Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › numéro d’avril-mai

Démocratie ou bonapartisme en Europe ? (suite)

P. F. · Quatrième Internationale, numéro d’avril-mai · avril-mai 1946 · p. 51-55 · 3 770 mots

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par P. F.

II

Si l'on étudie les relations de classe en France, le caractère bonapartiste du gouvernement de Gaulle apparait avec la plus grande netteté, depuis le jour de la « libération » jusqu'aux élections du 21 octobre 1945 et aux conditions créées par celles-ci.

La libération de Paris fut effectuée sous la direction du Comité National de la Résistance, dont la base de masse était constituée par les organisations ouvrières (C. G. T., P. C., P. S.) et les milices composées en grande partie de travailleurs membres de ces organisations. Le C. N. R., et plus particulièrement les organisations ouvrdères auraient pu à ce moment s'ériger en pouvoir, en s'appuyant sur les milices et les comités locaux de résistance, ces derniers représentant d'une façon bureaucratique, et non démocratique, le prolétariat et les masses exploitées en général. A cette époque, de Gaulle n'avait personnellement que très peu de forces réelles et ne pouvait s'opposer au C. N. R. Quant à la réaction et aux anciennes forces capitalistes, elles se trouvaient complètement démoralisées el désorganisées et se terraient. Pour sauver le régime capitaliste ainsi mis à nu, il fallait tout d'abord trouver quelque chose pour le recouvrir et le camoufler aux yeux des masses. On employa à cet effet l'uniforme d'un général résistant et on hissa celui-ci comme le représentant de la nation, au-dessus des classes, des partis et des groupements. A bien des égards, cette opération ressembla à ce qui se passa en février 1917, quand les conciliateurs du Soviet de Pétrograd cédèrent, sans coup férir, le pouvoir à un gouvernement provisoire sans base réelle.

Il va sans dire que le bonapartisme ainsi créé n'a nullement l'intention de mener une existence trop précaire. Il cherche à se créer une base en même temps qu'à s'assurer la complicité des dirigeants des formations politiques et autres qui, dans la période donnée, canalisent les forces de classe entre lesquelles il tente de se maintenir.

De Gaulle devait tout d'abord obtenir des dirigeants des partis qui encadrent la classe ouvrière une collaboration pour réaliser la dissolution des milices, la soumission des comités locaux de résistance aux organismes de l'ancien Etat bourgeois, ainsi qu'une unification de toutes les forces armées sous le contrôle du gouvernement artificiellement cree par ces dirigeants eux-memes. Cette opération exigea, malgré lappui des chefs traitres, quelques mois pour être parachevée.

Tout gouvernement bonapartiste en France a tendu à se créer une base dans la paysannerie; l'armée ayant été pendant très longtemps une sorte de protecteur de la paysannerie moyenne (Voir « Le 18 Brumaire », notamment le passage où Marx écrit: « L'uniforme était l'habit de gala du paysan ›). En la circonstance, de Gaulle resta fidèle à la tradition bonapartiste. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, alors que le pays souffre du manque de maind'œuvre et qu'on doit recourir à l'emploi de prisonniers de guerre pour des tâches d'ouvriers qualifiés, dans les mines notamment, il prétend maintenir une armée d'un million d'hommes, soit des effectifs supérieurs a ceux que la France avait avant les années de réarmement et de préparation directe à la guerre. A la paysannerie, des promesses ont été faites, des hausses de prix accordées, etc.... sans beaucoup de résultats d'ailleurs, étant donné que les paysans ont besoin de main-d'œuvre, de matériel, de bétail, de semences, de produits fabriqués, que tout cela manque et que les profits qu'ils peuvent faire sur le marché noir sont inutilisables pour eux.

