1. Depuis la dernière guerre, la crise de l'humanité se réduit à la crise de la
direction révolutionnaire.
C'est parce qu'au sein du prolétariat mondial, une avant-garde résolue, attachée
aux masses, riche des leçons stratégiques et tactiques des luttes passées, n'a pas
su se sélectionner et se cristalliser que l'ensemble de la classe ouvrière s'est
trouvé désorienté et impuissant aux moments décisifs. Par suite, les classes
moyennes, incapables d'une politique autonome, toujours oscillantes entre
prolétariat et bourgeoisie, se sont chaque fois rangées derrière cette dernière et
ont prolongé sa domination.
2. À l'issue de la guerre 1914-1918, le régime capitaliste a connu une crise qui
pouvait lui être mortelle. C'est seulement grâce à la trahison ouverte de la
social-démocratie et l'incapacité politique des directions des jeunes partis
communistes de la IIIe Internationale que la bourgeoisie a pu se maintenir,
reprendre confiance en elle-même et passer ensuite à l'offensive.
Entre 1918 et 1923, la situation est devenue plus d'une fois, et dans plusieurs
pays capitalistes, objectivement révolutionnaire : la bourgeoisie perdait en
même temps la confiance en ses propres forces et le contrôle sur les masses,
animées par un élan irrésistible de changement du régime social. Seul le
manque de mûrissement d'une direction révolutionnaire dans les autres pays
que la Russie est la cause des premières grandes défaites qui suivirent la guerre
(Allemagne, Hongrie, Finlande, etc.) et qui permirent en conséquence la
stabilisation ultérieure relative du capitalisme.
La formation d'une direction révolutionnaire bolchevique en Russie, capable de
mener le prolétariat à la victoire, est due aux conditions particulières de la
Russie d'avant la guerre de 1914 (manque d'une large aristocratie ouvrière,
traditions révolutionnaires dans des couches importantes, même de la petite
bourgeoisie, qui se rangent derrière le prolétariat, expérience des méthodes de
lutte et d'organisation révolutionnaires) ; la création d'une direction
révolutionnaire ne se trouvera facilitée clans les autres pays européens qu'à la
faveur des circonstances créées par la guerre (destruction de la base sociale de
la social-démocratie, nivellement de la classe ouvrière, paupérisation massive
de la petite bourgeoisie).
Mais l'assimilation des enseignements révolutionnaires du bolchevisme
(surtout sur le rôle du parti, de la liaison des mots d'ordre démocratiques,
transitoires, et des mots d'ordre insurrectionnels) ne se produit pas
automatiquement : la direction des jeunes partis communistes se trouva par
suite en retard sur les conditions révolutionnaires objectives et permit ainsi,
grâce à une série de défaites de la classe ouvrière, le renforcement relatif de la
bourgeoisie.
3. Par suite des défaites subies entre 1918 et 1923, le capitalisme est entré dans
une période de stabilisation relative qui accélérera à son tour, par l'isolement
de l'URSS, la dégénérescence de la nouvelle direction révolutionnaire incarnée
par la IIIe Internationale. Depuis 1923 jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale de
1939, la direction de la IIIe Internationale est le principal organisateur des
défaites subies par le mouvement révolutionnaire et la principale cause de son
recul et de sa désorientation. Exploitant la tradition de la révolution d'Octobre
et le prestige de l'URSS devant les masses, la bureaucratie soviétique a réussi à
empêcher jusqu'à maintenant, par son poids énorme, la cristallisation d'une
nouvelle avant-garde révolutionnaire effectivement liée aux masses.
4. La force mécanique des appareils bureaucratiques des partis sociaux-
démocrates et staliniens s'est révélée jusqu'à maintenant plus forte que la
volonté révolutionnaire des masses, grâce surtout au développement inégal de
la crise révolutionnaire après 1923 dans les pays capitalistes, à sa localisation
et à son fractionnement.
Avant que le prolétariat puisse refaire sa propre expérience des appareils
bureaucratiques, se débarrasser de ses illusions et de ses allures nationales,
renouveler ses forces et reprendre confiance en lui-même, un certain laps de
temps était absolument nécessaire : dans une situation internationale
objectivement révolutionnaire comme celle de 1918-1923, ce laps de temps
pouvait se réduire au minimum grâce à la victoire bolchevique en URSS et au
contre-poids révolutionnaire encore puissant dans l'appareil de la III`
Internationale.
Au contraire, dans une période où, après une série de défaites importantes, le
fractionnement de la crise révolutionnaire devient de plus en plus accusé, le
mûrissement de la conscience révolutionnaire suit un processus beaucoup plus
complexe et contradictoire. Entre 1923 et 1929, malgré le sursaut du proléta-
riat anglais en 1926 et la révolution chinoise de 1925-1927, la vague
révolutionnaire surgie de la guerre 1914-1918 ne peut plus dépasser les
appareils bureaucratiques, renforcés à la faveur même de ces défaites, et le
recul du mouvement ouvrier s'accentue de plus en plus.
La crise économique de 1929-1933 crée de nouveau une situation
révolutionnaire générale dans laquelle le redressement du mouvement ouvrier
devenait possible. Mais la défaite du prolétariat allemand en 1933 brisa à
nouveau la courbe ascendante du mouvement ouvrier : depuis lors, malgré le
Juin 36 français et la révolution espagnole de 1936-1938, qui marque en Europe
le point culminant des luttes ouvrières après 1923, la ligne générale est une
ligne de recul.
