1. La moitié du monde vit dans l'esclavage colonial. Les colonies et les pays
assujettis couvrent plus de la moitié de la surface de la terre. Plus d'un milliard
de personnes, de couleur jaune, brune et noire, sont soumis à la loi de l'infime
minorité de super capitalistes qui règnent sur le monde occidental. La lutte de
cette grande masse de dépossédés pour se libérer représente l'une des deux
grandes forces progressistes de la société moderne. L'autre est le combat du
prolétariat des pays avancés pour son émancipation. C'est dans la réussite de
leur conjonction que réside la clé de toute la stratégie de la révolution socialiste
mondiale. Le nationalisme dans les pays occidentaux est une arme du pouvoir
capitaliste, utilisée pour opposer entre eux les peuples exploités dans des
guerres menées par des moyens économiques et militaires au seul profit des
capitalistes. Mais, dans les pays orientaux arriérés et opprimés, les mouvements
nationalistes forment une composante à part entière de la lutte contre
l'impérialisme mondial. À ce titre, ils doivent être soutenus dans toute la mesure
du possible par la classe ouvrière du monde occidental tout entier. Quand les
travailleurs de l'Orient et de l'Occident réunis procéderont à la conquête du
pouvoir, aboliront le capitalisme et construiront une économie socialiste
mondiale, les grandes entités nationales du monde pourront pour la première
fois vivre côte à côte au milieu d'une culture mondiale florissante arborant
fièrement la multitude de ses pétales raciaux et ethniques. Voilà l'image de la
démocratie et de l'égalité dans le socialisme mondial.
2. Sous le drapeau de la « démocratie » et de l'« égalité » bourgeoises, les grands
empires ont été bâtis sur l'exploitation du prolétariat en métropole et sur
l'asservissement des peuples démunis d'outre-mer. Tout au long des trois siècles
de leur expansion, les nations capitalistes ont sans cesse guerroyé pour acquérir
et étendre leurs domaines coloniaux, pour se défendre contre les invasions de
leurs rivaux ou pour écraser les révoltes des peuples colonisés. En 1914-1918,
les grandes puissances impérialistes ont combattu pour repartager un monde
déjà divisé. Elles n'ont réussi qu'à précipiter le déclin catastrophique du système
capitaliste. Les révolutions issues de la guerre n'ont cependant pas réussi à
instaurer dans les pays occidentaux avancés et les pays orientaux arriérés, le
pouvoir prolétarien qui pouvait et peut seul réorganiser le monde sur une base
socialiste. Les travailleurs n'ont triomphé et pris le pouvoir qu'en Russie. Le
capitalisme a survécu, mais seulement pour infliger au monde les nouvelles
affres de son trépas. Vingt-deux ans après l'armistice de 1918, ravagés par une
crise qu'ils étaient impuissants à surmonter, les impérialistes ont une fois de plus
plongé le monde dans un conflit sanglant : l'Allemagne, l'Italie et le Japon, pour
« s'étendre ou mourir » ; la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, pour
défendre et renforcer leur hégémonie mondiale.
3. La guerre impérialiste actuelle est la continuation de la lutte commencée en 1914
pour le contrôle non seulement de l'Europe, mais aussi de la richesse, du travail
et des marchés des deux hémisphères, de l'Afrique et de l'Asie, de l'Amérique
latine et de l'Océanie. La Grande-Bretagne combat à nouveau pour préserver son
gigantesque empire de 450 millions d'hommes répartis sur un quart du globe ;
dix esclaves noirs ou jaunes pour chaque britannique, 100 kilomètres carrés de
territoire dominé pour chaque quart de kilomètre carré de la métropole. La
France se bat non seulement pour dominer le continent européen, mais aussi
pour contrôler les 75 millions d'esclaves de ses colonies asiatiques et africaines.
Les petits propriétaires d'esclaves, de la Hollande, la Belgique, le Portugal et
l'Espagne, sont confrontés au démembrement ; pleinement conscients que les
pays qu'ils ont jusqu'ici pillés sans entrave extérieure sont aujourd'hui l'enjeu de
la guerre. L'Allemagne se bat ouvertement pour conquérir ces dépouilles à son
profit. L'Italie, telle un chacal, veut sa part des restes. Le Japon mène en Chine
une guerre d'expansion depuis sept ans déjà et est au bord d'un conflit avec les
États-Unis pour le contrôle du Pacifique, pour les richesses de la Chine et de
l'Inde. L'impérialisme américain, qui est sorti de la dernière guerre en créancier
du monde, compte sortir de celle-ci en maître incontesté. Mais l'issue finale ne
dépend pas que des pillards impérialistes seuls. Ils ont repris leur lutte armée
pour la domination du monde. Mais les fronts de guerre qu'ils ont ouverts
craqueront sous les révolutions des travailleurs de tous les pays. Dans les
empires qu'ils cherchent à conquérir ou à défendre, les guerres nationales et
coloniales et les révolutions jamais totalement vaincues des années qui ont suivi
la dernière guerre renaîtront elles aussi et à une échelle incomparablement plus
étendue qu'auparavant.
