Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

À l'action contre les préparatifs de guerre ! Préparons la victoire de la révolution mondiale ! Manifeste du IIIe Congrès aux travailleurs de tous les pays

septembre 1951 · Le IIIe Congrès mondial (16-25 août 1951) · 5 309 mots

In English: Title: Manifesto of the Third World Congress to the Workers of All Countries — traduction assistée par machine.

Manifeste du IIIe Congrès aux travailleurs de tous les pays

Un tiers de siècle après la fin de la Première Guerre mondiale et moins d'une décade après la Seconde, la guerre impérialiste projette de nouveau son ombre sinistre sur le monde. Dans tous les pays, toutes les activités sociales sont placées sous le signe de réarmement. Les échecs des conférences internationales annoncent que les conflits seront tranchés sur les champs de bataille. Les guerres « localisées » qui s'allument successivement en de nombreux points du globe sont autant d'étapes vers la conflagration générale et donnent un avant-goût des horreurs et de la barbarie futures.

L'impérialisme en marche vers la guerre

Ce n'est pas la lutte pour la domination mondiale entre deux « blocs de puissance » ; ce n'est pas la « soif de profits » d'une petite poignée de marchands de canons, c'est la logique interne et implacable du régime capitaliste qui constitue la cause fondamentale de la marche vers la troisième guerre mondiale. Du point de vue des intérêts généraux de l'humanité, cette marche apparaît comme un accès de folie collective. Les hommes d'État, les généraux, les savants sont tous intimement convaincus que la civilisation humaine tout entière risque de périr dans ce conflit, que des dizaines de millions de vies humaines seront détruites, que des villes et des pays seront complètement rasés. Si néanmoins ils apportent leur propre contribution personnelle à la préparation de cette-guerre, c'est que celle-ci ne dépend ni de leur compréhension ni de leur volonté. C'est l'ensemble de la société bourgeoise avec son appareil de production immense qui entraîne l'humanité dans ce cataclysme. Sans la destruction de cette société, l'éclatement de la guerre est inévitable.

Le capitalisme ne peut vivre, c'est-à-dire assurer à la classe dominante un profit « raisonnable », qu'en étendant constamment sa base. Cette expansion s'est réalisée durant deux siècles aux dépens des peuples « arriérés » de l'Europe orientale, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Océanie et de l'Amérique latine. L'univers entier fut partagé entre les grandes puissances impérialistes. À partir du moment où ce partage du monde fut terminé, l'expansion du capitalisme n'était plus possible que par son auto déchirement. Après deux guerres universelles menées pour un nouveau partage du monde, l'équilibre des puissances a été radicalement bouleversé. À l'exception de l'impérialisme américain, toutes les anciennes puissances majeures sont elles-mêmes devenues l'objet de l'expansion et de la centralisation impérialistes. Cette situation nouvelle, loin de résoudre la contradiction fondamentale du capitalisme contemporain, a encore augmenté son acuité. Le formidable appareil de production de l'impérialisme yankee étouffe dans les limites du marché international qui lui reste ouvert. C'est le monde entier qu'il lui faudrait comme marché pour tenter d'équilibrer son système économique. Mais ce monde ne lui est pas ouvert.

La révolution socialiste d'Octobre, l'effondrement du capitalisme en Europe orientale, les mouvements révolutionnaires dans les colonies, la grande révolution chinoise ont diminué le marché capitaliste international de huit cents millions de clients. À peine la première phase de reconstruction économique d'après-guerre a-t-elle été achevée que l'impérialisme américain, ne pouvant plus étendre sa sphère économique, fut menacé d'une crise de grandes dimensions. Sa seule issue, c'était le réarmement, qui constitue un marché artificiel, absorbant des marchandises dont l'utilisation devrait permettre la conquête de nouveaux marchés réels.

