(Résolution politique générale)
La Conférence d'avril 1946 a analysé correctement les changements provoqués par la deuxième guerre impérialiste, esquissé les perspectives révolutionnaires ouvertes par celle-ci et défini les tâches de la IVe Internationale pour la période qui suivait. Celles-ci restent encore, en grande partie, valables actuellement.
La défaite totale de l'Allemagne et du Japon, l'écroulement de la France, l'affaiblissement de la Grande-Bretagne ont complètement détruit le vieil équilibre entre les puissances impérialistes et laissé place à l'antagonisme dominant entre les États-Unis et l'URSS. L'Amérique est sortie de la guerre comme la principale puissance impérialiste engagée sur la voie de la domination du monde. Elle trouve son adversaire principal dans l'URSS qui, malgré son affaiblissement intérieur, contrôle une vaste partie de l'Europe et de l'Asie.
Sur la base de la crise fondamentale du capitalisme à l'époque impérialiste, la guerre a ouvert, pour la bourgeoisie mondiale, une longue et nouvelle période d'équilibre instable ; c'est-à-dire une période de difficultés économiques et politiques, de convulsions et de crises, d'un pays à l'autre, qui engendrent inévitablement de grandes luttes des masses prolétariennes et coloniales. En se développant et en s'exacerbant, ces luttes mettent en danger le régime capitaliste lui-même.
Dans cette période, la tâche principale de la IVe Internationale, armée de son programme de transition, consiste à transformer ses organisations de groupes de propagande en partis de masses participant aux luttes quotidiennes des masses prolétariennes et coloniales, organisant et menant celles-ci à la conquête du pouvoir.
Cependant, en l'absence d'une issue révolutionnaire, la crise accentuée du capitalisme menace de mener à nouveau au fascisme et à la guerre qui, cette fois-ci, mettrait en péril l'existence et l'avenir de l'humanité tout entière.
Depuis la Conférence d'avril 1946 se sont produits des développements aussi bien sur le terrain économique que politique, permettant de définir, d'une façon plus précise, le caractère de la période actuelle, ainsi que les perspectives et les tâches dans le proche avenir. Ces développements se déroulent dans le cadre de la nouvelle période d'équilibre instable ouverte par la guerre et qui est loin d'être close.
La situation économique
• L'Europe occidentale et les États-Unis
Les destructions immenses, l'appauvrissement, l'inflation que la guerre a provoqués en Europe et dans plusieurs pays coloniaux et semi-coloniaux, ainsi que la dislocation du marché mondial qui s'ensuivit ont déterminé, comme cela a été généralement indiqué correctement dans les documents de la Conférence d'avril 1946, une reprise profondément irrégulière de l'activité économique dans ces pays.
D'autre part, ce caractère irrégulier de la reprise économique a été aggravé par le déséquilibre des rapports économiques entre tous ces pays et les États-Unis, créé par la guerre. L'effort entrepris, durant l'année 1945, pour faire démarrer l'activité économique dans les pays de l'Europe occidentale et dans les pays coloniaux et semi-coloniaux touchés par la guerre, n'a apporté que des résultats lents et maigres. La production a réalisé, surtout pendant la première partie de l'année 1946, des progrès d'une ampleur variant d'un pays à l'autre. Mais elle n'a dépassé qu'exceptionnellement, clans certains pays, les niveaux déjà bas de la production de 1938. Pour tous ces pays, et particulièrement pour les pays européens, y compris la Grande-Bretagne, le développement de la production fut en grande partie déterminé par les importations nécessaires à l'alimentation de leur population et de leur industrie, importations de provenance américaine et financées par des crédits américains. Depuis le dernier trimestre de 1946, la production a montré une tendance à plafonner dans la plupart de ces pays. À mesure que s'épuisaient les dernières disponibilités en dollars, une année plus tard, la situation économique, aussi bien en France et en Italie qu'en Grande-Bretagne, menaçait de devenir littéralement catastrophique. D'autre part, les efforts anglo-américains pour ranimer la vie économique en Allemagne et pour accélérer sa reconstruction n'ont pas donné, jusqu'à présent, de résultats appréciables.
Le Plan Marshall, c'est-à-dire la nouvelle aide financière des États-Unis aux pays d'Europe occidentale, échelonnée sur un certain nombre d'années, vise à éloigner l'éventualité de la catastrophe et à développer l'économie européenne sous le contrôle américain dans les limites compatibles avec les intérêts économiques des États-Unis. Cependant, continuer à subventionner pendant quelques années encore les importations vitales des pays européens ne signifie en aucun cas qu'il sera possible de rétablir même l'équilibre économique d'avant-guerre.
Entre les deux guerres mondiales, le déficit de la balance commerciale du capitalisme européen décadent avait été compensé par les revenus des capitaux placés à l'étranger et par les recettes résultant de services rendus : frets, commissions, etc. La guerre a, en très grande partie, éliminé ces sources de revenus.
Seul un accroissement sensible de la production et l'ouverture de nouveaux marchés permettraient au capitalisme européen de compenser ces pertes et de rétablir une balance de paiements favorable, qui le dispenserait de recourir constamment à un endettement excessif envers les États-Unis.
Le Plan Marshall n'arrête ni le mouvement en sens unique des biens et des services vers l'Europe, ni l'accumulation des créances aux États-Unis. Ceci est à la base du déséquilibre profond de l'économie mondiale consécutif à la guerre. Dans l'immédiat, il contribuera cependant à atténuer le caractère critique de la situation économique européenne, à éloigner la catastrophe qui menacerait les pays d'Europe occidentale en cas d'arrêt de nouveaux crédits américains, et à leur permettre de faire face aux besoins absolument immédiats de leur industrie et du ravitaillement de leurs populations.
D'autre part, les États-Unis doivent maintenir sinon accroître les exportations de biens et de services pour que leur production puisse être maintenue à son niveau actuel et pour que l'éclatement de la crise économique soit retardé.
Cependant, même le maintien des exportations américaines aux niveaux actuels par l'octroi de crédits, tout en privant les antres pays capitalistes des marchés dont ils ont besoin pour leur propre développement, ne jouera pas un rôle déterminant pour prévenir la crise aux États-Unis. En effet, les exportations totales des États-Unis ne représentent qu'une partie très restreinte de la production totale de ce pays, son marché principal étant dans une très large mesure le marché intérieur, L'économie américaine manifeste, depuis un certain temps, des signes avant-coureurs d'une dépression prochaine. Après avoir atteint un très haut niveau, la production américaine stagne, depuis le deuxième trimestre de 1947, tandis que la hausse des prix continue. Le fléchissement de la capacité d'achat du marché intérieur s'accentue, sans qu'il y ait un accroissement sensible des exportations.
• Les pays asiatiques
L'économie des pays d'Extrême-Orient, qui contribuaient puissamment avant la guerre au commerce mondial, continue à souffrir des conséquences de la guerre et de leur situation intérieure trouble. Le Japon, avant-guerre le principal pays industriel et commercial par rapport aux autres pays de l'Extrême-Orient, et dont le rôle économique était semblable à celui de l'Allemagne, avant le déchaînement de la guerre mondiale, dans les pays de l'Europe centrale et balkanique, ne participe presque plus au commerce mondial et son économie dépend, à peu de choses près, exclusivement des importations américaines, subventionnées par l'octroi de crédits.
Les Indes s'efforcent, avec peu de succès d'ailleurs, de supplanter le Japon dans ce rôle, celui-ci restant le seul grand pays asiatique qui ait développé considérablement, durant la guerre, son appareil industriel et financier.
Épuisée par sa longue résistance à la domination japonaise, la Chine continue d'être le théâtre d'une guerre civile acharnée, qui draine ses principales ressources et empêche la reconstruction économique du pays. Il s'ensuit une inflation astronomique et une misère accrue pour toutes les couches exploitées du pays, ce qui mine grandement la solidité de la dictature de Tchang-Kaï-Chek.
La situation trouble en Indonésie, en Birmanie, au Viêt-Nam, retarde la reconstruction économique de tous ces pays producteurs de matières premières et limite leur participation au commerce mondial.
Une analyse de la situation économique mondiale montre qu'une reprise réelle de la production capitaliste se heurte à de nombreux obstacles de nature économique et politique. La guerre n'a pas seulement aggravé l'agonie du capitalisme, mais elle a rendu celui-ci incapable de rétablir le marché mondial et un développement équilibré du commerce mondial.
L'économie américaine sur laquelle le reste du monde capitaliste repose lourdement est elle-même menacée de l'éclatement d'une crise économique dans un avenir proche, crise qui, à son tour, menace de bouleverser l'économie mondiale avant qu'elle n'ait atteint une stabilité relative.
