres du « chiffre de contrôle » général. De telles fraudes secondaires ne sont pas du tout rares dans le système généralement falsifié des stalistiques staliniennes. On notera également qu'on a omis de la liste six des seize Républiques fédérées (Ukraine, Russie blanche, Géorgie, Lithuanie, Moldavie et Finno-Carélie). La production dans ces régions est si insignifiante que les auteurs du plan qui inserivent soigneusement la production infinitésimale projetée des Kirghizes, ne se donne même pas le soin de la spécifier.
En ce qui concerne les chaussures, les statisticiens du Kremlin ont même été encore plus négligents. La ditférence entre les « chiffres de contrôle » de 1950 de 240 millions de paires et la répartition de la production par république s'élève à environ 50 millions de paires, soit 20 %. Voici la répartition :
CHAUSSURES Chiffres de contrôle de 1950 (en millions de paires) République socialiste soviétique fédérative de Russie.. 156,30 République socialiste soviétique fédérative de Uzbek... 6,15 République socialiste soviétique fédérative de Kazak... 6,80 République socialiste soviétique fédérative de Géorgie.. 9,50 République socialiste soviétique fédérative d'Azerbadjan 5,15 République socialiste soviétique fédérative de Moldavie 1,45 République socialiste soviétique fédérative de Lettonie 1,66 République socialiste soviétique fédérative de Kirghiz.. 0,92 République socialiste soviétique fédérative de Tajik.... 1,37 République socialiste soviétique fédérative d'Arménie.. 2,55 République socialiste soviétique fédérative de Turkmène 1,47
Total. 193,32
De ce total, seule la production pour la République russe est désignée comme chaussure de cuir, soit 156 millions de paires. Le plan de 1937 prévoyait 180 millions de paires de chaussures de cuir. Les masses soviétiques ont à attendre eing années rien que pour avoir la possibilité d'obtenir moins d'une paire de chaussures par tête et par an.
En somme, les chiffres pour les tissus de coton, ainsi que pour les tissus de laine, et autres produits de consommation sont inférieurs aux chilires correspondants non seulepour le second plan quinquennal, Sans troisième aucun doute le Kremlin vise à obtenir des quantités supp émentaires de moyens de consommation de la zone qu'il occupe. Mais les demandes et les besoins pour restaurer l'industrie soviétique sont si immenses et les buts envisagés si bas par comparaison — ue la reansation meme du plan ains ue lorganisation des relations commerciales avec les régions occupées sont nettement mises en doute.
La loi du quatrième plan quinquennal déclare que « le nombre des ouvriers manuels et intellectuels engagés dans les industries nationales de T'U.R.S.S. en 1950 est prévu à 33 millions 500.000 personnes ». Un chiffre officiel antérieur de la force de travail, celui de 1938, au début du troisième plan quinquennal, était de 27.800.000 Ainsi, selon la comptabilité du Kremlin lui-même, il faudra un supplément de 5.700.000 ouvriers pour maintenir la production aux mêmes niveaux ou même à des niveaux inférieurs à ceux obtenus avant la guerre avec une force moindre.
Comment expliquer cela ? Premièrement, il est reconnu officiellement qu'il s'est produit une grande baisse dans la productivite du travail. Cette baisse affecte à la fois l'industrie lourde et l'industrie légère. Il est tout à fait courant de trouver dans la presse de Moscou des déclarations telles que celle-ci prise dans un éditorial de la Pravda (31 mai) :
Les travailleurs dans l'industrie lé -gère font face à des difficultés gi gantesques afin datteindre la productivité d'avant-guerre et rétablir le réassortiment d'avant-guerre des produits (souligné par nous).
Il est impossible de déterminer l'étendue complète de ce déclin, car c'est un des secrets les plus soigneusement gardés au Kremlin.
Deuxièmement, le programme du quatrième plan quinquennal pour l'industrie lourde comporte une concentration beaucoup plus grande que dans les deux plans précédents sur la mécanique, avec insistance particulière sur l'aecroissement de la produetion de machines-oulils et d'équipement de base. lei encore on voit clairement combien l'industrie soviétique a été terriblement ravagée par ont 1e d Des entreprises immenses été détruiles et Tusure générale de l'industrie fut si énorme que des millions et des millions d'ouvriers soviétiques sont une fois de plus forcés de reconstruire une grande partie de léquipement en capital qu'ils avaient construit antérieurement au prix de sacrifices inouis.