5. Aujourd'hui, par le fait de la deuxième guerre impérialiste, il est question de
nouveau d'une époque révolutionnaire tout entière. Infiniment plus que toute
autre crise du passé, l'épreuve actuelle de la deuxième guerre impérialiste
planétaire, par son ampleur, sa profondeur, ses conséquences, ouvre la
période d'une gigantesque crise sociale dans laquelle la pensée révolu-
tionnaire, ordinairement obligée de se développer par un lent travail
moléculaire de conscience, marquera de véritables sauts en avant et aura une
fois de plus raison des sceptiques et des pessimistes.
En définitive, les lois historiques, inévitablement, se montreront plus fortes que
toutes les forces mécaniques et bureaucratiques qui entravent le processus
révolutionnaire conscient. Une pensée historiquement juste, minutieusement
élaborée pendant de longues années, celle des marxistes révolutionnaires
russes et allemands, est devenue entre 1917 et 1923 l'expression unique des
besoins vitaux des aspirations et des buts de millions de travailleurs sur toute
la surface du globe.
Demain, dans des conditions objectives plus favorables que jamais, les idées de
la IVe Internationale, qui résument toute l'expérience révolutionnaire des
derniers vingt ans, deviendront inéluctablement le seul guide idéologique des
masses dans leur lutte pour le socialisme.
Réformistes, staliniens, centristes
6. La dégénérescence réformiste de la IIe Internationale avant la guerre de 1914-
1918 était le produit du développement organique du capitalisme à cette époque
qui a permis, grâce surtout à l'exploitation des colonies, d'élever le niveau de vie
du prolétariat européen et américain et de justifier dans une certaine mesure
devant les masses l'optimisme de la bureaucratie parlementaire et syndicale en
ce qui concerne les capacités économiques du capitalisme.
7. La guerre impérialiste, survenue peu après le dernier essor économique du
capitalisme (1909-1913), dissipa cruellement les illusions réformistes et ouvrit
la voie à la renaissance du mouvement révolutionnaire qui se cristallisa après la
fin du conflit dans la formation et le développement de la
Internationale.
Grâce à l'action révolutionnaire de cette dernière entre 1919 et 1923, et dans le
cadre de la crise générale du capitalisme qui a éliminé en partie la base
économique et sociale du réformisme, la bureaucratie opportuniste de la IIe
Internationale et l'Internationale d'Amsterdam perdirent en grande partie leur
prestige auprès des masses et se sentirent obligées de faire appel à la protection
ouverte de la bourgeoisie contre l'action et même la critique révolutionnaire.
8. La consolidation relative du réformisme dans la période postérieure à 1923 fut
rendue possible non pas tant grâce à la restauration d'un équilibre capitaliste
important que grâce à la déception profonde, au découragement et à la méfiance
causés aux masses par la faillite de la IIIe Internationale consécutive à la
dégénérescence bureaucratique de l'État soviétique.
9. Cependant, l'évolution du capitalisme, entre la première et la deuxième guerre
impérialiste, rendit de plus en plus précaire l'existence du réformisme. Dans les
pays fascistes, la bourgeoisie se débarrassa résolument du luxe de la bureaucratie
réformiste qui ne pouvait justifier son existence auprès des masses prolétarienne
que par la demande de réformes impossibles et illusoires. Dans les pays
démocratiques, au contraire, favorisés par leur accumulation impérialiste
antérieure et par le partage impérialiste du globe à leur avantage qui leur
permettait, grâce à l'exploitation de leur domaine colonial, de payer certains
frais en échange de la conservation de la « paix sociale », la bureaucratie réfor-
miste continua à jouer son rôle au service de la bourgeoisie démocratique
impérialiste.
10. Avec la déclaration de la nouvelle guerre impérialiste, le réformisme, réduit,
depuis l'avènement du fascisme, aux pays « démocratiques », se plaça
automatiquement et sans la moindre hésitation, sans la moindre friction
intérieure, sur le plan de la défense inconditionnelle de la « patrie »
démocratique, contre le clan fasciste impérialiste adverse. Et cette fois
d'autant plus que le réformisme a trouvé, en la personne de la bureaucratie
stalinienne de la IIIe Internationale, un nouveau partenaire et un champion au
moins aussi fervent que lui de la politique de l'union sacrée.
Cependant, cette guerre ne laissera subsister aucune base économique et
sociale appréciable sur laquelle la bureaucratie réformiste puisse de nouveau
se consolider. Les vieilles organisations réformistes tenteront sans doute, en
Europe, financées et protégées par les bourgeoisies indigènes et surtout par
l'impérialisme américain, de sauver encore une fois le capitalisme menacé par
la gigantesque vague révolutionnaire que soulèvera la liquidation de la
guerre ; elles échoueront cependant fatalement devant l'incapacité absolue du
capitalisme d'accorder la moindre réforme apaisante et devant l'élan
irrésistible des masses.
11. L'opportunisme de la bureaucratie soviétique ressemble à celui de la
bureaucratie réformiste en ce sens que ces bureaucraties parasitaires
ouvrières ont toutes deux résolu leur « problème social », grâce au
développement des forces productives, respectivement dans les pays
capitalistes et en URSS, au détriment de la grande masse prolétarienne.
Mais, tandis que la base économique de la bureaucratie réformiste dans les pays
capitalistes devient de plus en plus restreinte, les moyens matériels mis à la
disposition de la bureaucratie soviétique, grâce à son administration
incontrôlée du système de l'économie planifiée de l'URSS, sont quasiment
illimités et lui permirent d'acquérir une force mécanique qui dépasse de loin
celle que connut la meilleure période du réformisme.
