Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La situation internationale et nos tâches

juillet 1963 · Congrès mondial de réunification (VIIe Congrès mondial) · La réunification : le VIIe Congrès mondial et après (1963-1965) · 12 647 mots

In English: Documents of the 7th World Congress: The International Situation and Our Tasks — texte anglais publié à l’époque.

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Young Socialist (Ceylan)

La situation internationale et nos tâches

(Résolution adoptée par le Congrès Mondial de Réunification)

Préambule

Depuis 1960 les rapports de forces globaux ont continué à évoluer de manière défavorable à l'impérialisme. Après la victoire de la révolution cubaine, qui a précipité une situation pré-révolutionnaire dans plusieurs pays-latino-américains, la conquête de l'indépendance arrachée par les masses aïgériennés après plus de sept années de lutte sanglante a ouvert la phase sociale de la révolution algérienne et créé un centre d'irradiation révolutionnaire pour l’ensemble de FAfrique et du monde arabe. Dans le sud-est asiatique, la révolution coloniale, après plusieurs années d’arrêt, à repris sa marche en avant, notamment au Laos et dans le Sud-Vietnam. Malgré un ralentissement de la croissance en Chine, dans la République démocratique allemande, en Tchécoslovaquie et en Pologne, la production industrielle de l’ensemble des Etats ouvriers à continué à se développer à un rythme plus rapide que dans l’ensemble des pays capitalistes.

De son côté, le prolétariat des pays impérialistes d'Europe a pendant ces trois dernières années fait preuve d’une combativité croissante pour la défense de son niveau de vie, et ses luttes économiques importantes ont à plusieurs reprises secoué la stabilité politique du régime, malgré le climat de « prospérité » relative, notamment en Belgique, en Espagne, en Italie et en Grande-Bretagne. Même en France, la classe ouvrière a commencé à récupérer sa combativité gravement atteinte après mai 1958, et a fait preuve d’une capacité de résistance remarquable quand son niveau de vie était en jeu (grève des mineurs).

Malgré la détérioration progressive des rapports de forces globaux dont ses couches dirigeantes sont conscientes, l'impérialisme mondial a cependant conservé des forces économiques, militaires et politiques telles qu’il n’a nullement perdu sa capacité de contre-attaquer devant les forces montantes de la révolution mondiale sous ses diverses formes. Sur le plan économique, l'impérialisme a continué à accroître rapidement ses ressources sur le continent européen et au Japon, bien que le rythme de cette expansion commence à se ralentir sérieusement. L'impérialisme américain a surmonté la récession de 1960-1961, et ses dirigeants s'efforcent d'accélérer son expansion par un accroissement considérable des dépenses d'Etat, accentuant ainsi l'inflation et l’affaiblissement de la position internationale du dollar. Sur le plan militaire, l'impérialisme continue à accroître son arsenal d’armes nucléaires et a obligé l'URSS à s’engager à son tour dans un effort d'armement accéléré dans ce domaine, Devant les nouveaux progrès de la révolution coloniale, il à réagi à la fois par des guerres d'intervention locales (Laos, Sud-Vietnam, Cuba, missions militaires en Amérique latine), et par des tentatives renforcées de se lier à la bourgeoisie coloniale par une aide financière et politique accrue (Inde, Brésil, Vénézuela, Iran, Congo, etc.). Ni l’une ni l’autre de ces méthodes ne peuvent être efficaces à la longue, mais elles peuvent retarder l'échéance socialiste de quelques années. Les contradictions inter-impérialistes croissantes, notamment entre diverses puissances impérialistes européennes et entre quelques-unes de ces puissances et limpérialisme américain, n’ont pas, elles non plus, paralysé l'impérialisme mondial au point de rendre nulle sa capacité de riposte devant les progrès de la révolution.

Dans ces conditions, les dangers d’une troisième guerre mondiale restent réels et ne pourront être définitivement écartés que par une victoire prolétarienne dans les principaux bastions impérialistes eux-mêmes, victoire préparée à l’étape actuelle par tout affaiblissement de l’impérialisme par suite des progrès de la révolution coloniale et par tout progrès du mouvement ouvrier dans les pays impérialistes, Ce qui retarde l’éclatement de cette guerre, c’est avant tout la conscience qu'ont les dirigeants impérialistes et les dirigeants de la bureaucratie soviétique des risques immenses d’autodestruction et de suicide de l’humanité tout entière qu’impliquerait une guerre nucléaire mondiale. C’est pourquoi il est probable que l'impérialisme n’osera déclencher cette guerre qu’en ultime instance, lorsqu'il aura l'impression que toute poss té de survie à moyen terme lui est coupée et que ses intérêts vitaux sont immédiatement menacés, alors même qu’il conserve encore lessentiel de son potentiel d’attaque. Cela signifie que la révolution dispose encore d’un délai pendant lequel ïl s’agit d’affaiblir au maximum l'impérialisme à l'échelle mondiale et de préparer au maximum les possibilités d’une victoire prolétarienne dans les pays impérialistes, afin de pouvoir à temps paralyser et renverser l'impérialisme à l’intérieur de ses bastions.

Les conséquences politiques les plus importantes des derniers progrès de la révolution se sont produites au sein même du mouvement ouvrier international. La victoire de la révolution cubaïne a été la première depuis 1917 dirigée par une force politique d’origine indépendante du monde stalinien international; la première aussi depuis 1917 dont la direction a été amenée par les conditions objectives dans lesquelles elle se trouve placée, ainsi que par son propre niveau de conscience, d’en appeler ouvertement à l’extension internationale de la révolution. En Algérie se précisent progressivement des conditions favorables à la répétition de l’expérience cubaine. L'unité de la bureaucratie dans les Etats ouvriers a été brisée, précipitant une lutte politique exprimée le plus vivement dans le conflit sino-soviétique et qui pose et posera de plus en plus toutes les questions fondamentales de stratégie et de tactique aux militants du mouvement communiste mondial.

C’est dire que tant les progrès de la révolution coloniale que ceux de la révolution politique dans les Etats ouvriers dégénérés ou déformés commencent à échapper de plus en plus aux forces petites bourgeoises, centristes ou bureaucratiques qui ont cherché à les canaliser pendant la décennie passée. La poussée des masses coloniales pour donner une issue socialiste à leur révolution; l'effort de l'avant-garde intellectuelle, de jeunes et d'ouvriers pour développer la déstalinisation au-delà de sa phase khrouchtchévienne vers un réel retour à Lénine; la tentative chinoïse de constituer une fraction internationale de gauche au sein du mouvement communiste, qui remet en question l'orientation fondamentale des « voies pacifiques vers le socialisme » dans les pays impérialistes et de « bloc avec la bourgeoisie nationale » dans les pays coloniaux et semi-coloniaux; l'apparition d’une nouvelle avant-garde dans divers pays impérialistes — tous ces phénomènes indiquent les progrès réalisés sur la voie de la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire internationale, tâche-clé pour assurer un succès rapide de la révolution mondiale et éviter une troisième guerre mondiale. Si la construction et la croissance des sections de la IVe INTERNATIONALE reste un élément fondamental de ce processus, celui-ci comportera par ailleurs la fusion nécessaire avec des forces révolutionnaires autochtones qui ont réalisé des progrès importants sur la voie du marxisme révolutionnaire,

I. LA SITUATION ECONOMIQUE MONDIALE

L'économie américaine s’est relevée de la récession de 1960-1961 et connaît une reprise qui, si elle est plus lente que prévue, a cependant permis de surmonter sans dégats majeurs le krach de Wall Street le plus grave depuis 1929. Ce qui est le plus significatif de l’évolution actuelle de l’économie américaine, ce n’est pas tant ce krach que le fait qu'après chaque récession le nombre restant de chômeurs ne trouvant pas d'emploi et la capacité de production industrielle inutilisée tendent à devenir plus grands. D’autre part, l’amortissement des crises économiques en récessions plus limitées d’ampleur et de durée se paye d’une augmentation incessante des dépenses publiques, avant tout des dépenses militaires, raison fondamentale d’une perte de valeur progressive du dollar. L’effort fait par l'administration Kennedy pour accélérer le rythme de croïssance de l’économie américaine à l’aide d’un important déficit budgétaire ne pourrait qu’accentuer les contradictions de la politique économique de l'impérialisme américain au cours des prochaines années, en augmentant une fois de plus le déficit de la balance des paiements et en provoquant une nouvelle hausse des prix qui affaiblirait la capacité de concurrence de l’impérialisme américain sur le marché mondial.

A la longue, il n’y a pour l'impérialisme américain, confronté avec la tâche d’assurer à la fois une croissance économique qui permette de retarder quelque peu l’échéance d'un « rattrapage » par l’économie soviétique, d'augmenter sans cesse ses dépenses militaires et d'assurer une aïde financière et militaire à la bourgeoisie coloniale, avant tout aux gouvernements « alliés » d'Amérique latine, pas d’autre solution que celle d’un véritable blocage des salaires des ouvriers américains, sinon d’une attaque contre le niveau de vie acquis par ces ouvriers. La pression du chômage massif, l'évasion des capitaux américains vers des pays où les « coûts du travail » sont plus bas, l’effritement de la puissance syndicale et des attaques gouvernementales contre certains privilèges syndicaux, ensemble avec les effets objectifs de l’automation, créent progressivement des conditions favorables à une telle attaque, dont les conséquences politiques et sociales pourraient être incalculables.

Les économies capitalistes d'Europe occidentale et du Japon (à l'exception de celles de l'Angleterre et de la Belgique) ont réussi pour la deuxième fois à éviter la récession au moment où celle-ci s’est produite aux Etats-Unis et au Canada (ce fut déjà le cas de la récession 1957-58). Les facteurs de croissance à long terme, avant tout le très haut niveau des investissements de modernisation et de rationalisation de l’industrie, et l'essor de l’industrie des biens de consommation durables, qui expliquent le boom exceptionnel de ces économies capitalistes depuis dix ans, expliquent également les raisons qui ont permis d'éviter cette récession.

