de la révolution mondiale
(Document adopté par le Congrès Mondial de Réunification)
Û L'ARRIERE-FOND GENERAL
Le schéma classique de Ia révolution mondiale admettait que la victoire du socialisme se produirait d'abord dans les pays les plus développés industriellement, qui serviraient d'exemples aux pays moins développés. « Les pays les plus avancés montrent aux pays moins développés leur propre avenir », écrivit Marx. Le marxisme considérait d'une manière générale que, pour assurer la victoire du socialisme, il fallait une base industrielle hautement développée et un prolétariat puissant ainsi qu'un mouvement ouvrier politiquement conscient, et que ces préconditions objectives et subjectives ne pouvaient apparaître qu'avec le plein développement du capitalisme.
Il est vrai qu'après la révolution de 1848, Marx exprima quelques doutes au sujet d'une des hypothèses politiques sous-jacentes à ce schéma, à savoir la capacité de la bourgeoisie à réaliser une révolution démocratique bourgeoise classique dans les pays modernes. Plus tard, Engels mina davantage ce schéma quand il souligna que la faiblesse relative de la conscience politique de la classe ouvrière britannique était due précisément au fait que la Grande-Bretagne était le pays capitaliste le plus développé, possédant un monopole mondial de haute productivité.
Au début du XX: siècle, Trotsky, en 1905, dans sa théorie de la révolution permanente, qui affirme que la classe ouvrière serait obligée de résoudre des tâches relevant historiquement de la bourgeoisie, et Lenine, en 1914, dans sa théorie de l'impérialisme, qui comporte l'idée que la chaîne impérialiste se casserait d'abord à son maillon le plus faible, montrèrent qu'ils étaient parvenus à comprendre la conséquence principale de la loi du développement inégal et combiné, à savoir que le prolétariat, par suite des contradictions du système capitaliste mondial dans son ensemble, pourrait bien arriver au pouvoir d'abord dans un pays arriéré. Lenine et Trotsky, tous deux, pensaient fermement que la victoire de fa révolution dans de telles conditions s’avérerait être seulement le prélude de la victoire de la révolution socialiste dans les pays capitalistes clés et un moyen de faciliter l'issue décisive. C'est dans cet esprit que les bolcheviks prirent le pouvoir en octobre 1917 et fondèrent la 11° Internationale en 1919.
La révolution a suivi une voie beaucoup plus détournée que ses plus grands théoriciens eux-mêmes ne le pensaient, Nous savons le prix élevé que l'humanité, dans son ensemble et les ouvriers et paysans des premiers Etats ouvriers en particulier ont eu à payer pour ce détour.
Les trahisons de la bureaucratie réformiste engendrèrent la défaite des révolutions en Allemagne et dans l'Europe centrale, au cours des années 1918-1921, isolant la première révolution victorieuse dans la Russie arriérée et frayant ainsi la voie à la dégénérescence bureaucratique de l'Etat soviétique et de l’Internationale communiste sur lequels la bureaucratie stalinienne établit un contrôle rigoureux. D’instrument de la révolution mondiale, le Comintern fut transformé en instrument de manœuvre diplomatique du Kremlin, bloquant ainsi, tout d'abord involontairement et ensuite délibéré-ment, la victoire de la révolution prolétarienne dans de nombreuses situations pleines de promesses dans plusieurs pays. À la fin de la deuxime guerre mondiale, les politiques de collaboration de classe social-démocrates et staliniennes, combinées aux efforts de l'impérialisme occidental, ont conduit à la stabilisation de l’économie capitaliste et de l'Etat bourgeois dans plusieurs pays impérialistes où la victoire du socialisme était objectivement possible et même imminente.
En résultat des échecs successifs des deux grandes vagues révolutionnaires de 1919-23 et de 1943-48, ainsi que de la vague plus petite de 1934-37, le centre principal de la révolution mondiale passa, pour une période, au monde colonial. La victoire de la Révolution chinoise de 1949, faisant suite à la vague révolutionnaire d’après-guerre en Europe, inaugura une série ininterrompue de révolutions coloniales. Toutes les révolutions victorieuses depuis 1917, y compris l'établissement d'Etats ouvriers par des soulèvements révolutionnaires en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam et à Cuba, eurent ainsi lieu dans des pays relativement arriérés, tandis que la possibilité d’une victoire révolutionnaire prochaine dans les pays impérialistes se trouva différée.
Il faut repousser avec vigueur l’idée que ce développement, imprévu des classiques du marxisme, a été plus ou moins fatalement déterminé par des facteurs objectifs ou par un manque de volonté et d'énergie révolutionnaire chez les ouvriers des pays impérialistes. Nul ne peut sérieusement nier que, depuis 1917, diverses montées de masse et même des soulèvements de la classe ouvrière avaient rendu objectivement possible le renversement du capitalisme dans de nombreux pays impérialistes (Allemagne et toute l'Europe centrale 1918-20, Italie 1919-21, Allemagne 1923, Angleterre 1926, Autriche 1933-34, Espagne 1931-37, Belgique 1932-36, France 1935-37, Italie 1943-48, France 1944-48, Angleterre 1945-50, etc.). On ne peut ainsi raisonnablement nier que, dans d'innombrables grèves générales, occupations d'usine, démonstrations de masse, qui ont fait tomber des gouvernements, et mêmes des insurrections qui ont menacé les fondations du pouvoir d'Etat bourgeois, le prolétariat des pays impérialistes (à l'exception des Etats-Unis) à montré à de multiples reprises qu’il comprenait la nécessité générale de reconstruire la société sur des voies socialistes et qu'il avait la volonté de réaliser cette tâche. L'échec de toutes ces tentatives n’est pas dû à quelque incapacité innée, à un « retard » ou à une « corruption » politique, mais au rôle traître de la direction officielle, qui, de façon réitérée, a préféré ne pas utiliser la possibilité objective de prendre le pouvoir ,ou détruire délibérément cette possibilité, Le prolétariat européen a été frappé par ces trahisons plus fortement que tout autre secteur de la classe ouvrière mondiale, ainsi que le montrent clairement les exemples de l'Allemagne et de l'Espagne.
La crise de la direction révolutionnaire existe évidemment dans les pays coloniaux et semi-coloniaux aussi bien que dans les pays avancés. De nombreuses révolutions défaites ou avortées témoignent de cette crise, depuis la Révolution chinoise de 1925-27 jusqu'aux plus récentes défaites au Guatemala et en rak. Mais, pour l'issue possible de la lutte. il existe une grande différence entre une direction inadéquate dans un pays arriéré et une direction similaire dans un pays impérialiste : DANS CE DERNIER, L'ENNEMI AFFRON-TANT LA POPULATION LABORIEUSE EST IMMENSEMENT PLUS FORT.
Confrontéc à la bourgeoisie puissante et bien expérimentée des pays impérialistes, la classe ouvrière ne peut parvenir à la victoire que sous une direction marxiste révolutionnaire véritable qui est capable : 1° d'établir l’unité d'action au sein du prolétariat ; 2° de mobiliser de la facon la plus totale les potentialités latentes et souvent cachées de la classe ouvrière ; 3° de déjouer les manœuvres d’une direction capitaliste très astucieuse et souple qui a appris à transformer des réformes en un frein puissant aux révolutions ; 4° de gagner une partie de la petite bourgeoisie (la base de masse du capitalisme dans les pays impérialistes) et d'en neutraliser une autre partie sans abandonner ses propres objectifs de classe. L'absence d'une question agraire explosive est un élément important du renforcement et de la stabilisation du capitalisme dans la plupart des pays impérialistes.
La situation est différente dans les pays arriérés. Confrontée à des classes dirigeantes pourries jusqu'à la moëlle et dépourvues d'un soutien de masse, la révolution entraîne dans la lutte la masse de la population laborieuse, y compris les paysans les plus pauvres et la petite bourgeoisie paupérisée, provoquant l'effondrement de l'ordre traditionnel et de son Etat, et exerçant sur des partis ouvriers centristes ou des formations similaires des pressions propres à les porter au pouvoir.
Dans des conditions capitalistes à peu près normales, il faut se rappeler que, comme l'a dit Lenine, « il n’y a pas de situations sans issue du point de vue économique ». L’échec d'une vague révolutionnaire dans un pays impérialiste fait place éventuellement à quelque forme de stabilisation économique relative temporaire et même à une nouvelle expansion. Ceci diffère inévitablement pendant un temps de nouveaux soulèvements révolutionnaires, la combinaison d’un recul (ou même d'une démoralisation) politique de la classe ouvrière et d'une élévation du niveau de vie étant défavorable à toute entreprise révolutionnaire immédiate.
Par contre, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la faiblesse même du capitalisme, foute la structure socio-économique particulière engendrée par l'impérialisme, la misère permanente de la grande majorité de la population en l’absence d’une révolution agraire radicale, la stagnation et même la réduction des niveaux de vie, cependant que l'industrialisation se poursuit relativement vite, créent des situations dans lesquelles l'échec d'une vague révolutionnaire n'entraîne pas automatiquement une stabilisation sociale ou économique relative ou même temporaire. Une succession apparemment inépuisable de luttes de masse se poursuit, comme la Bolivie l'a éprouvé depuis dix ans. La faiblesse de l'ennemi offre à la révolution de plus amples moyens de récupérer de défaites temporaires, que c'en est le cas pour les pays impérialistes.
En résumé, les victoires et les défaites depuis 1917 expriment le rapport des forces entre la vieille classe dirigeante et les masses laborieuses à l'échelle mondiale. Le fait que la révolution l'ait emporté d’abord dans les pays arriérés et non pas dans les pays avancés ne prouve pas que les ouvriers des pays avancés ont manifesté une combativité révolutionnaire insuffisante. 1| témoigne que l'opposition qu'ils ont à surmonter dans ces pays est incomparablement plus forte que dans le monde colonial et semi-colonial. La faiblesse de l'ennemi dans les pays arriérés a ouvert la possibilité de parvenir au pouvoir même avec un instrument émoussé. La force de l'ennemi dans les pays impérialistes exige un outil beaucoup plus parfait.
En même temps, il est important de reconnaître que les trois forces principales de la révolution mondiale — la révolution coloniale, la révolution politique dans les Etats cuvriers dégénérés ou déformés, et la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes — forment une unité dialectique. Chacune de ces forces influe sur les autres et, en retour, en reçoit des impulsions puissantes ou des coups de frein sur son propre développement. Le retard de la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes a, en général, indubitablement empêché la révolution coloniale de suivre la voie socialiste aussi rapidement et aussi consciemment que c'eût été possible sous l'influence d'une puissance montée révolutionnaire ou d’une victoire du prolétariat dans un pays avancé. Ce même retard diffère également la maturation de la révolution politique en U.R.S.S., notamment dans la mesure où il ne présente pas aux ouvriers soviétiques un exemple convaincant d’une voie de rechange pour la construction du socialisme. Enfin, la montée des révolutions coloniale et politique, gênées par le retard de la révolution prolétarienne en Occident, contribue toutefois à aider le prolétariat des pays impérialistes à surmonter ce retard.
[L LA REVOLUTION COLONIALE
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et plus sensiblement après la victoire de la révolution chinoise, des mouvements de masse incessants ont entraîné un pays atriéré après l'autre dans le processus de la révolution permanente. Les causes générales de cette vague se trouvent dans l'affaiblissement des vieilles puissances colonialistes pendant et après la deuxième guerre mondiale, dans l'attraction exercée par les progrès de l'Union soviétique et notamment de la Chine nouvelle, dans la conscience naissante des masses des conditions matérielles et morales misérables qui existent dans tous ces pays, dans la puissance manifestée par le mouvement pour l'indépendance nationale et son identification aux yeux des masses avec la possibilité de surmonter la misère, les bas niveaux de vie. les bas niveaux culturels, l'exploitation et l'oppression de toute sorte, dans l'aggravation des conditions internationales d'échange pour les pays exportant des matières premières, surtout depuis la fin du « boom de la guerre de Corée », dans le contraste entre l'énorme expansion économique de tous les pays industrialisés et la quasi stagnation ou l'abaissement des niveaux de vie des masses dans la plupart des pays coloniaux et semi-colcriaux dans la dernière décennie. Telles sont quelques-unes des principales causes du soulèvement général dans le monde colonial.
En tant que développement dans l'histoire du monde, la révolution coloniale signifie avant tout que deux milliards d'êtres humains — hommes, femmes, enfants, dans des régions où, pendant des siècles, la vie, par tradition, était celle de sujets passifs, condamnés à une surexploitation et à une hyperoppression, à une totale hurailiation et à a destruction de toutes les traditions nationales, de l'identité nationale même, quand ils ne furent pas soumis à un massacre et à une extermination de masse — acquièrent soudain une voix, un langage, une personnalité propre. Fondamentalement, la révolution coloniale est la tendance irrésistible de ces deux milliards d'êtres humains à devenir enfin les maîtres et les bâtisseurs de leur propre destinée. Le fait que ceci ne soit socialement possible qu'au travers d'un Etat ouvrier fournit la base objective de la tendance de la révolution coloniale à s'engager sur la voie de la révolution permanente.
Dans le processus de la révolution mondiale, la révolution coloniale — tout d’abord la Révolution chinoise, ensuite toute la chaîne de soulèvements — a empêché que ne se produise une stabilisation temporaire du système impérialiste à l'échelle mondiale, comme ce fut le cas après 1921. Elle a renversé le rapport des forces internationales aux dépens du capitalisme, obligé l'impérialisme à combattre et, dans la plupart des cas, à perdre une série de luttes et de guerres défensives qu'il a déclenchées dans ses efforts pour arrêter la progression de la révolution dans le monde colonial. Elle a ainsi donné une formidable impulsion aux forces anticapitalistes partout dans le monde. Elle à fourni à l’Union soviétique et aux autres Etats ouvriers le répit nécessaire pour surmonter l’avance qualitative dans le domaine militaire que possédait l'impérialisme lorsque la deuxième guerre mondiale atteignit son apogée.
La révolution coloniale ne pouvait, par ses seules forces, provoquer la chute de l'impérialisme. Paradoxalement, eile ne fut même pas capable de saper la stabilité économique relative des pays impérialistes. Contrairement à l'hypothèse générale des marxistes révolutionnaires depuis 1919, l'effondrement du système coiorial n’entraîna pas une crise économique immédiate ou un écroulement dans les pays impérialistes ; il coïncida avec l'expansion relativement la plus grande que la production capitaliste et le commerce extérieur Onf connue au cours d'un demi-siècle.
