Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 1

Bureaucratie soviétique et parti stalinien

Quatrième Internationale, n° 1 · juin 1942 · p. 3-4 · 2 486 mots

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L'apparition et le développement d'une bureaucratie toute puissante en U.R. 5. S. est un phénomène d'une extrême importance et, semble-t-il, en contradiction avec les prévi-ions des maitres du socialisme scientifique. Marx, Engels et Lénine, ce dernier en particulier dans L'Etat et la Révolution, avaient prévu que la dictature du prolétariat réal'serait non seulement les conditions nécessaires au dépérissement de l'Etat, mais aursi celles de la disparition de la bureaucratie. Ainsi, Lénine écrivait, à la veille de la Révolution d'Octobre: * Une fois la machine bureaucratique • de l'Etat actuel démolie, nous sommes en présence d'un • mécanisme admirablement perfectionné (Lénine a pris • ici comme * rossé du exemple l'administration des Postes), débarparasite , et que les travailleurs unis peuvent • fort bien faire fonct onner eux-mêmes en embauchant des « techniciens, des contremaitres, des comptibles et en • payant leur travail à tous, comme celui de tous les fonc•tionnaires "publics". : en général, d'un salaire ouvrier. • Voila la tâche concrète, pratique, immédi tement réali* sable à l'égard de tous les trusts, qui affranchira les tra¿ vailleurs de l'exploitation .. • (L'Etat et la Révolution). Un peu plus loin, Lénine écrivait encore: • Toute la vie • économique org niste comme la poste. les techniciens, • les surveillants, les comptables, tous les fonctionnaires re* cevant un traitement ne dépassant pas le salaire d'un * ouvrier, sous le contrôle et la direct'on du prolétariat • armé : voila notre but immédiat. Voila l'Etat, voila la • base économique qu'il nous faut. a Pour lénine, donc, l'avènement du prolétar'at au pouvoir signihait la disparition de tout parasitisme bureaucratique, de tous les privilèges dont jouissent les fonctionnaires publics • aussi, dans le même ouvrage, il écrit: • Réduisons les fonctionnaires au * rôle de simples exécutants de nos volontés, responsables, « amovibles, au rôle de "contremaitres" et de comptables • modestement rétribués, • En d'autres termes, la classe ouvrière au pouvoir devait exercer la plénitude de sa souvesii ce n'est un simple organe d'exécution. elle devait être "tout" et la bureaucratie Or, après une 'rien longue évolution, c'est exactement le contraire qui s'est produit. C'est la bureaucratie qui a exercé, et qui exerce, en U.R.S.S., le pouvoir politique, c'est elle qui jouit de privilages inouis, c'est elle qui, en tant qu'elle ne représente qu'une petite minorité usurpatrice, a fait disparaitre toute miste en ce pari unique, dictatoriale monol thrie aur démocratie soviétique, transformant ainsi le parti commule parti stalinien. Il y a là. encore une fo's, un phénomène social d'une importance extrême et qui doit nous amener à nous poser la question de savoir si, sur ce point capital, le marxisme demande à être révisé.

Pour pouvoir répondre à la question, il faut examiner la montée politique de la bureaucratie d'une façon concrète, c'est-i-dire dans son aspect historique, faute de quoi l'on risque de tomber dans la métaphysique.