La politique de la bureaucratie soviétique est, par conséquent, absolument
déterminée par ses conditions sociales, à savoir le souci constant de se
maintenir comme caste parasitaire et spoliatrice au détriment de
l'émancipation totale et définitive des masses prolétariennes en URSS et dans
les pays capitalistes.
12. La bureaucratie stalinienne qui, de bonne heure, s'empara de l'appareil de l'ex-
Komintern, se développa et se consolida dans les pays capitalistes, d'une part,
grâce aux subventions du Kremlin et, d'autre part, dans certains d'entre eux
(« démocraties »), grâce aux mêmes sources que la bureaucratie réformiste :
les surprofits de l'impérialisme.
Le développement des partis communistes, dans les dernières années avant la
guerre, s'effectua par leur infiltration continue dans les couches petites-
bourgeoises et dans l'appareil étatique (parlement, municipalités) et les
syndicats. La conséquence inévitable de cette évolution fut le renforcement de
leur dépendance de l'impérialisme national au détriment, dans une certaine
mesure, de leur dépendance traditionnelle de la bureaucratie soviétique.
Tel était le cas du PC américain, dont le leader Browder, fidèle soutien électoral
de Roosevelt, déclarait que, dans une guerre USA-URSS, il défendrait son propre
pays. Tel est le cas du PCF dont une partie des dirigeants s'est rendue à Hitler
(Gitton), l'autre se liant étroitement à Alger, à la bourgeoisie franco-anglaise.
13. Mais, en général, les partis communistes, surtout après l'avènement du
fascisme hitlérien et la perspective menaçante de la nouvelle guerre
impérialiste, sont devenus l'accessoire de la bureaucratie soviétique, dans son
jeu de politique extérieure, par lequel elle s'efforçait d'acquérir l'aide
diplomatique de telle ou telle bourgeoisie impérialiste. Ils ont perdu ainsi toute
autonomie politique et, par leur bureaucratisation totale, toute capacité de
réaction progressiste. Simples instruments aux mains de la bureaucratie
soviétique, ils acceptaient de s'accommoder dans les métropoles et les colonies
à la politique de n'importe quel impérialisme national allié de l'URSS.
14. Dans cet ordre des faits, l'existence du Komintern est devenue un luxe superflu
sinon un obstacle gênant à la normalisation des rapports de l'URSS avec
l'impérialisme.
La guerre a accéléré la transformation nationaliste des partis communistes et
les a définitivement arrachés à tout axe internationaliste.
Le Komintern, mort politiquement depuis longtemps déjà, a été dissous même
formellement au moment où les intérêts de la politique extérieure de la
bureaucratie soviétique, tels qu'ils étaient déterminés par l'évolution de
la guerre, l'ont exigé.
15. Depuis cette date qui a mis fin à l'ex-Internationale de Lénine,
l'incorporation des partis communistes dans le jeu politique normal des
bourgeoisies nationales connaît chaque jour de nouveaux et rapides succès.
Au moment où la guerre impérialiste entre dans sa phase définitive de
liquidation qui s'accompagnera inévitablement d'une gigantesque crise
révolutionnaire du régime capitaliste, les partis communistes se soumettent
totalement à la tutelle de la politique bourgeoise et sont prêts à participer
même à l'exercice de son pouvoir (Alger, Yougoslavie, Italie), ou se
dissolvent eux-mêmes pour s'intégrer aux partis gouvernementaux
(Amérique). Ce fait clôt le cycle de l'évolution de la bureaucratie bonapartiste stalinienne
qui, avant sa chute prochaine, est obligée par les nécessités qu'elle a créées,
la guerre et les conséquences qui en résulteront, d'ajuster définitivement sa
politique à celle de l'impérialisme vainqueur et de restreindre au minimum
son indépendance. Les nouvelles oscillations importantes vers la gauche du
stalinisme ne sont possibles que dans le cas, aujourd'hui peu probable, d'une
attaque ouverte et concentrée contre l'URSS de l'ensemble de l'impérialisme.
16. Sous la pression des nécessités de la bureaucratie stalinienne telles qu'elles
résulteront de cette dernière phase du conflit impérialiste et de sa
liquidation, à savoir de terminer victorieusement la guerre dans le plus bref
délai possible, de conclure une paix aussi avantageuse que possible pour
l'URSS et la maintenir aussi longtemps que possible pour permettre la
reconstruction de l'économie soviétique, les partis staliniens s'achemineront
à grands pas vers une composition de plus en plus étroite avec la bourgeoisie
démocratique des pays européens et surtout avec ses couches qui seront les
plus disposées, pour leurs propres intérêts, à soutenir d'une manière
quelconque les buts diplomatiques de la bureaucratie soviétique.
Une nouvelle orientation gauchiste importante est ainsi absolument exclue des
oscillations possibles du stalinisme. Par contre, une nouvelle période de
politique front-populiste, menée à outrance et combinée avec la répression la
plus odieuse, à la façon de l'Espagne, des vraies forces révolutionnaires, est la
seule voie dans laquelle s'engagera la bureaucratie stalinienne avant son
renversement.
17. Entre les deux guerres, un certain nombre de courants se sont, sur des bases
confuses, détachés des IIe et IIIe Internationales. Le Bureau de Londres
d'abord, le Front ouvrier international ensuite, réunirent les plus importants
d'entre eux sans jamais, cependant, n'être autre chose que des amicales de
partis disparates : la coopération de ces organisations ne résidait pas dans la
base d'un programme commun mais dans un rapprochement opportuniste
entre différentes tendances hétérogènes, venues de tous les coins du
centrisme, et qui continuaient à jouer avec toutes les couleurs de l'arc-en-ciel
opportuniste et d'évoluer chacune dans sa propre direction.
