Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Résolution sur la Yougoslavie et la crise du stalinisme (VIe Plénum du CEI, 9-12 octobre 1948)

9-12 octobre 1948 · 1948-1950 : la crise yougoslave, l’évolution du « glacis » soviétique et la révolution chinoise · 1 628 mots

In English: Resolution on Yugoslavia and the Crisis of Stalinism — traduction assistée par machine.

1. Le conflit qui a éclaté entre Belgrade et Moscou est une expression de la crise du stalinisme,

telle qu'elle se développe dans les nouvelles conditions créées par l'ascension des partis

communistes au pouvoir dans les pays d'Europe incorporés dans la zone d'influence

soviétique.

2. Les rapports entre le Kremlin et les partis communistes sont réglés par le contrôle direct

et absolu qu'il exerce sur ces partis pour les utiliser exclusivement comme agents de sa

politique de défense des stricts intérêts de la bureaucratie soviétique.

3. Ces rapports se trouvent modifiés par l'expansion soviétique en Europe et par le nouveau

rôle des partis communistes dans ces pays. Ces partis disposent maintenant de leur propre

appareil étatique, contrôlent l'économie et sont responsables de la politique générale de

tout le pays. De ce fait, ils sont sujets à un ensemble d'influences et de réactions qui peuvent

ne pas tenir toujours compte des stricts intérêts de la bureaucratie soviétique.

Dans la mesure où s'établissent des rapports de forces sociaux et politiques dans

lesquels le pouvoir de ces partis ne dépend plus directement de leur soutien par le

Kremlin, il se crée pour la première fois dans l'histoire du stalinisme des conditions qui

permettent une résistance des partis communistes contre les ukases du Kremlin.

Pour lutter contre ce danger de voir les partis communistes devenir des organismes de

transmission, même partielle et déformée, d'autres intérêts que les stricts intérêts de la

bureaucratie soviétique, le Kremlin n'a qu'un moyen, imposer â la direction de ces partis

ses agents directs, en éliminant par des épurations successives tous les éléments qui

échappent à son contrôle absolu ou qui potentiellement renferment des tendances

pareilles.

4. Cette attitude est la source d'une crise chronique qui ne peut que s'aggraver, la politique

du Kremlin allant à l'encontre de ce qui est l'intérêt propre des masses de ces pays, et

même des intérêts des appareils bureaucratiques de ces partis.

La bureaucratie soviétique poursuit dans tous les pays sous son contrôle, non pas une

politique de « socialisation » afin de leur permettre le libre développement de leurs

forces productives dans une orientation socialiste, mais une politique d'exploitation éco-

nomique et politique conforme aux intérêts économiques et stratégiques de son régime

en URSS.

D'autre part, ces pays auront de plus en plus besoin de se débarrasser de tous les

fardeaux et entraves que fait peser sur eux la tutelle du Kremlin (réparations, entreprises

soviétiques, traité commerciaux favorables à l'URSS, etc.), de commercer librement entre

eux et avec les autres pays et d'unifier leur économie.

Les difficultés que ces pays rencontrent pour leur développement dans leur état actuel

d'isolement national, en raison de l'incapacité de l'URSS à leur fournir l'aide industrielle

nécessaire (outils, matières premières et capitaux) et de la survivance d'un domaine

d'économie capitaliste (paysans, artisans, commerce) encore prédominant qui entrave

constamment les plans d'industrialisation et de planification économique et attise la lutte

des classes, sont une autre source de mécontentement et de friction.

Toutes ces tendances se reflètent nécessairement dans les rapports à l'intérieur de

chaque parti communiste, ainsi que dans les rapports de ces partis avec le Kremlin.

5. L'éclatement de l'affaire ainsi que la résistance jusqu'ici effective aux assauts du

Kremlin furent favorisés par les particularités de l'évolution de la situation en

Yougoslavie.

Le Parti communiste yougoslave, grâce au rôle qu'il a joué durant la guerre où il a pris la

tête d'un vaste mouvement des masses paysannes et ouvrières de Yougoslavie contre les

occupants impérialistes et contre la bourgeoisie nationale, a eu sa composition sociale

renouvelée et même renforcée par l'afflux des partisans et a pu sauvegarder un caractère

autonome et plus indépendant que les autres partis communistes.

L'Armée rouge s'était tenue en réalité à l'écart de toute intervention directe en

Yougoslavie et le gouvernement Tito était parvenu au pouvoir en s'appuyant sur le

mouvement plébéien des masses ouvrières et paysannes.

Les réformes profondes entreprises en Yougoslavie immédiatement après la « libération

» reflètent les conditions particulières du développement de la lutte de classes dans ce

pays pendant les années d'occupation et la poussée révolutionnaire instinctive des

masses sur lesquelles s'appuyait Tito.

Ces particularités de la situation yougoslave ont toutes joué dans le sens d'une

résistance au contrôle direct et absolu du Kremlin et de sa politique. Bien que Tito et la direction du Parti communiste yougoslave n'aient pas développé

jusqu'au conflit d'opposition cohérente et ferme à la politique du Kremlin (dont ils

s'acharnent, encore maintenant, à se déclarer les fidèles disciples), le caractère

autonome de leur parti et de leur mouvement, laissé à leur propre développement,

risquait réellement de faire surgir des divergences sérieuses avec le point de vue du

Kremlin.