Les élections qui viennent d'avoir lieu sont un des plus éclatants témoignages du caractère bonapartiste du régime. Des élections, une constituante, un parlement, un gouvernement responsable devant une assemblée élue, autant de choses désagréables pour le général. Il ne pouvait mettre tout cela au rancart. Ce qui l'intéressait par-dessus tout, c'était de disposer d'un pouvoir stable qui ne soit pas à la merci d'une assemblée. Voyez, dit-il, l'histoire de la III' République avec ses chutes cascadantes de ministères. Aussi décida-t-il que se tiendraient en même temps des élections démocratiques pour nommer une assemblée sur la base de programmes et de partis, et un referendum à caractère plébiscitaire destiné à priver l'assemblée élue du maximum de droits et à confier, par contre, le maximum de pouvoirs entre ses propres mains, A l'annonce de ce referendum, nombre de politiciens démocrates de France crièrent au bonapartisme. Ce n'est certainement pas la connaissance de la littérature marxiste sur cette question, mais tout simplement une connaissance élémentaire de l'histoire de leur pays qui les porta à de telles déclarations.

Depuis longtemps, la bourgeoisie française a cherché à résoudre un problème que les années ont rendu aussi insoluble que la quadrature du cercle. Elle voulait un « état fort », un peu pour assurer la défense de ses frontières, beaucoup pour mater l'ennemi intérieur, la classe ouvrière ; mais elle ne voulait tout de même pas que son état devienne trop fort, car chaque fois qu'elle l'a laissé se fortifier, son épiderme s'est rapidement trouvé en contact avec la botte de généraux qui, pour être certains que l'état' ne se trouverait plus perturbé par des conflits politiques, se montraient désireux de transformer tout le pays en une caserne et de priver tout le monde, y compris les bourgeois euxmêmes, de droits politiques. C'est la raison essentielle pour laquelle même les plus réactionnaires et les plus personnellement autoritaires des politiciens démocrates de la III République, notamment Clemenceau et Poincaré, opposèrent et combattirent vigoureusement l'immixtion de généraux dans la politique. Mais ça, c'est de l'histoire déjà ancienne.

Aux élections du 21 octobre, la fin du régime démocratique s'exprima sans conteste par l'effondrement sans gloire du parti radical, la principale formation politique de la III République, qui domina celle-ci et en vécut de toutes les façons possibles et imaginables. Dans

« Où va la France ? ». Trotsky montra entre autre que la politique du Front populaire, l'alliance des organisations

ATIONALE ouvrières avec le parti radical, allait en sens directement opposé au développement de la situation, c'est-a-dire à la décomposition de la démocratie bourgeoise et de son principal parti, celui des radicaux.

Mais les votes ont créé une situation où le bonapartisme crève littéralement les yeux. Le double vote du 21 octobre — l'élection démocratique et le plébiscite — a abouti à la situation la plus souhaitable pour un général de coup d'Etat.

Dans le scrutin pour la Constituante, les électeurs se sont divisés à peu près également entre trois partis: le parti stalinien, suivi par la majorité du prolétariat et par une couche importante de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes ; le parti socialiste, avec une minorité du prolétariat (sans toutefois perdre son importante base ouvrière du Nord de la France) et un très grand nombre de votes petits bourgeois; enfin le Mouvement Républicain Populaire, organisé par des politiciens catholiques qui, avant la guerre, flirtèrent avec le Front populaire, et pendant la guerre participèrent à la Résistance, mais qui furent toujours de solides piliers du régime capitaliste et, en récompense, regurent le 21 octobre tous les votes des réactionnaires qui ont compris qu'ils n'avaient aucune chance sous leurs anciennes couleurs.

