1. Ces dix dernières années sont caractérisées par la décadence et l'ossification
croissante de l'Internationale communiste qui, dans les cinq premières années
de son existence, a rassemblé sous son drapeau les éléments les plus
révolutionnaires du prolétariat. La plus grande partie des cadres actuels de la
LCI sort des rangs de l'IC. La majorité des groupes et des sections de la LCI furent
à différentes périodes éliminés par la bureaucratie, par mesure préventive, pour
ne pas donner la possibilité de mener au sein du PC une lutte pour les principes
du léninisme. Se constituant en Opposition de gauche, les bolcheviks-léninistes
s'étaient donné pour tâche première de régénérer l'Internationale communiste.
Au cours de dix années, ils ont lutté infatigablement contre le glissement
centriste et les zigzags aventuristes de la bureaucratie stalinienne : Il n'est
aucune grande question, aucun grand événement auxquels les bolcheviks-
léninistes n'aient répondu à temps soit comme organisation internationale, soit
en tant que section. Il n'est aucune grande question où leur analyse et leurs
pronostics n'aient été confirmés par les événements. Mais la puissance
conservatrice de l'appareil bureaucratique a eu le dessus. Les événements
d'Allemagne liés à la victoire du fascisme ont rendu manifeste la dégénérescence
intérieure de l'IC et ont définitivement enterré les espoirs de régénérescence en
tant que parti de l'avant-garde révolutionnaire.
2. Renonçant au rôle de fraction du Komintern, les bolcheviks-léninistes, sur la
base de l'ancien programme enrichi de l'expérience nouvelle, se sont constitués
en organisation indépendante, se donnant pour tâche la lutte pour de nouveaux
partis et une nouvelle internationale, la IV°. La nouvelle orientation de la LCI,
renforcée, dès le début, par l'adhésion du Parti révolutionnaire socialiste (RSP)
hollandais, a créé la nécessité de réexaminer tout le champ du mouvement
ouvrier international ; de tenir compte des modifications surgies, d'apprécier
justement les nouveaux groupements pour trouver dans chaque pays les points
d'appui les plus favorables pour le levier marxiste.
3. La dégénérescence et les compromissions de l'IC mènent inévitablement au
renforcement absolu, ou tout au moins relatif, des partis sociaux-démocrates. La
conservation de ces partis et plus encore leur croissance par l'apport d'éléments
frais ont mené et mèneront inévitablement à leur tour la formation en leur sein
de groupements intérieurs, à l'aiguisement des luttes fractionnelles, à des
scissions. Rien ne manifeste d'une façon plus frappante la perte totale de la force
attractive de l'IC que le fait que, dans les dernières années, les groupements de
gauche centristes, même ceux ayant rompu avec la social-démocratie ou qui en
ont été exclus, n'ont pas rejoint les rangs de l'IC, mais ont tenté et tentent encore
de mener une existence indépendante (ILP, OSP-SAP, AWP, etc.).
Les partis sociaux-démocrates ont connu dans une série de pays une évolution.
Après de longues années d'adaptation de la social-démocratie autrichienne à des
gouvernements bourgeois, son aile prolétarienne est entrée en lutte armée avec
la bourgeoisie. Le parti espagnol, participant hier encore au gouvernement
bourgeois et exerçant une répression systématique envers les prétendus excès
révolutionnaires, se trouve contraint aujourd'hui d'appeler les masses à
l'insurrection armée pour la défense des libertés démocratiques.
D'autre part, le Parti ouvrier belge place sous le couperet de la guillotine son aile
gauche encore bien modérée. La social-démocratie hollandaise révise son
programme dans un esprit réactionnaire. Tous ces processus se produisent sous
l'action des mêmes facteurs : la crise du capitalisme et de l'État démocratique,
des contre-réformes au lieu de réformes, la misère croissante des masses, le
danger de guerre menaçant dans différents pays. Ces facteurs fondamentaux
produisent des effets variés et créent des tendances multiples et contradictoires
des groupements et de leurs rapports réciproques.
4. La politique intérieure a perdu tout équilibre, elle se caractérise par des
manœuvres brusques dont l'image frappante est que les socialistes, hier
ministres de la bourgeoisie, sont aujourd'hui arrêtés par sa police. La situation
objective de la social-démocratie dans l'État bourgeois subit un tournant à 180°
en un court délai. En ce qui concerne son degré de conscience, celui-ci se modifie
beaucoup moins vite et d'une manière non uniforme et même hétérogène dans
les différents groupes : dans certaines couches de l'appareil, vers le
bonapartisme corporatif (néo-socialistes français, certains Hollandais et
d'autres), ou, au contraire, vers la révolution. Le niveau de conscience de la
social-démocratie retarde tellement sur sa propre situation objective au sein de
l'État bourgeois qu'elle se trouve jetée dans l'insurrection armée sans avoir eu le
temps de renoncer à ses préjugés démocratiques et réformistes.
