Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Manifeste : Pour la défense de l'URSS

août 1941 · Documents du Comité exécutif international siégeant à New York (1940-1943) · 2 568 mots

In English: Manifesto of the Fourth International for the Defense of the Soviet Union — texte anglais publié à l’époque.

L'URSS est en guerre. L'URSS est en danger mortel. Dans sa lutte désespérée pour ouvrir le monde à l'impérialisme allemand, Hitler s'est tourné vers l'Est, espérant par une victoire rapide renforcer ses positions militaires et économiques. A l'heure du danger suprême, la IVe Internationale proclame ce qu'elle a constamment dit aux travailleurs : Pour la défense de l'URSS ! Défendre l'Union soviétique, c'est le devoir élémentaire de tous les ouvriers fidèles à leur classe. Mieux que quiconque nous savons bien que le gouvernement actuel de l'URSS est bien différent du pouvoir soviétique des premières années de la révolution, mais nous avons quelque chose à défendre et nous le défendons contre l'ennemi de classe, indépendamment de tous les méfaits des dirigeants actuels. Les travailleurs soviétiques ont accompli une révolution grandiose qui a changé la face d'un immense pays. Ils sont restés isolés, les forces leur ont manqué pour réaliser tous leurs espoirs et ils ont dû tolérer sur leur dos d'ignobles usurpateurs. Mais Hitler vient maintenant tout anéantir. Cela, ni les peuples de l'URSS ni la classe ouvrière mondiale ne peuvent le permettre.

Comment défendre l'URSS ? Pour répondre à cette question, il faut savoir avant tout pourquoi le premier État ouvrier, la première expérience de pouvoir prolétarien se trouvent au bord de l'abîme. Si une telle catastrophe est possible, après presque un quart de siècle d'existence, la faute en est avant tout à la dégénérescence interne de l'État ouvrier dominé maintenant par une bureaucratie parasitaire. Il y a un peu plus de vingt ans que l'URSS est sortie de la guerre civile, après avoir victorieusement repoussé les assauts des brigands impérialistes du monde entier. Si l'URSS est aujourd'hui précipitée dans la plus terrible des guerres, si son existence même est menacée, la responsabilité en retombe avant tout sur Staline. La seconde guerre impérialiste et l'attaque contre l'URSS ne furent possibles qu'après la désorganisation des forces révolutionnaires du prolétariat mondial, et avant tout européen, par le Komintern stalinisé. L'URSS subit une défaite quand la révolution chinoise de 1927 fut étranglée par Tchang Kaï-Chek, protégé de Staline ; quand la bureaucratie soviétique écrasa l'Opposition de gauche, déportant et exterminant la fleur du parti bolchevique ; quand Hitler arriva au pouvoir en Allemagne grâce à la funeste politique du Parti communiste allemand, directement inspirée par Staline. L'URSS subit une défaite quand Staline vendit le prolétariat français à la bourgeoisie pour prix d'un pacte militaire ; quand l'héroïque révolution espagnole fut conduite à sa perte par les agents de Staline, au nom du maintien de la propriété privée de la terre et des usines ; quand les ignobles procès de Moscou, mis en scène par Staline, détournèrent de l'URSS les sympathies des travailleurs. L'attaque actuelle de l'Union soviétique par Hitler est le dernier chaînon d'une longue file de défaites des forces ouvrières dans le monde entier, et le grand responsable de ces défaites, c'est le Komintern aux ordres de la bureaucratie soviétique. Hitler lui-même est le produit du déclin de la révolution prolétarienne, provoqué par le grand saboteur qui a pour nom Staline. Nous l'avons souvent répété : sans Staline, pas de Hitler ! Sur la décadence actuelle de l'Europe, avec ses misères sans nombre pour les masses travailleuses et la perte des grands espoirs, plane l'ombre noire de Staline, le grand organisateur des défaites prolétariennes !