L'alliance inter impérialiste mondiale

De même que le bloc impérialiste germano-japonais qui le précéda comme candidat à la domination mondiale, l'impérialisme yankee est venu trop tard pour pouvoir réaliser sa « mission historique ». Au moment même où il se lance dans la préparation de la troisième guerre mondiale, de nouveaux mouvements révolutionnaires éclatent sur toute la périphérie du continent asiatique, de l'Extrême -au Proche-Orient. Les peuples coloniaux ne se laissent plus traiter comme de simples objets des puissances impérialistes. Les guerres que leurs maîtres ont menées entre eux, les usines que ceux-ci ont été amenés à construire sur leur sol leur ont fait prendre conscience de leur force propre. Des centaines de millions d'esclaves coloniaux se lèvent pour rejeter le joug de la faim, du travail forcé, de l'abrutissement organisé, pour rejeter le knout de la race des seigneurs blancs. La partie du monde encore ouverte à l'exploitation impérialiste risque de se rétrécir constamment par ce progrès de la révolution coloniale. C'est pourquoi le réarmement impérialiste ne répond pas seulement à des motifs économiques mais encore à un objectif politique bien précis : écraser sous le poids d'interventions militaires les mouvements insurrectionnels des masses partout où ils éclatent. C'est pourquoi la troisième guerre mondiale ne sera pas seulement une guerre pour la destruction de l'URSS, des démocraties populaires et de la République populaire de Chine, mais encore une guerre contre le mouvement ouvrier révolutionnaire du monde entier. Ce sera une guerre contre-révolutionnaire au sens le plus précis du mot.

Les puissances impérialistes mineures ont constitué un front unique sous l'égide de l'impérialisme américain face au danger de mort qui les menace. Mais plus les forces productives américaines étouffent dans la partie du monde qui leur reste ouverte, plus grand est le secteur de ce marché accaparé exclusivement par l'impérialisme américain et plus suffocante devient l'étroitesse de l'espace vital à la disposition de ces puissances mineures. La crise sociale permanente déclenchée dans ces pays par la disparition des bases de leur équilibre économique rend le pouvoir de leurs bourgeoisies extrêmement instable. Celles-ci sont amenées à vivre des bonnes grâces de l'Oncle d'Amérique qui sert en même temps de super-gendarme pour leurs propres ouvriers. Sans l'appui que l'impérialisme yankee lui a offert constamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le régime capitaliste aurait disparu depuis longtemps dans toute l'Europe et l'Asie.

Parmi ces puissances mineures, ce sont celles qui manquent complètement de chasses gardées de rapines et dont la reconstruction est due aux besoins économiques et stratégiques propres à l'impérialisme américain qui appuient Washington le plus résolument et avec le moins d'arrière-pensées (Allemagne, Japon, Italie). L'établissement d'un front unique inter impérialiste signifie pour les impérialistes britanniques, français, hollandais et belges une mainmise de plus en plus complète de Wall Street sur leur propre domaine colonial. Ils sont obligés de se rallier, récalcitrants ou non, à cette solution, parce que tout autre choix signifie pour eux un suicide immédiat.

L’immensité du programme d'armement impérialiste a créé dès maintenant une marche irréversible vers la guerre. L'arrêt même partiel du réarmement risquerait de précipiter l'économie capitaliste dans une crise encore plus grave que celle évitée par ce réarmement. Les énormes stocks de matières premières stratégiques accumulés entraîneraient un effondrement rapide des prix. Aujourd'hui, déjà, chaque menace de paix provoque une baisse immédiate des valeurs en Bourse.

Les impérialistes prétendent, bien sûr, qu'ils s'arment seulement pour rétablir l'équilibre des puissances. Mais toute l'histoire est là, et le bon sens des peuples le confirme, pour prouver qu'on ne s'arme jamais pour préserver la paix, mais pour mener la guerre. Plus avancés seront les préparatifs de guerre de la bourgeoisie et plus celle-ci sera tentée de modifier le cours des discussions internationalement en jetant dans la balance l'argument de poids que représentent ses armements.

Aucune collecte de signatures, aucun congrès de « partisans de la paix » ne pourra paralyser en définitive le bras meurtrier de l'impérialisme, décidé à régler ses comptes avec les forces anti-impérialistes mondiales. Cette guerre que les travailleurs, les peuples coloniaux et les révolutionnaires haïssent ne pourra être évitée ou raccourcie si elle éclate malgré tout, que par le renversement révolutionnaire du régime capitaliste. Ce n'est qu'en arrachant aux capitalistes les usines qui fabriquent les engins de destruction et en abattant les États qui mobilisent les soldats pour l'armée bourgeoise, que les peuples travailleurs pourront empêcher l'impérialisme aux abois de tenter de noyer dans le sang la volonté émancipatrice des masses laborieuses.

