1. Le contexte et l'escalade impérialiste
1. Il y a un quart de siècle s'ouvrait une nouvelle étape de la révolution mondiale avec la victoire de la révolution socialiste à Cuba. L'empire américain subit alors une première fissure. La prise du pouvoir par le New Jewel Movement et l'établissement d'un gouvernement révolutionnaire (mars 1979) à Grenade ouvrent une nouvelle brèche. Grenade trace, alors, un trait d'union révolutionnaire entre la partie hispanophone et anglophone de cet ensemble que forme le bassin de la Caraïbe'. La conquête du pouvoir (juillet 1979) par le FSLN au Nicaragua inaugure une nouvelle phase de ce processus révolutionnaire de longue haleine dans cette région stratégiquement capitale pour les Etats-Unis. Le renversement de Somoza représente une défaite pour la présence américaine qui avait adopté historiquement le masque de la Garde nationale et de la dictature somoziste. La révolution au Salvador concentre aujourd'hui, sous sa forme la plus aigué, l'affrontement des classes dans la région. Les luttes révolutionnaires et de masse dans les autres pays de l'Amérique centrale (avant tout le Guatemala) et de la Caraïbe (République dominicaine, Haïti, Jamaïque) s'inscrivent dans cette dynamique de mise en question radicale du système de domination des Etats-Unis et d'extension de la révolution socialiste.
La révolution centro-américaine est profondément marquée, dans tous ses aspects, par son insertion géopolitique. Elle prend son essor dans des pays étroitement subordonnés à l'impérialisme, et dont les régimes politiques sont des créations des Etats-Unis. Les Etats surgis des révolutions socialistes victorieu-ses — comme Cuba et le Nicaragua — sont les premiers Etats nationaux véritablement indépendants qui cristallisent les aspirations historiques d'autodétermination de ces nations opprimées et les revendications des masses exploitées. Ces révolutions se heurtent à la contre-révolution impérialiste dans cette zone de sécurité des Etats-Unis. De tout ceci découle la place-clé de la révolution centro-américaine dans les combats entre classes à l'échelle internationale.
2. Peu de régions sont autant l’objet de la politique extérieure d'une puissance impérialiste que ne le sont l'Amérique centrale et la Caraïbe. Depuis 85 ans, elles sont le théâtre d'interventions permanentes des Etats-Unis qui ont toujours revendiqué le droit d'y dicter leur loi. Ils considèrent cette zone comme partie intégrante de leur « système de sécurité ». Ils y disposent d'une quarantaine de bases militaires. lIs en construisent de nouvelles, entre autres dans la partie hondurienne du golfe Fonseca, entre le Nicaragua et le Salvador. En 1982-1983, 20 % du total du budget militaire américain étaient destinés à cette région.
Cette aire est une voie de passage, ainsi qu'un lieu de trans-bordement et de raffinage pour le pétrole (de l'Alaska et du Moyen-Orient) destiné aux Etats-Unis. C'est une artère commerciale fort importante pour la côte atlantique comme pacifique (canal de Panama). Elle est truffée de places financières « off shore » (Panama, îles Cayman, Bahamas) de premier rang.
Elle recèle des réserves de pétrole, de gaz et d'autres matières premières. Le plan Reagan pour le « bassin Caraïbe » — dans lequel les Etats-Unis sont inclus ! — a pour but de l'utiliser comme plate-forme pour une industrie avide de main-d'œuvre à bon marché. Washington et Wall Street voudraient y imposer sur une plus vaste échelle un modèle de développement à la Porto Rico. Une centaine de firmes importantes sont regroupées dans la Carribean Central Americain Action, dirigée par D. Rockefeller. Cet organisme apporte tout son soutien à la politique de Reagan. Cependant, les intérêts économiques directs impérialistes (investissements) sont relativement restreints en comparaison des intérêts stratégico-militaires.
L'impérialisme américain revendique une « hégémonie absolue » dans cette partie du monde, avec le consentement des bourgeoisies impérialistes. Ne point y perdre ni y partager sa suprématie est pour lui un test de crédibilité internationale. L'actuelle montée révolutionnaire menace donc l'empire américain dans sa chasse gardée. Et les problèmes de l'« arrière-cour » sont en train de devenir des problèmes domestiques, ne serait-ce que parce qu'environ 10 % de la population de cette région vivent aux Etats-Unis.
Le pouvoir d'attraction de la révolution nicaraguayenne, après la cubaine, repose entre autres sur la démonstration qu'il est possible de battre en brèche la prépondérance américaine dans les marchés les plus proches de la métropole impériale. Mieux, malgré toutes les difficultés provoquées par le Pentagone, ces révolutions s'appuyant sur la mobilisation populaire ont pu rapidement commencer à répondre aux besoins élémentaires de la majorité du peuple. Or, un désastre économique frappe les pays du Cône sud; il accélère la paupérisation de très larges couches de la population et suscite une crise politique des régimes en place. Tout cela contribue à resserrer les liens entre les luttes de classe en Amérique du Sud et la révolution centro-américaine, ce qui accroît l'enjeu des affrontements en cours.
3. La relance de la révolution dans le bassin Caraïbe se fait — à la différence de la révolution cubaine — dans une période de crise économique prolongée de l'impérialisme américain et de déclin de son hégémonie, mise en relief par la défaite subie au Vietnam et le renversement d'un de ses alliés stratégiques, le shah d'Iran. La révolution centro-américaine devient dès lors le point de mire d'une contre-offensive impérialiste d'envergure. La riposte engagée, après la victoire en juillet 1979 du FSLN, est une facette d'une politique globale : l'attaque brutale contre le niveau de vie des travailleurs aux Etats-Unis, la remilitarisation vertigineuse et les pressions accrues contre l'Union soviétique, le renforcement des capacités d'intervention militaire visant à frapper toute tentative de percée révolutionnaire dans les pays dominés dont, par ailleurs, les économies sont placées sous la haute surveillance du FMI.
Carter a en fait inauguré cette politique de crise et de guerre. L'administration démocrate avait essuyé une série de revers lors de ses tentatives de mise sur pied d'un régime sans Somoza mais appuyé sur sa Garde nationale. Elle a tenté de faire endosser une intervention contre-révolutionnaire directe par l'Organisation des Etats américains (OEA), pour élargir sa base d'appui aux Etats-Unis et internationalement. Pour la première fois, l'OEA a refusé son appui.
L'impérialisme en a rapidement tiré des leçons. || redonne du poids à des sous-alliances militaires régionales.
Dès l'automne 1979, Carter orchestre le coup d'Etat de Romero au Salvador, accroit l'aide militaire au Honduras et au Salvador, prépare les conditions devant faire du Honduras et du Costa-Rica des bases futures d'intervention contre la révolution nicaraguayenne, assure la survie et l'entraînement de la Garde nationale de Somoza, renforce la présence des marines dans la zone et préside au renversement de Manley, en Jamaïque, tout en masquant l'opération par des élections. Les menaces contre Cuba se multiplient.
Depuis 1980-1981 le cours belliciste du Pentagone n'a fait que s'amplifier. Ses composantes sont les suivantes :
a) Une réorganisation des forces de police et de l'armée salvadoriennes. Cette dernière est placée sous la tutelle de l'état-major américain. L'investissement des « conseillers US » ne cesse de s'accroitre, sur le plan de l'information, de la surveillance aérienne, de l'entretien du matériel sophistiqué et, aussi, dans le commandement d'opérations militaires sur le terrain. Sans l'aide et l'encadrement des Etats-Unis, l'armée salvadorienne aurait certainement connu un effondrement sous les effets des offensives militaires du FMLN.
b) La multiplication des manœuvres militaires conjointes entre les Etats-Unis, le Honduras et le Salvador. Elle se déroulent dans le golfe Fonseca, au Honduras (à la frontière du Nicaragua et du Salvador) et, y compris, certaines doivent se déployer dans le territoire salvadorien. Ces manœuvres servent à forger des alliances militaires régionales, ingrédient nécessaire à une utilisation directe de forces américaines plus nombreuses. Elles tirent leur importance de l'échec du dessein impérialiste de « latino-américaniser » la guerre en Amérique centrale. Ce projet devait prendre appui sur des forces armées comme celles de l'Argentine. Il s'est brisé sur le double écueil de la guerre des Malvinas et de la crise des dictatures du Cône sud. A l'occasion de l'intervention contre-révolutionnaire à Grenade, les Etats-Unis inaugurent l'utilisation de ces sous-alliances militaires régionales. En l'occurence, elles leur permettent aussi de mettre sur pied une nouvelle force de « surveillance » dans la région.
c) Le Honduras est transformé en un véritable « porte-avions » américain. Plus de deux mille soldats y stationnent en permanence, sans compter les forces de la CIA qui encadrent celles de la contre-révolution nicaraguayenne. La base de Pal-merola, capable de recevoir tout type d'avion de guerre, est le centre stratégique du dispositif de guerre des Etats-Unis. Dix aéroports militaires complètent le «système de défense » du Honduras ! Un centre de préparation pour les troupes salvadoriennes et honduriennes, avec une capacité d'entraînement de 1 500 soldats, fonctionne depuis plusieurs mois. Enfin, un système de surveillance radar, nécessaire à la conduite d'une offensive aérienne contre le Nicaragua comme à son survol permanent, a été mis en place. La lourdeur de la mainmise américaine provoque un processus de décomposition-corruption au sein des structures du pouvoir. Elle suscite aussi, combinée avec le danger d'une guerre rejetée par les masses et là crise économique, des réactions populaires. Mais ces dernières trouvent difficilement une expression indépendante au plan politique, étant donnée la faiblesse des forces politiques révolutionnaires. Des conflits surgissent entre des secteurs du pouvoir civil et de la hiérarchie militaire qui, elle-même, n'est point exempte de conflits internes. La présence de plusieurs armées (des contras, en passant par les troupes salvadoriennes entraînées au Honduras jusqu'aux troupes américaines) est un autre facteur d'instabilité. Les cercles dirigeants de l’armée sont totalement dépendants des Etats-Unis mais tiennent à négocier cette aide au plus près de leurs intérêts. Ils sont aussi soucieux de maintenir une position de force face à d'autres armées de la région, comme celle du Salvador.
Dans une prochaine étape, l'impérialisme américain va tenter de renforcer ses positions militaires au Costa-Rica.
d) Une véritable armée contre-révolutionnaire est financée, entraînée et encadrée par la CIA au Costa-Rica et au Honduras. Elle compte plus de quinze mille hommes, dont un secteur consistant d'anciens de la Garde nationale somoziste: Ces mercenaires ont engagé une véritable guerre contre le Nicaragua, dont le coût humain et matériel est très élevé.
e) Dans la mer de Caraïbe, la flotte américaine a une présence continue, outre des manœuvres de guerre plus importantes (« Ocean Venture »). Une réorganisation des forces de police et militaires des Etats de la Caraïbe est entreprise. Une force militaire multinationale est construite (Dominique, Antigua, Sainte-Lucie, Barbados) afin de «prévenir tout nouveau Grenade ».
f) Washington a recours à Israël pour étendre ses efforts belliqueux dans la région. L'Etat sioniste joue un rôle de premier rang dans l'armement et l'entraînement des forces de répression au Guatemala. Il est un fournisseur privilégié d'armes de pointe aux dictatures de la région. Ses instructeurs sévissent au Salvador, Honduras, Costa Rica et parmi les « contras ». Taiwan participe aussi: à l'effort contre-révolutionnaire en finançant les mercenaires antisandinistes comme en armant et entraînant les forces armées du Guatemala.
g) L'’occupation de Grenade par les troupes américaines devait indiquer aux mouvements révolutionnaires de la région — comme aux alliés des USA — quels sont les objectifs réels de Washington. Elle devait aussi faire la démonstration que face au déploiement des forces aéronavales des Etats-Unis, une aide, au même niveau, ne peut être attendue par les combattants révolutionnaires. A juste titre, Fidel Castro a souligné que pour dissuader de telles agressions et, le cas échéant, y résister, les révolutions en cours doivent puiser leurs forces dans la capacité de mobilisation, la préparation des masses et des forces révolutionnaires, la valeur de leur direction: C'est cela qui élèvera au maximum le prix que devrait payer l'impérialisme pour une telle action et pourrait faciliter une certaine aide des forces révolutionnaires de la région, ce que le cours de la révolution à Grenade a rendu impossible.
h) Depuis 1981 , pour légitimer nationalement et internationalement une intervention directe, l'administration Reagan a élaboré une doctrine qui puise dans de vieilles recettes. Tout d'abord, en Amérique centrale, les Etats-Unis devraient faire face à l'URSS. Ensuite, le FMLN n'existerait que parce qu'il est soutenu à bout de bras par la coalition cubano-soviétique, via le Nicaragua. De fait, le Salvador serait victime d'une « agression extérieure ». Enfin, la chute du Salvador ouvrirait la voie à la « pénétration russe » vers le Guatemala et, demain, le Mexique. Face à ces dangers, les Etats-Unis sont investis du devoir de combattre cette «expansion russe ». La politique américaine dans cette région du monde n'est qu'un élément du conflit « Est-Ouest ».
C'est dans ce schéma que le Pentagone et Reagan situent leurs manœuvres diplomatiques, dont les visées sont domestiques et internationales, mais qui interviennent aussi dans les combats en cours en Amérique centrale. Dans la tradition de la politique impérialiste américaine, ils agencent des élections et quelques ravalements de façade démocratiques, au Salvador et au Guatemala, par exemple, qui doivent légitimer une. aide militaire accrue ou une intervention directe pour «la sauvegarde de la démocratie ». Elles représentent de même une tentative de dernière heure pour freiner des crises de direction bourgeoise. Enfin, il y a aussi la volonté de les utiliser pour introduire des brèches dans le front anti-impérialiste et antidictatorial et provoquer une certaine désorientation dans des couches de la population.
4. Cela ne doit pas cacher l'essentiel. Pour l'impérialisme américain, comme le rapport bipartite Kissinger le déclare sans fard, l'Etat ouvrier cubain et le Nicaragua. sont des anomalies dans cette « périphérie interne » (internal periphen). Elles doivent, dans l'immédiat, être circonscrites et, si possible, supprimées. Cet objectif fondamental est accepté par toutes les forces bourgeoises aux Etats-Unis. Elles peuvent différer, à partir de considérations propres à la situation interne aux Etats-Unis, sur l'équilibre des moyens à utiliser : pressions de tous ordres et agression directe. Mais elles sont unies sur la nécessité d'empêcher à tout prix la victoire de la révolution salvadorienne, la consolidation de la révolution et de l'Etat nicaraguayens et d'infliger une défaite profonde de la guérilla guatémaltèque.
Une véritable escalade est planifiée. Ses divers échelons doivent permettre d'étouffer le Nicaragua, de consolider politiquement et militairement le pouvoir en place au Salvador et d'utiliser cette pression gigantesque pour tenter d'affaiblir militairement et politiquement les forces révolutionnaires. Des pays européens (CEE) et latino-américains (Venezuela et y compris le Mexique) usent aujourd'hui de l'arme économique pour faire plier le Nicaragua. Leur appui au régime de Duarte au Salvador va dans le même sens. L'inclusion de bourgeoisies européennes et latino-américaines, comme de la social-démocratie internationale, a un double but : diversifier des pressions très fortes sur les forces révolutionnaires et sur ceux qui sont susceptibles de les aider à un niveau ou un autre ; amortir le coût politique, pour Washington, d'un saut qualitatif dans la présence directe des troupes impérialistes.
La première phase d’une guerre contre-révolutionnaire en Amérique centrale est déjà engagée. Toute la stratégie du Pentagone vise à récupérer l'hégémonie complète sur le bassin Caraïbe, comme partie intégrante de la contre-offensive globale de l'impérialisme américain. De là provient la particularité du combat mené par le FMLN en comparaison aussi bien avec le Mouvement du 26 juillet à Cuba ou le FSLN au Nicaragua, qui durent faire face à l'agression impérialiste après la prise du pouvoir. De là procède l'ampleur exceptionnelle de ce qui est en jeu au Nicaragua et au Salvador.
De là découle pour les travailleurs et les révolutionnaires du monde entier, pour ceux qui se battent contre l'effort de remilitarisation impérialiste, l'importance primordiale d'aider à la victoire des mouvements révolutionnaires de l'Amérique centrale et de la Caraïbe et d'assurer la défense inconditionelle de Cuba et du Nicaragua.
Il. Caractéristiques et caractère de la révolution
1. Dans l'hysthme centro-américain les. dominés de toujours n'acceptent plus d'être dominés. L'une des racines de leur révolte, dès le début des années soixante-dix, réside dans la détérioration considérable de leur niveau de vie. Cela entre en écho avec des aspirations politiques toujours frustrées, des droits démocratiques violés en permanence, des problèmes sociaux non résolus, amassés sur une longue période.
En quelque trente ans, la population de l'Amérique centrale a plus que triplé. Plus de 45 % a moins de quatorze ans. L'essentiel de cette jeunesse est considérée comme un danger en tant que tel par les classes dominantes. Somoza ou les militaires du Guatemala en ont fait la démonstration la plus explicite.
Sous-emploi et chômage s'additionnent. Le chômage complet a explosé depuis la fin des années soixante-dix. Le développement économique des années soixante et début soixante-dix a encore accentué la différenciation extrême dans la distribution des revenus. Près de 65 % de la population vit dans un « état de pauvreté : 40 % dans un « état de pauvreté extrême » (57 %) au Saviador. Sous-nutrition, dénutrition, mortalité infantile très forte, analphabétisme, manque d'accès généralisé aux infrastructures de base (eau, électicité, etc.), maladies endémiques sont le lot quotidien de cette vaste majorité qui, aujourd'hui, lutte contre l'impérialisme, ses régimes et dictatures plus ou moins ouvertement inféodés.
Sous les effets de la crise agraire et de l'industrialisation, la population urbaine a rapidement augmenté, avec des concentrations prolétariennes et semi-prolétariennes dans les quartiers populaires des principales villes, avant tout la capitale. Le nombre d'étudiants a explosé en quinze ans. Ils forment une force sociale et politique qui jouera un rôle important dans les luttes politiques et le développement des organisations révolutionnaires. La population rurale reste cependant importante, majoritaire ; plus de 55% en moyenne, avec un poids spécial au Guatemala, au Salvador et au Honduras. La force de travail rurale continue de croître, avec comme conséquence une amplification du sous-emploi. Sous l'impact de la transformation dans l'agriculture se sont constituées des concentrations géographiques. Toute cette « massification » urbaine comme rurale sous-tend les luttes populaires.
Les contrecoups de la crise internationale du capitalisme sur ces économies fragiles, déformées et dépendantes vont les faire entrer dans le plus grave marasme économique de leur histoire. Alors se conjuguent les effets de la « modernisation capitaliste », avec la crise dans des pays à ample base agraire, mais disposant d'une population fraîchement urbanisée et fortement sous-employée. Le niveau de vie des masses urbaines empire, la paupérisation des petits paysans, du semi-prolétariat et du prolétariat agricole s'accélère ; la petite et moyenne bourgoisie n'est pas épargnée. L'édifice social tout entier est secoué.
2. La perturbation du système de domination oligarchique va s'avérer un élément favorisant les processus révolutionnaires. Les oligarchies au pouvoir partie prenante de la « modernisation » économique se transforment partiellement et subissent paflà des différenciations parfois porteuses de tensions internes, y compris dans les rangs des armées qui ont été, parfois, un facteur de ces transformations. Ces oligarchies sont incapables de répondre aux effets sociaux et politiques engendrés par la croissance économique (extension des rapports de production capitalistes, destruction des structures sociales précapitalistes, accroissement des « couches moyennes » urbaines, implantation de multinationales, etc.). Le Marché commun centro-américain (MCCA) impulse ces transformations et — malgré sa crise qui apparaît dès la fin des années 1960 — il accélère les échanges économiques et une relative croissance. Les effets socio-politiques de cette croissance-modernisation dépassent son importance proprement économique. Sur ce plan, celle-ci reste partielle, superficielle et distordue. Dans l'agriculture, seul le secteur exportateur y est impliqué, avec une concentration de la propriété terrienne à la clé. La situation de l'agriculture liée au marché intérieur (biens alimentaires) s'aggrave. L'industrie va doubler sa participation au PIB en quinze ans. Elle reste cependant des plus fragiles et ne modifie pas le poids prédominant de l’agro-exportation.
