À l'occasion de l'enterrement de la IIIe Internationale par son fossoyeur Staline, la IVe Internationale s'adresse aux travailleurs du monde entier et en particulier à ceux qui ont adhéré au Komintern.
Membres des partis communistes, vous avez cru que le Komintern vous appartenait, vous lui avez consacré votre vie, mais vous n'aviez pas droit à la parole pour décider de son sort. Pour cette seule raison, vous devriez comprendre que le Komintern n'était pas du tout votre propriété, que vous aviez mal placé votre dévouement et que Staline et ses marionnettes vous ont trahis. Le 22 mai, le présidium du Komintern a rendu publique sa motion de dissolution ; il l'a fait pour vous mettre devant le fait accompli. Moins de trois semaines plus tard, le 10 juin, le présidium a annoncé, à la manière d'un boutiquier qui a fait faillite, la nomination d'un comité composé de quatre hommes « afin de liquider les affaires, de dissoudre les organismes et disposer du personnel et des biens de l'Internationale communiste ».
Par quelle autorité le Komintern a-t-il été dissous ? Apparemment, dans les quelques jours qui se sont écoulés entre le 22 mai et le 10 juin, une longue liste de partis communistes a approuvé la dissolution. Qui l'a réellement approuvée ? Les soi-disant comités centraux triés par Staline et son présidium, mais les membres des partis n'ont jamais été consultés. Parmi les partis qui ont dit oui à la dissolution figurent ceux d'Allemagne et des pays européens occupés. Mais qui peut prétendre parler en leur nom en l'espace de trois semaines, sinon une poignée de bureaucrates dégénérés vivant à Moscou ? La méthode bureaucratique qui a prévalu pour la dissolution a montré ce que fut le Komintern dans les deux dernières décennies environ : un instrument totalitaire aux mains d'une clique étrangère aux intérêts du prolétariat mondial.
Ce n'est pas un hasard si le dernier acte du Komintern a consisté en une attaque vicieuse contre l'internationalisme prolétarien. Chacune des raisons données pour justifier la dissolution est réactionnaire jusqu'à la moelle. En vue de dissimuler le gouffre qui sépare le Komintern de Lénine et de Trotsky de l'Internationale communiste stalinisée, cette résolution passe sous silence les raisons qui ont dicté la fondation de l'Internationale. Elle dit tout simplement que l'Internationale « a été créée en 1919 en raison de l'effondrement politique de l'écrasante majorité des vieux partis ouvriers d'avant-guerre ». Mais il n'y a pas un seul mot pour rappeler en quoi cette faillite politique consistait réellement ; à savoir le soutien total par les partis de la IIe Internationale à la guerre et à leurs propres gouvernements capitalistes. Les partis du Komintern sont, de la même manière, devenus des soutiens de leurs gouvernements capitalistes respectifs et de leur guerre, rendant ainsi nécessaire la fondation de la IVe Internationale, précisément pour les mêmes raisons qui avaient rendu nécessaire la création de la IIIe Internationale. La dernière résolution du Komintern falsifie les origines de la IIIe Internationale, afin de cacher la nécessité historique de la IVe Internationale.
Pour cette même raison, la résolution falsifie également les objectifs que s'étaient fixés le Komintern de Lénine et de Trotsky, quand elle dit que son « rôle historique » consistait à « maintenir les principes du mouvement ouvrier », à aider les travailleurs « d'avant-garde » dans « nombre » de pays à « œuvrer à la défense de leurs intérêts économiques et politiques et à lutter contre le fascisme et la guerre ». Dans toute cette résolution, il n'est fait nulle part mention de socialisme, de capitalisme ou même de lutte des classes. La plate-forme que l'Internationale communiste a adoptée à son congrès de fondation en 1919 est bien différente. Il y est clairement affirmé que son but est « la conquête du pouvoir politique » par « la dictature du prolétariat » et par « l'expropriation de la bourgeoisie et la socialisation des moyens de production ». De même, l'article premier des statuts de l'Internationale communiste, adoptés lors du IIe Congrès mondial en 1920, stipule que « la nouvelle Association internationale des travailleurs est créée dans le but d'organiser une action commune du prolétariat de différents pays visant un seul et même objectif : le renversement du capitalisme, l'établissement de la dictature du prolétariat et d'une république internationale des soviets, qui seule permettra d'abolir complètement les classes et de conduire au socialisme, première étape d'une société communiste. »
Tous les documents des quatre premiers congrès de l'Internationale communiste (il y en a eu un chaque année, de 1919 à 1922) sont rédigés dans les mêmes termes retentissants, car l'Internationale de Lénine et de Trotsky émanait directement de la tradition du Manifeste communiste de Marx et Engels, qui proclame fièrement que « les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs buts ». La résolution de Staline sur la dissolution du Komintern, comme tous les documents émanant de lui, appartiennent à une tradition totalement différente, étrangère à l'esprit et au langage de tout ce qui est révolutionnaire.