Cependant, ces facteurs d'expansion à long terme commencent petit à petit à s'épuiser. L'industrie sidérurgique connaît depuis trois ans une véritable stagnation, fonction d’un ralentissement progressif des investissements productifs. L'industrie de Pautomobile, qui avait déjà connu un premier avertissement par un recul très vif en 1960-1961, s’est pour le moment relevée, mais on s'attend généralement à une stabilisation du marché de la voiture à partir de 1965. En même temps, des manifestations de capacité excédentaire apparaissent de plus en plus dans l’économie de l’Europe capitaliste, démontrant ainsi que, malgré l'absence de crises graves, le phénomène de la surproduction reste inhérent à l’économie capitaliste, mais prend simplement une nouvelle expression.

On peut done s’attendre dans tous les pays capitalistes d'Europe ainsi qu’au Japon à un ralentissement progressif des taux de croissance, à une saturation des marchés des biens de consommation durables et des « produits nouveaux », à un rapprochement progressif du niveau de productivité de la plupart des grands pays capitalistes industrialisés, à l’exacerbation de la concurrence inter-impérialiste qui en résulte fatalement, et à la réapparition progressive également dans l’économie capitaliste d'Europe de récessions et de chômage. Le rythme avec lequel l’atmosphère de boom s’effacera devant un cycle plus « normal » différera cependant de pays en pays; et, sans doute, des pays comme l'Italie et surtout comme le Japon, qui disposent encore d’une grande armée de réserve industrielle, et dont la bourgeoisie jouit de ce fait de salaires beaucoup plus bas que ceux des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne occidentale, pourront prolonger plus longtemps la phase du « boom » exceptionnel.

Un des traits les plus caractéristiques de la situation actuelle de l’économie capitaliste mondiale est le fait que les pays coloniaux et semi-coloniaux représentent un débouché relativement de plus en plus réduit pour l'industrie des pays impérialistes et une part de plus en plus réduite du commerce mondial, le commerce inter-impérialiste s’amplifiant dans la même proportion (notamment par suite de la constitution du Marché Commun européen). La cause fondamentale de ce phénomène réside évidemment dans les obstacles objectifs que la structure féodo-capitaliste de ces pays constitue à leur développement économique, aussi bien à leur industrialisation qu’à un relèvement réel du niveau de vie misérable de leurs masses. Au cours de la période 1960-63, comme au cours de la période précédente, malgré tous les bavardages sur « l’aide » aux pays sous-développés, et malgré toutes les « alliances pour le progrès », la part de ces pays dans le commerce mondial a continué à décliner, soit par suite de la détérioration des termes d'échange qui réduisent leur pouvoir d’achat sur le marché mondial, soit par suite de phénomènes spécifiques comme l'inflation, l’accroïissement des dépenses militaires et la fuite des capitaux étrangers. Il en résulte même un ralentissement du processus en soi absolument insuffisant d’industrialisation bourgeoise dans certains de ces pays, notamment en Argentine, en Inde et même au Vénézuela. L'augmentation du cours de certaines matières premières qui s’est produite ces derniers temps n’a pas modifié foncièrement cette situation.

Dans la mesure où le boom des invertissements s’achève dans la plupart des pays de l'Europe capitaliste et que l’industrie produisant des biens d'équipement se trouve done à la recherche de plus en plus anxieuse de nouveaux marchés, un nouvel effort pour financer l'industrialisation des pays sous-développés par voie de crédits sera sans doute entrepris par ces pays impérialistes, correspondant économiquement à l'effort de stabilisation d’un régime néo-colonialiste dans la plupart de ces pays. Sans minimiser les possibilités de succès temporaire d’une telle politique, celle-ci n’élimine aucun des facteurs qui nourrissent le mécontentement des masses, et les forces motrices de la révolution coloniale continueront done à jouer fondamentalement dans l’ensemble des pays coloniaux et Semi-coloniaux.

Pendant la même période, l'économie des Etats ouvriers a continué à se développer de manière ininterrompue — sauf en Chine —, mais à des rythmes différents. C’est surtout l'industrie des Etats ouvriers les plus développés (URSS, Pologne et avant tout RDA et Tchécoslovaquie) qui a subi depuis un ou deux ans un ralentissement plus ou moins prononcé de la croissance; elle progresse, au contraire, de manière spectaculaire dans un pays comme la Roumanie. Certains plans ont même nettement échoué, notamment le plan septennal de la RDA (qui devait permettre de « rattraper la production ouest-allemande par tête d’habitant en 1965 »), le plan tchèque et le plan de l’industrie chimique en URSS. Néanmoins, il semble que le plan septennal soviétique sera réalisé dans ses grandes lignes en 1965.

Alors que l'agriculture continue à subir des fluctuations violentes d'année en année, sous les effets des intempéries, du manque de stocks, de l'insuffisance des investissements et du peu d'intérêt de la masse paysanne à l'égard de la production coopérative, les effets du manque de coordination et d'intégration internationales entre les économies des différents Etats ouvriers se sont fait de plus en plus sentir. La bureaucratie soviétique a ainsi été obligée d’opérer un important virage à ce propos et de chercher à transformer le COMECON en un organisme d'intégration économique internationale, y compris de planification intégrée (du moins dans certains domaines), de commerce international et de paiements internationaux multilatéraux. Une amélioration de la division internationale du travail dans le cadre des Etats ouvriers permettrait, sans doute, une relance de la croissance industrielle de pays comme la RDA, la Pologne et la Tchécoslovaquie, qui avaient le plus souffert des tendances autarciques qui caractérisaient la planification de chaque bureaucratie nationale.

La Yougoslavie a surmonté la cerise de 1961-62, qui avait brutalement interrompu une période de croissance économique exceptionnelle, sous l'effet combiné de mauvaises récoltes et des méfaits de la décentralisation excessive, allant jusqu’à saper le monopole du commerce extérieur et provoquant un grave déficit de la balance des paiements. Cette année, un taux de croissance égal ou même supérieur à 10 © sera de nouveau atteint ,après que le contrôle central sur les échanges avec l'étranger eut été mis au point.

Quant à la République populaire de Chine, elle a connu successivement trois années sombres, par suite de calamités naturelles exceptionnelles, mais aussi par suite des conséquences néfastes des excès commis lors de la création des « communes du peuple ». Le redressement semble actuellement en cours; il à été assuré grâce à un revire-ment radical de la politique économique, qui accorde carrément la priorité à l’agriculture et à l’industrie légère et ralentit de manière considérable le développement de l'industrie lourde, par ailleurs handicapé par l'arrêt de l’aide soviétique et par l'absence d'aide ou de crédits internationaux.

Dans l’ensemble, la Situation économique mondiale renferme donc toujours les grands traits spécifiques soulignés par des documents antérieurs de l’Internationale : contradiction croissante entre le développement économique accéléré des pays impérialistes et retardé des pays coloniaux et semicoloniaux, ce qui élargit constamment le fossé entre le niveau de développement économique et le niveau de vie des ma: de ces deux zones principales de l’économie capitaliste mondiale, et ce qui fournit la base objective d’un élargissement constant de la révolution coloniale;

— contradiction croissante entre le rythme de croissance élevé des Etats ouvriers et le rythme de croissance beaucoup plus fluctuant — et tendant généralement à baisser — des pays périalistes ; contradictions et concurrence inter-impérialistes croissantes, par suite de la baisse générale du taux de profit et du rétrécissement progressif des débouchés.

Il. EVOLUTION DES RAPPORTS INTERNATIONAUX

L'administration Kennedy est arrivée au pouvoir au moment où prit fin une phase d'évolution des rapports internationaux qui avait été remplie de défaites et d'échecs prononcés et nombreux pour l'impérialisme yankee : victoire de la révolution cubaine installant un Etat ouvrier aux portes des Etats-Unis eux-mêmes; chute des fantoches américains Syngman Rhee et Mendérès sous la pression de manifestations populaires; violentes manifestations antiaméricaines en Amérique latine (tournée Nixon) et au Japon; avance spectaculaire prise par l'URSS dans le domaine des engins spatiaux. En outre, la bureaucratie soviétique, en reposant la question de Berlin et en visant à obliger les troupes américaines de se retirer de Berlin-Ouest, donnait l'impression qu’elle cherchait non seulement à consolider le régime branlant d’Ulbricht, mais encore à transférer la tendance générale d'évolution défavorable à l'impérialisme sur le seul secteur mondial où, depuis dix ans, l’évolution était allée en sens inverse, celui de l'Europe capitaliste.

Entourée d'un brain trust représentatif du capital financier de New-York et des couches les plus conscientes de la bourgeoisie impérialiste, l'administration Kenuedy a cherché à réagir à cette détérioration constante de la situation internationale aux dépens de l'impérialisme, de diverses manières : en accentuant son effort de réarmement, à la fois dans le domaine des fusées nucléaires et des armes classiques; en s’efforçcant par une combinaison de pression politico-militaire et « d'aide » financière accrue de jeter un cordon sanitaire autour de Cuba socialiste et de préparer ainsi le renversement de l'Etat ouvrier soit par l'intervention militaire, soit par le blocus économique, soit par une combinaison des deux méthodes; en accentuant sa politique d'alliance avec la bourgeoisie coloniale, même aux dépens de ses alliés impérialistes européens; en défendant ses intérêts économiques propres à l'égard de ces alliés et concurrents, notamment en leur imposant une part plus grande dans les charges communes, militaires et politiques (« aide » à la bourgeoisie coloniale), En même temps, cette administration a très nettement laissé entendre qu’elle était prête à déclencher la guerre mondiale nucléaire pour empêcher toute détérioration considérable des rapports de forces globaux, pour autant que cette détérioration résulterait d’une initiative directe de la bureaucratie soviétique (Berlin, Cuba).

11 est incontestable que, dans plusieurs domaines, l'impérialisme américain a réussi, grâce à cette politique qui, plus encore que celle de Dulles, va « jusqu’au bord de l'abîime », à remporter quelques succès tactiques. Il conserve toujours ses positions à Berlin-Ouest, et en fait, Khrouchtchev a reculé sur cette question, se contentant du « mur » qui arrête l'évasion massive de la RDA et peut-être d’un changement du drapeau sous lequel les troupes d'occupation restent à Berlin-Ou Il à amené la bureaucratie soviétique à se retirer du Congo et à retirer ses fus de Cuba. II a empêché momentanément une nouvelle extension de la révolution dans le cas du Vénézuela et de Saint-Domingue. Il à rattrapé une partie de son retard dans le domaine de la technique des vols spatiaux, et il a maintenu son avance quantitative dans le domaine des armes nucléaires.