L'URSS et ses satellites
L'économie soviétique a bénéficié pendant l'année 1947 d'une récolte favorable de blé et d'autres produits agricoles, ce qui a permis à la bureaucratie d'améliorer le ravitaillement en pain du pays ainsi que l'alimentation dans son ensemble. Les résultats mentionnés quant à la réalisation du Plan quinquennal semblent indiquer que la production industrielle suit en général le rythme prévu, mais qu'un retard considérable se manifeste dans certaines industries-clés : bois, machines agricoles, matériaux de construction, sidérurgie, papier, caoutchouc, certaines houillères. L'effort productif est avant tout basé sur une intensification du contrôle de la bureaucratie sur les travailleurs, pendant que la productivité du travail était en baisse. Pour lutter contre la baisse tendancielle de la productivité du travail, la bureaucratie soviétique a procédé à une révision générale des normes de production qui déterminent les salaires.
Cette révision, généralisant le salaire aux pièces aussi bien dans l'industrie que l'agriculture, a pour point de départ une augmentation du minimum de production obligatoire correspondant au salaire établi, et signifie une intensification de l'exploitation de la force de travail des ouvriers soviétiques. Ainsi les progrès de la reconstruction ne profitent qu'à la bureaucratie soviétique et aux couches privilégiées du prolétariat russe tandis que la grande masse des ouvriers est contrainte de travailler et de vivre dans des conditions économiques et politiques aggravées. Dans les pays de l'Europe qui sont contrôlés par l'URSS, des progrès économiques sensibles ont été réalisés grâce à l'application des différents « plans » élaborés par les gouvernements dominés par les staliniens et surtout grâce à la « paix sociale » assurée par les partis staliniens dans ces pays.
Pour contrecarrer l'application du Plan Marshall en Europe occidentale, la bureaucratie soviétique essaie de développer les échanges commerciaux entre l'URSS et les différents pays sous son contrôle et de créer une sorte de circuit économique fermé centré sur l'URSS. Cependant, le développement économique de ces pays qui conservent leur structure capitaliste fondamentale et sur lesquels pèsent les fardeaux des réparations prélevées par l'URSS ainsi que le détournement d'une autre partie de leur production par celle-ci au moyen des entreprises soviétiques établies dans ces pays, loin de favoriser une telle orientation, accentue au contraire la nécessité des échanges avec l'Occident et des importations américaines en capitaux et produits industriels.
Les intérêts de la bureaucratie russe la forcent à accélérer l'intégration de l'économie de ces pays dans celle de l'URSS et à accélérer leur industrialisation.
Dans la mesure où cette industrialisation a lieu bureaucratiquement, où les produits industriels et les capitaux américains sont exclus et où la Russie est incapable de fournir une telle aide, le développement de ces économies aura lieu par l'imposition du système russe de travail aux pièces, des différenciations et de la discipline du travail.
Ces facteurs ainsi que le fardeau croissant des préparatifs militaires indiquent que ces pays souffriront du même surmenage et des mêmes contradictions que l'économie russe et que leur développement industriel aura lieu aux dépens de l'élévation du standard de vie des travailleurs.
Un développement plus progressif de ces pays ne dépend pas de la création d'une économie fermée mais de l'unification et de la planification socialiste de leur économie et de l'extension de leurs liens économiques avec les pays les plus avancés de l'Ouest ainsi que de la reconstruction et de l'unification de l'économie allemande.
L'évolution des rapports internationaux
L'antagonisme entre l'URSS et les États-Unis qui domine les rapports internationaux a évolué dans le sens d'un raidissement accru de l'attitude de Washington et de Moscou.
L'impérialisme américain a réussi à resserrer son étreinte autour de l'URSS et des pays que celle-ci contrôle et a poursuivi son offensive contre l'URSS sur tous les plans : diplomatique, économique, politique, militaire et propagandiste.
L'ONU a été progressivement transformée en un instrument diplomatique américain qui a, chaque fois, fait échec à toutes les tentatives de la diplomatie soviétique de faire passer sa politique. La création de la « Petite Assemblée » a pratiquement neutralisé l'efficacité du veto, dernière tranchée de la défense sur ce terrain, de l'URSS.
L'aide économique aux pays capitalistes de l'Europe occidentale systématisée dans le Plan Marshall épaule puissamment la politique de Wall Street qui vise à les mettre exclusivement sous la coupe américaine en éliminant les partis communistes des gouvernements.
La reconstruction de l'Allemagne occidentale sous l'égide américaine créerait au cœur de l'Europe le levier le plus puissant pour la future désintégration économique et politique des pays du « glacis » soviétique, tandis que son pendant en Extrême-Orient, le Japon, est déjà soumis au contrôle exclusif des États-Unis.
Aux points les plus sensibles du front américano-russe mondial, en Grèce, en Turquie, en Iran, en Chine, en Corée, l'action diplomatique, économique et politique américaine se combine à l'emploi de moyens purement militaires.
Une campagne de propagande antisoviétique et anticommuniste orchestrée avec tous les moyens énormes dont dispose l'impérialisme américain bat son plein aux États-Unis et dans les pays qu'il influence pour conquérir l'approbation publique de la politique américaine de la cold war (guerre froide) et pour préparer, le cas échéant, quand Wall Street le jugera nécessaire, la guerre pure et simple.
L'agressivité de la politique des États-Unis se développe à la mesure des nécessités expansionnistes de l'impérialisme américain sur tout le marché mondial et de l'importance grandissante pour l'économie américaine de son domaine militaire. Cette politique vise, pour le moment, à faire changer manifestement en sa faveur, par sa pression accrue sur tous les plans, le rapport des forces établi au lendemain de la guerre entre les États-Unis et l'URSS et à amener celle-ci â négocier le compromis le plus favorable possible pour Washington.
L'impérialisme américain préférerait naturellement atteindre ses buts par des moyens pacifiques. Il n'a pas épuisé toutes les possibilités d'une expansion mondiale pacifique et ne ressentira l'impasse économique qu'après une amplification de la crise, dont l'éclatement de toute façon ne semble pas encore immédiat. D'autres facteurs supplémentaires expliquent pourquoi l'impérialisme américain est tenté d'ajourner l'épreuve militaire.
Stratégiquement, malgré sa supériorité en armements atomiques, ses positions sur le front international sont encore extrêmement faibles. L'instabilité qui règne dans les pays de l'Europe occidentale et dans les pays asiatiques rend peu probable une aide immédiate efficace de leur part contre les puissantes années de l'URSS stationnées à leur proximité immédiate et doublées par la force quasi intacte des partis communistes dans tous ces pays. Le déclenchement d'une guerre dans les conditions actuelles signifierait sa transformation rapide en une guerre civile internationale aux résultats aléatoires. L'impérialisme américain avant de se lancer dans la guerre, doit sentir effectivement l'impasse économique et avoir stabilisé, aussi bien en Europe qu'en Mie, des appuis solides qui lui permettront de croire qu'il pourra maîtriser rapidement et efficacement le chaos mondial, résultat inévitable de cette guerre.
Tout comme le fascisme, la guerre aussi n'est, en dernière analyse, que le chaînon final d'un cycle d'évolution économique et politique du capitalisme. Si rapidement que ce cycle soit actuellement parcouru, nous n'en sommes encore qu'à ses débuts. Le moment où la crise économique éclatera aux États-Unis et son ampleur détermineront, en grande partie, les développements de la politique de ce pays et accentueront de toute façon la course entre la guerre et la révolution.
En face de l'agressivité de la politique américaine, la bureaucratie soviétique a réagi en consolidant son contrôle sur les pays de sa zone et en raidissant l'attitude d'opposition des partis communistes dans les pays capitalistes qui pénètrent dans l'orbite américaine.
Les épurations successives et les procès d'intimidation contre les groupements et les leaders politiques récalcitrants ou hostiles à la politique stalinienne qui ont eu lieu en 1947 dans la plupart des pays de la zone soviétique, ainsi que les événements de février 1948 en Tchécoslovaquie, ont abouti à la domination de leurs gouvernements par les partis communistes et ont visé à la neutralisation et même à l'atomisation de toute opposition de droite et de gauche. Parallèlement à cette action politique, la bureaucratie soviétique, directement ou par ses agents, les partis communistes, a intensifié dans tous ces pays. L’application de mesures économiques, telles que l'élaboration des différents « plans » de production et la conclusion de traités commerciaux visant à lier davantage économiquement ces pays entre eux et avec l'URSS et à les préserver comme un circuit autonome en dehors de l'attraction du système des pays du Plan Marshall.