Parmi les multiples causes de ce paradoxe apparent, l’une est d'importance exceptionnelle. Aussi longtemps que les nouveaux Etats indépendants émergeant de la révolution coloniale sont maintenus, par des directions bourgeoises ou petites bourgeoises, dans les limites du mode de production capitaliste et du march mondial capitaliste, la puissance réelle de l'impérialisme n’est pas détruite dans ces pays. SA DOMINATION PASSE SIMPLEMENT DE LA FORME DIRECTE À UNE FORME INDIRECTE. Ainsi que les marxistes révolutionnaires l'avaient prévu depuis longtemps, la stratégie fondamentale de l'impérialisme, confronté à la révolution coloniale, à consisté dans une ruodification de sa forme de domination tout en cherchant à en maintenir le contenu essentiel. Dans quelques cas, certes, cette transformation a valu à l'impérialisme des pertes effectives, et il a cherché à éviter le changement dangereux de la forme de sa domination quelquefois par des guerres coloniales sanglantes et désespérées.
La transition de la domination impérialiste directe à une forme indirecte implique une redistribution de la plus-value produite par les masses coloniales en faveur de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie coloniale aux dépens de la puissance impérialiste. Dans la mesure où elle comporte également une accélération du processus d'industrialisation des pays coloniaux, elle signifie même une modification de la division internationale du travail, accordant une part croissante du marché mondial à la bourgeoisie coloniale dans la production de certains biens de consommation industriels (notamment des textiles) et réduisant les pays impérialistes dans une mesure grandissante à l’exportation de biens de production. :
Cet aspect du néocolonialisme correspond à certains besoins irhérent à la bourgeoisie impérialiste elle-même, la structure industrielle modifiée la forçant à chercher de nouveaux marchés pour les moyens de production plutôt que pour les biens de consommation. Ladite «aide aux pays sous-développés » se réduit à garantir financièrement les efforts pour assurer [es dispositions afférentes à ces besoins, les conséquences sociales et politiques attendues n'étant que des sous-produits d’une satisfaction réussie de cette nécessité économique majeure. Mais la nature limitée de ce processus d’industrialisation sous les auspices de la bourgeoisie ainsi que le montant misérable de « l'aide » impérialiste laissent quasiment intacts les besoins réels du développement économique dans les pays coloniaux. Aussi leur structure socio-économique reste-t-elle fondamentalement la même que sous la domination impérialiste directe. Ils restent essentiellement des producteurs et des exportateurs de matières premières et de produits alimentaires, dépendant complètement des fluctuations de prix sur le marché mondial. Ils continuent à porter le fardeau d'un chômage ou d’un sous-emploi énorme dans les campagnes. Le processus d’industrialisation limitée lui-même se produit au prix d’une inflation et d’un abaissement des salaires réels, c'est-à-dire au prix d'une misère grandissante des masses travailleuses.
Etant donné que la révoluticn coloniale a, en général, été maintenue jusqu’à ce jour dans le cadre du marché mondial capitaliste, elle n’a pas infligé des coups de boutoir économiques à l’économie capitaliste mondiale dans son ensemble, ni déclenché des crises économiques majeures dans les pays impérialistes qui ont perdu leurs anciens empires. Une seule économie impérialiste, cella du Portugal, en raison de sa structure économique particulière, semble condamrée à l'effondrement dès le moment où elle perdra ses possessions coloriales.
Mais ceci ne se signifie pas que la révolution coloniale n'a pas affecté le mécanisme de l’économie impérialiste. Sa conséquence la plus notable a été de ralentir l'exportation de capitaux privés aux pays arriérés et d’obliger des institutions (gouvernementales) publiques, nationales ou internationales, d'assumer le 1ôle normalement rempli par le capital privé à l'apogée du capitalisme. De sérieuses contradictions monétaires, financières et économiques en ont résulté. Au cours des dix dernières années, la répugnance du capital privé, dans les pays impérialistes, face à une expansion relativement rapide, à exporter ses plus-values aux pays arriérés saisis par Île processus de la révolution coloniale à constitué un problème essentiel. Les garanties et les asurances gouvernementales aux investissements peuvent amoindrir mais non surmonter cet obstacle. :
Aussi longtemps que la grande majorité des nouveaux pays indépendants reste dans le cadre du marché capitaliste mondial, ces difficultés constitueront, du point de vue du capitalisme mondial, un « moindre mal», qui pourra être plus ou moins traité au sein du système, du moins pour le moment. C'est seulement si les principaux pays semi-coloniaux venaient à se détacher du système capitaliste mondial en devenant des Etats ouvriers, que la révolution coloniale délivrerait des coups économiques de telles dimensions qu'elle provoquerait rapidement les Plus graves crises économiques et sociales dans les centres
En ce qui concerne les perspectives effectives, il n'est pas exclu que ces pays deviennent des Etats ouvriers avant que la révolution politique ne triomphe en Union soviétique ou avant que la révolution prolétarienne ne rerporte une victoire décisive dans un ou plusieurs pays impérialistes importants. Toutefois, il serait imprudent pour les révolutionnaires socialistes de se baser sur cette variante peu probable. Une teile perspective implique non seulement la continuation du processus de révolution permanente dans le monde colonial (ce qui se produira sûrement), mais aussi la conclusion victorieuse de ce processus dans beaucoup de pays en un temps donné (avant des victoires ailleurs). Une politique basée arbitrairement sur une seule des nombreuses successions dans le temps des trois principaux secteurs de la révolution mondiale pourrait mener à des crreurs politiques extrèmement graves.
Les conditions objectives du processus de révolution permanente dans les pays ecloniaux résident fondamentalement dans l'incrvacité des directions nationalistes bourgeoises et petites bourgeoises coloniales à résoudre, dans le cadre du mode de production capitaliste, les problèmes essentiels créés par la montée économique et culturelle. Ceci s'exprime de la manière la plus aiguë dans l'incapacité du capitalisme à entreprendre une réforme agraire radicale. Les conditions subiectives sont déterminées par le fait qu’en général les masses coloniales ne font pas de différence entre la conquête de l'indépendance nationale et la conquête d'un niveau de vie matériel et culturel élevé. Aussi longtemps que les conditions de vie ne s'améliorent pas, l'indépendance semble incomplète, inadéquate et même irréelle. Ceci veut dire qu'à la longue aucune stabilisation sociale, économique ou politique n’est possible dans ces pays sans la victoire de la révelution socialiste, Temporairement, une stabilisation politique peut être obtenue par des directions nationalistes bourgeoises ou petites bourgeoises qui, aux yeux des masses, continuent à être identifiées avec une réelle lutte pour l'indépendance nationale et qui ont réussi à faire croire aux masses que le processus de transformation sociale et de développement économique est effectivement en cours. Les cas marquants d’un tel succès relatif furent ceux de Peron en Argentine, de Nasser en Egypte et de Nehru en Inde. Même dans ces cas. l'équilibre politique s’est avéré tout à fait instable, indiquant ce qui se produirait avec l'apparition d’une direction ouvrière de rechange capable de mobiliser les sentiments anti-impérialistes généraux des masses autour de buts révolutionnaires, concrets, fondamentaux que la direction traditionnelle ne peut atteindre, par exemple une réforme agraire radicale en Inde.
Pour foutes ces raisons, la perspective la plus probable pour la plupart des pays arriérés est une succession de crises sociales révolutionnaires prolongées que les directions nationalistes bourgeoises ou petites bourgeoises tenteront désespérément de contenir ou de canaliser, mais qui, en dépit d'échecs inévitables, déborderont périodiquement par dessus ces limites. Cette période prolongée d'instabilité et de crises sociales n'implique pas la victoire automatique des forces proiétariennes ou des forces révolutionnaires paysannes conduite par une direction marxiste, c'est-à-dire l'instauration automatique d'États ouvriers. Tout comme dans le cas où le commencement de la révolution coloniale (sous une direction nationaliste bourgeoise ou petite bourgeoise) serait identifié avec sa conclusion victorieuse sous une direction prolétarienne, toute idée que ce processus se produira automatiquement ou inévitablement dans ure limite de temps donnée conduit nécessairement à une estimation défigurée du réel rapport des forces et remplace l'analyse scientifique par des illusions et des -ouhaits. Ellc présuppose que le processus objectif resoudra de lui-même une tâche qui ne peut être résolue que dans la lutte par les efforts subiectifs de l'avant-garde, c'est-à-dire par la conquête socialiste révolutionnaire de ia direction du mouvement des masses. Que ceci soit possible dans le processus même de 13 révolution, et dans un temps relativement court, a été démontré adéquatement dans le ca5 de Cuba. Que ceci ne soit pas inévitable et que sans cela la révolution soit certaine de subir de sérieuses défaites ou, au mieux, d'être réduite à des victoires incertaines a été largement démontré dans l’histoire récente d’autres pays latino-américains comme la Bolivie, l'Argentine et le Guatemala.
Une perspective pius précise pour chacune des grandes zones ethno-géographiques de la révolution coloniale (Amérique latine, monde arabe, Afrique noire, sous-continent indien, sud-est asiatique) ne peut être élaborée que sur la base d’une analyse concrète des forces sociales et politiques spécifiques en œuvre et de leurs conditions économiques plus exactes. Toutefois, on peut indiquer certaines tendances sociales générales qui s'appliquent à tous ou presque tous les pays coloniaux et semi-coloniaux :
a) La faiblesse numérique et économique de la bourgeoisie nationale. Malgré la priorité que l'histoire lui a accordée, la bourgeoisie nationale s’est avérée incapable de manier le capital rendu disponible sous la rubrique « aide aux pays sous-développés » de facon à obtenir les résultats optima dans l’industrialisation. C’est peut-être le plus grand obstacle sur la voie d’une « solution bourgeoise » au problème du sous-développement économique. On trouve partout le même phénomène : la plus grande partie du surplus de capital disponible est détournée des emplois industriels vers l'investissement dans la terre ou l’usure, la thésaurisation, l'importation de produits de consommation de luxe, et même vers la simple fuite à l'étranger. Cette incapacité de la bourgeoisie nationale n’est pas le résultat ou le simple reflet de sa corruption morale, mais une opération normale de la course capitaliste aux profits dans les conditions économiques et sociales données. La peur de la révolution permanente n’est pas le moindre des motifs en cause.
b) La création de l'infrastructure de l'industrie lourde par l'Etat, prenant la forme de la propriété nationalisée. La couche sociale dirigeant et incarnant ce processus est la petite bourgeoisie urbaine, notamment les intellectuels, les militaires et les fonctionnaires d'Etat, Le processus favorise le développement de l'Etat national bourgeois et lui est même indispensable. Cependant, il peut se heurter aux intérêts de nombreuses parties ieilles classes bourgeoises dans le secteur privé, non seulement de la bourgeoisie compradore traditionnelle mais même de la bourgeoisie industrielle. Telle est l'explication de la démagogie anticapitaliste et des nationalisations bourgeoises faites dans des pays comme l'Egypte, le Ghana, etc. Le fonctionnement de l'Etat dans ce domaine constitue la base objective du « socialisme » de Nehru et même de Nasser, quelles que soient les autres différences existant entre ces deux régimes. Le caractère capitaliste général de l’économie dans ces pays reste cependant bien net aussi longtemps que : 1° l'appareil d'Etat lui-même et les secteurs nationalisés restent des terrains nourriciers pour l’accumulation privée de capital et l’entreprise industrielle privée (par la corruption, le vol, des dons directs, des subsides, etc.) ; 2° l’économie nationale continue à être engrenée sur le marché capitaliste mondial ; 3° la petite production de marchandises, reproduisant constamment l'accumulation du capital, prévaut à la campagne.
c) Le rôle stratégique du prolétariat colonial. En raison de la structure socio-économique particulière de ces pays, la force principale du prolétariat ne réside pas parmi les ouvriers industriels qui, à l'exception de l'Argentine, ne forment qu'une minorité des salariés et une petite fraction de la population labcrieuse active de ces pays. Le prolétariat colonial doit être compris comme la somme de tous ceux qui vivent complètement ou essentiellement de la vente de leur ferce de travail, à savoir : ouvriers industriels, ouvriers des services publics, domestiques, mineurs, main-d'œuvre des plantations, ouvriers agricoles, ouvriers ruraux ou urbains qui ne trouvent qu’un emploi partiel ou occasionnel. L'accent doit être mis sur les quatre dernières catégories — mineurs, main-d'œuvre des plantations, ouvriers agricoles et ceux qui sont largement inemployés — typiques de l'économie coloniale. Elles sont numériquement plus fortes qu'on ne le pense généralement. Dans certains pays d'Afrique noire (Rhodésie, Afrique du sud, Angola, Congo) elles constituent même entre un quart et trois cinquièmes de la population. Dans le cas de la révolution cubaine, tandis que les paysans pauvres furent les premières recrues des forces de guerillas, la base de la révolution se déplaca vers ies ouvriers des champs et les chômeurs ruraux, fusionnant finalement avec le prolétariat de l’industrie du sucre et des villes. L’explication du niveau élevé de conscience que la révolution cubaine atteignit rapidement se trouve en partie dans la composition de sa base de masse.
d) Le rôle radical de la paysannerie. Sous la forme de guerillas grandissantes, la paysannerie a indubitablement joué un rôle beaucoup plus radical et plus décisif dans la révolution coloniale qu’il n’était prévu dans la théorie marxiste, Elle a fait preuve d’une nature sociale assez différente de la paysannerie traditionnelle des pays capitalistes avancés. Cependant, pour éviter toute confusion ou tout malentendu qui, dans certaines situations, pourrait conduire à de tragiques erreurs (voir ce qui s’est produit en Chine après l'introduction des communes populaires), il faut faire deux différences fondamentales :
Premièrement, [a différence entre le rôle révolutionnaire de la paysannerie luttant pour la conquête de la terre en propriété privée (même si elle est rassemblée dans des coopératives) et le rôle conservateur de la paysannerie dans la phase de la transformation socialiste des rapports de propriété à la campagne. L'expérience en Europe orientale et et également en Chine à confirmé la leçon apprise en Russie que partout où la paysannerie se trouve à l’avant-plan de la lutte contre la vieille alliance du propriétaire foncier, de lusurier et du compradore afin de devenir maîtresse de la terre, elle peut, comme classe, être l'alliée du prolétariat seulement aussi longtemps que l'Etat ouvrier s'abstient d’introduire des rapports” de propriété socialistes à la campagne. De tels rapports ne peuvent être basés que sur le secteur le plus pauvre de la paysannerie et ne peuvent donc être introduits que graduellement dans un pays où prédomine l’agriculture, si l’on veut éviter de graves crises sociales. 11 faut aussi noter que la paysannerie n’est pas universellement révolutionnaire. L'existence d'une grande majorité de petits paysans propriétaires a indubitablement servi de frein temporaire au processus révolutionnaire dans plusieurs pays du sud-est asiatique (Malaisie, Thaïlande, Ceylan même).
