Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Thèses et résolution sur les perspectives internationales et l'orientation de la IVe Internationale Thèses

Adopted end of août/beginning of septembre 1951 by the Third World Congress · Le IIIe Congrès mondial (16-25 août 1951) · 15 930 mots

In English: Theses on Orientation and Perspectives — texte anglais publié à l’époque.

1. Ayant échoué dans les multiples tentatives qu'il a faites depuis la dernière guerre

pour arrêter la désagrégation de son système mondial et restaurer son équilibre, et

se trouvant menacé par une nouvelle crise de surproduction, l'impérialisme s'est

lancé à nouveau dans la préparation accélérée, militaire et politique, d'une nouvelle

guerre mondiale.

2. Cette tendance à la guerre, inhérente au système capitaliste dans sa phase impérialiste

de décadence et de décomposition, existait naturellement dès la liquidation de la

Seconde Guerre mondiale et le début de la Guerre froide. Toutefois, ce qui caractérise

essentiellement le cours pris récemment par la politique des impérialistes, c'est le

passage d'une préparation principalement idéologique de la nouvelle guerre (par une

croisade antisoviétique et anticommuniste en général) à une préparation militaire et

politique plus précise de la guerre.

Ce tournant se concrétise par l'orientation essentielle de l'économie des principaux pays

capitalistes vers une économie d'armements et de guerre, et la subordination du

caractère politique de tous leurs « plans » et idées (Plan Marshall, Plan Schumann,

« unification de l'Europe ») à un caractère militaire.

3. À cette évolution de la politique impérialiste, la bureaucratie soviétique oppose

l'accélération de ses propres armements et plans militaires, l'intégration plus totale des

pays satellites de l'Europe dans son orbite économique et politique, les efforts pour

empêcher un développement autonome de la révolution chinoise afin d'utiliser celle-ci

à ses propres fins, et, de la part des partis communistes, une politique d'obstruction

aux plans antisoviétiques de la bourgeoisie, une politique de harcèlement et de

pression sur celle-ci afin de l'obliger à un compromis qui allongerait les délais du

déclenchement de la guerre.

4. Pour des raisons fondamentales qui tiennent à la nature même de la bureaucratie

soviétique, celle-ci, malgré les apparences, craint la rupture brusque de tout équilibre,

redoute l'éveil et le triomphe mondial des forces révolutionnaires, même si celles-ci

sont dirigées à la première étape par les partis communistes, et elle poursuit une

politique essentiellement conservatrice et défensive, centrée avant tout sur le

renforcement économique, diplomatique et militaire de son bastion : l'URSS.

De ce point de vue, la tentative de mettre sur le même plan le caractère agressif et

expansionniste par sa nature même de la politique impérialiste, dont la guerre n'est

qu'un développement nécessaire, et la politique de la bureaucratie soviétique et

parler d'aspirations égales à la domination mondiale aussi bien des USA que de

l'URSS, c'est sombrer dans la confusion théorique, dont il découle toute une série de

conclusions politiques erronées dans leur base même.

5. Malgré l'orientation à présent renforcée de l'impérialisme vers la guerre, la

perspective de compromis temporaires entre l'URSS et les USA reste toujours

ouverte.

L'impérialisme est conscient du rapport de forces défavorables à l'étape actuelle polir

qu'il puisse gagner une guerre déclenchée contre l'URSS, ses satellites européens et la

Chine, guerre qui, par la force des choses, se transformera dès le début en guerre civile

internationale. Bien que ceci ne signifie pas que dans tous les pays, ou simultanément,

ou dès le début dans tous les pays, la guerre prendrait nécessairement l'aspect de guerre

civile, sa tendance générale dominante sera celle d'une guerre civile internationale.

L'impérialisme ne peut encore compter sur une résistance tant soit peu effective

d'aucun pays capitaliste de l'Europe occidentale, celle-ci risquant de passer rapidement,

en cas de guerre, dans sa totalité, sous le contrôle des armées soviétiques, des partis

communistes ou des masses révolutionnaires.

L'Asie tout entière peut, dans les mêmes délais rapides, connaître un sort identique.

Par conséquent, dans le cas d'une guerre déclenchée à l'étape actuelle par

l'impérialisme, il lui faudrait envisager une situation dans laquelle pratiquement

l'impérialisme américain, partiellement secondé par l'impérialisme anglais, aurait à

faire face à la coalition de l'Europe tout entière et de l'Asie, passées sous le contrôle des

forces adverses.

Les événements de Corée ont déjà en partie démontré qu'une guerre générale donnera

d'autre part dans son développement une impulsion puissante à la radicalisation des

masses même américaines, en détruisant leur confiance dans les partis et l'État

bourgeois et en ouvrant la voie à des développements révolutionnaires sur une échelle

gigantesque.

Dans un tel rapport de forces, la victoire de l'impérialisme deviendrait problématique

en présence d'un chaos universel.

6. Pour cette raison, il est beaucoup plus probable que l'impérialisme prolongera la

période de la préparation jusqu'à ce qu'il atteigne la limite de sa capacité d'amortir la

crise économique et de maintenir son contrôle sur les masses américaines.

Il lui sera d'autre part d'autant plus possible de poursuivre cette ligne que la

bureaucratie soviétique, soucieuse elle aussi pour ses raisons propres d'éviter le

déclenchement d'une guerre générale, se prêtera à la conclusion de compromis partiels

limités ou plus étendus, à la politique d'un partage de zones d'influence et d'avantages

réciproques.

7. Ce sont les progrès réalisés dans la stabilisation de l'économie et des rapports de classe

en Europe occidentale, de quelques positions clés en Asie et dans le programme des

armements en cours d'exécution, qui décideront, en partie, dans les années qui

viennent, du degré de préparation de l'impérialisme pour déclencher et gagner une

guerre générale. Si l'impérialisme réussissait dans les quelques années à venir à

stabiliser et à réarmer sérieusement la « communauté atlantique » (en y intégrant

l'Allemagne occidentale) et certaines bases importantes en Asie (Japon, Philippines,

Corée, Formose, Viêt-Nam, Indonésie, Moyen-Orient), et à maintenir fermement son

contrôle sur les masses américaines, on pourrait alors conclure à l'existence d'un

rapport de forces qui permettrait à l'impérialisme d'envisager comme fort probable sa

victoire dans une guerre mondiale.

8. Cependant, ces préparatifs de l'impérialisme seront inévitablement contrecarrés par la

résistance qu'opposeront les masses de l'Europe occidentale, des pays asiatiques et des

États-Unis même à une nouvelle détérioration de leur niveau de vie, à la destruction de

leurs libertés pour permettre à la bourgeoisie d'exécuter son programme d'armements

et de guerre.

9. L'orientation de l'économie capitaliste vers l'économie des armements de guerre

pourra, pour une certaine période, éviter un approfondissement de la crise de

surproduction qui menaçait déjà partout, maintenir l'activité économique aux

niveaux de 1950 et même les dépasser dans certains cas.

Mais, en même temps, elle entraînera une nouvelle poussée inflationniste et

l'abaissement du niveau de vie des masses, une partie importante de leur pouvoir

d'achat devant nécessairement financer le programme d'armements de la

bourgeoisie.

Cependant, les marges d'équilibre instable auquel la bourgeoisie est parvenue

péniblement dans les pays capitalistes sont tellement étroites que cet équilibre risque

de disparaître à nouveau rapidement dans la nouvelle conjoncture. L'impérialisme américain lui-même risque cette fois d'atteindre les limites de sa

capacité à pouvoir combiner, comme il l'a fait jusqu'à présent, une politique intérieure

de welfare state, ses préparatifs de guerre et le soutien des autres pays capitalistes.

10.

En réalité, si la bourgeoisie persiste à poursuivre son colossal programme

d'armements, nécessaire pour éviter passagèrement l'approfondissement de la crise

économique et envisager avec confiance le cas d'une guerre générale, elle sera forcée

d'abandonner toute velléité de combiner une politique de « justice sociale » avec la

préparation intense de la guerre, et elle sera contrainte d'abaisser partout

sérieusement, y compris aux États-Unis, le niveau de vie des masses.

Elle ne pourra réussir à accomplir cette tâche qu'en brisant la résistance inévitable

des masses à travers une série de luttes d'envergure qui décideront en définitive des

possibilités de la bourgeoisie de mener la guerre.

Malgré la direction stalinienne et réformiste du mouvement ouvrier dans les pays

d'Europe occidentale et malgré le rôle traître de la bureaucratie syndicale aux USA, nulle

part encore la bourgeoisie ne peut envisager de réussir à infliger dans les quelques

années à venir une série de défaites décisives au prolétariat et à instaurer des régimes

« forts », dictatoriaux ou fascistes, capables de mener la guerre.

Ceci est particulièrement le cas de l'Allemagne occidentale, de l'Italie, de la France, de

l'Angleterre. Les réactions des masses aux USA auront naturellement une importance

particulière et pourront déterminer des modifications profondes dans l'évolution de la

situation internationale, les délais et les préparatifs de la guerre.

11. Pour que le mouvement de la IVe Internationale puisse correspondre comme par le

passé à un besoin historique, s'insérer avec succès dans le mouvement des masses et

adopter une attitude correcte sur les perspectives de guerre, il est nécessaire de

réaffirmer et de préciser ses positions programmatiques dans une série de questions,

entre autres celles de l'URSS et du stalinisme.

Les positions prises par les courants antistaliniens du mouvement ouvrier autres que

les trotskystes et l'évolution de la politique du gouvernement et du PC yougoslave au

sujet de la guerre de Corée ont démontré une fois de plus qu'il est impossible d'adopter,

en face de l'évolution de la situation internationale et des perspectives de guerre, une

attitude de classe correcte sans une juste évaluation de l'URSS et du stalinisme, et de

leur nature et des perspectives de leur évolution.

12. Malgré la dégénérescence extrême de la bureaucratie soviétique, l'URSS n'est pas

redevenue un pays capitaliste, et la structure de son économie étatisée et planifiée s'est

maintenue. Cette structure économique rendue possible grâce à la révolution

d'Octobre et à l'expropriation de la bourgeoisie n'est pas soumise aux lois du capital

financier définies par la théorie léniniste de l'impérialisme. Elle se distingue

fondamentalement, qualitativement, du capitalisme même le plus développé ; dans

celui-ci, il existe des tendances à l'étatisation et à la planification économique. Mais

elles ne se réalisent jamais intégralement, et elles restent subordonnées aux intérêts et

aux antagonismes des groupes monopoleurs privés. Elles sont, d'autre part,

constamment minées par la multitude des producteurs libres moyens et petits, qui

reproduisent quotidiennement le capitalisme privé et empêchent toute planification

véritable.

L'étatisation de tous les moyens de production et la planification de l'économie qui

distinguent l'URSS et, à un moindre degré, le processus entamé dans les « démocraties

populaires » ne sont pas le résultat d'une évolution organique du régime capitaliste

antérieur au capitalisme d'État mais le produit d'une lutte de l'intervention militaro-

bureaucratique du stalinisme, qui a abouti au renversement des classes possédantes et

de l'impérialisme.

Les changements de structure économique et sociale dans ces pays résultent de

changements brusques, à la suite d'une lutte, dans les rapports de forces des classes et

non pas de l'aboutissement d'une évolution générale du capitalisme vers le capitalisme

d'État.

En dépit du caractère parasitaire extrême de la bureaucratie soviétique, qui est

devenue une entrave majeure au développement économique, on ne peut pas affirmer

qu'en URSS les forces productives stagnent ou aient cessé de progresser.

C'est une preuve supplémentaire des possibilités du système de l'économie étatisée et

planifiée, possibilités que la bureaucratie n'a pas pu encore détruire complètement.

13. La bureaucratie soviétique n'est pas redevenue une classe capitaliste et n'est pas non

plus une classe d'un type nouveau. Elle reste attachée dans sa très grande partie à la

structure économique actuelle de l'URSS dont elle comprend les avantages et d'où elle

puise ses privilèges. Elle est soumise à des pressions, des luttes, et des différenciations

en son sein, provoquées par l'hétérogénéité de ses, couches, la pression des masses

soviétiques et celle du prolétariat international et de l'impérialisme. Elle continue à

enfermer et exprimer dans sa politique les éléments doubles et contradictoires dans leur

unité dialectique de sa position actuelle de caste privilégiée érigée au pouvoir d'un État

d'origine ouvrière et de structure anticapitaliste. Elle ne peut pas se rendre à

l'impérialisme sans se perdre en tant que telle en URSS ; elle ne peut pas se reposer

d'autre part sur le prolétariat et sur l'extension de la révolution mondiale, qui stimulerait

la lutte des masses soviétiques pour la renverser. Cette extension enlèverait, d'autre part,

par l'organisation et le développement rapide des forces productives dans le monde, les

raisons objectives de l'existence et surtout de l'omnipotence de toute bureaucratie. Elle

poursuit une politique d'équilibre entre l'impérialisme et le prolétariat, utilisant l'un

contre l'autre, afin de préserver avant tout ses positions en URSS.