5. Dans ces conditions, il n'y a pas, il ne peut y avoir rien de plus dangereux ni de
plus néfaste que les clichés habituels. Se contenter d'abstractions :
« réformisme », « IIe Internationale », signifie ignorer ou estomper la différence
entre la social-démocratie qui forme le pouvoir bourgeois et la social-démocratie
qui participe à la révolution contre la bourgeoisie. Entre ces pôles extrêmes se
placent de nombreux stades intermédiaires qu'il faut étudier soigneusement en
mesurant l'ampleur de l'écart et le rythme du développement, pour appliquer
chaque fois son levier le plus efficacement possible pour former des partis prolé-
tariens véritablement révolutionnaires.
6. Répétons encore une fois que si l'IC n'était pas écrasée par la bureaucratie
soviétique, mais avait continué et développé la politique des quatre premiers
congrès, elle aurait assuré depuis longtemps le triomphe de la révolution dans
plusieurs pays d'Europe et d'Asie. D'autre part, si l'appareil dégénéré de l'IC
s'appuyant sur l'autorité de l'URSS n'obstruait pas la voie du développement de
l'avant-garde du prolétariat mondial, la LCI aurait pu devenir au cours des dix
années écoulées le pivot autonome du parti révolutionnaire. Dans les deux cas,
le prolétariat aurait connu des victoires et non des défaites ou des capitulations.
Cependant, dans la politique pratiquée, il faut partir des conditions non
imaginaires, mais réelles, dans lesquelles est placé actuellement le mouvement
ouvrier mondial et qui, dans leurs traits fondamentaux, ont été caractérisés plus
haut.
La LCI est la seule organisation internationale qui possède une conception
générale juste de la situation mondiale et des tâches qui incombent au
prolétariat. Mais elle ne possède pas une force suffisamment importante pour
devenir un centre d'attraction pour les masses qui, sous l'épée de Damoclès du
fascisme et de la guerre, craignent de se détacher des grandes organisations. La
LCI ne peut agir comme parti indépendant du prolétariat, elle n'est que l'arme
pour la création de partis indépendants. Il faut utiliser cette arme selon la
situation de chaque pays.
7. La psychologie, les conceptions, les usages sont habituellement en retard sur le
développement des rapports objectifs dans la société, dans la classe, même dans
l'organisation révolutionnaire. Le mort saisit le vif. La période préparatoire de
propagande nous a donné les cadres sans lesquels nous ne pourrions pas faire
un seul pas en avant, mais la même période a laissé par héritage se manifester
dans l'organisation des conceptions extrêmement abstraites sur la construction
du nouveau parti, de la nouvelle internationale. Dans leur forme chimiquement
pure, ces conceptions sont exprimées de la manière la plus achevée par la secte
des bordiguistes qui espèrent que l'avant-garde ouvrière par une littérature
pénible à lire se persuadera de la justesse de leur position et tôt ou tard se
groupera précisément autour de leur secte. À cela, ces sectaires ajoutent souvent
que les événements révolutionnaires poussent inévitablement la classe ouvrière
vers nous. Cette attente passive, sous couvert d'un messianisme idéaliste, n'a
rien de commun avec le marxisme.
Les événements révolutionnaires passent toujours inévitablement au-dessus de
la tête de chaque secte. Par la littérature propagandiste (si elle est bonne) on
peut éduquer les premiers cadres, mais non pas rassembler l'avant-garde
prolétarienne qui vit non dans un cercle ou dans une salle d'école, mais dans une
société de classes, à l'usine, dans les organisations de masses, avant-garde à qui
il faut savoir parler le langage de son expérience. Les cadres propagandistes les
mieux préparés se décomposent inévitablement s'ils ne prennent pas contact
avec la lutte quotidienne des masses. L'attente des bordiguistes d'événements
révolutionnaires poussant d'eux-mêmes les masses vers eux, en récompense de
leurs conceptions « justes », représente la plus grossière de toutes les illusions.
Pendant les événements révolutionnaires, les masses ne se renseignent pas sur
l'adresse de telle ou telle secte, mais la contournent. Pour croître plus vite dans
la période de flux, dans la période préparatoire, il faut savoir trouver les points
de contact au niveau de conscience de larges cercles ouvriers. Il faut établir des
rapports justes avec les organisations de masses. Il faut prendre une position de
départ correcte correspondant à l'état concret de l'avant-garde prolétarienne, en
la personne de nos différents groupements. Et, pour cela, il faut voir en soi non
pas un succédané du nouveau parti, mais seulement une arme pour sa création.
Autrement dit, tout en conservant entièrement l'intransigeance principielle, il
faut se libérer radicalement des survivances sectaires qui subsistent comme
héritage purement propagandiste.
8. Ceux de nos camarades qui ont au plus haut point manifesté des tendances
sectaires allèguent que les centristes du Parti ouvrier socialiste (SAP) et du Parti
socialiste indépendant (OSP), nous ont toujours accusés de sectarisme et que,
par conséquent, nous en reconnaîtrions maintenant le bien-fondé, ainsi que la
non justesse de notre critique du Parti socialiste norvégien (NAP) de Paul Louis,
etc. Avec de tels arguments, ces camarades manifestent une fois de plus combien
le sectarisme cohabite facilement avec l'opportunisme. Les chefs du SAP et de
l'OSP nous ont accusés de sectarisme non pour nos côtés faibles, mais justement
pour nos côtés forts : ténacité théorique, hostilité envers toute confusion
programmatique, envers la conciliation sans principe, les combinaisons stériles.
