Au nom de la Socialist Workers League (SWL), section canadienne de la IV° Internationale, nous saluons chaleureusement la conférence extraordinaire de la IV° Internationale et, dans l'esprit de la solidarité ouvrière révolutionnaire, nous saluons les représentants rassemblés de nos autres sections.
Huit mois de guerre pour le Canada — seul pays américain activement engagé dans la seconde guerre impérialiste — n'ont pas à ce jour réussi à réveiller la ferveur patriotique du peuple canadien. S'il serait trop optimiste de dire que l'hostilité à la guerre est déjà largement répandue, on peut dire pour le moins qu'il règne une extrême indifférence à la guerre. À cet égard la guerre actuelle commence là où la dernière s'est arrêtée ; voilà qui est très important pour nous.
La réalité du conflit a eu un effet immédiat sur notre organisation. Nous nous sommes retrouvés, soudain, le seul groupe politique opposé à la guerre. Les divers degrés d'opposition exprimés par les autres groupes n'y changent rien.
La SWL a maintenu ses cadres, elle a fonctionné effectivement, même dans des conditions d'illégalité et de répression accrue, et elle est restée fidèle au programme bolchevique-léniniste de la IVe Internationale, sans se laisser impressionner par la petite bourgeoisie qui réclamait à cor et à cri une révision du marxisme. En dépit de nos forces limitées, nous sommes pleinement conscients de la nécessité de remplir notre mandat en rompant notre isolement et en dépassant notre rôle actuel de propagandistes. Nous nous efforçons de toucher les couches les plus profondes des ouvriers et des paysans pour être en position de prendre demain la direction dans l'inéluctable tourmente, quand les masses opéreront un tournant à 180 degrés pour passer de la morne apathie à l'opposition à la guerre et au régime qui en est responsable. Il n'est pas exclu, il est même plus que probable que l'intensification actuelle des combats au-delà des mers, qui marque le véritable début de la guerre et sa continuation pour de bon, s'accompagnera d'un redoublement du patriotisme et d'une répression plus âpre. Mais ce ne sera là qu'une phase. Pour faciliter une évolution et un rapprochement vers nos positions, nous cherchons à être activement présents dans tout le pays.
Les données de la situation
La situation actuelle est dominée par les facteurs suivants : l'élévation intense du coût de la vie ; les lourdes taxes de guerre imposées au peuple ; l'impitoyable gouvernement, qui, par décrets, a privé le peuple de ses droits démocratiques ; la certitude que cette guerre ne peut rien valoir de bon.
La guerre a commencé juste au moment où le Canada émergeait de la récession de 1938-1939. Les syndicats commençaient juste à ressentir les effets de la reprise industrielle. Cette tendance s'accentua avec les commandes d'armement dans les mois qui suivirent. Cette situation a poussé à l'activité nouvelle de la vie syndicale qui a connu quelque succès. La main-d’œuvre mieux organisée a obtenu des augmentations de 5 à 8 %, ce qui représente encore un retard considérable par rapport à l'augmentation de 15 % du coût de la vie.
Le paysan lui aussi a été déçu dans ses espérances de prospérité. La politique des Alliés d'achat de blé sur les marchés accessibles à l'Allemagne de pair avec une mesure de contrôle de l'augmentation des prix a maintenu le cours du blé canadien à de faibles augmentations.
Le fermier pouvait peut-être payer quelques dettes, mais, dans l'ensemble, il est maintenu dans l'état de pauvreté qu'il connaissait avant la guerre, car l'élévation légère du niveau des prix du blé a été plus que compensée par l'augmentation des prix des autres articles qu'il doit se procurer. Le début de la guerre a surpris le cultivateur dans une grande gêne économique. Il était criblé de dettes énormes qui engloutissaient les fruits de sa production et le maintenaient dans un état de demi-famine. Depuis lors, les augmentations des prix des marchandises qu'il est obligé d'acheter ont largement grignoté la faible augmentation des prix agricoles. Au lieu d'améliorer sa situation, comme il s'y attendait au départ, la guerre va encore l'empirer inexorablement. L'Ouest demeurera une marmite en ébullition, une poudrière, et une formidable énergie révolutionnaire est emmagasinée dans les prairies. Comme lors de la dernière guerre, aujourd'hui encore, l'Ouest fera preuve de courage dans la lutte contre le capitalisme, et sera peut-être la première étincelle qui provoquera l'explosion imminente.