14. La mainmise de la bureaucratie soviétique sur les directions des partis communistes s'est

faite à travers la dégénérescence de la IIIe Internationale, dont la base est restée

profondément attachée à la révolution d'Octobre et à l'URSS.

Manipulant ces directions à son gré, la bureaucratie soviétique utilise les partis

communistes comme instruments de sa politique internationale. Les directions de ces

partis se prêtent à ce jeu parce qu'elles sont composées elles-mêmes d'éléments

bureaucratisés puisant leur influence sur les masses et leurs privilèges avant tout dans le

fait qu'ils apparaissent aux masses comme mandataires désignés de la révolution

d'Octobre et de l'URSS, « patrie socialiste ».

Cependant, les partis communistes, là où ils sont encore des organisations de masse,

groupant encore, surtout après la dernière guerre, dans plusieurs pays de l'Europe et de

l'Asie la partie la plus révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre, ne

peuvent pas se laisser réduire à être, en toute circonstance, de simples agences de

transmission et d'exécution des ordres de la bureaucratie soviétique.

On ne pourra pas adopter envers eux une politique juste et l'on ne pourra pas expliquer le

cas du Parti communiste yougoslave ni d'autres cas analogues qui se sont présentés et qui

se présenteront inévitablement à l'avenir, particulièrement dans la perspective d'une

guerre contre l'URSS, si l'on ne comprend pas complètement la dialectique des partis

communistes et leurs rapports avec le mouvement des masses.

15. Ni par leur direction inféodée à la bureaucratie soviétique, ni par leur base, ni par leurs

rapports avec la classe ouvrière et les masses pauvres en général, les partis

communistes ne sont exactement des partis réformistes. Ils renferment des éléments

contradictoires qui ont été mis clairement en lumière depuis le pacte germano-

soviétique de 1939.

Entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique, ils se rangent invariablement et sans

désertions notables du côté de la bureaucratie soviétique, même dans ses 'revirements

les plus brusques.

D'autre part, dans la mesure où ils se lient à un réel mouvement révolutionnaire de

masses, ils subissent sa pression et peuvent, dans certaines conditions favorables, aller

au-delà des buts que la bureaucratie soviétique leur fixe et esquisser une orientation

révolutionnaire. Cela signifie plus précisément la possibilité pour ces partis, placés dans

de telles conditions favorables, de se voir obligés d'entreprendre une lutte pour le

pouvoir contre les classes possédantes et l'impérialisme.

Ce qui serait antimarxiste n'est pas de contester cette possibilité, prouvée aussi bien

par l'expérience du PCY qu'en partie par celle du PC chinois, mais d'affirmer que le

poids de l'appareil bureaucratique est en toute circonstance plus décisive que la

pression du mouvement des masses.

Les conditions objectives déterminent à la longue le caractère et la dynamique du

mouvement des masses qui, porté à un certain niveau, peut avoir raison de tous les

obstacles subjectifs dans la voie de la révolution. Cette conception continue d'être à la

base de notre optimisme révolutionnaire et éclaire notre attitude envers les partis

communistes.

Dans le cas de puissants soulèvements révolutionnaires de masses, comme ceux qui se

sont produits pendant la guerre en Yougoslavie, en Chine et récemment en Corée, et

comme ceux qui se produiront inévitablement dans la perspective exposée ci-dessus, il

n'est pas exclu que certains partis communistes puissent être entraînés avec le gros de

leurs forces hors de la subordination stricte de la bureaucratie soviétique et esquisser

une orientation révolutionnaire. À partir de ce moment, ils cesseraient d'être exactement des partis staliniens, simples

instruments de la politique de la bureaucratie soviétique, et se prêteraient à une

différenciation et à un cours de politique autonome.

La IVe Internationale ne peut pas se permettre de renouveler, en cas de nouveaux

soulèvements révolutionnaires dirigés par des partis communistes, les erreurs

d'appréciation commises dans le passé en Yougoslavie ou en Chine. Au contraire,

consciente de la lutte gigantesque qui surgira dans la conjoncture d'une guerre

générale, aussi longtemps que le rapport de forces en Europe et en Asie ne serait pas

profondément changé en faveur de la bourgeoisie et .de l'impérialisme et de la lutte

engagée déjà dans plusieurs pays coloniaux, elle doit prêter une attention accrue à

l'évolution des PC pc4sédant une influence de masse et trouver les moyens de s'insérer

dans le mouvement des masses et d'influencer la base de ces partis.

16.

Si l'on comprend correctement la nature de la bureaucratie soviétique des PC, de

leurs rapports mutuels et de leurs rapports avec le mouvement des masses, on ne peut

pas conclure à un avenir historique quelconque du stalinisme, c'est-à-dire de la

bureaucratie soviétique. Ceux qui parlent de la possibilité d'une expansion mondiale du

stalinisme et d'une ère possible de domination du « capitalisme bureaucratique » ou de

« collectivisme bureaucratique » stalinien partent de considérations théoriques

fondamentalement erronées concernant l'URSS et le stalinisme. Ils déduisent

« l'expansionnisme » soviétique et sa soi-disant tendance à la domination mondiale, soit

d'une structure « capitaliste monopoliste » de l'URSS qui la pousserait, comme les pays

dominés par le grand capital financier, à une politique impérialiste, soit, du caractère

« totalitaire » de cette politique. Ils considèrent, d'autre part, que les prémisses

économico-sociales d'une bureaucratie analogue à celle de l'URSS existent déjà dans le

mouvement des partis communistes, permettant d'asseoir partout, en cas de victoire de

ces partis, un pouvoir politique analogue à celui de l'URSS.

En réalité, la bureaucratie soviétique ne poursuit aucunement une politique

systématique « d'expansion », et chaque élargissement du pouvoir « stalinien » dans le

monde introduit, au contraire, en même temps avec le renforcement passager du

prestige stalinien, des éléments de désagrégation de ce pouvoir.

17.

L'extension de l'influence de la bureaucratie soviétique dans le « glacis » européen

n'est pas une preuve de la politique « d'expansion » systématique à laquelle la

bureaucratie soviétique, tout comme l'impérialisme, se trouverait acculée. La

bureaucratie soviétique n'a mis la main sur ces pays qu'à la suite des conditions

particulièrement favorables créées par la guerre, grâce à l'accord qu'elle a pu conclure

avec l'impérialisme « démocratique » et grâce à la décomposition extrême du régime

capitaliste dans ces pays, ce qui n'exigea aucune lutte révolutionnaire d'envergure

pour l'abattre.

Même dans ces conditions extrêmement favorables, la bureaucratie a procédé dans ces

pays avec prudence, se montra encore prête au début à faire des concessions à

l'impérialisme et consolida par étapes son contrôle absolu sur les masses avant de

décider d'accélérer l'intégration de ces pays dans son orbite économique et politique. Dans tous les autres pays capitalistes qu'elle considérait comme dépendant, de

l'influence impérialiste, et même dans des pays comme la Yougoslavie, la Grèce et la

Chine, où le mouvement des masses avait déjà progressivement atteint le pouvoir direct

de la bourgeoisie, la bureaucratie soviétique a saboté le développement révolutionnaire

et la prise du pouvoir.

Ensuite, l'intégration à laquelle la bureaucratie procède actuellement dans le

« glacis » exigea, dans plusieurs cas, surtout là où le PC représentait une force réelle

liée à un réel mouvement de masse (comme en Bulgarie, en Tchécoslovaquie et en

partie en Pologne), la destruction des appareils autochtones des PC et leur

remplacement par des fonctionnaires guépéoutistes, directement maniés par le

Kremlin.

18. La bureaucratie soviétique s'oppose fondamentalement par sa nature au

développement des forces révolutionnaires dans le monde, et il est exclu que, même

dans le cas d'une guerre générale contre l'URSS, la bureaucratie puisse pousser les

PC à prendre le pouvoir dans des régions du monde qu'elle ne pourra pas contrôler,

entre autres par exemple aux USA — qui est pourtant la citadelle de l'impérialisme.

Bien que le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie reste inchangé, soit

dans sa trahison de révolutions ouvrières les livrant à l'impérialisme, soit dans

l'étranglement de mouvements prolétariens indépendants, la possibilité qu'elle a de

remplir ce rôle avec succès est déterminée non par ses intentions ou désirs subjectifs

mais par une situation objectivement révolutionnaire qu'il devient, en raison de sa

vaste ampleur et de son intensité, de plus en plus difficile de détruire ou de maintenir

dans des canaux bureaucratiques rigides ou sous un contrôle policier. Les dévelop-

pements en Yougoslavie et en Chine ne sont qu'une préfiguration des événements à

venir dans la conjoncture de la guerre civile internationale.

Ce n'est qu'en partant d'une telle compréhension profonde de la nature de la

bureaucratie soviétique qu'on peut se débarrasser de la hantise de la « domination

stalinienne », dénoncer le rôle mondialement contre-révolutionnaire de la

bureaucratie soviétique, saisir et exploiter les rapports contradictoires concrets qui

existent entre celle-ci, les PC et les mouvements de masses, et appuyer à fond tout

mouvement révolutionnaire, anticapitaliste dans le monde, même si ce mouvement,

dans une première étape, est dirigé par une direction d'obédience stalinienne.

C'est à ce prix et par cette tactique que le prolétariat révolutionnaire surmontera le

stalinisme.

19. Aux tentatives de l'impérialisme pour retrouver un équilibre et résoudre

passagèrement sa crise en réintroduisant dans son orbite les marchés de l'URSS, des

« démocraties populaires » d'Europe, de la Yougoslavie, de la Chine et des régions

asiatiques en révolte, la IVe Internationale opposera la défense de tous ces pays et des

révolutions coloniales. Cette conception de la défense ne s’applique pas aux cas de

l'Allemagne orientale et de la zone d'occupation soviétique en Autriche.

En aucune façon, la tâche de renverser la bureaucratie soviétique et de briser sa

mainmise sur le mouvement ouvrier ne pourra être confiée à l'impérialisme.

D'autre part, défendre ces pays et les révolutions coloniales en Asie, qui échappent

actuellement au contrôle direct de l'impérialisme, ne signifie pas seulement œuvrer à

maintenir et à aggraver le déséquilibre et la crise de l'impérialisme et, par conséquent,

renforcer les potentialités révolutionnaires objectives. Cela signifie en même temps

miner à la longue le pouvoir de la bureaucratie soviétique de l'intérieur du camp

révolutionnaire, car seuls l'élargissement et le renforcement de la crise révolutionnaire

mondiale affaibliront le pouvoir de la bureaucratie et ouvriront les perspectives de son

élimination dans un sens progressif

20. Pour les masses prolétariennes et coloniales, l'alternative n'est pas entre la « démocratie »

bourgeoise, si mutilée et défigurée qui subsiste encore dans quelques pays

métropolitains, et le joug de la bureaucratie soviétique.

L'impérialisme, qui pour survivre est obligé d'abaisser constamment le niveau de vie de

ses propres masses métropolitaines et de détruire progressivement leurs libertés,

condamne le prolétariat et les masses coloniales des pays qu'il contrôle à un régime de

famine et de dictature policière ouverte, à la Franco, à la Tsaldaris, à Tchang-Kaï-Chek, à

la Bao-Daï, à la Sygman Rhee.

Sous de tels régimes, la propagande stalinienne risque de rester toujours vivace et, en

l'absence d'une force et d'une solution véritablement prolétarienne, leurs masses se

prêteraient encore à l'influence des PC.

21. Pour être efficace et contribuer véritablement à l'évolution historique, la politique du

prolétariat révolutionnaire ne doit pas partir de ce qui devrait être mais de ce qui est, et

savoir passer d'une situation à une étape supérieure en conservant tout l'acquis de la

lutte révolutionnaire passée. Elle doit être capable d'exploiter les éléments

contradictoires et transitoires de l'évolution complexe, non rectiligne, que la

dégénérescence de l'URSS et le stalinisme ont rendue encore plus difficile.

