Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

Le « tournant français » : des cercles propagandistes au travail de masse

octobre 1934 · Documents internationaux (1933-1935) · 2 392 mots

In English: Title: The "French Turn": From Propagandist Circles to Mass Work — traduction assistée par machine.

1. Ces dix dernières années sont caractérisées par la décadence et l'ossification

croissante de l'Internationale communiste qui, dans les cinq premières années

de son existence, a rassemblé sous son drapeau les éléments les plus

révolutionnaires du prolétariat. La plus grande partie des cadres actuels de la

LCI sort des rangs de l'IC. La majorité des groupes et des sections de la LCI furent

à différentes périodes éliminés par la bureaucratie, par mesure préventive, pour

ne pas donner la possibilité de mener au sein du PC une lutte pour les principes

du léninisme. Se constituant en Opposition de gauche, les bolcheviks-léninistes

s'étaient donné pour tâche première de régénérer l'Internationale communiste.

Au cours de dix années, ils ont lutté infatigablement contre le glissement

centriste et les zigzags aventuristes de la bureaucratie stalinienne : Il n'est

aucune grande question, aucun grand événement auxquels les bolcheviks-

léninistes n'aient répondu à temps soit comme organisation internationale, soit

en tant que section. Il n'est aucune grande question où leur analyse et leurs

pronostics n'aient été confirmés par les événements. Mais la puissance

conservatrice de l'appareil bureaucratique a eu le dessus. Les événements

d'Allemagne liés à la victoire du fascisme ont rendu manifeste la dégénérescence

intérieure de l'IC et ont définitivement enterré les espoirs de régénérescence en

tant que parti de l'avant-garde révolutionnaire.

2. Renonçant au rôle de fraction du Komintern, les bolcheviks-léninistes, sur la

base de l'ancien programme enrichi de l'expérience nouvelle, se sont constitués

en organisation indépendante, se donnant pour tâche la lutte pour de nouveaux

partis et une nouvelle internationale, la IV°. La nouvelle orientation de la LCI,

renforcée, dès le début, par l'adhésion du Parti révolutionnaire socialiste (RSP)

hollandais, a créé la nécessité de réexaminer tout le champ du mouvement

ouvrier international ; de tenir compte des modifications surgies, d'apprécier

justement les nouveaux groupements pour trouver dans chaque pays les points

d'appui les plus favorables pour le levier marxiste.

3. La dégénérescence et les compromissions de l'IC mènent inévitablement au

renforcement absolu, ou tout au moins relatif, des partis sociaux-démocrates. La

conservation de ces partis et plus encore leur croissance par l'apport d'éléments

frais ont mené et mèneront inévitablement à leur tour la formation en leur sein

de groupements intérieurs, à l'aiguisement des luttes fractionnelles, à des

scissions. Rien ne manifeste d'une façon plus frappante la perte totale de la force

attractive de l'IC que le fait que, dans les dernières années, les groupements de

gauche centristes, même ceux ayant rompu avec la social-démocratie ou qui en

ont été exclus, n'ont pas rejoint les rangs de l'IC, mais ont tenté et tentent encore

de mener une existence indépendante (ILP, OSP-SAP, AWP, etc.).

Les partis sociaux-démocrates ont connu dans une série de pays une évolution.

Après de longues années d'adaptation de la social-démocratie autrichienne à des

gouvernements bourgeois, son aile prolétarienne est entrée en lutte armée avec

la bourgeoisie. Le parti espagnol, participant hier encore au gouvernement

bourgeois et exerçant une répression systématique envers les prétendus excès

révolutionnaires, se trouve contraint aujourd'hui d'appeler les masses à

l'insurrection armée pour la défense des libertés démocratiques.