Dans la période qui s'ouvre, la zone des tempêtes se situera dans les sphères économiques, c'est-à-dire dans l'escalade des prix et l'alourdissement des impôts qui écrasent les pauvres. Le gouvernement a déjà fait part de son intention de faire peser le coût de la guerre sur les masses. 61 % du premier budget de guerre vont provenir des impôts indirects, c'est-à-dire des taxes sur les articles ménagers, etc.
Les changements dans l'économie
À ce sujet, il faut tenir compte des changements majeurs que l'économie canadienne a connus depuis la dernière guerre. En 1914, les industries minières et de fabrication jouaient un rôle insignifiant par rapport à l'agriculture. Au cours du quart de siècle qui s'est écoulé, la première place occupée par le blé dans la production canadienne a été remise en cause. C'est le développement rapide de l'industrie minière qui a été le trait le plus marquant. Aujourd'hui, on compte 190 mines alors qu'il y en avait 50 il y a un quart de siècle. La production minière totale en 1939 atteignait 470,2 millions de tonnes, production jamais égalée dans ce pays. Ce total comprenait 339.5 millions de tonnes pour les métaux et 130,7 millions pour le charbon, le pétrole, etc. Le prolétariat de cette industrie est au nombre de 100 000, soit une portion significative de la population, familles comprises. Si le CIO veut effectivement remettre en cause l'hégémonie syndicale, il doit pénétrer dans ce vaste domaine, qui est peut-être la forteresse ouvrière la plus imprenable. Si l'Ouest demeure une base d'opération très importante, l'Est jouera un rôle beaucoup plus important dans les soulèvements de masse à venir. La concentration du prolétariat depuis 1914 dans des régions relativement délimitées nous dicte notre champ d'activité.
La Fédération canadienne du Commonwealth (FCC) se trouve déchirée nationalement entre la direction existante de Coldwell qui soutient la guerre « économiquement » et la majorité de la base qui soutient la position pacifiste de Woodsworth. Cette lutte s'est reflétée dans les élections, et le social-patriotisme de la fraction parlementaire de la social-démocratie canadienne a sans aucun doute obscurci et endigué l'élan des masses vers une politique ouvrière, le vote de la FCC restant stationnaire. Cependant, la lutte elle-même a suscité une évolution et est très importante à nos yeux. La situation est tout à fait opposée aux trahisons socialistes de 1914, quand les masses elles-mêmes étaient entraînées dans la guerre par les vagues du patriotisme qui inondaient le monde à l'époque.
Les relations avec la FCC
La SWL est obligée de reconnaître l'importance de la FCC par sa présence sur la voie qui mène aux masses. Il faut reconnaitre les énormes possibilités ouvertes par l'opposition à la guerre en son sein. Elle doit s'attacher à critiquer durement le social-patriotisme de Coldwell et à dénoncer le pacifisme sans issue de Woodsworth. À l'étape actuelle du conflit, il conviendra de coopérer avec la tendance Woodsworth pour essayer d'approfondir la brèche ouverte contre le social-patriotisme, tout en indiquant clairement les limites de son programme pacifiste. À cet égard, un travail précieux a déjà fait auprès des jeunes — Cooperative Commonwealth Youth Movement (CCYM) — qui sont farouchement opposés à la guerre et cherchent un soutien contre la direction de Coldwell. Il faudrait renforcer les fractions dans toutes les localités pour suivre l'évolution de la situation. Nous ne pouvons trouver de meilleur front d'intervention légal avec des occasions fructueuses de réel travail contre la guerre qu'au sein de la FCC. Cela vaut la peine de le répéter ; il nous faut y entrer partout et aller aussi loin que possible.