La défense de l'URSS, des « démocraties populaires », de l'Europe, de la Yougoslavie et

de la Chine ne signifie pas la défense de la bureaucratie soviétique ou de la politique des

directions staliniennes des PC. La défense de l'URSS est une ligne stratégique de la IVe

Internationale, non un mot d'ordre en soi, et ses applications tactiques restent, comme

par le passé, subordonnées au libre développement du mouvement des masses, contre

toute tentative de la bureaucratie soviétique, de l'année russe et des directions

staliniennes de l'étouffer et de la briser.

Dans les pays contrôlés par la bureaucratie, nulle part le prolétariat ne gouverne

directement et nulle part le renversement du régime capitaliste et de l'impérialisme

n'a ouvert la voie à une libre évolution vers le socialisme et le communisme. L'expro-

priation politique du prolétariat principalement par la bureaucratie soviétique

constitue une entrave majeure à une telle évolution et maintient le prolétariat dans

des conditions d'inégalité croissante et d'oppression bureaucratique et policière

accrue, par rapport à certaines formes « démocratiques » du régime bourgeois.

Cependant, pour dépasser cette situation dans laquelle le renversement du

capitalisme et de l'impérialisme fut suivi par l'expropriation politique du prolétariat,

il est nécessaire de combiner la lutte contre la bureaucratie à la conservation de cet

acquis : le renversement du régime capitaliste, l'expropriation de la bourgeoisie, de

la féodalité, de l'impérialisme, l'étatisation et la planification de l'économie.

Seul le prolétariat révolutionnaire est capable de mener une telle lutte combinée,

imposée par la dialectique de l'évolution, tandis que la victoire de l'impérialisme sur

l'URSS, les « démocraties populaires », la Yougoslavie, la Chine et les révolutions

coloniales signifierait une défaite de la révolution mondiale, une marche historique

en arrière de tout le processus révolutionnaire de notre époque.

22. La IVe Internationale n'a cessé et ne cessera d'œuvrer au renversement de la

bureaucratie soviétique et de ses prolongements dans le « glacis » par le prolétariat

révolutionnaire, ainsi que de combattre et de dévoiler les mythes de la bureaucratie

soviétique et stalinienne en général autour du « socialisme réalisé en URSS » et du

« socialisme en voie de réalisation » dans les « démocraties populaires ».

Ces mythes déforment monstrueusement la réalité des conditions du prolétariat

dans ces pays.

La IVe Internationale lutte pour que le prolétariat puisse diriger le combat pour le

pouvoir et diriger la révolution et le pouvoir conquis effectivement au nom de la classe

tout entière, par ses organes directs de classe : parti, syndicats, soviets, contre toute

bureaucratie.

Elle déclare que le libre développement socialiste n'est possible qu'à ce prix.

D'autre part, le prolétariat ne réussira dans cette tâche et n'évitera complètement la

déformation bureaucratique de ses organismes, et surtout de son pouvoir, que dans la

mesure où le camp révolutionnaire s'élargira dans le monde et où la révolution

gagnera de plus en plus les pays industriellement les plus avancés.

Une révolution prolétarienne aux États-Unis, par exemple, apportant l'aide de

l'immense appareil de production américain dans l'intérêt d'un développement

socialiste mondial, faciliterait considérablement la période de transformation de

pays arriérés et fournirait un correctif important aux inévitables tendances à des

déformations bureaucratiques.

Le « socialisme dans un seul pays » n'est pas seulement une utopie petite-bourgeoise,

il implique aussi une dégénérescence bureaucratique et opportuniste certaine, à la

longue, du pouvoir prolétarien.

23. Dans les grandes luttes inévitables que provoquera la préparation précise de

l'impérialisme à la guerre, entraînant des nouveaux sacrifices des masses et de nouvelles

atteintes graves à leurs libertés, notre mouvement a pour tâche de s'insérer encore

mieux dans le mouvement des masses ; ceci afin d'en favoriser l'issue révolutionnaire et

d'occuper les meilleures positions possibles en vue du rôle qu'il aura à jouer surtout lors

de la gigantesque crise révolutionnaire qui surgirait en cas de guerre générale aussi

longtemps que le rapport de forces en Europe et en Asie ne serait pas profondément

changé en faveur de la bourgeoisie et de l'impérialisme. Dans une série de pays où le stalinisme et le réformisme ne constituent pas

d'obstacles majeurs, notre mouvement s'efforcera dans les années prochaines de

devenir la principale direction révolutionnaire.

Dans les pays où les partis réformistes surclassent de loin toutes les autres formations

ouvrières et polarisent la très grande majorité du prolétariat (Angleterre, Belgique,

Australie...), notre mouvement doit s'efforcer de s'intégrer à ces organisations,

d'organiser et d'y développer une aile gauche consciente.

Dans les pays où la majorité de la classe ouvrière suit encore les PC, nos

organisations, nécessairement indépendantes, doivent s'orienter vers un travail plus

systématique en direction de la base de ces partis et des masses qu'ils influencent.

Dans les pays de « démocratie populaire », nos éléments non connus doivent

s'efforcer de s'intégrer dans les PC et de s'y maintenir, ainsi que dans toute

organisation de masse prolétarienne, pour exploiter les possibilités révolutionnaires

qui se développeront surtout dans la conjoncture de la guerre.

En Chine, nos forces doivent de même, dans la mesure du possible, s'investir dans le PC

et élaborer un programme concret qui puisse favoriser une orientation prolétarienne

et antibureaucratique de ce parti, ou au moins la formation d'une large tendance en ce

sens à l'intérieur de ce parti et dans la masse qu'il influence.

Dans tous les autres pays asiatiques en révolte, où les PC dirigent le mouvement des

masses, l'orientation de notre mouvement doit être aussi vers le travail dans les PC et les

organisations qu'ils influencent, en vue de ne pas nous couper du mouvement des masses

et d'exploiter au mieux la conjoncture de la guerre.

Des formes intermédiaires seront naturellement nécessaires ici et là, imposées par les

particularités du mouvement ouvrier dans chaque pays. Cependant, la ligne générale

reste de s'intégrer là où passe actuellement le mouvement général de la classe.

24. L'aspect inévitable de guerre civile que prendrait au moins en Europe et en en Asie une

guerre déclenchée contre l'URSS dans les conditions décrites souligne l'intérêt

particulier que doit revêtir notre travail en direction des partis communistes, ainsi que

celui d'une position claire, non équivoque, sur la bureaucratie soviétique, les PC et la

défense de l'URSS, des « démocraties populaires », de la Chine et des révolutions

coloniales contre l'impérialisme.

Seul notre mouvement, grâce à ces positions et à toute sa préparation, peut envisager

de réaliser dans cette crise sa jonction avec les forces révolutionnaires qui surgiront

des partis communistes et des masses qu'ils influencent, pour les pousser dans une

lutte résolue pour le renversement du capitalisme et en même temps contre la

bureaucratie soviétique.

Seul notre mouvement pourra, pour les mêmes raisons, exploiter dès maintenant la

crise du stalinisme dans un sens favorable à la construction d'une nouvelle direction

révolutionnaire.

25. Entre le IIe et le IIIe Congrès mondial, la consigne du IIe Congrès d'achever de nous

insérer dans le réel mouvement des masses a été en très grande partie réalisée.

Toute la physionomie de notre mouvement, de ce fait, a été transformée : maturation

des directions, prolétarisation des organisations, connaissance réelle et exploitation

efficace des particularités du mouvement ouvrier dans chaque pays.

Le cours nouveau du trotskysme est une réalité et le meilleur gage de son avenir en tant

qu'avant-garde du prolétariat révolutionnaire et expression consciente du mouvement

communiste de notre époque.

Il s'agit maintenant d'achever de consolider et d'amplifier ce processus en vue de livrer

avec succès les batailles décisives en perspective, d'aider au maximum, de notre mieux,

le processus objectif révolutionnaire dans un monde qui s'écroule.

La question de la création d'une nouvelle direction révolutionnaire résolvant la crise

actuelle du mouvement ouvrier et de l'humanité tout entière a toujours été envisagée par

notre mouvement comme étant étroitement liée à l'existence de conditions objectives

favorables à la propulsion de puissantes luttes révolutionnaires des masses. Contrastant

avec la période de prostration du mouvement ouvrier que nous avons connue dans les

années qui ont précédé la dernière guerre, ces conditions existent maintenant et donnent

naissance à des luttes jamais égalées dans le passé en ce qui concerne leur ampleur et leur

universalité. C'est à travers cette période et ces luttes qu'une nouvelle avant-garde

révolutionnaire se crée et dans laquelle se sélectionnera aussi la nouvelle direction

révolutionnaire qui fera siens les idées et le programme de la IVe Internationale.

La lutte contre la guerre impérialiste et pour la victoire de la révolution socialiste mondiale (résolution sur la situation et les tâches)

La situation internationale est caractérisée par les préparatifs accélérés de guerre de l'impérialisme, la rupture quasi consommée en fait entre le bloc impérialiste d'une part et l'URSS groupant autour d'elle des « démocraties populaires » et la Chine avec qui elle est alliée d'autre part (malgré la possibilité de compromis limités avant le conflit général) ; la polarisation accrue des forces sociales dans chaque pays asiatique de l'Extrême-Orient et du Proche-Orient, les colonies africaines et les pays semi-coloniaux de l'Amérique latine et la nouvelle montée du mouvement ouvrier dans les métropoles en conséquence des victoires des masses coloniales et de la mise en exécution du programme d'armements de la bourgeoisie.

La période qui s'ouvre est celle de l'alignement des forces sociales adverses s'engageant dans des combats partiels qui vont en s'amplifiant vers un choc général décisif.

L'accélération de la marche de l'impérialisme vers la guerre est le résultat de l'échec de toutes ses tentatives de restaurer un nouvel équilibre, d'arrêter le processus de son auto décomposition, de mater le puissant mouvement d'émancipation des masses coloniales et métropolitaines et de ses efforts pour conjurer la menace de la crise économique.

À la base de cette évolution se trouve l'exacerbation de la contradiction fondamentale du régime capitaliste : production et productivité accrues en face d'un marché qui se réduit constamment par la perte d'une série de réserves coloniales essentielles et du « glacis » soviétique européen, ainsi que par le fléchissement de la capacité d'achat des masses à la suite de la hausse continuelle du coût de la vie qui a pris un caractère universel durant et après la Seconde Guerre. C'est avant tout l'appareil de production hypertrophié de l'impérialisme américain qui étouffe dans les frontières devenues trop étroites du monde capitaliste et qui ne peut trouver d'autre solution à ses contradictions que la conquête du monde entier.

L'économie d'armements et la guerre elle-même sont envisagées par l'impérialisme comme les ultimes moyens de juguler la menace de la crise économique dans l'immédiat, de récupérer les territoires perdus et de briser le mouvement révolutionnaire des masses, qui est la condition d'une stabilisation véritable.

•

L'évolution de l'économie mondiale

Entre 1948 et juin 1950, date à laquelle éclata la guerre de Corée, l'économie capitaliste mondiale a évolué sous la menace de la dépression et cela au fur et à mesure que la production retrouvait et dépassait ses niveaux d'avant-guerre, sans élargissement parallèle des marchés.

C'est encore l'économie capitaliste des États-Unis qui a montré le plus clairement durant cette période, et plus particulièrement en 1949-1950, des signes avant-coureurs de l'approche d'une dépression par l'essoufflement et même les chutes fréquentes de sa production.

L'économie capitaliste européenne, qui continuait à bénéficier de l'aide massive américaine, semblait poursuivre un cours ascendant. Cependant, le rythme de l'élargissement de la production allait partout en diminuant. La production plafonnait dans certains pays (Belgique, France), tandis que dans certaines branches importantes (industrie de l'acier et du charbon), elle avait déjà atteint la saturation. Le chômage se développa dans de nombreux pays. D'autre part, il y avait déjà une surproduction mondiale de produits agricoles et de certaines matières premières.

La reconversion en économie d'armements commencée avec la guerre de Corée a renversé la tendance sur tous ces plans. Aux Matières premières recherchées sur tous les marchés et stockées avec frénésie, elle a imprimé un ferme cours ascendant qui a animé, en même temps que l'inflation, l'économie antérieurement 'déprimée des pays producteurs, particulièrement de ceux du Sud-Est asiatique, de l'Amérique latine, de l'Australie et de l'Afrique.