Les oligarchies ne-peuvent perpétuer simplement l'ancien système de domination (le Costa Rica est une exception dans ce cadre général). Les luttes inter-bourgeoises se multiplient et s'expriment y compris à l’intérieur de l'Etat bourgeois (putschs au Guatemala, conflits au Salvador en 1976 sur la réforme agraire du général Molina ; les heurts sont forts et permanents au Nicaragua depuis 1975). Mais ces oligarchies, qui tendent. à monopoliser le: pouvoir au sein de la classe bourgeoise, sont impuissantes à établir un nouveau système d'alliances et un réaménagement institutionnel apte à consolider leur hégémonie.
A leur tour, tous les projets réformistes qui s'appuient souvent sur des secteurs des « classes moyennes » et des professions libérales sont soit très éphémères, soit brisés par des coups d'Etat militaires ou des reprises en main autocratiques (en 1966 au Guatemala avec Julio César Mendez Montenegro, en 1972 au Salvador où la Démocratie chrétienne et Duarte sont frustrés de leur victoire électorale, puis en 1977; en 1967 puis en 1972-1973 avec le pacte libéral-conservateur au Nicaragua). Les « forces rénovatrices » craignent les masses comme la peste et, le plus souvent, mettent fin à leur contestation à l'avantage de transactions avec l'oligarchie, l'armée et l'impérialisme. Celui-ci garde sans cesse comme allié les secteurs oligarchiques.
Les régimes en place manifestent une incapacité structurelle à contrôler l'ascension du mouvement de protestation populaire. Ils ne peuvent établir des canaux susceptibles, au moins partiellement, de l'endiguer. Cela accentue donc l'instabilité politico-sociale. Ce pouvoir oligarchique dévalorise complètement toutes les composantes de la démocratie bourgeoise (parlement, élections-fraudes, pouvoir judiciaire indépendant, liberté de la presse.….). Il est caractéristique que ces oligarchies et leurs propres alliés ont plus recours, pour l'expression de leurs intérêts, aux
‘ organisations patronales-professionnelles qu'à des partis politiques dont l'utilité est passagère, puisque limitée aux farces électorales. Leur idéologie de « sacrifice du progrès à l'ordre » ne trouve comme matrice que l'anticommunisme, qui révèle leur faiblesse historique et leur indigence, quand bien même elles sont fortement armées.
Le recours au terrorisme d'Etat et à la dictature militaire — qui reçoit la bénédiction des sommets de la hiérarchie catholi-que jusqu'au moment où s'ouvre la crise la plus aiguë du régime — apparait comme la réponse privilégiée des cercles au pouvoir pour répondre aux difficultés de réorganisation de la domination de classe et à l'émergence des luttes populaires. Cela n'exclut pas des opérations plus combinées (politique et répressive) comme on peut le voir au Honduras ou dans la conjoncture présente, au Guatemala et au Salvador. Cependant, elles s'inscrivent dans le cadre de la politique de « sécurité nationale » (contra-insurgencia) que les militaires guatémaltèques ont spécialement développée. Ces lignes de forces sus-mentionnées permettent de prendre la mesure des différences entre les conditions de la lutte révolutionnaire en Amérique centrale (encore un fois avec l'exception du Costa Rica) et celles de nombreux et importants pays d'Amérique latine où les classes dominantes disposent d'autres ressources et peuvent jouer la carte d'une « ouverture contrôlée » quand bien même elle est précaire.
8. L'intervention permanente de l'impérialisme dans cette région a fait obstacle à la formation de bourgeoisies nationales disposant d'une solide assise. Certes, entre autres dans le cadre de la politique de l'Alliance pour le progrès et d'un développement économique relatif, ces bourgeoïisies se sont quelque peu consolidées. Mais, elles restent des forces sociales dont le projet propre, national et historique reste fort ténu, ce qui est mis en relief aussi bien par la crise que par la montée révolutionnaire depuis 1979. La consolidation de leurs armées et, y compris, une politique militaire qui leur donne une certaine possibilité de négociation avec les Etats-Unis (Guatemala) ne modifient pas substantiellement des traits fondamentaux. Leur caractère « monopolistique » (contrôle de l'essentiel de la richesse — terrienne avant tout — par quelques familles et militaires fraîchement promus) et leur subordination-association à l'impérialisme américain font que la répression systématique reste un élément-clé de leur mode de domination. Leur politique économique, au delà de la surexploitation et de l'association avec le capital impérialiste, se réduit souvent à la fuite des capitaux. La conjoncture présente le révèle bien. Elles « sacrifient » leurs intérêts futurs de classe aux exigences étroites du moment, ce qui met en relief leur parasitisme. Elles sont « vendepatria » jusqu'au bout des ongles, alors qu'elles prétendent incarner le futur de la nation.
Il appartient, dès lors, aux masses populaires, aux peuples, aux classes dominées de parachever la formation de la nation et de l'Etat national effectivement indépendant. C'est d'ailleurs dans le sein de cette large dynamique sociale-nationale que peut se constituer la majorité populaire nécessaire à l'issue victorieuse de la révolution et qui sera encore élargie ultérieurement par cette victoire. C'est une des grandes leçons du combat du sandinisme contre le somozisme.
4. Les forces populaires en Amérique centrale tirent leur puissance d'un passé de lutte qui a forgé, dans les années trente, les grandes figures du combat anti-impérialiste, de libération nationale et sociale : Sandino et Farabundo Marti. L'expérience du cardénisme et de ses réformes au Mexique a de même laissé sa marque. Enfin, la période du gouvernement Arbenz (1950-1954) au Guatemala fait partie de leur héritage comme révélateur des limites d'une réforme agraire bourgeoise et moment de mobilisations de masse intenses. Néanmoins, au-delà de ces références historiques importantes, leur caractère leur est conféré par la réalité présente et les objectifs qu’elles s’assignent.
Avec des différences selon les pays, depuis le début des années soixante-dix, les luttes de masses vont traverser une série d'étapes aboutissant à l'affrontement militaire ouvert.
Dès 1972-1973, l'inflation commence à réduire les revenus. La radicalisation gagne des fractions de la population tels les enseignants, les universitaires, les employés des banques, de la sécurité sociale, des hôpitaux. Les syndicats élargissent leur influence et les grèves ouvrières se multiplient ; les « poblado-res» se mettent en mouvement et s'organisent. Les paysans réclament la terre et l'occupent, acte de désobéissance civile par excellence et rupture avec l'idéologie de la soumission et du fatalisme. L'entrée sur la scène politique des paysans produit une fracture qui ne se résorbera plus. Les organisations révolutionnaires accumulent des forces. Les poussées revendicatives, jusqu'en 1977-1978, ont une expression ouverte et parfois encore légale.
Des acteurs nouveaux rejoignent le cortège de la révolte populaire : les chrétiens, laïques et prêtres en opposition à la hiérarchie («communautés de base »), les Indiens au Guatemala qui fournissent le gros de la paysannerie pauvre . Les organisations de femmes et les associations de familles, de prisonniers politiques et de disparus.
Au cours de ces années, l'échec lamentable du réformisme bourgeois mine la crédibilité des possibilités de lutte sur le plan légal.
Depuis 1978, luttes ouvertes et clandestines, luttes légales et illégales s'entremêlent beaucoup plus (occupations de fabriques, de terrains urbains, de terres avec autodéfense et actions armées). La répression augmente fortement; c'est par milliers que des militants, des dirigeants syndicaux, des étudiants, des paysans et des ouvriers sont enlevés, assassinés. La terreur est si omniprésente que se crée une nouvelle catégorie sociale : les réfugiés politiques dans le pays ou à ses frontières. Ils illustrent au plus haut point la précarité des conditions de vie des défavorisés de toute la région.
Sur la base de leurs expériences, les masses laborieuses saisissent, de plus en plus, que les combats les plus élémentaires pour leurs droits démocratiques, sociaux et économiques deviennent des affrontements politiques contre le pouvoir en place. Le renversement des dictatures apparaît comme la condition pour l'introduction de toute réforme un peu substantielle. Une convergence s'établit entre les luttes des divers secteurs sociaux ainsi qu'entre les organisations politico-militaires qui se sont affirmées comme forces dirigeantes du combat des exploités et des opprimés. Insurrection de masse, mouvements populaires armés et guerre populaire — qui prend le sens d'une guerre de classe — deviennent l'expression nécessaire de l'affrontement social. Les insurrections populaires du Nicaragua qui aboutissent à la destruction de l'appareil d'Etat somoziste (1979) et les gigantesques mobilisations des masses urbaines au Salvador (1980) marquent un tournant.
La consolidation de la révolution sandiniste, de son Etat, de son armée, le début d'une guerre civile au Salvador et l’intervention politique, militaire directe des Etats-Unis vont dicter un nouveau cadre aux développements révolutionnaires dans la région.
5. La dynamique de cette révolution n'est pas le produit d'un déterminisme social, quand bien même dans un pays comme le Salvador, la structure de classe aiguise la portée anticapitaliste des luttes populaires. Elles est incompréhensible sans l'existence d'organisations révolutionnaires — politico-militaires — qui se sont construites au cours des années soixante et au début des années soixante-dix, se donnant comme objectif explicite la prise du pouvoir.
Ces organisations captent l'héritage communiste et marxiste dans ce qu'il a de meilleur en Amérique centrale et les traditions du combat de libération nationale et anti-impérialiste. Elles sont le produit d'une longue histoire. Elles se sont montrées capables de plonger leurs racines au plus profond de la réalité nationale. Cela et leur lien indéfectible avec la révolution cubaine suffisent à indiquer la différence qualitative qui existe entre elles et des directions nationalistes petites-bourgeoises.
Au-delà des différences politiques et organisationnelles — qui restent significatives —, de grandes caractéristiques communes peuvent être délimitées.
a) Ces organisations ont recueilli l'expérience de la révolution cubaine. La première leçon stratégique qu'elles en tirent et qui devient le fil d'Ariane de toutes leurs réflexions et pratiques sur vingt ans : la révolution est possible dans l'arrière-cour des Etats-Unis. La transformation d'une révolution, qui commence sur des objectifs antidictatoriaux, démocratiques et anti-impérialistes, en révolution socialiste passe par le veto mis à toute médiation impérialiste, par la prise du pouvoir et le refus net de partager la force militaire avec quelques secteurs bourgeois que ce soit — c'est-à-dire le refus de reconstruire un Etat bourgeois, après la chute de la dictature —, par l'organisation et la mobilisation des masses pour assurer définitivement leur hégémonie.
b) La révolution cubaine et l'OLAS avaient mis à l'ordre du jour la lutte armée, la nécessité des actions armées pour renverser les gouvernements dictatoriaux en place et donc la rupture avec la conception de la « voie pacifique au socialisme ». Il y avait là une autre cassure avec la politique des partis communistes. Les PC, soit attribuaient un rôle dirigeant à la bourgeoisie dans la révolution nationale-démocratique et se plaçaient à sa remorque, soit envisageaient la constitution d'un bloc politique avec la bourgeoisie dont la direction ne serait même pas directement dans les mains de cette dernière mais qui implique le maintien de l'appareil d'Etat bourgeois. Les PC se confinaient aussi à une pratique légaliste, syndicaliste et ouvriériste incapable d'intégrer à la lutte les masses paupérisées des villes et des campagnes.
L'adoption de la « stratégie de la lutte armée » n'alla pas sans une série de déformations, synthétisées dans le « foquisme », qui vont conduire à des impasses et des échecs retentissants. En particulier, l'action politique proprement dite était négligée, assimilée souvent au réformisme. Cela laissait un terrain libre, que les PC ou d'autres forces réformistes ou nationalistes pouvaient occuper.
Un des grands mérites des organisations révolutionnaires centro-américaines, y compris celles du Salvador où ce type d'expérience de guérilla ne s'est pas développée, a été d'opérer une réflexion systématique sur les défaites du « foquisme ». Mais cette réflexion s'inscrit dans une continuité d'expériences — en termes de cadres ou d'organisations (FSLN) ayant conquis une autorité morale et politique — qui est un élément capital de la maturation de ces organisations. L'existence même de Cuba comme « arrière-garde» est une composante de cette continuité politico-organisationnelle, malgré les divergences momentanées entre ces organisations et la direction castriste.
c) La révolution vietnamienne a de même nourri la réflexion de nombreux de ces cadres révolutionnaires. Elle a favorisé une revalorisation du travail politique, du rôle du parti et de l'idée d'une incorporation des masses à la lutte armée. La question militaire est dès lors vue d'abord comme une question politique. L'expérience vietnamienne sera un élément très important — auquel s'ajoute le bilan critique des guérillas urbaines organisées par les Tupamaros d'Uruguay et le PRT argentin — qui stimulera une avancée de ces organisations sur le terrain de la constitution d'armées et de fronts de masse. Au Salvador, une véritable armée révolutionnaire a été créée après 1981.
Cette référence vietnamienne est parfois directement liée à un jugement sur l'inévitabilité d'une intervention américaine — avant la prise du pouvoir — qui conférera au combat de classe la nature d'une guerre de libération. La révolution indochinoise incitera donc parfois à des généralisations schématiques et dangereuses. Son caractère de guerre de libération nationale contre une armée d'occupation entraîne, par analogie, l'élaboration (par exemple dans le cas de la GPP au Nicaragua) d'une stratégie qui soumet fortement l’action politique et militaire du moment à la préparation de la guerre contre l'intervention impérialiste à venir. Dès lors, cette orientation marginalise les initiatives politiques et militaires visant à frapper la dictature et à prendre le pouvoir antérieurement à toute intervention impérialiste. Dans ce sens, elle peut préparer plus la lutte contre l'ennemi de demain que d'aujourd'hui. Elle néglige les mots d'ordre politiques, le travail d'organisation des masses. La « montagne >» devient le lieu privilégié d'une action qui risque d'être isolée au plan national, ou de se condamner à l'organisation d'un secteur populaire d'une «zone libérée» .
d) Au milieu des années soixante-dix se constituent donc des organisations qui, dans la pratique concrète, vont effectuer une combinaison — à chaque fois originale — entre lutte politique, économique et militaire. À cet effet, elles vont établir une liaison organique entre le travail de direction des syndicats, des organisations de masses rurales et de « pobladores » et la lutte armée. Elles rejettent l'insurrectionnalisme spontanéiste, vu comme un produit automatique de l'autodéfense. Elles réintègrent la perspective d'une insurrection à la lutte armée et à l'action de masse à son niveau le plus élevé (grêve générale de masse, grève générale insurrectionnelle).
Toutes manifestent un souci permanent d'organisation du mouvement de masse, d'accumulation de forces au cours de laquelle s'entrecroisent les expériences de lutte, les initiatives d'autodéfense et de détachements armés. La lutte armée est conçue comme devant se dérouler, à un certaine étape, aussi bien en ville, dans les montagnes qu'à la campagne.
Elles projetent une politique au plan national et deviennent des protagonistes directs des conflits politiques. Elles arrachent le contrôle du mouvement de masse aux forces réformistes, y compris en constituant des organisations de masse.
e) Ces organisations ont rejeté la politique d'alliance prônée par les PC, constitutive de leur conception de « deux révolutions ». Alors qu'ils manifestaient un sectarisme absolu contre les forces révolutionnaires, les PC se mettaient à la traine des formations bourgeoises, tendant, au mieux, à améliorer les rapports de forces au moyen d'organisations fantômes incluses dans des fronts électoraux.
En opposition à cette orientation, les organisations révolutionnaires se profilent d'emblée comme l'adversaire numéro 1 de la dictature et les champions de l'autodétermination. Elles disputent aux secteurs d'opposition bourgeois le drapeau de la question nationale et anti-impérialiste. Dans ce cadre, elles font la clarté sur les forces motrices de ces révolutions : l'alliance des forces ouvrières, paysannes et semi-prolétariennes. Elles construisent tous les éléments (organisation de masse, force militaire, etc.) propres à assurer leur indépendance et leur hégémonie dans le cadre de ces alliances. Car, dans ces révolutions qui commencent sur des tâches nationales-démocratiques, elles saisissent l'utilité des alliances dans le combat antidictatorial et anti-impérialiste. Mais la substance de cette politique d'alliance est fort bien résumée par le dirigeant du FSLN, R. Weelock : « L'axe de notre politique d'alliance n'était pas la bourgeoisie, mais le peuple. Ce n'est pas une affirmation démagogique. C'est la stricte vérité. Notre programme et notre schéma des forces étaient fondés sur une réalité concrète. Nous disposions des armes et avions le peuple avec nous. C'est une alliance antidictatoriale, populaire et révolutionnaire. » (E/ Gran Desafio, p. 26).
Armées de cette conception, les organisations révolutionnaires seront capables de faire converger dans le creuset de la lutte antidictatoriale et anti-impérialiste des niveaux et formes différents de la conscience radicale : depuis le courant marxiste et communiste, les tenants de la « théologie de la libération », en passant par les forces démocrates radicales, jusqu'au potentiel de révolte des masses indiennes et leur volonté de conquête de la dignité.
f) Enfin, elles développent une politique internationaliste. Elles déploient une intelligence. du processus révolutionnaire à l'échelle régionale et continentale. Elles ont bâti une véritable diplomatie révolutionnaire internationale, fonctionnelle non seulement au combat contre l'intervention impérialiste mais à l'élargissement de la solidarité de masse à l'échelle mondiale. Elles ont sans cesse manifesté pratiquement leur solidarité avec les combats de leurs frères en Amérique centrale et dans la Caraïbe.
Ces organisations révolutionnaires — comme le FSLN ou le FMLN — participent en première ligne au vaste processus de réorganisation du mouvement ouvrier et son avant-garde à l'échelle internationale’. Le développement de tels courants contribue à accroître l'impact de notre programme et de nos perspectives à l'échelle internationale. Dans ce sens, la IV° Internationale et ses sections doivent s'efforcer, au-delà des activités de solidarité, d'apprendre des expériences de lutte de ces camarades, d'engager un dialogue avec eux et de faire connaître nos positions sur divers thèmes qui sont l'objet de discussions en leur sein. Les militants organisés dans la IV° Internationale dans ces pays sauront participer pleinement au combat conduit par ces organisations et y expliquer les positions d'ensemble de notre mouvement.
6. La révolution centro-américaine recueille donc et approfondit la leçon de la révolution cubaine. || y a une révolution ininterrompue, permanente, qui avance de tâches démocratiques et anti-impérialistes vers les tâches socialistes.
La destruction de l'appareil d'Etat et de sa colonne vertébrale répressive (armée, police, corps spéciaux), l'instauration d’un pouvoir révolutionnaire indépendant de la bourgeoisie et de l'impérialisme apparaissent comme une condition obligatoire pour assurer la mise en œuvre des mesures démocratiques et anti-impérialistes et pour faire transcroître la révolution nationale-dé: cratique vers la révolution socialiste. Les réactions de l'impérialisme, ses liens avec une bourgeoisie multipliant les sabotages économiques et les attaques militaires et politiques font que le pouvoir des travailleurs et des paysans, la dictature du prolétariat — s'appuyant sur l'armée, les milices et les organisations de masse — doit lancer des incursions de plus en plus profondes contre la propriété capitaliste. Le passage aux mesures socialistes devient la garantie d'une consolidation et d'un élargissement des conquêtes sociales et de l'indépendance.
Ill. La révolution nicaraguayenne® 1. La situation de dualité de pouvoir ouverte en avril-mai 1979 se modifie qualitativement le 19 juillet. Après le renversement révolutionnaire de Somoza, la destruction de la Garde nationale
(qui se superposait quasi complètement à l'Etat somoziste), le siège du pouvoir effectif de décision, la centralisation du pouvoir populaire se trouvent entre les mains du FSLN.