Un fait d'une importance également grande est que la bureaucratie n'a pas d'espoir d'obtenir cet afflux de main-d'œuvre dans l'industrie par les canaux normaux, en attirant dans les villes un nombre croissant de paysans au moyen de meilleures conditions de travail et de standards de vie plus élevés dans l'industrie que dans l'agriculture.
Par exemple, le 20 avril, La Pravda rapporle que les usines de textile dans la ville d'Ivanovo souffraient du manque de main-d'œuvre; les méliers ne fonctionnaient pas; la direction ne pouvait obtenir d'aide. Voici le commentaire de la Pravda:
Ce qui est particulièrement en cause, cest la question d'organiser une école du type FZO allachée u Pusine. A son défaut, l'usine ne sera pas capable de renouveler ses cadres d'ouvriers qualifiés (souligné par nous).
Les «élèves » qui vont à de lelles « écoles FZO » sonl des filles et des garçons, de 14 ans et au-dessus, conserits pour le travail des enfants. Selon les chiffres officiels (Pranda, 5 juillet) ces enfants fourniront dans la période prochaine la force de travail suivante: Ouvriers métallurgistes .: 1.860.000 Mines (charbon et minerai) 545.000 Métallurgie .. 150.000 Transport 500.000 Construction 1.285.000
Total 4.340.000
Cette main-d'œuvre enfantine est à présent enrégimentée au laux d'environ 500.000 par an. En 1950 le laux
ATIONALE sera élevé à 1.200.000 par an. soit virLuellement la force additionnelle requise. Cel aspeet du plan est considéré avec tant d'importance que lon a établi de façon permanente un minigère spécial, le Ministère des réserves du travail.
Croissance de la bureaucratie
Le problème de la main-d'œuvre en Union Soviétique fut rendu aigu tant dans l'industrie que dans l'agriculture par le declin de la productivite du travail et par le nombre enorme des victimes de guerre civiles et militaires. Il fut en outre aggravé par un autre facteur que l'on vient juste de « découvrir » dans la presse officielle russe. Le voici : la vie économique fléchit sous l'expansion pendant la guerre - et jusque-la encore inconnue de la bureaucratie. Celle-ci a non seulement énormément accru ses • privipouvoir, mais elle s'est lèges et son immensément accrue en nombre. En plus de l'énorme nouvelle caste miliLaire, il va un appareil de police considérablement élargi, en partienlier la police secrète ou Guépéou dont les troupes spécialement instruites (et très privilégiéns), ont élé mullipliées par six, passant de 250.000 a environ 1.500.000. Parallèlement à cet appareil gonflé de répression, il y a les hordes d' « administrateurs » et de « techniciens » dans les étals-majors civils.
L'énorme croissance du temps de guerre de la bureaucralie se •reflète dans l'accroissement des effectifs . du parti russe qui passent de 1,4 million dans les jours d'avant-guerre à plus de 5 millions. Elle trouve également son expression dans une proportion plus élevée de fonctionnaires par rapport aux ouvriers. Ainsi une proporlion d'un « administrateur » pour cing ou six ouvriers n'est pas du tout rare. La proportion d'avant-guerre était légèrément inférieure à 1/10. Mais ceci était considéré comme trop élevé à l'époque. Dans les derniers mois, la Prarda a cité des cas de proporlion égale à 1/3. Et à une récente session du Soviet suprême de la République russe on exposa des conditions beaucoup plus scandaleuses. Le député N. M. Vassiliev, ministre du Contrôle étatique, cita le cas d'une savonnerie employant six ouvriers tout en maintenant un appareil administratif et technique de quinze personnes; une autre usine de quatre ouvriers avait six administrateurs. Le ministre Vassiliev ajouta alors :
On permet aux choses d'aller si loin que, pour le maintien d'un appareil administratif, certaines entreprises dépensent des sommes plusieurs fois supérieures à la valeur de leur production totale. Par exemple, le Volochayevsk promkombinat a une production valant 4.000 roubles et paye en salaires à l'appareil administratif 10.700 roubles.
Ces remarques plutôt révélatrices, selon la Pravda, exposant la « prodigalité inadmissible de certains dirigeants de l'économie, prodigalité qui s'exprime en personnel illégalement nombreux, en depenses improductives, en arrangements de toute sorte de vecherinhas (soirées) et banquets, en paiements de primes illégales ». Parmi les industries mentionnées se trouvaient le bois. les textiles, la viande et le lail. Les directeurs de cette dernière étaient accusés d'avoir gaspiilé de cette façon 45 millions de roubles dans l'année passée.