À l'économie américaine, elle a permis un élargissement considérable de sa production, tandis qu'elle a arrêté le recul entamé de la production en Europe. Mais en même temps, de nouvelles contradictions ont surgi, contrebalançant ces effets favorables, et qui aggravent aussi bien le déséquilibre que la crise sociale du régime. L'inflation à peine ralentie entre 1949 et 1950 a repris partout et revêtu un caractère universel. Celle-ci se développe sous l'action combinée de la hausse du coût des matières premières, du caractère improductif de l'économie d'armements, du rétrécissement de la production civile et de l'abaissement de la capacité d'achat des masses consécutive aux nouveaux impôts et au blocage plus ou moins strict des salaires. Elle a déjà entraîné une réduction réelle du niveau de vie des masses, y compris dans une certaine mesure aux États-Unis même, bien que la mise en exécution du programme d'armements ne soit encore qu'à son début.

Au fur et à mesure que ce programme se réalisera, la production civile se rétrécira nécessairement, y compris aux États-Unis, tandis que les dépenses de l'État augmenteront par contre au détriment du pouvoir d'achat de la population productrice, une partie de plus en plus grande de ce pouvoir devant financer le secteur des armements.

Dans le cadre de cette évolution générale, les différents éléments constructifs de l'économie capitaliste décrivent des trajectoires variées et souvent en sens inverse. Les États-Unis, qui ont acquis à travers et après la dernière guerre une prépondérance écrasante au sein du monde capitaliste, exercent maintenant un contrôle plus rigoureux que jamais sur l'ensemble de l'économie capitaliste mondiale. Si le développement de la production des autres pays capitalistes, ainsi que la première phase de la nouvelle conjoncture économique par le drainage aux États-Unis de toute matière première de base de provenance de ces pays et de leurs colonies ont réduit entre 1949 et 1950 leur déficit en dollars, la monopolisation par le stockage aux États-Unis des matières premières indispensables a déterminé une dépendance plus grande que jamais du reste du monde capitaliste envers ce pays. Ceci concerne naturellement avant tout les pays industrialisés de l'Europe occidentale. Par contre, les pays coloniaux et semi-coloniaux producteurs connaissent une ranimation de leur activité économique, mais doivent encore une fois sacrifier toute velléité d'industrialisation à la production intensifiée de matières premières.

Les États-Unis deviennent à la fois l'arsenal des matières premières, l'usine et la banque de tout le monde capitaliste, au détriment des pays coloniaux et semi-coloniaux. Ainsi le développement hypertrophié de l'impérialisme américain, loin d'aplanir les contradictions internes du régime capitaliste et d'aboutir à une sorte de planification inter impérialiste à laquelle ont rêvé les apôtres du « super-impérialisme », conduit au contraire à l'exacerbation de ces contradictions de l'impérialisme mondial.

Cette nouvelle orientation de l'économie capitaliste vers une économie d'armements comporte dans sa logique même un glissement fatal vers une économie de guerre pure et simple. D'autre part, dans la mesure où cette orientation est déjà engagée et avancée, elle crée un processus irréversible, son arrêt devant provoquer inévitablement chute de prix, chômage, crise économique se répercutant des États-Unis au monde capitaliste tout entier.

À l'encontre de ces tendances parasitaires à la prédominance de dépenses improductives dans l'économie capitaliste, l'économie étatisée et planifiée de l'URSS et des « démocraties populaires » européennes connaît un développement important et plus équilibré, malgré les fardeaux imposés par l'armement, les frais et les gaspillages de la bureaucratie et l'absence de participation consciente et volontaire des masses au fonctionnement de l'économie. C'est la preuve de la supériorité intrinsèque de cette économie, malgré sa gestion bureaucratique.

En URSS, les objectifs industriels du plan quinquennal furent atteints et dépassés, portant la production industrielle bien au-delà du niveau atteint en 1940. Pour la première fois, d'autre part, depuis les années 1936-1938, le niveau de vie, surtout des masses urbaines, commence à connaître une certaine amélioration par la stabilisation et même la baisse des prix, l'augmentation du pouvoir d'achat et l'amélioration de l'approvisionnement en articles de consommation alimentaire et vestimentaire. Par contre, les objectifs agricoles du plan ne semblent pas en tout point satisfaisants, et le problème de l'augmentation de la production agricole, pour faire face aux besoins accrus de la consommation industrielle et civile, reste toujours très aigu.

Des réformes entreprises sur le plan des kolkhozes en vue de leur centralisation et d'une mécanisation plus poussée de l'agriculture ont comme buts économiques d'un côté une augmentation de la production agricole et, d'un autre côté, la fourniture à l'industrie de la main-d’œuvre qui lui manque. Elles couperont davantage les liens des paysans avec leurs anciennes terres et représenteront une nouvelle étape de stabilisation de la collectivisation agraire.

Les « démocraties populaires » européennes ont accompli des pr6grès notables dans la réparation des destructions subies par la guerre, dans leur industrialisation qui a déjà commencé à altérer considérablement la structure économique et la composition sociale de ces pays. Les plans à courte échéance qui avaient pour but de ramener l'économie de ces pays aux niveaux d'avant-guerre ont en général atteint cet objectif limité. Les nouveaux plans à longue échéance actuellement en exécution progressent, élargissant parfois leurs objectifs initiaux, surtout dans le domaine de la production industrielle.

Cependant, la conjoncture internationale qui oblige à un effort d'armements accru, l'exploitation d'une partie des ressources de ces pays par la bureaucratie soviétique ainsi que leur gestion par leur propre bureaucratie infligent aux masses de ces pays de lourds sacrifices et ont entraîné un abaissement de leur niveau de vie, variable selon les pays et les différentes catégories des masses travailleuses. La coupure de ces pays du marché mondial, en l'absence d'aide efficace de la part de l'URSS, freine leur développement industriel, tout en accélérant l'intégration de leur économie dans l'économie soviétique.

C'est dans le secteur agricole que les progrès sont les plus lents et les difficultés les plus grandes. Car la collectivisation effective et harmonieuse des campagnes dépend avant tout d'un essor préalable important de l'industrie et d'une éducation par l'exemple des paysans, et nullement de mesures administratives et de pressions bureaucratiques et policières.

En Yougoslavie, le blocus du Kremlin, les conditions dans lesquelles l'impérialisme, cherchant des avantages, accorde une aide limitée, les objectifs élevés initialement fixés par le PCY et le gouvernement ont eu comme résultat des changements et des limitations répétées du plan. Celui-ci, quoique rajusté, se réalise avec des difficultés constantes, des retards, et son principe même est mis en jeu. Les conditions de vie des masses ont eu beaucoup à souffrir, tandis que les concessions auxquelles le gouvernement fut acculé par l'impérialisme, particulièrement dans les campagnes, ont renforcé les tendances à l'accumulation primitive des paysans et des spéculateurs, désorganisant la planification d'ensemble de l'économie, ce qui se traduit par une pression croissante des forces de classes adverses sur le plan politique et social. Quant à l'évolution de la situation économique de la Chine, il faut inscrire à l'avantage du gouvernement de Mao-Tsé-Toung la stabilisation des prix, l'arrêt de l'inflation et un meilleur approvisionnement du marché en produits agricoles et industriels. Ces résultats sont d'autant plus remarquables si l'on tient compte de l'état dans lequel se trouvait la Chine au lendemain de la défaite de Tchang-Kaï-Chek, de l'effort de guerre entrepris depuis plus d'un an déjà pour seconder le peuple coréen dans la lutte contre l'impérialisme, du blocus décrété par celui-ci contre la Chine et de l'aide matérielle minime que l'URSS apporte jusqu'ici au régime de Pékin.

La conjoncture internationale depuis la guerre a naturellement bouleversé les plans de relèvement économique de la Chine et draine là aussi une grande partie des ressources du pays dans l'effort de guerre. La réalisation de la réforme agraire au sud du Yangtsé (qui a provoqué la résistance de la bourgeoisie alliée aux propriétaires fonciers s'opposant à cette mesure) implique un relèvement économique généralement plus lent pour la Chine méridionale que celui que connaît la Chine septentrionale, et surtout la Mandchourie en pleine reprise industrielle. Le rôle de l'État, par les atouts économiques qu'il détient (étatisation de secteurs importants de l'industrie) et surtout par ses atouts politiques, s'avère cependant à un grand degré contrôleur, régulateur et animateur de toute la vie économique du pays, acheminant celui-ci par étapes vers une économie étatisée et planifiée.

Naturellement, en Chine ce problème est infiniment plus difficile que dans les « démocraties populaires » européennes, à cause du très bas niveau des forces productives et de l'existence d'un domaine encore très vaste d'une économie agricole et urbaine qui fonctionne sur la base de la propriété privée et que l'État s'efforce de contrôler.

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L'évolution des relations internationales

L'élément nouveau dans les relations internationales qui se précise de plus en plus depuis la guerre de Corée est la rupture aggravée entre l'impérialisme et le bloc soviétique allié à la Chine, qui éloigne et rend improbable la perspective d'un compromis général tant soit peu durable entre les deux camps.

Cette évolution est le reflet de l'inexistence d'une base pour un tel compromis, le rapport des forces ayant évolué au désavantage de l'impérialisme, et son auto décomposition ayant pris une telle 'ampleur qu'il lui est impossible de se stabiliser même si la bureaucratie soviétique se montrait disposée à respecter la ligne de partage d'influence dans le monde établie au lendemain de la dernière guerre, et d'empêcher l'écroulement du capitalisme dans d'autres parties du monde. Le statu quo est non seulement impossible mais aussi non viable pour l'impérialisme. D'autre part, la bureaucratie soviétique ne peut plus ouvrir les « démocraties populaires » européennes à l'exploitation impérialiste sans compromettre gravement sa propre sécurité et encore moins conclure un compromis aux dépens de la Chine et de la révolution coloniale (qui se développent d'après leur logique propre) sans rencontrer la résistance de la part des régimes installés dans ces pays et surtout du régime de Mao-Tsé-Toung.

Cette résistance amènerait la rupture avec le Kremlin et son isolement dans son propre camp. La guerre de Corée elle-même a montré avec quelle puissance la révolution coloniale se heurte aujourd'hui directement aux forces armées de l'impérialisme. La bureaucratie soviétique ne peut plus trahir ouvertement un mouvement d'une telle ampleur sans mettre en jeu son existence même, tout en s'efforçant d'intervenir elle-même le moins possible dans le conflit et tout en favorisant l'usure parallèle des forces impérialistes et révolutionnaires.

Reste la possibilité d'un compromis étendu sur l'Allemagne, à nouveau plaque tournante de toute l'Europe occidentale. Ce compromis était possible avant la guerre de Corée et la mise en exécution du gigantesque plan d'armement de l'impérialisme, avec toutes ses conséquences. Actuellement cette possibilité paraît de plus en plus minime, chacun des deux camps procédant en pratique à l'intégration accélérée de la zone allemande qu'il contrôle.

Se camouflant au moyen de tentatives de renouer un dialogue diplomatique entre les deux camps, de propositions de « paix » et de bavardages « pacifistes », chacun tire des avantages divers en matière de délais, encore nécessaires, et de propagande, tout en poussant en réalité au maximum sa préparation militaire. Et chacun procède en toute chose fondamentalement du point de vue d'une guerre inévitable dans un proche avenir.

Parce que la base n'existe plus pour un compromis étendu, la guerre de Corée s'est enlisée dans une guerre d'usure et la Conférence des Quatre a échoué. Ceci n'exclut pas cependant la possibilité de compromis limités mais qui n'altéreront en rien la marche fondamentale et inexorable des événements.

La négociation d'une trêve en Corée se place dans le cadre de tels compromis recherchés encore de part et d'autre. En Corée, l'impérialisme américain, secondé par la presque totalité du monde capitaliste, a concentré la plus grande partie de ses forces militaires actuelles, de plus en plus puissamment soutenues au fur et à mesure que son colossal programme d'armement se réalise.

Il a fait peser ainsi un poids démesurément lourd sur les masses coréennes et les forces chinoises accourues pour épauler celles-ci dans leur lutte contre l'impérialisme, tandis que l'aide de la bureaucratie soviétique ne fut administrée en Corée qu'à doses savamment calculées pour tenir, mais non pour vaincre.

D'autre part, l'impossibilité de l'impérialisme d'arriver, malgré les forces très importantes qu'il a mises en ligne, à un résultat en Corée, divisait ses rangs en ce qui concerne la façon de sortir de cette impasse : l'aile Mac Arthur de l'impérialisme préconisait l'extension immédiate de la guerre à la Chine ; celle plus importante de l'administration démocrate et des milieux dirigeants européens, cherchant à circonscrire pour le moment le conflit à la Corée et à limiter l'effort porté sur ce point secondaire du front mondial. La Chine, de son côté, ne saurait continuer la lutte en Corée sans un effort total du pays ou une aide substantielle de l'URSS.