Cependant, examinée d’un point de vue stratégique, la situation internationale au cours des deux dernières années n’a cessé d'évoluer défavorablement pour l'impérialisme américain. Des tentatives incessantes de renverser l'Etat ouvrier cubain, y compris par l’inv: n, ont échoué. Ni au Brésil, ni au Mexique, ni au Chili, l'impérialisme n’a réussi à imposer une rupture complète de la bourgeoisie au pouvoir avec Cuba, étant donné la sympathie extrêmement large des masses pour la révolution cubaine. Des crises politiques et sociales graves se sont produites dans plusieurs pays latino-américains, le mouvement de masse s’y renforcé et une lutte de guérillas existe désormais dans certains de ces pays. Les contradictions au sein de l’alliance impérialiste se sont aggravées et les rapports inter-impérialistes sont actuellement plus tendus qu’ils ne le furent à aucun moment depuis la crise de Suez de novembre 1956. Les progrès techniques et économiques de 1” J.R.S.S. continuent à distancer la croissance beaucoup plus lente et beaucoup plus inégale de l'économie américaine. De nouveaux épicentres de la révolution coloniale sont apparus, notamment au sud-est asiatique (Laos, Sud-Vietnam), obligeant, plus que jamais, l'impérialisme à disperser sur de nombreux secteurs ses ressources militaires, financières et économiques qui ne sont pas illimitées. La révolution algérienne a arraché l'indépendance à l'impérialisme français, et un de ses premiers résultats est une nouvelle montée des masses dans le monde arabe et menace de ce fait directement les immenses richesses des soc pétrolières anglo-américaines en Arabie séoudite, dans les sultanats du Golfe Persique, en Irak et même en Iran.

Devant les possibilités révolutionnaires immenses qu'ont renfermées les événements depuis 1960, la politique fondamentale de la bureaucratie soviétique est restée foncièrement conservatrice, craignant la dynamique de la révolution mondiale et ses répereussions en Union Soviétique même. La ligne générale de cette bureaucratie reste donc celle de la « coexistence pacifique » et de la « compétitian économique », impliquant le bloc avec la bourgeoisie coloniale et « l'exploitation des contradictions impéxialistes » en tant qu’éléments de base de stratégie à long terme, à la place de la mobilisation révolutionnaire des masses et d’un soutien résolu aux mouvements les plus avancés de la révolution coloniale qui luttent pour sa transeroissance en révolution socialiste. Mais, dans la mesure où cette ligne générale est de plus en plus critiquée au sein même de la bureaucratie, notamment sous la pression du P.C. chinois, elle ne peut être appliquée de manière rigoureuse, Sans aucune exception. Ainsi, si la bureaucratie soviétique n’a pas accordé d'aide importante à la révolution algérienne et a hésité jusqu’à la veille de l'indépendance à lui accorder la reconnaissance officielle; si le P.C. français à fait preuve d'une passivité criminelle pendant la guerre d'Algérie; si les partis communistes d'Amérique latine ont freiné et continuent à freiner la lutte révolutionnaire des masses, qui est la meilleure aide à la révolution cubaine, le Kremlin n’en a pas moins été obligé d'accorder à l'Etat ouvrier cubain l’aide économique et militaire qui lui ont permis de résister au blocus et aux premières tentatives d’invasion impérialiste. De même, si la bureaucratie soviétique s’est associée à la « neutralisation » du Laos, et si elle à cherché à freiner la lutte révolutionnaire dans le sud-est asiatique, elle n’en a pas moins couvert les forces du Pathet-Lao contre l’intervention militaire directe de l’impérialisme américain au Laos.

C’est dans son attitude à l'égard du conflit frontalier sino-indien (fourniture des MIG à Nehru, éloges de la « politique pacifique de Nehru »), ainsi que dans l'attitude de la fraction khrouchtchevienne de Dange au sein du P.C. indien (capitulation idéologique et politique devant sa propre bourgeoisie) que la ligne conservatrice du Kremlin avait pris ses formes les plus révoitantes au cours de la dernière période.

Comme par le passé, les progrès de la révolution coloniale ont été accompagnés d’une suite presque ininterrompue d'interventions militaires contre-révolutionnaires ou de guerre contre-révolutionnaires de l'impérialisme au cours des trois dernières années (Congo, Angola, République dominicaine, Sud-Vietnam et Laos, Corée du Sud, Nouvelle-Guinée occidentale, Yemen, Nord-Bornéo, etc.). Il est du devoir du mouvement ouvrier international et des Etats ouvriers d'accorder le maximum d’aide politique, économique et militaire à ces révolutions en cours, qui, à l’étape actuelle, sont les forces qui portens le plus de coups à l'impérialisme.

En même temps, comme par le passé, la course aux armements nucléaires se poursuit de plus belle malgré toutes les conférences de « désarmement » ; il est vrai qu'une nouvelle série d'expériences nucléaires ait été menée 4 bien, de La part de la bureaucratie soviétique de même que de la part de l'impérialisme américain. Ce fait facilite la conclusion d’une nouvelle « trêve atomique » qui serait positive dans la mesure où les expériences nucléaires menacent le capital biologique commun de lhumanité et constituent des facteurs d’une diplomatie de chantage nucléaire, Cependant, même si cette trêve est effectivement conclue — surtout dans la mesure où elle correspond à un intérêt commun du Kremlin et de Wall Street d’arrêter la dispersion d'armes nucléaires de par le monde — elle ne constituerait en rien une garantie ou même une promesse de désarmement nucléaire effectif. Elle ne serait littéralement qu’une trêve entre deux phases de réarmement nucléaire accéléré. Aussi longtemps que l'impérialisme international, avant tout l'impérialisme américain, dispose d'un potentiel économique et militaire largement intact, tout désarmement réel nucléaire reste largement utopique. Ceci implique que le risque d’une guerre nucléaire totale subsistera aussi longtemps que subsistera le potentiel de l’impérialisme américain, et que la lutte finale contre le danger nucléaire est la lutte pour renverser la bourgeoisie impérialiste — lutte qui ne pourra être menée à bien que par le prolétariat des pays impérialistes, l’affaiblissement de cette bourgeoisie par la révolution coloniale constituant à l'étape actuelle une contribution capitale 4 ce désarmement futur. C’est danc cet esprit que les marxistes révolutionnaires ont le devoir de participer de manière énergique à tous les mouvements de désarmement nucléaire unilatéral de pays impérialistes,

Les contradictions inter-impérialistes qui se sont accentuées au cours des dernières années expriment surtout une modification des rapports de forces économiques entre puissances impérialistes. L’impérialisme américain a perdu la position de supériorité absolue qu'il avait acquise dans le camp impérialiste au lendemain immédiat de la deuxième guerre mondiale. L’mpérialisme britannique a vu sa position mondiale décliner presque sans interruption. Par contre, les impérialismes des pays d'Europe occidentale (surtout l'impérialisme ouest-allemand, et dans une moindre mesure les impérialismes français et italien) et l'impérialisme japonais ont considérablement amélioré leurs positions économiques relatives sur le marché mondial. Cette évolution s'exprime 4 la fois dans les chiffres relatifs de production et dans les parts relatives des différentes puissances dans le commerce mondial.

Les rapports de forces politico-militaires n’ont cependant pas évolué dans un sens parallèle à celui des rapports de forces économiques. L’impérialisme amériCain à même renforcé son monopole d’armes nucléaires depuis labandon par la Grande-Bretagne du projet Skybolt. Il continue 4 dominer les alliances inter-impérialistes comme l'OTAN et l'OTASE, passant outre aux intérêts particuliers de ses alliés (Congo, Katanga, Nouvelle Guinée occidentale, etc.) et prenant aux heures décisives des initiatives même sans les consulter (crise dans la mer des Caraïbes d'octobre 1962). Les tensions croissantes au sein de Flalliance impérialiste, et surtout la tension franco-américaine qui éclata après le refus de de Gaulle d’admettre l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, expriment en dernière analyse cette contradiction entre la toute puissance militaire et le déclin relatif de la supériorité économique de Flimpérialisme américain.

Si chacun des principaux Etats impérialisies poursuit dans cette lutte des objectifs particuliers, le sentiment de solidarité inter-impérialiste fondamentale devant les progrès de la révolution et des Etats ouvriers garde cependant le dessus, et un véritable « renversement d'alliance » (c’est-à-dire une alliance d’un ou plusieurs pays impérialistes avec l'URSS contre l'impérialisme américain) est à exclure. Des manœuvres temporaires, surtout dans le domaine commercial, ne contredisent pas cette orientation fondamentale (refus de la Grande-Bretagne de reconnaître l'interdiction américaine d’exporter certains produits dit « stratégiques » aux Etats ouvriers ; brèche canadienne dans le blocus de Cuba, ete.).

Depuis la fin de la guerre d’Algérie, de Gaulle poursuit l'objectif de constituer en Europe un deuxième bloc impérialiste équivalent à celui des Etats-Unis et associé à ceux-ci sur un pied d'égalité. Sa « force de frappe française » (noyau d'une force de frappe autonome européenne) et sa politique de refus d'extension du Marché Commun — que Washington voudrait voir dissout dans une « zône atlantique de libre-échange » — visent cet objectif. Cette ambition ne correspond pourtant ni au poids spécifique réel de l'impérialisme français, ni aux intérêt stratégiques et économiques de l'impérialisme ouest-allemand qui se sent déjà trop à étroit dans la « petite Europe », compte tenu même de son prolongement en Afrique (Etats africains associés au Marché Commun). L'évolution la plus probable est donc celle d’une association progressive des autres grandes puissances impérialistes à la direction effective de l'alliance atlantique, et un élargissement ralenti du Marché Commun européen, plutôt qu'un véritable conflit prolongé ou approfondi entre un « bloc impérialiste européen » et l'impérialisme américain.

