1. Le Parti ouvrier communiste, l'actuelle section de la IVe Internationale en
Italie, a été constitué par la fusion de la Fédération des Pouilles dirigée par Mangano,
et d'un groupe de camarades trotskystes sous la direction de Di Bartolomeo (Fosco).
Ce fut une fusion sans principes, sur une base purement organisationnelle, réalisée
sans qu'aucune discussion préalable n'ait fixé une plate-forme commune. C'est cette
équivoque originelle qui a pesé lourdement sur le parti depuis sa formation et qui l'a
maintenu dans un état permanent de crise. Cette crise a été caractérisée par une
hostilité ouverte et toujours plus accentuée entre les deux groupes dont la fusion
n'avait eu qu'un caractère formel. Cette hostilité a provoqué une lutte fractionnelle qui
s'est terminée par la mainmise de la Fédération des Pouilles sur la direction du POC.
Depuis ce moment, la politique suivie par le POC, s'est trouvée en opposition
fondamentale avec la politique de l'internationale.
2. Les divergences de principe.
a) La direction actuelle du POC considère que seuls les deux premiers congrès de
l'IC sont valables pour la IVe Internationale (IVe Internazionale, 5 octobre 1947 :
« La dégénérescence de la IIIe Internationale a malheureusement commencé
immédiatement après le IIe Congrès ; en conséquence, seuls les deux premiers
congrès sont valables comme expérience pour la IVe Internationale. »). À cette
prise de position s'ajoute le rejet des thèses léninistes sur les questions
nationales et sur les questions coloniales.
b) La direction actuelle du POC considère les partis traditionnels de la classe
ouvrière comme des partis de gauche de la bourgeoisie (Sinistra Borghese) :
« Les forces de droite et celles soi-disant de gauche ne sont pas antagonistes ;
toutes deux visent, bien qu'avec une méthode différente, à une même fonction
objective, celle de restaurer la société bourgeoise... » (« Schéma de thèse », BI du
SI n°17)
c) La direction actuelle du POC considère l'URSS comme un État impérialiste au
même titre que les États-Unis (IVe Internazionale, 15 juin 1947 : « (...) et la
position de la classe ouvrière ne peut pas être confondue avec la position
impérialiste de Truman ou de Staline (...) ». La lutte « sourde » entre
« l'impérialisme anglo-saxon et l'impérialisme russe ».).
d) La direction actuelle du POC caractérise d'une façon tout à fait fantaisiste la
période actuelle : « L'économie de chaque pays — aussi bien vainqueur que
vaincu — est dans un état d'attente. L'état d'attente n'est pas le prélude à la crise
révolutionnaire. L'attente en ce cas précède le prélude. Le développement de la
conscience de classe s'effectuera parallèlement au passage de l'économie de
guerre à l'économie de paix. » (« Thèses du POC », BI du SI n° 17) C'est
l'accumulation de ces divergences qui, en prenant la forme d'un programme
différent, rend la politique du POC incompatible avec celle de l'internationale.
3. Les divergences politiques.
La direction actuelle du POC a été incapable d'appliquer même ses propres principes généraux dans l'action concrète, de les définir en un programme d'action pour le parti, et dans une analyse concrète de l'évolution de la situation. Bien qu'il soit difficile dans ces conditions de faire une critique d'ensemble de la politique quotidienne du POC avec la même clarté avec laquelle on peut définir les divergences de principes, on peut résumer dans les points suivants les divergences politiques :
a) La direction actuelle du POC repousse dans son ensemble la conception du
Programme de transition pour le remplacer par une combinaison de revendications
immédiates et d'affirmations de principes généraux utilisés comme mots d'ordre
d'agitation (titre de IVe Internazionale, 16 juillet 1947 : « Aux plans de Marshall et
de Molotov, le prolétariat mondial doit opposer le Plan Marx : la révolution
sociale ! »).
b) La direction actuelle du POC caricature les quelques mots d'ordre du Programme
de transition qu'elle reprend de temps en temps, en les lançant d'une manière
abstraite et aventuriste sans que ces mots d'ordre répondent à des exigences
spécifiques d'un moment donné, ou sans qu'ils soient liés d'une façon logique à la
ligne générale de la propagande développée par le parti (manchette de IVe
Internazionale, 1er septembre 1947 : « Pour résoudre la crise de la hausse des prix,
les palliatifs adoptés par le gouvernement et les protestations platoniques de la
Confédération générale du travail d'Italie (CGIL) ne servent à rien la grève générale
est nécessaire. »).
c) La direction actuelle du POC considère que la politique mondiale est aujourd'hui
entièrement et exclusivement dominée par la contradiction entre deux
impérialismes : russe et yankee. Toute lutte ou conflit social est une
conséquence directe de ce conflit central, dans lequel les ouvriers n'ont aucun
intérêt (IVe Internazionale, 16 juillet 1947 : « Pendant que, d'une part,
l'Amérique aide le gouvernement Maximos, les gouvernements staliniens
d'Albanie, de Yougoslavie et de Bulgarie aident les partisans. Ainsi les
travailleurs grecs s'épuisent dans une lutte qui est marquée par la lutte sans
pitié entre les Russes et les Anglo-Saxons. »).