Bourgeoisie et prolétariat au XXe siècle

Depuis un demi-siècle le capitalisme est entraîné dans une irrévocable agonie. La bourgeoisie se défend désespérément contre sa chute certaine, mobilisant pour cette défense les moyens immenses qui restent à sa disposition. Les assassinats en masse, la terreur blanche à l'échelle la plus vaste, la militarisation de peuples et de continents entiers, les dictatures fascistes ou militaires les plus sanglantes, le déclenchement périodique de guerres universelles, tout cela ne représente en fin de compte que des étapes successives de cette lutte d'auto préservation d'une classe qui se sait condamnée par l'histoire. La bourgeoisie quitte le monde comme elle y est apparue, « suant le sang et la boue par tous ses pores ».

Les cataclysmes que déclenche le capitalisme décadent risqueraient de précipiter le monde dans la barbarie, si l'humanité les acceptait passivement. Mais la société contemporaine compte une classe capable de décider du sort du monde, une classe qui a déjà montré dans les faits avec quel héroïsme et quel dévouement elle est prête à lutter pour une société nouvelle : la classe ouvrière. Les efforts révolutionnaires du prolétariat pour prendre son sort dans ses propres mains étaient jadis espacés d'un quart de siècle et isolés dans un pays ou même une ville (1848, 1871, 1905). Au lendemain de la Première Guerre mondiale, ces efforts s'étendaient à l'Empire des tsars et à l'Europe centrale, mais ils furent partout défaits sauf en Russie. La bourgeoisie internationale reçut ainsi, pour la dernière fois, une apparence de toute puissance lorsqu'elle déclencha la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, les luttes et les soulèvements des travailleurs pour abattre l'impérialisme et conduire le monde au socialisme s'étendent sur une échelle infiniment plus vaste que jamais dans le passé. Toute l'Asie, toute l'Europe, la Grande-Bretagne, plusieurs pays d'Amérique latine et même de l'Afrique évoluent sous le signe de ces luttes tumultueuses ou organisées, instinctives ou conscientes. Elles sont le produit du fardeau insupportable que l'impérialisme se voit obliger d'imposer aux peuples, de son incapacité à satisfaire les aspirations élémentaires des masses, de son impuissance à briser l'élan combatif des peuples travailleurs embrassant maintenant les cinq continents. C'est de ces luttes que sortira la puissance révolutionnaire suffisante pour détruire le capitalisme fauteur de barbarie. Face aux destructions immenses que la guerre de l'impérialisme risque d'apporter à l'humanité, il ne s'agit ni de se lamenter ni de désespérer du sort du monde. Il faut au contraire œuvrer pour que les luttes prolétariennes aboutissent aussi vite que possible au triomphe du socialisme, afin de raccourcir les épreuves que le capital prépare à l'humanité.

La troisième guerre mondiale se transformera en guerre civile internationale

Les impérialistes préparent la guerre en espérant briser par la force la puissance de leurs adversaires. Mais cette guerre, éclatant alors que les forces populaires talonnent de toute part la bourgeoisie, commencera par ébranler l'équilibre fort instable des pays capitalistes. Partout la lutte engagée contre le réarmement, contre l'inflation, contre la destruction des libertés ouvrières se prolongera et s'étendra lors du déclenchement général des hostilités. Partout, prolétaires et exploités défieront ouvertement les capitalistes exploiteurs. Le peuple chinois, les peuples coloniaux en voie d'émancipation et, même, malgré la haine que leur inspire le régime stalinien abhorré, les peuples de l'URSS et des démocraties populaires, défendront avec acharnement leurs conquêtes contre les tentatives restaurationnistes du capital international. En Amérique latine et dans le Proche-Orient, les masses profiteront de tout affaiblissement de leurs maîtres impérialistes pour se lever à leur tour et jeter bas leurs chaînes. Le prolétariat américain, confronté avec la crise historique de son pays, s'éveillera à l'action politique sous les coups de la guerre et engagera la lutte décisive pour la chute de la bourgeoisie dans sa dernière forteresse.

Ainsi, la troisième guerre mondiale deviendra par sa propre logique une guerre civile internationale. La montée révolutionnaire en Asie, contre laquelle Wall Street déclenchera la guerre, s'étendra au cours même de cette guerre sur les cinq continents. L'impérialisme prépare l'écrasement des peuples insurgés, mais il récoltera la révolution mondiale comme châtiment de ses crimes.