Si un certain nombre d'éléments de ces organisations ont rejoint
individuellement les rangs de la IVe Internationale, les organisations en tant
que telles, faute d'une base théorique solide et d'une composition sociale
favorable, se sont montrées incapables d'évoluer jusqu'au marxisme-léninisme
véritable.
La guerre a été fatale à la plupart de ces organisations. Les unes ont dû
disparaître par suite de leur hétérogénéité politique et de leurs méthodes
social-démocrates de travail, comme ce fut le cas du PSOP français. D'autres
ont trahi, tel le POUM, dont la direction défend des conceptions d'union
nationale, tel aussi M. Pivert dont les bons offices n'ont pas été acceptés par
le général de Gaulle, à qui il les avait offerts.
La IVe Internationale La formation de la IVe Internationale
18. La IVe Internationale est sortie du mouvement de l'Opposition
internationale de gauche dans laquelle se cristallisa après la mort de Lénine
l'aile prolétarienne de la IIIe Internationale. Entre 1923 et 1933, pendant
dix ans entiers, le mouvement de l'Opposition de gauche exprima dans sa
plate-forme l'application et le développement de la doctrine marxiste-
léniniste, dans les conditions historiques nouvelles de l'époque impérialiste
d'après-guerre, du déclin rapide du capitalisme, du fascisme, de la
dégénérescence et de la bureaucratisation progressive de l'URSS et de
l'Internationale communiste.
19. Née d'abord dans le Parti bolchevique russe comme la tendance politique
opposée à l'opportunisme bureaucratique de la fraction stalinienne, elle devint,
après 1927, année durant laquelle éclata la crise du Parti bolchevique, un
courant idéologique international qui fut historiquement l'unique expression
du mouvement marxiste révolutionnaire conséquent dans cette période.
20. Sa stagnation numérique, ses défaites, son isolement politique, n'étaient en
définitive que le reflet de la stagnation, des défaites et des insuccès du
mouvement prolétarien dans son ensemble. Les victoires que remporta en
particulier contre elle la bureaucratie stalinienne, n'étaient obtenues que grâce
à l'emploi abusif de la force mécanique de l'appareil bureaucratique,
avantageusement camouflé derrière le prestige révolutionnaire de l'URSS
devant les masses ; grâce aussi au manque d'expérience de celles-ci, à leur
affaiblissement moral et idéologique consécutif à la longue série de défaites
qu'elles ont subies et dont le grand organisateur fut précisément la bureaucratie
stalinienne.
21. Jusqu'à l'avènement du fascisme allemand au pouvoir, l'Opposition
internationale de gauche lutta pour le redressement de l'Internationale
communiste sur la base de la politique exprimée dans ses quatre premiers
congrès. Cette attitude était en partie justifiée par l'attachement des grandes
masses prolétariennes aux partis communistes officiels, par leur manque
d'expérience suffisante sur la nature du centrisme bureaucratique stalinien,
ainsi que par le fait que ce dernier restait sensible, dans une certaine mesure, à
la pression de la classe ouvrière en URSS et dans le monde capitaliste et capable
par moments de réagir dans le sens indiqué — quoique naturellement d'une
manière beaucoup moins conséquente et altérée par sa nature bureaucratique
—par le programme de l'Opposition de gauche.
Mais « l'ignoble capitulation du Komintern en Allemagne, tacitement acceptée
par toutes ses sections, posa ouvertement la question de la nécessité d'édifier
la IVe Internationale » (Trotsky). Le Komintern s'était montré politiquement
mort, dans l'épreuve historique la plus décisive de la période d'après-guerre et
la seule issue possible pour le mouvement révolutionnaire qui n'accepterait
pas le suicide politique était de s'engager résolument dans la voie de la
reconstruction de l'organisation internationale de la classe ouvrière.
22. Le mouvement pour la IVe Internationale, commencé en 1934, était le
prolongement nécessaire de l'Opposition internationale de gauche, dans les
nouvelles conditions de l'aggravation de la crise capitaliste, la préparation fébrile
de la nouvelle guerre mondiale et la décomposition définitive de la IIIe
Internationale.
23. En 1938, devant la perspective de l'approche rapide de la guerre, et sur la
base d'un programme idéologique et politique solide ainsi que d'un nombre
restreint mais nullement négligeable de cadres formés à peu près dans tous
les pays capitalistes, la IVe Internationale tint son premier congrès
constitutif. La proclamation de la IVe Internationale fut une nécessité impé-
rieuse dictée, d'une part par l'absence sur l'échelle internationale de toute
organisation révolutionnaire et, d'autre part, de l'éclatement imminent de
la guerre impérialiste dans laquelle il fallait fournir aux masses une ligne
politique juste ainsi qu'un pôle d'attraction qui faciliterait le regroupement
idéologique et organisationnel des forces révolutionnaires que libérerait
inévitablement la guerre.
La IVe Internationale reste l'expression du processus révolutionnaire de
notre époque qui n'admet pas d'interruption, liant son avenir au sort du
mouvement ouvrier pendant la guerre impérialiste actuelle et la gigantesque
crise révolutionnaire qui, à son issue, décidera du sort de l'humanité pour
une époque entière. La constitution de la IVe Internationale en 1938 ne
signifiait nullement que ses partis se considéraient désormais comme les
partis définitifs de la classe ouvrière. C'est ainsi que l'Internationale invitait
la même année sa section française à entrer clans le parti centriste PSOP.