Deuxièmement, la différence entre l'individualisme invétéré de la paysannerie classique ayant un arrière-fond de siècles de petite production de marchandises, possédant la terre ou aspirant à la posséder, et la prédisposition vers le collectivisme chez les populations rurales vivant encore dans des conditions de propriété tribale (communale) totale ou partielle. Cette classe, contrairement à la paysannerie traditionnelle, n’est pas per 5e opposée à l'introduction de rapports de propriété socialistes à la compagne. Elle reste donc un allié du prolétariat à travers tout le processus de révolution permanente. Dans certains pays, son existence peut donner au soulèvement paysan un puissant caractère semi-prolétarien dès le début. Mais, même dans une situation aussi favorable que celle-ci, il ne faut pas idéaliser le niveau de conscience de ces masses. Misérablement opprimées, n'ayant virtuellement «rien à perdre que leurs chaînes », ces masses peuvent offrir à l'humanité les plus brillants exemples d'héroïsme révolutionnaire et de sacrifice d'elles-mêmes. Mais seule l'éducation sous une direction marxiste qualifiée et un Etat ouvrier peut les faire parvenir à la conscience socialiste révolutionaire, notamment ses composantes essentielles de discipline, d'autogestion et de rationalisme industriel moderne.
Pour gagner la direction des masses coloniales, l'avant-garde marxiste révolutionnaire doit apprendre à amener les aspirations fondamentalement progressives des masses labo-risuses en connexion intime avec le programme du socialisme révolutionnaire. La lutte constante pour éduquer le prolétariat des pays impérialistes dans la nécessité de soutenir inconditionnellement la révolution coloniale doit être liée à une activité pratique pour fournir une aide matérielle à la révolution coloniale. Chez les combattants de la libération dans les pays coloniaux, une tâche primaire est d'élever la conscience révolutionnaire élémentaire au niveau du socialisme scientifique et à une compréhension de l'interaction dialectique entre les trois principaux secteurs de la révolution mondiale à présent. Tout ceci ne peut être atteint par un quelconque processus automatique. Il est absolu. ment nécessaire d'éduquer des cadres marxistes révolutionnaires et de construire des tendances et des partis indépendants partout où cela est possible dans tous les pays coloniaux. La construction de sections de la Quatrième Internationale capables d'élaborer des analyses concrètes de leurs situations nationales spécifiques et de trouver des solutions concrètes aux problèmes reste une tâche stratégique centrale dans tous les pays.
Pour déterminer la place actuelle de la révolution coloniale dans le processus général de la révolution mondiale, il ne suffit pas de prendre en considération ses conséquences seulement sur le plan politico-militaire où elle a délivré à l'impérialisme des coups de boutoir, ou dans le domaine économique, où elle n’a pas encore sérieusement sapé l'économie mondiale de l'impérialisme. Il faut aussi examiner les effets de la révolution coloniale sur le rapport des forces de classe dans les pays impérialistes, notamment sur le mouvement ouvrier, et sur les forces sociales et politiques opposées dans les Etats ouvriers bureaucratiquement déformés ou dégénérés,
Dans la plupart des pays impérialistes, la révolution coloniale n’a pas, jusqu'à présent, modifié de manière importante le rapport des forces aux dépens de la bourgeoisie et au profit du prolétariat. Toutefois, dans le cas de ia France, c'est la révolution algérienne qui, en poursuivant sa lutte héroïque contre l'impérialisme français malgré le manque d'aide, a empêché une stabilisation décisive de la dictature bonapartiste de de Gaulle. La classe ouvrière française, qui reçut un coup terrible quand de Gaulle vint au pouvoir en mai 1958, obtint un répit, un temps précieux pour commencer à rassembler ses forces et retrouver son moral. Au Portugal, le déclenchement de la révolution en Angola et dans d'autres colonies s'est avéré décisif pour miner la stabilité de la dictature de Salazar, créant le climat pré-révolutionnaire qui 2 mis à l’ordre du jour le renversement du fascisme portugais. La chute de Salazar contribuerait à accélérer la révolution espagnole, à affaiblir le régime bonapartiste en France et à inten r la nouvelle vague de combativité dans le mouvement ouvrier d'Europe occidentale,
Jusqu'à présent, la révolution coloniale n’a pas cont bué directement à radicaliser le mouvement de masse dans la plupart des pays impérialistes, au mieux elle n'a fait qu'augmenter la conscience générale, déjà largement répandue dans d'importantes couches, que le système capitaliste mondial devient relativement plus faitle. Mais elle a affecté les éléments d'avant-garde d’une façon immédiate, cristallisant de nouvelles révoltes contre l'attitude attentiste, passive ou traîtresse des vieilles directions envers la révolution cnloniale ou des réactions nouvelles contre le niveau généralement bas de la politique dans quelques pays impérialistes. Ceci s’est produit non seulement en France où ces couches ont été les plus bruyantes, mais aussi dans plusieurs autres pays européens, notamment en Espagne et aux Etats-Unis où l’occasion de se solidariser avec la révolution cubaine à ouvert la porte d’une politique radicale à une nouvelle génération d'éléments d'avant-garde. De même, l'influence de la révolution coloniale, notamment de la révolution africaine, sur les éléments d'avant-garde du mouvement des Noirs a contribué à préparer l'apparition d'une nouvelle aile gauche radicale. Dans fous ces cas, la tâche des marxistes révolutionnaires est de chercher à gagner au trotskysme les meilleurs éléments de cette nouvelle avant-garde qui émerge et de les fusionner avec l'aile gauche du mouvement de masse.
L'influence de la révolution coloniale sur les masses qui s'éveillent dans les Etats ouvriers a été complexe et variée. En général, la révolution coloniale a contribué à surmonter la léthargie et le sentiment d'impuissance politique. L'intérêt déployé par ces masses envers la révolution coloniale (en premier lieu la révolution chinoise mais aussi les révolutions algérienne et cubaine depuis 1959) a été grand et continue à croître parallèlement avec les sentiments de solidarité. En même femps, les problèmes posés par la stratégie non révolutionnaire des partis communistes à la fois dans les pays impérialistes et coloniaux et par le rôle double joué par les bureaucraties eantes des Etats ouvriers envers la révolution coloniale, ont contribué à créer une différenciation au sein des partis communistes des Etats ouvriers, tout d'abord entre les secteurs de la jeunesse et la bureaucratie, ensuite entre les fractions de Mao Tse-Tung et de Khrouchtchev. Toutefois, le bloc opportuniste et sans principe de Mao Tse-Tunz avec l'aile la plus conservatrice de la bureaucratie soviétique et 5a résistance à détruire le culte de Staline, comme en témoigne particulièrement le bloc avec la direction du P.C. albanais, ont limité l’ampleur et les conséquences pratiques de cette différenciation dans la plupart des partis communistes des Etats ouvriers. Un facteur supplémentaire est donné par l'effet direct de ia révolution coloniale au moyen de forces telles que les étudiants coloniaux qui respirent difficilement dans l'atmosphère monolithique du mouvement communiste mondial et qui, à certains moments, passent des mots aux actes pour exprimer leurs sentiments comme ce fut le cas dans les démonstrations d'étudiants à Moscou et à Sofia. L'apparition de forces révolutionnaires de masse dirigées par des partis ou des tendances qui se sont développés en dehors du domaine de contrôle stalinien (Cuba, Algérie) a introduit un élément de désintégration particulièrement puissant dans le stalinisme international, favorisant le développement d’une aile gauche révolutionnaire.
Si l'effet économique ct politique direct de la révolution coloniale n’a pas été ressenti fortement dans les pays impérialistes, l'instauration d'Etats ouvriers en Chine, en Corée du Nord, au Vietnam et à Cuba a eu des ramifications puissantes sur les partis communistes et sur la formation d'une direction révolutionnaire dans son ensemble.
Les partis communistes de Yougoslavie et de Chine n'ont pas réussi à développer leur «tendance » sur une large échelle internationale pour un certain nombre de raisons spécifiques. Les Yougosiaves ont recherché une alliance opportuniste étroite avec la bourgeoisie nationale de pays coloniaux ou semi-coloniaux. Ceci empêcha effectivement une alliance avec les éléments militants de la révolution coloniale. En Europe occidentale, ils ont adopté une attitude opportuniste envers les bureaucratics réformistes, produisant des effets paralysants quant aux liens avec le mouvement révolutionnaire prolétarien. Toutefois, les développements progressifs en Yougoslavie ont eu des répercussions considérables dans les Etats ouvriers. Par exemple, la « renaissance » des conseils ouvriers à retenti notamment en Pologne et en Hongrie, bien que ce pas important soit limité par le fait que les conseils ne possèdent pas de pouvoir politique.
Le Parti communiste chinois a marqué quelques succès parmi les partis communistes du monde colonial où Pekin exerce un appel spécial en raison de son antagonisme envers quelques bourgeoisies nationales, non envers toutes, Dans les centres impérialistes et dans les Etats ouvriers, l'appel chinois a été beaucoup plus limité en raison de l'alliance sans principe avec les staliniens invétérés et du régime bureaucratique maintenu en Chine. Sur ces deux questions clefs, les ouvriers combatifs des centres métropolitains ainsi que les ouvriers, la jeunesse et les paysans des Etats ouvriers se sentent éloignés par les Chinois. Mais les critiques adressées à Togliatti et à des personnages semblables ont rencontré un écho favorable dans les rangs de rombreux partis communistes.
La victoire à Cuba a marqué le début d'une nouvelle époque dans l'histoire de la révolution mondiale ; car, à l'exception de l'Union soviétique, c'est le premier Etat ouvrier établi en dehors des limites de l'appareil stalinien. Un tel développement, quelle que soit la dimension du pays en cause, fut un tournant dont les effets se sont nécessai rement répercutés sur une échelle énorme dans tout le mouvement communiste mondial.
_ En fait, un courant castriste international est apparu au sein du mouvement communiste et socialiste révolutionnaire mondial qui, comme on pouvait le prévoir, est le plus {ort dans les régions coloniales, notamment en Amérique latine et en Afrique. Il est aussi notable dans les autres Etats ouvriers. L'influence du castrisme en Algérie témoigne aussi de l'importance du développement cubain.
Sauf en Espagne et au Portugal, le castrisme n’a pas eu une grande pénétration en Europe. Son influence dans les autres centres métropolitains, tels que les Etats-Unis et le Japon, est également limitée, Une des raisons de cet état de choses est que ia direction cubaine n’est pas encore parvenue à une compréhension de la meilleure façon pour elle de faciliter une renaissance révolutionnaire de ces régions.
L'apparition de plus d'Etats ouvriers par un nouveau développement de la révolution coloniale, notamment dans des pays comme l'Algérie, servirait à renforcer et à enrichir le courant international du castrisme, lui donnerait des perspectives à plus long terme, et aiderait à l'amener plus près d'une compréhension de la nécessité d’une nouvelle Internationale marxiste révolutionnaire de partis de masse. La réalisation de cette possi-libité historique dépend en partie du rôle que la Quatrième Internationale joue dans la révolution coloniale et dans la capacité des sections de la Quatrième Internationale à aider à rempcter de nouvelles victoires.
L'infusion d'idées trotskystes dans ce nouveau courant castriste influencera aussi le développement d'une direction révolutionnaire consciente, particulièrement dans les Etats ouvriers, aidera à prévenir les déviations «titistes » ct assurera une meilleure évolution de la pression de masse et de l’action directe dans les forces purifiantes de la révolution politique. Le développement des révolutions portugaise et espagnole, historiquement possible dans une courte période, peut aussi donner naissance à de nouvelles teéñdances de type castriste qui aideraient les Cubains et les courants voisins à parvenir à une compréhension plus complète du processus de la révolution mondiale dans son entièreté.
(EL LA REVOLUTION POLITIQUE DANS LES ETATS OUVRIERS
La passivité et l'apathie politique montante des masses soviétiques après 1923 fut déterminée par deux facteurs fondamentaux : la défaite de la révolution internationale et l'isolement du premier Etat ouvrier qui en résulta et le bas niveau de vie des masses dû à l'état arriéré de la Russie. Ils contraignirent les masses soviétiques à se préoccuper de la lutte quotidienne pour joindre les deux bouts. Le sentiment que, dans ces conditions mêmes, l'Etat soviétique se trouvait dans un danger mortel d’une attaque par l'impérialisme mondial contribua à la passivité politique.
Depuis le tournant décisif dans le rapport des forces mondiales provoqué par la victoire de la révolution chinoise, tous les facteurs qui ont favorisé l'apathie politique parmi les masses soviétiques ont été fermement minés ; les conditions favorisant une montée de l'intérêt et de la combativité politique de masse müûrissent. L'isolement du premier Etat ouvrier a été brisé non seulement en Europe, mais aussi en Asie et dans le monde entier. La montée rapide du niveau de vie des masses depuis la mort de Staline, résultat d’une pression de masse croissante sur la bureaucratie dans des conditions de progrès technique et économique accru, a permis au peuple de consacrer une partie de ses énergies à des buts culturels et politiques. L'émergence de l’Union soviétique comme deuxième puissance industrielle du monde, qui est même en tête dans plusieurs domaines techniques, a rendu le niveau de vie relativement bas d'autant plus absurde et à servi à stimuler des revendications économiques accrues. La menace d'une attaque impérialiste subsiste et la bureaucratie exploite cette menace tout à fait consciemment pour réduire périodiquement au silence les voix de l'opposition. Toutefois, les masses ne peuvent pas ne pas sentir la puissance nouvelle et la situation de l'Union soviétique dans les affaires mondiales à l’époque de la guerre des fusées, quand les dirigeants de la bureaucratie eux-mêmes se vantent constamment de leur capacité d'infliger une défaite écrasante aux fauteurs de guerre impérialistes.