Le plébiscite est un tel modèle de rouerie qu'on peut affirmer sans crainte de se tromper qu'il n'a pu être conçu sous le képi d'un général. Une question directe pour ou contre de Gaulle n'aurait jamais donné le résultat voulu, car le bonapartisme actuel est trop faible pour intimider les électeurs. Il fallait done ruser. On décida de poser deux questions au lieu d'une; on songea même à un moment à en poser trois pour mieux faire les choses : A la première question, il n'y avait pas de doute que, sauf une infime nnorité de vieilles barbes, tot le monde allait répondre : oui, la III République est morte. Dire oui à la première question, c'était entraîner beaucoup à dire oui à la seconde question ; il est d'ailleurs plus facile de dire oui que non, même dans un referendum ; il suffisait de rédiger cette seconde question en termes alambiqués pour achever de semer la confusion. Et le résultat fut une majorité d'environ 60 % des voix pour de Gaulle qui, de ce fait, recevra de la nouvelle assemblée le poste de chef du gouvernement.

Que va-t-il advenir ? De Gaulle, se sentant fort de 13 millions de voix, n'a à partager son opinion avec personne.

IV° INTERN En face de lui se trouve une assemblée dans laquelle trois partis de force numérique sensiblement égale, avec la perspective de nouvelles élections dans neuf mois, se manœuvreront les uns les autres. L'assemblée et aussi le ministère, où les représentants de ces partis se retrouveront, devront se soumettre à l'arbitrage et à la volonté du général de Gaulle. Ce qui ressemble au parlementarisme et à la démocratie va se discréditer dans des querelles et l'impuissance; mais il y aura un général pour remettre de l'ordre!

Au moins pour l'avenir le plus immédiat, le gouvernement français comprendra des représentants des trois partis. Le parti socialiste, qui ne peut faire du bonapartisme se trouve, dans la situation la plus difficile. Il ne veut évidemment pas constituer un gouvernement avec les stalinistes seuls (Ceux-ci en ont bien indiqué la possibilité, au lendemain des élections, parce qu'ils étaient sûrs que les socialistes ne la prendraient pas en considération, mais ils se sont gardé d'insister trop fort et ne feront rien pour la réaliser). Le parti socialiste ne peut pas non plus, dans les conditions présentes, faire un ministère avec le M. R. P. en laissant les stalinistes dans l'opposition (1). Quant à de Gaule, il est évident qu'il a tout intérêt à faire du ministère un foyer d'intrigues et de disputes en y introduisant des membres des trois partis, ce qui contribuera à les discréditer et renforcera sa position personnelle. Il est bien possible, les stalinistes ne voulant pas mener une politique trop « révolutionnaire » et le M. R. P. ne pouvant pas adopter trop tôt une attitude franchement réactionnaire, que la crise ne s'ouvre pas dès les premiers jours. Mais ce ne sont pas les désirs des politiciens - avec ou sans uniforme - qui règleront le développement des événements. Les conflits de classe ne manqueront pas de poser rapidement les problèmes polltiques sur le tranchant du couteau.

() Avant les élections, Léon Blum qui ne pouvait manquer de voir le danger bonapartiste, s'efforça à son habitude de l'exorciser par des sophismes 11 affirma tour d'abord qu'un référendum n'est pas nécessairement un plébiscite, ce qui est vral: Il ajouta que le référendum du unte ce qui était faux, car son objet etait pan 21 octobre n'en seralt pas un, ce qui était faux, car son objet étalt un confiance personnelle très larges prérogatives à de Gaulle. Enfin Blum, tenant compte que la Constituante élue attmit formellement le droit de changer, dans des conditions très difficiles, le chef du gouvernement, estima que lui devait rester pour cela à la disposition de cette assemblée, ne se présenta pas plus que de Gaulle au surfrage des électeurs, et tenta dans une certaine mesure de se tenir au-dessus des partis, y compris de son propre partl.

LIBERTES ET REVENDICATIONS

DEMOCRATIQUES ET BONAPARTISME

L'importance d'une correcte définition des gouvernements européens dépasse le domaine de la théorie. Ce que Trotsky écrivait en 1932 au sujet du bonapartisme en Allemagne conserve toute sa valeur mutatis mutandis pour le bonapartisme de 1945.