« Gaspilleurs et fraudeurs »
Ce qui précède est une partie d'une campagne nationale « exposant» les «gaspilleurs et les "fraudeurs ». Pour n'en citer que quelques-uns : dans la République Kirghize les dirigeants de cinq firmes de construction ont été accusés d'avoir gaspillé 2.664.000 roubles (Pravda, 30 mai). Dans la région d'Astrakhan on dressa des accusations de fraude de propriété de fermes collectives contre le « secrétaire-adjoint du Comité régional Korchunov, contre le secrétaire du personnel du Comité régional Permyakov; le Président du Comité exéculif régional Malyavin, et le Procureur régional Chascheschnikov » (Pravda, 4 juillel). Le trust du poisson de la Volga-Caspienne a éle accusé de frauder 130.000 quintaux de poisson « seulement pour l'année dernière » (idem). « Le comité provincial du parti n'a aueune raison quelconque d'être surpris des faits de dégénérescence morale et d'actes criminels de la part de dirigeants ouvriers dans la region de Krasnovarsk qui ont été maintenant relirés de leurs postes et déférés à la justice. Dès 1944 il avait des cas de détournement de biens de fermes collectives » (idem).
De tels cas se multiplient en progression géométrique. La Pravda à un langage de nlus en plus féroce, Par cette plus récente épuration, le Kremlin espère répéter avec succès ses exploits passés, en fournissant des
ATIONALE 13 boucs émissaires acceptables pour sa propre mauvaise gestion, en particulier pour les disettes intolérables et les épouvantables conditions de vie et de travail.
Si grave que soit la situalion dans l'industrie et dans les transports, elle est au bord de la catastrophe dans deux autres domaines, la finance et l'agriculture. Des processus - d'inflation avaient commencé même avant la guerre; mais la guerre a complètement ébranlé la structure •fiscale du pays. Ce n'est pas pour rien que les auteurs du qualrième plan quinquennal parlent en termes de « prix de 1926-1927 ». Le rouble est aujourd'hui une quantité purement imaginaire. Il faudra plusieurs années et de nombreuses convulsions avant que la devise du pays soit à nouveau stabilisée.
La situation chaotique de l'industrie soviélique en général et de son syslème fiscal en particulier est révélée de la façon la plus crue dans les chiffres généraux pour le budget du nouveau plan. Là les différences et falsifications atteignent des proportions véritablement fantastiques.
Le texte de la loi du plan affirme que le « volume total de la production de l'U.R.S.S. dans son entier en 1950 → s'élêvera à « 205 milliards de roubles (en prix de 1926-27) ». Ceci représenterait, parait-il, « un aceroissement de production industrielle de 48 % compare à l'année d'avantguerre 1940 ».
Les auteurs du plan projettent en outre un revena annuel de « 177 milliards de roubles » qui représente, parait-il, un accroissement de « 30 % au-dessus du niveau d'avan!-guerre ».
Sur la base de ces « estimations », des gens non habitués aux méthodes statistiques staliniennes en sont venus à la conclusion que l'Union soviétique est sur le point non seulement de rétablir ses niveaux d'avant-guerre, mais de les dépasser rapidement. Comment le revenu national pourrait-il étre augmenté de 51,5 milliards de roubles par rapport à 1940, lorsque le revenu national était porté 125,5 milliards de roubles sur la base de niveaux de production inféreurs?
Les jongleurs du Kremlin tentent de tourner cette difficulté en accomplissant des exploits à perdre le souffle dans le domaine des salaires. Ils sont très explicites quand ils demandent aux ouvriers un accroissement productivité dans l'industrie de 36 % et de 40 % dans la construc-
IV® INTERN tion " en comparaison des niveaux d'avanl-guerre ». En revanche, tout en esquivant soigneusement la question des heures de travail, des conditions, des taux de salaires, ete.... ils promettent des salaires annuels moyens de « 6.000 roubles, ce qui est considérablement au-dessus de 1940 ». Ils évaluent le total des salaires payés en 1950 à la somme formidable de 25,3 milliards de roubles. Nous voici à la première différence — une petite affaire de 51,3 milliards de roubles (une force de travail totale 35,5 millions à une moyenne de 6.000 roubles ferait un total de salaires de 201 milliards de roubles).