L'évolution des Etats ouvriers dans leur ensemble depuis la victoire de la révolution chinoise en 1949 et notamment depuis la mort de Staline en 1953 a, par conséquent, fermement éliminé les causes qui nourrirent [a passivité politique dans les masses et leur avant-garde. Dans les Etats ouvriers d'Europe orientale, ce développement fut, quoique rendu plus complexe, accéléré par un fort sentiment d’oppression nationale chez les masses. Tous ces nouveaux facteurs contribuèrent à donner lieu à des événements teis que la grève générale et le soulèvement d'Allemagne orientale les 16-17 juin 1953, les événements de Poznan au printemps de 1956 en Pologne, le début de la révolution politique en Pologne et en Hongrie en octobre 1956, le renouveau de militantisme politique parmi certaines couches d'avant-garde ouvrière et d’oppositionnels communistes pendant la période des « cent fleurs » en Chine au début de 1957, la pression croissante des masses soviétiques sur la bureaucratie qui obtint les concessions de 1953 (destruction de la puissance du Guépéou, dissolution des camps de travail forcé, modification radicale du code du travail tyrannique), puis la dénonciation du culte de Staline au XX° Congrès en 1956 et une élévatien constante depuis 1953 du niveau de vie des masses par suite des changements radicaux dans la politique économique générale de la bureaucratie, et enfin les nouvelles concessions politiques importantes accordées au XXII® Congrès (nouveaux droits politiques inscrits dans le nouveau programme du parti, réhabilitation publique partielle des victimes des épurations de Staline, etc.).
La pression de masse en Union soviétique commença par une révolte générale, à laquelle participèrent toutes les couches sociales, contre les formes les plus barbares et les plus arbitraires de la dictature bonapartiste de Staline. Ensuite la pression commenca à se différencier dans le domaine économique, toutes les couches sociales y participant mais chacune avec son propre groupe de revendications. De là le mouvement progressa vers des revendications politiques spécifiques, tout d’abord de la part des rangs de la bureaucratie qui demandèrent et obtinrent une stabilisation des conditions pour les bureaucrates en tant qu'individus. Ceci fut fourni par l'élargissement de eur participation dans l'exercice du pouvoir politique. Ces réformes furent bien accueillies par les ouvriers. Les premiers grondements de la paysannerie se firent entendre pour des revendications en faveur de la démocratie dans les kolkhoxes, exprimées publiquement, ici et là, en Union soviétique. La fermentation chez les intellectuels et les étudiants qui s'exprime autour de questions telles que la liberté dans l'art et dans la recherche scientifique préfigure des revendications pour la démocratie politique. Certains secteurs de la bureaucratie ont indiqué qu’ils sont conscients de la nécessité objective d'enlever le baillon stalinien sur les forces productives pour mieux faire face aux progrès techniques et militaires menaçants de l'impérialisme américain.
Jusqu'à ce jour, des revendications clefs telles que la gestion ouvrière dans les entreprises et l'établissement du contrôle par des conseils démocratiquement élus n’ont pas été posées. Mais ce n’est qu'une question de temps avant qu’elles ne commencent à apparaître. Une des raisons qui expliquent la sensibilité de la bureaucratie soviétique envers le « révisionnisme yougoslave » est la crainte de l'attrait que l'expérience yougoslave des conseils ouvriers et de l'autogestion peut exercer auprès des ouvriers soviétiques avancés, de la jeunesse, des intellectuels et même des couches les plus basses de la bureaucratie syndicale qui se trouvent en contact direct avec le prolétariat.
Il est nécessaire de distinguer clairement entre une pression de masse généralisée, le commencement d'actions de masse (qui sont invariablement de caractère réformiste) et le commencement de la véritable révolution politique. Cette différence n'est pas toujours facile à faire dans le feu des événements car elle implique des étapes successives d'un seul et même processus, chacune d'elle étant reliée à la suivante sans claires lignes de délimitation. Ceci fut clairement confirmé dans le cas des événements de Pologne en 1956 et dans les actions qui ont mené à la première phase de la révolution hongroise. Cependant on peut procéder à quelques généralisations concernant FUnion iétique.
En premier lieu, la tendance dominante depuis 1953 a été la pression de masse plutôt que l’action de masse. Il y a eu quelques exceptions notables: la révolte de Vorkuta et d'autres camps de travail forcé joua probablement un rôle décisif pour précipiter la liquidation de tout ce système complètement réactionnaire. Quelques grèves locales ont arraché des concessions considérables pour les ouvriers en matière de logement et de meilleure distribution des biens de consommation. Certaines actions d'étudiants, de groupes de jeunes et d’intellectuels d'avant-garde peuvent avoir contribué à produire les concessions politiques faites aux masses au XXII° Congrès. Mais, en général, la pression sur la bureaucratie est restée en dessous du niveau des actions de masse. La pression d'une masse formidable du peuple, s'éveillant lentement à la vie politique, est évidemment un cauchemar suffisant pour que des concessions substantielles soient arrachées à la bureaucratie.
Loin de satisfaire les masses et de les faire tomber dans l’apathie, les concessions n'ont fait qu’exciter leur appétit. Le mécontentement des masses au sujet de leur bas niveau de vie est certainement plus bruyant si ce n'est effectivement plus fort qu'il ne l'était avant la mort de Staline. Un tel phénomène apparemment paradoxal est bien connu dans les pays capitalistes. Ce que les concessions ont donné à la bureaucratie, c’est une atmosphère réformiste générale, notamment depuis les événements de Hongrie, une atmosphère dans laquelle les masses escomptent qu’une pression constante sera récompensée par de nouvelles concessions substantielles. Elles ne voient pas encore la nécessité ou la possibilité de plus larges actions de masse, dont l'ampleur atteindrait des proportions révolutionnaires.
Cette atmosphère peut, peut-être, durer quelque temps, mais elle ne durera pas toujours. Deux forces inhérentes au rapport dialectique entre la pression de masse et les réformes bureaur-atiques tendent à la miner. La première est le penchant des masses à convertir en réalité les droits politiques qui leur ont été concédés sur le papier. À un certain point, cela peut mener à un conflit ouvert avec des secteurs puissants de la bureaucratie . La seconde est la tendance des revendications des masses à se dévelop£er en revendications de contrôle ouvrier et de gestion ouvrière. Une pression en ce sens se refléta de façon évidente pour la première fois au Comité Central du Parti communiste à sa session de novembre 1962. En fait, plus grandes seront les concessions avant que ne soit atteinte la phase de chocs cuverts, plus forte deviendra l’économie soviétique, et plus décisif sera le caractère des conflits et plus favorable deviendra le rapport des forces pour les masses au moment de la révolution politique.
Dans l'analyse de l'interaction entre les trois composantes de la révolution mondiale _— Ja révolution coloniale, la révolution politique (surtout en Union soviétique) et la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes — le facteur temps est d’une importance décisive. Même sans que soit rétablie la démocratie prolétarienne, l'Union soviétique exerce une puissance attractive énorme sur les masses des pays coloniaux, ne serait-ce que parce que l'Union soviétique prouve ce qui peut être fait en moins d'un demi-siècle pour amener un pays arriéré au niveau d’un pays industriellement avancé dans le développement économique et éans l'amélioration du niveau de vie. Si une direction socialiste révolutionnaire reprenait le pouvoir en Union soviétique dans un avenir pas trop éloigné, avec pour conséquence l'établissement de la démocratie socialiste à l'intérieur et la solidarité révolutionnaire à l'extérieur, le processus de fusion de la révolution coloniale avec les Etats ouvriers serait énormément accéléré.
Il aurait pratiquement une double forme. La nouvelle direction soviétique mettrait fin à la stratégie courante générale de Moscou qui est de dépendre des alliances avec la bourgeoisie coloniale. Naturellement, la nouvelle direction continucrait la politique léniniste accordant un soutien politique et une assistance matérielle aux directions nationalistes bourgeoises et petites bourgeoises qui se trouveraient en conflit ouvert avec l'impérialisme. Mais elle mettrait fin à la politique réactionnaire qui subordonne l'avant-garde révolutionnaire à la bourgeoisie nationale. L'élimination de cette source de force politique et matérielle pour la classe capitaliste coloniale accélérerait sa perte de contrôle de secteurs décisifs de l'opinion publique. L'autre aspect de la même politique serait le renvoi des directions opportunistes qui contrôlent actuellement la plupart des partis communistes dans les pays coloniaux et dont la force principale réside dans leur identification avec l'Union soviétique. La nouvelle direction soviétique aiderait les forces d'opposition qui, dans les partis communistes, veulent opérer un tournant décisif à gauche, ou bien soutiendrait les nouvelles forces révolutionnaires prolétariennes qui quittent maintenant les partis communistes traditionnels, notamment dans les pays où ceux-ci sont, soit tout à fait faibles, soit totalement compromis aux yeux des masses coloniales en raison de leurs erreurs ou trahisons passées. De ces deux façons, la conquête de la direction de la révolution coloniale par des forces prolétariennes véritablement révolutionnaires serait grandement facilitée et, avec elle, dans des conditions objectives favorables, la tendance de la révolution coloniale à aboutir à l’établissement d'Etats ouvriers serait considérablement accélérée.
Une proche victoire de la révolution politique en Union soviétique hâterait également le processus de la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes d'une manière encore plus décisive même. Le rétablissement de la démocratie soviétique en U.R.S.S.
sur un niveau plus élevé — signifiant, pour la première fois depuis le début des années 1920, un régime de démocratie véritable et de liberté intellectuelie qualitativement supérieur aux Etats bourgeois les plus démocratiques — mettrait fin d’un seul coup à l’objection principale contre le communisme que font les ouvriers ayant une conscience de classe dans les pays impérialistes. Il amènerait rapidement la disparition des directions staliniennes bureaucratiques dans les vieux partis communistes qui se diviseraient en plusieurs courants, notamment en une aile réformiste de gauche et une aile véritablement socialiste révolutionnaire. Dans des pays comme la France et l'Italie, où les partis communistes, malgré leur opportunisme, continuent à contrôler le mouvement des masses, il entraînerait le rapide développement d’un parti révolutionnaire de masse qui mettrait à l'ordre du jour la conquête du pouvoir par le prolétariat à la première occasion favorable. Dans les pays où les partis communistes sont des organisations secondaires faibles, il favoriserait l'apparition d’un mouvement de masse socialiste révolutionnaire par la fusion de l’aile gauche des partis sociaux-démocrates, attirée par la démocratie soviétique renaissante, et des meilleurs éléments des militants des anciens partis communistes. De cette façon, la crise de la direction révolutionnaire pourrait éventuellement être surmontée et de nouvelles situations objectivement révolutionnaires ouvriraient la voie à la victoire du prolétariat.
Si passionnant que puisse paraître le tableau des conséquences à l'échelle mondiale d'une proche victoire de la révolution politique en Union soviétique, le processus peut s'avérer plus prolongé que nous ne le désirerions. Pour des marxistes révolutionnaires, ce serait évidemment commettre une erreur que de miser tout sur une seule carte, négligeant entre temps les très réelles occasions de percer dans les pays coloniaux et impérialistes avant que la révolution politique en U.R.S.S. ne réussisse. Par conséquent, il est indiqué de tenir compte de l'effet que peut avoir le progrès technique et économique constant de lU.R.S.S. et des autres Etats ouvriers sur le processus révolutionnaire mondial en l'absence d'une proche victoire,
Ainsi qu'il a été déjà dit, la montée économique et culturelle constante des Etats ouvriers a pour effet important de saper la confiance des masses coloniales dans une quelconque «voie capitaliste » de solution du problème du sous-développement et d'accroître leur confiance dans une solution socialiste de ce problème. Le progrès économique, notamment en Union soviétique, augmentant le poids des Etats ouvriers éans l’économie mondiale, leur permet de rompre le monopole impérialiste d'achat des produits primaires dans plusieurs pays arriérés, et les met en état d’offris un autre choix attrayant que les octrois onéreux d'équipement et de projets de mise en valeur par l'impérialisme. La progression technique et économique des Etats ouvriers favorise objectivement la révolution coloniale et ia tendance, dans les convulsions de cette révolution, à rompre avec le marché capitaliste mondial. L'exemple de Cuba le montre très clairement. Il est évident que le blocus impérialiste soudain et la tentative de forcer Cuba à plier le genou quand Washington refusa d'acheter plus longtemps le sucre cubain auraient été beaucoup plus effectifs si lU.R.S.S. et la Chine n'avaient été capables de se présenter comme des clients de rechange.
Le poids croissant des Etats ouvriers sur le marché mondial est encore loin de leur permettre de jouer un plus grand rôle que l'impérialisme dans le commerce extérieur des pays arriérés dans leur ensemble. Il est peu probable que la puissance économique combinée des Etats ouvriers dépassera la puissance économique combinée des pays hautement industrialisés de l'Occident dans les quelques années à venir, à moins évidemment que ne se produise une victoire révolutionnaire dans le principal secteur impérialiste. I ne faut pas oublier que l’U.R.S.S. et {a Chine ne sont pas économiquement complémentaires des pays sous-développés à un degré aussi élevé que ne le sont les puissances capitalistes d'Europe occidentale. Il faut également observer qu’aussi longtemps que la révolution politique ne marquera pas une victoire décisive en Union soviétique, la bureaucratie ne sera pas encline à utiliser pleinement les possibilités révolutionnaires qui sont cuvertes par la puissance économique croissante des Etats ouvriers, car ceci entrerait en conflit avec l'orientation qui recherche l'alliance de la bourgeoisie coloniale.
L'idée que les progrès économiques et techniques des Etats ouvriers puissent par eux-mêmes modifier décisivement le rapport des forces entre les classes dans les pays impérialistes ou contribuer décisivement au renversement du capitalisme dans ces pays, doit être reietée comme une idée fausse. Les résultats positifs sur la société capitaliste de tels progrès peuvent être ressentis objectivement dans la concurrence accrue sur les marchés étrangers pour quelques produits industriels, et subjectivement dans la lente disparition de nombreux préjugés réactionnaires contre le communisme qui furent créés ou suscités par es crimes du stalinisme. La décrue des préjugés deviendra plus notable lorsque les niveaux de vie des masses soviétiques se rapprocheront de ceux de l’Europe occidentale. Mais aucun de ces effets ne suffira à réhabiliter de petits partis communistes discrédités ou à convertir la direction bureaucratique opportuniste de partis communistes de masse en France, en Italie et en Grèce, à une orientation révolutionnaire.