La bureaucratie soviétique, qui a profité pendant toute la première période du conflit, en s'efforçant d'affaiblir simultanément l'impérialisme et la jeune révolution chinoise, se trouve prise entre le danger d'une extension de la guerre et la pression menaçante de Pékin, et incline, elle aussi pour la trêve. Qu'il s'agisse effectivement d'une trêve, d'une pause avant la reprise de la lutte en Corée même ou ailleurs, ceci devient clair par le maintien des forces armées adverses sur pied de guerre, ainsi que par les préparatifs ininterrompus de l'impérialisme à la guerre, accélérés précisément durant la négociation même de la trêve, par la création de nouvelles bases américaines en Afrique et en Europe, la préparation du traité de paix avec le Japon, la reprise des pourparlers pour le réarmement de l'Allemagne, l'inclusion projetée de la Grèce et de la Turquie dans le Pacte Atlantique, et indirectement de l'Espagne même, la réalisation enfin plus poussée du programme d'armements.

En dehors de la tension grandissante que provoquent dans les relations internationales le conflit de Corée et la situation dans le Moyen-Orient, c'est le réarmement du Japon, base principale de l'impérialisme en Extrême-Orient, et plus encore celui de l'Allemagne occidentale qui aggravent davantage cette tension et la porteront à un point culminant. Dans la mesure où le réarmement de l'Allemagne en particulier reprendra sur une grande échelle, comme c'est actuellement l'intention de toute la « communauté » atlantique — le point de vue américain sur la question ayant eu en définitive raison de la résistance de la bourgeoisie française —> ceci sera le signe d'une accélération du rythme vers la guerre et de la consommation de la rupture entre les deux camps. On ne peut dans 'Ce cas exclure totalement l'éventualité que le Kremlin, étant acculé de tous côtés au combat, malgré ses efforts encore tenaces et sincères d'éloigner le plus possible cette issue, risque une action préventive.

Dans le cadre de cette évolution, le camp impérialiste s'homogénéise de plus en plus autour et sous la direction des États-Unis. Ceci ne veut pas dire que tout antagonisme inter impérialiste a cessé, mais plutôt que les antagonismes existants se subordonnent de plus en plus aux nécessités de la lutte commune en perspective, à la signification et la gravité de cette lutte pour l'existence même du régime capitaliste dans son ensemble. D'autre part, la disproportion entre l'impérialisme américain et les autres puissances capitalistes est actuellement telle que toute résistance à Washington se termine finalement par la capitulation.

C'est encore l'impérialisme britannique qui n'a cessé de nourrir des velléités de tenir un rôle de brillant second, s'efforçant à chaque occasion de sauvegarder une apparence d'indépendance. Mais même Londres dispose actuellement d'une base si restreinte, est assailli de telles difficultés dans ce qui lui reste de domaine colonial qu'il lui est impossible de résister un tant soit peu efficacement à l'envahissante protection de son allié américain. La capitulation de Londres devant Washington en ce qui concerne la politique chinoise et coréenne, pour faire face avec l'aide de l'Amérique aux dangers surgis en Iran, est significative de la façon dont se règlent en définitive les antagonismes et les frictions éphémères entre les deux parties et du réel rapport de forces qui existe entre elles.

Ce processus d'homogénéisation se poursuit aussi à l'intérieur de chaque bourgeoisie, rapprochant les points de vue entre les différentes fractions de la classe et stabilisant dans son ensemble une discipline plus stricte. Cette tendance se dégage à la suite de luttes et de frictions, mais celles-ci se dénouent par le ralliement à une ligne fondamentale commune au fur et à mesure que l'échéance de la guerre approche.

Ainsi par exemple aux États-Unis « le grand débat » engagé au sein des milieux dirigeants américains a éclairé l'ampleur des divergences dans ces milieux quant aux délais de l'éclatement de la guerre et au front principal (Asie ou Europe), mais en même temps il a permis de dégager une stratégie plus réfléchie et mieux élaborée pour l'ensemble de la bourgeoisie américaine et mondiale, à laquelle se rallie maintenant le noyau principal de cette classe.

Seules de très fortes réactions des masses et particulièrement une forte réaction des masses américaines peuvent mettre de nouveau en danger la cohésion de la bourgeoisie, ainsi que les plans militaires précis de l'impérialisme et le rythme de leur exécution.

À cette évolution des rapports inter impérialistes correspond un processus centripète analogue dans le camp soviétique allié à la Chine. Le contrôle du Kremlin sur les « démocraties populaires » européennes s'est accentué à la faveur de l'isolement progressif de ces pays du reste du monde capitaliste, y compris sur le terrain économique, que la Guerre froide a provoqué. Les gouvernements de ces pays ont été amenés à resserrer leurs liens économiques entre eux et avec l'URSS et à élaborer un programme commun de préparation militaire strictement contrôlé par le Kremlin. De ce fait, la mainmise de celui-ci sur ces pays, qui fut longtemps contrecarrée par l'opposition sourde des masses et par une partie même de l'appareil autochtone des partis communistes, se trouve momentanément renforcée par l'évolution internationale vers la guerre.

Le retournement pro-impérialiste de la direction du PC yougoslave et du gouvernement de Belgrade a pesé considérablement dans le même sens.

Cela ne signifie pas du tout que l'opposition des masses à la bureaucratie soviétique et à la bureaucratie autochtone se soit affaiblie, ni que la crise à l'intérieur même de l'appareil des partis communistes est surmontée. Cela signifie simplement que les facteurs qui favorisaient l'amplification et l'approfondissement de cette crise dans les masses et les partis se trouvent modifiés, et que les perspectives relatives à un développement d'une opposition « titiste » considérable dans l'immédiat et même dans un proche avenir ne sont plus justifiées.

En ce qui concerne la Chine, là aussi l'aggravation de la situation internationale joue plutôt dans le sens d'un maintien des liens avec le Kremlin. Dans la mesure où le blocus impérialiste isole la Chine du marché mondial et que l'effort de guerre qu'elle poursuit en Corée draine une grande partie de ses ressources au détriment d'un relèvement économique rapide, la Chine est obligée de temporiser avec le Kremlin, même si l'attitude de celui-ci envers elle, déterminée par les intérêts propres de la bureaucratie soviétique, devient de plus en plus claire et intolérable aux yeux des militants du PC chinois et même d'une partie de ses dirigeants.

L'évolution des luttes sociales et la situation dans

le mouvement ouvrier international

Au centre de la montée actuelle du mouvement international d’émancipation des masses exploitées, favorisée par la crise accentuée du régime capitaliste, se place le mouvement anti-impérialiste et révolutionnaire des pays coloniaux et servi-coloniaux. Ce mouvement loin de connaître un temps d'arrêt, s'amplifie, gagnant de nouvelles régions.

Tandis qu'en Chine les conquêtes de la révolution se consolident et que la guerre de Corée, accompagnée du blocus de l'impérialisme, impose un cours plus à gauche au régime de Mao-Tsé-Toung, aussi bien sur le plan économique que politique, en Corée, au Viêt-Nam, en Malaisie, en Birmanie, aux Philippines, la lutte armée des masses contre l'impérialisme et ses agents autochtones se poursuit et aucune stabilisation au profit de l'impérialisme n'est en vue.

Au Japon, le mouvement ouvrier subit actuellement la pression conjuguée des classes dominantes indigènes et de l'impérialisme occupant qui ont cherché par tous les moyens à arrêter son impétueux élan au lendemain de la liquidation de la guerre.

Mais c'est surtout sa direction stalinienne et réformiste qui freine la réalisation d'une plus ample unité d'action contre l'offensive de ses ennemis de classe, ainsi que son développement général.

Malgré cela, la radicalisation des masses japonaises se poursuit, dépassant de loin le niveau d'avant-guerre, et restera l'obstacle le plus puissant aux préparatifs et aux plans de guerre de l'impérialisme américain et de ses alliés indigènes.

Aux Indes, à Ceylan et en Indonésie, pays dans lesquels l'impérialisme fut acculé à céder le pouvoir direct à la bourgeoisie indigène, règne une situation prérévolutionnaire dans laquelle s'accumule un potentiel hautement explosif C'est l'expression de l'incapacité organique de la bourgeoisie, étroitement liée à l'impérialisme, d'accomplir les réformes démocratiques, économiques et politiques qui atténueraient la misère extrême dans laquelle vivent toujours les masses paysannes et ouvrières de ces pays et donneraient satisfaction à leurs aspirations profondes de liberté et d'autogouvernement.

La région du Proche-Orient, jusqu'ici chasse gardée de l'impérialisme appuyé sur les féodo-capitalistes indigènes, est entrée en ébullition. Le mouvement anti-impérialiste des masses gagne en ampleur et oblige les milieux les plus clairvoyants des classes possédantes à esquisser une politique anti-impérialiste. Ces milieux espèrent ainsi d'une part atténuer la crise financière qui sévit dans ces pays en expropriant l'impérialisme d'une partie des ressources qu'il tirait de l'exploitation de leurs richesses et, de l'autre, empêcher la formation d'une direction révolutionnaire du mouvement national des masses.

Dans les colonies nord-africaines et équatoriales françaises, le renforcement de l'oppression par l'administration n'arrive pas à venir à bout du profond mouvement d'émancipation des masses indigènes. Ce mouvement entraîne dans tous ces pays, pour des raisons identiques à celles du Moyen-Orient, une partie de plus en plus importante de féodo-capitalistes et de la petite bourgeoisie des fonctionnaires, des petits commerçants, des intellectuels indigènes. Les soi-disantes concessions et réformes de l'administration s'avèrent illusoires et poussent à nouveau à l'opposition des milieux possédants indigènes qui ont voulu collaborer. Ceci parce que la base de l'impérialisme français est très restreinte et que son appauvrissement général l'oblige à une exploitation accrue de ses colonies africaines et à une répression plus sévère que jamais.

Dans les pays semi-coloniaux de l'Amérique latine, les tentatives de l'impérialisme américain et des milieux dirigeants collaborationnistes qui profitent à nouveau économiquement de la conjoncture internationale préparatoire à la guerre, pour entraîner les masses dans la « défense » commune de l'hémisphère occidental et la guerre antisoviétique, rencontrent une très forte résistance illustrée par les luttes qui ont eu lieu récemment dans tous ces pays ainsi que par les résultats significatifs à ce propos des élections au Brésil et encore plus en Bolivie.

En Australie et en Nouvelle-Zélande, pays dans lesquels se forme un prolétariat de plus en plus nombreux, vigoureux et sans passé de défaites, des luttes d'envergure ont démontré sa résistance à la politique de guerre de la bourgeoisie et à ses conséquences.

En Europe occidentale, des grandes luttes ont marqué une nouvelle montée du prolétariat à la suite des victoires anti-impérialistes remportées en Asie et de la mise en exécution du programme d'armements de la bourgeoisie, avec ses conséquences sur le niveau de vie des masses déjà très bas.

En Angleterre, le prolétariat montre une résistance soutenue à cette politique de guerre, qui a trouvé son expression non seulement dans la série de luttes livrées sous une direction autonome contre la bourgeoisie et ses agents réformistes dans les syndicats, mais aussi dans les remous que connaît le Labour Party et dans le développement d'une aile gauche à son intérieur. La démission de Bevan et son nouveau programme « socialiste », au moyen duquel il s'efforce de renflouer le LP aux prochaines élections et d'apaiser le mécontentement d'une grande partie de sa base, est un point culminant dans la différenciation à laquelle poussent les événements à l'intérieur du Labour Party. Ce n'est encore que le début d'un processus, qui s'accélérera au fur et à mesure que l'exécution de la politique de guerre de la bourgeoisie anglaise et ses difficultés accrues dans le domaine colonial démontreront son incompatibilité avec le maintien d'un programme social, et encore moins « socialiste ».

En France, de grandes luttes récentes ont montré ce que seront les réactions des masses devant la forte poussée inflationniste de ce pays. Sous l'effet combiné de l'évolution économique, de difficultés dans le domaine colonial et du renforcement de la réaction dans le nouveau Parlement issu des élections de juin, la lutte de classes en France s'achemine vers un point culminant.

En Italie, par rapport à 1948, les élections ont démontré un renforcement des partis ouvriers et un recul du principal parti bourgeois, celui de Gasperi. Ceci contraste avec la concentration de la droite dans le Parlement français par la présence massive des députés gaullistes.