À la lumière des origines réelles et des perspectives internationalistes du Komintern de Lénine et de Trotsky, il est aisé de constater combien est fausse et réactionnaire l'affirmation de la résolution de Staline selon laquelle les travailleurs n'ont plus besoin d'une Internationale. En 1848 déjà, Marx et Engels invoquaient la nécessité de l'Internationale, pour la simple raison que la société bourgeoise s'étendait à l'échelle mondiale et que, pour la renverser et la remplacer par une société socialiste, il fallait une révolution prolétarienne internationale. Plus concrètement encore, Lénine et Trotsky déclarèrent nécessaire une Internationale qui ne soit pas seulement la somme de partis nationaux mais un seul parti mondial, avec des sections partout, L'inégalité du développement économique et des mouvements ouvriers dans les différents pays, loin d'être un argument contre l'internationalisme, était l'une des raisons principales sur lesquelles Lénine et Trotsky s'appuyèrent pour la fondation de la IIIe Internationale. Ils n'ont jamais cessé d'insister sur l'intérêt réciproque qu'ont le prolétariat des pays capitalistes avancés et les peuples des colonies (les ouvriers anglais et les masses indiennes, le prolétariat des États-Unis et les travailleurs latino-américains, etc.) dans leur lutte commune contre les seigneurs impérialistes.
C'est contre ce principe marxiste vieux d'un siècle que la résolution de Staline s'élève quand elle déclare que .« la profonde diversité des voies historiques de développement des différents pays, le caractère différent et même la contradiction de leurs régimes sociaux, la différence dans le niveau et dans les rythmes de leur développement social et politique C..) ont conditionné des tâches également différentes (...), que cette forte d'organisation devenait un obstacle au renforcement des partis nationaux (...) »
Si ces arguments étaient justes, et comme ces mêmes conditions existaient en 1919, alors l'Internationale n'aurait jamais dû être créée. Mais aucun mot de ce qui est écrit dans la résolution n'est vrai.
Accumulant les mensonges, cette résolution affirme que l'Internationale était nécessaire dans « les premières étapes du mouvement ouvrier mais qu'elle a été dépassée par le développement de celui-ci » et que la dissolution « prend en compte l'accroissement et la maturité politique des partis communistes et de leurs cadres dirigeants, dans les différents pays. » Quelle sinistre plaisanterie !
Personne, sauf l'ennemi de classe, ne rêvait de dissoudre l'Internationale lorsqu'elle était vraiment à son apogée en 1922, comptant plusieurs millions de membres dans les pays capitalistes, de grands partis de masse en Allemagne, en Bulgarie, en Tchécoslovaquie, en Scandinavie, en Pologne, en Yougoslavie, en France, etc. Aujourd'hui, alors que ces partis ont été détruits en conséquence de la politique erronée menée par Staline, alors que les quelques partis qui ont survécu ont été réduits au rôle de marionnettes impuissantes dont le Kremlin tire les ficelles, on parle de « maturité politique » ! Le pamphlétaire le plus cruel n'aurait pu inventer de formule plus grotesque.
Staline ordonne à ses théoriciens serviles de justifier ses propres crimes par des précédents historiques du « marxisme ». Cependant, même ces gens-là ne pourraient pas évoquer une citation de Lénine pour justifier la dissolution. Lénine a enterré une Internationale dégénérée en en reconstruisant une nouvelle immédiatement. Espérant apparemment que quelques travailleurs seulement connaissent les faits de ce « précédent », la résolution met en avant « l'exemple du grand Marx », qui a dissous la Première Internationale « parce que la situation était arrivée à maturation en créant des partis ouvriers nationaux de masse. » La seule chose qui soit vraie dans ce mensonge, c'est que la Première Internationale a été dissoute en 1876. Marx, Engels et les autres dirigeants révolutionnaires ont été contraints de la dissoudre parce qu'elle avait subi une défaite mortelle : la situation objective résultant de l'écrasement de la Commune de Paris l'avait paralysée, la lutte interne avec les anarchistes et des éléments aventuristes la menaçait de dégénérescence.