« Si nous avons exigé avec insistance qu'une distinction , sort faite entre fascisme et bonapartisme, ce ne fut nullement par pédantisme théorique. Les noms sont employés pour différencier les catégories ; en polalique, les catégories à leur tour servent à distinguer entre les forces reelles. L'écrasement du fascisme ne laisserait aucune place pour le bonapartisme el, on peut l'espérer, signafierail (untroduction drrecte à la révolution sociale.

« Mais : le prolétariat n'est pas armé pour la révolution. Les rapports réciproques entre la social-démocratie et le gouvernement bonapartiste d'une part, et entre le bonapartisme et le fascisme, d'autre part -bien qu'ils ne décident pas les questions fondamentales - déterminent par quels chemins et avec quel rythme sera préparée la lutte entre le prolétariat et contre-révolution fasciste. » (« La Seule Voie »).

Il ne faut pas plus confondre le bonapartisme « de droite » avec le fascisme que le bonapartisme « de gaucha » avec la démocratie. Nous avons vu que le bonapartisme prend ces formes très différentes suivant les conditions dans lesquelles se trouvent les deux camps mortellement opposés; nous constatons aussi que l'existence de libertés démocratiques, même de très larges libertés démocratiques, ne suffit pas pour fatre d'un régime un régime démocratique. Les bonapartismes à la Kérensky, Front populaire.., sont même notoires par un débordement de llbertés démocratiques jusqu'au point où la société capitaliste risque d'en perdre son éguilibre et de chavirer. Les libertés démocratiques ne proviennent pas, comme dans un régime qu'on peut correctement qualifier de démocratique, de l'existence d'une marge de réformes du capitalisme, mais tout au contraire d'une situation de crise algie résultant de l'absence de toute marge de réformes.

Précisément parce que nous n'avons généralement pas en Europe à l'heure présente de régime démocratique, parce qu'il n'y a littéralement pas place pour eux et que l'extension des libertés démocratiques ne peut que miner les ré- gimes bonapartistes, nous mettons en avant les revendications démocratiques les plus extrêmes, en liaison bien entendu avec les revendications transitoires préparant la dualité de pouvoir.

La résolution de la récente conférence nationale de la section anglaise de la Quatrième Internationale qui, hélas, ignore de façon générale le bonapartisme pour l'Europe et emploie l'expression sans contenu de « démocratie contre-révolutionnaire » pour les gouvernements européens, contient par contre un assez bon exemple pour le futur développement des événements en Europe, celui de l'Espagne dans la période qui va de la chute de Primo de Rivera jusqu'a la guerre civile contre le fascisme de Franco. Dans toute cette période de la République espagnole, il n'y eut pas de régime démocratique à proprement parler. Le bonapartisme, comme cela sera vraisemblablement le cas dans toute l'Europe, se traduisit par une série de convulsions épileptiques, de grands balancements à droite et à gauche. Le même phénomène se produisit également en France depuis 1934: 1934, coup de force réactionnaire ; 1936, grève générale et occupation des usines; 1940, coup d'Etat de Bordeaux; 1944, soulèvement contre le régime Pétain. Ces grands soubresauts se poursuivront, accompagnés d'une division plus grande de la nation ainsi qu'une clarification politique de part et d'autre en vue d'une lutte décisive (1).

(1) Puisque nous mentionnons ici la résolution des camarades anglais, notons qu'elle qualifle le nouveau gouvernement travalllate de & kerenskysme ». Le bonapartisme qu'ils ignoraient a trouvé le moven de se faufiler dans leur document sous un nom bien particulier. Mais nous ne pensons pas que le prese a présent gouvernement Attlee soit un la Kerensky. Incontestablement la venue au pouvoir de ce gouvernement, c'est-à-dire d'une formation qui resur la classe ouvrière mais veut Maisser que, au moment pose ntacts la City et le capitalisme britannioù ce dernier n'a remporté une victoire qu'au la Dégringolade de Pimpés -de même, accélérera rialisme britannique. plus vieille démocraties par les élections, abouti à un cul-de-sac. Mais le terme « kenrenkysme » n'est pas approprié, car il suppose déjà accompli le passage de la démocratie à cette forme de bonapartisme; au contraire, cest dans l'avenir, probablement très proche, que ce passage s'opérera et les travallleurs anglais et leurs organisations auront à faire face alors à une importante crise. En