Une contribution principale au développement de la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes reste, par conséquent, dans l'effet produit sur le mouvement ouvrier par la crise du stalinisme et les conquêtes techniques et économiques de VU.R.S.S. Ceci devient évident dans la différenciation grandissante qui s'opère dans les partis communistes, dans la possibilité qu'ont de véritables tendances oppositionnelles de masses de se développer au sein de ces partis, dans la possibilité accrue de fusions entre l’avant-garde marxiste révolutionnaire et a masse de militants se déplaçant vers la gauche dans quelques-uns de ces partis, et dans la disparition rapide de préjugés anti-trotskystes dans plusieurs partis communistes en résultat des décisions des XX° et XXII° Congrès.
IV
LA REVOLUTION PROLETARIENNE DANS LES PAYS IMPERIALISTES
Après la montée révolutionnaire d'après-guerre en Europe occidentale et la vague de grèves d’après-guerre aux Etats-Unis, de grands changements sont survenus dans le mouvement ouvrier et dans les conditions objectives auxquelles il fait face dans les pays impérialistes. Contrairement aux prévisions à la fois des économistes marxistes et des économistes non marxistes, l'économie capitaliste des pays industrialisés avancés, y compris le Japon, connut une expansion cu’elle avait ignorée depuis la première guerre mondiale, c'est-à-dire pour prés d'un demi siècle. L'interaction d'une telle croissance économique et des politiques cpportunistes traîtresses des directions ouvrières traditionnelles en Europe occidentale et de la bureaucratie syndicale aux Etats-Unis, en fabsence d’une direction révolutionnaire de rechange, rendit possible la stabilisation temporaire relative du capitalisme en Europe. À fa suite de quoi, le principal centre du mouvement révolutionnaire passa pour une période dans les pays coloniaux.
Ce développement temporaire a nourri simultanément des points de vue révisionnistes et défaitistes sur la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes. Chacun de ces pcints de vue écarte la possibilité que le prolétariat lutte de manière réaliste pour le pouvoir en Occident pendant encore une longue période. Etant donné qu’il est impossible de ne pas noter que la tendance générale dans le monde va à l'encontre du capitalisme, les protagonistes de ces conceptions escomptent essentiellement que des forces extérieures surmonteront éventuellement le capitalisme dans les centres impérialistes. Une théorie courante dans les cercles dirigeants de nombreux partis communistes est que le progrès économique de l'U.R.S.S. résoudra éventuellement le problème de la victoire du socialisme en Occident. Quand le niveau de vie du peuple soviétique dépassera les niveaux de vie des ouvriers d'Europe occidentale et ds Etats-Unis, ces ouvriers se tourneront automatiquement vers le communisme. Une autre théorie, exprimée plus ou moins consciemment par des idéologues tels que Sweezy et Sartre, est que la révolution coloniale éventuellement provoquera la chute de l'impérialisme et que l'avant-garde dans les pays capitalistes avancés ne peut jouer un rôle beaucoup plus grand que celui d'aider activement les révolutionnaires des colonies.
Ces deux théories sont basées sur une seule hypothèse erronée, à savoir qu’il sera le au prolétariat des pays occidentaux de remplir sa mission historique dans les prochaines décennies. Cette hypothèse pessimiste est pourtant rendue moins amère en assurant qu’il existe d’autres choix, d’autres buts à donner à l'action. Cependant, analysés soigneusement, ces choix supposés n'apparaissent pas réalistes.
Même si la production par tête de l'U.R.S.S. dépassait celle des Etats-Unis au cours des dix prochaines années, il faudrait au moins encore une décennie pour dépasser le riveau de vie par tête des Etats-Unis, car celui-ci est une combinaison de la production courante et de l'accumulation passée de biens de consommation et de dispositions prises pour le bien-être public. Une chute catastrophique dans le niveau de vie des ouvriers des Etats-Unis et d'Europe occidentale résultant d’une crise économique majeure changerait évidemment cette perspective. Mais il est évident que les conséquences révolutionnaires de la crise seraient alors beaucoup plus importantes que le pouvoir d'attraction que pourrait exercer la croissance de l'économie soviétique.
Même si le niveau de vie par tête en U.R.S.S. devenait le plus élevé dans le monde, il ne s’ensuivrait pas de ce fait un effondrement du capitalisme en Occident, car il n'entraînerait pas automatiquement des dépressions, le déclin économique et un abaissement du niveau de vie des ouvriers. Ceux qui défendent cette théorie partent de l'hypothèse erronée que le prolétariat en Occident est fondamentalement « satisfait » de la «prospérité» économique actuelle et n’est pas conscient des aspects les plus profonds de l'aliénation qui imprègne la société capitaliste.
En ce qui concerne la capacité de la révolution coloniale de provoquer par elle-même ja chute de l'impérialisme occidental, nous avons déjà analysé les raisons pour lesquelles c'était une perspective irréaliste.
La vérité est que ces deux théories défaitistes relativement au potentiel révolutionnaire du prolétariat occidental mènent en dernière analyse à la conclusion absurde que l'impérialisme est toujours assuré d’une longue période d'existence stable.
L'erreur fondamentale de toutes les variations de ces théories est leur déterminisme économique mécaniste grossier. La prémisse sous-entendue est qu'une classe ouvrière jouissant d’un niveau de vie relativement élevé ne veut pas ou ne peut pas lutter pour le renversement du capitalisme. Cétte hypothèse n'est fondée ni théoriquement ni empiriquement. Sur le plan de la théorie, il doit être clair que l'attitude des ouvriers est déterminée par de nombreuses forces parmi lesquelles le niveau absolu du standard de vie n’est qu'une déterminante parmi d’autres. || y a un monde de différences entre un niveau de vie élevé résultant de luttes ouvrières, et qui, par conséquent, appar comme une série de conquêtes qu'il faut défendre, et un niveau de vie qui apparaît comme le «don» d'un groupe de maîtres «bénévoles ». Dans le premier cas, un niveau de vie élevé peut donner une impulsion puissante à la combativité plutôt qu'agir comme un frein ; dans le second cas, un niveau de vie élevé peut avoir un effet démoralisateur en nourrissant les illusions de collaboration de classe cultivées par les porte-parole de la bourgeoisie et les idéologues de l'aile droite du mouvement ouvrier. Sur le plan empirique, Marx a rassemblé un matériel considérable montrant les effets révolutionnaires de la conquête de la journée de dix heures au siècle dernier par les ouvriers britanniques. Rosa Luxemburg a attiré l'attention sur les effets révolutionnaires de toutes les réalisations syndicales fondamentales. Les récentes vagues de grèves en Belgique, en Espagne et en Italie, à la pointe desquelles se trouvaient les ouvriers les mieux payés, prouvent une fois de plus qu'il est tout à fait faux de soutenir que les ouvriers les mieux payés sont automatiquement «corrompus » par la « prospérité capitaliste ».
La théorie et l'expérience prouvent ensemble que les conséquences les plus révolutionnaires ne découlent pas tant du niveau absolu des salaires réels et des standards de vie que de leurs fluctuations relatives à court terme. Des tentatives de diminuer même faiblement un niveau élevé durement conquis ou la crainte largement répandue qu’une telle tentative se prépare peut, dans certaines conditions, déclencher de grandes actions de classe qui tendent à passer rapidement de la phase défensive à la phase offensive et à mettre à l’ordre du jour des luttes d’une importance objectivement prérévolutionnaire autour de mots d’ordre transitoires. De telles luttes peuvent même mener à des situations révolutionnaires.
Deux générations de révolutionnaires en Occident ont été éduquées dans la conviction que les situations révolutionnaires dans les pays industrialisés coïncident avec de grandes crises ou des effondrements complets de l’économie et de l'Etat capitalistes, comme il s'en produit dans la guerre ou dans des défaites militaires (Allemagne et Europe centrale après la première guerre mondiale, Grèce, France et Italie après la deuxième guerre mondiale). Mais la théorie et l'histoire prouvent une fois encore que ce n'est qu’une des voies vers la possibilité d'une crise révolutionnaire dans un pays industriel hautement développé. La grande vague de grèves de 1936-37 et, simultanément à elle, la révolution espagnole re vinrent ni à la fin d'une guerre ri au point culminant d'une crise majeure. Elles vinrent dans la période de récupération économique relative entre les deux grandes crises de 1929 et de 1938. Toute une série de facteurs concommittants, le plus important étant la menace du fascisme et le désir des ouvriers de se dédommager des souffrances subies pendant la grande crise économique, donna à cette vague de grèves un caractère prérévolutionnaire aux Etats-Unis et en Belgique et un caractère révolutionnaire en France. Dans les pays impérialistes, de telles crises et occasions révolutionnaires se produiront bien plus probablement dans les cinq à dix prochaines années que des crises du type d'effondrement de 1918-19 ou de 1944-48.
Aucun marxiste ne niera évidemment qu'une longuc période de « prospérité » entraîne des changements dans le mode de vie et de pensée du prolétariat. Des habitudes formées pendant de longues périodes de misère — indifférence à la propriété personnelle en matière de biens de consommation, tendance à exprimer la solidarité immédiate par partage de l'argent, acceptation des sacrifices quotidiens comme chose normale, indifférence et hostilité envers de nombreuses institutions et toute la superstructure du capitalisme — disparaissent graduellement. De nouvelles habitudes et de nouveaux modes de pensée apparaissent qui, à des observateurs superficiels, semblent « petits bourgeois ». Il est toutefois erroné d’aborder ces changements d'un point de vue « moral » abstrait, l’idéalisation de la misère, de la dégradation et de la réduction des besoins à des niveaux purement physiologiques étant fausse théoriquement et très dangereuse pratiquement ! De nouveaux modes de pensée et d'action sont importants seulement en ce qu'ils servent à retarder ou à faire progresser la lutte de classe dans des conditions données. L'automobile de l’ouvrier américain, considérée il n’y a pas si longtemps par beaucoup de gens comme le symbole de la « mentalité petite bourgeoise du prolétariat américain », devint l'instrument d’une technique de grève tout à fait nouvelle et radicale à la fin de la deuxième guerre mondiale. Le scooter et le vélomoteur de j’ouvrier européen sont apparus pendant la grève générale de Belgique sous la forme d’équipes de grèves volantes, embryons des futures gardes de défense révolutionnaire du prolétariat belge.
Si quelques-unes des fines qualités du prolétariat mal nourri d'hier semblent avoir disparu chez les ouvriers de l'Occident, d'autres bonnes qualités nouvelles sont apparues, précisément en résultat du plus haut niveau de vie et de culture acquis par le prolétariat
Hi denpenéi en Occident. Le fossé entre les connaissances de l'ouvrier qualifié et du technicien bourgeois a virtuellement disparu ou a été considérablement comblé, Techniquement, l'ouvrier er Occident est aujourd’hui beaucoup plus capable d'assurer une auto-gestion socialiste que ne l'était son père ou son grand-père ; et il ressent plus fortement la nécessité de jouer un rôle dirigeant, conscient, dans le processus de production. .
Il est également plus facile pour l’ouvrier d'aujourd'hui de parvenir à une compréhension de l'interaction économique complète de tous les facteurs, de l’entrelacement de tous les problèmes économiques, et des nécessités et buts pratiques de la planification sccialiste. Le temps de loisir accru dans plusieurs pays signifie également la possibilité pour lui de participer sur une échelle de masse à l'administration politique, ce qui n'exista jamais dans le passé. Ce n’est pas aux marxistes à nier la vérité marxiste fondamentale que le capitalisme est le grand éducäteur des ouvriers en socialisme, du moins sur ie terrain économique.
Le mécanisme au travers duquel des situations prérévolutionnaires et même révolutionnaires peuvent surgir dans le cadre des économies capitalistes relativement stabilisées des pays impérialistes occidentaux peut être brièvement exposé comme suit :
Après une première période d’expansion économique rapide nourrie essentiellement par les préparatifs de guerre, par les besoins de la reconstruction (à la fois absolue et relative, c'est-à-dire la reconstruction de cités et d'usines détruites et la modernisation d'un équipement surrané) en Europe et au Japon, et par la grande vague de révolution technique fouettée à la fois par la reconstruction et les préparatifs d'une nouvelle guerre mondiale, les économies des pays impérialistes sont entrées maintenant dans une période où les forces d'expansion s’épuisent lentement et où la concurrence entre les pays impérialistes nouvellement équipés s’exacerbe dans un marché mondial relativement plus petit_par suite des victoires de la révolution coloniale et de l'expansion économique des Etats ouvriers, Cette concurrence accrue, accentuée encore par la constitution d’un Marché commun en Europe occidentale, renforcera la tendance inévitable à la diminution du taux de profit moyen. En dernière analyse, cette tendance est une conséquence des nouvelles révolutions techniques, c'est-à-dire de la composition organique plus élevée du capital.
En réaction à ces tendances, la classe capitaliste cherchera périodiquement à améliorer ses positions dans la lutte concurrentielle par une diminution du taux d’accroissement des salaires réels, par un blocage des salaires ou même en tentant de diminuer les salaires réels dans les pays impérialistes où les ouvriers jouissent des salaires relativement les pius élevés. La riposte du prolétariat à ces attaques peut mener à de grandes luttes qui tendront à s'orienter vers des situations prérévolutionnaires et même révolutionnaires, à condition que la classe ouvrière ou au moins une grande avant-garde ait suffisamment dé confiance en soi pour mettre en avant la solution socialiste face à la voie capitaliste de direction de l’économie et du pays. À son tour, ceci dépend essentiellement de l'activité et de l'influence d’une grande aile gauche dans le mouvement ouvrier qui éduque l'avant-garde dans la nécessité de lutter pour cette solution socialiste et qui, à travers une série de luttes partielles victorieuses, construise cette confiance en soi et un appareil capable de mener une lutte révolutionnaire.