III. LES PROGRES DE LA REVOLUTION COLONIALE

Depuis 1960, la révolution coloniale a continué à se développer dans des épicentres distincts : Cuba et la révolution latino-américain ; l'Algérie et la révolution arabe : l'Afrique du sud et la révolution africaine ; le Laos et le Sud-Vietnam et la révolution dans le sud-est asiatique :; le conflit sino-indien et la révolution indienne.

La création de l'Etat ouvrier cubain constitue la première victoire d’une révolution prolétarienne conduite par une force politique autonome des forces dominées ou influencées par la bureaucratie soviétique. Elle signifie aussi l’arrivée au pouvoir, pour la première fois depuis octobre 1917, d’une direction révolutionnaire qui, par nécessité objective autant que par compréhension consciente, vise systématiquement à l'extension internationale de la révolution socialiste, du moins dans toute l'Amérique latine. Pour ces deux raisons, c’est-à-dire à la fois par la force d'attraction objective que Cuba exerce sur les masses déshéritées d'Amérique latine et par la différenciation progressiste que le « castrisme » provoque au sein de l'avant-garde du mouvement ouvrier et du mouvement nationaliste petit bourgeois de ce continent, la révolution cubaine a puissamment stimulé la montée révolutionnaire dans ce continent.

Par contre, elle a également entraîné un changement de la politique de l'impérialisme américain qui, pendant la période de 1932-1957 a été surtout caractérisée par l'intervention indirecte et la pression économique et financière (politique dite de « bon voisinage »). Maintenant, l'impérialisme yankee a de plus en plus recours à une intervention économique, politique et même militaire directe en Amérique latine.

Quant à la bourgeoisie latino-américaine, elle subit un processus de polarisa-tion croissante entre les forces qui cherchent à neutraliser le mouvement de masses en l'adaptant apparemment à ses préoccupations anti-impérialistes et en réalisant certaines réformes qui ne remettent pourtant jamais en question la structure semi-coloniale de l’économie et de la société, et les forces qui cherchent à réprimer directement le mouvement de masses qui, potentiellement menace la propriété capitaliste, y compris celle de la bourgeoisie « nationale ».

C’est la combinaison de ces deux tendances — l'essor du mouvement révolutionnaire des masses sous l'influence de la victoire cubaine, et les réactions de l’impérialisme et de la bourgeoisie devant cet essor — qui expliquent l’évolution politique et sociale de l'Amérique latine au cours des trois dernières années.

L’essor du mouvement de masses a été particulièrement sensible dans les pays comme le Vénézuéla, le Pérou, le Chili et l’Equateur, tandis qu’en Argentine le mouvement ouvrier a manifesté à de nombreuses reprises qu’il conserve intacte sa capacité de déclencher de puissantes grèves, dans un climat de désintégration économique et politique croissante du régime (non paiement des travailleurs et fonctionnaires de l'Etat : coups d'état militaires successifs, etc.). Même le pays relativement le plus stable — le Mexique reste secoué par des explosions périodiques de révoltes paysannes.

D'autre part, l’Alianza para el progreso, qui devait être la pièce maîtresse de l'intervention yankee en Amérique latine, s'est montrée jusqu'ici impuissante, tant sur le plan économique (où l'inflation entre autre à ralenti sérieusement l'industrialisation) que sur le plan politique. L’incapacité de l'impérialisme américain et de la bourgeoisie « nationale » à supprimer les causes objectives de la montée ré- . volutionnaire, accompagnée de l'absence d’une direction révolutionnaire déjà adéquate, provoque dans ce cas des crises prolongées, dont la plus typique est celle qui dure depuis dix ans en Bolivie. Les mouvements nationalistes révolutionnaires s’usent rapidement et subissent un processus de laminage et de polarisation croissante, pris entre la révolution socialiste et la contre-révolution pro-impérialiste. Une marge de manœuvre plus grande subsiste cependant pour l'impérialisme dans les trois pays où la bourgeoisie est relativement plus forte que dans le reste du continent, à savoir au Mexique, au Brésil et en Argentine. Dans ce dernier pays, la bourgeoisie nationale, soutenue par l'impérialisme, peut tenter de recourir à nouveau au péronisme dont l'influence dans les masses est plus forte que jamais pour s'opposer à une issue socialiste.

Les crises révolutionnaires les plus aiguës se préparent au Vénézuéla, où la situation reste très tendue mais où l’impéri: e yankee à d'énormes intérêts qu’il défendra par tous les moyens ; au Chili, où un affrontement majeur se prépare avec les élections de 1964, étant donné l'esprit avec lequel les masses attendent ces élections ; et au Pérou, où le mouvement des masses a atteint un stade très avancé, à la fois dans les villes et à la campagne.

La révolution algérienne, dans son processus de transcroissance socialiste, est destinée à exercer une force d'attraction formidable pour les masses misérables du peuple arabe, tant celles du Maghreb que celles de l'Orient arabe balkanisé en sept Etats (sans parler des diverses Sultanats et Emirats du Golfe persique et de la colonie d’Aden). La bourgeoisie et la petite bourgeoisie nationaliste de ces Etats semi-coloniaux n’ont de chance de résister tant soit peu à cette force d'attraction que dans la mesure où elles jouent à fond la carte de l’unité arabe, opposant en quelque sorte à une Alg: authentiquement socialiste une grande République Arabe Unie dont les dimensions — et les ressources pétrolières —— stimuleraient enfin le développement des forces productives. Elles auront tendance à se rallier autour du na sme, qui leur sert à la fois d’instrument de mobilisation anti-impérialisie des masses et de moyen pour canaliser et embrigader très étroitement et bureaucratiquement le mouvement de celles-ci. Les caractéristiques les plus nettes en apparaissent en Egypte même, où il a incontestablement frappé très dure-ment les positions économiques de l'impérialisme grâce à l'appui des masses, mais où il à par ailleurs maintenu leur mouvement sous un contrôle étouffant toute spontanéité ainsi que toute action propre du mouvement ouvrier, donnant naissance à un « capitalisme d'Etat » au sens où Engels employait ce terme : cienne bourgeoisie s’enrichissant et s’embourgeoisant progressivement par la gestion et l’exploitation du secteur nationalisé.

C’est pourquoi les victoires de forces politiques « unionistes » en Irak, en Syrie, les luttes de masses en Jordanie et la révolution au Yemen, peuvent être considérées à la fois comme les premières répercussions de la révolution algérienne dans le monde arabe, et comme une première réaction à cette révolution de la part de forces politiques bourgeoises et petites bourgeoises, C’est avant tout par suite des erreurs politiques catastrophiques commises par les PC d’Irak et de Syrie que cette poussée vers l’unité arabe s'est accompagnée temporairement d’un affaiblissement et non d’un renforcement du mouvement ouvrier, Mais les succès ultérieurs de la révolution algérienne ainsi que les limites étroites que le « socialisme » à la Nasser impose à l'essor des forces productives de la RAU, créeront des conditions propices pour une nouvelle marche en avant du mouvement ouvrier dans le monde arabe, de même d’ailleurs que les progrès de la révolution algérienne stimuleront le mouvement ouvrier en Tunisie et au Maroc.

La direction Ben Bella de la révolution algérienne a manifesté nettement sa résolution d'appuyer les divers mouvements révolutionnaires d’Afrique noire, notamment ceux des colonies portugaises, surtout de l’Angola, et de l’Afrique du sud. De ce fait, Alger est en train de devenir un centre d’impulsion du mouvement révolutionnaire pour toute l'Afrique

Après les succès spectaculaires de la lutte pour l'indépendance politique en 1960, la révolution à marqué un temps d’arrêt en Afrique noire, notamment par suite de la victoire de forces néo-colonialistes dans presque toute l’ancienne Afrique noire française et au Congo, du meurtre de Patrice Lumumba et de Moumié, d’une certaine évolution néo-colonialiste au Kenya et du recul du mouvement de masses au Ghana et en Guinée. Si en général l'intervention directe ou indirecte de l'impérialisme a été le facteur dominant de cette victoire, il faut l’attribuer également à la puissance des forces tribalistes (notamment au Congo, au Ghana, au Kenya) qui retardent la création de partis et d'une conscience réellement nationaux et à l'éclosion ultra-rapide de forces néo-bourgeoises dès l’accession à l’indépendance, notamment dans l'administration, le personnel politique et le secteur commercial et des « services ».

La relance de la révolution en Afrique noire est dans ces conditions venue des colonies portugaises, et avant tout de l’Angola, des Rhodésies et surtout de PAfrique du sud. Dans ce dernier pays se sont accumulées des matières explosives comparables à celles de l'Algérie d'avant novembre 1954, encore renforcées par le degré plus féroce de la législation ségrégationniste et de l'exploitation économique. Par suite, la lutte armée est inévitable dès le début même. Le caractère particulier de la population autochtone, en grande partie semi-prolétarisée, son niveau de développement culturel et de qualification technique supérieur à celui de tous les autres pays d'Afrique noire, font de la révolution sud-africaine qui approche un centre futur de révolution socialiste pour toute l’Afrique noire.

Après le temps d'arrêt que la révolution avait marqué au sud-est asiatique au lendemain des accords de Genève et du partage du Vietnam, elle a repris depuis plusieurs années sa marche en avant par l'essor du mouvement _des partisans au Sud-Vietnam et de la guerre civile au Laos. La tentative d'arrêter cette guerre civile sous la pression de Washington et de Moscou s’est heurtée à la fois aux réticences de Pékin et de Hanoï et à la force d'attraction du Pathet Laos sur les forces dites « neutralistes ». D'autre part, les progrès de la révolution au Sud-Vietnam et au Laos ont créé une situation pré-révolutionnaire dans une vaste zone frontalière au Thaïlande.