Lutter pour la défaite de l'impérialisme, ce n'est pas lutter pour une hypothétique « victoire du Kremlin » ou une prétendue « extension du stalinisme » avec son régime policier et sa destruction de toute démocratie prolétarienne. La bureaucratie soviétique est le produit de la victoire de la contre-révolution dans le monde à l'exception de l'URSS, après 1923. Le développement de la révolution mondiale signifiera sa fin certaine, au même titre que celle de l'impérialisme. La révolution prolétarienne victorieuse dans un petit pays, la Yougoslavie, s'est avérée incompatible avec le contrôle de la bureaucratie stalinienne. Pourrait-on s'imaginer que des centaines de millions de prolétaires, ayant triomphé contre leur propre bourgeoisie, se laisseront soumettre aux ordres du Kremlin ? Plus vite le prolétariat des pays-clés du monde se lèvera contre les capitalistes et se débarrassera de ses exploiteurs, plus vite diminuera la menace impérialiste contre l'URSS, et plus vite les travailleurs soviétiques eux-mêmes régleront leurs comptes avec la bureaucratie parasitaire qui, depuis vingt-cinq ans, les a spoliés des fruits de leurs conquêtes et de leurs immenses efforts de reconstruction.

Comisco, Kominform, IVe Internationale

L'humanité est placée devant son épreuve décisive. Les ennemis capitalistes des travailleurs préparent fiévreusement les armes pour écraser sous leur talon de fer les peuples assoiffés de liberté. Sur les ouvriers de tous les pays s'abat un fardeau toujours plus pesant de privations, de restrictions, de réduction de leur niveau de vie. Des millions de jeunes sont arrachés à leurs espoirs pour servir de chair à canon au capital. Que proposent dans ces conditions au prolétariat qui se lève pour défendre son pain et ses libertés les organisations qui prétendent parler en son nom.

Les sociaux-démocrates et les bureaucraties syndicales réformistes ont reconstruit des centrales internationales : l'Internationale dite de Francfort et la Confédération internationale des syndicats libres. Ces deux organismes sont liés cyniquement et ouvertement au char de guerre de l'impérialisme yankee. Ils appellent les peuples à accepter tout le poids du réarmement, et mendient uniquement une répartition « équitable » de ce poids entre les différentes classes de la société.

Ils participent au premier rang à la propagande non contre les crimes de Staline, mais contre l'URSS tout entière, contre toute grève dite « politique » d'ouvriers communistes, contre tout soulèvement d'esclaves coloniaux dit « expansion de l'impérialisme russe », contre la magnifique lutte émancipatrice des masses coréennes, chinoises et vietnamiennes.

La déclaration de l'internationale de Francfort énumère les contradictions du capitalisme seulement pour conclure à la nécessité d'un capitalisme réformé, contrôlé, dirigé. La direction du Labour Party britannique, arrivé au pouvoir avec une majorité absolue au Parlement, n'a point utilisé cette occasion exceptionnellement favorable pour transformer l'Angleterre industrielle en un bastion du socialisme mondial. Elle s'est au contraire efforcée d'assainir le capitalisme, d'éviter l'effondrement de l'Empire et, se prostrant devant l'impérialisme, participe activement à la course vers la guerre contre les forces anti-impérialistes mondiales. Partout où les sociaux-démocrates participent au gouvernement, ils dirigent, comme en Grande-Bretagne, la politique de rapines de la bourgeoisie contre les masses laborieuses ou le massacre des peuples coloniaux insurgés.

Les partis staliniens qui, après l'ignominieuse dissolution de la IIIe Internationale par Staline, se sont regroupés dans le Kominform, paraissent se trouver à l'avant-garde de la lutte contre les préparatifs de guerre impérialiste. Oubliant les brevets de progressisme et de démocratie qu'ils avaient décernés à l'impérialisme américain au cours de la Seconde Guerre mondiale, ils le dénoncent aujourd'hui furieusement comme principal fauteur de guerre. Mais la solution qu'ils proposent, ce n'est pas le renversement de cet impérialisme, c'est la conclusion d'un nouveau pacte d'alliance avec lui ! Le « gouvernement de paix » dont ils propagent la constitution dans de nombreux pays, ce n'est pas le gouvernement ouvrier et paysan, mais un gouvernement de coalition avec une aile « pacifiste » de la bourgeoisie. C'est que le Kremlin, qui orchestre cette campagne, ne vise nullement à la victoire de la révolution mondiale, mais seulement à un modus vivendi favorable avec l'impérialisme. C'est pourquoi les partis staliniens sont amenés à réaffirmer toujours de nouveau « la possibilité d'une coexistence pacifique entre le socialisme et le capitalisme » alors que cette « coexistence » représente l'esclavage pour des centaines de millions d'exploités qui brûlent du désir d'en finir avec toute exploitation.