L'URSS resta isolée par suite de la trahison du Komintern envers les intérêts révolutionnaires du prolétariat. Les bureaucrates dirigeants tentèrent d'écarter les conséquences de leurs crimes envers les ouvriers par l'artifice de combinaisons diplomatiques avec les impérialismes. Sur le fond de l'écrasement des forces prolétariennes, ils ne pouvaient aller que d'échec en échec. Le désarroi du Kremlin en face des résultats de sa propre politique ne fut jamais plus apparent qu'à l'aube de ce 22 juin, quand Hitler ouvrit sa campagne contre l'URSS. La politique extérieure de Staline dans les dernières années ne fut en rien supérieure à celle de Chamberlain. Et pour la même raison : elles furent toutes deux des politiques de faiblesse. Après l'accord de Munich, Chamberlain promit au monde une « nouvelle ère de paix ». Cette « ère » dura moins d'un an. Après l'accord germano-soviétique, Molotov se félicita de ce que l'entente des « deux peuples » russe et allemand assurerait à l'URSS une paix indéfinie. Après l'écrasement militaire de la France, et avec l'intrusion allemande dans les Balkans, Staline se vit obligé de donner à Hitler une série d'« avertissements » qui ne dépassèrent pas les limites de petites manœuvres diplomatiques. Or, un avertissement qui ne s'accompagne pas de force réelle se change en son contraire, c'est-à-dire qu'au lieu de retenir l'ennemi, il l'incite à aller plus loin. Par tous ses actes, la diplomatie soviétique ne démontrait qu'une chose : que le Kremlin était mortellement effrayé de la guerre. Cela ne put qu'encourager Hitler à entreprendre l'action décisive. Combien les dirigeants soviétiques avaient été victimes de leur propre politique, c'est ce que montrèrent les discours de Molotov et de Staline. Tout ce que la « direction géniale » sut exprimer en face de l'attaque hitlérienne, ce furent de pitoyables jérémiades sur la malhonnêteté de l'agresseur.

La guerre ne fait que pousser à l'extrême la politique profondément conservatrice de la bureaucratie. À l'intérieur, Staline a déjà renforcé le mécanisme de la dictature policière au mépris des intérêts militaires. La bureaucratie fit entendre par là que si elle est prête à défendre l'Union soviétique, elle veut avant tout défendre sa position privilégiée dans le pays. À l'extérieur, le principal souci de la bureaucratie est de se confondre avec le camp des impérialismes anglais et américain. C'est au nom de ce programme que le Kremlin fait le silence le plus complet sur tout ce qui pourrait rappeler la révolution prolétarienne. Le pays où « le socialisme a définitivement vaincu » est en guerre, mais le mot même de socialisme a disparu du vocabulaire des porte-parole de la bureaucratie. Le Kremlin, avec ses écrivains mercenaires, fait revivre tous les souvenirs patriotiques de la Russie des tsars. Il n'ose même pas rappeler aux masses soviétiques l'expérience grandiose de la guerre civile. Pour deux raisons : pour ne pas troubler Churchill par des souvenirs cuisants et des appréhensions nouvelles, et aussi parce qu'il a lui-même la plus grande frayeur des traditions révolutionnaires des masses. L'Internationale communiste fait le mort . Dans les pays du camp « démocratique », les partis staliniens ont fait demi-tour instantanément. Leur pratique, déjà longue, de ce genre d'exercice leur a permis de l'effectuer sans le moindre incident. Le premier allié de l'URSS, c'est le prolétariat allemand qui a directement le même ennemi en face de lui : l'impérialisme allemand. Mais, même maintenant, pressée par les armées de Hitler, la bureaucratie n'ose pas faire appel à lui. Elle a adressé au peuple allemand, y compris « aux national-socialistes honnêtes », un manifeste qui ne contient pas la moindre note prolétarienne, mais rempli de lamentations pitoyables et ridicules. Pour venir à bout de l'impérialisme allemand, l'internationalisme prolétarien est une force autrement puissante que l'aide que Moscou pourra recevoir de Londres ou de Washington. Lénine l'a souvent répété, c'est la force qui empêcha les impérialismes d'étrangler la Révolution russe dans ses années héroïques. Mais à cette époque-là, les dirigeants soviétiques savaient parler aux ouvriers un langage révolutionnaire. Aux soldats allemands, le Kremlin ne sait maintenant adresser que des plaintes au nom du nationalisme russe, il est bien incapable de leur ouvrir une perspective révolutionnaire. Il identifie ses buts de guerre avec ceux de Churchill-Roosevelt ; par-là, il ne peut que renforcer le nationalisme allemand et en fin de compte servir Hitler. Il appelle les ouvriers anglais et américains à soutenir leur impérialisme et par-là ne peut manquer de lier aussi les ouvriers allemands à leurs dirigeants. L'étouffement de la lutte révolutionnaire dans un camp la rend plus difficile dans l'autre. La bureaucratie mène la guerre avec les méthodes qui lui sont propres. Ce sont celles d'une caste profondément conservatrice de parvenus qui a grandi et s'est nourrie du déclin de la révolution. Les dirigeants du Kremlin ont tenté maintes fois de justifier la longue série de leurs trahisons des luttes prolétariennes par les intérêts de la défense de l'URSS. En réalité, grâce au Komintern stalinisé, le prolétariat fut battu et l'Union soviétique se trouva plus isolée que jamais. Aujourd'hui, les résultats sont là. Hier encore, le Kremlin flagornait l'Allemagne de Hitler, comme il se raccroche maintenant à Churchill et à Roosevelt. À quoi tout cela a-t-il servi ? Où cela a-t-il conduit ?