L'appareil d'Etat bourgeois est détruit dans sa partie essentielle — l'appareil répressif — et une armée révolutionnaire — dont l'origine, la hiérarchie, la formation sont le produit direct de la guerre révolutionnaire conduite par le FSLN — est construite. Au Nicaragua, comme dans toutes les révolutions, l'appareil d'Etat n'est pas liquidé d'un coup dans sa totalité (administration, banque centrale, parties du système judiciaire). Cependant, la pièce-maitresse en est brisée et une autre, de nature de classe différente, prend sa place. L'armée sandiniste, traduisant la volonté des msses laborieuses, dispose du pouvoir réel dans le pays.
La bourgeoisie détient — et continuera à détenir — des bastions économiques consistants. Néanmoins, sa faiblesse traditionnelle sur le plan politique, son incapacité dans la dernière période à arracher dans la phase ultime la plus petite partie de la conduite de la lutte contre Somoza, l'obligation où elle fut mise d'exister à l'ombre du sandinisme durant la phase cruciale de la révolution, tout cela rend des plus précaires sa capacité à trans-poser au plan politique le poids de sa présence économique. Elle possède des:organisations — le COSEP avant tout —, des canaux d'expression (La Prensa, radios), des alliés de poids dans la hiérarchie catholique, des partis fragiles. Elle dispose d'appuis dans une partie de l'appareil d'Etat (admnistration, banque, justice), mais ce personnel est dépourvu de pouvoir de décision stratégique.
Cet entrelacs renvoie non seulement à des traits déjà vus dans d'autres processus révolutionnaires (Cuba), mais aussi à la brié-veté relative de la période de dualité de pouvoir proprement dite et à la politique suivie, dans ce contexte particulier, par le FSLN (création de la Junte de gouvernement de reconstruction nationale — JGRN — en juin 1979). Après le 19 juillet, il reste donc des éléments de cette situation de-dualité de pouvoir. Mais ils se situent dans le cadre d’un pouvoir central aux mains du FSLN représentant les intérêts des travailleurs et des paysans. Il n'y a pas une sorte de partage, plus où moins égalitaire, d'éléments antagoniques du pouvoir. Le fléau de la balance n'est pas indécis. Le pouvoir est passé dans les mains des travailleurs.
La conquête du pouvoir politique et le contrôle sur les dispositifs essentiels du pouvoir d'Etat, début de toute révolution prolétarienene, attribuent au FSLN:les:instruments permettant de défendre la révolution, de l'approfondir, d'élargir et consolider sa base sociale, de lancer des incursions dans la propriété bourgeoise, de transformer l'économie dans le sens des intérêts de la classe qui a gagné la révolution. Les rythmes de ces transformations — d'autant plus dans un pays où les forces productives sont très faiblement développées et la dépendance extrême et où s'ajoutent des pressions impérialistes gigantesques — dépendent de toute une série de facteurs, nationaux et internationaux, politiques, sociaux et: économiques.
Le 19 juillet marque les premiers pas de la dictature du prolétariat basée sur une alliance avec la paysannerie, de la construction d’un Etat ouvrier, qui doit se consolider, comme tout Etat ouvrier naissant ; dans ce.sens, il y a une transition dans la consolidation-construction de l'Etat ouvrier. || y a une contradiction — mais comprimée dans la camisole de force du nouveau pouvoir en place — entre le contenu socio-économique (poids du secteur privé) de classe des formes de propriété et le contenu de classe de cette dictature du prolétariat naissante. Cette opposition traduit la différence qui existe. entre l'appropriation du pouvoir politique par le FSLN — soit l'établissement de la dictature du prolétariat — et la consolidation de cette dictature au travers de l'expropriation de la propriété impérialiste et bourgeoise et de l'introduction de formes de propriété collective. La dictature du prolétariat — le prolétariat disposant d'un instrument : l'Etat — ouvre une période de transition où peut s'exprimer l'opposition entre la nature de classe des rapports économiques. Certes, en dernière instance, les fondements économiques décideront de la consolidation de l'Etat ouvrier. Dans une telle situation carrefour, qui constitue le moment nécessaire de toute évolution, c'est la direction de l'ensemble des mesures prises qui met en harmonie la classe qui a fait la révolution avec son contenu social.
L'examen de l'ensemble des mesures et conquêtes de. là révolution durant ces cinq dernières années ne peut que confirmer l’affermissement du nouvel Etat ouvrier du « second territoire libre d'Amérique »“.
2. Après le 19 juillet, trois problèmes doivent être pris en compte pour évaluer les options essentielles de la direction sandiniste. En premier lieu, la remise en cause radicale du statu quo en Amérique centrale ne peut que déclencher, dans un laps de temps plus ou moins bref, une agression impérialiste. Gagner du temps, chercher des points d'appui, même fragiles, auprès de divers pays, utiliser les contradictions inter-impérialistes : tout cela sert à la consolidation politique de la révolution et au renforcement de sa défense militaire. Ensuite, sous l'impact de la révolution sandiniste, la montée révolutionnaire dans l'isthme centro-américain s'accélère. Le cours de la révolution nicaraguayenne doit être désormais relié à l'avance de ces révolutions et, en retour, aux actions contre-révolutionnaires de l'impérialisme et de ses alliés. Enfin, le FSLN doit faire face à un désastre économique d'envergure.
Dans ce contexte il consolide rapidement les instruments essentiels de son pouvoir, du pouvoir du bloc hégémonique des ouvriers et des paysans, des semi- et sous-prolétaires.
a) L'armée révolutionnaire est la clé de voûte du nouvel Etat. Bâtir et professionnaliser l'EPS (Armée populaire sandiniste) — appellation qui parle par elle-même — est logiquement une tâche prioritaire. Son noyau dur est formé par les quelque cinq mille combattants venant des « forces régulières » du FSLN. Une campagne d'alphabétisation et de politisation de ses rangs est de suite entreprise. Toute la structure de commandement est aux mains du Front. La police sandiniste est constituée simultané-ment. Elle recrute une grande part de ses membres parmi les travailleurs combattants antisomozistes contraints au chômage par les destructions de la guerre.
Si la priorité est donnée à l'EPS, dès le début, la direction du FSLN prépare la création des milices. Les milices populaires sandinistes (MPS) sont créées en février 1980. Fondées sur la base du volontariat, elles enrôlent rapidement des dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes.
Ministère de l'Intérieur et ministère de la Défense ont leur centre de décision dans la Direction nationale conjointe du FSLN, formée par les « neuf commandants de la révolution ».
b) Les affrontements politiques marquant le cours de la première phase de la révolution montrent où réside le pouvoir effectif de décision. Déjà, en décembre 1979, le FSLN décide une réorganisation du gouvernement, s'attribuant les trois ministères décisifs : la Défense (H. Ortega), l'Agriculture et la Réforme agraire (R. Weelock) et le Plan (H. Ruiz).
Dès cette date, le COSEP (Conseil supérieur de l'entreprise privée), concentre, publiquement, son tir sur une cible : « le FSLN doit réduire son emprise » sur l'armée, la police, les CDS (Comités de défense sandinistes).
En mars-avril 1980, la JGRN éclate sur la question de la composition du Conseil d'Etat. Une majorité confortable des sièges est attribuée aux organisations de masse et partis traduisant la volonté majoritaire de la population. Le départ des deux représentants bourgeois dans la JGRN (V. Chamorro-Barrios et A. Robelo) est révélateur à plusieurs égards. Le Conseil d'Etat est mis en place sans coup férir à cette date du 4 mai commémorant la poursuite de la lutte anti-impérialiste de Sandino malgré la trahison bourgeoise (1927). Les démissionnaires ne sont pas immédiatement remplacés. L'opposition bourgeoise traite directement avec les neuf commandants, sachant qui tranche en dernière instance. Et ce sont ces derniers — sans souci formel excessif — qui nomment la nouvelle junte. Ils y incluent deux nouvelles personnalités bourgeoises (A. Cruz et R. Cordoba-Ri-vas), désarmant le COSEP qui, publiquement, doit entériner leur présence. Or, le COSEP réclame : une assemblée constituante, la « séparation du FSLN et de l'Etat », des membres dans la JGRN ayant un droit de veto, le contrôle de la justice et des finances et enfin, des assurances concernant le maintien de la propriété privée.
Les heurts autour de la formation du Conseil d'Etat, organe consultatif, confirment doublement qui est à maître à bord. D'une part, la direction du FSLN manifeste qu'elle tient en main la barre de l'Etat et ne fait aucune concession quelque peu substantielle à la bourgeoisie. D'autre part, le remplacement des deux représentants bourgeois par deux autres démontre, à sa façon, que rien n'a changé : la représentation bourgeoise est radicalement subordonnée et ne dispose pas plus avec Cruz qu'avec Robelo d'un levier de commande à actionner dans le centre du nouvel appareil d'Etat.
En juillet 1980, H. Ortega, en réponse au COSEP qui réclame des élections, annonce qu'elles se feront en 1985. À nouveau qui choisit ? Mieux, le ministre de la Défense déclare que la véritable démocratie passe par le nivellement des inégalités sociales et non pas par les seules élections qui « seront faites pour perfectionner le pouvoir populaire ».
Fin 1980, une nouvelle offensive bourgeoise est lancée sur un thème désormais traditionnel : le FSLN monopolise le pouvoir. Mais cette fois elle se conjugue avec les premières attaques armées contre la révolution. L'opposition bourgeoise retire momentanément une part de ses membres du Conseil d'Etat, qui sera restructuré quelques mois plus tard par une JGRN réduite à trois membres et dont Daniel Ortega est devenu le coordina-teur !
La bourgeoisie et l'impérialisme centrent de plus en plus leur opposition sur le terrain économique, ce qui conduit la JGRN à proclamer l’état d'urgence (mars 1982). Les manœuvres politiques bourgeoises ne sont pas délaissées, mais elles devienent dés lors de simples compléments aux sabotages économiques et à l'appui, plus où moins ouvert, à l’action militaire contre-révolutionnaire développée depuis le Honduras et le Costa-Rica.
c) L'assise du nouveau pouvoir, au-delà de l'EPS et des milices, repose sur le développement des organisations de masse, dont certaines sont le produit direct de la lutte révolution naire (ATC, CDS).
Elles sont représentées par :
— Les Comités de défense sandinistes, dont l'importance est primordiale pour chercher à unifier des couches populaires différenciées.
— La Centrale sandiniste des travailleurs (CST), qui, pour la première fois, va organiser à l'échelle nationale une majorité des travailleurs et s'engager, après quelques déconvenues, dans un effort prolongé d'unification du mouvement syndical classiste (création en février 1980 de la Commission nationale intersyndicale).
— L'Association des travailleurs de la campagne (ATC), levier de la réforme agraire, de la défense du prolétariat et semi-prolétariat rural et de la mise sous surveillance des latifundistes ; un lien organique existe entre la CST et l'ATC, matérialisant l'alliance ouvrière et paysanne.
— L'Union nationale des agriculteurs et éleveurs (UNAG) qui doit organiser cette fraction de la paysannerie, petite et moyenne, décisive pour la production vivrière, le développement coopératif et dont le soutien est capital pour faire échec à la contre-révolution.
— L'Association des femmes nicaraguayennes Luisa Amanda Espinoza (AMNLAE), vecteur de la conquête par les femmes, dont le rôle dans la révolution fut considérable, de droits toujours déniés.
— La Jeunesse sandiniste 19 juillet (JS 19) qui va organiser sous le coup de fouet de la campagne d'alphabétisation et de la mise en place des Bataillons étudiants pour la production (BEP) une fraction de la jeunesse. L'alphabétisation fut un effort gigantes-que de « conscientisation » politique des masses uebaines, et, avant tout, rurales.
Les organisations de type syndical sont indépendantes du FSLN. Quand bien même il y exerce une influence politique prépondérante, le Front n'y impose pas son monopole. Elles sont ouvertes à tous et à toutes. Leur renforcement, trait caractéristi-que de toutes ces années, initie une transformation profonde dans la conscience des masses et la gestion du pouvoir.
Leurs fonctions et objectifs — qui ne sont pas toujours atteints — peuvent être résumés comme suit :
— inciter la participation populaire active dans tous les aspects de la vie sociale ;
— permettre que divers secteurs de la population s'unissent pour défendre leurs intérêts, exprimer leurs besoins, accroître leur conscience de classe et engager un dialogue, parfois conflictuel, avec le FSLN ou des ministères ;
— participer aux organes du pouvoir politique, ce qui s'exprime par le poids de leur représentation dans le Conseil d'Etat ou leur rôle dans la constitution des Juntes municipales ;
— soutenir la reconstruction économique, prendre en charge des campagnes éducatives, de santé publique, d'entretien des infrastructures locales et ainsi concourir à élever le niveau de vie des plus déshérités ; elles remplissent aussi un rôle d'éducation à la gestion au travers même de la planification et de l'ordonnance de leurs tâches, de la formation de leurs directions à tous les niveaux ;
— défendre la révolution contre les activités de désinformation et de sabotage ;
—lutter contre «les abus d'autorité », la « prépotence », la bureaucratisation — menace inhérente dans une telle situation de sous-développement — et se battre pour la « moralisation » d'une société si profondément marquée, dans le passé, par les corruptions de tout ordre ;
— conjuguer le changement de la situation sociale et économique par la pratique révolutionnaire avec «l'autotransformation de l'homme » (Marx).
Dès les premiers mois, le FSLN a utilisé le pouvoir pour organiser et élargir la majorité populaire porteuse de la révolution et initier la transition au socialisme.
d) Centre de gravité du pouvoir réel, le FSLN consolide son hégémonie et sa légitimité en refusant d'introduire a priori des ruptures avec les secteurs bourgeois inclus dans la coalition formée en juin 1979. Ces cassures, il les engage sur des tâches et des options concrètes découlant de l'avance nécessaire de la révolution et favorisant la progression de la conscience des masses. La bourgeoisie est mise à chaque fois en porte-à-faux. Elle doit rompre avec le « projet sandiniste » ; elle apparaît aux yeux du peuple comme opposée à « l'unité nationale anti-impérialiste » et à «la reconstruction nationale ». || y a dans cette orientation une aptitude à saisir l'articulation entre la maturation d'une conscience nationale, anti-impérialiste et socialiste. Une décantation va s'opérer dans laquelle s'impose avec toujours plus de force le FSLN, non plus seulement comme celui qui a renversé la dictature, mais comme celui qui conduit à une « nouvelle société ». Les concessions faites sur un point où sur un autre à la bourgeoisie — qui dispose encore de ressources, avant tout grâce à ses liens avec l'impérialisme — doivent être replacées dans cette dynamique d'ensemble et dans le cadre du renforcement des positions des travailleurs, pour être correctement évaluées.
L'hégémonie politique du FSLN repose sur l'autorité conquise dans le cours du combat anti-impérialiste et antidictatorial comme dans sa capacité d'intégrer l'essentiel des forces vives du pays dans un projet de construction du « nouveau Nicaragua », projet affirmant pratiquement sa supériorité sur les desseins des autres forces sociales et politiques. 3. L'< économie mixte », caractérisation donnée par le FSLN à la structure économique du Nicaragua, ne peut être considérée sans prendre en compte la mise en question de la domination de l'impérialisme et la nature du pouvoir en place. Elle doit aussi être restituée dans son évolution.
En effet, l'Etat construit depuis juillet 1979 marque de son emprise le caractère « mixte » de l'économie dans la mesure où il détient les moyens de l'assise sociale pour accroître ses incursions dans la proprété privée et les domaines qui lui sont traditionnellement réservés (échanges extérieurs, distribution, crédit, etc.). Il agit comme un levier de changement économique, comme un instrument de coercition permanente. Cela ne supprime évidemment pas les contradictions virulentes à l'œuvre entre les divers secteurs de l'économie, entre les objectifs socio-économiques de la révolution et les pressions du marché mondial, comme les mécanismes de reproduction d'un secteur privé du poids prépondérant dans le domaine statégique de l'agro-exportation. Mais le nouveau pouvoir en place peut trancher ces contradictions à partir des priorités dictées par la défense de la révolution. La force « extra-économique » de l'Etat devient force économique.
a) Dans toute cette phase, les positions du FSLN sur le plan économique ne peuvent être détachées ni de de l'état de l'économie en 1979, ni de facteurs internationaux, ni du bilan critique des premiers pas de la transition effectuéepar la direction castriste.
Quelques élements doivent être rappelés :
— L'héritage légué par le régime somoziste et la guerre civile : cinquante mille morts et environ cent mille blessés ; des destructions considérables dans le domaine industriel et une désorganisation de deux cycles agricoles, avec leurs répercussions sur le plan alimentaire et des exportations ; un PIB per capita qui a reculé de dix-sept ans; une dette extérieure élevée et une absence quasi complète de devises ; une inflation importante ; un déséquilibre budgétaire complet accompagné d'un « déficit social » gigantesque (analphabétisme, santé, habitat).
— Une économie capitaliste peu développée (beaucoup moins que Cuba en 1959), donc avec un prolétariat urbain et rural réduit et récent, une couche de cadres techniques fort mince (quatre cents, tout compté pour l'agriculture !).
— Une dépendance de l'agro-exportation pour l'obtention de revenus extérieurs, alors que celle-ci est sensible à l'extrême aux fluctuations des cours et de la demande sur un marché mondial en crise ; or, le développement de l'agro-exportation induit de façon disproportionnée des importations (engrais, produits chimiques, équipement et pièces détachées), à quoi s'ajoute un déficit alimentaire traditionnel.
— La menace pendante de rétorsions économiques et même d'un blocus.
b) Le nouveau pouvoir, face à une situation aussi difficile, s'octroie rapidement le contrôle sur quatre départements importants de l'économie : les biens de Somoza et de ses alliés, ce qui fournit la colonne vertébrale de l'aire de la propriété publique (APP) ; le système financier et les assurances ; le commerce extérieur graduellement nationalisé (jusqu'à 70 % des exportations) ; l'ensemble des ressources naturelles.
Une série de considérants militent selon le FSLN en faveur d'une non-prise en main immédiate du secteur agro-exportateur : — La fragilité, le manque de cohésion de la bourgeoisie allouent une certaine marge de manœuvre et doivent faciliter une « alliance productive » dont la contrepartie implicite n'est autre que l'espoir — et la possibilité — pour des secteurs bourgeois de mettre à profit leurs bastions économiques dans la nouvelle guerre de tranchées qui s'ouvre.
— Le bénéfice subsidiaire recherché par cette alliance, c'est l'octroi immédiat de crédits vitaux et un report de l'étranglement économique impérialiste. Environ 1,5 milliard de dollars de prêts sont rapidement alloués à des conditions favorables. L'empressement du « camp socialiste » — à l'exception décisive de Cuba — à fournir une aide massive n'est pas manifeste durant trois ans ! Sans compter que son adéquation aux besoins immédiats est relative et qu'une diversification des aides et échanges est aussi un élément politique dans le combat contre le bellicisme de Washington.
— L'APP nécessite un lourd effort d'organisation, national et local, pour ne pas voir exploser les faux frais inévitables de la transition. La tension est extrême entre cette priorité et toutes celles découlant plus strictement de la reconstruction. Pour que l'APP génère un surplus significatif, une capacité de gestion relativement efficace doit se manifester et permettre d'absorber, dans le futur, de nouvelles entreprises (agricoles ou manufacturières). Or, le nombre de cadres du FSLN ou gagnés à ses objectifs est réduit et le niveau de préparation des travailleurs dans ce domaines est très bas.
— La faible socialisation des forces productives (poids de la petite production marchande, de l'artisanat, des petits et moyens paysans) rend problématique une planification centrale, dont le champ d'application serait rapidement étendu. A cela s'ajoute une correspondance réduite entre la structure de la demande issue de la modification dans la distribution des revenus et ce que peut offrir l'APP. La planification requiert aussi sa transition.
Le FSLN opte donc pour une combinaison entre un contrôle direct sur une APP minoritaire et un contrôle indirect (commerce extérieur, crédit, contrats de production, fixation des prix d'achat et des salaires, etc.) sur l'aire privée (AP), avec toutes les limitations propres à l'utilisation de ce genre de leviers dans un contexte d'affrontements de classes. Une planification de l'APP, avec une régionalisation dans un second temps, sera mise en place avec beaucoup de difficultés. Des plans annuels, en termes de grands objectifs et tâches, sont décidés.