Cependant, les partis staliniens, qui conservent encore dans de nombreux pays une large base de masse, ne peuvent pas en toutes circonstances limiter leur activité politique à l'exécution servile des ordres du Kremlin. Confrontés avec de puissants mouvements insurrectionnels des masses, comme ce fut le cas en Chine et en Yougoslavie, ils pourraient subir à leur tour leurs propre base et se voir dans l'obligation d'esquisser une lutte pour le pouvoir. En agissant de la sorte, ils prépareraient le terrain pour une rupture future inévitable avec la bureaucratie soviétique. La transformation qu'ils pourraient subir au cours de crises révolutionnaires portées à une suprême exacerbation pourrait obliger l'avant-garde léniniste à opérer une réorganisation tactique à leur égard. Mais tout cela ne dispense nullement le prolétariat de la tâche de construire une nouvelle direction révolutionnaire.

Ce qui est aujourd'hui à l'ordre du jour, ce n'est pas l'esquisse d'une lutte pour le pouvoir dans des conditions exceptionnelles dans tel ou tel pays isolé, mais le renversement effectif et au plus vite de l'impérialisme dans tous les pays. Pour mener à bien cette tâche, le stalinisme reste l'obstacle numéro un au sein du mouvement ouvrier international.

Les Noske et les Scheidemann avaient trahi la révolution prolétarienne en Europe centrale après la Première Guerre mondiale au nom de la reconstruction de la patrie bourgeoise ; les Thorez et Togliatti ont effectué la même trahison en Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale. Mais la possibilité objective de ces trahisons était donnée par le caractère limité des mouvements révolutionnaires, par leur isolement dans quelques pays, par le manque d'expériences réellement révolutionnaires des masses soulevées. C'est pourquoi la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire s'est avérée une tâche si longue et si ardue à résoudre dans ces conditions. Les luttes révolutionnaires qui se développent actuellement s'élargiront sans cesse de continent en continent. Les masses qui y participeront auront des expériences toutes fraîches à la mémoire. Cela réduira, surtout dans les pays avancés, les possibilités de manœuvre et de trahison des vieilles directions banqueroutières, et créera des conditions extrêmement favorables pour la formation d'une nouvelle direction révolutionnaire. L'époque de la révolution permanente sera l'époque de l'épanouissement de la IVe Internationale.

À côté de la social-démocratie et du stalinisme, toutes les formations centristes intermédiaires se sont définitivement avérées incapables de dresser une tendance internationale dans le mouvement ouvrier, de faire ne fut-ce que l'ébauche d'un programme, de former des cadres et de maintenir des organisations sérieuses. La IVe Internationale seule suit dans trente-cinq pays du monde un cours ferme vers le renversement du régime capitaliste par l'action de classe du prolétariat et des masses pauvres. Elle appelle les travailleurs à utiliser chaque crise importante que traversera la bourgeoisie de leurs pays pour établir le pouvoir direct du prolétariat dans ses comités et conseils démocratiquement élus. Elle appelle les peuples opprimés à conquérir leur libération nationale et sociale. Elle appelle les militants révolutionnaires à s'intégrer partout dans les mouvements réels des masses, à participer à leurs luttes quotidiennes et à vivre à leurs côtés leurs expériences pratiques, en se montrant les combattants les plus courageux, les meilleurs organisateurs des combats, les guides les plus conscients et les éducateurs les plus patients pour la révolution.

Le communisme n'est pas un idéal auquel la réalité devrait s'adapter. Il est le mouvement réel qui surmonte la réalité répugnante du capitalisme en agonie. Les révolutionnaires n'ont pas d'intérêts particuliers différents de ceux du mouvement réel de leur classe. Ils représentent seulement, au-delà de toute étroitesse corporative ou nationale, les intérêts universels du prolétariat et la conscience claire de la voie qui mène au socialisme.