Une situation économique privilégiée et une masse de petits propriétaires paysans assez prospères, ainsi que l'exploitation du conflit national entre Chinois et Malais, ont permis aux maîtres né colonialistes de la Malaisie de subjuguer momentanément le mouvement révolutionnaire dans ce pays. Il n’en a pas pris moins d’ampleur à Singapour, et obligé ainsi la bourgeoisie compradore malaise à élaborer le projet de la Grande Malaisie, à la fois pour contenir la poussée révolu-lutionnaire à Singapour et pour mieux se défendre des effets de l'avance de Ja révolution au Vietnam, au Laos, et en Thaïlande. Cependant, ce projet de la Grande Malaisie s’est heurté à une violente opposition des masses au Nord-Bornéo, ce qui a relancé un nouveau mouvement d’agitation nationale en Indonésie,

C’est l'Indonésie qui reste le pays-clé de la révolution au sud-est asiatique. La révolution y stagne depuis une longue période, sans qu’on puisse parler d’une stabilisation quelconque du régime bourgeois ou d’un recul profond du mouvement des masses. Le régime de Sukarno n’a pu se maintenir, que grâce à la politique ultra-opportuniste du PC indonésien d'une part, qui n’a rien entrepris contre lui maïs cautionne totalement Sukarno, et n’envisage absolument pas une lutte pour le pouvoir, et grâce à une exploitation adroite du sentiment national des masses d'autre part, à l'égard de divers mouvements séparatistes d’abord, de la Nouvelle-Guinée occidental et du Nord-Bornéo ensuite,

Finalement, l'attitude lamentable des divers partis indiens de gauche (CPI, RSP, SP, ete.), leur capitulation honteuse devant la pression chauvine et leur acceptation d’une « union sacrée » avec la bourgeoisie, ont permis au régime de Nehru d'infliger une lourde défaite au mouvement ouvrier de l'Inde à la suite du conflit frontalier sino-indien. Malgré le retrait spectaculaire des forces chinoises qui avaïent largement battu l’armée bourgeoise indienne dans la bataille des frontières, le gouvernement capitaliste a pu imposer aux masses les frais d’une véritable militarisation du pays, qui a également condamné à l'échec le 3e Plan quinquennal. Néanmoins les conséquences objectives de cet effort de réarmement (inflation, cherté de la vie, accroissement spectaculaire des impôts) créent des conditions favorables à une reprise du mouvement ouvrier, si les forces politiques d'avant-garde comprennent la nécessité de combiner la lutte pour la défense des conditions d'existence du prolétariat et de l'intelligentsia paupérisée, avec une agitation en faveur d’une véritable révolution agraire.

En général, tous les nouveaux progrès de la révolution coloniale mettront de plus en plus à l’ordre du jour la transcroissance de cette révolution en révolution socialiste, transeroissance qui commence déjà à s’effectuer en Algérie. Une nouvelle modification qualitative des rapports de forces globaux se produira lorsque cette transcroissance atteindra des pays-clés de zones géographiques entières, tels l'Indonésie, l'Inde ou le Brésil.

IV. L'EVOLUTION DE LA LUTTE DE CLASSE DANS LES PAYS IMPERIALISTES

En général, l'impulsion principale pour la lutte de clases dans les pays impérialistes est venue des conséquences de la concurrence inter-impérialiste exacerbée, qui ont entraîné des attaques périodiques contre le niveau de vie des travailleurs. Favorisée par le climat de plein emploi relatif qui persiste dans la plupart des pays de l'Europe capitaliste, la riposte inévitable des travailleurs à ces attaques peut prendre une forme économique, soit qu’elle se limite à réclamer des augmentations de salaires, soit qu’elle vise des abjectifs de réduction de la durée du travail et de prolongation des congés payés, mesures de défense indispensables devant une intensification constante du travail qui épuise les forces physiques et ner-veuses du prolétariat. Elle peut aussi prendre une forme plus offensive et plus) politisée, du moment où une avant-garde suffisamment large a réussi à éduquer les couches les plus combattives des masses laborieuses sur la nécessité d’engager le combat pour des revendications transitoires. Dans ce cas elle peut aboutir à une vaste épreuve de force avec la bourgeoissie, créer une situation pré-révolutiannaire et faire mûrir rapidement le problème du pouvoir, sans que doive nécessairement disparaître d'abord le climat de prospérité relative.

Malgré les conditions nationales spécifiques fort différentes, les grandes luttes déclenchées par le prolétariat belge (grève générale de décembre 1960-janvier 1961), par le prolétariat espagnol (grève des mineurs des Asturies d'avril 1962 suivie par une vague de grèves de solidarité dans tout le pays), par le prolétariat italien (gran-de grève des métallurgistes d’été 1962), par le prolétariat britannique et par le prolétariat finlandais (grèves de l'hiver 1962-1963) s'inscrivent toutes dans un contexte analogue. Partout, ces grèves ont été marquées par une dureté particulière, ent connu une longueur inhabituelle et ont vu l'apparition d’une nouvelle couche de militants jeunes participant avec une combativité particulière à la bataille. Ces caractéristiques s'appliquent également à la grève des cent mille métallos de l’Allemagne du sud-ouest, premier réveil de la combattivité ouvrière dans ce pays, dans un contexte qui se rapproche du cadre général décrit plus haut. Partout, c’est en dernière analyse Ia puissance relative de l'avant-garde, son influence sur les masses et le niveau des revendications qu’elle lance, qui se sont avérés être les facteurs déterminants pour maintenir les luttes dans un cadre strictement trade-unioniste ou pour leur permettre de s'élever vers une remise en question de l’ensemble de l’économie capitaliste et de l'Etat bourgeois.

Même en France, seul pays d'Europe occidentale dont le prolétariat avait subi une très grave défaite en laissant s'établir sans opposition sérieuse le régime bonapartiste de de Gaulle en mai 1958, la grève des mineurs de mars 1963 a montré que la classe ouvrière est prête à défendre durement le niveau de vie qu’elle a acquis au cours du boom, et qu’une telle lutte crée des conditions objectives favorables à une remontée même politique du mouvement ouvrier. En outre, la politique du régime gaulliste a contribué, en plaçant le Parti Socialiste dans l'opposition et en menaçant les positions que celui-ci possédait dans le régime parlementaire, à favoriser un rapprochement du PS et du PC, et par suite à tendre au front unique ouvrier, Ainsi, grâce tout d’abord à la résistance de la Révolution algérienne et, désormais, aussi à un certain renouveau du mouvement ouvrier, le régime gaulliste n'a pu acquérir de consolidation profonde et durable, et il reste de ce fait à la merci de toute détérioration brusque de la conjoncture économique et sociale, de tout problème structurel non résolu brusquement remis à l’ordre du jour, pour connaître à son tour une brusque flambée de lutte de classes créant la possibilité d'une véritable reprise du mouvement ouvrier.

. D'une manière générale, la bourgeoisie a voulu profiter de l'accalmie temporaire de la lutte de classes et d’une certaine dépolitisation de la classe ouvrière pour renforcer son arsenal répressif, réglementer le droit de grève et accélérer ainsi son évolution vers un « Etat fort ». Mais cette évolution s’est heurtée partout à une résistance farouche de l'avant-garde ouvrière, suffisamment influente pour retarder (Allemagne) ou déjouer en grande partie (Italie, Belgique) les pans de la bourgeoisie. Si cette résistance peut s’unifier avec le courant de lutte économique plus dure qui se vérifie depuis plusieurs années, elle deviendra également un facteur important de repolitisation des luttes ouvrières.

En outre, la bourgeoisie, surtout dans certains pays, a esquissé une orientation qui vise, sous des formules politiques différentes et même en apparence opposées, un assainissement et une rationalisation relatifs de l’économie, indispensables même du point de vue des intérêts du capitalisme, et une « intégration » progressive de la classe ouvrière, avant tout de ses syndicats, dans des solutions « néocapitalis-tes ». Amorcée en France sous le gouvernement mendessiste et développée plus organiquement dans la période gaulliste, précisée sous la forme la plus audacieuse en Italie avec le centre-gauche, ceite politique n’a toutefois pas pu atteindre son but, malgré l'attitude opportuniste ou confuse des partis ouvriers traditionnels. Aussi bien les luttes économiques de 1962-1963 (grèves italiennes avec mobilisation des secteurs stagnants pendant plusieurs années, grève des mineurs français, etc.) que des événement éminemment significatifs comme les élections italiennes d’avril 1963 l'ont clairement démontré. La riposte des marxistes révolutionnaires et de l'aile marchante du mouvement ouvrier à de nouvelles expériences de cette nature doit continuer à se situer sur deux plans : d’une part, refuser tout blocage des salaires ouvert ou voilé, sous prétexte de « planification », et de « politique &es revenus », etc., et conserver toute la liberté d’action du mouvement syndical pour profiter du plein emploi en vue d’améliorer les conditions d’existence des travailleurs ; d’autre part, concentrer la propagande sur des revendications transitoires comme le contrôle ouvrier et le gouvernement ouvrier et paysan (avec son contenu concret spécifique dans chaque pays) qui permettent le plus facilement de dévoiler le caractère bourgeois des solutions dites de centre-gauche.

Deux cas particulier méritent d’être soulignés : celui de l'Allemagne occidentale et celui de la Grande-Bretagne.

En Allemagne occidentale, on a assisté depuis plus de dix ans à une évolution rétrograde des organisations et de la conscience politique de la classe ouvrière. Le PC condamné à la clandestinité et devant supporter tout le poids de l'impopulärité du régime d’Ulbricht en RDA, est complètement isolé et réduit à un noyau impuissant de militants. Les petits groupes centristes se sont progressivement dissous, et les nouveaux courants centristes expulsés de la social-démocratie restent largement paralysés dans leur isolement du mouvement de masse. La social-démocratie à connu une évolution à droite extrêmement rapide depuis le congrès de Bad-Godesberg, qui a conduit à l’abandon des vestiges socialistes de son programme et qui correspond à une transformation de sa composition sociale, les milieux petits bourgeois, fonce-tionnaires et même quelquefois bourgeois moyens remplaçant les milieux ouvriers en tant qu’activistes les plus engagés dans le travail quotidien du parti devenu une simple machine électorale, Néanmoins elle reste de très loin le principal centre de ralliement politique de la classe ouvrière ouest-allemande.