En Allemagne occidentale, la montée ouvrière, constante sous la pression de l'inflation, du chômage et de la politique réactionnaire des occupants impérialistes et de la bourgeoisie collaborationniste, est encore contenue. L'intégration accélérée de l'Allemagne dans la communauté « atlantique » et la politique de guerre de celle-ci ne manqueront pas de porter à un haut niveau la résistance et les réactions des masses allemandes, opposées plus qu'ailleurs à un nouveau carnage.

En Belgique, en Autriche, en Hollande, dans les pays scandinaves, en Grèce, la politique de guerre de la bourgeoisie provoque des réactions semblables à des degrés divers, parmi les masses qui ne se sentent nulle part battues ou démoralisées.

Mais c'est encore en Espagne que la nouvelle montée du prolétariat européen a pu montrer toute son ampleur actuelle. Douze ans de répression féroce n'ont pu empêcher la renaissance de la résistance des masses espagnoles qui, d'un bout à l'autre du pays, en formations imposantes, ont puissamment manifesté leur volonté de lutte et leur opposition irréductible au régime franquiste. Une nouvelle révolution mûrit actuellement en Espagne et son éclatement ne doit pas être une surprise. Il peut se produire, favorisé par quelques circonstances intérieures, ou par quelques nouvelles luttes d'envergure en Europe occidentale, ou par de nouvelles victoires anti-impérialistes. Dans tous les cas, son éclatement portera d'emblée tout le mouvement ouvrier de l'Europe occidentale à un très haut niveau et altérera profondément la situation, particulièrement en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne.

Aux États-Unis et au Canada, les réactions ouvrières, tout en étant de nouveau attisées par l'inflation qui se développe dans ces pays, restent encore à un niveau relativement bas, ces deux pays bénéficiant de conditions particulières. La capacité d'achat des masses en plein emploi n'est pas encore sérieusement entamée par le processus d'inflation. D'autre part, la violente offensive réactionnaire de la bourgeoisie, la chasse anticommuniste, les brusques mesures de régimentation et de militarisation accélérée de la vie du pays, particulièrement aux États-Unis, pèsent sur les masses, qui réalisent encore mal le sens et l'aboutissement de la nouvelle conjoncture.

Malgré cela, les premières conséquences du programme d'armement ont provoqué une vive réaction dans les milieux de la bureaucratie réformiste, soucieuse de sauvegarder ses propres privilèges et sa base dans les masses. Des réactions plus importantes ne surgiront aux États-Unis qu'à une étape plus avancée de l'exécution du programme d'armement et de la militarisation du pays.

Avec un décalage encore important, et inévitable par rapport à tous les autres pays capitalistes, les États-Unis s'acheminent malgré cela inexorablement vers une transformation profonde qui atteindra aussi bien le niveau de vie que le mode de vie des masses, et leur fera goûter les mêmes fruits amers que dispense abondamment partout ailleurs le capitalisme pourrissant : paupérisation accrue, longues années de caserne, terreur policière, répression.

La situation à l'intérieur même du mouvement ouvrier est caractérisée par la disproportion qui existe actuellement entre les possibilités objectives révolutionnaires, les luttes mêmes de plus en plus amples des masses coloniales et métropolitaines, et la politique constante de trahison, de couardise et d'opportunisme des directions traditionnelles réformistes et staliniennes. Le réformisme s'avère incapable de se détacher tant soit peu décisivement du capitalisme moribond qui l'entraîne dans son pourrissement, même là où les masses lui accordent un appui puissant et réclament de lui des mesures hardies comme en Angleterre, en Belgique, en Autriche, en Allemagne, dans les pays scandinaves, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, aux Indes, au Japon, en Palestine. Il a accepté de servir, avec ici et là des réticences de forme, non essentielles, la politique d'armement et de guerre de la bourgeoisie contre l'URSS, les « démocraties populaires », la Chine, les révolutions coloniales, le mouvement révolutionnaire international. Il se sert dans sa propagande auprès des masses des mêmes arguments « idéologiques » que la bourgeoisie pour l'entraîner dans cette guerre. La reconstruction récente à Francfort de feu la IIe Internationale n'a, d'après ses propres déclarations, comme but que de coordonner dans une certaine mesure cette propagande destinée à enchaîner à nouveau les masses derrière l'effort de guerre de l'impérialisme, les entraîner dans la guerre même et à la parer d'une couverture de « gauche ».

Cette politique lui enlèvera, au fur et à mesure que les conséquences de la préparation de la guerre de la bourgeoisie seront de plus en plus lourdement ressenties par les masses, une partie de sa base ouvrière là où il a pu la conserver ou la reconquérir au stalinisme, et provoquera des remous intérieurs encore plus importants que ceux qui se manifestent déjà par exemple en Angleterre.

Au cas où le mécontentement dans les propres rangs réformistes prendrait des proportions importantes et où les réactions des masses risqueraient d'être polarisées par d'autres partis ou tendances, il n'est pas exclu que les dirigeants réformistes préconisent une opposition momentanée à la politique de la bourgeoisie et poussent leurs partis dans cette opposition. La bourgeoisie elle-même voudra dans certains cas se débarrasser de leur présence au gouvernement, qui est souvent source d'obstruction et d'opposition latente à une préparation ferme de la guerre.

Pour ces raisons, l'évolution de chaque parti réformiste doit être étudiée à part par notre mouvement afin de préciser la tactique à suivre envers lui, et qui peut entraîner, selon les pays, même notre intégration totale dans ces partis afin de profiter de la formation d'une aile gauche importante dans leurs rangs, dont nous nous efforcerons de prendre la tête.

En ce qui concerne le stalinisme, il faut distinguer et insister sur les aspects suivants :

En ce qui concerne la politique fondamentale à l'heure actuelle de la bureaucratie soviétique, celle-ci est déterminée par sa crainte des conséquences révolutionnaires qu'entraînerait une guerre mondiale avec l'impérialisme, rompant tous les équilibres, embrassant des masses et des forces immenses et incontrôlables. Pour cette raison et non principalement par peur de la force militaire qu'a eue jusqu'à présent l'impérialisme, la bureaucratie soviétique a évité d'exploiter le rapport de forces défavorable à l'impérialisme et son impréparation militaire manifeste. Pour cette raison aussi dès maintenant, ainsi que par la crainte que lui inspire le potentiel militaire croissant de l'impérialisme, la bureaucratie soviétique vise à obtenir des délais à travers un compromis et désigne comme tâche fondamentale aux partis communistes la campagne pour la « paix » à travers une conférence des « Cinq Grands ». Mais, d'autre part, devant les préparatifs évidents et accélérés de guerre de l'impérialisme et les ripostes révolutionnaires des masses, la bureaucratie soviétique est obligée de mener au moyen des PC une lutte réelle contre ces préparatifs et de tenir, dans une certaine mesure, compte des réactions des masses. D'où le caractère combiné de sa politique actuelle, mélange d'opportunisme pacifiste petit-bourgeois et de gauchisme « anti-impérialiste » et « anticapitaliste », non seulement verbal, entraînant des actions de classe contre les préparatifs de guerre.

D'autre part, dans des pays où les conditions objectives poussent les masses à une révolte ouverte contre l'impérialisme et le capitalisme et à la lutte armée comme c'est le cas actuellement en Extrême-Orient, la bureaucratie soviétique, malgré les dangers qu'elle court 'dans ses rapports avec l'impérialisme et par l'extension de la révolution dans le monde, est obligée de ne pas saboter purement et simplement ces luttes et s'efforce plutôt d'en tirer le meilleur profit.

Ce jeu dangereux et contradictoire, c'est la situation qui l'impose à la bureaucratie, prise elle aussi comme le capitalisme dans des contradictions inextricables et entraînée par des forces qu'elle ne peut pas contrôler strictement.

Les partis communistes enfin, tout en étant inféodés par leurs directions au Kremlin et tout en agissant fondamentalement comme agents des intérêts de la bureaucratie soviétique, sont placés dans des conditions nouvelles dont ils subissent les conséquences. Obligés, tout en insistant pour un compromis, de lutter contre les préparatifs de guerre de la bourgeoisie et subissant la pression des masses, ils véhiculent un potentiel révolutionnaire qui peut les entraîner au-delà des intentions du Kremlin et de leurs dirigeants, ce qui n'est pas sans danger pour leur conformisme bureaucratique.

En général, la conjoncture actuelle de préparation accélérée à la guerre a favorisé une reprise de l'influence des partis communistes, quoique à des degrés divers, dans une série de pays. C'est particulièrement plus net dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. L'attraction de la Chine et de la guerre de Corée s'est faite ressentir en premier lieu en Extrême-Orient et dans toute l'Asie, où les partis nationalistes indigènes s'avèrent incapables de lutter tant soit peu efficacement contre l'impérialisme et contre les classes possédantes indigènes.

En Italie, en France et en Grèce, il y a une légère reprise des partis communistes qui soit maintiennent leurs positions, soit même gagnent légèrement par rapport au recul de leur influence avant l'accentuation de leur cours gauchiste, et surtout avant la noise en exécution du programme d'armement de la bourgeoisie. Dans le reste de l'Europe occidentale et dans les pays anglo-saxons, les partis staliniens continuent à reculer pour les mêmes raisons qui ont provoqué leur affaiblissement depuis 1947-1949.

Les limites de ce cours gauchiste sont maintenant plus claires. Dans la mesure où un compromis étendu avec l'impérialisme est plutôt exclu et où les préparatifs de guerre de la bourgeoisie iront en s'accélérant, ce cours persistera fondamentalement. Il connaîtra néanmoins des oscillations de gauche à droite et vice versa, toujours sur la base de cette ligne fondamentale, selon les possibilités de compromis limités et éphémères, et à chaque offensive de « paix » que la bureaucratie soviétique ne cessera de lancer jusqu'au conflit, comme c'est le cas actuellement avec la négociation de trêve en Corée. Ceci entraîne comme résultat non la disparition de la crise du stalinisme mais une transformation de sa forme. A la possibilité de ruptures importantes dans les PC, qui existait avant la guerre de Corée et durant le cours progressif de l'affaire yougoslave, succède un gauchissement de la base des PC au sein de ceux-ci.

Cette appréciation du cours actuel de la politique des PC n'est pas sans conséquence pour le développement et la tactique de notre mouvement dans les pays à forte pression stalinienne, en ce qui concerne l'avenir immédiat. En dehors du réformisme et du stalinisme, ces deux courants encore fondamentaux du mouvement ouvrier international, les anciennes formations centristes du type des organisations du Bureau de Londres ont soit complètement disparu, soit stagnent, s'avérant incapables de se rajeunir en assimilant l'expérience des événements et compromettant ainsi leurs possibilités de jouer un rôle important, ne fut-ce que dans leur propre pays.

Entre 1949 et l'éclatement de la guerre de Corée, le PC yougoslave était apparu comme capable de prendre la tête d'un regroupement des forces révolutionnaires indépendantes du capitalisme et du Kremlin, et de jouer un rôle capital dans la formation d'une nouvelle direction révolutionnaire. Cette possibilité cependant a été bien vite gâchée sous la pression combinée de la tournure de la situation internationale, des difficultés intérieures surgies en Yougoslavie et de l'entraînement opportuniste profond de la direction yougoslave à l'école stalinienne. Les répercussions progressives de l'affaire yougoslave ont été sensibles dans plusieurs pays européens et ont provoqué un regroupement de certains éléments de l'avant-garde révolutionnaire, de provenance stalinienne en particulier. C'est surtout en Allemagne et, dans une moindre mesure, en Italie, en Espagne, en France et en Suède que ce nouveau centrisme s'est manifesté. Mais il ne s'est maintenu jusqu'ici pratiquement qu'en Allemagne, pays dans lequel il a trouvé une base plus importante grâce à la crise du stalinisme, la plus avancée en Europe. Dans une période de tension extrême de la lutte de classes, de polarisation aussi extrême des forces sociales, le centrisme a moins que jamais de place, et toutes les tentatives dans ce sens échouent de façon rapide et lamentable.

Seul le mouvement de la IVe Internationale, plus sérieusement que jamais enraciné dans des milieux importants de l'avant-garde révolutionnaire internationale et même dans le réel mouvement ouvrier de plusieurs pays, maintient et accroît ses forces et se prépare à jouer à fond les chances que la période révolutionnaire actuelle offre pour la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire qui assurera, sur les ruines du capitalisme et du stalinisme, la victoire finale du socialisme mondial.