Mais l'Internationale voulait montrer par-là que la simple affirmation
doctrinale est impuissante à faire pénétrer la doctrine marxiste-léniniste dans
les masses en mouvement, et aussi bien clans leur avant-garde, et que c'est en
participant aux luttes et aux mouvements des masses, en s'efforçant de réagir
sur eux comme parti, que les militants bolcheviques-léninistes peuvent jouer
leur rôle de promoteurs de véritables partis de masse. C'est pourquoi le
document issu de la Conférence internationale de 1938 fut précisément le
Programme de transition qui ouvrait aux militants de la IVe Internationale la
route vers l'intervention directe dans le mouvement des masses. Aujourd'hui,
la mise en œuvre systématique de ce programme et son adaptation aux luttes
présentes est la pierre de touche qui permettra de distinguer les perroquets
sectaires des bolcheviques-léninistes.
Faiblesses et erreurs
24. Au commencement du conflit impérialiste, comme il était attendu par
ailleurs, les masses, prises à l'improviste, désorientées, trahies par les
partis réformistes et staliniens, se soumettaient à la pression de l'appareil
gouvernemental et de l'atmosphère chauvine de l'union sacrée. Les faibles
sections de la IVe Internationale se sentirent nécessairement isolées et
combattirent dans des conditions particulièrement difficiles, sans pouvoir
toujours surmonter en elles l'influence idéologique ennemie.
25. On ne saurait, en effet, méconnaître les faiblesses organiques qui sont
inhérentes à la formation et au développement historique du mouvement
dont est sortie en définitive la IVe Internationale, ni passer sous silence les
fautes politiques commises au cours de cette guerre. Créée dans une période
générale de recul du mouvement ouvrier et de fractionnement de la lutte
révolutionnaire, la IVe Internationale fut inévitablement handicapée dans
son développement immédiat.
Sous le drapeau de l'Opposition internationale de gauche se sont réfugiés, à
diverses époques, non seulement les éléments révolutionnaires marxistes
qui s'opposaient sincèrement à la politique opportuniste de la bureaucratie
stalinienne, mais aussi des antistaliniens petits-bourgeois, des intellectuels
dilettantes et d'autres éléments disparates épisodiquement attachés à la
cause révolutionnaire. Le manque d'un travail actif constant, contrôlé parmi
les masses, ainsi que.de méthodes organisationnelles saines et qui
compléteraient harmonieusement le travail critique favorisa cette
coexistence hétérogène et, dans certains pays et à certains moments,
imprégna profondément le mouvement de l'Opposition d'un caractère de
dilettantisme et de verbalisme petit-bourgeois opportuniste ou sectaire.
26. Les crises fréquentés, l'intellectualisme, le fractionnalisme, qui ont marqué
souvent le développement de ce mouvement, sont en partie la conséquence
de cette composition sociale et politique défectueuse et qui empêcha pour
longtemps d'exploiter avantageusement les possibilités objectives réelles of-
fertes au développement politique et organisationnel de l'Opposition de
gauche d'abord, et ensuite de la IVe Internationale. Regardant toujours le côté
purement politique de son travail critique envers le stalinisme et les autres
tendances opportunistes et centristes dans le mouvement ouvrier, notre
mouvement a perdu souvent de vue les problèmes qui se rattachent à notre
propre organisation, à sa composition sociale, à son travail pratique constant,
contrôlé parmi les masses, au recrutement, à la sélection et à l'éducation des
membres, aux méthodes précises d'organisation et de fonctionnement.
27. Des tendances opportunistes ou sectaires s'infiltrèrent ainsi dans nos
propres rangs, qui se manifestèrent à diverses occasions même sur le plan
purement politique par des déviations et des fautes, exprimant l'influence
petite-bourgeoise.
28. La crise permanente de la direction de notre mouvement pendant toute cette
époque, manifestée par l'incapacité de former une équipe dirigeante
relativement stable, homogène, et dotée d'une personnalité propre autre
que celle de L. Trotsky, était à la fois le résultat et aussi, dans une certaine
mesure, une autre cause de l'impuissance générale de notre tendance.
Les conditions particulières d'existence de L. Trotsky, qui le retenaient en
dehors de la vie réelle de nos sections, empêchaient d'autre part un travail
collectif réciproquement contrôlé et efficace de direction, qui saurait donner
une solution plus politique qu'administrative aux questions posées à maintes
reprises par la crise des forces de l'Opposition dans les différents pays.
29. C'est surtout pendant la guerre actuelle que le mouvement de la IVe
Internationale a subi l'épreuve la plus difficile et la plus décisive. Sur la base
des principes internationalistes, il s'agissait de se défendre, d'une part
contre le danger de contagion de l'épidémie nationaliste et patriotique qui,
au commencement, s'empara des masses, et d'autre part contre la terreur de
la bourgeoisie.
Sous la pression des conditions créées après la défaite de l'impérialisme
français en France et ailleurs, on a pu constater un fléchissement certain
dans la conduite internationaliste de certaines sections, en premier lieu de
la section française qui exprima souvent à travers sa politique quotidienne
l'influence nationaliste des masses petites-bourgeoises exaspérées par la
défaite de leurs maitres impérialistes.
La position prise par la section française sur la question nationale, et les
thèses sorties au nom du Secrétariat européen de la IVe Internationale,
contrôlé à cette époque exclusivement par des camarades français,
représentent une déviation social-patriotique qui doit être une fois pour
toutes ouvertement condamnée et rejetée comme incompatible avec le
programme et l'idéologie générale de la IVe Internationale.