Pour riposter à la pression intensifiée de l'impérialisme américain et en conclusion de l'éviction des partis communistes du gouvernement dans les pays capitalistes, ainsi que de leur isolement par rapport aux autres partis bourgeois et socialistes, c'est-à-dire de l'échec manifeste de la politique qu'elle a menée depuis la Libération, la bureaucratie stalinienne a opéré le tournant décidé lors de la création du Kominform en septembre 1947.
L'antagonisme URSS-États-Unis domine de loin la scène internationale, mais il n'éclipse pas totalement les antagonismes secondaires ni l'importance d'autres facteurs dans les développements politiques en d'autres pays du monde.
• Europe
L'Allemagne reste le point de cristallisation non seulement des rapports entre l'URSS et les États-Unis mais aussi entre les autres puissances impérialistes. Le degré de dépendance de l'Angleterre et de la France envers l'impérialisme américain, qui s'est accru depuis un an, se manifeste entre autres dans le cas de l'Allemagne. La politique esquissée par ces deux pays au lendemain de la liquidation de la guerre de profiter de l'antagonisme URSS-États-Unis pour maintenir une position intermédiaire sous la forme d'un bloc européen occidental indépendant a connu un échec complet. Par contre, la crainte d'une nouvelle poussée soviétique accentuée depuis les événements de février 1948, en Tchécoslovaquie, a précipité la conclusion des alliances entre pays de l'Europe occidentale (pacte à cinq, rapprochement franco-italien). Ces alliances, loin de favoriser une position indépendante de ces pays, accentuent au contraire leur dépendance envers les États-Unis qui dirigent et animent ces alliances et qui seuls peuvent les rendre effectives.
La Grande-Bretagne que son affaiblissement a obligée à une série de reculs aux Indes, dans le Moyen-Orient et en Europe, ainsi qu'à la suppression partielle du système préférentiel impérial au profit de son partenaire encombrant, les États-Unis, a dit lui abandonner non sans réticence en Allemagne la direction économique et politique de la « bizone ».
La France, de plus en plus obligée de recourir à l'aide américaine, s'est vue contrainte de n'élever que des protestations verbales contre la politique américaine en Allemagne et d'abandonner pratiquement tout espoir de remplacer celle-ci comme pivot de la reconstruction, sous contrôle américain de l'Europe. Elle se contenta de réaliser le rattachement économique de la Sarre et de persister à réclamer sa participation au « contrôle international » de la Ruhr.
• Amérique
Sur le continent américain, la pression économique, politique et militaire des États-Unis sur les autres pays a réussi à ressouder les forces réactionnaires de l'hémisphère occidental contre l'URSS sous l'égide des États-Unis, à unifier les organisations militaires de ces pays et à renforcer l'offensive de la bourgeoisie latino-américaine contre le prolétariat. Cependant, la politique mondiale de l'impérialisme yankee, loin de favoriser l'essor du capitalisme latino-américain, constitue en réalité son principal obstacle en s'opposant à l'industrialisation et au développement économique autonome de ces pays.
Ceci se démontre encore une fois dans le rôle par rapport au Plan Marshall que l'impérialisme yankee assigne aux pays latino-américains : ajourner leurs projets d'industrialisation pour suppléer aux besoins en matières premières et en produits d'alimentation de l'économie européenne et continuer ainsi à dépendre exclusivement des États-Unis en ce qui concerne leurs besoins en produits industriels. Cependant, quelques-unes des bourgeoisies latino-américaines (Argentine, Uruguay, Venezuela) ont su profiter de l'antagonisme URSS-USA pour en tirer des bénéfices économiques limités.
• Asie
En Asie, différentes situations se développent sous le signe général d'une instabilité politique et économique persistante.
Le Japon est soumis à un strict contrôle économique et politique américain. Le but de la politique américaine dans ce pays consiste à faire de lui la principale base économique et stratégique de l'impérialisme yankee en Extrême-Orient. Aux Indes, la division entre Pakistan et Indoustan, suscitée par l'Angleterre, loin d'avoir accéléré leur indépendance du joug impérialiste, les a plongées dans une confusion et une impuissance plus grande, dont profitent précisément l'impérialisme britannique et les forces réactionnaires indigènes.
La bourgeoisie indienne s'est avérée incapable de mener une lutte conséquente et efficace contre l'impérialisme étranger et de résoudre les problèmes de la révolution démocratique et nationale. Seul le prolétariat, dont le nombre et l'importance sociale ont considérablement augmenté depuis la dernière guerre et qui est entré puissamment en lutte contre la bourgeoisie indigène, sera capable, à l'avenir, de jouer le rôle moteur dans la révolution indienne, acheminant celle-ci vers l'instauration de la République fédérative socialiste des Indes.
En Chine, la lutte entre les armées « communistes » appuyées par Moscou et les armées de Tchang-Kaï-Chek, appuyées par Washington, ont atteint les proportions d'une véritable guerre, dans laquelle sont engagées, chaque jour plus, de nouvelles forces matérielles et humaines des deux côtés. L'enjeu de cette lutte des deux camps opposés est le contrôle des positions économiques et stratégiques-clés dans cette partie importante du continent asiatique.
Jusqu'à maintenant, les armées pro-soviétiques ont acquis des avantages sensibles, ayant obtenu le contrôle de la presque totalité de la Mandchourie. Elles ont été grandement aidées dans cette tâche par la politique de réforme agraire qu'elles introduisent dans les territoires qu'elles occupent.
Cependant, seule la liaison de la lutte des armées paysannes à la lutte des ouvriers des grandes villes du Sud, menée dans le cadre des objectifs et de la perspective de la révolution socialiste prolétarienne, peut apporter une solution aux masses chinoises. Une telle solution présuppose la formation d'une nouvelle direction révolutionnaire, qui dans l'action arrache la direction du mouvement au stalinisme qui lutte pour les intérêts de la stratégie mondiale de la bureaucratie soviétique et non pour la libération nationale et sociale des masses chinoises. Sous la pression accrue des armées du Yenan dans le Nord, et des mouvements des masses prolétariennes qui ont repris depuis 1946 dans les grands centres du Sud, Tchang-Kaï-Chek a mis fin aux mesures de « démocratisation avec lesquelles il avait essayé de conquérir une base sociale pour sa dictature minée.
Toujours aidé par l'impérialisme américain, il essaie de se maintenir au pouvoir en recourant à nouveau à la force brutale, mais avec moins de chances de succès que jamais.
Tous les efforts entrepris jusqu'ici par l'impérialisme américain pour stabiliser la situation en Chine et pour ouvrir l'immense marché de ce pays à une exploitation intense ont échoué. C'est cet échec qui, en partie, a déterminé l'intérêt particulier que Washington accorda dernièrement au Japon.
En Indonésie et au Viêt-Nam, ni l'impérialisme hollandais, ni l'impérialisme français n'ont obtenu un résultat décisif par les armes. Un équilibre instable s'est établi entre les forces en présence. Dans le Moyen-Orient, en dépit de la croissance du prolétariat et du développement du mouvement syndical, en dépit de l'agitation souterraine qui, dans la lutte des masses, surgit de temps en temps sous forme de grèves et de démonstrations, la direction féodale actuelle du mouvement national arabe est restée inébranlée.
La création de la Ligue arabe par l'impérialisme britannique contre l'URSS et comme un facteur de consolidation contre les convulsions internes a eu pour conséquence de fortifier les revendications des États arabes et leurs capacités de marchandage en vue d'obtenir des traités plus avantageux avec l'impérialisme britannique (Égypte, Irak).
En résultat de trente années de politique impérialiste en vue de la création d'une minorité juive en Palestine, l'impérialisme a réussi pour le moment à dévoyer le caractère de la lutte nationale d'une lutte anti-impérialiste en une lutte anti-juive.
Il est possible que, lorsque la lutte en Palestine prendra la forme d'une guerre civile totale, l'impérialisme américain qui ne peut permettre que sa « ceinture de défense » soit déchirée par une guerre intérieure, envoie des troupes pour subjuguer les troupes des parties belligérantes. Dans une telle circonstance, les masses arabes auront une fois de plus à faire face à la perspective d'une domination impérialiste directe et la lutte nationale sera portée sur un plan plus élevé.
Dans tous ces pays coloniaux et semi-coloniaux, la poussée des masses, avant tout faute d'une direction prolétarienne révolutionnaire, n'a pu aboutir à la solution d'aucune des tâches de la révolution démocratique nationale, mais l'impérialisme n'a pu également rétablir jusqu'ici des rapports d'exploitation tant soit peu stables.