La montée de la burenneratie

Au lendemain de la prise du pouvoir par les Soviets, la plupart des mesures préconisées par Lénine sont rapidement appliquées, en particulier est institué un maximum de traitement pour les fonctionnaires publics. Néanmoins, la bureaucratie se met à croitre en nombre et Lénine doit, à maintes reprises, poser le problème de la lutte contre la bureaucratie. Ainsi, dans un discours prononcé par lui, le 29 Novembre 192, il déclare que la question de la lutte contre la bureaucratie se pose 4 Moscou avec une acuité particulière, + les camarades ayant ici affaire non seulement • aux bureaucrates de la ville elle-même, mais aussi à ceux • du pays entier, par suite de la présence des institutions centrales. Il y a 200.0°0 fonctionnaires soviétiques à * Moscou...», et, après avoir indiqué que la bureaucratie de l'appareil soviétique pénètre ainsi l'appareil du Parti, Lénine ajoute : • La lutte contre ce mal peut et doit être • mise à l'ordre du jour, non sur le plan de la critique • pour la critique, mais sur celui des indications pratiques. * C'est alors qu'est développé l'Inspection Ouvrière et Paysanne qui devait permettre aux oueriers et aux paysans eux-mêmes de lutter contre le bureaucratisme. En fait, l'Inspection Ouvrière et Paysanne n'a rien donné, en raison, comme le relevait Lénine lui-même, de la situation économique des ouvriers et des paysans, situation économique déterminée par le faible développement technique et la faible productivité du travail en Russie. lutte contre la bureaucratie n'est pas revenue au prolétariat et aux paysans pauvres, comme il avait été prévu, mais au Parti lui-même. Trotsky écrit à ce sujet : * Dans les pre• miers temps du régime soviétique, le Parti servit de con- tre-poids à la bureaucratie. Elle administrait lEts

Parti la contralait. Veillant avec zèle à ce oue l'inégalit a ne passât pas les limites du nécessaire, le Parti était tou• iours en lutte ouverte ou voilée avec la bureaucratie. » (La Révolution trahie, p. 313

Il y avait là une situation malsaine, car le Parti luimême comprend sa Lureaucratie, et celle-ci tend spontanément à se confondre avec celle de l'administration publique", "S'il était logique que le Parti luttat contre la bureaucrate, le röle décisif dans cette lutte aurait dû revenir au prolétariat ; c'est le fait que le prolétariat n'a pas rempli cette tâche qui demande à être expliquée.

Les facteurs objectifs

Tout d'abord, a joué un facteur historique, comme le relève encore Trotsky : • La Lureaucratie soviétique s'est • Élevée au-dessus d'une classe qui sortait à peine de la • misère et des ténèbres et n'avait pas de traditions de « commandement et de domination. » (même ouvrage p. 281). La classe ouvrière russe n'est pas passée par la longue école de la "démocratie " bourgeoise ; elle n'avait pas de traditions de liberté de discussion. La bureaucratie pouvait assez facilement s'imposer & elle

Mais ceci n'surait pas encore été décisif, si n'avait pas joué un autre f cteur, dont nous avons déjà dit un mot, à savoir : la situation économique des ouvriers et des pay30ns. C'est parce que le niveau de vie du prolétariat russe était extrêmement bas : c'est parce que la journée de travail, en dépit de la socialisation des moyens de production, devait rester presque aussi longue qu'avant (afin que soient couverts les besoins élémentaires des masses, ainsi que ceux de l'industrialisation et de la défense) que la classe ouvrière n'a pas eu la possibilité de s'occuper ell--même di na pas etion économique et administrative, qu chle na pas eu la possibilité de surveiller elle-même et constamment les bure ucrates et que ceux-ci ont pris de plus en plus d'indépendance.

D'une facon plus précise, l'on peut dire que le dévelop pement de la bureaucratie est lié au faible développement de la production en Russie, faible développement qui a rendu nécenaire, de la part des ouvriers, un travail acharné, les détournant ainsi, dans une large mesure, de leure tâches politiques. Ce phénomène est la conséquence du fait que la révolution prolétarienne a éclaté d'aberd dans un des paya économiquement les plus airiérés d'Europe. C'est ce retard économique, cette faible productivité du travail qui a engendré une tendance constante en U.R.S.S. à la reconstitution d'une classe d'exploiteurs, tendance freinée par l'existence de la propriété collective, mais qui a quand même dooné naissance à cette couche prioilégiée qu'est la bureaucratie. Il est bon de se rappeler ici ce qu'Engels écrivait dans " L'Anti-Duhring : « La division de la so• ciété en une classe exploitrice et une classe exploitée, en « une classe régnante et une classe opprimée, a été la con• séquence nécessaire du faible développement de la pro• duction dans le passé. Tant que le travail total de la so* ciété ne fournit qu'un rendement de tês peu supérieur * au strict nécersaire pour assurer l'existence de tous, tant « que le travail réclame par conséquent tout ou presque • tont le temps de la grande majorité des membres de la • société. celle-ci se divise nécessairement en classes. A • côté de cette grande majorité exclusivement vouée à la * corvée du travail, se constitue une classe libérée du tra* vail directement productif et qui se charge des affaires « communes de la société : direction du travail, gouverne. « ment, justice, seiences, arts, etc... » (tome III, p. 48-49).