Les opportunistes accusèrent et accusent toujours les marxistes de
« sectarisme », de « talmudisme » de « penchant à couper les cheveux en quatre ».
Il faut réagir par la condamnation la plus sévère de la position apologétique prise
par quelques camarades envers les chefs du SAP, leur penchant manifeste à
réviser notre critique des directions centristes en général. Se libérer des
survivances sectaires de la période propagandiste signifie pour nous non pas
renoncer aux critères marxistes, mais au contraire apprendre à les transporter
dans un champ plus large, c'est-à-dire à les combiner avec la lutte de couches
toujours plus larges de la classe ouvrière.
9. Ce n'est qu'à la lumière des considérations développées ci-dessus qu'on peut
apprécier justement le tournant radical accompli par notre section française qui,
après une ample discussion, est entrée, sur la base de la décision de sa
conférence nationale, dans la SFIO. L'opposition à ce tournant était dictée par
des considérations de deux ordres : les uns, comme Bauer et ses partisans, ont
vu dans cette entrée un abandon du « léninisme », une « capitulation devant le
réformisme » et « le passage sur les positions de la IIe Internationale ». D'autres
ont craint — cette crainte était en soi tout à fait naturelle — que notre section
française ne puisse développer ses positions au sein de la SFIO, soit contrainte
de replier son drapeau et compromette ainsi la LCI. Le camarade Naville et son
groupe ont pris dans cette question une position éclectique, en recourant à des
arguments des deux ordres à la fois. « L'intransigeance » purement passive des
camarades Naville et Lhuillier ne fut que le complément de leur politique
opportuniste de la période précédente quand ils ont empêché le travail
systématique au sein de la SFIO en le remplaçant par l'adaptation du dehors à la
politique de sa direction. Enfin, le camarade Bauer, sous l'influence du fait que sa
position fut repoussée, a commencé à couvrir son attitude fondamentale
purement sectaire, bordiguistes, par l'argument purement empirique selon
lequel l'entrée de la Ligue communiste dans la SFIO était « inopportune ». La
dernière déclaration de Bauer, de Lehmann et d'autres du 20 septembre 1934
constitue une combinaison mécanique du sectarisme et de l'opportunisme
couverts çà et là par la feuille de vigne de considérations « réalistes, concrètes ».
10. En ce qui concerne les craintes naturelles et entièrement légitimes d'autres
sections de voir le tournant de notre section française ne la lie pieds et mains, la
réponse incomplète, non définitive, mais quand même extrêmement importante
est déjà donnée par les faits.
Le Plénum constate que la position ouvertement prise par le GBL au sein de la
SFIO (programme d'action, trois numéros de la Vérité, brochures sur les milices,
travail parmi la jeunesse) n'a rien de commun avec une capitulation, mais
représente l'application et le développement des principes et des méthodes de
la LCI dans la nouvelle orientation et dans de nouvelles conditions. En
particulier, le Plénum constate le progrès indiscutable de la Vérité par rapport à
la période précédente. Par cela même est tranchée la question de savoir si
l'entrée était « opportune » ou « inopportune ». La discussion théorique sur le
caractère de la SFIO, sur son régime, etc., a reçu une vérification empirique. La
situation objective et l'état intérieur de la SFIO à l'étape donnée sont tels qu'ils
donnent une sérieuse possibilité aux bolcheviks-léninistes de participer à la vie
intérieure du parti et de mener la propagande pour leurs conceptions sur la base
de la lutte réelle d'une partie considérable de l'avant-garde prolétarienne.
Considérant que la discussion sur le tournant en France a amené une lutte de
fraction aiguë entre « rentristes » et « non-rentristes » au cours de laquelle des
fautes ont été commises de part et d'autre, le Plénum, en condamnant le fait que
la fraction du camarade Naville, par son activité fractionnelle, a commis à
l'extérieur de notre organisation des actes nuisibles à sa vie politique rappelle à
la Ligue la nécessité d'une vie politique et organique saine et invite tous les
membres de la minorité attachés à leurs liens avec la LCI à entrer
immédiatement dans le groupe BL de la SFIO, sur la base de la discipline
commune. En conséquence chaque membre de la minorité qui se permettra
désormais des insinuations contre notre section française pour la compromettre
aux yeux des ouvriers socialistes se mettra lui-même de ce fait hors des rangs de
la LCI.
Le Plénum demande au Secrétariat international de fournir régulièrement à
toutes les sections les matériaux caractérisant le travail de la section française
dans la nouvelle situation, afin que la LCI dans son entier puisse utiliser la
nouvelle expérience ainsi acquise.
Résolution du Plénum élargi d'octobre 1934,
in Bulletin intérieur, n° 2, octobre 1934,
du Groupe bolchevik-léniniste de la SFIO.