Au lieu de distinguer entre le nationalisme de la bourgeoisie vaincue, qui reste
une expression de ses préoccupations impérialistes, et le « nationalisme » des
masses, qui n'est qu'une expression réactionnaire de leur résistance contre
l'exploitation de l'impérialisme occupant, la direction du POI considéra
comme progressiste la lutte de sa propre bourgeoisie, ne se distancia pas de
prime abord du gaullisme et se contenta de lui donner une forme
terminologique plus « révolutionnaire ». En mettant la bourgeoisie française,
impérialiste et vaincue, sur le même pied que la bourgeoisie des pays
coloniaux, la direction du POI acquit une conception complètement fausse de
la question nationale et répandit de dangereuses illusions quant au caractère
des organisations nationalistes qui, loin de pouvoir constituer des « alliés »
hypothétiques pour le prolétariat révolutionnaire, se révéleront comme
l'avant-garde contre-révolutionnaire de l'impérialisme.
De même, en partant du point de vue entièrement juste de la nécessité pour
le parti révolutionnaire de se mêler à la lutte des masses et d'arracher de
larges couches de la classe ouvrière à l'influence néfaste du nationalisme, la
direction du POI se laissa entraîner dans de dangereuses concessions
idéologiques et tactiques, et ne comprit pas que la première condition pour
la conquête des masses consistait dans le langage limpide et révolutionnaire
de la lutte de classe internationaliste, en opposition au langage confus et
traitre du social-patriotisme.
Il faut cependant ajouter que, si cette condamnation d'une déviation
centriste droitière s'impose, la IVe Internationale doit également
condamner avec la dernière énergie la déviation sectaire « de gauche » telle
qu'elle se manifesta par exemple à travers la politique du CCI en France,
dans la question nationale, qui, sous prétexte de garder intact le patrimoine
internationaliste du marxisme-léninisme, se refusa obstinément à
distinguer le nationalisme de la bourgeoisie du mouvement de résistance
des masses.
En condamnant la lutte des masses prolétariennes et petites-bourgeoises pour
leurs intérêts quotidiens comme « réactionnaire et nationaliste », du moment
que cette lutte se dirige contre l'impérialisme occupant et sous le couvert de
mots d'ordre petits-bourgeois, le sectarisme paralyse précisément les efforts
révolutionnaires pour combattre l'idéologie nationaliste et se coupe
automatiquement de la lutte réelle des larges masses. Cependant, la déviation
social-patriotique fut, dès le commencement, énergiquement contrecarrée par
la résistance saine de la base révolutionnaire de la section française ainsi que
par le reste de l'organisation internationale.
Les perspectives de la IVe Internationale
30. Seule la IVe Internationale mène ouvertement son autocritique bolcheviste
et seule elle défend inflexiblement les intérêts historiques du prolétariat et
du socialisme ; elle acquiert ainsi dans le combat, où elle a sacrifié jusqu'à
maintenant un nombre important de ses meilleurs et de ses plus vaillants
militants, la plus éclatante justification historique de l'opportunité de sa
proclamation et de la nécessité de son existence. Autour d'elle, les
organisations réformistes staliniennes et centristes pourrissent dans les
eaux stagnantes des marais de l'union sacrée, du chauvinisme à outrance, de
la confusion et de l'incompréhension théorique et politique complète.
L'afflux révolutionnaire, qui commence à jaillir de toutes les fissures et les
brèches que la guerre provoque de plus en plus abondamment dans toute la
structure de l'édifice capitaliste, passera en définitive inévitablement en dehors
des cadres des vieilles organisations.
31. La IVe Internationale, qui vit aujourd'hui dans la conscience et la pratique
d'un nombre restreint de militants d'avant-garde, sera demain le confluent de
tous les processus révolutionnaires qui s'accompliront dans les masses et qui,
par des voies diverses, selon leur origine, l'expérience acquise, le moment, fe-
ront en définitive leurs les idées et le programme de la IVe Internationale.
Ses forces réelles, qui se trouvent déjà disséminées, surtout dans les masses
vierges, et qui se cherchent, se regroupent en petits ou grands noyaux, en
tendances, fractions, organisations ou partis, mêlées aux forces de nos
sections actuelles là où elles existent, sans elles là où elles n'existent pas, se
cristalliseront demain autour de son drapeau. La formation des partis
révolutionnaires de demain sera en effet l'aboutissement d'une série plus
ou moins longue de regroupements successifs des forces actuelles de la IVe
Internationale avec les nouvelles forces qui jailliront du mouvement
révolutionnaire des masses.
S'il n'est pas exclu que les vieilles organisations réformistes, staliniennes et
centristes connaîtront pendant une courte période un développement
passager plus ou moins important, on ne saurait cependant concevoir que
l'élan révolutionnaire des masses puisse s'encadrer pour longtemps dans
l'opportunisme et le bureaucratisme propres à ces organisations et dans la
politique traître qu'elles continueront à appliquer pour éviter au capitalisme
son renversement révolutionnaire.
32. Les nouveaux partis de la IVe Internationale recruteront leur plus fort
contingent dans les jeunes forces révolutionnaires qui jailliront de sources
nouvelles en dehors des anciennes organisations. Des éléments nouveaux,
isolés
ou
groupés,
évolueront
sous
la
pression
des
conditions
révolutionnaires que créera la liquidation de la guerre et, en l'absence de
tout autre pôle d'attraction, vers les positions programmatiques de la IVe
Internationale. Cette évolution sera sans doute marquée au début par des
tâtonnements, des hésitations et une confusion idéologique plus ou moins
grande de ces nouvelles tendances centristes qui se détacheront du
mouvement des masses.