Cependant, les syndicats et surtout les grands syndicais centraux (métallurgistes, chimie, services publics) ont conservé et même relativement accru leur puissance, et toute cette évolution s’est produite sur l’arrière-fond de quinze années ininterrompues d’augmentations annuelles des salaires, obtenues par la voie de la né-goéiation et sans grandes luttes directes, Le très bas niveau de départ des salaires allemands en 1949, et l’extraordinaire expansion industrielle, ont rendu possible cette évolution. Celle-ci se heurte maintenant à des obstacles objectifs de plus en plus prononcés : concurrence internationale exacerbée, position de pointe acquise aujourd’hui dans le Marché Commun par les salaires allemands, poids croissant des dépenses d'Etat improductives (surtout militaires) dont la charge incombera de plus en plus aux masses laborieuses. Ce patronat sera obligé de refuser la « tournée annuelle » des augmentations de salaires, sinon d'imposer même une réduction des salaires réels par suite de la hausse du coût de la vie. L’agitation récente des métallos débouchant sur la grève et le lock-out dans l’Allemagne du sud-ouest à clairement indiqué que ce moment approche. Lorsqu'il surviendra, l'éventualité la plus probable, même si le SPD est entre temps associé au gouvernement, est un heurt violent entre syndicats et patrons, une radicalisation prononcée de l'avant-garde syndicale et au moïns la possibilité d’une politisatian rapide de cette avant-garde.

La Grande-Bretagne a connu, en gros, l'évolution inverse au cours des dernières années. La sensibililité accrue pour certains problèmes politiques, avant tout celui du désarmement nucléaire ; la résistance farouche aux tentatives de Gaitskell d'imposer la révision du « point 4 » du programme du parti travailliste ; la faillite économique des tories qui ont imposé à la Grande-Bretagne des années de stagnation économique ; le blocage des augmentations de salaire proclamé par Selwyn Lloyd ; la réapparition du chômage massif et les tentatives de rationalisa-tions industrielles aux frais de la classe ouvrière, — tout cela à créé une atmosphère de tension sociale et de repolitisation progressive qui rend aujourd’hui le mouvement ouvrier britannique plus puissant qu'il ne le fut jamais dans le passé. Le retour au pouvoir d’un gouvernement travailliste se ferait dans des conditions où les masses et les militants ne tolèreraient pas sans révolte une simple continuation de la politique militaire et économique tory et provoquerait sans doute, après un bref intervalle, une nouvelle poussée d’une gauche travailliste.

En Espagne et au Portugal les dictatures continuent de s’affaiblir, dans un cas par suite d’une reprise réelle du mouvement de masses, dans l’autre surtout par suite de Ia révolution coloniale qui s'étend dans les colonies portugaises, La chute de ces deux régimes est d’ores et déjà inscrite à l’ordre du jour.

Au Japon, la bourgeoisie 2 réussi à stabiliser la situation politique après la grave crise qu'elle subit en 1960, avant tout en exploitant l'extraordinaire expansion économique et le relèvement du niveau de vie accordé dans ces conditions aux travailleurs, surtout à ceux des grands secteurs industriels privés en expansion. Mais la société capitaliste japonaise reste caractérisée par une faiblesse structurale fondamentale, à savoir l'existence côte à côte d’un secteur industriel moderne et d’un secteur archaïque, de salaires relativement élevés et de salaires de famine, et elle subit en outre les conséquences du déclin structurel de certaines branches (charbonnages, constructions navales), ainsi que la force d’attraction émanant de la révolution chinoise et la puissance du sentiment anti-guerre nucléaire des masses. L’ensemble de ces conditions reste favorable à une reprise du mouvement des masses.

Aux Etats-Unis, malgré l’accroissement du chômage et de la détresse de diverses « zones déprimées », le mouvement ouvrier pris dans son ensemble reste stagnant. De temps en temps, des grèves ont éclaté, dont certaines ont été longues et tenaces, mais qui eurent en général un caractère défensif (surtout contre les conséquences de l’automation) et qui découlèrent de la tendance croissante du patronat de renforcer sa position anti-ouvrière, dans le climat économique général décrit plus haut (inflation rampante et conditions compétitives détériorées par rapport aux concurrents européens). Cette situation ne se modifiera pas fondamentalement jusqu'au moment où la bourgeoisie américaine estimera que l'évolution économique généralement défavorable exige une attaque majeure contre le niveau de vie et les salaires du prolétariat des Etats-Unis. Cette attaque pourra déclencher une riposte violente et conduire à une rupture de l'alliance entre le parti démocrate et les syndicats, une partie de la bureaucratie syndicale prenant l'initiative de lancer un parti travailliste. Le rythme avec lequel le New Democratic Party canadien progressera, y compris sur le plan électoral, contribuera également à ce procesus aux Etats-Unis.

Entre temps, si le mouvement ouvrier reste stagnant aux Etats-Unis et à même des positions détériorées, la lutte pour légalité raciale connaît un grand essor. La population noire a pris l'initiative pour toute une série de raisons : industrialisation du sud, émigration vers le nord, effets de la guerre, statut dans l’industrie, répercussions de la révolution coloniale. I1 faut surtout souMgner la tendance croissante de la jeune génération de remettre en question le statu quo, d'organiser des manifes‘ tations, de constituer des organisations de plus en plus militantes. A cela se combine une tendance de grande importance : la réapparition d’aspirations nationalistes surtout visibles dans les progrès du mouvement des Black Muslims.

L’extrême-gauche américaine a subi dans son ensemble un déclin profond seus la pression de longues années de prospérité économique relative, combinée avec une érosion des droits démocratiques et la pire chasse aux sorcières que le pays ait ja mais connues. Seuls les trotskystes américains ont réussi à se maintenir en face de! circonstances aussi défavorables. Avec la victoire de la révolution cubaine, l'avant-garde américaine a connu un nouveau réveil. Ce réveil a surtout été sensible dans les Universités. La nouvelle génération de l’avant-garde américaine se constitue mainte-nnant Sous l'influence de la révolution coloniale, du processus de déstalinisation, du mouvement anti-nucléaire, de la lutte pour l'égalité raciale et de l'incapacité du capitalisme américain à offrir un avenir assuré à la jeunesse.

V. L'EVOLUTION AU SEIN DU MOUVEMENT OUVRIER ET REVOLUTIONNAIRE INTERNATIONAL

L'évolution au sein du mouvement ouvrier et révolutionnaire international a été dominée, depuis 1960, par l'apparition d’un courant castriste d’une part, par les conséquences croissantes de la discussion sino-soviétique d'autre part.

La victoire de la révolution cubaire, qui s’est non seulement faite sans la direction du Parti communiste cubain, mais même contre la résistance et la ligne politique suivie par celui-ci jusqu’à la veille de l’entrée de Fidel Castro à la Havane, a été un coup extrêmement dur pour la ligne khrouchtchevienne des partis communistes de tous les pays coloniaux, surtout après l’établissement d’un Etat ouvrier à Cuba. et la reconnaïssance implicite de cet état de choses par la direction de la bureaucratie soviétique. Si ce courant castriste exerce une force d’attraction sur la jeunesse estudiantine et ouvrière des Etats ouvriers (notamment en URSS, en Tchécoslovaquie et en Pologne), c’est surtout dans les pays d'Amérique latine et d’Afrique qu’il a eu des répercussions profondes et durables, Dans certains pays, des scissions se sont produites au sein du mouvement communiste traditionnel, sous l'influence conjointe de Ia révolution cubaine et de la ligne chinoise (Brésil, Colombie), Dans d’autres pays, les PC ont été obligés de faire un large tournant à gauche et d'adopter, soit la ligne de l'insurrection armée avec un programme très avancé (Afrique du Sud). Aïlleurs, des forces autonomes en dehors des PC ont adopté la même ligne (MIR au Vénézuéla, Juliao au Brésil, etc..).

La force d’attraction de la ligne castriste, confrontée à la passivité et à l’opportunisme révoliants des directions staliniennes traditionnelles, mendiant le « front avec la bourgeoisie nationale », même quand celle-ci les envoyaïit en prison, a été telle qu’une grande partie de la jeunesse d'avant-garde des pays d'Amérique latine en a subi l'empreinte profonde (en Afrique, l'influence de la révolution algérienne et Vinfluence de la « ligne chinoise » ont joué dans le même sens). Cette situation; généralement explosive, en l’absence de cadres expérimentés et politiquement mûrs, a favorisé quelques cas d’actions militaires mal calculées (par exemple au Vénézuéla).

La discussion sino-soviétique a agi généralement dans le même sens progressif, pendant sa première phase, surtout dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. Dans les PC des Etats ouvriers et des pays impérialistes (surtout les PC de masse, comme celui d'Italie et de France), c’est la nouvelle impulsion, donnée à la déstalinisation après le XXIIe Congrès, qui a permis à la discussion de s’élargir, et d'aborder quelques-uns des problèmes-clés de la stratégie marxiste révolutionnaire à notre époque. Il apparaît rapidement que deux courants, diamétralement opposés, se séparent au sein du courant favorable à la déstalinisation : un courant khrouchtchevien ou togliattiste, qui est fondamentalement un courant communiste de droite, révisionniste et néo-réformiste, et un courant communiste de gauche, pour lequel la « déstalinisation » n’est qu’un point de départ pour combattre en faveur d’une réorientation révolutionnaire, léninite, du mouvement communiste international.

La signification et la dynamique du conflit sino-soviétique sont traitées par ailleurs dans une résolution distincte.

Le mouvement de masse social-démocrate (essentiellement limité à l'Europe capt-taliste, au Japon et à l'Australie) et la bureaucratie syndicale réformiste qui, outre les pays précités, conserve des positions très puissantes en Amérique du nord, ont surtout subi l'influence contradictoire de la « prospérité » capitaliste d’une part, et des luttes de classe plus ou moins vigoureuses qui se sont déroulées dans le cadre de cette « prospérité » d’autre part. La plupart des directions social-démocrates ont continué à évoluer vers la droite, non seulement dans le domaine de la politique internationale, où elles s’identifient de plus en plus à la ligne américaine, mais encore dans le domaine de la politique économique et sociale, où elles jettent par dessus bord le reste de phraséologie marxiste, et s’alignent en gros sur une ligne néo-capitaliste du type keynesien.

