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La revue › nouvelle série n° 8-9-10

De la guerre impérialiste à la révolution

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 8-9-10 · juin-juillet-août 1944 · p. 1-3 · 1 594 mots

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LA guerre impérialiste est entrée dans sa phase ultime depuis le débarquement anglo-américain en Normandie et l'imminence de l'effondrement militaire de l'Allemagne sous la pression de ses antagonistes.

Les craquèlements du régime nazi, par les interventions directes de la classe ouvrière et des masses petites bourgeoises contre Hitler et les dictatures militaires et policières de tous les pays curopéens qui l'ont soutenu, ont ouvert une crise révolutionnaire en Europe qui va s'approfondissant au fur et à mesure que /'Allemagne elle-même entre à son tour dans son orbite.

La crise révolutionnaire curopéenne subit une série d'oscillations, de montées et de dépressions, en dépit du fait que sa ligne générale reste ascendante.

Dès 1943, lors de l'éclatement de la crise révolutionnaire en Italie, nous avons vu que les impérialistes et les partis ouvriers traîtres ont réussi à endiguer ses premières vagues, et nous n'avons enregistré une nouvelle intervention directe de la part du prolétariat curopéen que presqu'une année plus tard, en Août 1944, en France.

Le caractère de la crise révolutionnaire. reste encore fragmentaire tant que l'Allemagne elle-même n'entre pas dans son cercle. Mais elle atteint chaque jour une profondeur plus grande qui montre qu'inévitablement la guerre impérialiste se transforme avec une rapidité accrue en guerre civile.

«La luttedes classes pendantla guerre, écrivait Zinoviev, en plein accord avec Lénine. en 1916, répondant à Kautsky qui combattait le mot d'ordre des bolcheviks de la trans/ormation de la guerre impérialiste en guerre civile, surtout pendant une guerre comme celle d'à-présent, devient NÉCESSAIREMENT une guerre civile, ELLE NE VEUT PAS DIRE AUTRE CHOSE que guerre civile. La formule "guerre civile" exprime plus exactement notre pensée que la formule "action des masses". Car elle tient compte précisément des conditions du temps de guerre, elle souligne que la lutte à entreprendre ne sera pas seulement à mener contre les gouvernements, mais aussi contre les classes de "citoyens" contre la petite minorité de ceux qui sont intéresxés à la guerre. Les "actions des masses" révolutionnaires du prolétariat pendant la guerre impérialiste mondiale ont la même valeur que la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. »

En France, — comme ce fut le cas de l'Italie, — le caractère de la crise révolutionnaire peut être défini comme suit: dans son point culminant, qui se situe entre le 20 et le 30 Août, la classe ouvrière, profitant des circonstances exceptionnelles (départ des troupes allemandes de Paris, arrivée retardée des troupes "alliées", appui favorable de la " Résistance"), s'empare d'une série d'usines importantes de la capitale, forme ses Comités et ses Milices et dépose ses cahiers de revendications. Si, sur ce plan, les ouvriers mettent en pratique les mots d'ordre de la IV. Internationale et nos camarades jouent dans les usines un rôle décisif, sur le plan de parti, notre section française reste inconnue, sinon indifférente aux masses, qui accordent toute leur confiance au parti stalinien.

Ce parti entraine une large couche ouvrière sur les barricades « contre le Boche », déviant ainsi l'activité révolutionnaire des masses de ses vrais lieur de fixation, les usines, et de ses orais buts de lutte de classe ; en même temps, cette opération e/fectuée sous le drapeau de l'unité nationale et de la « lutte contre l'envahisseur », permet dans les coulisses de l'Etat bourgeois une véritable passation des pouvoirs, sans heurts profonds et sans secousse décisive. Si, pour un moment, la rue semble appartenir aux formations populaires d'union sacrée, l'appareil d'Etat reste, en définitive, celui qui tranche et qui décide.

Le gouvernement de de Gaulle, instauré en apparence par suite d'un mouvement populaire et national, n'accède en réalité au pouvoir que grâce au fait que tout l'appareil étatique, bureaucratique et policier, voit en lui le "sauveur" attendu pour prendre la succession de Vichy sans qu'aucune fissure profonde ne se produise, à travers laquelle la classe ouvrière puisse faire irruption. Le nouveau "sauveur" se fait dès le lendemain péblisciter, non seulement grâce à une presse unie et à sa dévotion, non seulement par un appareil encore pantelant et peu assuré, mais aussi par de larges couches populaires, convaincues par les partis ouvriers que le "sauveur" apporte effectivemeut avec lui la démocratie et la liberté.

Un mois après l'instauration du nouveau gouvernement bonapartiste français, — c'està-dire d'un gouvernement dont l'appui essentiel reste l'appareil bureaucratique et policier, - les lézardes du nouvel édifice commencent à apparaitre et à s'élargir.

La classe ouvrière, qui a suivi le parti stalinien et ses mots d'ordre, s'aperçoit que la démocratie et la "légalité républicaine" sont loin d'être instaurées: en effet, la France bourgeoise et ruinée ne peut plus faire retour en arrière à la démocratie et aux réformes sociales substantielles. L'appareil de Vichy reste partout en place; la presse est muselée; les salaires ne subissent pratiquement aucune augmentation ; les néo-fascistes font leur apparition ; les partis ouvriers sont chaque jour évincés de tout poste important.