De plus, la Première Internationale a été dissoute, non pas à une époque comme la nôtre, où la révolution mondiale est à l'ordre du jour, mais dans les années 1870, en une période où le capitalisme en expansion avait encore des perspectives de développement et donc, en corollaire, le mouvement socialiste du temps devant lui pour regrouper ses forces. Il faut d'ailleurs ajouter que les dirigeants de la Première Internationale n'ont pas présenté sa dissolution comme un triomphe mais, en toute honnêteté, comme une défaite. Elle quittait la scène battue mais pas dégénérée ; son drapeau demeurait sans tache et les leçons historiques qu'on pouvait tirer constituaient un exemple pour les travailleurs du monde entier. Loin de renier l'internationalisme comme le fait Staline, Marx et Engels se sont très rapidement mis à rassembler toutes les forces susceptibles de construire une nouvelle Internationale, tâche qui a été accomplie en treize ans par leurs successeurs. Il n'y a donc aucune analogie possible entre la mort honorable de la Première Internationale et l'enterrement tardif du cadavre déjà puant de la IIIe Internationale.
La véritable analogie se situerait plutôt entre l'action de Staline et la fin honteuse de la IIe Internationale en 1914. Tout comme la Première Guerre impérialiste mondiale a été un test décisif pour la IIe Internationale, la guerre actuelle a constitué la pierre de touche pour le Komintern. Le modèle de Staline, ce n'est ni Marx ni Lénine, mais bien plutôt les dirigeants faillis de la IIe Internationale, les Kautsky et les Plekhanov. Il est impossible d'échapper à ce parallèle. La « maturité politique » que revendique le Komintern est du même acabit que la décomposition politique dont ont fait preuve les dirigeants de la IIe Internationale, qualifiés de « sociaux-chauvins » par Lénine, socialistes en paroles, chauvins dans les actes.
Tout comme ces sociaux-chauvins prétendaient trouver une différence principielle fondamentale entre les deux camps belligérants en 1914, la résolution de Staline affirme qu'il y a une « profonde ligne de clivage » entre les camps impérialistes d'aujourd'hui, et elle impose aux ouvriers du bloc anglo-américain le « devoir sacré » de réaliser « l'unité nationale », c'est-à-dire d'abandonner la lutte des classes.
Cette trahison des intérêts de la classe ouvrière est aussi infâme que l'était celle de la IIe Internationale, mais elle est masquée aux yeux de bien des travailleurs révolutionnaires parce que le stalinisme la présente comme la manière de défendre l'URSS. Ces travailleurs, amenés à être plus vigilants après la dissolution du Komintern, doivent maintenant réexaminer sérieusement les problèmes fondamentaux qui sont en jeu.
La IVe Internationale est pour la défense inconditionnelle de l'URSS. Malgré la dégénérescence que lui a infligée la bureaucratie du Kremlin, l'Union soviétique conserve pour fondement la nationalisation de la propriété réalisée par la révolution d'Octobre. Cette conquête maintenue de la première révolution prolétarienne victorieuse doit être défendue par tous les travailleurs. Mais la véritable défense de l'URSS requiert bien d'autres méthodes que celles suivies par la bureaucratie du Kremlin depuis 1924.
Tout ouvrier sérieux doit pouvoir comprendre ce qui est arrivé à l'URSS, et au Komintern depuis la mort de Lénine. Ce n'est qu'alors qu'il saisira pleinement la différence entre la méthode léniniste de défense de l'URSS et la méthode erronée de Staline, qui a rendu possible l'invasion hitlérienne de l'Union soviétique, la dévastation des régions les plus riches, la suppression physique de la fleur de la population. Et, bien que Hitler échouera, cela donne la possibilité aux impérialistes « démocratiques » d'aller encore plus loin, que ce soit par des moyens « pacifiques » ou militaires, en vue de réintroduire la propriété privée en URSS.
Lorsque la IIe Internationale a rejoint les partisans de la guerre en août 1914, Lénine et ses compagnons ont immédiatement proclamé sa mort en tant qu'organisation révolutionnaire et la nécessité d'une nouvelle, d'une troisième Internationale. Son programme a été élaboré pendant la guerre et c'est sur cette base que la révolution d'Octobre a triomphé. Cette victoire, comme les bolcheviques l'ont entendue, était le premier maillon de la révolution mondiale ; sans autres révolutions prolétariennes victorieuses, l'Union soviétique ne pouvait pas résister indéfiniment à l'encerclement capitaliste. C'est pourquoi la « Déclaration des droits des travailleurs et des peuples exploités », qui constituait la charte de l'Union soviétique (jusqu'à ce qu'elle soit remplacée en 1936 par la « constitution stalinienne ») donnait comme « tâche fondamentale » du nouveau régime « l'établissement d'une organisation socialiste de la société et la victoire du socialisme dans tous les pays ». Telle était la méthode de Lénine pour défendre l'URSS. La IIIe Internationale fut créée officiellement en mars 1919, pour être l'instrument indispensable d'accomplissement de cette tâche mondiale.