C'est parce que (la révolution, russe restant isolée) Texistence d'une couche spécialisée" dans le maniement des affaires publiques" a été, dans une certaine mesure, nécessaire, que la bureaucratie s'est ainsi développée et affermie. Elle s'est, en outre, étendue quantitativement, en raison du faible niveau culturel de la bureaucratie elle-même, de l'incabacité des bureaucrates ; là où un bureaucrate aurait suff, dans un pays comme la France, il en fallait, au contraire, plusieurs en U.R.S.S.

Le rôle du Parti

Ceci étant posé, il reste que le rôle du Parti devait être. constamment, de lutter contre la bureaucratie, comme il l'a fait du vivant de Lénine, et de s'orienter vers la révolution mondiale, celle-ci représentant non seulement la tâche es. sentielle du prolétariat qui a pris le pouvoir dans un pays. mais aussi une arme contre l'emprise bureaucratique C'est dans le Parti. Comme l'écrit Trotsky : • Le rôle historique • de la fraction stalinienne fut de faire cesser cette dualité « lentre le Parti et la bureaucrate) en subordonnant le * Parti à ses propres buresux et en faisant fusionner les • bureaux du Parti et de l'Etat. Ainsi s'est créé le régime •totalitaire actuel. • (ouvrage cité, p. 313-314).

En d'autres termes, le rale de la fraction stalinienne a été de supprimer l'indépendance du Parti par raprort à la bureaucratie, de supprimer ainsi ce qui, dans les circonstances obiecit es données, C'est-a-dire en présence d'une activité politique réduite du prolétariat soviétique. était le seul obstacle de la domination de la bureaucr.tie.

Principaux aspects historiques

Ce processus lui-même a été long et complicué. il n'a pu se dérouler jusqu au bout que dans la lutte contre l'opposition de gauche, lutte qui s'eit terminée à l'avantage du stalinisme pour des raisons qu'il faut tien svoir en vue.

Du temos de Lénine, déjà, avait dû être adoptée la Nouvelle Polioue Economique ou NEP, afin de reconstituer le plus rapidement possible, en utilisant même les efforts de l'économie printe, les forces productives de la Russie des Soviets. forces qui avaient été terriblement ébranlées nar la querre impéri liste et la guerre civile Après la mort de Lénine, la Nep, du fait de la nassiois de la bureancratie elle-même, donna lieu à une véritable renaissance du cap:talisme, à la renaissance d'une véritable bourgeoisie (les nepmans), ceci en particulier dans les campaones la frac. tion stalinienne utilisa précisément cette circonstance, elle Sappuya sur cette bourgeoisie (et notamment sur le chantage à la famine, exercé par les Koulaks) pour mener une polttique antiouurière et acquérir ainsi la plus grande indépendance possible à l'égard du prolétariat. C'est alors que se réalisa l'entrée massive des bureaucrates dans le Parti, c'est alors que la lutte contre l'opposition de gauche atteignit son maximum et se termina par son exclusion du Parti. A partir de ce moment, le Parti, qui était déjà un parti unique car, au cours de la guerre civile, il avait été nécessaire de dissoudre les autres partis soviétiques, se transforme de plus en plus en un parti monolithique, su sein duquel toutes discussions ont été interdites.