La marche réelle vers la révolution mondiale

Plus de soixante-dix délégués, venus de vingt-six pays différents et représentant des décades d'expérience de luttes ouvrières sous toutes les formes et sur tous les continents, réunis dans le Congrès de la IVe Internationale, parti mondial de la révolution socialiste, saluent les travailleurs du monde entier qui luttent pour leurs intérêts de classe et qui, malgré toutes les différences d'idéologie et de conscience, constituent un seul et unique front anti-impérialiste qui jettera bas le régime du capital et créera la fédération mondiale des républiques socialistes.

Ils saluent avec émotion les militants révolutionnaires qui remplissent les geôles de l'impérialisme et de Staline, et aussi tous les ouvriers victimes de la répression. Le prolétariat victorieux ouvrira bientôt leurs cellules et châtiera leurs bourreaux comme ils le méritent.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue le prolétariat chinois, ses frères, les paysans pauvres des campagnes, ses fils valeureux qui combattent l'impérialisme en Corée. Les premières victoires retentissantes de la révolution chinoise représentent l'événement le plus important de l'histoire mondiale depuis Octobre 1917. La IVe Internationale appelle les travailleurs de tous les pays à défendre par tous les moyens la révolution chinoise menacée par l'intervention impérialiste. Elle appelle les travailleurs chinois à poursuivre leur lutte jusqu'à la destruction complète du pouvoir bourgeois et à l'établissement d'une véritable dictature du prolétariat, s'appuyant sur les comités démocratiquement élus des ouvriers et des paysans pauvres. Le congrès mondial de la IVe Internationale adresse ses saluts aux prolétaires héroïques de Corée qui, sous l'avalanche de fer et de feu sous laquelle l'impérialisme cherche à les ensevelir, n'abdiquent rien de leur volonté tenace d'unifier et de libérer leur pays. Il appelle les travailleurs de tous les pays à accorder le maximum d'aide matérielle et politique aux prolétaires coréens, jusqu'à ce que le dernier soldat impérialiste ait quitté ce pays martyrisé.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les combattants de la révolution coloniale du Viêt-Nam, de la Birmanie et de l'Indonésie, qui se battent aujourd'hui à l'avant-garde de la lutte anti-impérialiste mondiale. C'est avant tout au prolétariat de la Grande-Bretagne, de la France, des USA et des Pays-Bas d'aider et d'appuyer la lutte de ces frères de classe, lutte qui porte un coup très dur à la domination de la bourgeoisie dans les pays métropolitains.

Le congrès mondial de la IVe Internationale adresse ses saluts aux travailleurs industriels et agricoles des Indes, du Japon et de Ceylan qui ont construit de puissantes organisations syndicales et politiques de classe et cherchent à arracher à la bourgeoisie la direction de leur nation. Seul les gouvernements ouvriers et paysans couperont les derniers liens avec l'impérialisme, réaliseront une véritable réforme agraire, exproprieront les propriétaires fonciers et la grande bourgeoisie et créeront les conditions nécessaires à un essor économique réel de ces pays. Le congrès salue particulièrement le Parti Lanka Sama Samaja, section cinghalaise de la IVe Internationale, qui, à la tête des masses de son pays, luttera pour abattre le pouvoir de la bourgeoisie corrompue.

Le congrès mondial de la IV` Internationale salue les ouvriers et les paysans pauvres de l'Iran qui, par leur puissante mobilisation révolutionnaire, ont obligé la bourgeoisie indigène à faire quelques pas dans la direction de la lutte anti-impérialiste.

Soutien inconditionnel de la lutte des masses iraniennes, égyptiennes, irakiennes, nord-africaines contre l'impérialisme étranger et ses sociétés pétrolières et minières ! Indépendance complète de l'Algérie, du Maroc, de la Tunisie, en dehors de toute « Union française » ! Indépendance complète du Soudan ! Souveraineté pleine et entière de l'Égypte sur le canal de Suez ! Retrait de toutes les troupes impérialistes ! Pour une fédération socialiste des pays du Moyen-Orient !

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les travailleurs et paysans pauvres de l'Afrique noire, qui se sont éveillés au cours des derniers mois à la lutte anti-impérialiste. Il les appelle à construire partout leurs syndicats et partis de classe, à combattre tous les efforts de l'impérialisme pour transformer leur continent en place forte de la guerre qu'il prépare. À bas le régime du color bar et toute discrimination raciale ! Vive l'unité des peuples d'Afrique pour conquérir une démocratie politique et s'émanciper de l'exploitation impérialiste étrangère !