Les antagonismes sociaux
La polarisation sur le terrain des rapports internationaux entre l'URSS et ses satellites d'une part, et le camp des pays capitalistes sous l'égide de l'impérialisme américain, d'autre Part, se développe parallèlement à une accentuation des antagonismes de classe et à une polarisation accrue au sein de plusieurs pays capitalistes.
Embarqué dans sa course à la domination mondiale, l'impérialisme américain doit tendre à devenir le maître incontesté chez lui. Mais à, la fin de la guerre, il fut défié par une formidable vague de grèves qui montra au monde entier la puissance révolutionnaire latente de la classe ouvrière américaine. Wall Street dut céder temporairement et circonvenir ce défi au lieu de le relever directement.
Mais le soulèvement puissant des travailleurs américains resta limité au domaine économique. Les sommets de la bureaucratie syndicale, alliés aux vieux partis capitalistes, l'empêchèrent d'acquérir une expression politique. Ceci permit à la bourgeoisie d'organiser sans encombre sa contre-offensive qui culmina dans la loi anti-ouvrière scélérate Taft-Hartley. En combinaison avec la campagne antisyndicale, les capitalistes lancèrent une féroce campagne antirouge. Toutes deux servirent de contreparties intérieures à leur politique étrangère antisoviétique et anticommuniste.
Quoique la contre-offensive de la classe dirigeante américaine ait été généralement victorieuse sous tous ses aspects, grâce au rôle réactionnaire et poltron de la bureaucratie ouvrière, son effet sur la classe ouvrière n'a pas été celui d'une défaite écrasante. La résistance aux dispositions répressives de la loi Taft-Hartley a été relativement faible. Le gros de la AFL et du CIO, y compris le syndicat autrefois progressif de l'automobile, s'est incliné devant ces dispositions. Seuls les mineurs, les travailleurs de l'acier, ceux des chemins de fer, etc. ont pris la décision nette de défier la loi. Ceux-ci ne sont pas une force négligeable, mais représentent d'importants nombres dans des industries-clés. La classe ouvrière américaine relativement jeune n'a pas été complètement consciente des implications de la contre-offensive du capitalisme. Le parti révolutionnaire est encore trop faible pour intervenir avec efficacité. Mais les rapports entre le rôle réactionnaire de Wall Street à l'étranger et sa campagne anti-ouvrière à l'intérieur deviennent de plus en plus évidents. Plutôt que de profiter de l'expansion impérialiste — comme ce fut le cas en Grande-Bretagne au XIXe siècle —, les ouvriers américains ont à payer pour celle-ci dès son début et en sont les premières victimes.
Cette compréhension qui se fait jour et l'inflation dévorant le niveau de vie des ouvriers américains sont en train de préparer le terrain pour de nouvelles explosions sociales aux États-Unis. L'approche de la crise économique ne peut qu'accélérer leur éclatement. Le fait que cette fois-ci un soulèvement des travailleurs prendra une forme politique est indiqué par une tendance générale vers une action politique indépendante au sein des syndicats. Elle est la plus forte à présent à l'échelle locale et se trouve encore isolée. Mais le fait que le dernier congrès national de l'AFL, conservatrice abandonna sa tradition de « neutralité politique » et, à la suite du CIO plus avancé, créa sa propre Ligue ouvrière politique et d'éducation est un signe important des temps. Le succès que connaît actuellement le mouvement de Wallace parle dans le même sens. Ce mouvement est une tentative de la bourgeoisie de canaliser le courant de politisation accrue de la classe ouvrière américaine et de le dévier de la création d'un parti ouvrier indépendant (Labour Party) sur la voie d'un troisième parti capitaliste « libéral » et « pacifiste ». La prochaine période aux États-Unis peut montrer une formidable politisation de la classe ouvrière et renouveler dans le domaine politique la montée tempétueuse du CIO dans les années trente.
En Europe occidentale, l'impérialisme américain n'a pas encore trouvé une base de soutien solide dans les régimes existants malgré les avantages considérables acquis par la bourgeoisie depuis la Libération.
L'impuissance dont ont fait preuve jusqu'ici les gouvernements de coalition qui se sont succédés depuis la Libération dans les pays de l'Europe occidentale avec la participation des socialistes et des communistes, la persistance et souvent l'aggravation de l'inflation, des difficultés alimentaires et même du chômage dans certains pays (Italie) provoquent le mécontentement grandissant surtout des masses petites-bourgeoises qui se détournent de la gauche pour chercher ailleurs une solution de stabilité. Ceci est également vrai, dans certaines limites, pour la Grande-Bretagne. La radicalisation des masses s'y exprima dans un raz de marée qui amena le Labour Party au pouvoir en 1945. La politique du gouvernement travailliste fut celle d'un « socialisme » qui permettait aux capitalistes de s'agripper à leurs profits tout en « égalisant » une austérité qui signifiait des restrictions croissantes au niveau de vie des larges masses. Dans ces circonstances, un glissement à droite des masses petites-bourgeoises était inévitable. Comme l'ont montré les dernières élections municipales, le parti Tory de Churchill a été capable d'en profiter. Mais ces conditions produisent en même temps une plus grande polarisation au sein du Labour Party qui conserve son monopole sur la politique de la classe ouvrière. Un conflit entre une aile gauche représentant les aspirations capitalistes des travailleurs et l'aile droite qui forme le gouvernement est en route. C'est surtout en France et en Italie que la polarisation se fait à un rythme plus rapide que partout ailleurs. Le regroupement réactionnaire du Rassemblement du peuple français de De Gaulle en France et les différents mouvements néo-fascistes et le renforcement du centre catholique en Italie expriment la nouvelle orientation réactionnaire dans laquelle s'engagent les masses petites-bourgeoises déçues par l'impuissance des partis ouvriers traditionnels.
Cependant, nulle part encore en Europe, pas même en Grèce, la bourgeoisie n'a pu infliger une défaite décisive au prolétariat ni instaurer un régime fort qui soit stable. La classe ouvrière conserve ses forces et son élan combatif, comme cela a été démontré dans les grandes luttes ouvrières qui ont marqué l'armée 1947 en France, en Italie, et dans une moindre mesure en Belgique, en Hollande et en Angleterre. Ces luttes ont ouvert une nouvelle étape dans les rapports des classes et plus spécialement dans les rapports du prolétariat avec ses directions traditionnelles.
Pour la première fois depuis la Libération, de larges couches ouvrières sont entrées en lutte pour la défense de leur niveau de vie, contre la hausse galopante des prix, contre les restrictions et les difficultés alimentaires en poussant leurs directions à l'action, et même en les débordant là où celles-ci résistaient.
L'expérience acquise par les masses lors de ces combats et le caractère plus précis de la menace réactionnaire en France et, en partie, en Italie aussi, déterminèrent une politisation accrue des luttes ouvrières.
La bourgeoisie, consciente de la précarité de sa situation économique et de la force combative du prolétariat, avance avec prudence son offensive économique et politique. Elle cherchera aussi longtemps que possible à prolonger l'existence des régimes « centre-droite » qui sur le terrain parlementaire ont remplacé les gouvernements « gauche-centre ». Elle mise à cet effet en France et en Italie, après l'exclusion des communistes, sur une prochaine amélioration possible de ses positions économiques par l'application du Plan Marshall et par la négociation possible au bout d'un certain temps d'un compromis avec l'URSS, ce qui atténuerait l'opposition des partis communistes.
Cependant, seules l'amplification et la coordination des luttes ouvrières sur la base d'un programme révolutionnaire, combinant les mots d'ordre revendicatifs économiques et politiques élémentaires des masses aux mots d'ordre qui conduisent à l'instauration du pouvoir des ouvriers et des paysans, peuvent constituer un barrage efficace aux menaces réactionnaires et ramener la petite bourgeoisie dans l'orbite ouvrière. De toute façon, en cas d'aggravation continue des rapports USA-URSS, de polarisation accrue des antagonismes sociaux et du maintien de l'impuissance des partis « ouvriers », il est probable que la menace réactionnaire se précisera en France et en Italie.
Dans ces conditions, il est probable également que ces deux pays deviendront le théâtre d'une âpre guerre civile mettant aux prises les forces de la dictature bourgeoise et les masses. Dans cette perspective, les partis staliniens, menacés dans leur existence au cas où un compromis de l'URSS avec l'impérialisme américain n'apparaîtrait pas proche, seraient acculés à combattre, même par les armes, comme en Grèce, et cela même dans le cas où en France par exemple, de Gaulle arriverait au pouvoir par les voies « constitutionnelles ». Les antagonismes sociaux se développent avec acuité également dans les pays coloniaux et semi-coloniaux.