D'autre part, le Parti ouvrier belge place sous le couperet de la guillotine son aile

gauche encore bien modérée. La social-démocratie hollandaise révise son

programme dans un esprit réactionnaire. Tous ces processus se produisent sous

l'action des mêmes facteurs : la crise du capitalisme et de l'État démocratique,

des contre-réformes au lieu de réformes, la misère croissante des masses, le

danger de guerre menaçant dans différents pays. Ces facteurs fondamentaux

produisent des effets variés et créent des tendances multiples et contradictoires

des groupements et de leurs rapports réciproques.

4. La politique intérieure a perdu tout équilibre, elle se caractérise par des

manœuvres brusques dont l'image frappante est que les socialistes, hier

ministres de la bourgeoisie, sont aujourd'hui arrêtés par sa police. La situation

objective de la social-démocratie dans l'État bourgeois subit un tournant à 180°

en un court délai. En ce qui concerne son degré de conscience, celui-ci se modifie

beaucoup moins vite et d'une manière non uniforme et même hétérogène dans

les différents groupes : dans certaines couches de l'appareil, vers le

bonapartisme corporatif (néo-socialistes français, certains Hollandais et

d'autres), ou, au contraire, vers la révolution. Le niveau de conscience de la

social-démocratie retarde tellement sur sa propre situation objective au sein de

l'État bourgeois qu'elle se trouve jetée dans l'insurrection armée sans avoir eu le

temps de renoncer à ses préjugés démocratiques et réformistes.

5. Dans ces conditions, il n'y a pas, il ne peut y avoir rien de plus dangereux ni de

plus néfaste que les clichés habituels. Se contenter d'abstractions :

« réformisme », « IIe Internationale », signifie ignorer ou estomper la différence

entre la social-démocratie qui forme le pouvoir bourgeois et la social-démocratie

qui participe à la révolution contre la bourgeoisie. Entre ces pôles extrêmes se

placent de nombreux stades intermédiaires qu'il faut étudier soigneusement en

mesurant l'ampleur de l'écart et le rythme du développement, pour appliquer

chaque fois son levier le plus efficacement possible pour former des partis prolé-

tariens véritablement révolutionnaires.

6. Répétons encore une fois que si l'IC n'était pas écrasée par la bureaucratie

soviétique, mais avait continué et développé la politique des quatre premiers

congrès, elle aurait assuré depuis longtemps le triomphe de la révolution dans

plusieurs pays d'Europe et d'Asie. D'autre part, si l'appareil dégénéré de l'IC

s'appuyant sur l'autorité de l'URSS n'obstruait pas la voie du développement de

l'avant-garde du prolétariat mondial, la LCI aurait pu devenir au cours des dix

années écoulées le pivot autonome du parti révolutionnaire. Dans les deux cas,

le prolétariat aurait connu des victoires et non des défaites ou des capitulations.

Cependant, dans la politique pratiquée, il faut partir des conditions non

imaginaires, mais réelles, dans lesquelles est placé actuellement le mouvement

ouvrier mondial et qui, dans leurs traits fondamentaux, ont été caractérisés plus

haut.

La LCI est la seule organisation internationale qui possède une conception

générale juste de la situation mondiale et des tâches qui incombent au

prolétariat. Mais elle ne possède pas une force suffisamment importante pour

devenir un centre d'attraction pour les masses qui, sous l'épée de Damoclès du

fascisme et de la guerre, craignent de se détacher des grandes organisations. La

LCI ne peut agir comme parti indépendant du prolétariat, elle n'est que l'arme

pour la création de partis indépendants. Il faut utiliser cette arme selon la

situation de chaque pays.