33. La IVe Internationale, tout en gardant la plus ferme attitude idéologique
envers ces tendances centristes, doit apprécier leur caractère progressiste et
tâcher par tous les moyens de faciliter leur passage définitif dans ses rangs.
Elle doit en particulier éviter de prendre envers ces courants une attitude
professorale, sectaire et dogmatique, et montrer, par son travail pratique, par
son autocritique sérieuse et sincère, par son régime intérieur sain, qu'elle
possède toutes les garanties politiques d'une tendance prolétarienne appelée
par l'histoire à jouer le rôle de centre d'assimilation pour tous les courants
révolutionnaires progressistes.
Pour accomplir cette tâche, la IVe Internationale est obligée dès maintenant
d'achever sa préparation idéologique et organisationnelle et d'affirmer
sérieusement tout ce qui concerne en particulier la composition sociale de
ses sections, le recrutement, l'éducation des membres et les méthodes
d'organisation et de fonctionnement intérieur et extérieur.
34. Elle doit impitoyablement extirper de ses rangs les éléments dilettantes et
verbalistes qui altèrent par leur mentalité et leur pratique petite-bourgeoise le
caractère révolutionnaire de l'organisation et compromettent son prestige
politique parmi les masses.
Les tâches de la nouvelle étape
35. Restée
jusqu'à
maintenant
avant-garde
de
l'avant-garde,
la
IVe
Internationale s'intéressa surtout aux problèmes de la politique générale du
mouvement révolutionnaire et particulièrement aux problèmes qui la
délimitent comme tendance distincte des autres courants ouvriers. Mais
l'heure qui vient, avec la liquidation du conflit actuel, sera l'heure de la
transformation de la IVe Internationale en organisation de masse.
Cette transformation implique, dès maintenant, le transfert de notre
politique sur le plan concret sur lequel, en partant de notre programme
général, nous devons attirer, éduquer et organiser dans chaque pays les
masses révolutionnaires.
36. Dans l'espace de temps limité qui nous reste encore jusqu'à l'éclatement et
l'épanouissement de la gigantesque crise révolutionnaire qui jaillira du conflit
impérialiste actuel, la IVe Internationale doit accomplir une véritable
révolution intérieure relativement à ses conceptions concernant le travail
politique dans les masses et l'organisation du parti.
Cela implique, en premier lieu, qu'une conception nouvelle de leur activité
doit imprégner tous les militants de la IVe Internationale et une foi sans
bornes doit les animer et les convaincre des immenses possibilités de
travail qui s'ouvrent devant eux et qui transformeront de fond en comble
la physionomie, le rythme et les tâches des sections actuelles. La tâche de
créer dès maintenant le climat psychologique et la mentalité appropriée au
caractère de l'époque révolutionnaire qui s'ouvre est primordiale. 37. La période qui vient sera marquée par l'irruption tumultueuse des masses
dans l'arène politique, par la renaissance de toutes les organisations de
classe, par l'emploi des formes les plus diverses de lutte, de la grève jusqu'à
l'insurrection armée. Toutes les couches laborieuses entreront dans le cycle
d'une activité fébrile et dans la lutte. Les militants de la IVe Internationale,
nécessairement habitués jusqu'à présent à un travail simple de préparation
idéologique et d'agitation restreinte, seront appelés demain à accomplir les
tâches les plus diverses : agitateurs, meneurs et organisateurs inlassables,
ingénieux, audacieux et persévérants des masses en révolte.
Ils ne seront, d'autre part, capables de s'accrocher solidement aux différentes
couches laborieuses qu'en ayant dès maintenant étudié dans chaque pays
toutes les questions particulières posées par la situation spécifique de
chaque couche, traçant pour chacune d'elles une ligne politique claire et
travaillant pratiquement dans le sens d'un véritable parti de masse. La
question syndicale, agraire, coloniale, celle des minorités nationales et de la
petite bourgeoisie citadine doivent être, dans chaque pays, étudiées d'une
façon concrète et liées ingénieusement au problème central de la lutte pour le
pouvoir ouvrier et la révolution socialiste.
38. L'attention principale, cependant, doit être portée vers la conquête des
masses prolétariennes qui tiennent encore entre leurs mains les principaux
leviers de la production industrielle et de la vie économique. Chaque
organisation de la IVe Internationale ne peut avoir d'autre mesure de ses
progrès réels que l'infiltration et les conquêtes réalisées dans les milieux
ouvriers. Pour atteindre ce but fondamental qui seul élèvera les sections de la
IVe Internationale au rang des organisations prolétariennes, qui modifiera
radicalement leur composition sociale actuelle défectueuse et qui permettra
d'influencer ensuite les autres couches laborieuses de la ville et de la
campagne, chaque organisation de la IVe Internationale doit, dès maintenant,
élaborer un plan concret adéquat et diriger passionnément et avec
persévérance toute l'activité quotidienne des militants vers les usines.
C'est en cette direction seulement que la composition sociale des sections de
la IVe Internationale changera de fond en comble et permettra la
construction des organisations liées réellement avec la meilleure partie de la
classe ouvrière et composées d'une majorité absolue de véritables membres
prolétariens.
