1. Le conflit qui a éclaté entre Belgrade et Moscou est une expression de la crise du stalinisme,
telle qu'elle se développe dans les nouvelles conditions créées par l'ascension des partis
communistes au pouvoir dans les pays d'Europe incorporés dans la zone d'influence
soviétique.
2. Les rapports entre le Kremlin et les partis communistes sont réglés par le contrôle direct
et absolu qu'il exerce sur ces partis pour les utiliser exclusivement comme agents de sa
politique de défense des stricts intérêts de la bureaucratie soviétique.
3. Ces rapports se trouvent modifiés par l'expansion soviétique en Europe et par le nouveau
rôle des partis communistes dans ces pays. Ces partis disposent maintenant de leur propre
appareil étatique, contrôlent l'économie et sont responsables de la politique générale de
tout le pays. De ce fait, ils sont sujets à un ensemble d'influences et de réactions qui peuvent
ne pas tenir toujours compte des stricts intérêts de la bureaucratie soviétique.
Dans la mesure où s'établissent des rapports de forces sociaux et politiques dans
lesquels le pouvoir de ces partis ne dépend plus directement de leur soutien par le
Kremlin, il se crée pour la première fois dans l'histoire du stalinisme des conditions qui
permettent une résistance des partis communistes contre les ukases du Kremlin.
Pour lutter contre ce danger de voir les partis communistes devenir des organismes de
transmission, même partielle et déformée, d'autres intérêts que les stricts intérêts de la
bureaucratie soviétique, le Kremlin n'a qu'un moyen, imposer â la direction de ces partis
ses agents directs, en éliminant par des épurations successives tous les éléments qui
échappent à son contrôle absolu ou qui potentiellement renferment des tendances
pareilles.
4. Cette attitude est la source d'une crise chronique qui ne peut que s'aggraver, la politique
du Kremlin allant à l'encontre de ce qui est l'intérêt propre des masses de ces pays, et
même des intérêts des appareils bureaucratiques de ces partis.
La bureaucratie soviétique poursuit dans tous les pays sous son contrôle, non pas une
politique de « socialisation » afin de leur permettre le libre développement de leurs
forces productives dans une orientation socialiste, mais une politique d'exploitation éco-
nomique et politique conforme aux intérêts économiques et stratégiques de son régime
en URSS.
D'autre part, ces pays auront de plus en plus besoin de se débarrasser de tous les
fardeaux et entraves que fait peser sur eux la tutelle du Kremlin (réparations, entreprises
soviétiques, traité commerciaux favorables à l'URSS, etc.), de commercer librement entre
eux et avec les autres pays et d'unifier leur économie.
Les difficultés que ces pays rencontrent pour leur développement dans leur état actuel
d'isolement national, en raison de l'incapacité de l'URSS à leur fournir l'aide industrielle
nécessaire (outils, matières premières et capitaux) et de la survivance d'un domaine
d'économie capitaliste (paysans, artisans, commerce) encore prédominant qui entrave
constamment les plans d'industrialisation et de planification économique et attise la lutte
des classes, sont une autre source de mécontentement et de friction.
Toutes ces tendances se reflètent nécessairement dans les rapports à l'intérieur de
chaque parti communiste, ainsi que dans les rapports de ces partis avec le Kremlin.
5. L'éclatement de l'affaire ainsi que la résistance jusqu'ici effective aux assauts du
Kremlin furent favorisés par les particularités de l'évolution de la situation en
Yougoslavie.
Le Parti communiste yougoslave, grâce au rôle qu'il a joué durant la guerre où il a pris la
tête d'un vaste mouvement des masses paysannes et ouvrières de Yougoslavie contre les
occupants impérialistes et contre la bourgeoisie nationale, a eu sa composition sociale
renouvelée et même renforcée par l'afflux des partisans et a pu sauvegarder un caractère
autonome et plus indépendant que les autres partis communistes.
L'Armée rouge s'était tenue en réalité à l'écart de toute intervention directe en
Yougoslavie et le gouvernement Tito était parvenu au pouvoir en s'appuyant sur le
mouvement plébéien des masses ouvrières et paysannes.
Les réformes profondes entreprises en Yougoslavie immédiatement après la « libération
» reflètent les conditions particulières du développement de la lutte de classes dans ce
pays pendant les années d'occupation et la poussée révolutionnaire instinctive des
masses sur lesquelles s'appuyait Tito.
Ces particularités de la situation yougoslave ont toutes joué dans le sens d'une
résistance au contrôle direct et absolu du Kremlin et de sa politique. Bien que Tito et la direction du Parti communiste yougoslave n'aient pas développé
jusqu'au conflit d'opposition cohérente et ferme à la politique du Kremlin (dont ils
s'acharnent, encore maintenant, à se déclarer les fidèles disciples), le caractère
autonome de leur parti et de leur mouvement, laissé à leur propre développement,
risquait réellement de faire surgir des divergences sérieuses avec le point de vue du
Kremlin.
A la longue, ces divergences seraient celles entre les besoins de la « reconstruction
socialiste » tels que les envisage la bureaucratie de Tito d'une part et les intérêts propres
de la bureaucratie soviétique d'autre part. Ces divergences ne seraient qu'une
expression déformée des contradictions entre les intérêts et les aspirations des masses
yougoslaves et la politique du Kremlin.