Le but à moyen terme d'une propriété étatique et coopérative majoritaire est clairement souligné par le FSLN 4. En réponse aux exigences des masses et au sabotage de la bourgeoisie, les sandinistes vont modifier les règles du jeu aux dépens des anciennes classes dominantes.
a) Au second semestre 1980, les lois contre la décapitalisa-tion (fuite des capitaux, destruction de moyens de production et de matières premières, accaparement) permettent de sanctionner ce délit par la confiscation totale ou partielle des terres et des entreprises. Le rôle de l'ATC et de la CST dans l'application de cette juridiction est significatif. Un clivage est introduit dans les rangs capitalistes à partir d'une division entre ceux qui « répondent aux besoins de la reconstruction » et « ceux qui sabotent », sans donner une prime politique aux premiers. Le contrôle des opérations de chacun ira s'accroissant en mai 1988.
b) La réforme agraire, pièce-maîtresse des bouleversements économiques, après son étape antisomoziste s'étend tout d'abord en expropriant les terres occupées par les paysans pauvres, durant les premiers mois de la révolution, et en abaissant le montant de la rente pour la location de la terre. Une nouvelle étape s'enclenche avec le transfert aux paysans sans terres, aux petits paysans pauvres et parfois aux fermes d'Etat des terres laissées en friche ou mal cultivées par les grands propriétaires fonciers. C'est une atteinte directe à la propriété latifundiste.
Dans cette étape, l'accent est mis sur la formation volontaire de coopératives de production (CAS) et de services (CSS). Elles sont plus aptes à répondre aux problèmes lancinants de l'emploi que l'APP à court et moyen termes. Elles permettent d'associer cette forte proportion de petits paysans et de paysans semi-prolétaires stratégiques dans la production de biens alimentaires.
Au début de 1984, s'est ouverte une troisième étape de la réforme agraire avec la titularisation massive des petits paysans qui exploitaient des terres sans posséder de titres de propiété, surtout dans la zone de « frontières agricoles ». Il y a dans cette mesure une réponse aux efforts des bandes armées contre-révolutionnaires qui tentaient d'obtenir une base chez des paysans.
Chaque phase de la réforme agraire est intimement liée à un effort systematique d'organisation du mouvement paysan.
L'Etat, lui, assure, avec peine, aux paysans un certain nombre de biens de consommation et de services. || achète une partie de la production à des prix fixés garantis. || maîtrise ainsi environ 40 % en volume de la distribution des produits de base (ENA-BAS). Une série de grands projets agricoles et agro-industirels sont mis en route.
L'agriculture a connu une réactivation économique effective avec, simultanément une transformation partielle des rapports sociaux ; double objectif qui est la gageure de toute réforme agraire radicale.
Le poids des grands propriétaires fonciers par rapport au secteur d'Etat, et coopératif diminue. En juillet 1979, les grands latifundistes (plus de 500 « manzanas ») contrôlaient 36 % des terres cultivables ; en juillet 1984 : 11 %. Dans le secteur privé (AP), la pénétration des formes associatives (coopératives) induit une différenciation profonde qui mine la base de la réactionnaire UPANIC (Union professionnelle des agriculteurs nicaraguayens). En 1984, 44 000 familles ont bénéficié de la réforme agraire, dont 25 000 produisent sous forme coopérative. Les CAS contrôlent 8,2 % des terres cultivables ; les CSS 10,7 % et l'APP
La réforme agraire est un instrument dans les mains des forces motrices de la révolution. Les formes de surexploitation brutale ont été brisées, non seulement dans le secteur d'Etat, mais aussi dans le secteur privé où l'ATC a pu faire valoir sa force. Un véritable cataclysme ébranle les campagnes nicaraguayennes, entre autres avec l'avance des formes coopératives ; une transformation intense du niveau culturel et politique des masses paysannes s'effectue.
c) A tous ces acquis, il faut ajouter les conquêtes d'envergure dans le domaine de l'éducation, de la santé, de l'habitat, des infrastructures sociales, toutes bases solides pour un développement futur.
5. Une série de difficultés et tensions, fruits des multiples contraintes extérieures, de la structure d'une économie dominée et agro-exportatrice et qui sont propres à la transition vont émerger avec force.
La lenteur de la réactivation industrielle — dans le secteur nationalisé et privé — dépasse les pronostics gouvernementaux (manque de pièces détachées, effets pernicieux d'une décapitali-sation de longue durée, difficultés de gestion, restriction des débouchés centro-américains, blocus plus ou moins ouvert de la part de l'impérialisme).
La poussée inflationniste est initialement freinée par le biais d'un certain ajustement entre une offre très restreinte et une demande accrue (la baisse du chômage accroît le volume salarial quand bien même les salaires sont bloqués). Il est, en effet, impossible d'avoir une politique de relance salariale dans les conditions de l'économie nicaraguayenne. Mais l'exigence sociale et politique d'accroître le niveau de vie («salaire social ») des couches défavorisées pèse sur le budget et se surajoute aux dépenses de recapitalisation et de reconstruction.
L'appui sur le secteur privé agro-exportateur pour obtenir des revenus nets d'exportation porte en lui-même des contradictions par rapport aux objectifs sociaux de la transition. Restructurer la production — agro-exportatrice comme vivrière — et répondre aux besoins les plus urgents des masses impliquent des nécessités de financement extérieur. Il est donc indispensable de contrôler les revenus d'exportation et surtout leur allocation entre le secteur agricole exportateur et non-exportateur, si l'effort d'accumulation ne veut pas être reporté sur les petits paysans... ou sur la dette, qui a fortement augmenté, surtout si on l'a compare aux entrées de devises produites par les exportations.
Or, l'Etat n’a en main qu'une portion restreinte de ce secteur sur le plan de la propriété.
Un équilibre des plus précaires est recherché pour que l'offre de stimulants à l'agro-exportation n'entre pas en conflit trop ouvert avec une redistribution sociale des revenus.
Une fraction croissante des capitalistes, entre autres parmi ceux de moyenne importance, investissent très peu. Un détournement des capitaux vers la distribution où les investissements sont facilement récupérables s'opère. La fuite des capitaux continue et la surévaluation du cordoba (mesuré au dollar) exige une couverture excessive des opérations courantes de change.
La masse des crédits étatiques (40 % environ) consacrée à l'agriculture se dirige vers la grande production privée. Ils se concentrent sous la rubrique « crédits à court terme », ce qui reflète un effort capitaliste de rénovation limité. Le poids de l'accumulation repose sur l'Etat, avec une forte proportion dans la construction (projets de développement et de défense). Cela, additionné aux autres rubriques (entre autres les subventions à une série de biens de consommation), ouvre grand le piège de la dette extérieure et du financement du déficit budgétaire (8 % du PIB en 1980, 23, % en 1983) par la planche à billets, avec la poussée à la hausse des prix qui en découle.
L'élimination de la domination de classe ancestrale provoque dans un premier temps une baisse de la rente, les besoins de la défense assèchent le marché du travail pour les cultures saisonnières. Le travail volontaire y remédie partiellement mais avec des effets négatifs sur la productivité. La migration vers les villes persiste et accroît la contradiction entre sous-emploi urbain (secteur «informel» de Managua), manque de main-d'œuvre agricole et difficulté de canaliser cette force de travail des secteurs productifs.
L'accès direct au marché d'une part considérable de producteurs de biens alimentaires laisse un large champ aux forces du marché, aussi bien dans la production, la distribution (diminution de surfaces ensemencées, vente au marché noir) que dans l'organisation du travail.
La politique de crédit aux petits et moyens paysans ne peut répondre à ceux qui sont trop pauvres pour s'endetter où qui ne possèdent pas de terre d'où l'accélération dès 1982-1983 de la distribution des terres. Ensuite, le risque existe que la dette vienne se placer entre le nouvel Etat et une fraction des paysans d'où la restructuration de la dette paysanne en 1983. Les coopératives de production reçoivent une aide prioritaire. Les coopératives de service, plus nombreuses, ne peuvent faire l'économie d'une certaine différenciation, mais celle-ci ne peut se traduire en acquisition de terres.
La croissance de l'APP et du secteur coopératif est plus forte que celle de l'AP. Mais la coordination entre l'APP et le secteur coopératif reste du domaine des projets, alors qu'une planification effective de l'APP est difficile à assurer. L'articulation entre plan annuel, ressources extérieures, budget est très lâche. Le secteur privé met à profit la brèche laissée ouverte dans le contrôle du commerce extérieur pour des opérations spéculatives. Le rétre-cissement des investissements privés a des effets sur l'emploi, en partie contrecarrés par la redistribution des terres et la mobilisation pour la défense. La tension entre accumulation et consommation s'exacerbe. Le pouvoir d'achat a baissé même pour des couches populaires ; toutefois, pour les secteurs les plus défavorisés, il y a une augmentation de la consommation et, plus généralement, des services sociaux.
Dès le début 1983, l'économie est placée sous état de siège. La contre-révolution draine une partie importante des ressources vers la défense (25 % du budget en 1984). En 1983, les destructions matérielles équivalent à 20 % du'total des investissements. Des zones de cultures sont mises en’question ; les coopératives sont les premières visées par la contre-révolution.
Le boycottage financier se resserre, bien que des crédits affluent encore en 1983. L'apport des « pays socialistes » ou de pays tels que l'Algérie, la Libye, l'Iran a augmenté. Cependant, cela ne compense pas le tarissement des prêts multilatéraux et bilatéraux et se place bien en dessous des besoins. Des projets de développement sont ébranlés. Les revenus d'exportation stagnent en valeur, la balance commerciale est très déséquilibrée, le service de la dette pèse lourd.
Le déficit alimentaire, malgré des efforts gigantesques, est important. La pénurie de certains produits de base se fait sentir. Cela s'explique par le manque de devises (importations), la hausse de la consommation populaire, les obstacles au drainage par l'Etat d'une partie de la production vivrière.
La politique économique du FSLN s'effectue sur le fil du couteau. L'héritage du passé, l'agression impérialiste, la polarisation sociale dérèglent au plus haut point le procès d'accumulation. L'Etat est devenu le seul centre dynamique de l'accumulation. Cela explique, avec la participation populaire, les résultats obtenus en 1983, malgré tous les obstacles. Mais cet effort d'investissements se fait au prix d'un déficit budgétaire considérable et prend appui sur des aides extérieures qui se réduisent. La loi de la valeur et le marché, étant donné la place minoritaire du secteur étatique et coopératif, entrent en contradiction encore plus virulente, avec les tout premiers efforts d'une planification.
Les limites de la stratégie économique initiale se rapprochent. Une économie de guerre se met en place. Défense et auto-suffisance alimentaire sont priorisées. Le rationnement est introduit sur divers produits. Les subsides sur les biens de base sont réduits de moitié — à l'exception du lait et du sucre. L'Etat pend en main la distribution de six produits essentiels (juin 1984). Des mesures de confiscation des biens des spéculateurs sont édictées, en même temps qu'une loi stricte de défense des consommateurs pour appuyer la fixation centrale des prix de certains produits et « répartir équitablement la pénurie ».
Dans une telle situation, la force essentielle du FSLN réside dans sa capacité à mobiliser les masses, à consolider leurs organisations et leur collaboration à la gestion de l'APP, leur participation à l'élargissement du secteur coopératif, leur pouvoir de contrôle dans la distribution, leur présence syndicale dans le privé (contrôle-gestion).
La situation de guerre trace les limites étroites dans lesquel-les la politique économique de la révolution peut se mouvoir. La réorganisation de l'économie doit être saisie en fonction des exigences de la défense — militaire, sociale et politique — de la révolution, sur laquelle pèsent non seulement le poids de la guerre contre-révolutionnaire, mais aussi la menace effective d'une intervention massive de l'impérialisme. Cette pression militaire s'ajoute aux faiblesses structuelles héritées du passé. La voie est étroite entre, d'une part, les mesures qu'exigerait un contrôle accru sur la répartition du surplus (planification) comme une allocation centrale d'une fraction croissante des revenus de l'agro-exportation avec les difficultés de mener à bien un tel projet et, d'autre part, les exigences de la défense (avec les mesures d'austérité qui en découlent). C'est dans ce contexte de durs affrontements entre révolution et contre-révolution — dans une position géo-stratégique des plus difficiles — que se pose aux masses laborieuses et au FSLN le défi historique de consolider l'Etat ouvrier.
6. L'objectif de l'impérialisme reste le renversement du pouvoir sandiniste. Pour l'heure ses attaques ont pour fonction de plonger le Nicaragua dans une crise qu'il souhaite sans issue et qui retournerait une partie de la population oscillante contre le gouvernement révolutionnaire.
a) Les contras s'infiltrent par petites unités dans de nombreuses régions du pays. Ils ont été cependant incapables de s'emparer d'une ville quelque peu importante et de contôler durablement un territoire pour y déclarer un gouvernement provisoire qui appellerait à la rescousse l'armée américaine et ses alliés régionaux. Les forces révolutionnaires leur ont infligé des coups sévères. La tentative d'utiliser les tiraillements entre le FSLN et les populations miskitos dans une région stratégique (côte Atlantique, Zelaya) n'a pas apporté les résultats espérés par l'impérailisme. Cependant le prix payé par le FSLN est élevé. Un délai de temps important est nécessaire pour réduire les effets d'erreurs dans l'approche de tels problèmes ethniques, culturels, historiques. Le FSLN évolue vers une politique qui inclut des droits à l’autonomie pour les communautés de la côte Atlantique.
Les efforts impérialistes et réactionnaires pour déclencher une guerre civile dans le Nicaragua, comme prétexte pour une intervention, ont jusqu'ici fait naufrage.
b) L'opposition bourgeoise s'était faite le chantre du pluralisme et des élections, misant.en fait sur leur annulation. L'annonce de la tenue des élections pour le 4 novembre 1984 l'a prise au dépourvu. Elle n'a cessé d'osciller entre le boycottage, prôné d'entrée par le COSEP, et la participation. Puis, elle a développé une tactique de participation conditionnelle. Les revendications de la Coordination démocratique nicaraguayenne (CDN) — réunissant le Parti social chrétien, le Parti social-démocrate et le Parti libéral constitutionnel — étaient révélatrices dans la mesure où elles aboutissaient à vouloir gommer juillet 1979 (liquidation de fait de l'EPS; suppression du service militaire obligatoire ; réorganisation des rapports entre le FSLN et l'Etat ; suppression de la loi sur la décapitalisation ; supervision des élections par l'OEA, comme recours à la médiation impérialiste).
Le candidat de la CDN, Arturo Cruz, appuyé sans fard par Washington, cherchait à imposer «un dialogne national avec l'opposition armée ». Ce « dialogue» était présenté comme la précondition pour la tenue « d'élections véritablement libres ». Toute la stratégie bourgeoisie et impérialiste visait à rendre illégitime le scrutin « nationalement et internationalement — et à attribuer une reconnaissance aux contras
Le FSLN a mis en échec cette politique au travers d'un ferme refus de tout « dialogue national » avec la contra et d'une série d'ouvertures vers une opposition portant en son sein plus d'une contradiction. Les inscriptions massives sur les listes électorales renforcèrent la position des sandinistes et indiquaient leur capacité à dégager.un « consensus anti-impérialiste » de très larges secteurs de la population, allant au-delà de leur base sociale la plus directe.
Toute la politique de la bourgeoise traduisait son affaiblissement social après cinq ans de révolution. Les anciennes classes dominantes ne pouvaient plus combattre la révolution sans rejoindre directement le camp impérialiste et ses mercenaires.
L'Eglise officielle reste la puissance d'opposition la plus organisée, celle disposant d'une présence dans la population et de l'appui d’un fort appareil de propagande national et international. Elle cherche l'affrontement avec les sandinistes. C'est la Conférence épiscopale qui, la première, en avril 1984, a proposé « un dialogue avec tous les secteurs, incluant les Nicaraguayens qui ont pris les armes contre le gouvernement ». Mais cette Eglise est divisée sur une ligne de classe. Le FSLN reconnait le christianisme comme un élément constitutif de la révolution et a su se lier aux « communautés de base » chrétiennes enracinées chez les plus défavorisés. « Des ministres de Dieu sont ministres de la révolution. » Le FSLN combat la hiérarchie réactionnaire sur son terrain !
7. Les élections de novembre 1984 ont été les premières élections libres au Nicaragua dont toute la vie politique fut illustrée par la lutte à fleuret moucheté entre deux fractions bourgeoises.
a) La loi sur les partis politiques, en août 1983, dans le cadre d'une profonde refonte du système juridique, permet l'existence de tous les partis politiques, bourgeois et ouvriers, « constitués pour prétendre au pouvoir politique avec la finalité de réaliser un programme qui réponde aux nécessités du développement national et Social du pays ». La loi électorale (mars 1984), très démocratique, indique que l'exercice du suffrage universel, dès l'âge de seize ans, est un « droit inaliénable [du peuple] à construire la nouvelle société et son propre futur sans ingérence extérieure d'aucune sorte ». Elle organise l'élection pour six ans d'un pouvoir exécutif (président et vice-président élus à la majorité relative), et d'un pouvoir législatif (assemblée élue à la proportionnelle) qui aura dans un premier temps une fonction de constituante. A juste titre, cette loi prévoit la suppression du droit de vote et d'éligibilité aux anciens officiers de la Garde nationale et à tous ceux engagés dans des activités militaires et de sabotage contre la révolution.
Les élections de novembre 1984 indiquent avec clarté que le FSLN ne réduit pas — et de loin — la « démocratie de masse » aux élections. Mais il ne les exclut pas de sa conception de la démocratie. Il a donné la priorité aux aspects sociaux de la démocratie et au rôle des organisations de masse. En effet, ces élections ont été organisées après une certaine consolidation des instruments du nouveau pouvoir issu de la victoire de juillet 1979 et après un premier effort massif dans le domaine de l'éducation, de la santé, etc.
La bourgeoisie — dans la tradition des élections sous Somoza, où terreur, misère, analphabétisme, clientèlisme vidaient de tout son sens le droit formel de voter — exigeait des élections rapidement après juillet 1979. Elle était plus hésitante en 1984 !
Mais en assurant, des: élections démocratiques, le FSLN a démontré qu'il était prêt à tester le caractère majoritaire de la révolution.sur le terrain qui ne lui est pas obligatoirement le plus favorable, celui du suffrage universel et secret. || a passé l'épreuve de façon concluante. Non seulement la participation électorale a été de 85 % — et ceci malgré une situation de guerre dans de nombreuses régions — mais l'hégémonie politique du FSLN s'est confirmée, même sur ce plan.
En introduisant les élections dans le mécanisme d'institutionnalisation du nouveau pouvoir, en officialisant une opposition au FSLN — quelque 30 % des votes —, ce dernier a choisi d'affronter toute une série de problèmes qui sont partiellement nouveaux dans le cadre des expériences de la transition au socialisme. Il y a là plus qu'un défi à l'impérialisme. Le FSLN non seulement maintient ouvert un très large espace de débat politique, mais il assure une existence légale aux partis et syndicats d'opposition, tout en prenant des mesures sévères d'autodéfense contre ceux qui sabotent pratiquement la révolution.
Le FSLN a utilisé ces élections comme une deuxième campagne d'alphabétisation politique, tenant compte du sens qu'acqué-raient dans le pays ces premières élections libres. Ce fut une occasion de pédagogie politique pour les organisations de masse, pour des milliers de membres et sympathisants du FSLN. Comme le dit l'article 1° de la loi électorale : « C'est la révolution populaire sandiniste [qui] institutionnalise le droit du peuple nicaraguayen à élire ses autorités suprêmes.» Par là, le FSLN indique le caractère irréversible des acquis de jullet 1979. Mais, en même temps, en assimilant les élections au fonctionnement des intitutions, il introduit une sorte de contrainte permanente, au travers de votes possibles de sanction, contre des déformations bureaucratiques, contre la perte de liens avec les masses, etc: »
Au cours des élections le FSLN a aussi su tirer publiquement les leçons de la tragédie interne de la révolution à Grenade. Il a mis à cette occasion l'accent sur trois éléments : la nécessité de maintenir un débat démocratique devant les masses, le besoin d'assurer leur participation directe au processus, l'impératif de leur armement.