Mais cet accroissement inexpliqué de 25 % dans les chiffres de salaires n'épuise pas la générosité du Kremlin. Les auteurs du plan promettent que l'industrie soviélique et les instifulions d'état contribueront en plus, « dans la période 1946-50, un total de 61,6 milliards de roubles ». soit environ de 12 milliards de roubles par an pour les assurances sociales, ete... Ainsi, un total de 264,3 milliards de roubles sera payé aux ouvriers en 1950. La question s'impose littéralement au lecteur : comment une industrie, dont la produetion brute sera de 205 milliards de roubles en 1950, pourra-l-elle payer, en salaires et en assurances sociales seulement, plus de 264 milliards de roubles? Sur cette base, comment lindustrie pourrat-elle payer un profit quelconque à Télat qui dépend de ces profils comme principale source de revenu? Et d'où viendra le capital pour les réinvestissements nécessaires dans l'industrie et pour une expansion?
Le montant annuel des salaires ne colle ni avee la production brute projetée. ni avec le revenu malional estimé. Il ne concorde qu'avec le besoin urgent du Kremlin de jeter de la poudre aux veux de ses propres masses profondément mécontentes et de jeter un voile statistique sur la grave crise qui ébranle Téconomie soviétique.
La situation agraire
Dans l'agriculture, la situation peut se résumer comme suit. En 1940, les fermes collectives disposaient
523.000 tracteurs, de 182.000 moisonneuses-combinées, et d'une énorme quantile d'autre équipement. iLes pertes officielles de guerre s'établissent à 137.000 tracteurs, 49.000 com-
ATIONALE binés et plus de 5 millions de charrues, de herses et autres instruments aratoires. En outre, « les machines travaillant dans les régions de l'arrière furent usées plus rapidement en raison de l'absence de cadres insLruits et de pièces séparées » (Information Bulletin, Ambassade soviélique aux Etats-Unis, 16 mai).
L'ampleur de la disette en « cadres instruits » peut être mesurée par le fait que la loi du quatrième plan propose (en face de la disette de maind'œuvre aiguë existante) de fournir à l'agriculture 2.300.000 opérateurs de tracteurs et de combinés el « autres ouvriers qualifiés ».
La récolte sourante commença tot en juillet. Les récoltes avaient antérieurement souffert de la sécheresse. Mais les machines et instruments disponibles sont toujours non réparés ou immobilisés par manque de combustible. Ainsi dans la province de Poltava, quoique la moisson ait déjà été commencée, 40 % des combinés ne sont pas encore réparés. Dans les régions de Krasnodansk et de Stravropol, beaucoup de machines « sont encore à l'atelier de réparation, bien que les entreprises colleclives aient commencé la moisson quelques jours auparavant ». Dans les provinces de Saratov et de Koubuyshev, « la moitié des combinés doit encore etre réparée ». La Pravda du 6 juillet, qui relate tout cela, avertit :
Un autre délai dans la réparation des combinés peut conduire à de grates résultats.
Autrement dit, les récoltes, déja fortement réduites, peuvent être perdues par des échees dans la moisson.
Mais la Prarda même n'a que peu d'illusions au sujet d'une amélioration en temps opportun dans la situation, car léditorial du même numéro exige J'emploi de « toules les machines ordinaires pour la moisson et de tout Téquipement manuel ».
Il ne faut pas oublier, poursuit léditorial, que dans de nombreuses régions, le gros des blés est moissonné avec des faux et des faucilles. Pour celle raison, la préparation de simples moissonneuses est une tâche de non moindre importance que la réparation de combinés.
Mais il se trouve qu'il y a également une disette grave de ces « simples machines ».
IV INTER Néo-bourgeoisie rurale
Mais il y a même une menace plus sérieuse au système des fermes collectivea et, par conséquent, à la fourniture de blé à la population urbaine. Le recul de la mécanisation, le manque de main-d'œuvre, la rareté des produits manufacturés ont considérablement renforcé les tendances centrifuges au sein des fermes collectives. Les autorités sont inquiètes de ce que les paysans, notamment les éléments agrariens néo-bourgeois (les « fermiers collectifs millionnaires ») conservent le blé. Les colonnes de la presse moscovite sont remplies d'avertissement sur avertissement que la tenue el que « la garde la plus stricte stricte complabilité établie sur le blé des fermes colleetives à travers toutes les étapes de la moisson, tout le long des routes, depuis les champs jusqu'aux granges d'Etat, aux coffres des fermes collectives (Pravda, 6 juillet). Le même numéro relate que dans deux régions (Dnepopetrov et Krasnodarsk), les livraisons de blé furent refusées aux granges d'Etat et avertit sinistrement :
On ne peut considérer ces faits autrement que comme des pratiques antisoviétiques dont le but est de ruiner les livraisons de graines.