Pour éviter un tel développement, le Kremlin avait entrepris l'élimination de Tito et
son remplacement par une équipe de ses agents directs.
6. Tito et la direction du Parti communiste yougoslave représentent jusqu'à présent la
déformation bureaucratique d'un courant plébéien, anticapitaliste révolutionnaire.
Mais, si les masses yougoslaves ne trouvent pas la force d'imposer une issue
révolutionnaire au conflit avec Moscou, la direction yougoslave n'aura à la longue
d'autre alternative que de se voir éliminer par les agents directs du Kremlin ou de
capituler devant l'impérialisme.
Tout l'appareil du Kremlin dirigé par Staline est mis en marche pour écraser les
« renégats » de Belgrade, leur exemple pouvant devenir dangereusement contagieux.
En Yougoslavie même et dans tous les pays sous contrôle soviétique, les agents directs
de Staline orchestrent fiévreusement la campagne politique et économique qui doit
préparer la chute de Tito et de sa « bande » et ajustent les moyens policiers appropriés
pour amener cette chute.
En évitant de rompre avec le Kremlin et de dénoncer publiquement le stalinisme, ce qui
est le seul moyen d'armer idéologiquement la base du parti et les masses yougoslaves
contre l'assaut du Kremlin, les dirigeants du Parti communiste yougoslave se sont mis
dans une situation intenable. Isolés dans le « glacis » et aussi de plus en plus isolés d'un
appui conscient des masses, ils seront forcés d'accentuer de plus en plus le caractère
bonapartiste du régime, qui peut ainsi devenir à l'avenir, s'il n'est pas préalablement
renversé par les agents directs du Kremlin, l'instrument d'autres intérêts de classe que
ceux qu'il représente actuellement.
En effet, dans les conditions d'isolement, de difficultés intérieures inévitables et de
l'accentuation de la pression impérialiste, cet appareil bonapartiste peut devenir le
porte-parole des forces réactionnaires à travers une série d'étapes.
Contre ces perspectives d'élimination par les agents directs du Kremlin ou de
capitulation devant l'impérialisme, il n'y a qu'une solution : l'intervention directe de la
base du PCY et des masses yougoslaves pour écarter toute résistance bureaucratique qui
empêche de faire confiance aux masses yougoslaves et mondiales, s'appuyer
entièrement sur elles, instaurer une véritable démocratie prolétarienne dans le parti et
le pays, rompre avec le stalinisme et le dénoncer, appeler à la véritable révolution
socialiste par les masses et pour les masses, en Yougoslavie même, dans tous les pays du
« glacis », de l'Europe et du monde.
7. La politique de la IVe Internationale dans l'affaire yougoslave comme dans l'ensemble de
la situation qui se développe actuellement dans le glacis doit être guidée par le souci
d'approfondir la rupture idéologique des communistes de ces pays avec le Kremlin et de
les orienter vers le véritable programme de la révolution socialiste.
La IVe Internationale ne peut remplir ce rôle qu'en expliquant patiemment,
pédagogiquement, sans sectarisme ni présomption, dans un langage qui soit à portée des
éléments de base des partis communistes et du mouvement des masses qu'ils
influencent dans ces pays, les causes profondes de leur conflit avec le Kremlin, la nature
du stalinisme et la voie à suivre.
De ce point de vue, il est nécessaire que toutes les sections et tous les militants de la IVe
Internationale comprennent qu'à partir du moment où il y a conflit et rupture entre un
parti communiste et le Kremlin, ce parti cesse d'être un parti stalinien comme les autres
et que toutes les possibilités de différenciation dans son sein sont désormais ouvertes.
Il dépend de l'action de l'internationale de trouver un écho grandissant dans les rangs de
ces partis et d'accélérer leur détachement du stalinisme, au profit du programme et de
l'organisation de la révolution socialiste mondiale.
8. L'affaire yougoslave n'est, en réalité, que la première manifestation, favorisée par des
conditions particulières, d'un état plus général, qui existe dans tout le « glacis ».
Ceci est déjà démontré par la crise qui a gagné le Parti ouvrier polonais et l'ample
épuration qui sévit actuellement, un peu partout, dans tous les partis communistes
des pays sous contrôle soviétique.
Ces événements démontrent que toutes les « théories » sur la stabilité de la
bureaucratie soviétique et du stalinisme, ou sur la possibilité d'étendre pour une
période historique le régime du « collectivisme bureaucratique » ou de « capitalisme
d'État » hors de l'URSS, pèchent par une incompréhension théorique de la nature du
stalinisme et de ses contradictions incompatibles avec un processus d'expansion
mondial de ce système bureaucratique et policier d'une rigidité extrême.
En réalité, l'expansion du stalinisme dans le « glacis » s'avéra être un facteur décisif
de déséquilibre de ce système, en y introduisant des forces centrifuges et des
ferments nouveaux qui, en aiguisant toutes ses contradictions, accélèrent et
précipitent la crise.
De ce point de vue, l'affaire yougoslave n'est que le premier signe du processus de
dislocation convulsive dans lequel le stalinisme est entré.