L'orientation du FSLN, comme la place des organisations de masse dans l’ancien Conseil d'Etat, laissent ouverte la possibilité, dans le cadre de l'établissement des normes constitutionnel-les qui seront établies par la nouvelle assemblée, qu'une autre pièce s'ajoute dans l'institutionnalisation du processus révolutionnaire.: celle de la représentation directe de ces organisations, celle de leur participation effective, à l'échelon local, régional et national, à l'élaboration comme à l'exécution des grandes options Socio-économiques. En perspective, se posera alors la question des compétences respectives d'un tel type d'organisme de représentation directe et d'une assemblée législative.
Dans ces conditions se pose le problème de la construction du parti révolutionnaire sandiniste. Un travail d'éducation politique assez large est entrepris. Une sélection des cadres s'effectue dans les JS 19, l'ATC, la CST, etc. Mais la construction en tant que telle du parti reste à faire. La conduite du processus révolutionnaire repose pour beaucoup sur l'autorité de la direction collective du FSLN, Is-neuf commandants. Le retard dans la construction du parti s'explique certes par l'insuffisance du nombre de cadres, leur absorption dans des tâches de construction et de défense, et par le manque de fonctionnement comme parti. Mais ce retard porte en lui des risques, aussi bien pour assurer une vie interne démocratique dans le FSLN (allant au-delà de l'assemblée sandiniste, organe consultatif de soixante-douze membres) que pour contrecarrer les déformations issues d'une superposition entre l'appareil d'Etat et le FSLN ou pour conduire la lutte politique de masse dans le cadre du pluripartisme.
b) L'atout majeur du FSLN, dans cette période de tensions extrêmes, réside dans la participation populaire maximum au processus révolutionnaire. Le renforcement des organisations de masses est une caractéristique des cinq dernières années.
C'est au niveau de l’organisation de la participation des travailleurs à la gestion de la production — entre autres dans l'agriculture — que le FSLN rencontre d'importantes difficultés objectives et subjectives. Dans le secteur agraire, les « assemblées de réactivation » ont assez rapidement abouti à une impasse. Depuis 1981, elles ont été remplacées, dans les Entreprises de la réforme agraire, par les « Conseils consultatifs ». Ces derniers n'ont que partiellement répondu aux exigences d'une intégration accrue des producteurs à la gestion. Dans le secteur industriel public, après une expérience « d'assemblées de réactivation », diverses structures sont mises en place (Comités de production, etc.) pour tenter de définir plus précisément les modalités d'une participation des producteurs à la direction-de entreprises et des branches. Dans l'AP, la CST impulse des initiatives de contrôle contre le sabotage économique et pour une gestion plus efficace. L'interdiction du droit de grève a été levée en 1984.
La pénurie et la spéculation agissent aussi comme révélateur des limites et, à la fois, des potentialités des CDS. Deux questions cruciales ressortent des bilans effectués par les CDS : la première, assurer un fonctionnement plus efficace et démocratique des CDS (élections et révocabilité) afin de battre en brèche les inerties et les tendances bureaucratiques inhérentes à une telle situation de crise et de rareté ; la seconde, mettre à profit les problèmes socio-économiques pour stimuler un « contrôle par le bas » du fonctionnement de l'appareil d'Etat. Les besoins les plus immédiats de la défense pourraient renforcer les tendances à la rigidité administrative et restreindre l'autonomie de certaines organisations de masse. Le FSLN manifeste une conscience effective de ces problèmes.
La priorité est à la défense. Les organisations de masse y participent directement. Dans les zones de guerre, un travail politique intense en direction des paysans est effectué, en évitant ainsi de réduire la lutte contre les forces mercenaires aux seuls aspects militaires.
Le service militaire patriotique a permis dans un premier temps de débusquer les tenants de « l'indépendance nationale » qui se refusent à servir la cause du combat anti-impérialiste. 1 assure un entrainement militaire à de larges couches de la jeunesse. Grâce aux MPS et au service militaire, l'EPS n'est pas obligée de se disperser, ce qui faciliterait une offensive brutale de l'impérialisme dans une zone stratégique. Le FSLN s'efforce de prendre des mesures pour atténuer les conséquences sociales de cet effort de défense (pensions aux familles des victimes, assurance de retrouver son emploi, compensation aux paysans dont les cultures sont endommagées, etc.).
c) Le FSLN redouble d'initiative sur le plan diplomatique. L'axe de toute sa diplomatie repose sur le droit à l'autodétermination des peuples de la région, sur le refus de toute « ingérence étrangère » dans les affaires intérieures des pays d'Amérique centrale et sur la liquidation des bases militaires étrangères, ce qui ne peut que profiter aux forces de la révolution et aller frontalement à l'encontre des desseins de Washington.
La JGRN a proposé des traités bilatéraux aux Etats-Unis, au Honduras, au Salvador. Ils ont servi à démasquer les machina-tions impérialistes et la subordination des régimes en place aux visées des Etats-Unis. Les initiatives de la JGRN constituent une riposte aux manœuvres de Washington qui joue parfois la carte de la négociation pour la consommation interne aux Etats-Unis, pour étayer les opérations politiques de la contre-révolution et pour éviter des tendances centrifuges trop prononcées au sein des Etats latino-américains dont la caution lui est utile pour sa politique d'agression:
Le FSLN, en 1982-1983, a correctement accordé son appui à des initiatives de la Contadora et à son but déclaré de trouver une « solution pacifique pour la région ». Néanmoins, il n'a pas manqué de faire connaître son désaccord avec une série de points avancés par la Contadora et de s'opposer frontalement à toutes les propositions qui impliquent une atteinte quelconque à la souveraineté du Nicaragua et un affaiblissement de la révolution (défense militaire).
Il a toujours manifesté des doute sur l'efficacité de la Contadora étant donné les pressions exercées par l'impérialisme sur ses clients endettés, sans parler même des intérêts propres de ces bourgeoisies latino-américaines.
Néanmoins, un signé d'égalité ne doit pas être mis entre les projets de l'impérialisme américain et les visées de certaines bourgeoisies d'Amérique latine. Des contradictions manifestes d'intérêts s'expriment et expliquent les pressions multiples exercées par les Etats-Unis sur les participants à la Contadora, dans le but de modifier ou faire échouer certaines de ses propositions. Lorsque les Nicaraguayens signent, en septembre 1984, l'accord proposé — qui affirme le droit à l'autodétermination, l'interdiction de l'embargo économique, l'opposition à toute intervention étrangère —, les Etats-Unis multiplient les efforts pour faire capoter le projet. Les efforts de l'impérialisme visent à obtenir, sous couvert du « dialogue national », une réddition du FSLN, c'est-à-dire une annulation des élections de novembre 1984, de nouvelles élections sous « surveillance » et une légitimation de la contra. Tout cela devrait permettre l'ouverture d'une crise politique facilitant une intervention impérialiste pour « défendre la démocratie ». Pendant ce temps, la préparation technique pour une intervention massive avance.
L'évolution présente révèle la crise ouverte du projet initial de la Contadora, l'incapacité de l'essentiel de ses membres à développer concrètement une position autonome de l'impérialisme et, même, leur alignement progressif (le Mexique manifestant seul des oppositions) sur les Etats-Unis.
Le FSLN s'est efforcé de maintenir des liens avec la social-démocratie et d'utiliser toutes les contradictions dans le camp impérialiste. Ses rapports avec une fraction importante de la social-démocratie se tendent dans la mesure où cette dernière s'adapte plus manifestement à la politique de l'impérialisme, ce qui ne va pas sans contradictions internes.
Dans le contexte d'affrontement exacerbé dans la région, le Nicaragua conserve ses liens privilégiés avec Cuba qui apporte une aide décisive au peuple nicaraguayen. Le Nicaragua développe une option de rapports stratégiques avec l'URSS — qui fournit actuellement une assistance matérielle relativement importante — dans le cadre d'une politique affirmée de « non-aligne-ment ». Simultanément, pour faire face à ses besoins et desserrer le garrot passé par les Etats-Unis,il tente de maintenir une diversification élevée de ses échanges économiques et des « ouvertures » nécessaires vers des pays européens et aussi latino-américains.
IV. La révolution salvadorienne
1. Au Salvador, depuis 1979, se développe une montée révolutionnaire intégrant des luttes ouvrières, paysannes, populaires et étudiantes, des grèves générales, des semi-insurrections et des insurrections locales, une guerre de guérilla, une guerre civile: Tout cela à une échelle sans précédent dans l'histoire de la région, malgré l'intervention croissante des Etats-Unis.
L'extension brutale des rapports de production capitalistes, la concentration extrême de la propriété terrienne, combinées avec une forte densité démographique, donnent tôt naissance à un important prolétariat et semi-prolétariat rural au Salvador. Aux côtés d'une classe ouvrière encore réduite et d'un artisanat misérable, il sera la force motrice de l'insurrection prolétarienne de 1932, qui sera écrasée dans le sang. Le combat qui se développe dès la fin des années soixante-dix hérite de la haine de masse contre la brutalité de l'oligarchie.
L'industrie s'est développée surtout dans les années soixante sous l'impact du Marché commun centro-américain. La concentration des terres fertiles s'est accentuée. L'oligarchie différencie alors ses investissements depuis le tremplin de la rente foncière : agro-industrie, commerce d'import-export, finance et même industrie. Le capital impérialiste s'intègre à ce développement, qui donne aussi naissance à quelques nouveaux secteurs bourgeois.
La classe ouvrière sort renforcée de ces transformations. En 1967, une grève générale d'ampleur marque un premier tournant dans les luttes revendicatives. le prolétariat et semi-prolétariat rural est frappé par une paupérisation terrible. De plus en plus de paysans se retrouvent sans terre et sans travail (en 1975, 41% des familles paysannes sont sans terre), ou vendeurs ambulants, sous-prolétaires, dans les villes.
En 1969, la « guerre du football » entre le Salvador et le Honduras — qui cherche à protéger son marché intérieur — stimule la crise du Marché commun centro-américain (MCCA) avec des répercussions sur le système oligarchique salvadorien. Des dizaines de paysans salvadoriens, émigrés, sont brutalement chassés du Honduras. Ce n'est pas seulement un marché, mais une soupape de sûreté démographique qui s'est bloquée pour les classes dominantes du Salvador.
Ces nouveaux réfugiés, ayant parfois l'expérience de luttes syndicales dans les plantations honduriennes, vont organiser des manifestations revendicatives. C'est la première fois, depuis 1932, que les paysans envahissent les villes.
La « guerre du football » suscite aussi une crise politique dans les rangs de la gauche, plus spécialement dans les rangs du Parti communiste salvadorien (PCS) qui a soutenu politiquement le gouvernement dans l'affrontement militaire. Un tournant se profile donc tout au début des années soixante-dix.
2. De 1970 à 1979, une série de ruptures intervient et modèle les lignes de forces politiques pour la décennie : naissance des organisations politico-militaires, création des organisations populaires de masse, radicalisation dans les milieux chrétiens, impasse confirmée de la voie électorale.
a) En avril 1970, un secteur de la direction du PCS, lié au mouvement syndical, rompt avec le parti pour créer une organisation politico-militaire : les Forces populaires de libération (FPL)Farabundo Marti. À partir de milieux chrétiens radicalisès se constitue, aussi en 1970, l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Les premières actions armées de ces deux organisations remontent à 1972.
Comparativement au Nicaragua où au Guatemala, c'est donc tardivement que prennent forme les organisations engagées dans la lutte armée. Il est vrai qu'elles doivent répondre à des conditions très particulières, propres à la structure sociale et à la configuration du pays (petitesse, densité de la population, multiplicité des voies de communication, inexistence de « montagnes protectrices ») et au traumatisme de 1932. A cette étape, l'élaboration politico-militaire des FPL est la plus significative. Sa direction puise dans sa riche tradition syndicale. Elle comprend la nécessité de donner à la violence de masses farouchement réprimées de nouveaux instruments de lutte. Une formule résume son idée : « Notre montagne c'est le peuple. » Des expériences de guérilla urbaine nourrissent aussi sa réflexion. Comme couronnement de toute une évolution, sa conception de la lutte armée, au sens strict du terme, va articuler : les milices (instruments d'autodéfense des masses liés aux quartiers, aux lieux de travail et de préparation de l'insurrection), la guérilla (force réduite, combattant dans une zone fixe) et, à un niveau supérieur, l’armée révolutionnaire.
L'ERP, à ses débuts, est fortement marquée par le militarisme et un aventurisme reposant sur une caractérisation de la situation comme révolutionnaire depuis 1972. Cette orientation la coupe de secteurs de masse et sera un élément important d'une scission, en 1974, de laquelle surgissent les Forces armées de la résistance nationale (FARN-RN). Dès 1975-1976, une réorientation commence à s'opérer dans l'ERP.
En fin 1979, malgré une série de divergences qui peuvent se cacher, même derrière des formules analogues, une confluence se dégage entre les organisations révolutionnaires sur des questions telles que : l'autodéfense, la guérilla, l'armée, la nécessité de lier guerre révolutionnaire populaire et perspectives insurrectionnelles de masse, dans l'optique de briser l'armée et les corps répressifs. Toutes les organisations mettent l'accent sur la nécessité d'une perspective politique de pouvoir.
b) Au milieu des années soixante-dix apparaissent les organisations populaires révolutionnaires de masse. Ainsi s'exprime la nécessité pour les masses, agressées par une hausse brutale des prix, de trouver de nouveaux instruments pour faire face à la répression, pour surmonter l'obstacle de tout un appareil juridique paralysant le recours aux grèves. Ces organisations populaires sanctionnent l'échec des méthodes du PCS face à la combativité du prolétariat des secteurs industriels récents.
En 1974 se crée le Front d'action populaire unifié (FAPU) ; en 1975, le Bloc populaire révolutionnaire (BPR) issu d'une rupture du FAPU ; en 1977 les Ligues populaires du 28 février (LP28). Ces organisations se composent de regroupements socio-sectoriels (travailleurs, paysans, habitants des quartiers périphériques, enseignants, étudiants et écoliers, petits vendeurs) qui préexistent à leur création ou bien qu'elles construisent. Toutes les organisations populaires révolutionnaires sont liées à une organisation politico-militaire : le BPR aux FPL, le FAPU aux FARN, les LP28 à l'ERP.
Les femmes occupent dans les organisations politico-militaires, même au niveau de direction, comme dans les organisations de masse, une place jamais connue dans l'histoire ; cela traduit les mutations profondes apparues dans le milieu universitaire et enseignant, mais aussi le rôle des femmes dans l'organisation du combat dans les campagnes, les quartiers, contre la répression.
De 1977 à 1979, les luttes ouvrières et paysannes se multiplient. La forme de ces mobilisations rompt avec le passé : grèves avec occupation de grandes fermes, grèves de solidarité, manifestations de soutien aux luttes, occupations d'églises et d'ambassades, manifestations de masse autoprotégées et actions armées. Ces luttes obtiennent un certain nombre de succès revendicatifs malgré les tentatives d'étouffement et une légalisa-tion de la répression la plus brutale.
Les organisations populaires révolutionnaires arrachent définitivement au PCS le contrôle sur le mouvement syndical — à l'exception du syndicat de la contruction — et y impulsent une réorientation radicale, avant tout dans la Confédération unitaire des travailleurs salvadoriens (CUTS). Le syndicalisme lié à l'Etat décline radicalement, les progrès des organisations dans le mouvement paysan, où le PCS est quasi absent, sont impressionnants. Les organisations politico-militaires et populaires de masse ont conquis, dès 1978, une hégémonie sur l'essentiel du mouvement de masse. Une situation révolutionnaire mürit.
c) Dans l'Eglise, une « conversion » se produit et se répercutera à l’université comme dans les campagnes. Les communautés de base chétiennes vont « conscientiser » Un paysannat terrible-ment opprimé et exploité, faciliter le travail des militants révolutionnaires, souvent d'origine chrétienne, et légitimer leurs actions aux yeux des masses.
d) Les élections de 1972 (présidentielles) de 1974 (municipales et législatives) et de 1977 (présidentielles) tournent à la farce la plus grossière. La politique est répression.
Les projets réformistes, empruntant la voie électorale et matérialisés par l'Union nationaliste d'opposition (UNO) — regroupant la Démocratie chrétienne, le Mouvement national révolutionnaire (MNR) se réclamant de la social-démocratie et l'Union démocratique nationale (UDN) liée au PCS — font eau de toutes parts. L'oligarchie et l'essentiel de l'armée ne sont pas prêts à faire la moindre concession aux sirènes de la réforme politique et agraire. C'est sur ce brasier que soufflera la révolution nicaraguayenne en 1979.
3. D'octobre 1979 jusqu'au milieu 1980 se produit une accélération rapide de la montée révolutionnaire.
a) Le 15 octobre 1979 avec l'encouragement de l'impérialisme, un secteur de l'armée se lance dans un coup d'Etat préventif. I! veut freiner la montée du mouvement de masse et couper l'herbe sous les pieds des organisations révolutionnaires. Alors que le pouvoir réel reste aux mains des militaires, la junte distribue un pouvoir apparent à des « techniciens honnêtes », au PDC, au MNR. Le PCS-UDN entre dans ce gouvernement. La junte s'efforce d'ouvrir un dialogue avec le Foro popular (rassemblant le PDC, le MNR, l'UDN et des organisations syndicales) pour tenter d'occuper le terrain politique et de marginaliser les organisations populaires et révolutionnaires. Un programme de réformes, assez vaste sur le papier, est annoncé.
Octobre 1979 sert de test pour les organisations révolutionnaires. En déjouant ce piège politique réformiste, elles ont sauvé la perspective révolutionnaire. Les FPL dénoncent le coup d'Etat « comme devant dévier les masses vers un processus électoral ». Les LP28 sortent immédiatement du Foro popular et l'ERP caractérise le coup d'Etat comme une « nouvelle manœuvre de l'impérialisme et de l'oligarchie >. Les FARN-FAPÜ marquent quelques hésitations et mettent l'accent sur les contradictions internes à la junte. Puis elles attaquent l'opération de replâtrage réformiste. Le soutien ou la participation des organisations révolutionnaires à la junte auraient désorienté les couches populaires et fait le lit de la politique impérialiste. Les révolutionnaires, sur le champ, non seulement dénoncent l'impasse réformiste, mais engagent des actions militaires semi-insurrectionnelles et organisent des manifestations revendicatives de masse. Le contenu réel du programme de la junte est mis à jour par la conjugaison de ces initiatives et de la poussée revendicative : à la place des réformes promises, des massacres ! La première junte, octobre-décembre 1979 — qui avait reçu l'appui de l'internationale socialiste comme de l'Union mondiale démocrate-chrétienne — et la deuxième, janvier-mars 1980, s'effilochent rapidement. Les «techniciens indépendants », le MNR, le PCS, puis des représentants de la DC quittent le navire. Le PDC de Duarte, dès le mois de mars 1980, se retrouve seul avec les forces armées, sans que le moindre doute puisse subsister sur qui commande dans cette junte.
b) Une crise révolutionnaire s'ouvre durant le premier semestre 1980 et les éléments constitutifs d'une situation de dualité de pouvoir se mettent en place.
D'un côté, la crise de direction bourgeoise s'approfondit. L'opposition radicale des organisations corporatistes oligarchi-ques à la politique de réformes de la junte et au rôle de la Démocratie chrétienne en son sein use le pouvoir gouvernemental. Les conflits dans l'armée, relayant les manœuvres de l'oligarchie, aboutissent à des essais avortés de coups de force. Le PDC se lézarde. Les réformes édictées piétinent et aiguisent les’ conflits interbourgeois. L'action de la junte se résume à la répression généralisée : état de siège (mars), occupation militaire de l'université et militarisation des services publics (août), intervention de l'Etat dans les syndicats, tueries. Les actions terroristes des organisations paramilitaires sont quotidiennes et frappent jusqu'à des membres de la DC. Cela concourt à l'isolement politique international de la junte.