Ceci n’est évidemment qu'un schéma général dans lequel il faut inclure diverses variantes particulières : la possibilité de Ia classe ouvrière réagissant violemment à une tentative de limiter ou de supprimer ses droits politiques et syndicaux fondamentaux (une tentative d'imposer un Etat «fort» ou un danger fasciste qui surgirait) ; Ja possibilité d'une rapide réaction à une crise financière ou politique brusque ; la possibi ité d'une opposition de masse à une tentative de lancer une nouvelle guerre coloniale ou à des préparatifs généraux de guerre, etc. La question essentielle pour les marxistes révolutionnaires est de lier le programme du socialisme révolutionnaire aux masses par une série de revendications transitoires correspondant aux conditions spécifiques de chaque pays et par l'existence de liens intimes avec le mouvement de masse. L'objectif est de stimuler et d'élargir au maximum les luttes de masse, et de s'orienter autant que possible en vue de jouer un rôle dirigeant dans de telles luttes, en commençant par les revendications les plus élémentaires et en cherchant à les développer en direction de mots d'ordre transitoires au niveau du pouvoir gouvernemental et de la création d'organismes de double pouvoir (le Labour au pouvoir ; pour un gouvernement ouvrier ; un gouvernement ouvrier et paysan ; un gouvernement ouvrier basé sur les syndicats et autres variantes).
Aux Etats-Unis, la vague de combativité ouvrière qui peut conduire à un fournant décisif dans la situation intérieure suivra très probablement un schéma analogue. Elle se produira lorsque la classe capitaliste sapera son alliance avec la bureaucratie syndicale en commençant à rejeter sur la classe ouvrière américaine le coût des mesures exigées pour réagir au déficit chronique de la balance des paiements, à l'inflation montante et à la dépréciation du dollar accompagnée de la suppression des clauses d'échelle mobile dans les conventions collectives, de tentatives de blocage ou de diminution des salaires réels afin d'améliorer la position concurrentielle sur les marchés étrangers, d’une taxation indirecte accrue des petits et moyens revenus, efc. La tendance à long terme vers un chômage permanent croissant et un amenuisement relatif de la force syndicale ajoutera à la fermentation. Les premiers mouvements majeurs de la classe capitaliste contre la classe ouvrière pourraient déclencher une énorme réaction défensive, forçant quelques dirigeants syndicaux à rompre leur alliance avec le Parti démocratique et à ouvrir enfin la voie à l'apparition d’un parti ouvrier de masse.
Par conséquent, la variante la plus probable dans les quelques prochaines années est la suivante : la révolution coloniale se poursuivra, englobant de nouveaux pays et approfondissant son caractère social au fur et à mesure qu'apparaïfront davantage d'Etats ouvriers. Eile ne mènera pas directement au renversement du capitalisme dans les centres impérialistes mais jouera un rôle puissant dans la construction d'une nouvelle direction révolutionnaire mondiale, comme cela se voit clairement par l'apparition de courants castristes. La pression des masses dans les Etats ouvriers se poursuivra, avec une tendance cn direction d'actions de masse accrues et le début possible de la révolution pol dans plusieurs Etats ouvriers. Ces deux dévelcppements influenceront favorablement la résurrection d’une combativité de masse dans le prolétariat des pays impérialistes, renforçant ‘une tendance provenant directement du mécanisme socio-économique du capitalisme avancé et de la diminution de son taux d'expansion.
La possibilité d’une victoire ouvrière dans un pays impérialiste — pas seulement le Portugal ou l'Espagne, mais les autres pays d'Europe occidentale, ie Japon, l'Australie ét le Canada —— existe donc dans la prochaine décennie. Une victoire dans l'un de ces pays hôterait, à son tour, la victoire de la révolution pol ue dans le pays clef, l'U.R.S.S., si elle ne s'y était déjà produite, et celles-ci réagiraient à leur tour pour accélérer la victoire de la révolution américaine. La victoire de la révolution socialiste dans l'un quelconque des pays avancés jouerait un rôle décisif dans le développement de l'économie des pays arriérés au rythme le plus rapide possible.
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Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les puissances impérialistes ont éte engagées dans des préparatifs fièvreux pour un troisième conflit. En fait, l'impérialisme a été engagé dans des guerres virtuellement constantes, sur une échelle plus ou moins grande, pour s'efforcer d'endiguer la progression de la révolution mondiale : guerres en Chine, au Vietnam, en Indonésie, en Malaisie, au Kenya, en Corée, à Suez, en Algérie, au Laos, en Angola, plus des interventions telles que les mouvements d’Eisenhower au Guatemala et au Liban et l'invasion de Cuba à Playa Giron, ordonnée par Kennedy. Le plan magistral de déclenchement d’une guerre nucléaire contre l'U.R.S.S. et la Chine fut porté à de dangereux niveaux cn plusieurs occasions au cours des quinze dernières années: pendant les phases d'ouverture de la guerre froide, puis pendant l'invasion américaine de la Corée du nord, lors de la bataille de Dien Bien-Phu, pendant la crise de Suez, pendant la crise de Berlin en 1960, et, enfin, de la façon la plus sinistre, pendant la crise de l'automne de 1962, à propos de Cuba.
Plusieurs facteurs conjoncturels expliquent pourquoi l'impérialisme n'a pas jusqu’à présent déclenché une guerre mondiale atomique totale. L'expansion économique était encore possible à l’aide de vagues périodiques de réarmement ; aucune crise économique majeure ne s’annonçait comme une menace immédiate ; l'espoir existe toujours de dévier la révolution coloniale par une alliance de facto avec la soi-disante bourgeoisie coloniale « neutraliste ». (Un exemple est fourni par la solution dite « neutre » de la question du Laos, dans laquelle la bureaucratie soviétique prête son concours à l'impérialisme américain pour imposer un arrêt à. la révolution laotienne).
D'autres considérations ont fait hésiter les impérialistes américains, les forcant à différer leur tableau de marche. A la fin de la deuxième guerre mondiale, les forces armées américaines s'avérèrent douteuses pour des guerres ultérieures. Face aux grandes grèves de protestation ef aux manifestations «rentrez-nous chez nous», il fallut les ramener aux Etats-Unis et construire une force totalement nouvelle. En outre, une opposition politique intérieure possible à une autre guerre dut être contenue et réduite. Les années de Mccarthysme ont taillé profondément dans les droits démocratiques et les libertés civiques aux Etats-Unis, mais il reste encore douteux que le peuple soit réellement mis en condition d’accepier une autre guerre mondiale. L'expérience de la guerre de Corée fut très révélatrice à cet égard. Elle devint rapidement la guerre la plus impopulaire de l'hisfoire des Etats-Unis et il fallut mettre fin à l'aventure. La révolution coloniale à joué un rôle semblable en aidant à amener le mouvement des Noirs de façon grandissante dans l'arène politique, comme une force indépendante potentiellement puissante qui pourrait facilement se lier à fout mouvement pour un Labour Party parmi les syndicats et dans l'opposition politique à une nouvelle guerre mondiaie, La possibilité que les
F2 PRIS troupes américaines soient «contaminées » par les idées révolutionnaires dans les contacts avec les forces auxquelles elles seraient opposées entre aussi dans les calculs qui ont amené l'impérialime américain à hésiter à plonger dans une autre guerre mondiale.
En outre, la guerre nucléaire fait entrer en considération un nouvel élément dans la guerre considérée comme une continuation de la politique, la possibilité très réelle du suicide. Une guerre qui promet l’auto-destruction perd son objectif principal qui est la victoire et la jouissance du butin dans la conquête. Les impérialistes américains ont brandi la bombe « H » pendant de nombreuses années, mais ne se trouvent pas encore capables d'émuler Hitler en mettant le feu au bûcher funéraire qu'ils ont élevé. Aussi, bien que certains bellicistes aient incité les dirigeants qui ont entre leurs mains le pouvoir déci: à faire le plongeon final, ceux-ci ont éprouvé une impulsion encore plus grande, celle de différer le règlement de compte final.
Conscients du danger d’effondrement total auquel a à faire face à présent le système capitaliste, ses hommes d'Etat ont cherché à ie fortifier intérieurement depuis ia fin de la deuxième guerre mondiale. Derrière les principales politiques suivies par le capitalisme mondial se trouve l’idée que la survie du système peut être assurée ou sa mort différée seulement au moyen d'une stratégie mondiale de défense contre les forces de la révolution prolétarienne mondiale. Les principaux pays capitalistes et les satellites qui leur sont liés par des alliances militaires entremêlées (OTAN, SEATO, etc.) ont agi comme une force de police capitaliste mondiale.
Mais, tandis que l'impérialisme américain doit nécessairement mobiliser le capitalisme mondial dans son ensemble et notamment l'Europe occidentale et le Japon pour assaillir les Etats ouvriers, le système capitaliste est loin d’être monolithique. Les vieilles puissances impérialistes, telies que la Grande-Bretagne ct la France, réduites au statut de simples satellites du colosse américain, peuvent trouver qu’il est très profitable de se préparer pour fa guerre et d'accepter les aumônes américaines pour étayer leurs structures. Mais l'expérience leur a enseigné que la guerre elle-même n'est pas nécessairement aussi profitable que sa préparation. Et cette vérité élémentaire vaut spécialement dans le cas de la guerre nucléaire qui peut finir par la destruction de toutes les formes les plus élevées de vie sur cette planète, y compris les capitalistes. Elles manifestent donc une forte tendance à traîner les pieds à mesure qu'approche le jugement dernier. Une démarche soudaine de de Gaulle révèle des fissures inattendues profondes dans les alliances capitalistes, des doutes nouveaux s'imposent aux dirigeants de l'Occident.
Aussi longtemps que le rapport des forces dü à la révolution coloniale, à la lutte de classe dans les pays capitalistes, à la situation économique du capitalisme ou au progrès économique des Etats ouvriers ne menace pas d'entraîner une fin immédiate du capitalisme, un nouveau compromis est toujours possible entre les dirigeants des deux principaux camps opposés. Aussi longtemps qu'ils ne seront pas en présence d'une menace immédiate majeure, l'impérialisme américain et la bureaucratie soviétique resteront tous deux face à face, luttant pour acquérir de meilleures positions ou pour éviter de tomber dans des positions plus mauvaises, pour renforcer leur puissance économique et militaire, pour acquérir de nouveaux alliés ou pour éviter d'en perdre d'anciens, recherchant toujours un compromis quand l'adversaire paraît prêt à plonger dans la guerre. C'est un jeu dangereux. Quelle est la sécurité de la « marge de sécurité » que chaque côté cherche à garder en réserve ? Elle peut être rompue à tout moment par une « erreur » ou par un « malentendu » ou par un acte de folie.
Face, à l'opinion scientifique quasi unanime qu'une guerre nucléaire mondiale totale signifierait la destruction complète de la civilisation humaine sinon de l’existence physique mème de toute l'humanité, il est évident que le but stratégique central du mouvement cuvrier mondial ne peut être une victoire conjoncturelle dans une guerre atomique mondiale. Pour construire le communisme, l'humanité doit exister. Une certaine infrastructure matérielle minima est également nécessaire. Toute prétention que la « conscience communiste » est suffisante pour construire le communisme dans un monde de ruines radioactives se situe au-dessous du niveau des utopistes primitifs pré-marxistes. Le but doit être d'empêcher une guerre atomique mondiale.
Pendant une période, le développement des armes nucléaires soviétiques fut une mesure nécessaire pour empêcher une guerre nucléaire mondiale. Sans la bombe « À » soviétique, une guerre mondiale aurait certainement éclaté en conséquence de guerres locales, soit en Corée soit au Vietnam. Mais, à un certain point, le seul moyen d'empêcher une guerre nucléaire mondiale est le désarmement de l'impérialisme par les ouvriers des pays impérialistes. Ceci est faisable car les armes atomiques ne peuvent être employées dans une guerre civile sans que la classe capitaliste ne commette un suicide de masse, ce dui est une issue d’une possibilité lointaine en dépit de l’apparence de mots d’ordre aussi déments que « better dead than red » (mieux vaux être mort que rouge !).
Une guerre nucléaire mondiale n'est pas inévitable. Le terme réaliste de l'alternative est de désarmer l'impérialisme en le renversant dans ses bastions principaux. Le processus d'interaction entre la révolution coloniale, la révolution politique dans les Etats ouvriers et là révolution prolétarienne dans les pays impérialistes, a cet objectif pour l’un de ses résultats finaux. Le développement de ce processus opère d'une double facon sur fes perspectives des impérialistes. Au fur et à mesure que les forces révolutionnaires deviennent plus fortes, les impérialistes deviennent de moins en moins confiants dans leur propre perspective ultime et plus hésitants à tout miser sur une guerre nucléaire. D'autre part, ce même développement augmente leur tendance à fermer les yeux sur l'avenir. Quand ils sentiront qu'il n’y a pas d’autre issue qu’une capitulation passive devant la révolution, ils seront capables de plonger dans une aventure fatale. Mais, à un certain point, la force vive de la lutte de classe mettra les ouvriers des pays impérialistes en état d'intervenir à temps et d'empêcher l'impérialisme de déclencher une guerre nucléaire.
En dernière analyse, seule la victoire du prolétariat dans les pays impérialistes les plus hautement développés, surtout la victoire du prolétariat américain, peut délivrer définitivement l'humanité du cauchemar ée l'annihilation nucléaire. Telle est la solution révolutionnaire socialiste que la Quatrième Internationale oppose aux illusions utopiques dé la « coexistence pacifique » et de la « victoire » dans une guerre nucléaire mondiale. L'alternative classique, socialisme au barbarie, se ramène à une Amérique socialiste ou à fa destruction nucléaire de la race humaine,
De cette manière, le marxisme révolutionnaire apporte à tous les secteurs du prolétariat mondial une conception intégrée unique de la révolution mondiale, le sou total aux guerres de libération menées par la révolution coloniale étant une contribution importante au désarmement futur de l'impérialisme par le prolétariat des pays impérialistes. Pour la même raison, des mots d'ordre transitoires d'une nature pacifiste unilatérale dans les pays impérialistes, loin d'être « réactionnaires » ou « utopiques » comme l'était le pacifisme de jadis, peuvent jouer un rôle extrêmement progressif pourvu qu'ils soient liés à d’autres mots d'ordre transitoires culminant dans la lutte de la classe ouvrière pour fe pouvoir.
LA QUATRIEME INTERNATIONALE
L'année 1963 est marquée par le vingt-cinquième anniversaire de la Quatrième Internationale ct il y aura près de quarante années que le rom de «trotskysme » a commencé à être appliqué au socialisme révolutionnaire. Dans le domaine des idées, notre mouvement a été très productif, plus que justifiant son existence par cela seulement. Dans ses déclarations programmatiques et par sa participation à la lutte de classe sur l'échelle mondiale, il s'est montré l'héritier légitime et le continuateur de la grande tradition du marxisme révolutionnaire. Les événements l'ont justifié sur tant de points que même ses adversaires ont dû faire emprunt à son arsenal, bien que de manière partielle, unilatérale et déformée.