Mais au sein de ces partis, des courants de gauche se sont généralement manifestés, soit en opposition à l'alignement sur la politique de réarmement atlantique (y compris de réarmement nucléaire), soit en opposition à l’ensemble de l'orientation anti-socialiste. Ces courants de gauche sont d'autant plus forts que la lutte de classe est plus active et plus violente, c’est-à-dire qu’ils sont plus forts en Belgique qu'aux Pays-Bas, en Gran-de-Bretagne qu’en Allemagne occidentale, au Danemark qu’en Suède, en Finlande qu’en Autriche. Dans plusieurs cas, de petits partis sociaux-démocrates de gauche ou centristes sont nés de scissions provoquées surtout par l'opposition au réarmement accepté par la bureaucratie réformiste (Danemark, Norvège, Pays-Bas). Leur influence dans le mouvement de masse reste insignifiant (sauf au Danemark), mais ils jouent le rôle d’un avertisseur et d’un groupe de pression électoral pour la direction social-démocxate,

Dans la mesure où cette gauche socialiste se structure, se lie aux syndicats, en absorbe les courants les plus progressifs, acquiert une véritable base de masse et formule une plate-forme cohérente s’opposant à l’ensemble de la politique capitularde de la social-démocratie, elle fait fonction d’une direction de rechange potentielle — surtout en l'absence d’un parti communiste de masse et d'une vieille tradition communiste de masse — et elle peut dans ce cas influencer profondément le cours des événements, en augmentant la confiance du prolétariat dans ses propres forces et l'issue des combats qu’il engage. Ce fût notamment ce facteur qui a déterminé l’ampleur exceptionnelle de la grève générale belge de décembre 1960-janvier 1961 ; c’est le même facteur qui pourra jouer demain en Grande-Bretagne et même en Allemagne occidentale, lorsqu'on y assis-tra à une importante reprise de la lutte de classe.

Par contre, dans les pays où le mouvement ouvrier est dominé par les partis communistes, l’évolution des partis socialistes ne peut pas suivre la même trajectoire. Ainsi, en Italie, on a assisté à une évolution du Parti socialiste de Nenni plutôt vers la droite au cours des dernières années, la droite de ce parti s’assimilant carrément aux courants réformistes traditionnels à l'étranger, la gauche subissant l'influence débilitante du néo-réformisme togliattien. En France, le PSU est né comme centre de rassemblement de forces social-démocrates et centristes, pour lesquelles le rôle traître de la direction Mollet-Lacoste-Lejeune pendant la guerre d'Algérie et l'avènement de De Gaulle devenait insupportable. Mais la rentrée de Mollet dans l'opposition à l'égard du gaullisme après la fin de la guerre d’Algérie, et Ja lente évolution vers un front unique SFIO-PCF enlè-veront au PSU sa raison d’être aux yeux des éléments sociaux-démoexates traditionnels.

VI. NOS TACHES

Sur la base des analyses qui précèdent et de celles contenues dans la résolution spéciale sur la situation dans les Etats ouvriers, les tâches principales de la EVe Internationale à cette étape s’établissent comme suit.

1) La IV: Internationale continue à avertir les masses du monde entier que l’impérialisme, engagé dans une course aux armements nucléaires qui constitue par ailleurs une des assises actuelles de son économie, reste prêt à opposer une intervention militaire à tous les progrès de la révolution dans le monde, intervention qui pourrait prendre la forme d’une guerre nucléaire lorsqu'il se sentira menacé dans son existence immédiate. Elle avertit les masses qu’une guerre nucléaire constituerait une catastrephe pour l'humanité, et qu’une tâche primordiale est d'empêcher qu’elle ne se produise.

Aujourd'hui, l’affablissement de limpérialisme, qui s'effectue principalement à l'échelle mondiale par la révolution coloniale constitue la préparation la plus efficace de son désarmement futur, Celui-ci ne pourra s’effectuer en définitive qu’avec le renversement de l'impérialisme par le prolétariat des grands pays capitalistes.

Les marxistes révolutionnaires ont le devoir de participer au premier rang, sinon de prendre l'initiative pour le lancement de mouvements en faveur du désarmement unilatéral de leur propre bourgeoisie, avant tout du désarmement nucléaire, mouvements qui se dirigent également contre la présence d’armes nucléaires sur le sol de ces pays, ou contre l'établissement de bases de FOTAN sur ce même sol (bases américaines, ouest-allemandes, ou « intégrées »). Ces mouvements doivent être conçus comme des mouvements de masse très larges, rassemblant l’ensemble des éléments dynamiques (avant tout des jeunes) de toutes les tendances du mouvement ouvrier (y compris äu mouvement ouvrier chrétien) et débordant même ce mouvement vers des couches petites bourgeoises et intellectuelles. Les dangers d’une dégénérescence de ces mouvements ne résident pas dans cet élargissement, mais dans les objectifs politiques erronés qu’ils choisiraient, ou dans la passivité progressive de leur direction.

Les marxistes révolutionnaires s’efforceront de progresser avec les couches les plus combatives de participants à ces mouvements, vers des formes d’action plus radicales et efficaces que les simples manifestations ; ils essayeront de les orienter vers des solutions politiques fondées sur la conquête du pouvoir par le mouvement ouvrier, et ils s’efforceront de convaincre les masses que seul le désarmement complet, c’est-à-dire le renversement du capitalisme, constitue en dernière analyse une réponse efficace au problème du désarmement.

2) La révolution coloniale est à cette étape, le secteur principal de la révolution mondiale. La participation de l’Internationale et de ses sections à la direction, à la défense et à l’aide des révolutions coloniales constitue done une tâche essentielle pour noire mouvement. Compte tenu de la situation objective de certains pays et des forces dont dispose le mouvement marxiste révolutionnaire, la IV° Internationale accordera par priorité son attention sur les secteurs suivants :

A) L'ALGERIE

C’est incontestablement le pays qui, de tous ceux qui sont actuellement engagés dans la révolution coloniale, est le plus avancé sur la voie de la transcroissance de cette révolution en révolution socialiste et progressant vers la constitution d’un Etat ouvrier. Les forces de l’Internationale, avant tout celles d'Europe, contribueront à mobiliser l’aide du mouvement ouvrier pour la révolution algérienne. En même temps, elles centinueront à avertir les masses algériennes et internationales que la victoire finale n’est possible sur ce plan sans une rupture monétaire et financière avec l’impérialisme, sans la poursuite de la mobilisation révolutionnaire des masses, sans la création d’un appareil d'Etat fondé sur des organisations politiques d’auto-gouvernement démocratiques des masses des campagnes et des villes.

B) LE GROUPE PEROU-BOLIVIE

C’est là où la bourgeoisie et l’oligarchie latino-américaine semblent les plus affaiblies, où le mouvement de masse à déjà parcouru des expériences extrêmement riches, où la situation reste pré-révolutionnaire, où les forces marxistes révolutionnaires ont le plus de possibilités de gagner, en relativement peu de temps, une position prédominant”, tant parmi les mouvements de paysans qu’au sein des syndicats et du mouvement ouvrier. L'organisation des occupations de terres avec garde armée des terres occupées (dans la tradition d’'HUGO BLANCO) et la création d’une nouvelle centrale syndicale, constituent au Pérou la tâche centrale à l’étape actuelle à laquelle doivent coopérer toutes nos forces latinoaméricaines. En Bolivie, nos forces lutteront surtout pour créer une véritable direction de rechange de gauche à la COB et pour unifier le mouvement ouvrier avec le mouvement paysan.

D'une manière générale, les marxistes révolutionnaires en Amérique latine agiront comme les meilleurs défenseurs de la révolution cubaine et chercheront à s'intégrer dans les courants fidélistes, combattant l'orientation des partis traditionnels, et insistant sur le fait que la lutte révolutionnaire est le meilleur moyen de défendre CUBA. Ils participeront à l’organisation des paysans pauvres, qui seront le facteur décisif pour assurer la victoire de la révolution dans la majorité des pays. Tout en mettant en garde contre les aventures et le putschisme, ils soutiendront les mouvements de guérillas, avant tout au Pérou et au Vénézuela, où ils existent déj

C) L'AFRIQUE DU SUD ET L’ANGOLA

Ces deux pays, mais surtout l’Afrique du Sud, connaissent actuellement la situation la plus explosive de toute l’Afrique noire, avec en même temps la présence de forces objectives (importance des couches prolétariennes et semi-prolétariennes) et subjectives (niveau de développement théorique des dirigeants du MPLA, présence d'importants cadres marxistes révolutionnaires en Afrique du Sud), qui favorisent au maximum une évolution rapide dans une direction socialiste de la révolution qui approche. L'adoption d’une orientation politique correcte de notre mouvement en Afrique du Sud, dans la voie de l’autoäéfense armée, ainsi que l’adoption d’une politique correcte à l’égard d’autres courants du mouvement de masse qui s’orientent dans le même sens — à savoir une orientation faite d'initiatives constantes pour un front unique anti-impérialiste et anticapitaliste, lui permettraient de jouer un rôle clé dès la première étape de la révolution qui vient. Inévitablement, la révolution sud-africaine prendra initialement la forme d’une révolte générale des masses contre le régime de l'apartheid, c’est-à-dire contre l'Etat, l'armée et les lois consacrant la ségrégation raciale. Nous devons éviter toute attitude sectaire envers ce caractère national-démocratique que prendra la lutte dans ses premières phases, mais comprendre qu’elle se traduira, dès le début, à la campagne comme une lutte pour la terre, et dans les villes, comme une lutte contre un Etat et une armée capitalistes, et exprimer au sein et à la tête de cette lutte démocratique des masses les objectifs socialistes finaux qu’elle réalisera.

D) L’Iinternationale devra suivre également avec un intérêt particulier l’activité de ses partis en Asie, qui ont des leviers pour modifier profondément la situation objective, et pour assurer un bond en avant de notre mouvement.