Lutte intransigeante contre tous les capitalistes et leurs agents réformistes, contre leur paix et contre leurs guerres, contre leur « démocratie » et leur répression, pour le renversement révolutionnaire de tous les régimes capitalistes et leur remplacement par la dictature du prolétariat et la fédération mondiale des républiques soviétiques, tel était succinctement le programme de la IIIe Internationale à l'époque de Lénine et de Trotsky. Ses quatre premiers congrès, de 1919 à 1922, ont rassemblé l'ensemble des dirigeants révolutionnaires mondiaux. L'offensive qu'elle a menée très tôt a failli mettre fin au système capitaliste dans toute l'Europe. Il n'est qu'à entendre les souvenirs des dirigeants bourgeois qui ont avoué qu'ils avaient failli être submergés par le soulèvement ouvrier. Cette vague révolutionnaire a sauvé la jeune république soviétique.
Mais, en 1923, cette montée a été provisoirement refoulée par les capitalistes, avec l'aide des réformistes au sein du mouvement ouvrier. Et avant que la vague suivante ne déferle, l'arme révolutionnaire que représentait la IIIe Internationale a été émoussée sans même avoir servi.
C'est une bureaucratie née en Union soviétique qui a accompli ce travail. Par son niveau de vie élevé et d'autres privilèges, la bureaucratie soviétique est semblable aux bureaucraties ouvrières du monde capitaliste, de même que par son conservatisme, sa peur et sa méfiance envers les ouvriers. Sa formation et sa venue au pouvoir peuvent être attribuées en partie à l'arriération économique et culturelle, à la pauvreté d'un pays à dominance rurale, héritées du tsarisme. Mais surtout, la bureaucratie a pu se développer en raison de l'échec de la révolution en Europe. Dans un État ouvrier (le premier au monde) isolé, encerclé par le capitalisme, épuisé par des années de guerre impérialiste sanglante et de guerre civile, les travailleurs russes ont laissé le pouvoir passer dans les mains d'une bureaucratie dont Staline devint le représentant. La bureaucratie s'est installée en détruisant tous les instruments de la démocratie (le parti, les soviets, les syndicats) et en n'en laissant que des caricatures totalitaires, complètement aux mains de Staline et de sa clique.
La bureaucratie a déformé et révisé la pensée de Lénine, en particulier sur le caractère international de la révolution d'Octobre. Dans la théorie léniniste, la construction socialiste en Russie et la révolution socialiste mondiale étaient parties d'un ensemble organique. A l'inverse, Staline a avancé la théorie du « socialisme dans un seul pays », affirmant qu'une société socialiste isolée pouvait se construire en URSS, sans l'aide d'autres révolutions. Cette théorie est une répudiation de l'internationalisme prolétarien.
Heureusement pour l'avenir de l'humanité, le bolchevisme n'est pas resté sans défenseurs. Le principal compagnon de Lénine, Trotsky, a dirigé l'Opposition de gauche au sein du parti bolchevique russe et du Komintern en lutte contre la bureaucratie.
L'Opposition de gauche a mis en garde contre les agissements de la bureaucratie stalinienne qui était en train de transformer le Komintern, organisation pour la révolution mondiale, en un simple instrument de la politique étrangère du Kremlin, un simple garde-frontière de l'Union soviétique. Et le processus ne devait pas s'arrêter là.
Entre le fait que la bureaucratie n'a plus confiance dans les capacités de la classe ouvrière à accomplir la révolution à l'échelle mondiale, et le fait que cette même bureaucratie n'a plus confiance dans les capacités des travailleurs du monde entier à défendre l'Union soviétique, il n'y avait qu'un pas.
À la lumière de la dissolution du Komintern, les ouvriers qui y ont adhéré devraient méditer ces mots prophétiques écrits par Trotsky en 1928, en réponse à la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » « Si les difficultés internes, les obstacles et les contradictions (de l'Union soviétique), qui sont fondamentalement un reflet des contradictions mondiales, peuvent être réglés par les forces internes de notre révolution, sans entrer sur l'arène de la révolution prolétarienne mondiale, alors l'Internationale est une institution à la fois accessoire et décorative, et son congrès peut très bien n'être convoqué que tous les quatre ans, tous les dix ans, voire pas du tout».