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L'orientation et les tâches de la IVe internationale

Dans son orientation ainsi que dans la définition de ses tâches politiques immédiates, notre mouvement doit partir des perspectives révolutionnaires grandissantes basées sur la crise et la décomposition accélérée du capitalisme, qui s'avère incapable de changer le rapport des forces actuel en sa faveur, et ceci aussi bien dans l'immédiat que pour le proche avenir.

D'autre part, dans les conditions concrètes où s'effectue cette décomposition, avec la présence de l'URSS et du stalinisme exploitant en partie à leur profit cette crise, le rôle de nos organisations dans le mouvement révolutionnaire ascendant diffère selon qu'il s'agit des zones influencées encore par le stalinisme ou non.

Dans le second cas, dans lequel il faut inclure des pays comme les USA, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, la Belgique, la Hollande, la Suisse, les pays scandinaves, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, toute l'Amérique latine, l'Afrique, et même encore les Indes, l'Indonésie, le Moyen-Orient, notre mouvement doit agir dès maintenant avec la détermination de devenir dans les années à venir la direction révolutionnaire des masses, qui aura à organiser la lutte pour le pouvoir dans tous ces pays. Faute de jouer audacieusement ce rôle et de s'y préparer dès maintenant, l'amplification inévitable de la crise du capitalisme dans ces pays risque de profiter à d'autres organisations centristes et même aux organisations staliniennes actuellement en stagnation ou même en déroute dans ces pays.

Dans tous les autres pays où le mouvement révolutionnaire de niasses passe encore principalement par les organisations staliniennes ou stalinisantes, notre préoccupation essentielle doit être de ne pas nous couper de ces masses, de chercher à nous y mêler et à profiter de la lutte commune contre le capitalisme et l'impérialisme, pour les dresser, à travers cette lutte aussi contre la bureaucratie soviétique et le stalinisme. Le sort de celui-ci se joue dans le jeu global actuellement engagé et qui connaîtra, avant son dénouement de toute façon fatal pour le stalinisme, une série de phases et d'étapes.

Notre mouvement ne pourra pas tirer profit de la période révolutionnaire actuelle s'il n'arrive pas à porter à un très haut niveau sa capacité de manœuvres organisationnelles et d'approche des masses partout où passe réellement le mouvement essentiel de classe (ou des courants importants de ce mouvement) ; sans combiner, d'autre part, cette capacité, cette souplesse organisationnelle et tactique, avec une solide cohésion idéologique de ses cadres et de ses militants, reflet de leur compréhension profonde des conditions concrètes dans lesquelles se déroule actuellement la lutte pour le socialisme. Seule une telle organisation de cadres et de militants pourra ne pas s'isoler en toute circonstance des masses, et ne pas fléchir ni dans le sens de la pression de l'impérialisme ni dans le sens de la pression du stalinisme.

D'une façon générale, dans l'avenir immédiat, la tâche politique essentielle de notre mouvement sera de propulser, d'organiser et de diriger, là où les conditions le permettent, la lutte des masses pour la défaite de l'impérialisme dans ses préparatifs de guerre, et dans la guerre s'il la déclenche, grâce à l'action commune de toutes les masses révolutionnaires qui s'y opposent.

Notre mouvement s'efforcera de prendre, partout où il le pourra, la tête du mouvement des masses contre la guerre de l'impérialisme et pour le désarmement de ce dernier par la révolution et le pouvoir des travailleurs.

Notre mouvement dénoncera le caractère contre-révolutionnaire de la guerre en préparation contre l'URSS, la Chine, les « démocraties populaires », les autres révolutions coloniales, le mouvement révolutionnaire international. Il appellera les masses à la défense de ces conquêtes et expliquera le sens progressif de cette défense, à la fois anticapitaliste, anti-impérialiste, et contre la bureaucratie soviétique.

Notre conception de la défense de l'URSS en cas de guerre reste naturellement, comme par le passé, subordonnée à la défense des intérêts généraux de la révolution socialiste mondiale. Celle-ci est impossible sans le libre déploiement et la mobilisation révolutionnaire la plus large des masses laborieuses dans le monde contre leur propre bourgeoisie et contre l'impérialisme en général, mobilisation qui atteint son point culminant dans leurs insurrections armées. Parce que c'est cette mobilisation qui en dernière analyse décidera du sort de la guerre mondiale et du sort de l'URSS en particulier, nous nous opposerons, comme par le passé, à toute tentative de la bureaucratie soviétique de réprimer, de restreindre ou de faire dévier pareille mobilisation des masses prolétariennes et coloniales, et nous organiserons leur résistance en face de telles tentatives, y compris leur résistance armée, indépendamment même des incidences que cela pourrait avoir sur la conduite purement militaire de la guerre, si ces incidences ne compromettent pas le résultat final de la guerre et de la victoire sur l'impérialisme.

Pour la même raison, les bolcheviks-léninistes en URSS, tout en se battant aux premiers rangs contre l'impérialisme et en subordonnant le choix du moment du renversement de la bureaucratie bonapartiste à la question de la sécurité militaire immédiate du pays et à des conditions qui ne compromettent pas la victoire sur l'impérialisme, n'interrompront pas leur lutte politique pour le renversement de Staline et pour l'ensemble du programme de la révolution politique que nous préconisons en URSS.

C'est dans un esprit analogue que, d'autre part, nous concevons la défense des « démocraties populaires » européennes.

La situation d'inégalité sociale croissante, de gabegie économique, d'oppression nationale et politique policière, d'étranglement de tous les courants ouvriers oppositionnels et de destruction du mouvement syndical vivant, dans laquelle la bureaucratie stalinienne place le prolétariat partout où elle gouverne, peut provoquer au cours de la guerre, dans les « démocraties populaires » et surtout dans les pays d'Europe centrale et occidentale éventuellement occupés par l'armée soviétique, outre des mouvements de la part des classes possédantes ou de leurs résidus, qu'il s'agit de combattre par tous les moyens, des mouvements spontanés de résistance passive ou armée de masses ouvrières contre la bureaucratie, mouvements correspondants aux aspirations et aux intérêts véritables de ces masses. Le devoir de la IVe Internationale, c'est d'essayer d'en prendre la direction, afin de les conduire dans le cadre de la lutte anti-impérialiste mondiale. Ce faisant, elle empêche les agents directs ou indirects de l'impérialisme d'utiliser ces mouvements dans les intérêts de ce dernier.

En ce qui concerne la défense de la Chine et de la révolution coloniale contre l'impérialisme, ces précautions, restrictions et réserves envers l'action militaire de ces révolutions ne sont généralement pas applicables.

La possibilité d'une action militaire contre-révolutionnaire et d'une utilisation contre-révolutionnaire des forces armées n'est naturellement pas totalement exclue aussi longtemps que ces révolutions coloniales sont dirigées par des partis non bolcheviks-léninistes. Mais cette éventualité se place sur un tout autre plan que celle de l'action militaire de la bureaucratie soviétique. Car l'ensemble de l'action militaire de ces révolutions contre l'impérialisme, même quand le pouvoir politique se trouve aux mains de partis qui n'ont pas encore coupé toutes leurs attaches avec le Kremlin et qui ne sont pas de véritables partis bolcheviks-léninistes, est essentiellement dirigé en cas de guerre avec l'impérialisme contre celui-ci, pour la défense et l'extension de la révolution. De ce point de vue, cette action diffère fondamentalement de celle de la bureaucratie soviétique qui est mortellement effrayée par l'extension de la révolution et prête à s'y opposer par la violence chaque fois que le rapport de forces entre elles, l'impérialisme et le mouvement des masses le lui permet.

La IVe Internationale ne peut que donner un appui sans réserve à l'action militaire de toutes les révolutions coloniales contre l'impérialisme.

Face à la propagande pacifiste au moyen de laquelle bourgeois et staliniens cherchent à paralyser les masses, notre mouvement ouvrira partout la perspective de la prise du pouvoir et de la révolution prolétarienne, plus nécessaires que jamais. En même temps et dans le cadre de cette perspective, il mettra en avant, selon les pays, les mots d'ordre appropriés à la lutte contre les conséquences économiques et politiques de la préparation de la bourgeoisie à la guerre. C'est cette conception de notre lutte contre la guerre des impérialistes qui nous offre à la fois la possibilité de nous délimiter fondamentalement du stalinisme et de ses campagnes de « paix », et de trouver un écho favorable parmi les masses qu'il influence encore, en nous battant à leurs côtés avec une stratégie claire et une tactique adéquate.

La façon tactique d'approcher les militants, les masses, les mouvements sous influence stalinienne est une question qui doit retenir l'attention de chacune de nos sections, selon l'importance et les particularités que chaque pays présente en ce domaine.

Notre délimitation fondamentale du stalinisme y compris sur la question de la « paix » doit se présenter tactiquement aux masses qu'il influence, en partant de leurs préoccupations et buts, de façon à leur montrer que nous avons les mêmes préoccupations et les mêmes buts révolutionnaires qu'elles. Nos organisations doivent rechercher les moyens de contacter ces masses, y compris dans leurs campagnes et manifestations pour la « paix », et éviter une attitude purement négative. D'autre part, une attention particulière doit être

donnée

aux

organisations

staliniennes

de

jeunes,

qui

influencent incontestablement, dans plusieurs pays d'Europe et d'Asie en particulier, la partie la plus dynamique de la jeunesse travailleuse.

Dans le cadre de ces considérations, nos différentes organisations et les forces trotskystes s'efforceront d'accomplir des tâches plus particulières :

Europe

En Angleterre, les trotskystes doivent œuvrer au renforcement d'une large tendance dans le mouvement ouvrier anglais organisé dans le Labour Party contre la politique de guerre de la bourgeoisie et de ses agents, les dirigeants réformistes. Ils s'efforceront d'influencer avant tout la base prolétarienne de l'aile gauche du LP.

Envers la tendance Bevan en particulier, ils adopteront une attitude souple pour lui assurer un développement aussi large que possible. Ils veilleront d'autre part à ce que la direction de cette tendance ne la cristallise pas sur une position centriste telle que celle exprimée dans la plate-forme « Sens unique », en opposant à celle-ci une critique positive, dans laquelle on introduira la partie de critique principielle, et en ouvrant les réelles perspectives socialistes de l'Angleterre dans une collaboration économique avec la Chine, les « démocraties populaires » et l'URSS. En France, notre organisation indépendante donnera une attention particulière à notre propagande et à notre action parmi les ouvriers influencés par le PC. Elle développera une campagne systématique plus particulièrement à l'adresse de la base du PC et du PS en vue de réaliser l'unité d'action prolétarienne extraparlementaire contre l'orientation, autrement inévitable, de plus en plus réactionnaire de la politique de la bourgeoisie et de son nouveau Parlement, sur lequel pèse la masse des députés gaullistes et autres réactionnaires. Elle mènera cette campagne dans la perspective d'un gouvernement ouvrier et paysan. Elle accordera d'autre part une place centrale à la défense et à la libération des peuples de l'Afrique du Nord, de l'Afrique noire, du Viêt-Nam, de Madagascar, ainsi qu'à sa jonction avec les ouvriers nord-africains résidant en France.

En Italie, notre organisation aura à consolider davantage sa structure organisationnelle et ses points d'appui dans les milieux ouvriers des usines et des syndicats. Elle développera une campagne pour l'unité d'action et le gouvernement ouvrier, à l'adresse des militants du PC et des partis socialistes, semblable à celle de France. Elle accordera, d'autre part, la même attention qu'en France en ce qui concerne le travail systématique, patient, en direction des ouvriers et paysans influencés par le PC et le PSI en particulier.

En Allemagne, pays-clé pour l'avenir du prolétariat européen, nos forces sauront utiliser audacieusement les possibilités plus particulièrement ouvertes par la décomposition du PCA pour construire la nouvelle direction révolutionnaire. Elles n'hésiteront pas à opérer tout tournant organisationnel dans ce but, tout en consolidant sans cesse leur cohésion idéologique. Elles chercheront à conquérir des positions solides dans les syndicats et à regrouper la nouvelle génération de dirigeants de luttes ouvrières qui y apparaît. Elles ouvriront devant le prolétariat allemand la perspective grandiose d'une république socialiste unifiée, après le retrait des forces d'occupation qu'ils réclament, et par l'extension à tout le pays, sous contrôle ouvrier et par l'établissement d'une véritable démocratie ouvrière, des réformes économiques et sociales réalisées en Allemagne orientale. Elles mèneront campagne contre le réarmement de leur bourgeoisie, imposé aux masses allemandes par le capitalisme international et autochtone, et pour l'armement du prolétariat comme le meilleur moyen de défense contre les projets de guerre des impérialistes et contre les plans contre-révolutionnaires du Kremlin à son égard.