La lutte menée par Léon Trotsky et l'Opposition de gauche pour une rapide industrialisation planifiée de l'U.R.S.S. comme seul moyen d'empêcher le koulak de miner le mode de production socialiste dans l’industrie et ie monopole du commerce extérieur a été justifiée dès 1927-28. À peu près personne dans le mouvement ouvrier aujourd hui ne doute de la justesse de la lutte trotskyste contre les notoires théorie et pratique du « social-fascisme » de Staline dans les premières années 1930 qui ont frayé la voie à Hitler. La critique trotskyste de la théorie et de la pratique du. « front populaire » s'est avérée correcte de la facon la plus douloureuse, à plusieurs reprises, par les défaites inutiles qu’a subies la classe ouvrière quand les conditions objectives étaient très favorables pour une victoire en France et en Espagne en 1935-37, en France, en Italie et en Grèce en 1943-48, etc.
Les mises à nu et les dénonciations trotskystes des crimes de Staline dans les années 1930 ont enfin eu maintenant leur écho tardif dans la doctrine soviétique officielle, en commençant par les aveux de Khrouchtchev au XX° Congrès du P.C.U.S. La validité de l'explication trotskyste du caractère de la bureaucratie comme force sociale a été acceptée par tous ceux qui étudient sérieusement l'Union soviétique. Elle se reflète même dans la base théorique et la justification offertes par le gouvernement yougoslave pour son exnérience des conseils d'ouvriers et de l’autogestion. La justesse de la lutte trotskyste pour la renaissance dans l’Union soviétique des normes léninistes de démocratie prolétarienne a reçu une confirmation éclatante dans l'apparition plus ou moins spontanée de conseils d'ouvriers au début même de la révolution politique en Pologne et en Hongrie en octobre 1956.
L'opportunité de quelques-unes des plus vieilles positions trotskystes mêmes est montrée de manière frappante par le cas suivant. En 1923, Trotsky pensait que, si un certain degré de bureaucratisation d’un Etat ouvrier était objectivement inévitable, la tâche d'un parti révolutionnaire était de la limiter à l'extrême en développant toutes les conditions objectives et subjectives favorisant l’activité politique et la participation de la classe ouvrière dans la gestion de l'Etat et de l’économie. L'ampleur et la gravité du danger ne doivent surtout pas être niées, ni le parti succomber à la pression de la bureaucratie, moins encore devenir lui-même un instrument aidant la bureaucratie à usurper le pouvoir. En 1962, Fidel Castro prononça d’ardentes dénonciations de la bureaucratie naissante dans l'Etat ouvrier cubain et y ajouta des condamnations de la bureaucratie comme étant basée sur des éléments matériellement privilégiés dans l'Etat et l’économie, divorcés de la masse des ouvriers. L'attaque que Fidel Castro lança contre Anibal Escalante de Cuba résonnait comme une répétition des discours léninistes et trotskystes entendus près de quarante années auparavant en Union soviétique !
De même, la théorie de la révolution permanente, maintenue vivante par la Quatrième Internationale comme un précieux héritage reçu de Trotsky, a été confirmée surabondamment à la fois négativement et positivement. Négativement, par nombre de défaites de la révolution et par l’incapacité des directions bourgeoises dans des pays comme l'Inde, la Tunisie, le Maroc, etc., à réaliser une réforme agraire radicale ; positivement par le fait que, partout où quelques-unes des tâches historiques de la révolution démocratique bourgeoise, surtout la réforme agraire, ont été réalisées, ce fut par l’instauration d’un Etat ouvrier comme en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam et à Cuba.
L'estimation trotskyste du changement fondamental dans le rapport des forces mondial qui se produisit lors de la victoire de la révolution chinoise est acceptée aujourd’hui par tout le mouvement communiste et révolutionnaire international. L'analyse trotskyste de la nature de classe de l'Union soviétique nous a permis de prévoir dès 1946-47 que, même dans les pays occupés et saignés à blanc par la bureaucratie soviétique en Europe orientale, une grande montée des forces productives ferait suite à l'effondrement alors notable, si la structure de ces pays était adaptée à celle de l'Union soviétique.
L'analyse trotskyste de la situation mondiale nous a permis de prévoir, avant la mort de Staline, la montée du prolétariat soviétique et la crise de plus en plus profonde du stalinisme qui s'orienteraient éventuellement vers la révolution politique et le rétablissement de la démocratie politique du type léniniste. La Quatrième Internationale fut la seule tendance au sein du mouvement ouvrier international qui, à l'apogée de la « prospérité » en Europe occidentale et à l’arrivée de de Gaulle au pouvoir, conserva sa foi dans le potentiel révolutionnaire du prolétariat européen, prévoyant ainsi correctement les nouvelles luttes ouvrières qui, en 1960, commenceraient à surgir en Belgique, en Espagne, en Italie et ailleurs.
Si nous passons du domaine des idées à celui de l’organisation, le mouvement trotskyste mondial paraît être beaucoup moins heureux. A l'exception de Ceylan, la Quatrième Internationale n’a pas encore obtenu une influence de masse durable dans aucun pays. Ses sections sont encore des noyaux de futurs partis révolutionnaires de masse plutôt que des partis révolutionnaires au plein sens du terme, c'est-à-dire des organisations capables de mobiliser sous leur propre drapeau des secteurs appréciables de la classe ouvrière.
Ce fossé entre la puissance et la justesse du programme du trotskysme et sa faiblesse comme mouvement organisé a été observé à maintes reprises, notamment par de nouvelles couches provenant de grands partis communistes et d’organisations révolutionaires coloniales. Elles tendent à partager les conceptions programmatiques du trotskysme, mais restent sceptiques sur les réalisations et possibilités organisationnelles du mouvement trotskyste. La contradiction est réelle ct mérite que lui soit accordée [à considération la plus réfléchie.
Avant tout, le problème doit être situé dans une perspective historique. Le mouvement trotskyste n'a pas d'intérêts distincts et séparés des intérêts à long terme du prolétariat mondial. Il n’est pas intéressé à construire une «organisation » en soi ou comme un simple groupe de pression. L'organisation qu'il cherche à construire est un moyen déterminé pour une fin déterminée, la victoire du prolétariat sur l'échelle mondiale. Ceci exige la conscience la plus élevée possible et, par conséquent, une honnêteté et une intégrité totales, si amères que puissent en être les conséquences immédiates. Ces qualités sont souvent en contradiction avec la construction rapide d’une organisation, La Quatrième Internationale n’a pas d'autre choix que de suivre cette route difficile, cela étant exigé par les intérêts de la révolution socialiste mondiale. Dans la mesure où elle représente la conscience théorique et politique de ce puissant processus, son propre sort ultime ne peut en être séparé.
Pour apprécier les forces et les faiblesses de ia Quatrième Internationale d’une façon plus raisonnable, il est bon de la comparer à ses prédécesseurs. La Première Internationale, établie sous la direction immédiate de Marx et d’'Engels, n’est jamais arrivée à avoir une grande force organisationnelle, si prodigieuses qu’aient pu être ses réalisations théoriques dans l’histoire de l'humanité. La Deuxième Internationale ajouta à la théorie marxiste et construisit de grandes organisations. Mais toutes finirent dans la débâcle de 1914. Pour obtenir la victoire en Russie, l'aile gauche estima nécessaire de se séparer de l'organisation mère. La Troisième internationale avança rapidement sous la conduite bienfaisante des bolcheviks mais seulement pour succomber au stalinisme et finir dans une dissolution honteuse, don du temps de guerre du Kremlin à Roosevelt, principal chef de l'impérialisme allié. 11 n'est évidemment pas facile de bêtir une Internationale révolutionnaire socialiste et de l’amener à l'accomplissement heureux de ses buts.
Considérant le programme pour lequel le mouvement trotskyste mondial combat, il est tout à fait superficiel de l’accuser de stagnation organisationnelle. Il est aujourd’hui plusieurs fois plus fort qu’à son début dans les jours de l’Opposition de gauche en Union soviétique ou qu’au moment de l’assassinat de son fondateur. Moins de dix sections étaient présentes au Congrès de fondation de la Quatrième Internationale en 1938, moins de vingt à son deuxième Congrès mondial en 1948. Aujourd'hui, des organisations trotskystes existent dans quarante pays et la plupart de ces sections sont plus fortes qu’elles ne l'étaient il y a dix ou vingt ans, quand elles existaient à cette époque.
11 faut souligner deux développements significatifs. En premier lieu, le mouvement trofskyste a, dans les récentes années, grandi de façon notable, suivant plus ou moins la montée générale des développements révolutionnaires à l'échelle mondiale. Ce fait en lui-même prouve que le mouvement trotskyste correspond aux nécessités objectives du prolétariat mondial et n’est pas un phénomène simplement passager, particulier à des pays particuliers pour une brève période. Il est notamment bon de noter son succès contre d’autres tendances oppositionnelles dans le mouvement communiste qui, à l’origine, commencèrent avec une force beaucoup plus grande. Parmi celles-ci nous pouvons citer les bordiguistes en Italie, les brandlériens en Allemagne, les lovestoniens aux Etats-Unis, la Fédération catalane en Espagne, la Ligue communiste du Japon et nombre d’autres. Toutes ces tendances oppositionnelles «communistes nationales » ont complètement manqué de se développer eï organisations mondiales et la plupart d’entre elles ont disparu ou sont plus faibles que les forces trotskystes même dans leur propre pays. Il faut cbserver qu'une tendance oppositionnelle, les titistes yougoslaves, qui possède le pouvoir d'Etat depuis près de vingt ans, s’est, jusqu'à présent, montréc incapable de présenter un défi sérieux sur le domainc international.
Deuxièmement, le trotskysme a, à plusieurs reprises, montré sa capacité d'attraction auprès de la jeunesse d'esprit révolutionnaire, qu'elle provienne des partis communistes ou sociaux-démocrates, et de pays aussi différents que les Etats-Unis et la Belgique, la France et le Japon, l'Indonésie et l'Italie, la Grèce et la Grande-Bretagne. C'est une preuve éclatante que Île mouvement trotskyste correspond à une nécessité brûlante ressentie sur une échelle internationale par des milliers d'éléments d'avant-garde s'éloignant des politiques opportunistes des directions ouvrières traditionnelles et cherchant les voies et les moyens de construction d'une nouvelle direction révolutionnaire de rechange, capable de guider les luttes de masse à la victoire.
La contradiction entre la justesse du programme trotskyste et la faiblesse organisationnelle du mouvement luttant pour la réalisation de celui-ci n'est pas nouvelle. À [a fi des années 1920 et au début des années 1930, elle prenait communément la forme de la question sceptique : «Si Trotsky avait tellement raison, comment se fait-il qu'il perdit le pouvoir au profit de Staline et pourquoi est-il incapable de le reconquérir ? »
Ce qui était perdu de vue dans cette symbolisation personnelle du problème, c'était le flux et le reflux des forces sociales opposées que Trotsky et Staline représentaient. L'incapacité de Trotsky à conserver le pouvoir en 1924 était reliée directement à sa capacité de conquérir le pouvoir dans une situation comme celle de 1917. En restant fidèle aux intérêts à long terme du prolétariat, Trotsky devait partager l’éclipse temporaire de celui-ci en Union soviétique, sous [a montée des forces sociales réactionnaires que Staline vint à représenter et à exprimer, Avec la chute du culte de Staline, l'étoile de Trotsky a recommencé à s'élever en Union soviétique, en d’autres termes le prolétariat y commence une fois de plus à bouger sur l'arène politique.
En dernière analyse, le sort du mouvement trotskyste est lié au rapport interne dialectique entre les trois secteurs de la révolution mondiale, C’est la base nécessaire pour toute compréhension réelle des vicissitudes organisationnelles du mouvement trotskyste, Y Compris des solutions pour ses problèmes organisationnels les plus difficiles.
Le fait que le mouvement trotskyste ait eu théoriquement raison dans les années 1920 et 1930 n’a pas conduit automatiquement à son renforcement. La théorie de
Trotsky expliqua pourquoi la grève générale britannique fut battue en 1926, pourquoi la révolution chinoise de 1925-27 fut battue, pourquoi Hitler fut en état de venir au pouvoir virtuellement sans opposition, pourquoi la révolution espagnole fut défaite, et pourquoi la grande montée du mouvement ouvrier français au milieu des années 1930 ne parvint à rien. Mais toutes ces défaites furent des défaites du prolétariat eï, par conséquent, des défaites du mouvement trotskyste qui en souffrit plus péniblement que quiconque. Ses cadres furent décimés, par découragement, capitulation, emprisonne-ment ou par simple assassinat. Toute la réaction mondiale — de Staline à Hitler, en passant par Roosevelt — concentra ses coups les plus terribles contre le mouvement trotskyste. Dans toute l'histoire, il n’est pas un mouvement politique révolutionnaire qui ait, comme le mouvement trotskyste, souffert de tant de persécutions ou recu si peu d'aide de sources situées hors de ses propres rangs. Que les pionniers aient pu tenir malgré tout est un témoignage monumental de la ténacité de la volonté humaine.
Avec le tournant de la lutte de classe sur une échelle internationale à la fin de la deuxième guerre mondiale, on aurait pu escompter que le mouvement trotskyste serait le premier à profiter de la nouvelle montée. Ses rapports avec le processus concret de la révolution mondiale se sont montrés beaucoup plus compliqués. Le mouvement trotskyste ne pouvait en bénéficier qu’en dernière analyse et à long terme.
Pour le comprendre, il est nécessaire de retourner à l'événement unique le plus important au cours de la deuxième guerre mondiale, la victoire de l'Union soviétique. Cette victoire déclencha une réaction en chaîne dont la fin n'est pas encore en vue. Les peuples opprimés se tournèrent à nouveau, comme ils l'avaient fait autrefois, vers le premier Etat ouvrier pour les inspirer ct les guider. Mais le pouvoir gouvernemental en Union soviétique était aux mains de la bureaucratie stalinienne. En conséquence, c'est cette bureaucratie et non le trotskysme qui en fut temporairement renforcée.