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue le prolétariat bolivien et sa courageuse avant-garde, le Parti ouvrier révolutionnaire, section bolivienne de la IVe Internationale. Depuis des années, les mineurs boliviens s'efforcent d'abattre la sanglante tyrannie des sociétés minières sur leur pays. Faisant à leurs côtés l'expérience d'un grand front unique anti-impérialiste, le POR saura les conduire à la compréhension que seul l'établissement de la dictature du prolétariat, s'appuyant sur les paysans pauvres, réalisera cette émancipation.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue le prolétariat et toutes les masses pauvres de l'Amérique latine qui veulent cesser d'être les jouets des cliques bourgeoises et militaires, instruments de l'impérialisme yankee. Constituant dans tous les pays leurs organisations de classe et s'intégrant dans les mouvements réels des masses qui se développent dans tous ces pays, l'avant-garde ouvrière latino-américaine saura combiner dans son programme les revendications anti-impérialistes, anticapitalistes, démocratiques et nationales, et lèvera le drapeau des États-Unis socialistes soviétiques d'Amérique latine.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue le prolétariat yougoslave qui, par sa lutte héroïque durant la guerre et par sa courageuse résistance contre le Kremlin, s'est trouvé à la tête de la marche de la révolution socialiste européenne. Aujourd'hui, les dirigeants opportunistes du PCY capitulent devant la pression impérialiste et mettent en péril tout ce que les travailleurs yougoslaves ont conquis au prix de tant de sacrifices. Le congrès mondial appelle tous les communistes yougoslaves à constituer une opposition léniniste dans leur parti, à remplacer sa direction opportuniste actuelle, à se lier aux forces révolutionnaires qui se développent dans le monde et à baser leur stratégie de résistance au Kremlin et à Wall Street sur la fusion intime avec ces forces qui défendront la Yougoslavie prolétarienne contre tous ses ennemis.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les travailleurs d'Europe occidentale qui, face aux attaques de la bourgeoisie, ont maintenu toutes leurs positions de classe et ont eux-mêmes commencé à passer à la contre-offensive. Contre l'abaissement de leur niveau de vie, contre les attaques aux libertés ouvrières, contre les préparatifs de guerre, il faut construire un front unique de la base au sommet entre toutes les organisations ouvrières et partir de toute vague de luttes revendicatives pour poser la question du pouvoir, du gouvernement ouvrier et paysan. Le congrès s'adresse particulièrement aux ouvriers communistes de France, d'Italie et de Grèce, luttant à la tête de leur classe, et salue leur résistance acharnée à la campagne anticommuniste de la bourgeoisie. À leurs côtés, les militants de la IVe Internationale se battront contre le Pacte Atlantique, contre la guerre de l'impérialisme, pour la défense de l'URSS, des « démocraties populaires » et de la Chine. Ainsi le caractère calomniateur des accusations de leurs directions contre le trotskysme éclatera aux yeux de tous, et les ouvriers communistes comprendront par leur propre expérience que seul le programme de la IVe Internationale permet de mener efficacement la lutte contre l'ennemi commun.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les travailleurs d'Allemagne qui sont en train de surmonter les effets des terribles épreuves que leur imposèrent la défaite de 1933, la dictature nazie, la guerre, la prostration consécutive de l'économie. Aujourd'hui regroupé dans de puissantes organisations syndicales qui, de l'aveu même de la bourgeoisie, peuvent prendre à la gorge l'État de Bonn, le prolétariat allemand, face à l'obstacle de l'occupation étrangère et du morcellement du pays, fait avec prudence les premiers pas sur la voie de l'action de classe indépendante. Tout l'avenir de l'Europe peut dépendre du développement de ces actions. En luttant contre le réarmement de leur bourgeoisie, pour le départ de toutes les troupes d'occupation, pour la constitution d'une république socialiste des conseils, unie, libre et démocratique, les prolétaires allemands peuvent contribuer puissamment à la formation des États-Unis socialistes d'Europe, seul moyen d'arrêter la désintégration et la décadence du Vieux Continent et d'assurer ainsi à celui-ci un nouvel essor.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les travailleurs espagnols qui par la magnifique vague de grèves de ce printemps ont montré qu'ils commencent à surmonter les effets des défaites de la guerre civile. Solidarité complète avec le prolétariat espagnol ! À bas le bourreau Franco ! Travailleurs de tous les pays, empêchez vos gouvernements de prolonger le martyre du peuple espagnol sous la dictature franquiste ! Vive l'alliance ouvrière et paysanne qui renversera Franco et s'engagera résolument sur la voie du gouvernement ouvrier et paysan de la nouvelle révolution espagnole.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les travailleurs de Grande-Bretagne qui, dans leurs organisations de classe les plus puissantes de toute l'Europe, se préparent aujourd'hui à une nouvelle étape de lutte pour le socialisme : la lutte pour le contrôle ouvrier sur la production et contre le réarmement impérialiste. Prenez conscience de vos possibilités immenses, travailleurs de Grande-Bretagne ! Mettez-vous à la tête de la lutte pour une Europe arrachée aux capitalistes ! Transformez le puissant potentiel industriel de votre pays en base d'une alliance librement consentie avec les peuples coloniaux se libérant de l'impérialisme ! Montrez au prolétariat mondial comment peut se construire un véritable pouvoir prolétarien, sans contrôle ni privilèges bureaucratiques !