Le bilan de la politique stalinienne se solde par un passif énorme. La catastrophe actuelle n'est que la banqueroute de toute cette politique. Mais si, à l'heure décisive, les dirigeants du Kremlin ne purent que révéler leur désarroi, les masses soviétiques surent montrer leur courage et leur intrépidité. Ce que les premières semaines de guerre ont révélé, c'est le dévouement et l'esprit de sacrifice des troupes soviétiques. C'est le fait fondamental de la campagne jusqu'à maintenant. Les soldats rouges ont su opposer l'audace et l'initiative aux méthodes terrifiantes du militarisme allemand. Ils ne se battent pas « pour Staline », pour les bureaucrates haïs qui les oppriment, mais ils savent apprécier la différence entre Staline et Hitler. Ils savent bien que si Hitler a entrepris cette formidable campagne, ce n'est pas pour libérer le pays de la bureaucratie parasitaire, mais pour achever le travail de celle-ci, pour en finir définitivement avec une révolution déjà profondément blessée. Par sa lutte acharnée, le peuple soviétique a montré au monde qu'il lui restait encore quelque chose à défendre et qu'il entendait le défendre jusqu'au bout. En dépit de tous les crimes de la bureaucratie, la révolution d'Octobre, qui éveilla tous les peuples de la Russie à une vie nouvelle, n'est pas encore morte. L'ouvrier et le kolkhozien savent bien ce que signifierait la victoire de Hitler : ce serait la mainmise sur l'économie par les trusts et les cartels allemands, la transformation du pays en colonie, la fin de la première expérience d'économie planifiée hors du système du profit capitaliste, la ruine de tous les espoirs... Cela, ils ne veulent pas le permettre.