De l'autre côté, les organisations révolutionnaires ont su exploiter l'espace, même restreint, ouvert immédiatement après octobre 1979. Elles affirment leur présence politique. Les organisations populaires recrutent et renforcent leur implantation. Elles occupent le premier rang, reléguant les forces d'opposition démocratiques et réformistes à un rôle secondaire. Les luttes de masse, malgré les massacres, acquièrent une puissance extraordinaire et connaissent leur point le plus élevé au cours du deuxième trimestre 1980. Le 17 mars, une grève générale appelée par les organisations populaires révolutionnaires paralyse 70 % des activités économiques du pays. Après l'assassinat de l'archevêque de San Salvador, Mgr Romero (le 24 mars), une grève de huit jours est lancée. Le 24 juin, une grève générale politique paralyse quasi totalement le pays. Elle pose, de fait, le problème du pouvoir. La grève générale des 13-14 août apparat comme une grève charnière. Elle combine les traits d'une grève générale avec des actions militaires et une poussée insurrectionnelle dans les quartiers périphériques de la capitale. La participation à la grève est cependant plus limitée qu'en juin. Terrorisme de masse, militarisation de la société, contre-offensive d'une armée où la droite la plus extrême fait sentir sa poigne pèsent sur la population. En novembre 1980, l'assassinat, par les forces paramilitaires, des représentants officiels du Front démocratique révolutionnaire (FDR) symbolise la fin de cette phase de la révolution.
c) Dès février 1980, le camp de la révolution s'était donné des instruments unitaires qui renforcent son autorité et influent sur la montée des masses. Le BPR, le FAPU, les LP28 et l'UDN créent, en février, la Coordination révolutionnaire de masse (CRM). Son programme indique que la lutte pour le pouvoir est conçue comme étant à l’ordre du jour. L'objectif ne laisse pas planer de doute : « La tâche décisive de la révolution, de laquelle dépend l'accomplissement de toutes ses tâches et ses buts, c'est la conquête du pouvoir et l'instauration d'un gouvernement révolutionnaire qui commencera, à la tête du peuple, la construction de la nouvelle société. Le Gouvernement démocratique révolutionnaire intégrera des représentants du mouvement révolution naire et populaire et des partis, organisations, secteurs et personnalités démocratiques prêts à participer à la réalisation de ce programme. »
« Ce gouvernement s'appuiera sur une large base sociale et politique formée en premier lieu par la classe ouvrière, les paysans et les couches moyennes progressistes ; étroitement liées à ces dernières, on trouvera toutes les couches sociales disposées, à appliquer ce programme : les petits et moyens entrepreneurs industriels, les commerçants, les artisans, les producteurs agricoles (petits et moyens.….). »
Outre les tâches démocratiques, sociales et économiques (nationalisation des secteurs monopolistiques, réforme agraire radicale), il met l'accent, parmi les tâches politiques immédiates, sur la création « de l'armée populaire construite au cours du processus révolutionnaire », « à laquelle pourront s'incorporer les éléments de la troupe, les sous-officiers, officiers et chefs de l'armée actuelle, qui ont une conduite correcte, rejettent l'intervention étrangère contre le processus révolutionnaire et appuient la lutte de libération de notre peuple. »
En avril 1980, se constitue le Front démocratique révolutionnaire (FDR) — regroupant le MNR, le Mouvement populaire social-chrétien, scission du PDC, etc. — sur la base du programme de la CRM, ce qui traduit l'hégémonie politique conquise par les organisations révolutionnaires. Ce dispositif se complète fin mai par la constitution de la Direction révolutionnaire unifiée (DRU), faisant accomplir un premier pas dans l'unification difficile du commandement des organisations politico-militaires.
d) La direction présente du FMLN considère avoir perdu « une occasion propice » dans la lutte pour le: pouvoir durant tous ces mois de 1980. Les faiblesses suivantes ont marqué la conduite du combat par les forces révolutionnaires.
Un manque de concordance existe entre l'essor et les exigences des luttes populaires et la construction du front uni des organisations révolutionnaires. Ce front uni ne se constituera que tardivement, et son contenu politique, en termes de stratégie et tactique, est limité. Tardive, cette unité doit néanmoins se faire dans un bref laps de temps, avec toutes les complications qui en découlent pour répondre à des questions cruciales dans une telle conjoncture : conduite de grèves générales, travail de division en direction de l'armée, alliances tactiques, coordination et concentration planifiées de ressources militaires encore relativement réduites, diplomatie révolutionnaire commune pour étayer la lutte, etc.
Un instrument essentiel de la conquête de l'hégémonie par les révolutionnaires sur les couches laborieuses, les fronts de masse, va se transformer en un obstacle pour la construction d'organes de front uni à la base. Ceci pour deux raisons : d'une part, le sectarisme qui règne encore entre les organisations ; d'autre part, la conception de leurs rapports au mouvement de masse qui néglige la lutte pour l'unité à la base en privilégiant le contrôle serré de chacune d'elles sur des secteurs du mouvement de masse. L'unité au sommet des directions comme la puissance des organisations ont été suffisantes pour appeler et organiser ces grèves générales d'une ampleur extraordinaire. Mais les divisions d'orientation stratégique et tactique et l'inexistence d'instruments d'unité à la base minent la préparation insurrectionnelle. En outre, l'absence de comités unitaires permet que se répercutent plus fortement dans les rangs populaires les différences entre organisations et, à son tour, que ne s'exerce pas de contrainte à l'unité sur les directions.
Dans ce cadre, le cas du PCS est particulier. Il a certes opéré un tournant drastique — condition de sa survie — en rejoignant la CRM, en commençant à pratiquer la lutte armée et en renonçant à une stratégie qui attribue un rôle dirigeant à la bourgeoisie dans une « première phase de la révolution ». Il affirme la nécessité « d'enlever le pouvoir à la bourgeoisie en détruisant son appareil bureaucratico-militaire » et l'actualité de la révolution socialiste. Néanmoins, il justifie encore en 1981 sa participation au gouvernement de 1979, en déclarant qu'il était nécessaire « d'aller aux côtés des forces démocratiques jusqu'au moment où le projet échoue, afin d'éviter la dispersion aprés la déroute ». || continue aussi d'attribuer une place importante dan sa stratégie aux « secteurs démocratiques de l'armée» et n'exclut pas un accord stratégique avec eux.
4. Les derniers mois de 1980 sont caractérisés par une militarisation accrue et la préparation par le FMLN de l'offensive de janvier 1981.
Dès septembre 1980, les secteurs réactionnaires traditionnels ont repris le contrôle complet sur l'armée. La collaboration militaire avec les armées du Honduras et du Guatemala se renoue, sous l'égide des Etats-Unis. ces derniers empêchent l'écroulement économique du Salvador et placent Duarte à la présidence de la République (décembre 1980) — premier président civil depuis quarante-neuf ans — afin de rendre le régime plus présentable sur le plan diplomatique.
De leur côté, les forces révolutionnaires consolident leur potentiel militaire. Elles déplacent de nombreux cadres du travail de masse, de plus en plus ardu vu la répression, vers l'activité militaire, en vue de livrer un assaut. Elles occupent militairement des bourgs pour préparer l'incorporation de la population à une future insurrection. Les forces de la DRU ont tiré des leçons du passé et veulent mettre à profit la situation politique aux Etats-Unis (élections de 1980). Elles progressent sur la voie de l'unité, encouragées en ce sens par la direction castriste, et créent en octobre 1980 le Frente Farabundo Marti pour la libération nationale (FMLN). Il remplace la DRU et s'élargit au Parti révolutionnaire des travailleurs centro-américains (PRTC). Un commandement génral est mis en place, avec un représentant de chacune des cinq organisations. Un consensus surgit sur la préparation d'une offensive militaire générale, initialement qualifiée de « finale ».
Elle est lancée le 10 janvier 1981. Les combats les plus violents durent huit jours. Cependant, dès le 14 janvier, le FMLN organise le repli. L'offensive « finale » a échoué, mais le FMLN n'en ressort pas battu ou écrasé militairement.
Deux facteurs peuvent être dégagés pour comprendre le sens et le résultat de cette offensive.
— Elle intervient tard par rapport au point le plus élevé du mouvement de masse qui se situait au milieu de l'année 1980. Dès ce moment, l'emprise des militaires sur la capitale et les principales villes s'est considérablement renforcée. La terreur et le déplacement des cadres révolutionnaires ont affaibli le travail de masse.
— Les poussées insurrectionnelles dans les barrios de la capitale ne sont pas relayées par une grève générale de grande ampleur. Le mouvement de masse peut plus difficilement exprimer sa combativité car la protection militaire est insuffisante. L'enchainement des insurrections locales partielles ne se produit pas. En outre, la concentration des attaques militaires sur les casernes, afin de porter des coups très sévères à l'ennemi, consomme des énergies importantes et laisse une plus grande liberté de mouvement à l'armée contre-révolutionnaire. Enfin, les forces militaires du FMLN sont peu coordonnées et les soulèvements et mutineries attendus dans les casernes ne se produisent pas. Après janvier 1981 commence véritablement la guerre civile.
5. Dans la phase qui s'ouvre en janvier 1981 et se prolonge jusqu'en mars-juin 1982, les forces de la révolution et de la contre-révolution réorganisent chacune leur dispositif.
a) Sur le plan militaire, l'offensive de janvier 1981 a permis des progrès dans l'accumulation de forces militaires et d'expériences. Jusqu'au milieu de l'année 1981, le FMLN est néanmoins contraint à défendre ses positions. Il met en échec les «opérations de nettoyage » d'une armée qui cherche un dénouement rapide. Dans cette bataille, les différentes forces du FMELN vont conquérir des «zones de contrôle » — et non des zones libérées — qui leur permettent d'améliorer l'entraînement de leurs troupes, de faire face aux problèmes d'approvisionne-ment, de disposer de bases pour planifier des offensives à venir, d'effectuer des émissions de radio (Radio Venceremos), de commencer à construire une véritable armée populaire. Les masses paysannes de ces zones contrôlées sont petit à petit organisées, aussi bien pour leur propre défense que pour lier leurs activités économiques aux besoins de la guerre. C'est ce que les FPL appelèrent le pouvoir populaire local (PPL).
Dès la fin du second semestre 1981, le FMLN peut reprendre l'offensive. Il attaque des garnisons, s'empare de certains bourgs (Perquin), endommage des infrastructures stratégiques (le Puente de Oro), frappe la base aérienne d'Ilopango (janvier 1982). La pression militaire sur les villes s'accentue au début de l'année 1982 et prépare la campagne militaire de mars 1982, réponse du FMLN aux élections.
b) Ces élections législatives de mars 1982, fabriquées aux Etats-Unis, ne représentent pas une victoire pour ces derniers. Ils avaient misé sur le pacte PDC-forces armées. Or, le PDC est relégué au second rang par une alliance au sein du Parlement entre le Parti de la conciliation nationale (PCN), parti historique de l'oligarchie, et l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA). L'oligarchie et ses alliés, pour contrer toute réforme et réagir contre l'incapacité de la junte à démanteler le FMLN, s'est placée derrière cette formation politique récente et fascisante. En effet, l'ARENA organise une «base populaire » et dispose d'un bras armé (escadron de la mort). La crise de direction bourgeoise va donc s'aiguiser.
La fraude massive'et visible, la poussée électorale de l'ARENA et la capacité militaire du FMLN neutralisent en bonne partie l'utilisation de ces élections par les Etats-Unis. Néanmoins, elles ont eu lieu ! Une part de la population a voté (environ 50 %), pour beaucoup sous la contrainte. Les élections mettent au grand jour les convulsions à l'œuvre dans le camp de la bourgeoisie et le malaise de certains secteurs de la population. À tout cela, le FMEN n'a offert qu'une mince réponse, hormis-son offensive militaire.
D'une part, la conception de cette nouvelle offensive prolonge en quelque sorte celle de janvier 1981. L'idée d'une victoire à plus ou moins court terme; dans une perspective insurrectionnelle combinée avec des coups de boutoir militaires devant accélérer la décomposition de l'armée, constitue encore le patrimoine stratégique de l'essentiel des forces du FMLN, au-delà des divergences qu'elles ont sur la combinaison entre ces divers éléments et sur les rythmes plus précis de leur concrétisation. La révolution nicaraguayenne marque de son empreinte le « schéma stratégique » du FMLN. Les insuffisances de cette hypothèse, pour le Salvador, apparaissent de plus en plus.
D'autre part, le FMLN dans son ensemble jugeait à juste titre que les élections de 1982 ne pouvaient offrir une solution à l'impérialisme. Mais ses diverses composantes n'ont pas d'accord sur les propositions tactiques d'action (boycott militaire ou dénonciation politique). Le résultat est clair : il n’y a pas de position politique du FMLN, en tant que tel, face aux élections. Trois thèmes ressortent dans la discussion qui fait suite à l'expérience de mars 1982, au sein du FMLN.
— Comment permettre que s'exprime un soutien, sous une forme où une autre, de secteurs populaires, condamnés au silence par le « terrorisme d'Etat » ? La faiblesse du FMLN, dans cette conjoncture, ne résidait donc pas dans ses seules insuffisances militaires.
— Comment introduire des clivages politiques qui permettent d'élargir le camp de l'opposition à la coalition régime-impérialisme, étant donné l'intervention accrue des Etats-Unis, le rôle de l'ARENA, la crise économique et de direction bourgeoise ? Cela revient à poser le problème des alliances, d'une ouverture du FDR vers des forces comme celles regroupées dans l'Union populaire démocratique (UPD), créée en 1980. L'UPD intègre l'Union communale salvadorienne (UCS), le Syndicat de la construction (Fesincontrans), des associations de petits industriels et commerçants, etc. Elle appuie le PDC, mais elle traduit aussi le soutien de ces secteurs aux réformes, leur opposition à la répression aveugle et leur volonté de « dialogue ».
— Un accord au sein du FMLN se confirme sur : la nécessité de consolider sa force militaire pour redonner confiance à des masses qui ont pu être déconcertées par les résultats de deux offensives (janvier 1981 et mars 1982) et pour porter de nouveaux coups à l'armée. En effet, les Etats-Unis ont choisi de reconstruire l'armée salvadorienne : bataillons spéciaux formés aux Etats-Unis, réorganisation des structures de commandement, participation d'officiers américains à la conduite directe de la guerre.
c) Sur le plan diplomatique, l'administration Reagan s'efforce, d'une part de remettre sur pied des accords régionaux entre les bourgeoisies (communautés démocratiques centro-américains) et d'autre part, de justifier son intervention en faisant de la révolution salvadorienne le fruit de l'« ingérence. soviéto-cubaine et nicaraguayenne ».
Ce projet est conjoncturellement contrecarré par la déclaration franco-mexicaine (août 1981) et la proposition de paix de Lopez Portillo, président du Mexique. Le FMLN conquiert ainsi un statut diplomatique à l'échelle internationale, même si la déclaration franco-mexicaine sera vigoureusement attaquée par les dictatures du Cône sud, ainsi que par le Venezuela et la Colombie, tous inspirés par les Etats-Unis (manifeste de Caracas de septembre 1981).
Dès fin 1981, le FMLN fait de la négociation un instrument de combat. || démontre que guerre et négociation ne sont pas antagoniques, mais peuvent être complémentaires. A l'échelle internationale, il impose correctement l'idée : il n'y a pas de «solution au conflit sans le FMLN-FDR ». Le Nicaragua, en octobre 1981, lui offre une tribune à l'ONU pour qu'il présente «sa proposition de paix» et l'ouverture, sans conditions, de négociations avec la junte et le FDR-FMLN, en présence de gouvernements témoins.
6. De la fin du premier semestre 1982 à la veille des élections présidentielles de mars 1984, le cours de la révolution salvadorienne est marqué par une capacité d'offensive militaire croissante du FMLN, par l'engagement sans cesse accru de l'impérialisme américain pour étayer le régime et son armée, par une crise sérieuse dans les FPL, par une redéfinition de la plate-forme politique du FMLN-FDR et, finalement, par la relance d'un mouvement revendicatif encore modeste dans les villes.
a) Depuis juin 1982, le FMLN détermine de plus en plus les réactions de l’armée contre-révolutionnaire par des offensives surprises concentrées sur des objectifs. Ainsi, il peut : infliger des défaites à des compagnies de soldats entières ; accroître la récupération d'armes ; rendre plus difficiles les déplacements de l'armée ; développer une politique en direction des soldats prisonniers et qui se rendent ; occuper momentanément des villes relativement importantes ; mieux coordonner des opérations sur divers fronts qui restent encore liés chacun à une des organisations du FMLN.
Dès le milieu de 1983, l'impérialisme met au point des « opérations militaires et civiles » dénommées plan Conara (Commission nationale de restauration des zones), pour chercher à supprimer la base sociale d'appui des forces révolutionnaires (bombardements, déplacements de population, patrouilles civiles et petites unités militaires mobiles).
Pourtant, dès septembre 1983, le FMLN réussit à bousculer à nouveau les plans impérialistes. Il s'empare de la troisième ville du pays (San Miguel), d'une caserne importante (El Paraiso), et trois départements sont quasi complètement sous son contrôle.
Ces actions militaires ne s'inscrivent plus dans une perspective insurrectionnelle à court terme, de « bataille finale ». Elles ont pour fonction de maintenir l'initiative dans les mains des révolutionnaires ; elles prouvent à la population que la dictature perd son contrôle sur une part accrue du territoire. Elles doivent servir également à affaiblir l'armée et contrecarrer par là les effets de l’aide américaine pour la recomposer, faire croître les effectifs du FMLN pour tenter de modifier les rapports de forces et faire basculer la situation. C'est à partir de la priorité donnée à cet effort militaire que le commandement général du FMLN, en janvier 1984, situe ses initiatives sur le plan politique et diplomati-que.
Deux questions-clés sont posées par la logique même du déroulement de cette guerre :
— L'intervention accrue des Etats-Unis, correspondant à l'incapacité de l'armée salvadorienne à remplir sa fonction contre-révolutionnaire sans être prise en main par l'impérialisme, impli-que que de plus en plus la guerre civile prend une dimension de guerre de libération nationale.
— Comment établir une relation entre les progrès effectués sur le plan militaire, l'action des masses hors des zones de contrôle du FMLN et une réponse sur le plan politique ?
La discussion ouverte dans le FMLN après mars 1982 ne peut que rebondir.
b) Le gouvernement « d'union nationale » mis en place par Alvaro Magana, après les élections de mars 1982, va traverser crise sur crise. Les élections présidentielles prévues pour 1983 par les Etats-Unis doivent être reportées à 1984. La deuxième phase de la prétendue réforme agraire est renvoyée aux calendes grecques.
Dans ce contexte, l'UPD endigue des mouvements revendicatifs de petits et moyens paysans (septembre 1983). Elle remplit aussi un vide laissé par l'amenuisement de la présence du FMLN dans les villes. La chute du pouvoir d'achat des salariés et la surexploitation effrênée font que des grèves démarrent dans l'administration et dans des entreprises. Une recomposition syndicale limitée s'effectue avec la naissance du Mouvement unitaire syndical et professionnel du Salvador (MUSYGES), en mai 1988.
Les forces du FMLN sont loin de pouvoir infuencer largement ce mouvement de protestation. Dans les villes, la perte de cadres du mouvement de masse et les effets de la guerre civile ont modifié les rapports de forces. Les canaux d'expression que les travailleurs sont contraints d'emprunter sont souvent dirigés par des forces liées à des partis bourgeois ou à des organisations petites-bourgeoises. Les revendications salariales, démocratiques, et le «désir de paix» occupent désormais une. place importante. Cela n'est d’ailleurs pas en contradiction avec une sympathie envers l’activité du FMLN dans la guerre civile.
c) Le FMLN maintient sa pression politico-diplomatique. |! démasque la manœuvre opérée par le gouvernement et les Etats-Unis avec la création de la Commission de paix, structure mise en place par la junte pour engager un « dialogue sans négociations directes » et pour jouer la carte d'une participation à des élections futures d'un secteur du FMLN-FDR. Le FMLN pose trois problèmes à cette commission : le retrait des Etats-Unis du Salvador, l'ouverture du dialogue sur le territoire salvadorien, les conditions d'un cessez-le-feu et de la participation aux élections. La Commission de paix n'est mandatée que pour discuter de la participation aux élections ! Or, pour le FMLN, une telle participation n'est envisageable qu'après l'instauration d'un « gouvernement de large participation » (déclaration de septembre 1983, en Colombie).