Angleterre on peut seulement observer des linéaments du bonapartisme. Par exemple le gouvernement travailliste, sous la pression du capital et encouragé par l'appareil administratif dont on n'a pas dérangé ttn cheveu, est enclin à jour un rôle d'arbitre audessus des partis, tandis qu'une partie du troupe parlementaire travallliste s'efforce de continuer à représenter d'une façon réformiste et parlementaire les masses ouvrières qui Pont élu. qul tontel.

MOTS D'ORDRE DEMOCRATIQUES

ET CHARLATANISME DEMOCRATIQUE

L'emploi des mots d'ordre démocratiques — combinés aux mots d'ordre transitoires — se justifie plus précisément parce que les possibilités de régime démocratique sont inexistantes, parce que le bonapartisme actuel est tout a fait instable et que cette lutte pour les revendications démocratiques les plus extrêmes ne peut qu'achever son existence. Mais encore faut-il s'entendre sur les mots d'ordre démocratiques que nous faisons nôtres et aussi ne pas qualifier de démocratiques des mots d'ordre qui ne le sont pas.

Rappelons seulement en passant que les partisans des « trois thèses » proposaient sérieusement de faire de la lutte pour la liberté de religion — un mot d'ordre démocratique, incontestablement - un point des plus essentiels de la lutte conre le fascisme. Pour qui n'a pas perdu complètement l'usage de ses facultés au cours de ces terribles années de réaction que nous avons traversées, il est clair qu'un tel mot d'ordre démocratique n'a rien à faire chez nous ; il est au contraire de plus en plus évident que ce mot d'ordre est aujourd'hui l'apanage de toute une partie de la réaction qui n'ose pas montrer son vrai visage.

Mais une grosse erreur, une erreur très dangereuse même, a été commise en qualifiant de démocratique et en proposant à nos organisations le mot d'ordre de « la république » (Cf article du camarade Loris au sujet de l'Italie). Nous sommes tout à fait en faveur du mot d'ordre « à bas la monarchie » en Italie, en Grèce, et pour tous les pays où subsiste cette institution héritée du féodalisme. Nous sommes non moins en faveur du mot d'ordre de l'assemblée unique, contre le Sénat, la Chambre des Lords, ete... Mais entre ces mots d'erdre et « la république » il y a un fossé profond que nous ne pouvons franchir. Dans un cas, nous nous efforçons de diriger la lutte des masses contre des institutions de caractère profondément réactionnaire qui limitent, même en régime capitaliste, les possibilités d'expression démocratique des masses et qui, dans les moments de crise, deviennent quasi-automatiquement les centres ralliement des forces de la contre-révolution. Dans l'autre cas, nous avancerions un mot d'ordre qui, si nous faisions la faute de l'adopter, ferait de nous les promoteurs d'une forme d'état complètement vague. « La république » ? Ce mot d'ordre ne concerne pas un objectif partiel, mais met en avant substance

IV° INTERN la question même de l'Etat. Quelle république pouvons-nous préconiser dans l'époque actuelle ? La république des conseils d'ouvriers et de paysans seulement, et pas une république bourgeoise. Le mot d'ordre de « la république » est absolument muet sur ce point et ne peut, par sa confusion, que favoriser la classe ennemie.

Il est évident que, sans faire nôtre ce mot d'ordre, nous ne serons pas neutres dans les plébiscites qui peuvent se produire en Europe sur la question de la monarchie. Nous appellerons les ouvriers et les paysans à voter contre la monarchie, mais en spécifiant bien que nous n'avons pas le choix quant à lautre terme de l'alternative, que nous votons contre la monarchie, mais non en faveur de la république bourgeoise.