4. En 1914-1918, la Grande-Bretagne et la France ont défendu avec succès leurs
possessions face au premier défi allemand. Elles se sont partagé les colonies
allemandes et se sont disputé les restes de l'empire turc. Mais la guerre avait
éprouvé le monde impérialiste au point que son maillon le plus faible s'est
rompu. La révolution d'Octobre en Russie a fait vaciller tout le système. Toute
l'Europe centrale est entrée en convulsion. Dans les colonies, les mouvements
nationalistes, longtemps limités et avortés, se sont engouffrés dans le nouveau
flot révolutionnaire. Quand Versailles a dévoilé la perfidie complète que
cachaient les promesses des Alliés d'« autodétermination des nations », la
révolte gagna quasiment toutes les vastes possessions des vainqueurs
impérialistes. Les griefs accumulés et enfouis dans les pays assujettis pendant
des siècles d'oppression éclatèrent en une série d'explosions formidables.
Pendant plus de dix ans, des guerres de libération nationale furent menées,
l'esclave combattait le maître, dans presque tous les pays dominés de la surface
de la terre.
5. La guerre mondiale des Alliés contre l'Allemagne continua après 1918 sous la
forme d'une guerre mondiale menée par les Alliés contre les peuples qu'ils
entendaient garder sous leur joug. En guise de réponse à l'exigence de liberté des
Irlandais,
l'Angleterre
envoya
les
Blacks
and
Tans.
Les
promesses
d'indépendance généreusement accordées pendant la guerre aux peuples arabes
du Proche et du Moyen-Orient prirent la forme du joug d'acier de l'impérialisme,
imposé et maintenu par les bombes, les baïonnettes et les potences. Des
insurrections nationalistes ravagèrent l'Égypte et le reste du monde musulman.
Seuls les Turcs conquérirent leur indépendance. Le reste du Levant fut soumis
de force au contrôle impérialiste. Aux révoltes nationalistes qui avaient
commencé en Inde pendant la guerre, les Britanniques répondirent en 1919 par
le massacre d'Amritsar, et les fusils britanniques ne se sont depuis lors jamais
complètement tus dans cette colonie, la plus riche entre toutes. Des grèves
générales et des soulèvements se produisirent au Kenya, au Congo et dans
d'autres parties de l'Afrique. La révolte druze en Syrie en 1925 faillit abattre le
pouvoir des Français. Au Maroc, en 1925-1926, les Français se joignirent aux
Espagnols pour écraser la révolte du Rif dirigée par Abd el-Krim. De 1926 à 1930,
les Français recoururent au massacre aveugle pour endiguer des soulèvements
répétés en Indochine. En 1926-1927, les ouvriers et les paysans de l'Indonésie
se soulevèrent contre le pouvoir de la « démocratie » hollandaise, exercé à coups
de fouet, de mitraillette et de bombardier. En 1925-1927, la Chine, proie de
toutes les puissances depuis un siècle, était ravagée par la plus grande des
révolutions nationales d'après-guerre.
6. Mais l'impérialisme est parvenu à survivre à la guerre et à avoir raison des
soulèvements coloniaux. En Europe, à l'exception de la Russie les révolutions
ouvrières furent écrasées avec l'aide des traîtres des partis sociaux-démocrates
de la IIe Internationale. Les travailleurs russes réussirent à repousser
l'intervention des puissances armées, mais demeurèrent tragiquement isolés.
Cet isolement, conjugué à l'arriération de la Russie, favorisa le développement
de la bureaucratie symbolisée par Staline. L'Union soviétique entra dans sa
longue et douloureuse période de dégénérescence. Le capitalisme occidental
entra parallèlement dans une période de relative stabilisation. Cette
combinaison d'éléments permit aux impérialistes de sortir victorieux des
guerres nationales et coloniales qui suivirent la guerre en Europe.