L'histoire de la IIIe Internationale stalinisée est celle de catastrophes ininterrompues qui adviennent à la classe ouvrière mondiale. Nous ne pouvons qu'enregistrer ici les plus terribles jalons de la politique erronée de Staline.
C'est dans les années 1925-1927 que survint la grande révolution chinoise, remportant de grandes victoires sur les impérialistes et leurs pantins locaux. Sa force réelle provenait des ouvriers et des paysans, en révolte contre tous leurs exploiteurs, qu'ils soient impérialistes ou indigènes. Staline voulait affaiblir l'impérialisme mais, par manque de confiance flagrant dans les masses chinoises, il ordonna au Parti communiste chinois de se soumettre au Kuomintang bourgeois de Tchang Kaï-Chek. Plus proche de l'impérialisme que des masses chinoises ou de l'Union soviétique, Tchang Kaï-Chek a conclu en 1927 un accord avec les impérialistes, à la suite duquel il a pu se livrer à une extermination sanglante des militants ouvriers et paysans que le soutien de Staline au Kuomintang avaient désarmés.
En Grande-Bretagne, Staline a essayé de s'appuyer sur les bureaucrates syndicaux, avec lesquels il a formé le Comité anglo-russe, liant les bureaucraties syndicales des deux pays. Les bureaucrates anglais ont donc pu ainsi se parer du prestige de la Révolution russe, au moment où le prolétariat britannique s'engageait dans une lutte qui a culminé dans la grève générale de 1926 dans ce pays. Les bureaucrates britanniques, se servant du Comité anglo-russe comme d'un bouclier contre la colère des travailleurs, ont ainsi trahi la grève générale. Après quoi, Staline lui-même insistait encore pour que le Comité anglo-russe soit maintenu. Mais peu de temps après, alors que la classe ouvrière britannique vaincue avait sombré dans la passivité, les bureaucrates syndicaux britanniques ont abandonné le comité, qui n'avait fait que servir leurs visées contre-révolutionnaires.
C'est en Allemagne que Staline a assuré la plus terrible des défaites. Dans ce pays, son manque de confiance à l'égard des travailleurs a pris un tour « ultra-gauche », qui a commencé en 1929. À cette époque, il lançait la théorie du « social-fascisme », qualifiant le Parti social-démocrate et les syndicats qu'il dirigeait comme les « jumeaux » du fascisme, donc des « sociaux-fascistes ». Cette théorie empêcha toute possibilité de front unique entre les organisations dirigées par les sociaux-démocrates et celles dirigées par le Parti communiste pour combattre le nazisme montant. Le pseudo-radicalisme de cette théorie, qui disait que tous les travailleurs devaient d'abord se soumettre à la direction du Parti communiste allemand, n'a fait que mener à la désunion et à la passivité. La tâche de l'heure, disait Trotsky, était d'exiger un front uni antinazi entre les partis communiste et social-démocrate. Et si les dirigeants sociaux-démocrates refusaient, ils le feraient ouvertement devant leur propre base, qui se tournerait alors vers le PCA. Pour cette mise en garde, Trotsky, lui aussi, a été qualifié de « social-fasciste » ; et la direction stalinienne a persisté dans son cours politique désastreux. Ce n'est que grâce à cette politique que Hitler a pu prendre le pouvoir dans tout le pays en 1933. La direction stalinienne a capitulé devant Hitler, ne faisant, en dépit de ses six millions d'électeurs, aucune tentative pour lui porter un coup, comme celui que les ouvriers socialistes de Vienne ont porté à Dollfuss un an plus tard.
La catastrophe allemande a montré que le stalinisme avait corrompu la IIIe Internationale jusqu'à un point de non-retour. Auparavant, l'Opposition de gauche dirigée par Trotsky, bien qu'ayant été exclue de manière bureaucratique du Komintern, s'était battue pour y retrouver place et la réformer. Désormais, il était impératif de proclamer la nécessité d'une quatrième Internationale. Pendant les cinq années qui ont suivi, le mouvement a rassemblé ses forces, et c'est en 1938, à Paris, qu'il a tenu le congrès de fondation de la IVe Internationale .
Il était correct de créer la IVe Internationale, au regard des défaites occasionnées au mouvement ouvrier par la IIIe Internationale stalinienne depuis 1933. Là où auparavant Staline avait conclu des accords opportunistes avec la bourgeoisie chinoise, la bureaucratie syndicale britannique, etc., il cherchait maintenant à réaliser des alliances avec les puissances impérialistes. Le stalinisme passait du manque de confiance en les travailleurs à leur trahison délibérée.