Notre section ceylanaise a corrigé progressivement l'orientation erronée adoptée en 1960 en ce qui concerne l'appui accordé au gouvernement libéral-bourgeois du SLFP. Dès que les masses ont commencé à entrer en action, elle n’a pas hésité à se placer à leur tête contre ses alliés électoraux d'hier. Une auto-critique plus approfondie des erreurs pasées serait cependant utile, dans la mesure où elles sont fondées en dernière analyse sur une surestimation de l’aspect purement électoral de la lutte pour le pouvoir à Ceylan, ce qui risque d’engendrer de nouvelles erreurs, de forme différente, à une autre étape de la lutte de classe à Ceylan.

Le LSSP doit s’orienter aujourd’hui franchement vers un front unique des organisations ouvrières, politiques et syndicales (LSSP-CP-MEP et organisations syndicales, y compris le CWC et DWC qui organisent l’écrasante majorité du prolétariat agricole du pays) et vers la formule de gouvernement de front unique réellement socialiste, qui constitue la solution de rechange la plus efficace aux divers types de gouvernements bourgeois qui se sont succédé à Ceylan depuis l'indépendance. Il faut lancer cette orientation de manière offensive, la faire pénétrer dans les larges masses, la centrer, non pas sur de simples négociations au sommet, maïs sur la création de comités de front unique à tous les échelons de la vie politique (Etat, province, ville, quartier), et lui donner en même temps un caractère de classe précis en luttant pour un programme de front unique qui traduit nos positions de classe, à la fois sur les problèmes du pouvoir, des rapparts avec le Commonwealth et avec les Etats ouvriers, de la nationalisation des principaux moyens de production, et des problèmes linguistiques. Conçue dans cet esprit, la campagne du LSSP pour le front unique et le gouvernement du front unique, ne pourra qu'élargir l'audience du parti et sa base de masse, l'autorité dont il jouit dans la classe ouvrière, et couper court à toute manœuvre des partenaires opportunistes éventuels de ce Front. D’autres tâches sur lesquelles le LSSP devrait se pencher sont celle d'élaborer une plate-forme de revendications immédiates et transitoires concrètes pour la population pauvre à la campagne, celle de tirer toutes les conclusions qui s'imposent du coup d’Etat militaire échoué, et celle d'assurer un recrutement et une formation politique et théorique régulière de militants et de cadres ouvriers.

E) La IVe Internationale soutient résolument la lutte que mènent les partisans au Vietnam-Sud et au Laos pour renverser les régimes des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie compradore, agences de l'impérialisme américain. Elle appelle à dépasser toute formule qui arrêterait la révolution à mi-chemin, et à s'orienter hardiment vers la conquête du pouvoir par les paysans pauvres et les ouvriers.

En Inde, les marxistes révolutionnaires poursuivent un combat intransigeant contre la bourgeoisie, son parti du Congrès et son grand homme : Nehru. Ils dénoncent la trahison de l’aile Dange du PC et des agents américains du PSP, qui ont fait l’union sacrée avec la bourgeoisie indienne, non seulement contre l'Etat ouvrier chinois, mais aussi contre les ouvriers et les paysans révolutionnaires de leur propre pays, persécutés par le régime de Nehru. Ils poursuivront le travail de clarification et de regroupement révolutionnaire, en s’orientant de plus en plus vers une liaison avec la gauche du PC et en élaborant un programme de revendications transitoires qui correspond aux aspira-lions des masses pauvres des villes, aussi bien que des campagnes.

En Indonésie, les marxistes révolutionnaires combattent le régime de la bourgeoisie nationale de Sukarno, et critiquent le PC pour sa soumisison à Sukarno et à sa pelitique. Hs s'efforceront de dégager une perspective socialiste, et d'élaborer un programme de revendications transitoires au socialisme,

3) A l'échelle mondiale, les marxistes révolutionnaires doivent aujourd’hui participer à la vaste discussion au sein du mouvement communiste, en vue de clarifier progressivement les idées et l’orientation stratégique du mouvement communiste, d'œuvrer à la création d’un vaste courant communiste de gauche, plus ou moins intégré, et de préparer ainsi des cadres précieux pour une nouvelle direction révolutionnaire, à la fois dans la révolution coloniale, dans les Etats ouvriers, et dans les pays impérialistes.

Cette intervention doit se faire sous notre propre drapeau, avec l’ensemble des idées du trotskysme, du programme de la IVe Internationale, sans faire des concessions à aucune tendance, car nous sommes convaincus que seul notre programme, le programme authentique du marxisme révolutionnaire, apporte une réponse satisfaisante aux questions que se posent, et se poseront de plus en plus les militants commuuistes. Notre intervention à un double but : notre intégration constante daus le réel mouvement de masse afin d'y conquérir des positions dirigeantes, notre lutte permapente pour la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire du prolétariat international. C’est en fonction de ces buts poursuivis que notre intervention dans la discussion sino-saviétique comporte donc, à côté de l’analyse critique des positions des uns et des autres, des options tactiques en vue de conclure des alliances qui nous rapprochent de la construction de nouveaux partis révolutionnaires de masse,

I ne s’agit done pas de choisir des alliés dans la bureaucratie, maïs bien au sein du mouvement des masses, et ces alliés ne peuvent être que les courants communistes de gauche, à savoir les courants castristes et « chinois » dans les PC des pays capitalistes (coloniaux, semi-coloniaux et impérialistes), et les courants à gauche du courant kroucht-chévien (voulant pousser la déstalinisation plus loin que la bureaucratie) dans les PC des Etats ouvriers.

L'efficacité de cette intervention dépendra, en plus de son caractère principiel et de la défense cohérente de nos positions, de la compréhension correcte d’une série de préoccupations progressives des militants communistes engagés dans la discussion, et de la possibilité de leur répondre correctement. Cela implique :

a) Un effort pour empêcher que l'impérialisme ne profite de la discussion. Dans ce but, il faut insister Sur la nécessité de séparer les rapports entre partis communistes des rapports entre Etats ouvriers, sur la nécessité de maintenir l'alliance sino-soviétique malgré la discussion, sur la nécessité d'arrêter les rétorsions économiques de l'URSS, ete, Dans le même but, il faut aussi insister sur l’idée d’une Conférence internationale de tous les partis communistes, préparée par une large discussion démocratique avec publication de tous les documents, discussion et conférence avec la participation des communistes yougoslaves et de toutes les tendances marxistes révolutionnaires.

b) Un effort pour dégager la discussion de son caractère scholastique et byzantin, en formulant les problèmes stratégiques et tactiques auxquels le mouvement communiste mondial se trouve confronté (aussi bien dans les Etats ouvriers que dans les pays capitalistes) et en proposant des solutions de ces problèmes qui s’inspirent non seulement de la tradition classique du marxisme révolutionnaire, mais encore d’une vaste synthèse de toutes les expériences révolutionnaires immensément riches des dernières décennies,

Dans ce but également il ne faut pas hésiter à propager des solutions à des problèmes nouveaux qui n’ont pas reçu une réponse suffisante dans le passé (exemple : le problème du rôle de la lutte armée dans la révolution coloniale ; le problème des nouvelles revendications transitoires à formuler dans la situation écomique actuelle des pays impérialistes: le problème des rapports réciproques entre Parti, Conseils ouvriers et syndicats dans les Etats ouvriers ; les problèmes de la planification internationale de J'économie, ete.). Tout effort théorique entrepris par aire mouvement dans ce sens est assuré aujourd’hui d’un large écho dans le mouvement communiste internatinoal.

4) La situation créée par le XXe Congrès du PC et encore plus par le XXIIe Congrès, est éminemment favorable à une relance de notre mouvement dans les Etats ouvriers eux-mêmes. Nous devons nous organiser de sorte que nos activités d'aide aux éléments les plus avancés sur la voie du léninisme se multiplient, avec un matériel ad hoc, des cadres préparés et enthousiastes, et une pédagogie et une tactique particulières, qui facilitent la pénétration de nos idées dans les milieux d'avant-garde des Etats ouvriers, surtout les mileux de la jeunesse.

Une place importante devra être donnée à une campagne pour la réhabilitation de Léon Trotsky et de tous les révolutionnaires victimes de la terreur de Staline,

5) En Europe capitaliste, les marxistes révolutionnaires poursuivront leur travail d'intégration dans le mouvement de masse.

D'une manière plus générale, ils préciseront leurs mots d'ordre et leurs actions dans deux domaines : celui de la lutte anti-nucléaire, et celui de l'intégration économique européenne et du Marché Commun. Une série de revendications transitoires doivent aujourd’hui compléter le mot d’ordre traditionnel des Etats-Unis Socialistes d'Europe ; elles doivent être recherchées, d’une part dans un appel à une collaboration é onomique plus étroite avec les Etats ouvriers et à une aide désintéressée aux pays de la révolution coloniale, et dans l'élaboration de plans dans ce sens qui peuvent assurer le plein emploi, et d’autre part, dans l'extension importante du secteur publie (nationalisation, sans indemnités ni rachat et sous contrôle ouvrier, des trusts ayant des succursales et des usines dans plusieurs pays, etc.). L'idée d’un plan de développement économique pour toute l’Europe, à élaborer par un Congrès des organisations ouvrières, et à opposer à la « programmation » néocapitaliste que vise le Marché Commun doit également être popularisée.

Les marxistes révolutionnaires réclameront également la convocation de ce Congrès des organisations ouvrières (syndicales et politiques) dans le cadre du seul Marché Commun, pour répondre aux impératifs d'une stratégie d'ensemble du mouvement ouvrier face aux attaques patronales et gouvernementales contre les conditions de vie et de travail des masses. Les marxistes révolutionnaires doivent dégager toutes les conclusions de la grève belge de 1960-61, de la grève des mineurs des Asturies et de la grève des mineurs français, qui démontrent que l’effet économique de ces grèves pourtant impressionnantes, est de plus en plus neutralisé par une circulation internationale des marchandises plus rapide et plus libérale que dans le passé récent, et que de ce fait, une unité d'action syndicale à l'échelle européenne, ainsi que l'organisation d'une solidarité internationale agissante, deviennent de plus en plus des conditions pour une action gréviste efficace dans chaque pays européen.

Source : Quatrième Internationale, n°19, juillet 1963 · scan (Radar, 16-014-00099).

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