7. L'impérialisme maintint son pouvoir dans les colonies et les semi-colonies avant
tout par la terreur. Des milliers de personnes furent massacrées et des milliers
périrent en prison et en déportation entre 1919 et 1929. Mais la force brutale ne
suffisait plus. Avec la participation des larges masses d'ouvriers et de paysans,
les mouvements coloniaux prirent une ampleur jusqu'alors inégalée. Alors les
impérialistes tendirent la main aux exploiteurs nationaux (propriétaires terriens
et capitalistes en herbe) pour les mettre de leur côté et s'en servir comme
boucliers contre les masses complètement démunies. Les privilèges offerts
étaient assez limités, mais suffisaient à amener dans le camp impérialiste les
secteurs dominants des différentes classes dirigeantes de ces pays. L'Irlande se
vit reconnaître le statut d'« État libre ». On accorda à l'Inde une « constitution »,
et Gandhi rendit un fier service aux Britanniques en détournant obstinément la
lutte nationaliste dans la voie du compromis. En Égypte, après avoir écrasé la
révolte nationaliste de 1919 avec un corps expéditionnaire de 60 000 hommes,
les Britanniques finirent par s'entendre avec la bourgeoisie nationale et
donnèrent à l'Égypte un vague semblant d'indépendance. L'Irak et plus tard la
Syrie devinrent des dépendances « indépendantes ». En Chine, en 1925-1927, les
ouvriers et les paysans se soulevèrent dans la plus grande révolte de masse de
ces dix dernières années. Mais l'Internationale communiste dirigée par Staline
attela les ouvriers et les paysans au joug de la bourgeoisie nationale qui, à son
tour, s'entendit avec les impérialistes. En soutenant dans l'unité Tchang Kaï-
Chek contre le mouvement de masse, les impérialistes parvinrent à endiguer la
vague révolutionnaire qui avait menacé pour un temps de les chasser
définitivement de leurs positions retranchées en Asie.
8. Si ce procédé offrait une « solution » temporaire aux dirigeants impérialistes, il
ne résolvait pas les problèmes brûlants des peuples coloniaux, ne les tirait pas
de l'arriération et ne laissait pas la possibilité d'une croissance même relative
des forces productives. Au contraire, il accélérait l'expropriation de la petite
bourgeoisie coloniale, le servage de la paysannerie coloniale et alourdissait le
fardeau du prolétariat colonial. Les concessions faites par les impérialistes aux
exploiteurs nationaux étaient plutôt minces, mais dès le début de la crise
économique de 1929, ils ne purent même pas les maintenir. La crise, au
contraire, exacerba les antagonismes dans le camp impérialiste et porta de
nouveaux coups aux peuples opprimés. Le Japon commença son expédition en
Chine en 1931. L'Italie soumit l'Éthiopie en 1935. Les nouveaux clivages entre
les puissances aboutirent rapidement au déclenchement du nouveau conflit
mondial en 1939. Pour les colonies, la nouvelle guerre impérialiste n'offre que la
perspective d'un renforcement de l'exploitation, peu importe si les anciens
maîtres demeurent ou si de nouveaux maîtres prennent leur place.
9. Le capitalisme a déjà pleinement démontré à l'échelle mondiale qu'il ne
correspond plus comme système d'organisation au développement des forces
productives. Il ne peut davantage assurer aux travailleurs des pays avancés ne
serait-ce que le minimum vital. S'il parvenait à survivre à cette guerre, la forme
totalitaire qu'il a prise dans les pays pauvres (Italie, Allemagne, Balkans) avant
même le conflit se généraliserait bientôt. Alors que la guerre ne fait que
commencer, ce processus est déjà clairement visible en France et en Grande-
Bretagne. Aux colonies, dans le passé, le pouvoir impérialiste a entraîné
l'étouffement du développement économique et a perpétué l'arriération des
rapports économiques et sociaux sous leurs formes les plus oppressives. Si une
« solution » impérialiste au conflit mondial actuel est imposée, un taux
d'exploitation encore plus élevé sera imposé aux colonies et la servitude du
passé sera renforcée et démultipliée. Les Alliés occidentaux font encore une fois
des promesses de « liberté » et de « coopération » pour les lendemains de leur
victoire dans cette guerre. Mais croire à de pareilles promesses, c'est ouvrir la
voie aux cruelles déceptions du Versailles futur. L'Allemagne, pour sa part, ne
s'embarrasse pas d'illusions trompeuses, mais combat ouvertement pour
dominer les peuples qu'elle ne peut conquérir que par le fer et le sang.