Ce que le travailleur soviétique discerne avec son instinct de classe, la IVe Internationale n'a cessé de le proclamer : pour la défense inconditionnelle de l'Union soviétique ! Nous défendons l'URSS indépendamment des trahisons de la bureaucratie et malgré ces trahisons. Nous ne mettons pas comme condition de notre appui telle ou telle concession de la part de la bureaucratie stalinienne. Mais nous défendons l'URSS avec nos méthodes. Nous représentons les intérêts révolutionnaires du prolétariat, et notre arme, c'est la lutte de classes révolutionnaire. Les alliés impérialistes du Kremlin ne sont pas nos alliés. Nous poursuivons le combat révolutionnaire y compris dans le camp « démocratique ». Supporter les maîtres impérialistes de l'Angleterre ou des États-Unis, ce serait aider Hitler à maintenir son emprise sur les ouvriers allemands. Nous misons sur la révolution, et le meilleur moyen de servir l'avenir révolutionnaire des ouvriers allemands, c'est de poursuivre et d'élargir les luttes prolétariennes dans le camp opposé. En Allemagne et dans les pays d'Europe occupés par les troupes allemandes, la défense de l'Union soviétique signifie directement le sabotage de la machine de guerre allemande. Ouvriers et paysans allemands sous l'uniforme du soldat, la IVe Internationale vous appelle à passer, avec armes et bagages, dans les rangs de l'Armée rouge ! Ouvriers et paysans allemands dans les usines, dans les chemins de fer, dans les fermes, peuples asservis de l'Europe, paralysez par tous les moyens possibles la marche du militarisme allemand ! Vous ne défendrez pas seulement ainsi l'Union soviétique, mais vous préparerez aussi votre libération, non pas celle que Churchill ou Roosevelt vous réservent, mais la vôtre, celle où vous pourrez bâtir en hommes libres un monde nouveau. En URSS, la IVe Internationale appelle les travailleurs soviétiques à être les meilleurs soldats à leur poste de combat. Notre organisation vit des enseignements de celui qui fut le guide de l'Armée rouge dans les luttes difficiles des premières années de la révolution, Léon Trotsky, lâchement frappé par le bourreau du Kremlin, mais dont le souvenir est plus que jamais présent à la mémoire des anciens combattants de la guerre civile, maintenant, à l'heure du danger suprême. C'est son exemple et les traditions de cette grande époque qui doivent inspirer les soldats, les marins et les aviateurs d'aujourd'hui. Mais les miracles d'héroïsme de ce temps-là ne furent possibles que parce que les ouvriers et les paysans savaient alors clairement ce qu'ils défendaient. Pour répéter ces miracles d'intrépidité — et ils sont nécessaires pour venir à bout de Hitler —, la meilleure arme, c'est le rétablissement de la démocratie soviétique. La guerre ne met pas fin à notre lutte contre les bureaucrates, mais rend cette lutte plus impérieuse que jamais. Pour la défense de l'URSS, formation de soviets d'ouvriers, de paysans et de soldats ! Tel est notre cri de ralliement. Mais notre lutte contre la bureaucratie reste subordonnée à la guerre contre l'impérialisme. C'est vrai sur le plan politique où nous considérons notre critique de l'oligarchie parasitaire comme le moyen de mieux armer le pays contre l'impérialisme et c'est vrai aussi sur le plan militaire où les actions pratiques contre la bureaucratie sont subordonnées aux nécessités de la défense du pays. Dans les conditions de la guerre, tous les problèmes du régime se posent plus vivement que jamais à la conscience des travailleurs soviétiques. La première tâche de l'heure présente, c'est le rassemblement de cadres et l'organisation de la section soviétique de la IVe Internationale.

À plus ou moins brève échéance, le régime bureaucratique, qui vit d'un compromis entre le prolétariat et l'impérialisme, ne peut survivre à la guerre. Même en cas de victoire, les jours de la clique stalinienne sont comptés. Une victoire, même sous la forme d'une longue résistance, réveillerait tous les espoirs des masses soviétiques, secouerait l'apathie accumulée par des années de défaites. Les ouvriers et les kolkhoziens toléreraient de moins en moins l'arbitraire des bureaucrates. En outre, l'échec des armées allemandes produirait infailliblement ce que Staline redoute le plus : des insurrections prolétariennes à travers toute l'Europe. Perdant pied sur le sol brûlant de la révolution, Staline suivrait de peu Hitler dans l'abîme.

Le fracas de la guerre résonne maintenant sur toute la terre. Tous les impérialismes travaillent fébrilement à l'anéantissement de l'humanité. Une vague formidable de réaction balaie toutes les libertés et toutes les conquêtes d'hier. Hitler, Churchill et Roosevelt rivalisent à ce jeu terrible. Staline ne cherche qu'à s'adapter aux brigands « démocratiques » et sa plus grande crainte, c'est de prononcer une parole révolutionnaire. Quant à nous, nous pouvons rester optimistes. Dans les profondeurs des masses mûrit une révolte que rien ne pourra endiguer. La première guerre impérialiste de 1914-1918 apparaît maintenant comme une simple répétition de la guerre actuelle, et l'orage révolutionnaire qui sortira de cette guerre-ci fera oublier les crises révolutionnaires de 1917-1920. La résistance des masses soviétiques à l'avance allemande ne peut que précipiter l'explosion. C'est pourquoi tous les peuples de la terre doivent l'appuyer, chacun avec les moyens divers que nous avons indiqués.

Défendez l'URSS et vous vous défendrez vous-mêmes, vous hâterez l'heure de votre libération !

Pour la défense de l'URSS !

Vive la révolution socialiste mondiale !

Le Comité exécutif de la IVe Internationale

Août 1941

in La Vérité, n° 3, septembre 1941

(édition américaine)

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 2, p. 44–50 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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