7. La psychologie, les conceptions, les usages sont habituellement en retard sur le

développement des rapports objectifs dans la société, dans la classe, même dans

l'organisation révolutionnaire. Le mort saisit le vif. La période préparatoire de

propagande nous a donné les cadres sans lesquels nous ne pourrions pas faire

un seul pas en avant, mais la même période a laissé par héritage se manifester

dans l'organisation des conceptions extrêmement abstraites sur la construction

du nouveau parti, de la nouvelle internationale. Dans leur forme chimiquement

pure, ces conceptions sont exprimées de la manière la plus achevée par la secte

des bordiguistes qui espèrent que l'avant-garde ouvrière par une littérature

pénible à lire se persuadera de la justesse de leur position et tôt ou tard se

groupera précisément autour de leur secte. À cela, ces sectaires ajoutent souvent

que les événements révolutionnaires poussent inévitablement la classe ouvrière

vers nous. Cette attente passive, sous couvert d'un messianisme idéaliste, n'a

rien de commun avec le marxisme.

Les événements révolutionnaires passent toujours inévitablement au-dessus de

la tête de chaque secte. Par la littérature propagandiste (si elle est bonne) on

peut éduquer les premiers cadres, mais non pas rassembler l'avant-garde

prolétarienne qui vit non dans un cercle ou dans une salle d'école, mais dans une

société de classes, à l'usine, dans les organisations de masses, avant-garde à qui

il faut savoir parler le langage de son expérience. Les cadres propagandistes les

mieux préparés se décomposent inévitablement s'ils ne prennent pas contact

avec la lutte quotidienne des masses. L'attente des bordiguistes d'événements

révolutionnaires poussant d'eux-mêmes les masses vers eux, en récompense de

leurs conceptions « justes », représente la plus grossière de toutes les illusions.

Pendant les événements révolutionnaires, les masses ne se renseignent pas sur

l'adresse de telle ou telle secte, mais la contournent. Pour croître plus vite dans

la période de flux, dans la période préparatoire, il faut savoir trouver les points

de contact au niveau de conscience de larges cercles ouvriers. Il faut établir des

rapports justes avec les organisations de masses. Il faut prendre une position de

départ correcte correspondant à l'état concret de l'avant-garde prolétarienne, en

la personne de nos différents groupements. Et, pour cela, il faut voir en soi non

pas un succédané du nouveau parti, mais seulement une arme pour sa création.

Autrement dit, tout en conservant entièrement l'intransigeance principielle, il

faut se libérer radicalement des survivances sectaires qui subsistent comme

héritage purement propagandiste.

8. Ceux de nos camarades qui ont au plus haut point manifesté des tendances

sectaires allèguent que les centristes du Parti ouvrier socialiste (SAP) et du Parti

socialiste indépendant (OSP), nous ont toujours accusés de sectarisme et que,

par conséquent, nous en reconnaîtrions maintenant le bien-fondé, ainsi que la

non justesse de notre critique du Parti socialiste norvégien (NAP) de Paul Louis,

etc. Avec de tels arguments, ces camarades manifestent une fois de plus combien

le sectarisme cohabite facilement avec l'opportunisme. Les chefs du SAP et de

l'OSP nous ont accusés de sectarisme non pour nos côtés faibles, mais justement

pour nos côtés forts : ténacité théorique, hostilité envers toute confusion

programmatique, envers la conciliation sans principe, les combinaisons stériles.

Les opportunistes accusèrent et accusent toujours les marxistes de

« sectarisme », de « talmudisme » de « penchant à couper les cheveux en quatre ».

Il faut réagir par la condamnation la plus sévère de la position apologétique prise

par quelques camarades envers les chefs du SAP, leur penchant manifeste à

réviser notre critique des directions centristes en général. Se libérer des

survivances sectaires de la période propagandiste signifie pour nous non pas

renoncer aux critères marxistes, mais au contraire apprendre à les transporter

dans un champ plus large, c'est-à-dire à les combiner avec la lutte de couches

toujours plus larges de la classe ouvrière.