Dans les pays de l'Amérique latine, l'euphorie passagère de la guerre a cédé la place à une crise économique aiguë qui se manifeste par l'ampleur de l'inflation et, en partie, du chômage. Dans les conditions économiques d'une part, dans la situation du mouvement syndical et politique du prolétariat et étant donné le poids relatif actuellement plus fort des bourgeoisies nationales d'autre part, la première vague révolutionnaire en Amérique latine — reflet de la montée révolutionnaire du prolétariat mondial en 1945 — fut capitalisée par la bourgeoisie en général ainsi que par la petite bourgeoisie nationale de quelques pays de l'Amérique latine (Brésil, Argentine, Cuba, Bolivie, Venezuela, Colombie, Panama, etc.). Celles-ci commencent à se livrer à des oppositions à l'impérialisme. La faiblesse économique et politique de la bourgeoisie provenant essentiellement de sa crainte du mouvement révolutionnaire des masses, son impuissance et ses contradictions et le manque de perspectives historiques du capitalisme ont amené la petite bourgeoisie à freiner le mouvement des masses, à les détourner de leur voie historique et de leurs aspirations révolutionnaires. Incapable d'affronter l'impérialisme de manière révolutionnaire, la petite bourgeoisie paralyse le mouvement révolutionnaire des masses. De nouvelles capitulations, des manœuvres diplomatiques, des spéculations politiques et financières avec le capitalisme lui ont rapporté des profits sous forme de concessions (Argentine, en premier lieu, Brésil, Venezuela, Cuba). En même temps, l'énorme pression économique, politique et militaire de l'impérialisme yankee entraîne avec lui dans sa campagne antisoviétique de préparation à une troisième guerre mondiale toutes les bourgeoisies nationales.
Bien que la vague révolutionnaire du prolétariat ait été capitalisée par la bourgeoisie et la petite bourgeoisie (à leur profit), le prolétariat a pu obtenir une série de conquêtes économiques et politiques que la bourgeoisie essaye aujourd'hui de lui reprendre constamment. Le prolétariat fut freiné et trompé dans sa montée politique révolutionnaire par la démagogie de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, par la politique réformiste, bureaucratique, bourgeoise de collaboration de classes des communistes, par la politique pro-impérialiste des socialistes et des organisations de la petite bourgeoisie démocratique. Mais cette première vague révolutionnaire laissa des marques profondes. Elle a été la première expérience politique dans laquelle les masses ont manifesté leur désir révolutionnaire d'intervenir en tant que classe dans la solution des problèmes nationaux. Les bourgeoisies nationales, pour leurs propres intérêts et sous la pression persistante de l'impérialisme, essayent de liquider tout vestige d'expérience politique au sein du prolétariat pour qu'il ne puisse utiliser celle-ci pour ses propres intérêts de classe. Elles essayent d'empêcher toute activité indépendante de classe de sa part et de lui enlever à chaque instant tous les droits démocratiques, économiques et politiques acquis. Elles tentent de lui faire porter tout le poids de l'inflation, des conséquences de la politique protectionniste, etc.
Dans l'ensemble des pays d'Amérique latine, la bourgeoisie essaye de liquider lentement mais graduellement tout mouvement de classe. Mais le prolétariat encore désorienté, soumis à la pression et à la tromperie combinées de la politique stalinienne et des bourgeoisies nationales, ainsi que de l'impérialisme et de ses agents dans le camp ouvrier socialiste, petit-bourgeois, etc., malgré l'absence d'une direction révolutionnaire étant donné la faiblesse de la IVe Internationale, montre sa vigueur au travers de grèves dans les principaux pays (Argentine, Brésil, Pérou, Mexique, Uruguay, Chili).
Dans les colonies africaines de l'impérialisme français ainsi qu'en Égypte et dans les pays arabes du Moyen-Orient, le jeune mouvement ouvrier se distingue pour la première fois depuis la récente guerre par son intervention propre dirigée à la fois contre l'impérialisme étranger et contre les classes possédantes indigènes.
Au Japon, malgré l'occupation américaine, le mouvement ouvrier est en pleine progression. Cela se manifeste dans l'impétueux essor des syndicats, l'ampleur des grèves revendicatives et les succès politiques remportés aux élections par les socialistes, première étape de radicalisation des ouvriers japonais.
Aux Indes, le recul apparent de l'impérialisme britannique sur la scène politique et la mise au premier plan de la 'bourgeoisie indigène ont intensifié la lutte des classes dans ce pays.
En présence des multiples problèmes et des revendications qui agitent les énormes masses paysannes et ouvrières exploitées de ce pays, la bourgeoisie indigène, incapable d'apporter une solution, durcit d'une part son attitude réactionnaire envers les masses et, d'autre part, voit s'accentuer ses dissensions internes. La crise du parti du Congrès (séparation d'avec lui du parti socialiste, etc.) a été accélérée depuis l'assassinat de Gandhi et est significative de la longue période de difficultés politiques grandissantes dans laquelle est entrée la bourgeoisie indienne, difficultés qui ne manqueront pas de favoriser la progression du parti révolutionnaire. De très grandes grèves dans tous les centres industriels du pays — souvent dirigées par des militants trotskystes — marquent le puissant réveil du prolétariat indien contre la bourgeoisie indigène alliée aux féodaux et aux impérialistes.
En Chine, la nouvelle vague de mesures réactionnaires de la dictature de Tchang-Kaï-Chek est loin d'avoir eu raison de la combativité du prolétariat chinois des grandes villes du Sud, luttant pour la défense de son niveau de vie avili par l'inflation fantastique et de ses libertés démocratiques.
En général, le mouvement ouvrier à travers le monde continue à donner des preuves de sa vitalité et de la détermination des masses à s'affranchir du joug de l'exploitation. Dans certains pays européens, notamment en Grèce, en Italie et dans certains pays du « glacis » soviétique (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Bulgarie,) de l'Amérique latine (Chili, Brésil, Bolivie) et de l'Asie (Japon, Corée, Indes, Viêt-Nam, Indonésie), il a dépassé de loin tout ce qui s'était produit antérieurement.
La situation dans le mouvement ouvrier
Le mouvement ouvrier est sorti de la guerre mondiale groupé principalement derrière les organisations staliniennes, et ceci à l'échelle internationale. Mais, depuis, la différenciation dans son sein n'a pas cessé un seul instant. Le prolétariat se dirigea initialement vers les partis communistes espérant que ceux-ci joueraient en définitive un rôle révolutionnaire et, dans ce sens, le renforcement gigantesque du stalinisme au lendemain du conflit impérialiste démontra, une fois de plus, la détermination du prolétariat à s'arracher au chaos sanglant du régime capitaliste. Cependant, nulle part les partis staliniens n'ont répondu aux espérances des masses exploitées. Au contraire, leur politique opportuniste de collaboration des classes, en face d'une situation qui exigeait des solutions radicales, a semé graduellement le mécontentement et le désarroi dans le prolétariat tandis que les masses petites-bourgeoises qui avaient tout d'abord fait confiance aux partis communistes se retournaient vers la droite.
Les partis socialistes
C'est surtout dans les pays européens que les partis socialistes ont conservé une base, malgré la perte d'une grande partie de leurs effectifs ouvriers au profit des staliniens. C'est la preuve que les masses ne peuvent faire leur expérience complète du réformisme en l'absence d'un parti véritablement révolutionnaire et que l'existence de traditions et d'un appareil jouent en toute occasion un rôle conservateur qui n'est pas négligeable. Une autre raison supplémentaire expliquant la survivance des partis socialistes est que ces partis ont, à l'époque impérialiste, comme base sociale principale, des éléments de la petite bourgeoisie qui, par leur situation sociale et leur mentalité, oscillent constamment entre la bourgeoisie et le prolétariat, et qui ne peuvent être attirés par celui-ci qu'à des moments décisifs de la lutte de classes et en présence d'un fort parti révolutionnaire capable, par sa puissance, de vaincre leurs hésitations et de les entraîner vers la révolution ou de les neutraliser en face d'elle.
La perte par les socialistes d'une partie de leur base ouvrière au lendemain de la guerre, au profit des partis communistes, a été un phénomène général d'une ampleur véritable dans tous les pays d'Europe et du monde.