Le Parti stalinien
Le Parti communiste canadien continue de se désintégrer. La masse des petits-bourgeois qu'il avait attirée dans ses rangs pendant le Front populaire s'en est détachée avec le pacte Hitler-Staline et les changements qui s'en sont suivis dans la politique du Komintern alignée sur la politique étrangère du Kremlin. Ceux-là sont restés les patriotes démocrates qu'ils étaient et ils ont quitté le PC. La plus grande partie des effectifs du PC demeure composée d'émigrants européens qui l'avaient construit, mais, ces dernières années, ils le quittent aussi passivement, notamment les Finlandais. La campagne polonaise a encore avancé le processus de désintégration. La poursuite de la politique aventuriste du Kremlin dans l'holocauste européen actuel ne peut que renforcer cette tendance.
La répression policière accrue et son statut d'illégalité dans l'Ontario sont susceptibles d'arrêter cette évolution en prêtant un prestige fictif au stalinisme en déroute et en le faisant apparaître comme le défenseur des opprimés. Il est certain que ses rangs se sont resserrés pour se préparer à une existence illégale. Mais ses chances de jouer un rôle important dans la vie politique canadienne ont été sérieusement compromises par le nouveau tournant. Voilà un deuxième terrain d'intervention auquel la SWL doit s'attaquer sérieusement. La guerre a malheureusement fermé la possibilité de toucher les staliniens par le biais de notre tribune publique. Il est donc nécessaire de faire passer notre propagande plus vigoureusement par nos publications et nos contacts personnels.
Les perspectives n'ont jamais été aussi brillantes pour la section canadienne de la IV° Internationale. Nous avons passé la première épreuve avec un succès complet ; nos rangs ont tenu bon. Les défections ont été rares et mineures. Non seulement notre travail s'est poursuivi, mais il s'est vraiment intensifié depuis le début de la guerre. La tâche impérative de pénétrer les organisations de masse est menée fermement. Un travail « légal » de formation a été entrepris avec succès. Nos contacts nationaux ont été maintenus et renforcés. Action socialiste paraît régulièrement. Des tracts ont été distribués à chaque événement important. Un permanent à plein temps a été maintenu au centre et un permanent à mi-temps sur le terrain. Le Grant Defense Committee a mené une campagne remarquable et est en pourparlers avec la Civil Liberties Union pour son affiliation. L'affaire Grant a beaucoup contribué à nous placer à l'avant-garde du travail sur la défense et contre la guerre. Toute une série de contacts s'est offerte à nous grâce à cette intervention.
Nos liens internationaux sont plus solides que jamais et ont été renforcés par des canaux spéciaux. Nous n'avons essuyé aucune perte depuis l'arrestation du camarade Grant malgré ces activités multiples et une sévère dictature policière.
La composition de la SWL a progressé régulièrement (prolétarienne à 80 % au déclenchement de la guerre et, depuis lors, nous nous sommes débarrassés de quelques éléments petit-bourgeois au courage mal trempé) avec la réembauche dans l'industrie de nos camarades chômeurs. Cette situation est peut-être liée à la conjoncture économique, comme toujours au printemps, ou bien elle peut se prolonger, mais elle met nos militants en meilleure position par rapport au mouvement ouvrier, car elle leur permettra d'entrer dans l'acier, les chemins de fer, etc., pour y faire un travail fructueux.
Notre Programme de transition a gardé toute sa valeur et les mots d'ordre : « Pour un gouvernement des ouvriers et des paysans » ; « Expropriation des cinquante richards » ; « Contrôle ouvrier sur la production » ; « De la nourriture en abondance, pas de fusils ni de bombardiers » ; « Du pain, pas des avions », ont servi dans le contexte de notre propagande électorale. Quoique dans l'impossibilité de participer directement aux élections, nous avons fait plusieurs distributions de tracts, localement et nationalement, en développant un programme autour de ces mots d'ordre. Nous avons l'intention de marteler ce programme, en associant cette activité à l'ensemble de notre travail contre la guerre.
La lutte économique des masses sera le premier pas et le plus important dans le renversement du capitalisme. C'est là l'aspect le plus essentiel du défaitisme révolutionnaire. Si nous sommes attentifs à l'évolution de l'état d'esprit des ouvriers et des paysans, nous pourrons exercer un maximum d'influence pour donner une orientation révolutionnaire correcte.