39. Non seulement politiquement mais organisationnellement aussi, les
sections de la IVe Internationale doivent, dès maintenant, se prononcer
pour un travail de masse et l'abandon résolu de toute tendance sectaire, de
tout conservatisme et de tout lien dû à la force d'inertie et aux vieilles
habitudes plus ou moins enracinées dans un passé définitivement révolu. 40. Le parti de demain, construit sur la base idéologique de la IVe Internationale
avec ses cadres actuels et ceux qui sortiront des mouvements révolutionnaires
des masses, doit être un parti de composition prolétarienne, d'éducation
marxiste, de structure illégale et de fonctionnement intérieur basé sur des
principes sains de centralisme démocratique.
Le parti recrutera ses forces surtout, et dans une majorité absolue, dans les
milieux avancés du prolétariat. En aucun cas le pourcentage des membres
non prolétariens ne doit dépasser une limite fixée une fois pour toutes. Ceux
qui acquièrent le titre de membre du parti doivent obligatoirement passer
avant par un stage suffisant de préparation idéologique et pratique et de
contrôle moral. Un programme précis d'éducation marxiste générale et
d'éducation politique concrète doit être établi par chaque organisation pour ses
membres stagiaires.
L'organisation de la jeunesse doit être distincte du parti tout en collaborant
étroitement avec ce dernier. Le parti doit rester une organisation de l'avant-
garde de la classe ouvrière, une élite capable, dans son ensemble, de diriger
la classe ouvrière vers ses buts historiques. Il est en effet mille fois
préférable de se contenter d'une organisation de parti restreinte du point de
vue de ses membres, mais qui seront tous, en général, capables d'élaborer
en commun la politique du parti, que de construire une organisation
numériquement beaucoup plus forte mais au détriment du niveau
idéologique et politique de ses membres.
Le parti, malgré son organisation numérique restreinte, peut exercer son
influence
sur
la
classe
ouvrière
à
travers
les
multiples
formes
organisationnelles
de
ses
sympathisants
(syndicales,
artistiques,
intellectuelles, de Secours rouge, etc.).
41. Le parti, véritable état-major de la classe ouvrière dans les durs combats qui
s'annoncent et dans lesquels la bourgeoisie emploiera tous les moyens de
ruse, de répression et de terreur pour venir à bout de la révolte des masses,
doit être construit sur une base illégale, même là où en apparence et
épisodiquement la situation permet la plus grande activité légale. Dans
certains pays, le climat démocratique d'avant-guerre a créé, même dans nos
rangs, une mentalité de négligence et de légèreté propres aux organisations
réformistes. Dans la terreur qui accompagne aujourd'hui la guerre, nous
avons eu plus d'une fois à payer le lourd tribut dû a cette mentalité néfaste.
Chaque section de la IVe Internationale doit constamment réviser et
améliorer son organisation illégale et chasser impitoyablement de ses rangs
les éléments dilettantes, insensibles et indifférents à cet aspect fondamental
du caractère révolutionnaire de nos organisations.
42. Le parti doit être, dans son ensemble, capable d'assumer périodiquement les
tâches de direction et d'exécution. Aucune spécialisation dans son sein ne doit
tendre vers la formation d'une équipe de chefs, constituant son comité central,
pratiquement inchangeable faute d'autres cadres capables, et d'une masse de
membres plus ou moins amorphe et passive.
La tendance doit être au contraire de faire passer aux postes exécutifs la
totalité des membres du parti, et de maintenir le niveau idéologique et
politique général du parti aussi haut que possible, en recrutant et en
éduquant ses membres avec une attention particulière.
43. Réagissant contre la décentralisation et l'indiscipline abusive des partis
sociaux-démocrates d'avant-guerre, la IIIe Internationale mit l'accent sur
le centralisme et la discipline ferme qui doivent caractériser le régime
intérieur des partis révolutionnaires. Cependant, la déformation de la
doctrine léniniste par les épigones, qui ont bureaucratisé les
organisations prolétariennes et ont érigé en principe la direction
incontrôlée d'en haut du mouvement ouvrier, oblige la IVe Internationale
à reprendre la lutte pour un régime intérieur conforme à la démocratie
prolétarienne. Celle-ci implique « la suprématie de la masse sur ses
mandataires », et que la direction nécessairement centralisée soit
cependant exercée par la volonté et la participation active de tous à
l'élaboration politique commune.
Les gages de la victoire
44. Seule une intelligence éveillée et une foi inébranlable aux immenses
possibilités révolutionnaires que créera la liquidation de la guerre, ainsi
qu'à la puissance idéologique du programme de la IVe Internationale
pourra venir à bout des forces de résistance, d'inertie, de conservatisme,
héritage nécessaire d'une époque révolue, qui entraveront encore notre
action, et qui nous empêcheront de sortir résolument de notre stagnation
vers le mouvement des masses.
Vingt années de luttes des bolcheviques-léninistes doivent aboutir
demain à mettre la IVe Internationale à la tête de la gigantesque montée
révolutionnaire des masses. Mais ce processus ne sera toutefois pas
automatique. Il restera entièrement déterminé, et jusqu'au dernier
moment, par notre effort conscient et inlassable d'être chaque fois à la
hauteur des événements et des tâches nouvelles.
C'est à ce prix seulement que la IVe Internationale, forte de son
programme
qui
résume
toute
l'expérience
du
mouvement
révolutionnaire, et forte de ses méthodes d'organisation et de travail, peut
envisager avec une confiance entière l'avenir. Placée à la tête des masses
prolétariennes à un moment où le rythme de l'histoire ne cessera de
s'accélérer, elle tâchera cette fois-ci de toutes ses forces de faire assimiler
au prolétariat l'expérience historique des événements et de le conduire
inflexiblement vers la révolution et le socialisme.
In Quatrième Internationale
nos 6-7, avril-mai 1944