La trahison de ces partis est confusément sentie par la classe ouvrière mais aucun fait décisif (telle la crise allemande, par exemple) ne permet de tirer des conclusions immédiates de ce fait.

La désorientation gagne certaines couches ouvrières, entraînant une baisse dans la courbe de la crise ouverte le 20 Août.

Si le gouvernement a vite perdu sa popularité, si l'on s'arme dans la classe ouvrière, si on se prépare au combat sur le plan de l'usine, le recul momentané est net.

Profitant de la désorientation semée dans la classe ouvrière par les partis ouvriers d'union sacrée, l'équipe de de Gaulle donne un coup de barre à droite, rongeant les attributions de tous les organismes plus ou moins indépendants de lui (telles les formations militaires contrôlées par les staliniens, décapitation politique du Conseil de la Résistance) et renforçant sa dictature sur l'appareil.

Mais le moment politique français ne peut ¿tre situé dans son véritable cadre que si on le regarde sous le prisme des événements qui ont lieu à l'échelle de l'Europe et à l'échelle internationale.

Comme nous l'avons déjà dit, LA PLAQUE TOURNANTE DE LA CRISE RESTE L'ALLEMAGNE. Pour empêcher que la crise révolutionnaire éclate en Allemagne, ou tout au moins pour l'endiguer et la briser. les impérialismes anglais et américain essaient d'arriver à une entente directe avec la bourgeoisie allemande, afin qu'à aucun moment il ne se produise une vacance du pouvoir de l'Etat bourgeois. Dans ce sens, des compromis ont certainement été signés entre les représentants de l'impérialisme allemand et les impérialistes anglo-américains. Tel a été un des premiers objectifs de la Conférence "anglo-saxonne" de Québec. En deuxième lieu, l'Angleterre et l'Amérique s'apprêtent à établir une occupation prolongée de l'Allemagne, occupation militaire et policière totalement contre-révolutionnaire.

De son côté, ['U.R.S.S. et les partis sta liniens s'apprêtent à leur tour à participer à la curée de l'Allemagne, non seulement contre la bourgeoisie allemande, mais aussi ouvertement contre la classe ouvrière et contre la révolution prolétarienne : les projets de dépeçage de l'Allemagne, de changements de populations et de déportation massive de la classe ouvrière font de l'U.R.S.S. bureaucratisée l'artisan d'un super-Versailles, plus sanglant et plus meurtrier que celui de 1919.

Mais à partir de ce point une contradiction profonde se fait jour entre les impérialistes anglais et américains et /'U.R.S.S. AFIN DE SE PRÉPARER UN TREMPLIN ANTISOVIÉTIQUE ET AFIN DE S'ASSURER LA POSSIBILITÉ D'INTERVENIR CONTRE L'U.R.S.S., l'impérialisme américain, principalement, veut prendre à sa charge l'occupation massive de l'Allemagne et la garde du régime bourgeois ; à cet effet, il veut maintenir une Allemagne encore forte qui puisse servir en tant qu'élement d'équilibre en Europe et de pion antisoviétique.

Pour détruire un tel instrument, Staline, qui s'est détourné de la révolution prolétarienne, et qui ne peut être l'artisan d'une Allemagne soviétique, retombe par la force des choses dans la politique de dépeçage à outrance de l'Allemagne, afin qu'aucun "danger" ne subsiste à la frontière de /'U.R.S.S. Comme si le DÉPEÇAGE d'une Allemagne dans laquelle la bourgeoisie sera toujours au pouvoir représenterait autre chose qu'une garantie illusoire ! Et d'autant plus par le fait que ce seront les, armées impérialistes "alliées" qui feront la loi à la frontière de l'U.R.S.S. !

Telle est la raison pour laquelle l'U.R. S. S. et les partis staliniens déchaînent aujourd'hui la campagne chauvine dans tous les pays européens, sous le signe de la lutte pour la « destruction définitive des "boches"». Telle est aussi la raison pour laquelle, inversement, les impérialistes anglais et américains sont maintenant en train de maquignonner la "pair" avec les impérialistes allemands. Les conditions de la capitulation allemande ont probablement déjà été signées à Québec, donnant ainsi aux impérialismes anglais et américain la possibilité d'occuper sans trop de frais la place la meilleure dans le centre du continent.

Quels que soient les maquignonnages de Québec et quels que soient les effets désastreux de la vaque chauvine "antiboche", entretenue par la bureaucratie stalinienne, un fait reste certain: la crise révolutionnaire allemande ne pourra être endiguée ou jugulée ni par le barrage d'un armistice rapide et d'une occupation-éclair, ni par les rêves forcenés de déportation de la classe ouvrière.

Après dix années de dictature fasciste, malgré l'assassinat des meilleurs cadres prolétariens, la révolution allemande se frayera son chemin sur les débris du 111° Reich.

Quels que soient les débuts de la crise allemande, elle apportera à son tour un facteur nouveau qui impulsera en avant la crise révolutionnaire en Italie, dans les Balkans, en France comme dans l'U.R.S.S. même.

La guerre impérialiste va vers sa transformation en guerre civile révolutionnaire, malgré tous les barrages qu'on essaie de lui poser devant.

L'ère des révolutions est ouverte en Europe et dans le Monde.

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