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les travailleurs du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande qui, dans leurs organisations de masse, résistent avec acharnement à la pression capitaliste et défendent leur niveau de vie et leurs libertés syndicales face aux attaques et à l'hystérie anticommuniste de la bourgeoisie.

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les ouvriers, les paysans et les soldats de l'URSS et des « démocraties populaires ». Il les assure du soutien complet et inconditionnel de tout le mouvement révolutionnaire mondial dans la guerre qui vient, contre les efforts restaurationnistes de la bourgeoisie internationale. Défendre la propriété collectivisée, l'économie planifiée, les États ouvriers même déformés ou dégénérés, est un devoir impérieux pour le prolétariat mondial. En même temps, la IVe Internationale appuie résolument tous les mouvements prolétariens d'opposition contre la dictature policière de la bureaucratie soviétique, et lutte pour la constitution de nouveaux partis bolcheviks-léninistes dans ces pays, qui se trouveront à la tête de la révolution politique nécessaire pour libérer le développement socialiste de sa carapace bureaucratique. Vive la défense de l'URSS et des « démocraties populaires » contre l'impérialisme ! Vivent les républiques socialistes soviétiques indépendantes de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Hongrie, de Roumanie, de Bulgarie et d'Ukraine ! À bas la dictature stalinienne ! Vive la démocratie des soviets !

Le congrès mondial de la IVe Internationale salue les seize millions de travailleurs organisés des États-Unis, aile marchante du prolétariat le plus nombreux et le plus puissant du monde. Il salue le Socialist Workers Party qui, dans la citadelle du capitalisme mondial, a maintenu le programme et l'organisation léninistes contre toutes les pressions. Les bouleversements mondiaux provoqués par la marche de l'impérialisme américain vers la domination mondiale commenceront bientôt à bouleverser la domination de la bourgeoisie yankee dans son propre pays. Alors sonnera l'heure de la révolution américaine qui, par les forces créatrices immenses qu'elle libèrera, jouera le rôle décisif pour la transformation socialiste de tout l'univers.

Le congrès mondial de la IVe Internationale se proclame partie intégrante de tout ce mouvement divers et varié du prolétariat mondial vers le socialisme. Il lutte en son sein pour son programme révolutionnaire. Il conquerra sa direction à travers les expériences tumultueuses des années à venir. Il dirigera les efforts de l'humanité laborieuse pour construire une société sans classes, sans exploitation ni oppression d'aucune sorte, une société qui connaîtra la paix universelle et assurera l'abondance de tous par une économie basée sur les besoins, une société dans laquelle la civilisation s'épanouira comme un bien commun à tous les hommes. Pour ce but grandiose, il appelle au combat et à l'union les prolétaires de tous les pays. À bas l'impérialisme et la guerre meurtrière qu'il prépare ! Vive la révolution socialiste mondiale dont nous assurerons ensemble le triomphe !

Le IIIe Congrès mondial de la IVe Internationale

Septembre 1951

Quatrième Internationale, n° 8 et n° 10, août et septembre 1951.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 4, p. 99–109 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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