En mai 1935, le pacte Staline-Laval était le début d'une série de trahisons ouvertes qui ne devaient pas s'arrêter. Pour mettre en place cet accord par une collaboration militaire directe et la conclusion de pactes identiques avec la Grande-Bretagne et d'autres « démocraties », Staline les a courtisées en leur démontrant à quel point le Komintern pouvait leur être utile. En août 1935, après un trou de sept ans, Staline a convoqué son Vile et dernier congrès, qui a donné l'ordre aux PC de créer des fronts populaires. Seul le terme de « front populaire » était nouveau, la politique de collaboration de classes et de coalitions gouvernementales était en effet celle depuis longtemps dénoncée par les révolutionnaires comme une trahison de la classe ouvrière.
On devait très tôt recueillir les fruits de cette politique. En France, les députés du PCF ont voté le budget militaire du gouvernement capitaliste, tout comme l'avaient fait les députés sociaux-démocrates allemands le 4 août 1914 ; ce que Lénine avait stigmatisé comme la sentence de mort de la IIe Internationale. La direction stalinienne a ouvertement participé au sabotage des grèves de Juin 36, irruption révolutionnaire qui aurait dû ouvrir la voie à la révolution prolétarienne, avec la fameuse formule de Thorez déclarant : « Il faut savoir terminer une grève ». Les staliniens ont décrété que l'État bourgeois français était réellement l'ami de l'Union soviétique, lui laissant ainsi toute liberté d'écraser le mouvement ouvrier.
En Espagne, où la guerre civile avait commencé en juillet 1936, et où les travailleurs luttaient non seulement sur le champ de bataille mais commençaient la révolution sociale, le stalinisme a ouvertement dévoilé son caractère contre-révolutionnaire. Pour prouver aux « démocraties » qu'il était utile, Staline s'est instauré lui-même le gardien de la propriété privée en Espagne. En échange de quelques armes insuffisantes aux républicains, Staline a extorqué des concessions politiques telles qu'elles ont permis au Parti communiste espagnol et au Guépéou d'écraser les comités ouvriers dans les usines, les collectifs paysans d'Aragon et de Catalogne, d'assassiner des centaines de militants trotskystes, anarchistes et socialistes et enfin de constituer avec Negrin un gouvernement suffisamment « respectable » pour être reconnu par les « démocraties ». Mais ce processus de répression de la révolution espagnole a détruit le moral des ouvriers et des paysans, ainsi que celui des troupes républicaines qui ne recevaient pas d'armes de la part des « démocraties ». Staline a facilité ainsi la victoire de Franco .
Et pourtant, en dépit de ces trahisons, Staline n'a pas même atteint son but. Malgré son aplatissement, la Grande-Bretagne a évité de conclure une alliance militaire, Le pacte Staline-Laval n'a jamais été concrétisé par des discussions militaires et a fini par rester lettre morte. La politique de flirt avec les démocraties bourgeoises, que Staline a menée de 1935 à 1939, s'est donc terminée en faillite. Enfin, dans un véritable outrage heurtant les sentiments antifascistes des travailleurs du monde entier, Staline a courtisé Hitler.
La période du pacte Staline-Hitler a conduit le Komintern à de nouveaux abîmes de dégénérescence. Tout comme le blé et le pétrole, on vendait ses services à Hitler. Le Komintern traitait ses oppositionnels d'« impérialistes » et de « partisans de la guerre », tandis que le message de Staline à Ribbentrop, en décembre 1939, saluait l'alliance entre Staline et Hitler comme étant « cimentée par le sang », probablement le sang qui a été versé au cours de leur partage en commun de la Pologne. Cette période du Komintern a été fort bien caractérisée par ce slogan du Parti communiste américain : « Les yankees ne partiront pas », une politique défaitiste qui n'était nullement révolutionnaire. Aveugle au cours réel des événements, la bureaucratie du Kremlin a flatté les nazis, avec un Molotov déclarant : « Une Allemagne forte est la condition indispensable d'une paix durable en Europe. »
Cette ignoble politique s'est écroulée le 22 juin 1941, lorsque Hitler, après avoir conquis tout le continent, a été capable de choisir le moment où il envahirait l'URSS. La veille encore, la presse stalinienne fustigeait les « partisans de la guerre » qui répandaient des « rumeurs » sur une proche invasion nazie. Dans la nuit, les marionnettes du Kremlin sont redevenues des alliées des « démocraties ».