Deg conditions critiques semblables dominent l'élevage du bétail. Le cheptel soviétique ne se releva jamais complètement des excès de la « collectivisation à 100 % » provoquée par Staline (laquelle mena à une destruction massive du bétail par les sans) et il fut en oulre appauvri par la guerre. Une comparaison des chiffres pour 1929, pour l'année 1945 ef, les objectifs prévus de 1950 du quatrième plan quinquennal révèle la siluation grave dans ce secteur :
(en millions)
NATIONALE 15 région de Buriat-Mongolie, une des plus importantes régions d'élevage. En outre, on cite de nombreux cas de grandes différences entre les chiffres officiels et le nombre réel d'animaux sur les fermes collectives. « Où est la garantie que des conditions semblables n'existent pas dans d'autres régions ? » demande la Pravda.
Les mêmes forces qui sapent les livraisons de blés se manifestent également dans l'élevage du bélail. Ceci est prouvé par le rapport suivant de la région de l'Altaï, une des plus grandes régions d'élevage du pays :
Ici, lélevage est affermé à divers organismes agricoles. D'autres faits le confirment également: La production de tait se développe médiocrement dans la région; un certain nombre de fermes collectives permettent un grand déclin du bétail et laliénation des veaux (Pravda, 5 juillet).
Les paysans refusent de ramasser le foin. Une pratique courante dans les fermes est de vendre le foin qui . est ramassé par des étrangers, dans la plupart des cas par les gros bonnets locaux. Que font les fermiers collectifs pendant ce temps? La réponse est fournie par un rapport de la région de Vorochilovsk :
Nombre d'entre eux sont occupés sur leurs propres parcelles (privées) de terre. Ils ont préparé depuis longtemps le foin pour leur propre bétail. D'autres fermiers collectifs dépensent leur temps sur les marchés de Stravopolsk (Pravda, 6 juillel).
Le rapport conclut par ce commentaire édifiant : • Il est triste à dire que l'on peut observer des choses semblables non seulement dans la région de Vorochilovsk, mais ailleurs également.
Pour y remédier, le Kremlin a pris un décret spécial offrant des encouragements spéciaux pour la récolte du foin. En plus de sa paye régulière, chaque paysan recevra 10 % de ce qu'il récoltera. Pour chaque hectare au-dessus de 40, il recevra en supplément 20 kilos de foin ou, s'il préfère, des quantités équivalentes en pommes de terre et en légumes. Mais jusqu'à présent, il n'y a pas eu d'amélioration sensible. Il est encore beaucoup plus profitable pour le paysan de s'oceuper de sa propre terre ou de son bétail ou de « dépenser son temps » sur les marchés. Les plus grandes difficultés sont dans l'avenir et non dans
Che-
Bêles
Années à cornes
YOUX
1929
34,6
67.1
1945
10,5
1950
15,3
65,3
Chevr*s
Porcs et mout.
147,0
20,4
69,4
10,4
121,5
31,2
Pendant que le Kremlin brosse un tableau pas trop encourageant de l'avenir, le bétail meurt par manque d'alimentation ou est abattu pour la viande. Telle est la situation relatée dans la Pravda du 15 juin pour la
IV INTERN le passé. La Pravda reconnait tout à fait franchement, dans son éditorial du 5 juillet, que la crise atteindra son point culminant vers la dernière partie de cette année. Elle dit :
Voici les mois décisifs de lutte pour le plan. De cette lutte, dépend le succès pour toule l'année et par conséquent le succès de tout le plan quinquennal.
Ainsi l'oligarchie du Kremlin, malgré sa politique de pillage et de
ATIONALE rapine en Europe et en Asie, se trouve à nouveau aux prises avec une grande crise dans tous les domaines de l'économie soviétique. Le lancement d'une épuration de masse simultanément au lancement du nouveau plan est un rappel sinistre que l'économie soviétique, sous la direction de Staline, est condamnée à un état permanent de convulsions et de crises. Quoi qu'elle fasse, la clique du Kremlin ne peut atteindre la stabilité. Son régime reste auasi ébranlé, ses cereles dirigeants aussi apeurés que dans les jours les plus critiques de 1929.