Ce paradoxe fut expliqué à l’époque par le mouvement trotskyste, Nous avons aussi prédit que les mêmes forces qui renforcaient la bureaucratie commenceraient bientôt à la miner, et que la conséquence finale en serait la ruine du stalinisme. Mais il fallut ariver à 1956 pour que ce processus soit enregistré partiellement dans des déclarations officielles du gouvernement soviétique, et c’est aujourd’hui seulement que le monolithisme mondial a été irrévocabiement brisé, ouvrant la voie à de nouveaux courants politiques qui tendent à graviter vers le trotskysme. On peut voir clairement cette tendance dans le schéma de la montée des Etats ouvriers depuis la fin de la guerre ; de l'Europe orientale à la Yougoslavie et à la Chine et, finalement, à Cuba, la direction a montré une indé-pzndance grandissante envers la bureaucratie soviétique.
On peut voir cette tendance d'une autre facon. La rupture du monolithisme stalinien à été accompagnée d’une nécessité grandissante de discuter dans les partis communistes, et d'un besoin croissant de traiter de questions réelles d’une facon raisonnable au lieu de la voie stalinienne qui leur substituait de fausses questions et remplaçait la raison par les épithètes, les calomnies et les machinations. Par exemple, il est instructif de voir qu'un des points principaux du débat mondial actuel est la nécessité d'étendre la révolution prolétarienne comme seule voie réaliste pour mettre fin à la menace de guerre impérialiste. Les parties qui s'affrontent s’approchent clairement de ce qui, jusqu'à ce jour, a été considéré comme relevant exclusivement du domaine des dissertations trotskystes. La victoire de l’Union soviétique dans la guerre, la victoire des révolutions yougoslave et chinoise et, plus récemment, la révolution cubaine, ainsi que la destruction du culte de Staline, ne peuvent que renforcer le trotskysme. Comme l’observa I.F, Stone, le perspicace journaliste radical américain, après un voyage à Cuba, les révolutionnaires y sont des trotskystes « inconscients ». Quand ces courants et d’autres qui leur sont apparentés acquerront une pleine conscience, le trotskysme deviendra un courant puissant.
Ceci influencera, à son tour, le développement des trois secteurs de la révolution mondiale. L'apparition de partis trotskystes de masse amènera une nouvelle force puissante sur l’arène politique. Avant même que ces partis ne parviennent à devenir majoritaires dans différents pays, leur seule présence et Îles succès partiels qu’ils commenceront à recueillir peuvent influencer profondément les événements mondiaux en hâtant le rythme naturel du processus révolutionnaire dans les trois secteurs principaux,
Les cadres de la Quatrième Internationale ont rempli leur devoir révolutionnaire en maintenant vivant le programme du trotskysme et en y ajoutant ce qui était dicté par les événements mondiaux. Mais ceci ne signifie pas que les organisations adhérant au programme trotskyste furent immunisées contre les effets de longues années d’isolement et de persécution. Deux problèmes principaux se sont avérés être d’une préoccupation constante. À certaines périodes apparaissaient, ici ou là, des tendances à chercher un chemin de traverse pour établir une organisation de masse. De telles expériences se sont montrées désastreuses dans tous les cas, s’achevant dans la diparition du mouvement révolutionnaire socialiste de nombre de ceux qui furent pris dans ces aventures. Un plus grand problème a été l'apparition occasionnelle de tendances sectaires. Contrairement aux opportunistes qui cherchaient à échapper à la pression de l'entourage hostile en s’éloignant des principes, les sectaires se repliaient sur les livres et transformaient les textes en dogmes. Un révolutionnaire isolé par les circonstances sur lesquelles il ne dispose d'aucun contrôle peut tomber tout à fait inconsciemment dans le sectarisme. C’est donc pour une petite organisation un danger plus insidieux que l’opportunisme qui est généralement plus facile à reconnaître.
La construction d'une direction de rechange de la classe ouvrière, c'est-à-dire de nouveaux partis révolutionnaires de masse, reste la tâche centrale de notre époque. Le problème n’est pas de répéter sans cesse cette vérité élémentaire, mais d'expliquer concrètement comment il faut l’accomplir. En fait, la construction de partis révolutionnaires de masse combine trois processus concrets : [a défense et l'enrichissement constant du programme marxiste révolutionnaire ; la formation, l'éducation et la trempe de cadres marxistes révolutionnaires ; la conquête, par ces cadres, d’une influence de masse. Ces trois processus sont dialectiquement reliés. Divorcés du mouvement de masse, les cadres deviennent une secte. Divorcés du programme du marxisme révolutionnaire, des cadres plongés dans le mouvement de masse succombent éventuellement à l'opportunisme. Et divorcé de l'expérience pratique de cadres luttant comme une partie des masses, le programme révolutionnaire lui-même s’ossifie et dégénère en une incantation stérile de formules dogmatiques.
Le mouvement trotskyste mondial a accordé beaucoup de considération au problème qui consiste à partir avec de petites forces pour conquérir la classe ouvrière et l'organiser en un parti capable de défier la domination de la classe capitaliste. Le principe général suivant lequel il a procédé sur le plan organisationnel est la maxime léniniste qu’un révolutionnaire ne doit pas se permettre d'être séparé de sa classe dans aucune circonstance. Il est donc de règle aux trotskystes d’appartenir au syndicat de leur profession et d'y jouer un rôle actif, si réactionnaire que puisse être la bureaucratie syndicale. De même, ils appartiennent aux grandes organisations de masse, qu’elles aient un caractère national, culturel ou politique. Dans la mesure du possible, ils avancent les idées et le programme du trotskysme parmi les membres de ces organisations et s'efforcent d'y recruter.
Dans les pays où, comme en Europe occidentale et en Australie, existe une vieille tradition de conscience de classe et d'organisations politiques puissantes, un problème particulièrement diffici‘e se trouve posé aux noyaux révolutionnaires. En raison de cette tradition et de leur puissance numérique, ces organisations inspirent une profonde loyauté de la part des ouvriers. Par suite des défaites passées et de la longue période de contrôle bureaucratique du mouvement ouvrier, les masses, lorsqu'elles se trouvent prêtes à s'engager sur la voie de l’action révolutionnaire, ne commencent pas à le faire avec une conscience marxiste pleinement développée mais avec un point de vue plus proche du centrisme de gauche.
En outre, les directions bureaucratiques ne facilitent pas la mise à la disposition de la base d’un matériel d'éducation marxiste révolutionnaire. Elles opèrent comme des fractions permanentes brutales, tout à fait hostiles aux idées du trotskysme et prêtes à s'engager dans une chasse aux sorcières et dans l’utilisation des mesures les plus antidémocratiques contre ceux qui mettent en avant des points de vue nouveaux ou hardis: à
Telles sont les conditions générales auxquelles ont à faire face les noyaux révolutionnaires. Ils n’ont pas d’autre choix que de pratiquer « l’entrisme », c'est-à-dire de participer comme une composante intégrée dans la vie intérieure du mouvement de masse. Dans de telles situations, la fonction particulière des noyaux est de mettre er avant des mots d'ordre transitoires qui servent à combler le fossé entre la conscience inadéquate des masses et le besoin objectif d'entrer en action sur la voie de la révolution. Les noyaux révolutionnaires participent activement à [a construction de tendances de gauche capables de diriger des secteurs de plus en plus grands des masses dans l'action. Par les expériences établies dans ces actions, ils contribuent à transformer les méilleures forces de ces tendances centristes ou centristes de gauche en véritables marxistes révolutionnaires.
L'objet de « l’entrisme » n’est pas de construire un « groupe de pression », comme certains critiques l’ont prétendu, mais de construire un parti marxiste révolutionnaire de masse dans les conditions réelles auxquelles il faut faire face dans un certain nombre de pays. Cette tactique est pleine de dangers et de difficultés et on ne peut s'en acquitter avec succès qu’en les ayant constamment à l’esprit. Maïs, pendant une certaine période de travail, il n’existe pas d'autre possibilité pratique. En raison des particularités nationales, cette tactique a de nombreuses variantes. Elle di être appliquée avec une grande souplesse et sans aucune sorte de dogmatisme. La règle pour ceux qui s'y engagent est de maintenir un secteur de travail public indépendant, comportant leur propre publication trotskyste.
Quelle que soit la situation spécifique dans laquelle se trouve une organisation trotskyste, elle ne peut, aussi longtemps qu'elle reste essentiellement un petit groupe propagandiste, jouer un rôle dirigeant de masse. Néanmoins, elle peut effectivement contribuer à aider les masses à apprendre de leur expérience par des efforts actifs et persévérants à combler le fossé entre leur niveau de compréhension et la situation objective. Exprimé de la facon la plus générale, c’est aussi la voie qui doit être suivie pour devenir un parti de masse. Elle est résumée dans le « Programme de Transition » écrit par Trotsky en 1938. Ce programme doit être maintenu constamment à jour par une étude des changements dans la conscience des masses et par un effort constant pour se lier à elles.
Dans de nombreux pays se pose un problème aigu dans la construction de partis révolutionnaires socialistes par suite du manque de temps pour créer l’organisation et acquérir une expérience adéquate avant que n'éclate la révolution. Dans les décennies précédentes, ceci aurait signitié une défaite certaine pour la révolution. Mais, à cause d'une série de nouveaux facteurs, ceci n'est plus nécessairement le cas. L'exemple de l'Union soviétique, l'existence d'Etats ouvriers desquels on peut obtenir une aide matérielle, et l'affaiblissement relatif du capitalisme mondial, permettent à des révolutions, dans certains cas, de parvenir à certains succès, d'atteindre certains plateaux, où elles peuvent rester dans un équilibre instable, comme dans le cas de la Bolivie, et même parvenir à établir un Etat ouvrier. Les marxistes révolutionnaires dans ces pays ont à faire face à des problèmes extrêmement difficiles, depuis un niveau inadéquat de conscience socialiste dans les masses jusqu’à une disette de cadres trempés et expérimentés pour remplir une multitude de tâches pressantes. Dans de telles situations, il n'y a pas d'autre choix pour eux que de participer complètement et de tout cœur à la révolution et de construire le parti dans le processus même de la révolution.
La construction de nouveaux partis révolutionnaires de masse reste la tâche stratégique centrale. Pour coordonner ce travail, les noyaux existants de ces partis doivent être unis dans une organisation internationale.
L'épreuve décisive de la vérité, comme les marxistes le savent bien, c'est l'action humaine. Sans l’épreuve de l'action, toute théorie devient sèche et stérile. L'analyse correcte de la situation mondiale actuelle est plus complexe qu’elle ne l’a jamais été, Un seul fait suffit à l’illustrer vigoureusement : pour [a première fois dans l’histoire, les peuples de plus de cent pays sont constamment impliqués dans des événements mondiaux, parfois d’une manière extrêmement explosive. Seule l'analyse de la situation mondiale, réexaminée constamment et éprouvée à la lumière de l'activité pratique, peut permettre à tous les secteurs d’un mouvement mondial de tâter le pouls de l'histoire en marche. Seule une Internationale basée sur le centralisme démocratique, permettant à différentes tendances de se confronter démocratiquement tout en s’unissant dans l’action, peut permettre aux expériences de fous les coins du monde d’être proprement pesées et traduites en tâches révolutionnaires sur une échelle mondiale. Il n’est désormais plus possible d'aboutir sur l'échelle nationale à une analyse ou à une action correctes sans une compréhension générale des développements mondiaux. Jamais les pays et les secteurs nationaux de la classe ouvrière n’ont été aussi interdépendants qu'aujourd'hui. L'idée que des mouvements révolutionnaires puissent être construits sur une échelle « nationale » ou dans un isolement « régional » n’a jamais été aussi désuète qu'à l'âge des fusées balistiques intercontinentales et des voyages dans l’espace sidéral.
Il s’agit de la construction de quelque chose de qualitativement différent que la simple somme d'organisations nationales. En unissant l’expérience et l'opinion nationales conformément aux règles du centralisme démocratique, il est possible de construire une direction internationale bien supérieure à tout ce qui se trouve dans la capacité d'une seule section. La conception fondamentale n'est pas d'assembler une équipe d'intellectuels, si valable et si nécessaire que cela puisse être, mais de combiner sur une échelle internationale des directions qui sont profondément enracinées dans leur propre sof national et unies de façon vivante aux masses de leur propre pays. Une direction internationale de cette sorte est capable d'accomplir la difficile tâche double de maintenir à jour la théorie et d'élaborer des politiques viables pour l’action révolutionnaire sur les grands problèmes quotidiens.
La nécessité de construire une forte Internationale, démocratiquement centralisée, est d'autant plus soulignée par le rapport dialectique actuel entre les trois principaux secteurs de la révolution mondiale. Dans les pays avancés, l'Internationale peut rendre des services cruciaux au profit des révolutions dans les pays coloniaux, ouvrant des voies et moyens d'appel aux sentiments de solidarité qui existent même chez les ouvriers les plus arriérés politiquement. L'Internationale peut aider les combattants de la révolution coloniale à rester de vrais internationalistes, conservant leur confiance dans le prolétariat mondial et apprenant à distinguer les masses travailleuses des pays impérialistes de leurs gouvernements et des directions traîtresses des organisations de masse traditionnelles. Parmi les ouvriers avancés, les intellectuels et les jeunes des Etats ouvriers, l'Internationale peut jouer un rôle particulier en les aidant à se dégager des débris de quarante années de falsifications, de déformations et de calomnies dans leur recherche pour trouver la voie du marxisme révolutionnaire.
La victoire de la révolution cubaine a amené certaines tendances dans le mouvement ouvrier international à placer un point d'interrogation sur la nécessité de construire des partis marxistes révolutionnaires et notamment sur la nécessité de construire une Internationale marxiste révolutionnaire démocratiquement centralisée. Une telle conclusion est d'autant moins fondée du fait que Fidel Castro, à la suite de sa propre expérience dans une révolution vivante, souligne à présent l'importance décisive de partis marxistes-léninistes dans tous les pays.
En vérité, la nécessité de construire des partis révolutionnaires de masse et une {nternationale révolutionnaire socialiste découle des tâches objectives se présentant au prolétariat dans sa recherche du pouvoir, dans sa conquête de celui-ci et dans son exercice après la victoire. Le caractère inadéquat et la trahison des vieilles directions de la classe ouvrière ont rendu d'autant plus impérative cette nécessité. La menace d’une annihilation nucléaire l’a convertie en une question de vie ou de mort pour toute humanité. I] n'y a pas d'autre voie de parvenir au sociisme mondial que par des partis révolutionnaires de masse fraternellement associés dans une organisation infer-nationale. Si difficile que la tâche puisse paraître, elle sera accomplie, et à temps.