Mais l'évolution ne s'arrête pas là. L'opposition de gauche avait été écrasée en 1927 ; en 1928, il apparut que ses prévisions étaient exactes, que le développement du capital privé en Russie commengait à prendre des proportiona dangereuses, risquant ainsi de faire tomber effectivement l'Etat ouvrier sous la dépendance du capitalirme, rour le liquider ensuite. C'est alors que se place le grand "tournant à gauche * de la burcaucratie (tournant qui révèle d'ailleurs que la bureaucratie, dans la mesure où elle tire ses revenus de la propriété collective, reste un instrument de défense de cette propriété) qui s'oriente vers l'industrialisation rapide, la collectivisation des campagnes, la mécanisation du travail agricole et la planification générale de l'économie. Dans ce tournant. défiguré d'ailleurs par la bureaucratie, qui formule l'idée réactionnaire du "socialisme dans un seul pays", ; le stalinisme qui, hier, s'était appuyé sur la paysanmerie aisée et les nepmans, s'appuie désormais sur le prolétariat, sachant qu'il obtiendra son appui, sans lui faire aucune concession, parce que le prolétariat sent précisément que la bureaucratie, en opérant ce tournant, et bien qu'elle l'onère mal, remplit une tâche historique nécessaire et est, malgré tout, un facteur objectif de progrès.

A partir de ce moment, le rôle dictat rial du parti stalinien s'affime de plus en plus. Hier. il était un simple instrument de réaction, aujourd'hui, il devient un instrument de domination bonapartiste, jouant des contradictions et des luttes entre le prolétariat et la paysannerie. Le Parti s appuie sur sn base, à la fois bureaucratique et " plébéienne (comportant des prolétaires encore peu conscients ou des ouvriers qui jouiment de privilèges particuliers) et. jouant des oppositions de classe entre prolétariat et paysannerie, des appositions économiques entre villes et compagnes, il acquiert de plus en plus d'indépendance et, dans son sein. le secrétaire général prend lui-même une importance croissante: il devient le "'Chef" dont la presse soviétique chante servilement les louanges. Le "Chef" auquel le parti tout entier doit être soumis.

Le dernier pas dans cette voie est caractérisé par la *Constitution stalinienne"* ; qui parachève le régime bonaparliste ainsi cidé en liquidant définitivement les soviels (car les organismes créés par cette constitution n'ont plus que le nom de commun avec irs soviets des ouvriers et des soldats rouges) et en instituant un système plébiscitaire. La constitution iep ésente aussi — et en cela elle a une importance extrême — une tentative de la bureaucratie de se défendre contre elle-même, de lutter contre sa propre inattie, contre les plus paresseux de ses membres en se soumettant aux suffrases populsires. L'expé ience ne pouvait Evidemment par réusir, mais le fait qu'elle ait été tentée est suframment car-cléristique, il révèle aursi une diffetence de rature entre la bureaucratie stalinienne et la bureauc-alie farciste qui, elle, n'a ismaireu besoin de ce procédé, précisément parce qu'elle est constamment soumise à l'aizu lion des capitaliates, doat elle n'est que la serrante.

C'est ainsi que l'on a abouti à ce phénomèce paradoxal d'une bureaucratie socialiste" • Phénomène purement transitoire, suicité par la stabilivation relative de la lituation de I'U.R.S.S. dana un entourage impérialiste phénomène destiné à disparaitre avec la guerre elle même : avec la guerre qui détruit des maiutenant les illusions réactios psites socialisme dans un seul pays" : avec la surre qui detrait les bases subjectives et obiectives de la dominstion de la bureaucratie soviétique, et donc du perli stalinien qui a identifié ves intérêts el sa politiqu- à celle de cette burerucritie : avec la querre qui pousse eu pouvoir, en U.R.S S. les représentanis du prolétariat révolutionnaire et qui fait mürir, dans le paya impérialistes, une nouvelle montée du flot de la révolution prolétarienne.

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