Cette proposition de gouvernement devient un élément important de la réponse politico-diplomatique du FMLN-FDR. Fin janvier 1984, en vue des élections de mars 1984; il présente la proposition de formation d'un « Gouvernement provisoire de large participation » (GAP) et sa plate-forme.
Les tâches « /es plus immédiates de ce gouvernement provisoire » sont : « détruire l'appareil de répression », « dissoudre les corps de sécurité, les escadrons de la mort et leur organisation politique le parti ARENA », « renvoyer les conseillers nord-américains, arrêter l'intervention et l'aide militaire, ainsi que toutes les livraisons d'armes dans le pays », « épurer les forces armées, et plus tard, introduire leurs représentants au. gouvernement provisoire », « juger, après enquête, les civils et les militaires respo-sables du génocide, des crimes politiques, des tortures, des enlévements et des violations des libertés individuelles des citoyens ». Le rétablissement de l'ensemble des droits démocratiques, une série de « réformes sociales et économiques fondamentales afin de transformer les structures existantes » complètent ces tâches. Comme aboutissement du processus, il s'agit de créer les conditions « pour préparer et réaliser des élections générales ».
L'accord sur les tâches de ce gouvernement « qui ne sera pas appelé à durer » et sur les délais et modalités de leur mise en application détermine la création des structures gouvernementa-les. «Ce processus doit se terminer par l'organisation d'une armée nationale unique, formée par les forces du FMLN et les forces armées de l'actuel gouverement, après épuration. Les détachements du FMLN et les forces armées gouvernementales garderont leurs armes jusqu'à la fin des négociations. » Finalement, « doivent entrer dans ce gouvernement provisoire les représentants du mouvement ouvrier, des paysans, des enseignants, des associations professionelles, des employés, des organismes universitaires, des partis politiques, des propriétaires privés, du FMLN-FDR et des forces armées reconstruites. En seront exclus l'oligarchie, les secteurs et personnalités opposés aux objectifs de ce gouvernement ou préconisant le maintien de la dictature ». « Aucune force ne prédominera dans ce gouvernement, y seront représentées toutes les forces sociales et politiques préconisant le renversement du régime de l'oligarchie, le rétablissement de la souveraineté et de l'indépendance nationale, qui sont pour que la propriété privée et les investissements étrangers ne contredisent pas les intérêts de la société ».
L'offre de négociation du FMLN-FDR ne se substitue pas à l'action militaire, elle va de pair. Elle exclue explicitement que le FMLN dépose les armes avant un « succès des négociations » qui doivent se dérouler en deux temps : « un dialogue direct et sans conditions doit précéder les négociations ». Cette initiative se situe dans le cadre d'une orientation anti-impérialiste de « défense de l'indépendance, de la souveraineté nationale et du droit à l'autodétermination ». Cela repose sur un jugement concernant la nature de l'offensive politique menée conjointement par les Etats-Unis, l'armée et Duarte, la dynamique d'intervention de plus en plus large des Etats-Unis, la régionalisation possible du conflit et la transformation du Salvador en une sorte de protectorat américain. Cette plate-forme marque un changement, qui se profilait depuis:un temps, par rapport au programme de prise du pouvoir à court terme de 1980, changement qu'il faut réintégrer dans le cadre national comme international.
d) En avril 1983, une crise dramatique éclate au sein de la direction des FPL, avec l'assassinat d'Ana Maria et le suicide de Marcial.
Ainsi ressurgissent des méthodes pour régler des différends internes qui ont déjà causé un grand tort à la révolution salvadorienne. Les difficultés extrêmes de la lutte militaire, la militarisation des organisations, les manœuvres des forces ennemies fournissent le cadre de ces événements tragiques. Mais aucune condition objective ou «nécessité de la lutte contre l'ennemi de classe » ne peuvent justifier l'utilisation de tels moyens dans les rangs du mouvement ouvrier. Les divers communiqués des FPL et du FMLN pour « expliquer » les événements non seulement modifient à plusieurs reprises leur version des faits, mais font appel à des accusations graves, sans founir ni les preuves, ni surtout les explications politiques à la hauteur des enjeux de la révolution. Dans ce sens, ils sont inacceptables.
Depuis 1982, le débat dans les FPL portait sur des questions telles que :
— l'articulation entre l'alliance ouvrière et paysanne et les alliances avec d'autres secteurs sociaux ; le problème de l'hégémonie prolétarienne dans ces alliances ;
— la composition du gouvernement proposé pour une solution politique et l'inter-relation entre le combat anticapitalite et anti-impérialiste ;
— le développement et les modalités du travail de masse urbain ; la conception du travail d'affaiblissement de l'armée ennemie et l'utilisation de contradictions internes qui pourraient y surgir ; la place de la lutte diplomatique dans le combat révolutionnaire et ses rapports avec la lutte armée et la lutte politique.
En fait, toutes ces divergences ont pris une acuité particulière dès lors qu'elles rentraient en rapport immédiat avec le problème de la construction d'une organisation unifiée et, par conséquent avec la place qui y reviendrait à chacun des courants actuels du FMEN, entre autres aux forces du PCS.
En septembre 1983, le conseil plénier des FPL annonce l'élection d'une nouvelle direction. Il indique les deux tâches essentielles qu'elles se sont fixées : « L'intensification de la lutte populaire révolutionnaire dans tous ses aspects politiques, militaires, diplomatiques, en vue d'établir un gouvernement de large participation populaire » et « consacrer tous les efforts à la lutte contre l'intervention pour la défense légitime de la souveraineté nationale et le droit du peuple à la libre détermination face à la politique interventionniste croissante de l'administration Reagan.»
Le débat qui a traversé les FPL se solde par une rupture significative, donnant naissance d'une part, au Mouvement ouvrier révolutionnaire (MOR) et, d'autre part, au Frente Clara Elisabeth. Le MOR et le Frente mettent en rapport le tournant opéré par les FPL, «l'excessif verticalisme de la commission politique », et diverses pressions organisationnelles internationales qui, selon eux, se sont exercées sur les FPL et le FMLN. Le MOR, comme le Frente Clara Elisabeth, se réclame de ce qu'il considère l’orientaton originelle des FPL, du type « guerre populaire prolongée ». Il se revendique aussi du projet initial de faire des FPL le seul parti prolétarien révolutionnaire du FMEN ; à partir de là, ces deux formations opèrent une série de critiques sectaires et maximalistes, qui évitent de répondre en terme d'orientation politique concrète aux problèmes présents de la révolution salvadorienne.
7. Pour l'impérialisme américain, les élections présidentielles salvadoriennes de 1984 (mars et mai) ont trois fonctions :
— offrir une couverture légale et démocratique pour engager une nouvelle escalade militaire contre les forces révolutionnaires ;
— mettre fin à l'isolement relatif du gouverement salvadorien sur le plan international et conjuguer plus étoitement guerre et pressions diplomatiques ;
— tenter de modifier les rapports entre l'ARENA et le PDC et accroître ainsi l'efficacité de la politique contre-révolutionnaire de Duarte et d'une armée remodelée, dans le cadre d'un projet « réformiste-contre-insurrectionnel » plus efficace.
Le FMLN-FDR dénonce cette farce électorale, mais il ne fait pas des élections une cible d'actions militaires, à l'exception de l'ERP qui prend des initiatives sur ce terrain. Mais le FMLN refuse une trêve militaire durant cette période. L'avance de son contrôle sur le territoire, en comparaison avec mars 1982, se reflète dans l'impossibilité pour le gouvernement d'organiser le scrutin dans 89 municipalités (34 % des municipalités).
a) Durant tout le premier semestre 1984, le Pentagone et l'état-major salvadorien tentent de marier victoire électorale et militaire. Ils mettent l'accent sur la « surveillance » aérienne pour empêcher la concentration des troupes du FMLN et faciliter la poursuite de ses détachements. Les bombardements de la population civile dans les zones de contrôle du FMLN augmentent fortement.
Malgré le manque de ressources techniques, les forces révolutionnaires sont aptes à se défendre et même à riposter. Le sabotage économique (énergie, transports, agro-exportation) occupe une place importante dans leur activité. Elles s'emparent même du barrage, fortement défendu, de Cerron Grande (juin 1984) et développent des actions dans de nouvelles régions.
Une conclusion se dégage : l'armée salvadorienne, qui a doublé ses effectifs depuis 1981, ne peut pas défaire l’armée révolutionnaire.
D'un côté, l'armée contre-révolutionnaire rencontre des difficultés sérieuses pour faire face à l'impéritie de plus d'une structure de commandement à la corruption, au renouvellement permanent de la troupe, aux désertions, au bas niveau de combativité. De l'autre côté, l'appui logistique, l'encadrement des Etats-Unis sur tous les plans lui permettent de conduire une guerre contre-insurrectionnelle dont le prix est très élevé pour la population rurale et de maintenir une pression militaire plus constante afin d'enlever l'initiative tactique au FMLN, en cherchant à le déloger des «zones contrôlées» et, surtout, en rendant fort difficile la concentration des troupes. La nature de l'intervention américaine rétrécit, pour l'impérialisme, la marge entre l'option d'un affaiblissement qualitatif infligé au FMLN en s'appuyant sur une armée salvadorienne dirigée par le Pentagone et celle d'une intervention directe, massive.
b) L'impérialisme américain déploie une activité intense pour donner une assise diplomatique internationale au nouveau gouvernement Duarte. L'Union mondiale démocrate-chrétienne lui assure l'appui de nombreuses bourgeoisies européennes. L'Internationale social-démocrate manifeste sa bienveillance et légitime son élection, au même titre que le Mexique. Ces opérations devraient lui faciliter la tâche d'arracher des mains du FMLN-FDR le drapeau de la solution « pacifique ».
Mais une série de contradictions mine le régime de Duarte :
— Il peut difficilement donner satisfaction à la fois à l'Association nationale des entrepreneurs privés (ANEP) et aux mouvements revendicatifs dont l'ampleur s'élargit (grève des travaux publics, des postes, des enseignants, du service des eaux, etc.); le même conflit potentiel existe sur le terrain de la réforme agraire. Tout cela devrait se répercuter dans l'UPD et tendre ses rapports avec le PDC.
— La crise institutionnelle et politique ne peut que se prolonger et les heurts se multiplier entre le gouvernement de Duarte et le bloc ultra (ARENA).
— Le masque démocratique que Duarte voudrait mettre à l'armée ne peut faire longtemps illusion.
— Le délabrement de l'économie, combiné aux obstacles structurels, enlève toute crédibilité à des mesures populistes réformistes et à une relance économique.
Le gouvernement Duarte apparaît pour les Etats-Unis comme la dernière carte à jouer, avant de choisir l'invasion. Consolider un bloc Duarte et commandement de l'armée, bloc s'appuyant sur un contrôle maximum des institutions (nationales et locales), représente l'option la plus « rentable » pour l'impérialisme.
Tactiquement, Duarte et ses conseillers américains cherchent à diviser les rangs du FMLN-FDR en faisant miroiter une possible participation de « l'aile politique » à de vagues élections. L'Internationale socialiste, les bourgeoisies latino-américaines relaient cette machination sur le thème : une trêve, comprise comme un étape vers le depôt des armes, créerait les conditions idéales pour un dialogue. En fait, pour l'impérialisme américain, seul l'affaiblissement qualitatif du FMLN-FDR, sa défaite comptent ; c'est la précondition à une négociation effective.
Le FMLN-FDR rejette fermement les propositions de Duarte et affirme la nécessite « d'avancer dans la guerre » et dans « les luttes économiques, sociales et politiques » tant que l'impérialisme et le gouvernement campent sur leurs positions. Les cinq commandants du FMLN insistent publiquement sur les conditions minima qui créeraient « /e climat favorable et nécessaire pour un dialogue : la fin de la participation nord-américaine directe à la guerre, l'arrêt immédiat des bombardements de la population civile, la libération des prisonniers politiques et la suppression de la torture, des assassinats, des disparitions ».
8. Les discussions qui se déroulent depuis 1982 dans le FMLN et plus particulièrement dans les FPL renvoient, d'une part, aux modifications survenues dans le développement de la révolution après janvier 1981 et, d'autre part, à la situation de transition entre guerre civile et guerre de libération nationale étant donné l'intervention déterminante de l'impérialisme au Salvador et dans l'isthme centro-américain.
a) Le FMLN doit faire face à une série de problèmes importants pour l'avenir de la révolution :
— le coût social et humain de la guerre; l'usure inévitable de couches de la population et leur volonté d'une «paix juste » ;
— l'effort politique et diplomatique direct de l'impérialisme, qui, à la différence du Nicaragua en 1978-1979, est en première ligne dans la gestion du conflit ;
— l'émergence possible de contradictions entre un secteur social entre autres lié à l'UPD, mais pouvant aller au-delà, et l'actuel gouvernement ; la relance d'un mouvement de masse revendicatuif urbain qui est loin de posséder le dynamisme et les moyens d'expression de 1980.
Dans ce contexte, le FMLN se doit, pour la conduite même de la guerre révolutionnaire, d'offrir une issue politique et de prendre l'initiative sur le terrain des négociations. Une série d'exigences en découle :
— assurer une présence du FMLN-FDR sur le terrain politique afin de mettre en question les résultats recherchés par l'impérialisme avec les élections et l'installation de Duarte ;
— élargir le front de lutte contre la politique des Etats-Unis, des forces armées et de l'oligarchie, ce qui implique de regrouper autour du FDR des secteurs sociaux qui entrent en opposition avec la politique du gouvernement Duarte ; gagner un espace politique pour reprendre pied plus fermement dans le mouvement de masse urbain ;
— maintenir les tâches de division de l’armée contre-révolutionnaire ;
— développer une activité sur le plan diplomatique pour accroître les difficultés politiques de l'impérialisme américain dans la conduite de son escalade régionale.
Le programme de janvier 1984 ne peut doit être détaché des questions qui se posent au FMLN et aux masses dans un cadre différent de celui de 1980. Il vise à répondre à ces problèmes. Tout jugement sur la dynamique réelle d'une orientation de négociation pour la formation du GAP doit prendre en compte le refus obstiné des Etats-Unis d'un dialogue — qui met en question leur présence — avec le FMLN-FDR comme force belligérante, l'attitude similaire de toutes les forces dominantes de la bourgeoisie salvadorienne, la polarisation sociale, politique, morale, l'existence d'une armée populaire et de zones contrôlées. Tout jugement sur sa fonction doit être relié à la pratique présente du FMLN. Evidemment, l'évolution des rapports de forces au sein même du FMLN-FDR — rapports de forces qui ne sont pas indépendants de ceux qui existent entre les classes et sur le plan militaire, comme des pressions internationales énormes qui se focalisent sur le Salvador — est un élément de la façon dont se concrétisera l'orientation engagée dès 1983.
b) Le FMLN a fait ses propositions de négociations tout en soutenant un effort militaire continu. |! cherche à unifier aux yeux des masses, d'une part, une proposition politique pour « renverser la vieille société oligarchique et l'Etat à son service » et, d'autre part, étant donné la politique de l'impérialisme et de Duarte, la poursuite de la guerre populaire. Il s'adresse à tous ceux qui ont «voté pour la paix en votant Duarte » et dont les réflexes anti-impérialistes peuvent s'aiguiser sous l'effet d'une guerre dont l'issue apparaît bouchée à cause du blocage de Etats-Unis et de leur homme, Duarte.
Le relief donné aux revendications démocratiques et anti-impérialistes — en comparaison avec le programme de 1980 — correspond à une exigence du combat révolutionnaire dans la phase présente. Toute la pyramide du pouvoir des forces bourgeoises repose sur le socle de l'aide impérialiste. « Renvoyer les conseillers nord-américains, arrêter l'intervention et l'aide mili-faire », c'est tout aussi décisif que la bataille contre toute média-tion impérialiste dans le processus révolutionaire cubain ou nicaraguayen.
La « dissolution des corps répressifs » et de l'ARENA, bastion politique de l'oligarchie, revient à briser un de ses points d'appui vitaux. Cela est énoncé comme un point initial de tout processus réel de négocation. Il s'agit d'une réponse à un sentiment profond chez de larges couches populaires pour engager un coin dans le système oligarchique comme dans le plan politique énoncé par Duarte.
Une consolidation de l’action populaire ne peut pas reposer sur les seules revendications immédiates. L'objectif est de donner au mouvement revendicatif, en partant de la réalité, une dynami-que d'affrontememts politiques avec l'orientation pratique du gouvernement en place. Pour cela, il faut offrir une perspective d'ensemble qui lie les revendications démocratiques, anti-impérialistes et économiques immédiates. || y a là une voie pour mettre en déséquilibre des directions d'organisations populaires qui voudraient subordonner l'activité des masses aux besoins du régime. La plate-forme du GAP peut avoir un effet dans ce sens, bien qu'elle ne donne point de réponse — mais ce n'est pas sa fonction ! — à l'épineux problème du travail de masse dans les villes.
La nationalisation « des entreprises momopolistiques » a disparu de la plate-forme de 1984. Mais sur ce terrain, la véritable question réside dans la volonté de satisfaire l'énorme masse de paysans sans terre et paupérisés qui sont un soutien fondamental du processus révolutionnaire. Le programme du GAP revendique « l'établissement d'une réforme agraire complète » assurant « une participation des travailleurs de la campagne à son exécution ».”
C'est le contenu réel de cette réforme agraire qui est important.
La réduction de l'ampleur des revendications d'expropriation dans la plate-forme du GAP correspond à une recherche d'élargissement des alliances. Deux questions se superposent ici et ne doivent pas être confondues.
La première est celle de la conception même des alliances. La réalité de l'affrontement de classe réduit à l'extrême les secteurs substantiels de la bourgeoisie prêts à jouer la même carte qu'un Robelo ! Pratiquement, la politique d'alliances se dirige plus vers des couches de la petite et moyenne bourgeoisie, vers des secteurs comme ceux de l'UPD ou de couches bourgeoises réduites opposées à l'oligarchie. La formulation sur la compositon du GAP, au niveau des forces sociales, répond d'ailleurs à cette réalité.
La politique d'alliance ne peut être conditionnée, comme le laisse entendre le MOR, à la conquête préalable d'une nouvelle hégémonie sur le mouvement populaire. Au contraire, elle est un levier pour réélargir l'influence du FMLN-FDR dans ces couches et la combiner avec leurs forces politico-militaires propres. De même elle ne peut être détachée d'une proposition politique d'ensemble.
La deuxième se concentre sur le problème essentiel de l'armée. Les formulations du GAP sont sur ce point fort ambiguës et marquent le changement le plus substantiel avec sa plate-forme de 1980. Elles peuvent relever de la tactique ; en ce sens, des formulations strictement similaires avaient été utilisées fin octobre 1981 dans les propositions de négociation faites à l'ONU.
Mais ces formulations peuvent aussi faire écho à une réorientation de secteurs du FMLN sur l'alliance avec des « secteurs sains de l'armée », non pas dans le sens d'accélérer sa désagrégation, mais de rechercher un accord institutionnel avec ces secteurs. Elles peuvent s'inscrire dans un projet effectif d'une étape transitoire au niveau du pouvoir — à la différence de ce qui s'est passé concrètement au Nicaragua — avant l'établisement du pouvoir des travailleurs, des paysans et de leurs alliés.