A la longue, ces divergences seraient celles entre les besoins de la « reconstruction

socialiste » tels que les envisage la bureaucratie de Tito d'une part et les intérêts propres

de la bureaucratie soviétique d'autre part. Ces divergences ne seraient qu'une

expression déformée des contradictions entre les intérêts et les aspirations des masses

yougoslaves et la politique du Kremlin.

Pour éviter un tel développement, le Kremlin avait entrepris l'élimination de Tito et

son remplacement par une équipe de ses agents directs.

6. Tito et la direction du Parti communiste yougoslave représentent jusqu'à présent la

déformation bureaucratique d'un courant plébéien, anticapitaliste révolutionnaire.

Mais, si les masses yougoslaves ne trouvent pas la force d'imposer une issue

révolutionnaire au conflit avec Moscou, la direction yougoslave n'aura à la longue

d'autre alternative que de se voir éliminer par les agents directs du Kremlin ou de

capituler devant l'impérialisme.

Tout l'appareil du Kremlin dirigé par Staline est mis en marche pour écraser les

« renégats » de Belgrade, leur exemple pouvant devenir dangereusement contagieux.

En Yougoslavie même et dans tous les pays sous contrôle soviétique, les agents directs

de Staline orchestrent fiévreusement la campagne politique et économique qui doit

préparer la chute de Tito et de sa « bande » et ajustent les moyens policiers appropriés

pour amener cette chute.

En évitant de rompre avec le Kremlin et de dénoncer publiquement le stalinisme, ce qui

est le seul moyen d'armer idéologiquement la base du parti et les masses yougoslaves

contre l'assaut du Kremlin, les dirigeants du Parti communiste yougoslave se sont mis

dans une situation intenable. Isolés dans le « glacis » et aussi de plus en plus isolés d'un

appui conscient des masses, ils seront forcés d'accentuer de plus en plus le caractère

bonapartiste du régime, qui peut ainsi devenir à l'avenir, s'il n'est pas préalablement

renversé par les agents directs du Kremlin, l'instrument d'autres intérêts de classe que

ceux qu'il représente actuellement.

En effet, dans les conditions d'isolement, de difficultés intérieures inévitables et de

l'accentuation de la pression impérialiste, cet appareil bonapartiste peut devenir le

porte-parole des forces réactionnaires à travers une série d'étapes.

Contre ces perspectives d'élimination par les agents directs du Kremlin ou de

capitulation devant l'impérialisme, il n'y a qu'une solution : l'intervention directe de la

base du PCY et des masses yougoslaves pour écarter toute résistance bureaucratique qui

empêche de faire confiance aux masses yougoslaves et mondiales, s'appuyer

entièrement sur elles, instaurer une véritable démocratie prolétarienne dans le parti et

le pays, rompre avec le stalinisme et le dénoncer, appeler à la véritable révolution

socialiste par les masses et pour les masses, en Yougoslavie même, dans tous les pays du

« glacis », de l'Europe et du monde.

7. La politique de la IVe Internationale dans l'affaire yougoslave comme dans l'ensemble de

la situation qui se développe actuellement dans le glacis doit être guidée par le souci

d'approfondir la rupture idéologique des communistes de ces pays avec le Kremlin et de

les orienter vers le véritable programme de la révolution socialiste.

La IVe Internationale ne peut remplir ce rôle qu'en expliquant patiemment,

pédagogiquement, sans sectarisme ni présomption, dans un langage qui soit à portée des

éléments de base des partis communistes et du mouvement des masses qu'ils

influencent dans ces pays, les causes profondes de leur conflit avec le Kremlin, la nature

du stalinisme et la voie à suivre.

De ce point de vue, il est nécessaire que toutes les sections et tous les militants de la IVe

Internationale comprennent qu'à partir du moment où il y a conflit et rupture entre un

parti communiste et le Kremlin, ce parti cesse d'être un parti stalinien comme les autres

et que toutes les possibilités de différenciation dans son sein sont désormais ouvertes.

Il dépend de l'action de l'internationale de trouver un écho grandissant dans les rangs de

ces partis et d'accélérer leur détachement du stalinisme, au profit du programme et de

l'organisation de la révolution socialiste mondiale.

8. L'affaire yougoslave n'est, en réalité, que la première manifestation, favorisée par des

conditions particulières, d'un état plus général, qui existe dans tout le « glacis ».

Ceci est déjà démontré par la crise qui a gagné le Parti ouvrier polonais et l'ample

épuration qui sévit actuellement, un peu partout, dans tous les partis communistes

des pays sous contrôle soviétique.

Ces événements démontrent que toutes les « théories » sur la stabilité de la

bureaucratie soviétique et du stalinisme, ou sur la possibilité d'étendre pour une

période historique le régime du « collectivisme bureaucratique » ou de « capitalisme

d'État » hors de l'URSS, pèchent par une incompréhension théorique de la nature du

stalinisme et de ses contradictions incompatibles avec un processus d'expansion

mondial de ce système bureaucratique et policier d'une rigidité extrême.

En réalité, l'expansion du stalinisme dans le « glacis » s'avéra être un facteur décisif

de déséquilibre de ce système, en y introduisant des forces centrifuges et des

ferments nouveaux qui, en aiguisant toutes ses contradictions, accélèrent et

précipitent la crise.

De ce point de vue, l'affaire yougoslave n'est que le premier signe du processus de

dislocation convulsive dans lequel le stalinisme est entré.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 326–329 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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