9. Ce n'est qu'à la lumière des considérations développées ci-dessus qu'on peut

apprécier justement le tournant radical accompli par notre section française qui,

après une ample discussion, est entrée, sur la base de la décision de sa

conférence nationale, dans la SFIO. L'opposition à ce tournant était dictée par

des considérations de deux ordres : les uns, comme Bauer et ses partisans, ont

vu dans cette entrée un abandon du « léninisme », une « capitulation devant le

réformisme » et « le passage sur les positions de la IIe Internationale ». D'autres

ont craint — cette crainte était en soi tout à fait naturelle — que notre section

française ne puisse développer ses positions au sein de la SFIO, soit contrainte

de replier son drapeau et compromette ainsi la LCI. Le camarade Naville et son

groupe ont pris dans cette question une position éclectique, en recourant à des

arguments des deux ordres à la fois. « L'intransigeance » purement passive des

camarades Naville et Lhuillier ne fut que le complément de leur politique

opportuniste de la période précédente quand ils ont empêché le travail

systématique au sein de la SFIO en le remplaçant par l'adaptation du dehors à la

politique de sa direction. Enfin, le camarade Bauer, sous l'influence du fait que sa

position fut repoussée, a commencé à couvrir son attitude fondamentale

purement sectaire, bordiguistes, par l'argument purement empirique selon

lequel l'entrée de la Ligue communiste dans la SFIO était « inopportune ». La

dernière déclaration de Bauer, de Lehmann et d'autres du 20 septembre 1934

constitue une combinaison mécanique du sectarisme et de l'opportunisme

couverts çà et là par la feuille de vigne de considérations « réalistes, concrètes ».

10. En ce qui concerne les craintes naturelles et entièrement légitimes d'autres

sections de voir le tournant de notre section française ne la lie pieds et mains, la

réponse incomplète, non définitive, mais quand même extrêmement importante

est déjà donnée par les faits.

Le Plénum constate que la position ouvertement prise par le GBL au sein de la

SFIO (programme d'action, trois numéros de la Vérité, brochures sur les milices,

travail parmi la jeunesse) n'a rien de commun avec une capitulation, mais

représente l'application et le développement des principes et des méthodes de

la LCI dans la nouvelle orientation et dans de nouvelles conditions. En

particulier, le Plénum constate le progrès indiscutable de la Vérité par rapport à

la période précédente. Par cela même est tranchée la question de savoir si

l'entrée était « opportune » ou « inopportune ». La discussion théorique sur le

caractère de la SFIO, sur son régime, etc., a reçu une vérification empirique. La

situation objective et l'état intérieur de la SFIO à l'étape donnée sont tels qu'ils

donnent une sérieuse possibilité aux bolcheviks-léninistes de participer à la vie

intérieure du parti et de mener la propagande pour leurs conceptions sur la base

de la lutte réelle d'une partie considérable de l'avant-garde prolétarienne.

Considérant que la discussion sur le tournant en France a amené une lutte de

fraction aiguë entre « rentristes » et « non-rentristes » au cours de laquelle des

fautes ont été commises de part et d'autre, le Plénum, en condamnant le fait que

la fraction du camarade Naville, par son activité fractionnelle, a commis à

l'extérieur de notre organisation des actes nuisibles à sa vie politique rappelle à

la Ligue la nécessité d'une vie politique et organique saine et invite tous les

membres de la minorité attachés à leurs liens avec la LCI à entrer

immédiatement dans le groupe BL de la SFIO, sur la base de la discipline

commune. En conséquence chaque membre de la minorité qui se permettra

désormais des insinuations contre notre section française pour la compromettre

aux yeux des ouvriers socialistes se mettra lui-même de ce fait hors des rangs de

la LCI.

Le Plénum demande au Secrétariat international de fournir régulièrement à

toutes les sections les matériaux caractérisant le travail de la section française

dans la nouvelle situation, afin que la LCI dans son entier puisse utiliser la

nouvelle expérience ainsi acquise.

Résolution du Plénum élargi d'octobre 1934,

in Bulletin intérieur, n° 2, octobre 1934,

du Groupe bolchevik-léniniste de la SFIO.

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 1, p. 100–105 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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