Il y a bientôt vingt ans, les socialdémocrates italiens, dans un de leurs accès d'audace théorique, avaient inscrit dans leur programme de lutte contre le fascisme le mot d'ordre de « la république démocratique des travallleurs » et, pendant un certain temps, le parti communiste italien, dans un de ses zigzags à droite, avait eu une position équivoque envers ce mot d'ordre. Lorsqu'en 1930, une partie de la direction du P.C. italien rompit avec le stalinisme, forma la Nouvelle Opposition Italienne et se tourna vers l'opposition de gauche, ce mot d'ordre fut l'objet d'une clarification dans les échanges de vues qui eurent lieu à l'époque. La vieille opposition, celle des bordiguistes, avait une attitude absolument négative sur les mots d'ordre démocratiques; il était particulièrement nécessaire que les nouveaux camarades italiens ne prennent pas en contre-partie une position qui puisse être exploitée par les bordiguistes et qui aurait été fatale dans la lutte contre le fascisme. Dans une lettre aux camarades de la N. O. I., Trotsky se prononça comme suit sur le mot d'ordre des social-démocrates italiens.

" Toutefois, tout en nous tenant à tel ou tel mot d'ordre democratique, nous devons avoir bien soin de combattre sans relâche toutes les formes de charlatanisme démocratique. La « république démocratique des travailleurs », mot d'ordre de la socialdémocratie italienne, est un cremple de ce charlatanisme de mauvaise qualité. Une république des travailleurs ne peut être qu'un état de la classe prolétarienne. La république démocratique n'est qu'une forme masquée de

ATIONALE 55 L'état bourgeois. Le mélange des deux n'est gu'une illusion petite bourgeoise des masses social-démocrates à la base (ouvriers, paysans) et une falsification impudente des sommets socialdémocrates (de tous les Turatis, Modiglianis et je ne sais qui). El, à cette occasion, je repete que si je m'oppo sais et si je m'oppose encore a la formule d'une « assemblée nationale sur la base des comités ouvriers et paysans », c'est précisément parce que cette formule se rapproche très étrortement du mot d'ordre de « la républiquedémocratique des travailleurs " avancé par les social-democrates et qu'elle pourrait être très pernicieuse pour nous dans notre lutte contre la social-démocralie. » (14 mai 1930.)

Le mot d'ordre de « la république » tout court est aussi erroné et pernicieux que celui de « la république démocratique des ouvriers », bien que, nous en sommes persuadés, peu de camarades dans notre organisation Internationale auraient à présent tendance à mélanger de la façon ci-dessus les formes de pouvoir bourgeois avec les formes de pouvoir prolétarien. Car ce ne sont pas les pensées et intentions de tel ou tel camarade qui sont en cause, mais le mot d'ordre de « la république » lui-même. Ce n'est pas un mot d'ordre démocratique, mais pour reprendre la forte expression de Trotsky, du charlatanisme démocratique.

Les principes et positions théoriques qui font partie du capital accumulé par le bolcheviks-léninistes au cours leurs années de lutte contre le stalinisme, le réformisme et toutes les variétés de centrisme dans le mouvement ouvrier et que nous avons rappelés dans cet article, sont évidemment loin d'épuiser les questions qui se posent sur la situation européenne; mais il est Indispensable de les prendre comme point de départ pour permettre à nos milltants et à nos sections de s'orienter correctement en déplt de l'énorme confusion qui sévit et qui, malheureusement, ne manquera pas de sévir pendant toute une période, jusqu'à ce que les événements et nous, en les aidant par une politique correcte, rangent consciemment une Importante fraction de la classe ouvrière sous le drapeau de la Quatrième Internationale.

Pierre FRANK.

31 octobre 1945.

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