Mais, tandis que dans les pays scandinaves, en Angleterre et en Australie, c'est-à-dire là où les traditions des partis socialistes étaient les plus fortes et la situation objective du capitalisme relativement meilleure, la radicalisation des masses se manifestait principalement par le renforcement de ces partis dans tous les autres pays d'Europe et du monde, la radicalisation ouvrière se manifesta, pendant les années 1945-1946, par le renforcement des partis communistes au détriment des partis socialistes_
C'est surtout en France, en Italie et dans certains pays du « glacis » soviétique que les partis socialistes ont enregistré leurs plus grandes pertes au profit des partis communistes. L'évolution ultérieure a modifié sensiblement cette situation. Dans les pays soumis au contrôle soviétique, c'est-à-dire là où l'expérience de la politique stalinienne fut la plus décisive pour les masses, il s'opéra un nouveau déplacement des ouvriers envers les partis socialistes qui polarisèrent le mécontentement prolétarien devant les abus nationalistes, bureaucratiques et policiers du stalinisme.
En imposant l'unification des partis socialiste et communiste dans un parti unique, les staliniens tentent de mettre fin à un tel développement et de garder un contrôle exclusif sur la classe ouvrière.
Dans tous ces pays, y compris l'Allemagne et l'Autriche, les organisations de la IVe Internationale ont pour tâche d'accorder une importance particulière aux organisations socialistes qui subsistent et d'envisager concrètement l'opportunité d'une tactique entriste partielle dans ces organisations ou même totale dans certains cas.
Dans les autres pays de l'Europe occidentale et ailleurs, les partis socialistes, tout en ayant perdu une partie, parfois très considérable, de leur masse prolétarienne, comme c'est le cas surtout en France, n'ont cessé de constituer un terrain de travail important pour le développement de notre mouvement international comme le démontre l'exemple de la France, de l'Italie, de l'Australie et des Indes. Aussi longtemps que n'émergera pas et ne s'affirmera pas définitivement au sein du mouvement ouvrier un pôle d'attraction autre que celui des directions traditionnelles, il y aura un va-et-vient des masses ouvrières confuses entre les partis socialistes et communistes. D'autre part, la politique présente du stalinisme, loin de pouvoir assurer l'isolement grandissant du réformisme, favorise le maintien de sa base et même l'élargissement relatif de celle-ci à ses dépens. Cela est également vrai pour la politique de la social-démocratie en sens inverse.
La décomposition réelle des partis socialistes ne s'accomplira que par la force d'attraction de la IVe Internationale qui peut polariser les courants centristes de gauche qui se développent inévitablement au sein de la social-démocratie.
• Les partis communistes
La constitution en septembre 1947 du Kominform de Belgrade a marqué un changement dans la politique des partis communistes. Tirant les conclusions d'une part de l'agressivité accrue de l'impérialisme américain contre l'URSS et ses satellites ainsi que contre l'influence des partis communistes dans les autres pays capitalistes, de leur exclusion des gouvernements et, d'autre part, de la pression des masses qui avaient donné des signes de désaffection accrue envers ces partis, la bureaucratie stalinienne a décidé un « tournant à gauche ». Il s'agit, dans les cadres de la politique de collaboration des classes, de mettre l'accent sur la mobilisation des masses prolétariennes, en partant de leurs revendications élémentaires pour utiliser leur pression comme moyen de chantage sur l'impérialisme américain et sur les bourgeoisies indigènes afin de contrecarrer leurs orientations antisoviétiques et de les amener à négocier un compromis avec l'URSS.
L'ampleur de ce tournant dépendra de l'évolution des rapports URSS-États-Unis. Dans la mesure où la tension internationale actuelle persistera et où les différentes bourgeoisies nationales, à l'instigation de l'impérialisme américain, accentueront leur politique antistalinienne et menaceront l'existence même des partis communistes, il n'est pas exclu que ceux-ci adoptent de plus en plus une attitude d'opposition irréductible allant jusqu'à la guerre civile, selon l'exemple grec. Cette politique ne signifie pas que les partis communistes peuvent d'une façon quelconque revenir à une politique de classe, même du genre de celle de la « troisième période » de 1928 à 1933, sauf peut-être dans le cas de l'éclatement de la guerre.
Néanmoins, l'expérience de la Grèce tout aussi bien que l'expérience récente en France, en Italie et ailleurs démontrent que, dans le cadre d'une politique générale de collaboration de classes, la bureaucratie stalinienne est capable de provoquer des oscillations de sa politique d'une ampleur qui peut aller jusqu'à la préparation de la grève générale et de la lutte année. Cette dernière éventualité n'est néanmoins possible que dans le cas d'un rapport défavorable pour le prolétariat permettant à la bureaucratie de contrôler sans danger ce mouvement. Cependant, le fait que la bureaucratie stalinienne utilise ces armes non pour renverser le régime capitaliste mais seulement pour exercer une pression sur la bourgeoisie, afin d'atteindre des buts limités, signifie qu'elle mène cette lutte dans un esprit en dernière analyse opportuniste et défaitiste, se montrant prête, à chaque instant, à interrompre et à trahir le combat.
L'autre aspect du « tournant » est son caractère aventurier et sectaire. Tandis qu'il remplace la division en classes de la société par celle des deux camps, les « pro » et les « anti » américains, incluant indifféremment exploités et exploiteurs, il classe aussi sous le même dénominateur du « parti américain » toute la gamme des partis bourgeois, y compris la social-démocratie. Ceci amène à la négation du front unique avec les partis socialistes, à l'accentuation de la scission syndicale et risque, au cas d'un nouveau déploiement des forces de la réaction bourgeoise, comme celle de De Gaulle en France, de saboter la formation impérieuse du front unique ouvrier et de conduire à des catastrophes pareilles à celles que la politique analogue de la « troisième période » a produite entre 1928 et 1933 en Allemagne.
La nouvelle politique des partis communistes, dans la mesure où elle paraît prendre la défense des revendications ouvrières et s'opposer à tous les autres partis bourgeois, contribue au début à resserrer les liens qui étaient en train de se relâcher entre ces partis et les ouvriers. De ce point de vue, les conditions d'activité de nos organisations auprès des ouvriers qui suivent les staliniens se présentent comme étant moins favorables qu'elles n'étaient avant le « tournant ». Mais, en même temps, l'esprit opportuniste et manœuvrier qui anime cette politique apparaît d'une façon plus sensible aux masses une fois que celles-ci sont lancées dans la lutte. La peur stalinienne d'une véritable action révolutionnaire rend hésitante et irrésolue la direction des luttes actuelles. D'autre part, l'aspect aventurier et sectaire du « tournant » pousse la direction stalinienne à des actions prématurées, isolées et incohérentes. Dans ces conditions, les ouvriers tendent à hésiter de suivre la direction stalinienne souvent même quand la lutte a trait à leurs revendications légitimes. Dans les pays comme la France, les ouvriers tendent à soupçonner les mobiles staliniens, particulièrement quand ils se souviennent de la politique traîtresse des années passées (« produire d'abord », « la grève est l'arme des trusts », etc.).
Dans cette situation, la domination stalinienne sur le mouvement ouvrier n'est pas sans fissures par lesquelles peut émerger une nouvelle direction. La politique des sections de la IVe Internationale doit s'élaborer en fonction d'une part des caractéristiques et des conséquences du « tournant » stalinien et, d'autre part, de la nécessité dans laquelle se trouvent les ouvriers de recourir à la lutte pour défendre leurs conditions d'existence.
Les organisations de la IVe Internationale doivent combiner l'unité d'action et la tactique du front unique, appliquée surtout à l'échelle locale, dans les usines et les syndicats à une ligne politique claire qui expose aux ouvriers notre physionomie politique fondamentalement distincte de celle des staliniens et les instruit de l'ensemble de notre programme révolutionnaire, ainsi qu'à une critique vive et ferme des directions staliniennes.
• Les formations centristes
Ce qui subsiste des organisations centristes d'avant la guerre, groupées autour du Bureau de Londres, a profondément dégénéré et s'est décomposé. Ainsi, en Angleterre, l'ILP végète, après que son ancien noyau dirigeant ait déserté dans le camp de la bureaucratie du Labour Party. En France, après la dissolution complète du PSOP, Marceau Pivert, en compagnie de Léon Blum, a promu le parti socialiste dégénéré au rôle de la « troisième force » qui se trouverait théoriquement à égale distance entre de Gaulle et le parti communiste ; mais qui, en pratique, s'allie aux candidats municipaux gaullistes contre les staliniens.
En Grèce, l'organisation archio-marxiste condamnant la guerre civile collabore aux directions syndicales avec les agents nommés par le gouvernement monarcho-réactionnaire, et « ayant à choisir » entre le « stalinisme » et la « démocratie bourgeoise » made in USA, et appliquée en Grèce, a opté, en pratique, pour celle-ci.
Le POUM est en proie à une crise intérieure grave et incessante. Après une première scission avec une aile droite, son indépendance politique et organisationnelle a été mise en cause par Maurin, son principal leader, qui préconise un alignement avec le « socialisme démocratique » occidental et la dissolution dans le parti socialiste espagnol.