En Hollande, notre organisation, tout en poursuivant la consolidation de ses positions dans les milieux et centres ouvriers du pays, suivra attentivement l'évolution dans le Parti du travail afin de profiter à temps du développement possible dans cette organisation d'un large courant à gauche.

En Suisse, nos forces maintiendront et amplifieront leur nouveau cours vers une activité ouverte, large, et la formation du parti révolutionnaire du prolétariat suisse, avec tous les éléments révolutionnaires qui se donnent la même tâche.

En Grèce, forcée d'agir dans la clandestinité, notre organisation doit lutter pour trouver la possibilité de rompre son isolement et d'exploiter toute forme d'activité légale au sein des organisations influencées soit par le PC, soit même par le PS.

En Belgique et en Autriche, les trotskystes doivent se maintenir dans les PS respectifs et renforceront l'aile gauche de ces partis. En Espagne, nos forces réorganisées préconiseront le renversement de Franco par l'alliance ouvrière et paysanne, à l'exclusion de toute formation bourgeoise, proposeront à tous les courants de l'avant-garde révolutionnaire espagnole et aux masses du pays l'élaboration d'un programme de cette alliance, et leur ouvriront la perspective d'un gouvernement de cette alliance, seule alternative possible pour les masses au gouvernement de Franco et à tout autre gouvernement bourgeois.

Dans tous les pays européens, d'autre part, la campagne de propagande pour les États-Unis socialistes d'Europe doit être constante, s'opposant comme solution concrète à l'échec des tentatives bourgeoises d'unification, à sa militarisation, sa vassalisation et sa dépendance accrue à l'égard de l'impérialisme américain, ainsi que comme le meilleur moyen pour enlever à la bureaucratie soviétique toute chance de succès parmi les masses de ces pays.

Dans les « démocraties populaires » européennes, nos forces, prises individuellement, éviteront de s'exposer à la répression stalinienne, travailleront dans les organisations de masses où elles développeront une activité selon les possibilités et la compréhension des éléments ouvriers avancés. Nos organisations, nécessairement clandestines dans ces pays, tout en étant pour la défense des conquêtes de ces derniers contre l'impérialisme et les restes des anciennes classes possédantes, auront comme en URSS le même programme de révolution politique et de démocratisation prolétarienne de ces pays.

En Yougoslavie, où les conquêtes ouvrières sont actuellement doublement menacées non seulement par le Kremlin mais aussi par l'impérialisme, qui se sert pour atteindre ses buts de la prostration envers lui de la direction du PCY et du gouvernement, nous œuvrerons â la création d'une tendance bolchevique dans le PCY contre la politique d'abandon et de capitulation de la direction, et pour son remplacement. C'est là la condition d'une véritable défense de la Yougoslavie.

Au cas où la direction du PCY et du gouvernement yougoslave dans la guerre de l'impérialisme contre l'URSS, les « démocraties populaires », la Chine et les révolutions coloniales, se rangeant du côté de l'impérialisme, ouvrirait le pays aux troupes impérialistes ou le transformerait en base d'opérations militaires contre ces pays, et mettrait ainsi en même temps en péril mortel immédiat l'existence même de l'État ouvrier yougoslave, nous appellerons les masses à renverser par les armes ce gouvernement et à se joindre à la lutte mondiale des forces anti-impérialistes.

Dans l'éventualité d'une telle attitude traîtresse des dirigeants yougoslaves, et avant que les masses du pays puissent les renverser,

i est possible que les armées de l'URSS et des « démocraties populaires » limitrophes viennent aux prises avec les armées impérialistes et les forces éventuellement fidèles aux dirigeants yougoslaves sur le sol même de la Yougoslavie.

Dans ce cas, nous serions pour la défaite des forces de l'impérialisme et de leurs auxiliaires, tout en appelant les masses yougoslaves à la plus stricte vigilance y compris à la résistance armée, contre les agissements contre-révolutionnaires des armées de l'URSS et des « démocraties populaires » qui tenteront, si le rapport de forces le permet, d'abolir les conquêtes réalisées par ces masses sur le plan d'un certain contrôle et même d'une certaine gestion directe, par elles-mêmes, de l'économie et de la politique de l'État ouvrier yougoslave, et d'établir un régime d'oppression nationale sur les masses yougoslaves.

Amérique du Nord

Au Canada, les trotskystes prépareront leur intégration dans le CCF.

Aux États-Unis, les trotskystes seront à l'avant-garde de la résistance des masses contre la préparation de la guerre par l'impérialisme et sauront sauvegarder en toute circonstance leur organisation de la répression inévitable de celui-ci. Ils n'épargneront aucun effort pour faire avancer la conscience politique du prolétariat américain vers la création d'un Labour Party. Ils seront conscients qu'une nouvelle ère est ouverte dans ce pays et se prépareront à devenir, à travers l'amplification inévitable de la crise du capitalisme américain, la direction révolutionnaire du mouvement ouvrier américain.

Amérique latine

D'une façon générale, ainsi que l'indique la résolution spéciale sur l'Amérique latine du IIIe Congrès mondial, dans tous ces pays la tâche essentielle de nos organisations et de nos forces est de passer dans la période à venir du stade de groupes de propagande à celui de la direction révolutionnaire des masses, capable de propulser, d'organiser et de diriger leurs luttes pour toutes leurs revendications anti-impérialistes, nationales, démocratiques et économiques, et d'ouvrir la perspective des États-Unis socialistes de l'Amérique latine. Ceci exige une clarification politique préalable qui a considérablement avancé depuis le IIe Congrès mondial, ainsi qu'une structure organisationnelle sérieuse et efficace. Nos forces doivent se considérer comme les noyaux des vrais partis prolétariens dans leurs pays respectifs, et agir dès maintenant comme tels. C'est dans cette voie seulement qu'elles surmonteront les restes de sectarisme, d'opportunisme, de confusion, et trouveront leur voie vers les larges masses inorganisées et sans direction de l'Amérique latine. Elles neutraliseront ainsi les partis petits-bourgeois actuels dont l'incapacité congénitale conduit tous les mouvements progressifs des masses à la défaite. En ce qui concerne la situation plus particulière de l'Argentine, nos forces unifiées chercheront à développer davantage leur enracinement dans la classe ouvrière du pays en pleine évolution, et à créer un courant de classe parmi les ouvriers influencés par le péronisme, afin que ce gouvernement réactionnaire de la bourgeoisie industrielle qui s'oppose à la mainmise de l'impérialisme américain soit isolé de son principal appui dans les masses.

En Bolivie, l'insuffisance de délimitation passée de nos forces par rapport à tous les courants politiques qui exploitent le mouvement des masses, le manque de clarté dans nos objectifs et notre tactique, ainsi que l'absence de travail systématique, patient, dans les milieux ouvriers, la structure organisationnelle lâche ont provoqué un recul certain de notre influence et une crise de l'organisation. Nos forces réorganisées doivent remédier à tous ces défauts, sans tomber cependant dans le sectarisme ni s'isoler des masses et de leurs mouvements, souvent idéologiquement confus, à direction petite-bourgeoise (MNR). Pour les autres pays latino-américains, les tâches plus spéciales sont indiquées dans la résolution sur l'Amérique latine du IIIe Congrès mondial.

Afrique

Dans les colonies nord-africaines françaises ainsi que dans celles de l'Afrique équatoriale française, nos forces doivent s'intégrer dans le mouvement national et les organisations qui l'expriment le mieux, afin d'y développer une aile marxiste conséquente et d'empêcher son exploitation par le stalinisme.

En Afrique du Sud, nos forces, déjà sérieusement enracinées dans le mouvement national, doivent renforcer leur cohésion idéologique en ne relâchant sous aucun prétexte leurs liens avec le reste de notre mouvement international.

En Égypte, nos forces réorganisées doivent envisager le meilleur moyen de s'intégrer dans le mouvement national et s'attaquer avant tout à l'organisation du jeune prolétariat égyptien dans' les syndicats et les entreprises.

En Australie et en Nouvelle-Zélande, les forces trotskystes persévéreront dans la tâche de renforcement d'une aile gauche révolutionnaire dans les LP respectifs de ces pays et dans les syndicats qu'ils influencent.

Asie

En Chine, nos forces réorganisées et réorientées prêteront un appui inconditionnel à la lutte pour la défense de la révolution chinoise contre l'impérialisme, contre les forces de la réaction indigène et contre les manœuvres et pressions de la bureaucratie soviétique visant à réduire la Chine à un état de dépendance. Elles auront à définir clairement leur ligne par rapport à la victoire de Mao-Tsé-Toung, notre propre ligne du passé et par rapport au régime actuel. Elles doivent trouver le moyen de travailler dans les organisations des masses que le PC chinois influence, y compris dans celui-ci, afin de favoriser une évolution plus radicale des militants de ces organisations et de les opposer à toute mesure bureaucratique de leurs dirigeants. Elles accorderont un appui critique au régime de Mao-Tsé-Toung et porteront l'essentiel de leur opposition sur le caractère et l'organisation du pouvoir politique. Elles réclameront tout le pouvoir aux comités populaires existants. Elles développeront un programme plus concret de revendications économiques et politiques et de reconstruction de la Chine, qui donne avant tout satisfaction aux besoins des masses ouvrières et paysannes pauvres de ce pays.

Au Viêt-Nam, nos forces réorganisées s'efforceront là aussi de travailler dans les organisations influencées par les staliniens, y compris naturellement dans les formations armées. Elles accorderont un appui critique au régime de Ho-Chi-Minh dans sa lutte contre l'impérialisme, tout en se délimitant de lui sur le but de cette lutte et les moyens les plus adéquats pour la mener à bien.

Aux Indes, les trotskystes, conscients de la situation prérévolutionnaire qui règne dans ce pays, de la crise qui sévit aussi bien dans le Parti du Congrès que dans le Parti socialiste, et du danger que représente potentiellement le stalinisme en l'absence de toute autre direction révolutionnaire efficace, doivent suivre très attentivement l'évolution de la situation dans ce pays et se décider à jouer le rôle de direction révolutionnaire des masses. Ceci impose une orientation politique et organisationnelle claire, ferme et audacieuse. Dans le cas où leur maintien dans le PS empêche un contact efficace avec les masses et que leur travail à l'intérieur de ce parti ne permet plus un changement rapide de sa politique ou la création d'une forte aile révolutionnaire, ils n'hésiteront pas à reprendre, dans les meilleures conditions possibles, leur entière liberté d'action.

A Ceylan, les progrès constants de nos forces, qui vont de pair avec les désillusions et le mécontentement grandissant des masses envers le gouvernement et les partis bourgeois satellites de l'impérialisme anglais, ouvrent la perspective de grandes victoires prochaines, à condition que nos forces fassent confiance aux masses, organisent et dirigent leurs luttes quotidiennes, évitent des erreurs tactiques surtout par rapport à notre concurrent immédiat, le PC, et affirment audacieusement leur volonté de prendre le pouvoir. L'évolution dans ce pays peut énormément influencer la maturation révolutionnaire aux Indes, ainsi que l'affirmation puissante du trotskysme dans ce pays.

Au Japon, les forces trotskystes restreintes s'intégreront dans le PS.

En Indonésie, où règne une situation en plusieurs points analogue à celle des Indes, avec cette différence considérable que le poids de la bourgeoisie est moindre et que l'organisation et l'élan des masses y sont meilleurs, nos forces œuvreront à la création d'une tendance bolchevique conséquente à l'intérieur du Parti Murba, afin d'influencer l'ensemble de ce parti et éviter sa dislocation par le stalinisme.

En Palestine, les trotskystes examineront la possibilité d'un travail dans le Mapam.

À Chypre, nos forces réorganisées s'efforceront d'adopter une attitude plus positive envers le mouvement national des masses et leur droit d'auto disposition. Elles lutteront en même temps contre les illusions de ces dernières, concernant l'union qu'elles réclament avec la Grèce, en mettant en avant le programme de leurs revendications économiques et politiques quotidiennes, la lutte contre la guerre et pour leur autogouvernement.

Dans tout le Moyen-Orient, nos forces disponibles intégreront le puissant mouvement national des masses et s'efforceront d'y créer une tendance révolutionnaire marxiste.

Textes adoptés par 39 pour, 3 contre (majorité française 2, minorité vietnamienne 1), 1 abstention (Suisse).

Quatrième Internationale, n° 8 et n° 10, août et octobre 1951.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 4, p. 109–141 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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