Tels sont les états de service indiscutables de Staline et de son Komintern. À cause d'eux, l'Union soviétique s'est retrouvée dans un triste état : saigné et appauvri par l'invasion hitlérienne, le pays, même si Hitler est vaincu, aura de toute façon à faire face à des « alliés » capitalistes, qui ne sont pas moins opposés à la propriété collective que ne l'est Hitler.
Au fur et à mesure de sa dégénérescence, la bureaucratie du Kremlin s'est transformée en une caste pétrifiée, étrangère aux intérêts du prolétariat russe et mondial. Pour elle, il ne saurait être question d'un retour à Lénine. La bureaucratie serait l'une des premières victimes d'une révolution victorieuse en Europe. En effet, libéré de la peur de l'invasion et appuyé par de nouveaux États ouvriers, le prolétariat soviétique ne tolérerait pas plus longtemps cette bureaucratie totalitaire. Le Kremlin essaiera jusqu'au bout de poursuivre la politique qui consiste à courtiser les impérialistes et à s'adapter à eux.
Tel est le sens de la dissolution du Komintern. Ce n'est que l'un des derniers épisodes des concessions du Kremlin au monde capitaliste. Les partis communistes sont devenus les plus ardents briseurs de grève en Grande-Bretagne, aux USA, en Australie, au Canada, etc. En Inde, les staliniens ont ouvertement joué le rôle d'instrument de l'impérialisme britannique pour réprimer la révolte des masses indiennes. La propagande stalinienne contre l'Allemagne, dépourvue d'aucune distinction entre la bourgeoisie et le prolétariat, ouvre la voie à un second traité de Versailles ou, pire encore, un traité de vengeance de l'impérialisme. La résolution qui dissout le Komintern ne contient pas un seul mot de solidarité pour le prolétariat allemand. Le pacte anglo-soviétique signé pour vingt ans est fondé sur la reconstruction d'une Europe capitaliste avec la coopération de Staline. La dissolution du Komintern est simplement un indice de plus, qui montre que Staline est prêt à s'adapter encore et toujours à la loi du capitalisme.
Comme toute sa politique précédente, « l'alliance » actuelle de Staline constitue un danger mortel pour l'Union soviétique et laisse l'initiative aux ennemis irréductibles de l'État ouvrier. Elle leur permet de saisir le moment le plus opportun pour accroître leur demande de pénétration économique en Union soviétique, visant ainsi à miner le système des nationalisations et à tenter à nouveau de détruire l'État ouvrier. Comme ses erreurs passées, cette ligne politique suivie par Staline fera faillite dans des conditions encore plus désavantageuses pour l'Union soviétique.
Mais ni les concessions de Staline ni son aide aux dirigeants impérialistes ne peuvent stabiliser la société dans une période que Lénine a appelée l'époque des guerres impérialistes, des révoltes coloniales et des révolutions prolétariennes. Le monde est plus que mûr aujourd'hui pour une transition vers le socialisme. Toutes les conditions objectives indiquées par Marx et Lénine existent pour que la révolution socialiste ait lieu ; la seule chose qui manque, c'est justement l'Internationale dont, selon Staline, les travailleurs n'ont pas besoin.
La société capitaliste est en crise permanente depuis 1914, car elle a épuisé toutes ses potentialités. Dans son déclin, le capitalisme a infligé à l'humanité deux guerres impérialistes mondiales, et entre celles-ci d'innombrables guerres et agressions contre les peuples coloniaux et semi-coloniaux. La dégénérescence capitaliste s'est révélée pleinement, avec le fléau du fascisme, la forme la plus brutale et la plus désespérée du système qui a un double but : écraser les organisations ouvrières nationales et se lancer dans des conquêtes impérialistes.
Le terrible destin de l'Europe, le plus civilisé des continents, a montré le prix que l'humanité paie pour l'échec de l'extension de la révolution d'Octobre. Il est absolument clair que la survie du capitalisme signifierait inévitablement une troisième guerre mondiale. Outre les dizaines de millions de victimes, les travailleurs doivent se souvenir avec amertume des arguments de la social-démocratie et du front populaire contre une révolution « sanglante ». Il n'y a aucun espoir de survie des peuples, si ce n'est en mettant fin à la balkanisation du continent par l'instauration des États-Unis socialistes d'Europe.