L'anti stalinisme actuel de toutes ces organisations qui succède à leur politique pro-stalinienne antérieure, loin d'exprimer une évolution progressive vers les positions révolutionnaires du marxisme-léninisme, est le signe, au contraire, d'une évolution rétrograde accentuant leur opposition traditionnelle aux principes du bolchevisme et de leur confusion politique.
Aucune autre organisation d'avant 1939 n'a survécu à la guerre ni conservé une importance appréciable. Par contre, l'accentuation de la crise du capitalisme et des antagonismes sociaux dans la nouvelle période d'après-guerre, liée à la faillite et à la trahison, de plus en plus manifeste, des partis ouvriers traditionnels, détermine de puissants courants centristes progressifs dans les partis socialistes, en premier lieu, et même dans certains partis communistes. Il est possible que ces courants acquièrent dans un proche avenir une ampleur considérable, et ils pourraient par leur progression vers les positions révolutionnaires de la IVe Internationale accélérer énormément la transformation des sections de la IVe Internationale.
• La IVe Internationale
Depuis la guerre, les sections de la IVe Internationale se sont, en général, considérablement accrues en nombre de militants et en influence dans la classe ouvrière. Actuellement, le mouvement trotskyste exerce à l'échelle internationale une influence qui dépasse considérablement celle d'avant-guerre. Cependant ces progrès ne sont pas proportionnés aux possibilités objectives et, moins encore, aux exigences historiques. Partout, la tendance générale est vers la transformation des organisations de la IVe Internationale en réels partis de masse.
Il existe déjà une série d'organisations qui remplissent cette tâche avec un succès grandissant et qui, par leur expérience, indiquent la voie vers les masses à tout notre mouvement international. Aux États-Unis, en Bolivie, aux Indes et en France, les organisations de la IVe Internationale font chacune leurs propres expériences de pénétration au sein du mouvement des masses. Plusieurs autres sections les suivent sur cette voie. D'autre part, il est probable que les apports que nous recevrons dans certains pays de courants progressifs centristes et communistes transformeront la physionomie de notre mouvement dans ces pays et, en conséquence, de toute notre internationale.
Les conditions objectives restent favorables au renforcement de nos organisations et à leur transformation, plus ou moins rapide, en partis de masse. Les principaux obstacles qui, à l'époque actuelle, subsistent dans cette voie, proviennent de faiblesses subjectives qui tiennent à la fois au nombre restreint des cadres capables d'intervenir efficacement dans les luttes et aux conceptions sectaires ou opportunistes qui imprègnent ici et là notre politique.
Le manque de cadres et avant tout d'équipes de direction s'avère un obstacle de nature à freiner le développement de nos organisations et parfois, sous la pression des conditions adverses passagères, à conduire à de graves crises de désagrégation. L'expérience de l'internationale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale démontre que certaines sections ont été incapables de profiter largement des conditions objectives favorables à leur développement tandis que d'autres ont même éliminé elles-mêmes les chances de progrès qu'elles avaient. Former des équipes de direction homogènes et capables, éduquer des cadres, élever constamment le niveau théorique et politique des membres du parti à tous les échelons, telle est la base nécessaire pour garantir le succès de notre pénétration dans le mouvement des masses et le renforcement de nos organisations.
Cette tâche doit s'accomplir dans le cadre de la tendance générale de nos sections à se transformer en réels partis de masses, et non pas en se retranchant à nouveau dans l'activité de groupes de propagande. Pour consolider les gains acquis et faire de nouveaux progrès, notre mouvement a besoin de cadres politiques enracinés dans le mouvement des masses. Ces cadres, il faut les former en leur fournissant une éducation théorique et politique appliquée aux problèmes de direction et d'action du parti révolutionnaire de nos jours.
L'expérience de l'internationale démontre d'autre part que la lutte contre le sectarisme est aussi nécessaire que la lutte contre l'opportunisme. Lutter contre le sectarisme signifie rompre résolument avec toute forme de pensée et d'organisation qui, au nom d'une prétendue sauvegarde des principes de notre mouvement marxiste-léniniste, tourne le dos au réel mouvement des masses. Lutter contre le sectarisme signifie briser résolument avec des habitudes de cercle du passé quand la situation objective nous oblige à limiter essentiellement notre activité à l'élaboration de notre programme et à la critique des courants traîtres dans le mouvement ouvrier. Dans les conditions favorables actuelles, il est nécessaire de faire la démonstration de notre programme dans l'action. Sinon, nous sommes confrontés par le danger de la stagnation et du déclin.
Lutter contre le sectarisme signifie lutter contre la propagande stérile. Cela signifie lutter contre la conception que notre mouvement ne peut se construire que par un recrutement graduel d'individus et une éducation routinière. Un parti révolutionnaire de masses ne peut être bâti que dans l'action. Ceci exige avant tout et surtout la pénétration dans le mouvement ouvrier tel qu'il est.
Un domaine spécifique de travail doit être choisi où les possibilités de développement de notre mouvement sont les plus favorables. Notre programme général doit être concrétisé. Les mots d'ordre concrets doivent prendre en considération les revendications économiques et politiques élémentaires des masses. Nos cadres révolutionnaires doivent participer activement à la vie et aux luttes des ouvriers dans les usines et dans les syndicats, et y développer une large tendance révolutionnaire qui soit capable de défier la bureaucratie traditionnelle à chaque pas.
Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, nos sections doivent défendre audacieusement à fond toutes les revendications démocratiques et nationales des masses, organiser et diriger leurs luttes pour ces objectifs, pénétrer dans toutes les organisations nationales populaires et y établir de solides fractions qui travaillent, si nécessaire, sur une longue perspective.
Cependant, la lutte contre le sectarisme ne signifie, en aucun cas, céder aux pressions opportunistes. Il s'agit d'amener les masses aux positions révolutionnaires et non de nous adapter à des positions centristes. Les militants des partis de la IVe Internationale ont le devoir d'être dans tout mouvement réel des masses et dans toute organisation qui rassemble et mobilise celles-ci, sans qu'ils soient obligés de défendre sur le plan local de leur action quotidienne et à tout moment le programme entier et la ligne politique entière de leur parti. Mais le parti défend devant la classe ouvrière et d'une manière permanente, indépendamment de la situation politique plus ou moins avancée, un programme combiné où les mots d'ordre purement socialistes sont liés aux mots d'ordre transitoires appropriés à la situation donnée et aux revendications économiques et politiques élémentaires. Le parti n'abaisse jamais sa politique au niveau d'un programme minimum, d'ordre simplement trade-unioniste ou démocratique.
La préoccupation constante de toutes nos sections doit être de lier l'agitation sur certains mots d'ordre à la propagande de l'ensemble de notre programme combiné, de partir dans la détermination de nos mots d'ordre centraux pour une certaine période, non de ce qui semble être la compréhension politique des masses, influencées par les directions traditionnelles, mais du caractère de la période des conditions de vie et des besoins des masses ; d'avoir la ferme conviction que les masses arriveront inévitablement par leur expérience dans les luttes à la compréhension de la justesse de ces mots d'ordre, d'avancer rapidement et audacieusement, au fur et à mesure que les luttes ouvrières s'amplifient, à des mots d'ordre transitoires plus élevés et de politiser davantage le contenu de la propagande et de l'agitation du parti. Telle a été en particulier à ce sujet l'expérience récemment vécue en France et en Italie.
Dans leurs efforts pour chercher la voie vers le réel mouvement des masses, nos sections sont inévitablement sujettes à des déviations aussi bien sectaires exprimant la force d'inertie du passé qu'opportunistes reflétant la pression des masses et la faiblesse idéologique des cadres.
Seules la discussion et la critique démocratique de chaque expérience nationale par l'ensemble de notre mouvement international et l'intervention appropriée de celui-ci peuvent contrebalancer les dangers de ces déviations et permettre de conquérir les masses, non sur un quelconque programme centriste mais sur celui du marxisme-léninisme, enrichi par les nouveaux développements du mouvement ouvrier.
Au lendemain de la guerre, il a été nécessaire de reconstituer l'unité organisationnelle du mouvement trotskyste et de reprendre les liaisons avec toutes les organisations qui se réclament de la IVe Internationale et se soumettent à sa discipline.
Actuellement, il est nécessaire que l'internationale planifie son action en tenant compte des conditions qui peuvent permettre un développement de notre mouvement plus rapide et plus efficace dans certains pays que dans d'autres.