d) La direction actuelle du POC suit une politique aventuriste et sans principes sur le
plan syndical. Tout en se déclarant partisane de l'unité syndicale, elle a créé à
Foggia un « soviet » qui fait pratiquement double emploi avec les organisations
syndicales locales de la CGIL (syndicat unique italien).
e) La direction actuelle du POC a une attitude sectaire sur la question du front unique
et de l'unité d'action. Elle estime que l'unité d'action se réalise uniquement dans
les syndicats et elle se refuse notamment à appeler à la constitution d'un front
unique pour la lutte physique contre le fascisme, pour la défense des libertés
ouvrières, etc. (« Thèses du POC », BI du SI n° 17 : « La tactique du front unique et
des fronts populaires [!] telle quelle fut déterminée au IIe Congrès de la IIIe
Internationale doit être considérée comme contre-révolutionnaire. (...)
f) La direction actuelle du POC a une position sectaire sur les mots d'ordre
démocratiques et s'est refusée à lancer le mot d'ordre de la République contre la
monarchie (IVe Internazionale, 15 juin 1947 : « Les travailleurs savent qu'en régime
capitaliste la République vaut la monarchie (...) et que (...) seule la révolution sociale
(...). » Et, à propos de la révocation du préfet milanais Troilo, ce qui avait provoqué
une émeute ouvrière à Milan : « Évidement, les ouvriers milanais, ou mieux de la
province de Milan, croient qu'un préfet peut être meilleur qu'un autre préfet, et qu'il
peut y avoir des préfets qui ne soient pas au service du gouvernement (...). »).
g) La direction actuelle du POC n'a aucune politique sur la question agraire — malgré
son influence dans une région essentiellement agricole —, sur la question des
soldats, sur la question des jeunes, etc.
4. Les divergences de principes organisationnels.
Les divergences de principe entre la direction actuelle du POC et l'internationale ne se limitent nullement au domaine programmatique et politique, mais s'étendent aussi aux principes organisationnels.
a) La direction actuelle du POC oppose au centralisme démocratique le « centralisme
révolutionnaire », frère jumeau du « centralisme organique » des bordiguistes. Il
consiste pratiquement dans la négation du droit des tendances organisées dans le
parti et donne en fait à la direction un pouvoir absolu sur l'ensemble des militants
(BI du POC n° 7 : « Dans tous les partis, il est permis de discuter, de créer des
fractions, d'être indiscipliné ; dans les partis révolutionnaires, ce qui compte, c'est la
volonté de la majorité du parti au moyen du centralisme révolutionnaire exercé par
les chefs (...). Permettre à des militants de faire le jeu des tendances, de créer des
fractions organisées, en somme de créer des "compartiments étanches" dans le parti
en vertu d'une conception démocratique vide et fausse, cela signifie trahir les
intérêts du prolétariat. »). Cependant, dans ses relations avec le SI, la direction
actuelle du POC réclame au contraire pour elle-même la plus grande autonomie (voir
lettres du BP du POC au SI, BI du SI n° 17, justifiant ce qu'écrivait Trotsky dans le
Programme de transition : « Ils [les sectaires vivent dans un état d'irritation
continuelle, se plaignant sens cesse du "régime" et des "méthodes" et se livrant aux
petites intrigues. Dans leur propre milieu, ils exercent d'ordinaire un régime de
despotisme. »).
b) La direction actuelle du POC s'inspire du slogan : « Tous les moyens sont bons ».
Elle applique ce principe aussi bien dans ses relations avec ses militants qu'avec
la direction et la majorité de l'internationale. C'est ainsi que, après avoir voté au
congrès du POC une résolution qui l'engageait à défendre dans son journal la
politique de l'internationale, elle n'a pas appliqué dans les faits cette résolution.
Au comité central suivant, en présence d'un délégué du SI, le camarade Mangano
s'est justifié en déclarant que « tous les moyens sont bons » pour rester
momentanément dans l'internationale.
c) La direction actuelle du POC utilise cette même « tactique » envers les masses
ouvrières. C'est ainsi qu'après avoir engagé un grand nombre de sections sur la
voie de la préparation à la participation du POC aux élections italiennes, et après
avoir dû y renoncer par suite de moyens matériels insuffisants, elle a présenté cette
« abstention forcée » comme une « abstention politique », parlant dans son journal
de « carnaval électoral » à propos de ces mêmes élections (IVe Internazionale,10
mars 1948 : « Nous nous désintéressons de la lutte électorale (...). Le 18 avril, les
électeurs seront appelés à voter pour la guerre, pour le troisième conflit mondial,
et auront seulement le droit d'établir s'ils combattront avec l'impérialisme
américain ou avec l'impérialisme russe. »).