La première vague révolutionnaire européenne de 1917-1923 a éveillé les immenses populations du monde colonial et semi-colonial (l'écrasante majorité de l'humanité), les a faites entrer sur la scène politique et lutter contre leurs exploiteurs impérialistes. La vague qui s'annonce aujourd'hui se propagera encore plus vite en Asie et en Afrique. Les grandes masses indiennes sont déjà sur la voie.
Les événements qui se dérouleront sur les autres continents vont donner un élan décisif au développement révolutionnaire du prolétariat des États-Unis. Durant la dernière décennie, le prolétariat américain a appris qu'il n'était pas à l'abri des maux qui affectent ses frères européens. Il a été témoin de l'européani-sation de l'Amérique, notamment par le chômage permanent et la faim au milieu de l'abondance. Les millions de travailleurs qui n'ont obtenu leur premier emploi que lorsque l'industrie de guerre s'est développée, et ceux, encore vivants, qui n'ont jamais eu de travail avant qu'on ne leur mette l'uniforme, ne peuvent s'attendre à rien d'autre qu'à une crise économique encore plus grave que celle de 1929. Dépouillés de leurs illusions quant à leur propre avenir sous le capitalisme, les travailleurs américains en uniforme ne formeront pas une garde prétorienne contre une Europe révolutionnaire.
Telles sont les perspectives révolutionnaires certaines qui sauveront l'Union soviétique de l'encerclement capitaliste, malgré et contre le stalinisme. La vague révolutionnaire a commencé en 1917 bien qu'elle ait commencé par la faillite de la IIe Internationale. En 1914, les dirigeants ouvriers restés fidèles à l'internationalisme prolétarien n'étaient qu'une poignée. Leur tâche, qui consistait à sortir les ouvriers des ruines de l'Internationale et d'en créer une nouvelle, pouvait sembler insurmontable. Mais l'histoire était aux côtés de cette poignée d'hommes.
La chute de l'Internationale en 1914 a pris l'avant-garde ouvrière au dépourvu. Durant la guerre, il lui a fallu bâtir la nouvelle Internationale. Cette fois, l'avant-garde est parfaitement avertie. Sur tous les continents et dans tous les principaux pays existaient des cadres de la IVe Internationale bien avant que la guerre ne commence. Partout, ils ont passé le test décisif de la guerre et sont demeurés fidèles à l'internationalisme révolutionnaire. Alors que la IIIe Internationale n'a rompu son silence pendant cette guerre que pour annoncer sa dissolution, et que la IIe Internationale, quant à elle, n'a donné aucun signe de vie, la IVe Internationale s'est exprimée tout au long de ces quatre années, préparant la future montée révolutionnaire.
Comme Trotsky l'avait justement prédit, à une époque où la minuscule IVe Internationale était l'objet des quolibets des dirigeants réformistes, l'épreuve de la guerre a détruit toutes les internationales et tous les regroupements internationaux, sauf la IVe. Rien ni personne ne peut la dissoudre ; elle est l'héritage de l'Internationale communiste de Lénine et de Trotsky.
Travailleurs de tous les pays, rejoignez le drapeau fier et sans tache de la IVe Internationale ! Nous entrerons bientôt dans la cinquième année de la Seconde Guerre impérialiste mondiale. Elle dépassera, à coup sûr, toutes les autres sur le plan des massacres humains et des ravages matériels. Cependant, avant qu'elle ne se termine, les premières grandes batailles de la révolution prolétarienne pourraient bien commencer. De nouveau, l'esprit indomptable du prolétariat international, déterminé cette fois à achever la tâche entreprise par la révolution d'Octobre, émergera de l'immense souffrance de l'humanité. Les travailleurs en lutte se dépouilleront de leurs vieilles habitudes de servitude et oseront construire un monde nouveau. Les masses en lutte trouveront en elles-mêmes des réservoirs inépuisables de force et d'héroïsme révolutionnaires. Ce jour-là, plus prêts encore que beaucoup ne peuvent l'imaginer, les cadres de la IVe Internationale formeront rapidement de grands partis de masse dirigeant des dizaines et des centaines de millions d'hommes jusqu'à la lutte finale. Camarades travailleurs, les ouvriers ont besoin aujourd'hui, plus que tout, de l'Internationale pour les diriger. Il n'y a désormais qu'une seule Internationale, le Parti mondial de la révolution socialiste, la IVe Internationale. Rejoignez ses rangs et préparez-vous avec elle à diriger le combat victorieux pour la révolution mondiale.
Le 12 juin 1943
Le Comité exécutif du Parti mondial de la révolution socialiste
(IVe Internationale)
Traduit de Fourth International, juillet 1943
revue du SWP des États-Unis