10. Les espoirs de libération des peuples coloniaux sont donc liés plus nettement
que jamais à l'émancipation des travailleurs du monde entier. Les colonies ne
seront libérées politiquement, économiquement et culturellement que lorsque
les travailleurs des pays avancés mettront un terme au pouvoir capitaliste et
s'attaqueront de concert avec les peuples arriérés à la réorganisation de
l'économie mondiale à un autre niveau, en l'orientant vers les besoins sociaux
et non pas vers les profits monopolistes. Ce n'est que de cette façon que les pays
coloniaux et semi-coloniaux pourront sortir de leurs divers degrés d'arriération
et prendre leur place comme partie intégrante d'une république socialiste
mondiale en marche. Tardivement entraînés dans l'orbite de l'économie
mondiale, ces pays ont à accomplir un gigantesque bond en avant,
économiquement et politiquement, pour s'aligner sur les autres nations. Leur
arriération se traduit le plus cruellement dans le maintien des relations féodales
et semi-féodales qui enchaînent des multitudes de paysans. Les impérialistes
ont ajouté à ce joug celui du capital monopoliste, en agissant soit directement,
soit par l'entremise de leurs agents locaux (comme les compradores et plus tard
les banquiers de la Chine). Ainsi la moindre tentative de réorganisation
élémentaire de la société sur des bases nationales, démocratiques met-elle les
masses coloniales en conflit avec l'impérialisme mondial.
11. La bourgeoisie nationale des pays arriérés est incapable d'effectuer cette
transformation, même partiellement, car cela signifierait la suppression du
système d'exploitation sur lequel repose leur propre position dans la société. La
révolution russe de 1917 a apporté une preuve positive qu'un pays retardataire
ne peut faire ce grand bond en avant que si la classe ouvrière est capable
d'assumer la direction de la révolution agraire et d'orienter la lutte
démocratique vers une solution socialiste dans un pouvoir prolétarien. Les
luttes nationales avortées des pays coloniaux de 1919 à 1931 étaient dirigées,
comme en Inde et en Chine, par la bourgeoisie nationale. Elles n'ont fait que
confirmer, que les révolutions nationales et démocratiques aux colonies ne
peuvent être menées à bien que par le prolétariat en collaboration avec les
travailleurs des pays avancés. La mutation nationale et démocratique des pays
arriérés ne sera possible que dans un monde socialiste.
12. Cependant, les mots d'ordre démocratiques et transitoires sont toujours aussi
valables, surtout dans les pays dominés relativement plus avancés tels que la
Chine et l'Inde. Le mot d'ordre d'assemblée nationale ou constituante reste le
levier le plus puissant pour mener les masses au combat. Mais dans ce mot
d'ordre, le parti révolutionnaire des travailleurs doit inclure tout le contenu de
la révolution agraire et de la lutte pour la libération nationale. Sinon, c'est une
tromperie facile dans les mains de la bourgeoisie nationale, comme cela a été le
cas en Chine avec l'aide du Komintern en 1927 et encore aujourd'hui. Il ne faut
pas laisser la lutte démocratique aux mains de la bourgeoisie nationale, mais il
faut, dans une situation de montée du mouvement de masse, qu'elle s'exprime
par la création de conseils ouvriers, de paysans et de soldats au niveau local,
provincial et national, en tant qu'organes de la lutte de masse et tôt ou tard en
tant qu'organes du pouvoir des travailleurs. Un tel pouvoir opposé à celui de la
bourgeoisie nationale sera seul capable de mener à terme la révolution
démocratique en libérant les paysans et la terre elle-même des griffes des
exploiteurs nationaux et étrangers.
13. Dans cette lutte, la ligne de conduite du parti des travailleurs doit être de
préserver sa propre indépendance et l'indépendance de la classe ouvrière
comme force politique séparée et distincte. En Chine, en 1927, le Komintern a
subordonné le Parti communiste chinois au Kouo-Min-Tang national bourgeois,
la classe ouvrière chinoise à la bourgeoisie nationale, et, finalement, cette
dernière a réussi à écraser le mouvement de masse en échange de quelques
miettes de la table impérialiste. Quoique les conditions de la lutte varient
considérablement d'une colonie à l'autre, surtout en fonction du degré
d'arriération, l'expérience chinoise de 1925-1927 demeure un exemple
classique, une leçon salutaire pour tous ceux qui luttent pour la libération des
peuples opprimés de l'Orient. Le prolétariat de l'Inde et de la Chine guidera le
monde colonial tout entier et, en retour, il aura la force, la direction et le soutien
des travailleurs occidentaux. Car ce n'est qu'ainsi que le monde sera conquis,
rebâti et libéré pour toujours de la guerre et de l'oppression, de la faim et de
l'ignorance.