5. La situation italienne et l'importance du travail en Italie.
Depuis la « libération », l'Italie s'est présentée comme le terrain le plus favorable pour le développement d'une politique et d'un mouvement trotskystes. Elle a été le laboratoire de toute une série d'expériences de la classe ouvrière et de son avant-garde. En Italie, les mots d'ordre de l'échelle mobile des salaires, du blocage des licenciements et du contrôle ouvrier ont été assimilés par des centaines de milliers de travailleurs. La situation particulière du pays, avec ses millions de chômeurs et la crise très profonde de la structure économique capitaliste, se prêtait pour un mouvement trotskyste à une propagande systématique en faveur du Programme de transition.
Du point de vue politique, il existe en Italie une fermentation idéologique très importante. La mainmise du stalinisme sur la classe ouvrière est loin d'être absolue, et le prolétariat des villes et des campagnes ne suit pas aveuglement les tournants « tactiques » du PC. D'autre part, le PSI, parti socialiste majoritaire de Nenni, par sa tradition maximaliste est encore lié à la classe ouvrière et pouvait par là même offrir des possibilités de travail pour une minorité révolutionnaire.
C'est ainsi qu'on a assisté au cours des années passées à la constitution de divers courants d'opposition à l'intérieur des partis traditionnels ou en dehors de ceux-ci. Si ces courants ne se sont pas cristallisés, cela est dû en grande partie au fait que la section de la IVe Internationale, de par ses positions politiques, était complètement absente des luttes ouvrières et en particulier de la fermentation idéologique qui avait lieu dans l'avant-garde ouvrière.
Beaucoup de camarades détachés des partis traîtres se trouvent encore aujourd'hui en dehors de ceux-ci et le problème de leur regroupement autour du programme de la IVe Internationale est à l'ordre du jour.
Pendant une période de plus de deux ans, le comité exécutif international et le SI se sont efforcés, par une discussion démocratique, de convaincre la direction du POC du caractère erroné de sa politique et se sont rigoureusement abstenus de toute intervention organisationnelle, malgré les demandes expresses de la minorité du POC, partisane du programme de l'internationale. À présent, il est d'une importance vitale pour l'internationale d'orienter tous ses efforts pour tenter de regrouper autour de son programme politique et de ses positions idéologiques les éléments qui ont rompu avec les organisations traditionnelles.
6. Travail de regroupement révolutionnaire.
La direction actuelle du POC ne comprend pas l'importance du travail de regroupement révolutionnaire et a préféré se retrancher dans un sectarisme stérile qui, s'il est continué, mènera à la faillite complète du trotskysme en Italie. Aujourd'hui, la politique du POC est un obstacle à toute tentative sérieuse de constituer un parti révolutionnaire en Italie, par le discrédit qu'elle jette sur le trotskysme en général et par l'attitude négative et abstentionniste qu'elle prend devant le problème du regroupement en particulier (circulaire menaçant d'exclusion tout camarade qui tenterait d'orienter son activité en cette direction).
Les bases de ce travail ont été posées cependant par le SI avec l'aide de la minorité bolchevique-léniniste du parti. Des progrès importants ont été réalisés et les premiers pas sur cette voie seront concrétisés par la publication d'une revue trotskyste autour de laquelle devront se rassembler les camarades décidés à défendre les principes fondamentaux et la politique de la IVe Internationale.
Conclusions : le congrès mondial décide de tirer les conclusions organisationnelles de l'état de fait existant actuellement en Italie tel qu'indiqué ci-dessus ; déclare que le parti qui s'appelle Parti ouvrier communiste n'est plus la section italienne de la IVe Internationale et que celle-ci reste à construire ; appelle tous les camarades du POC à se rassembler autour de la revue qui doit être publiée prochainement, en vue de construire une véritable organisation trotskyste en Italie ; indique cependant aux autres membres du POC que, s'ils désirent maintenir des rapports avec la IVe Internationale, ils peuvent demander le titre d'organisation sympathisante de la IVe Internationale qui leur sera accordé par un CEI après une période d'essai de six mois, à condition qu'ils appliquent les décisions politiques et organisationnelles du congrès mondial. Dans ces conditions, ils auront le droit de remettre en question la désaffiliation devant un CEI ultérieur ; charge le SI de continuer sous sa responsabilité directe le travail de regroupement révolutionnaire en Italie, dont la tâche lui avait été confiée par le CEI d'octobre 1947.
Amendement présenté par Chaulieu à la contre-résolution présentée par Dan : « Le congrès charge le CEI d'ouvrir une discussion politique dans la section italienne contre l'apolitisme et le sectarisme de sa direction actuelle. » I pour, 1 abstention.
Contre-résolution de Dan : « Le congrès charge le prochain CEI de rencontrer dès que possible un délégué du POC et d'arriver à une décision finale quant à l'avenir de la section italienne après lui avoir donné la possibilité de défendre sa position. » 7 pour, 21 contre, 2 abstentions.
Vote de la résolution présentée par la commission italienne 26 pour, 4 contre (Armstrong, Munis, Chaulieu, Barois), 3 abstentions (Dan, Edouard — 2 —).