Il s'agit d'aider avant tout les sections qui sont en train ou qui présentent les meilleures chances de transformation en partis de masse, les autres sections pouvant mieux se développer par l'exemple vivant et par l'expérience de quelques organisations de l'internationale qui auront réussi se frayer une voie vers les masses.
Perspectives et tâches politiques
Toute la stratégie de l'internationale continue à être axée sur la préparation de la révolution socialiste mondiale qui peut et doit éviter au prolétariat et à l'humanité tout entière de retomber dans le fascisme et la guerre.
La période d'équilibre instable ouverte par le dernier conflit impérialiste, période durant laquelle de grandes luttes du prolétariat et des peuples coloniaux, mettant en danger le régime capitaliste même, sont non seulement probables mais inévitables, n'est pas close. La polarisation accentuée des forces sociales, sous la pression de l'antagonisme URSS-États-Unis et de la crise persistante dans la plupart des pays capitalistes et coloniaux, crise à laquelle les partis traditionnels s'avèrent incapables d'apporter une solution, conduit à des combats de classe de plus en plus importants dont l'issue, dans une série de pays-clés dans la conjoncture internationale actuelle, déterminera la possibilité d'une stabilité relative du capitalisme ou accélérera le développement révolutionnaire.
Malgré la tension des rapports URSS-États-Unis et la préparation économique et idéologique d'une nouvelle guerre, des obstacles puissants existent sur la voie de son éclatement immédiat et la négociation d'un nouveau compromis entre ces deux puissances reste toujours possible. La course entre la guerre et la révolution s'accélèrera très probablement lors de l'éclatement et de l'amplification de la crise aux États-Unis. D'ici là, la bourgeoisie mondiale vivra dans des grandes difficultés économiques et politiques, dans des convulsions et des crises qui favoriseront les luttes ouvrières et dégageront à travers celles-ci de nouvelles forces révolutionnaires affranchies de la tutelle des directions traditionnelles et susceptibles de se regrouper sur le programme de la IVe Internationale.
En URSS même, l'évolution du régime instauré par la bureaucratie se fait dans un sens qui, loin de favoriser la colonisation, en accumule et en exacerbe les contradictions.
Le monde capitaliste évolue, dans son ensemble, sous le signe d'un déséquilibre fondamental accru, qui restreint la base des périodes possibles d'une stabilité relative et amplifie les périodes de convulsions et de crises.
La politique de la IVe Internationale dans le proche avenir doit partir de ces considérations et mettre l'accent sur la mobilisation nécessaire et possible des masses ouvrières et coloniales pour la solution révolutionnaire.
En général, les tâches pratiques formulées dans la résolution de la Conférence d'avril 1946, qui découlaient de l'application concrète du Programme de transition, sont toujours valables, le caractère de la période restant fondamentalement le même.
La IVe Internationale dénonce constamment dans sa propagande les plans impérialistes de préparation à une troisième guerre mondiale et indique que seules des révolutions socialistes triomphantes éviteront cette catastrophe aux conséquences incalculables pour l'humanité et l'avenir du socialisme.
Mais, en même temps, elle combat la propagande réactionnaire des impérialistes qui tend à faire accepter par les masses la fatalité d'un nouveau conflit. La IVe Internationale base sa politique sur toute lutte et sur toute victoire du prolétariat et des peuples coloniaux et fait confiance à l'action révolutionnaire des masses pour contrecarrer les plans des impérialistes.
Dans les pays de l'Europe occidentale, et particulièrement en France et en Italie où la polarisation est la plus avancée et la menace réactionnaire la plus précise, nos sections ont le devoir d'insister sur la nécessité de l'unité d'action et du front unique de toutes les forces de la classe ouvrière, sur la base d'un programme liant les revendications économiques et politiques des masses aux mots d'ordre du contrôle ouvrier, des milices et du gouvernement ouvrier et paysan.
Elles doivent préconiser inlassablement la formation de comités de front unique dans les entreprises, les syndicats, les quartiers ouvriers, les villages, qui deviendront les organismes de préparation et de direction des luttes de toute la classe ouvrière et des autres couches exploitées, en défense contre l'offensive économique et politique de la bourgeoisie et en préparation d'une contre-attaque orientée vers la prise du pouvoir par le gouvernement du front unique. Elles doivent préconiser constamment la nécessité d'une amplification et d'une coordination des luttes et dénoncer les directions traditionnelles qui s'y opposent et, plus particulièrement, l'esprit opportuniste et aventurier de la nouvelle politique stalinienne, qui favorise une agitation sociale incohérente sans programme et sans perspective, susceptible en définitive de démoraliser les masses et de provoquer le triomphe de la réaction.
Nos sections dénonceront le caractère capitaliste des nationalisations effectuées par les gouvernements à direction socialiste ou socialo-communiste, qui grèvent l'économie délabrée de ces pays de sommes exorbitantes pour des rachats et des indemnisations et qui sont dépourvues du contrôle ouvrier.
Elles dénonceront le « dirigisme » bureaucratique de ces gouvernements qui aggrave les restrictions lourdes déjà imposées aux masses et opposeront au désordre croissant de la gestion capitaliste de la production et de la distribution la propagande pour la planification socialiste par les masses et pour les masses, en commençant par le contrôle des masses sur la production, le ravitaillement et les prix.
En face du contrôle de l'économie européenne projeté par l'impérialisme américain au moyen du plan Marshall, qui la transformerait en économie complémentaire de l'économie des États-Unis, au détriment du libre développement de ses forces productives et du niveau de vie des masses, nos sections opposeront la propagande inlassable pour les États-Unis socialistes d'Europe.
Contre le maintien de l'occupation de l'Allemagne, de l'Autriche et des pays du « glacis » soviétique, par les forces des impérialistes et par celles de la bureaucratie soviétique, nos sections lutteront pour le retrait de toutes les troupes d'occupation et pour toutes les revendications démocratiques des masses opprimées — se rapportant à leurs droits à l'autodétermination et à l'indépendance nationale.
Dans les pays d'Europe contrôlés par la bureaucratie soviétique, les militants de la IVe Internationale se grouperont, de préférence, au sein des organisations social-démocrates et aideront tout mouvement des masses qui vise à défendre leur niveau de vie et leurs libertés contre les régimes bureaucratiques et policiers dominés par les staliniens.
Aux États-Unis, les militants trotskystes accentueront leur pénétration dans les organisations syndicales, ainsi que leur campagne politique pour la formation d'un Labour Party basé sur les syndicats. Ils dénonceront les menées réactionnaires de l'impérialisme yankee dans le monde, ainsi que ses plans de préparation d'une troisième guerre impérialiste. Ils se prépareront politiquement et organisationnellement à faire face à l'éclatement de la dépression et de la crise aux États-Unis, qui les portera à la tête du grandiose mouvement des masses à venir.
Dans les pays semi-coloniaux de l'Amérique latine, de l'Afrique et de l'Asie, les sections et les militants de la IVe Internationale prendront résolument la défense des revendications démocratiques et nationales des masses contre l'impérialisme ainsi que de leurs revendications économiques et politiques contre la bourgeoisie indigène. D'une façon générale, la tâche principale, dans la période présente, de la IVe Internationale considérée en tant que parti mondial, est de s'inscrire avec une détermination plus grande que par le passé dans les mouvements de masse des pays capitalistes et des pays coloniaux, pour y faire progresser les solutions socialistes et révolutionnaires plus nécessaires que jamais.
Le régime capitaliste, dans son déclin et dans sa décomposition, ainsi que le régime instauré par la bureaucratie soviétique en URSS accumulent et exacerbent les contradictions qui leur sont inhérentes en paralysant le développement des forces productives, en abaissant toujours plus le niveau de vie de millions d'hommes sur la terre, en renforçant la pression de l’État bureaucratique et policier sur la vie sociale et sur les individus, ce qui étrangle l'activité créatrice dans tous les domaines, en rétrogradant des pays hautement industrialisés comme l'Allemagne et le Japon, en accentuant l'oppression nationale.
À la lumière de toute l'expérience historique, le prolétariat révolutionnaire s'avère être la seule force sociale qui puisse incarner, en sa direction, la lutte commune de toutes les couches opprimées et exploitées, écrasées par l'impérialisme, par la bourgeoisie et par la bureaucratie soviétique et conduire cette lutte vers l'issue socialiste et révolutionnaire.
En ce sens, la IVe Internationale peut et doit affirmer son rôle en tant que direction du prolétariat révolutionnaire et, avec l'acquis de ses cadres, de son expérience et de son influence croissante ; aller vers les masses, avec plus de résolution, avec plus de fermeté et avec plus de clarté politique que jamais.
En avant avec les masses qui luttent pour les conquérir à la révolution et au socialisme.