Dans le monde concret de la guerre civile au Salvador, cette proposition relève au mieux de la tactique par rapport à des possibles conflits dans l'armée, au pire elle peut susciter des confusions. Le refus pratique d'une trêve effective prolongée et du dépôt des armes — c'est-à-dire le refus de subordonner le combat à la négociation et de la concevoir comme un instrument auxiliaire de la lutte —, l'accent mis sur la dissolution des corps répressifs, le rejet inconditionnel de la présence américaine, les modalités même du processus de négociations, tout cela relati-vise le sens de cette proposition d'intégration d'une «armée épurée » et des troupes du FMLN. Le danger d'une telle proposition s'affirmerait dès le moment où elle infléchirait la. pratique du FMLN et aboutirait à des fractures d'envergure dans la direction actuelle du FMLN.
La bureaucratie soviétique, qui traite de la révolution salvadorienne dans le cadre de ses intérêts propres face à l'impérialisme, cherche à accroître son contrôle sur la révolution centro-américaine en monnayant son aide. Suivant les développements internationaux — la combinaison entre l'accroissement de la pression militaire dans la région, les difficultés rencontrées par la révolution en Amérique centrale, l'évolution des négociations internationales entre les Etats-Unis et l'URSS —, elle peut tenter d'utiliser un relais comme la direction du PCS pour exercer ses pressions dans un sens convenant à ses intérêts.
c) Les deux rencontres de l'automne 1984 (La Palma et Ayagualo) entre des représentants du gouvernement Duarte et du FMLN-FDR confirment l'orientation des forces révolutionnaires. Duarte n'a pu les prendre au dépourvu avec sa proposition de négociations. Elle s'est faite, en partie, sous la pression de facteurs internationaux, mais aussi en tenant compte de la poussée du mouvement revendicatif des salariés, de la base de l'UPD et de couches moyennes, qui ne voient pas la possibilité d'une stabilisation, d'une quelconque relance économique sans participation du FMLN-FDR. Elle a donc aussi un objectif électoral (élections législatives de 1985).
Néanmoins, Duarte et ses conseillers misent sur un affaiblissement militaire du FMLN. Cela leur permettrait d'engager une négociation avec des forces révolutionnaires ne disposant plus du contrôle effectif sur des régions entières du pays (situation de dualité de pouvoir). Le projet est apparu rapidement sans fondement, quelles que soient les difficultés militaires du FMLN-FDR qui doit remodeler sa stratégie militaire pour faire face aux opérations conjointes de l'armée salvadorienne et de son encadrement américain (bombardement aérien, surveillance aérienne, troupes héliportées, télécommunications, etc.).
Le FMLN-FDR, lors des deux rencontres, a mis l'accent sur le sens social de la paix, sur la nécessité de la souveraineté nationale (départ des conseillers américains), sur le respect des droits démocratiques, sur le démantèlement des corps répressifs spéciaux. || poursuit ses actions militaires, ne les subordonnant pas mécaniquement aux négociations. Il révèle une fois de plus ses capacités révolutionnaires au plan politico-militaire, malgré les difficultés extrêmes dans lesquelles il est plongé.
Les rapports de forces militaires toujours en vigueur, les difficultés politiques du gouvernement Duarte, la politique militaire de l'état-major et des Américains, la capacité du FMLN-FDR d'utiliser politiquement l'ouverture des négociations indiquent que Duarte ne pourra que renoncer au maximum à cette manœuvre, pour l'instant.
d) La question de l'unité a été et reste au centre des discussions dans le FMLN. Le sectarisme traditionnel a eu des effets dévastateurs dans le camp de la révolution au Salvador. La division a eu des répercussions négatives sur le mouvement de masse, sur le processus d'auto-organisation, la conduite des opérations militaires. Les méthodes de discussion — comme le révèle encore l'affrontement entre FPL, MOR et Frente Clara Elizabeth — sont un facteur d'affaiblissement du mouvement révolutionnaire.
La guerre révolutionnaire exige une unité de commandement sur le plan militaire. De même, les besoins du mouvement de masse rendent urgent un effort centralisé pour la mise en place de structures unitaires de base, pouvant capter et diriger le potentiel de combatitivité.
Le développement d'un processus unitaire, au niveau du mouvement de masse; du commandement et de la pratique militaire, est un moyen indispensable pour atteindre l'objectif de la création d'un parti révolutionnaire unifié. La simple existence d'un front peut s'avérer en-deçà des nécessités ‘actuelles de la révolution.
La trajectoire historique des organisations, la compartimenta-tion de leur influence politico-militaire rendent délicate et difficile une unification qui respecte l'apport de chaque organisation et permet de la dépasser. L'unifcation ne peut être imposée. Encore moins peut l'être un parti monolithique, si ce n'est aux prix de ruptures et de la suppression d'un fonctionnement démocratique — dans les limites imposées par:la guerre — qui est un facteur nécessaire à une réelle fusion et à la mise en échec des manœuvres de division. Aujourd'hui, le FMLN affirme avancer dans le «long processus de synthèse » devant conduire à un degré supérieur d'unité.
V. La révolution au Guatemala
1. Le Guatemala, par sa position géographique, l'importance de sa population (environ huit millions d'habitants), la puissance de son armée contre-révolutionnaire, comme l'histoire et les acquis des forces révolutionnaires représente un maillon déterminant dans l'affrontement révolution-contre-révolution en Amérique centrale.
Pour l'impérialisme, éteindre l'incendie [qui] est dans le jardin des Etats-Unis (Reagan) passe aussi par une relance de l'effort guatemaltèque. Le « golpe » (8 août 1983) qui a renvoyé le général Rios Montt à ses études bibliques — après qu'il s'est emparé du pouvoir en mars 1982 —- et l'a remplacé par le général Mejia Victores entre dans les plans de l'impérialisme où se marient le politique et le militaire dans une conception d'ensemble de « contrainsurgencia » (contre-insurrection).
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale (« révolution » de 1944), le Guatemala a connu une ample poussée du mouvement de masse et une période d'ouverture démocratique exceptionnelle (gouvernements de Juan José Arvalo, 1945-1950, et du colonel Jacobo Arbenz, 1950-1954), en comparaison avec la plupart des pays d'Amérique centrale.
C'est dans ce contexte - où des forces du gouverriement cherchent à limiter un peu l'emprise impérialiste — que le mouvement de masse mène des luttes significatives) s'organise et conquiert des droits (Code du travail de 1947, par exemple). Si la progression du degré d'organisation des travailleurs (ouvriers industriels et agricoles, salariés des services et du secteur d'état) est importante, il faut néanmoins tenir compte des limites objectives du développement du prolétariat dans son ensemble, à cette époque.
La réforme agraire promulguée en 1952 débouchera sur des expropriations de terres importantes, soit avec des compensations équivalant à la valeur fiscale déclarée (évidemment sous-estimée par les propriétaires), soit à la confiscation de terre en friche. Le géant de l'agro-business — United Fruit — est touché par ces mesures. Quelles que soient les limites de cette réforme agraire, pour l'impérialisme américain et l'oligarchie guatémaltè-que, le processus politique et social en marche dans le pays devenait menaçant. Un coup d'Etat est organisé pour renverser le gouvernement Arbenz en juin 1954.
Alors commence une longue période de répression systématique contre les masses laborieuses et leurs organisations. L'armée y participe en premier chef. Elle prend de plus en plus les affaires en main, avec une accélération depuis le gouvernement du colonel Carlos Arano Osorio (1970). Des fractions significatives de la hiérarchie militaire utilisent leur position dans l'appareil d'Etat et la gestion directe du gouvernement pour accumuler du capital (biens mobiliers et immobiliers) et modifier leur insertion sociale. Elles accèdent ainsi aux cercles économiques dominants du pays.
De tout ceci découlent non seulement un rôle particulier attribué au secteur étatique dans l'économie, une recomposition partielle de la classe au pouvoir, mais aussi, potentiellement, des contradictions internes accrues au sein de l'armée comme dans les sphères de la classe dominante.
2. Un des traits marquants de la structure économique du Guatemala résidait dans la coexistence (et partielle complémentarité) d'une agriculture capitaliste d'exportation appuyée sur le latifundium; d'une industrie d'extraction (mines, pétrole) et d'une agriculture minifundiste — spécialement dans la montagne — qui intégrait le gros des masses indiennes. Ces dernières vivaient dans une autarcie presque achevée par rapport au marché capitaliste.
Depuis le début des années 1960, à l'instar des autres pays d'Amérique centrale, une mutation s'opère. Elle se fait sous le choc d'une vigoureuse croissance économique, stimulée entre autre par le MCCA. L'extension des rapports de production capitaliste va s'accélerer, avec son complément, la désagrégation lente des rapports sociaux pré-capitalistes, une monétarisation de la vie sociale qui embrassera des couches de plus en plus étendues (diminution de l'auto-consommation). Dès lors, les masses payssannes seront plus fortes et sujettes aux fluctuations du cycle économique, aux aléas de la conjoncture.
La croissance économique — même si elle est distordue et accroît l'inégalité sociale — est la plus accentuée de toute l’Amérique centrale. Elle atteint son point culminant en 1980. C'est à ce moment que s'opère le retournement au plan économique.
Les conséquences sociales de cette dite modernisation de la société guatémaltèque sont considérables. La bourgeoisie se renforce socialement, avec une mutation des rapports de forces entre ses diverses composantes (agraire, industrielle, même financière, fraction issue de l'armée...) Cette transformation ne va pas sans tensions internes, ni besoins de réorganisation des modalités de domination, au-delà de la priorité reconnue par tous d'écraser le mouvement de masse et de liquider les forces militaires de la révolution.
Parallèlement, le prolétariat s'accroît en nombre dans le secteur industriel (alimentation, chimie, industrie légère de transformation, industrie extractive), dans l'agriculture d'exportation (sucre, coton, banane) et dans les secteurs adjoints. Les couches semi-prolétarisées urbanisées croissent rapidement. Ce prolétariat se consolide socialement sans disposer d'aucun droit démocratique élémentaire. || doit faire face, sans cesse, à une machine répressive d'une détermination meurtrière.
3. La crise économique frappera de plein fouet l'économie du Guatemala. La chute de la production est drastique en 1982-1983 et 1984. La production se retrouve brutalement au niveau de 1972-1974. Toutes les faiblesses structurelles de cette économie capitaliste dominée-dépendante, fortement liée aux fluctuations des prix des biens exportés et dont le marché interne reste exigu, sont mises en relief.
A la fuite croissante des capitaux — qui commence avant le tournant de 1980 et cela pour des raisons socio-politiques — s'ajoutent les effets d'une corruption sans rivage et d'investissements étatiques obéissant plus aux intérêts à court terme des rapaces au pouvoir qu'à des projets cohérents de développement ; une dette extérieure publique ascendante, accompagnée d'une crise fiscale extrême, « soignée » grâce au fonctionnement de la planche à billets avec des répercussions inflationnistes dès lors inévitables ; une dépression du marché centro-américain chamboulé par la montée révolutionnaire depuis 1978-1979 et la crise de l'économie capitaliste internationale ; une diminution des réserves de devises avec les conséquences qui s'en suivent pour les importations et donc le procès de production ; la dévaluation de fait de la monnaie nationale (quetzal) par rapport au dollar, le marché noir des devises et donc une poussée inflationniste qui ne peut que s'accentuer ; les pressions du FMI qui bat en brèche le « modèle » économique reposant sur un fort engagement de l'Etat dans les investissements (réduction des dépenses publiques dès 1983).
Pour les masses, cette crise se traduit par une paupérisation encore accrue. Pour l'essentiel de la population, le problème numéro un devient celui de la survie quotidienne.
4. Avec un degré d'autonomie par rapport à la crise économique et, de fait comme expression du développement économique, une réactivation des luttes de masses se produit dès le milieu des années soixante-dix.
Comme une sorte de signe annonciateur de cet essor, en 1973, les enseignants entrent en grève. Elle deviendra nationale. Un large mouvement de solidarité s'exprimera, avec ‘une manifestation imposante — compte tenu de la terreur imposée — d'appui dans la capitale. Malgré les ripostes du gouvernement Arana, les travailleurs des chemins de fer, de l'électricité, du tabac engagent aussi des luttes. Une radicalisation s'opère dans les milieux syndicaux, mettant à mal les projets de syndicats contrôlés par l'Etat.
En mars 1976 éclate une grève — celle de la Coca-Cola (Embotelladora Guatemalteca) — qui représente un moment charnière dans le combat des travailleurs. Elle pose la question du pouvoir patronal de licencier (après le tremblement de terre de 1976, les licenciements sauvages sont pléthore) et celui des droits syndicaux élémentaires. Cette lutte phare catalyse un processus d'unification syndicale. Il débouche sur la création du Comité Nacional de Unidad Sindical (CNUS), qui regroupe plus de soixante-cinq syndicats, dont la Centrale Nationale des Travailleurs (CNT). Elle marque ainsi sa rupture avec ses origines liées à la démocratie chrétienne.
En novembre 1977, des mineurs (indiens) organisent une marche de protestation sur la capitale. En septembre 1978, une grève des conducteurs de bus aboutit à un soulèvement dans Ciudad-Guatemala contre l'augmentation du prix des transports décidée par le gouvernement (Lucas Garcia). Dès le 1” mai 1978, le mouvement paysan apparaît sur l'avant-scène sociale et politique. Après un long travail souterrain d'organisation, le Comité de Unidad Campesina (Comité d'unité paysanne, CUC) se manifeste publiquement. Il traduit un triple effort de la part des forces révolutionnaires : organiser largement les paysans : consolider une alliance entre les secteurs ladinos et indios ; lutter contre la fragmentation des diverses communautés indias.
La répression la plus brutale ne va pas manquer de frapper ces paysans. Symboliquement, le pouvoir décide de brüler vifs des dizaines de paysans (de El Quiché) ayant occupé pacifique-ment l'ambassade d'Espagne pour protester contre la répression militaire (janvier 1980). En février-mars 1980, une grève nationale des ouvriers du sucre est organisée par le CUC. En août de la même année, les travailleurs des plantations de bananes de la côte atlantique rentrent en lutte. Simultanément, d'autres secteurs de la société manifestent leur combativité : les étudiants et les habitants des bidonvilles se donnent une organisation : le Movimiento Nacional de Pobladores (MONAP). Les comités de base chrétiens, dès 1978, développent un travail dans divers milieux sociaux. Des fissures se dessinent dans l'appareil de l'Eglise.
Le mouvement de masse a pu trouver un minimum d'ouverture durant un très bref moment. Dès 1978, la répression la plus brutale tente de le désarticuler. En juin 1980, tout un groupe dirigeant du CNUS est assassiné. La question de la clandestinité pour le mouvement de masse, de fait, se posait depuis un certain temps et était ouvertement discutée. Ici, se manifeste la difficulté de combiner l'utilisation maximale de la plus petite ouverture pour donner vigueur aux organisations de masse et assurer une protection effective des structures et cadres de ces organisations. Un certain « optimisme >» s'explique peut-être par le fait que l'ascension des luttes populaires, depuis 1978, était stimulée par les développements positifs de la révolution nicaraguayenne et les promesses de la révolution salvadorienne.
5. L'extension du mouvement de masse dans la décennie 1970 et début 1980 est incompréhensible sans y intégrer l’activité des organisations révolutionnaires, politico-militaires. Ces organisations, après les coups terribles subis à la fin des années soixante, ont lentement repris pied au Guatemala. Pour la plupart, de 1972 à 1978-1979, elles ont opéré un travail minutieux, clandestin, de longue haleine pour reconstituer leurs forces, leurs appareils, leur base sociale. Ayant assimilé leur histoire, elles ont effectué une réflexion les conduisant à dépasser, à des degrés divers, les conceptions « foquistes ». Quatre organisations politico-militaires dominent : l'Ejercito Guerrillero de los Pobres (EGP-Armée de guérilla des pauvres) ; les Fuerzas Armadas Rebeldes (FAR-Forces armées rebelles) ; l'Organizacion del Pueblo en Armas (ORPA-Organisation révolutionnaire du peuple en armes); le Partido Guatemalteco del Trabajo-Nucleo de Direccion Nacional (PGT-Parti du travail guatemaltèque, noyau de direction national), issu d'une scission du Parti communiste (PGT-comité central) en 1978, scission faite sur la question de la lutte armée.
Elles ont développé un travail dans des régions et secteurs sociaux qui, souvent, ne se recoupent pas. Ainsi, l'EGP a mis l'accent sur une implantation dans les régions à population indienne de El quiché, Alta et Baja Verapaz, Huehuetenango et Chimaltenango. De plus, elle a affirmé sa présence dans la capitale et dans la région côtière. Elle a joué un rêle-clé dans le développement du CUC. Les FAR, provenant des FAR des années soixante, ont développé un travail urbain significatif, entre autres dans le mouvement syndical et dans la région côtière (plantations). Dès 1978, elles consolident leur front de guérilla dans El Peten et le Chimaltenango. L'ORPA n'apparaît publiquement qu'en 1979, bien qu'elle provienne d'une scission de l'alliance FAR-PGT en 1971. Elle effectue de même un travail d'intégration des masses indiennes et agit — ne développant pas une conception effective de travail dans les organisations de masse — dans les régions de San Marcos, Quezaltenango, Solola, Totonicopan, Huehuetenango. Le PGT dispose d'un travail urbain, dans le mouvement ouvrier entre autres.
Elles ont en commun une conception générale de la guerre populaire révolutionnaire, qui implique une intégration des forces motrices sociales de la révolution à l'affrontement militaire. Cet accord général laisse évidemment place à beaucoup de divergences pratiques ou théorisées. Néanmoins, un processus de discussion commune se dégage dès 1979 entre l'EGP, les FAR, et le PGT (la «tripartite »). En 1980, l'ORPA rejoint ce « forum ». En janvier 1982, un accord d'unité est signé et donne naissance à l'Union Revolucionaria Nacional Guatemalteca (URNG). Cette unité repose plus sur une déclaration d'intentions et de buts généraux que sur un programme. Or, les organisations devront faire face, dans cette conjoncture, à une offensive contre-insurrectionnelle d'envergure sur tous les terrains. Y répondre exigerait un dégré d'élaboration et d'homogénéité stratégique (militaire et politique) supérieur à celui acquis à cette étape.
En même temps, cette unité — qui doit être resituée dans le contexte régional — traduit un progrès considérable accompli par les organisations politico-militaires depuis: 1978. Entre 1979-1981, elles se sont montrées capables de construire des fronts militaires dans les trois quarts du pays. De fait, dès 1981, la question militaire devient l'élément nodal de l'ensemble de la situation politico-sociale au Guatemala. Les organisations ont réussi à mener relativement à bien leur travail d'implantation sociale, de généralisation de la lutte armée, de stimulant des actions de masses. Elles commencent, de fait à disputer, à l'ennemi de classe — à son armée — le terrain.
Néanmoins, la capacité d'encadrer effectivement — c'est-à-dire en harmonie relative avec les exigences d'un affrontement militaire sans quartier — le mouvement de masse dans les zones urbaines et la zone côtière reste limitée.
La force des appareils des organisations révolutionnaires ne peut compenser cette faiblesse. Au pire, elle crée une tendance à se substituer au mouvement de masse. En outre, les organisations buttent sur un obstacle politique... Comment occuper le terrain politique ? Comment développer un front politique qui dispute au pouvoir des couches intermédiaires de la population ? Comment combiner une politique d'alliance avec une perspective de débouché politico-militaire ? La création du Frente Democratico Contra la Represion (FDCR), en 1979, représente un pas en avant dans ce domaine. Mais il reste plus une réponse défensive contre la politique répressive du gouvernement qu'un front politique épousant les progrès de la guerre populaire révolutionnaire. Ses carences se révéleront assez vite.
6. L'impérialisme, les classes dominantes et l'armée ont rapidement saisi les dangers d'une irréversibilité du processus révolutionnaire. Dès 1980, le conflit de classes se résume, pour l'essentiel, au choc entre la contre-insurrection et la guerre populaire révolutionnaire. La politique contre-insurrectionnelle vise d'abord le mouvement de masse urbain et de la côte, avec pour but d'isoler socialement les forces révolutionnaires. Elle cherche à enlever aux forces révolutionnaires leurs bases matérielles dans la ville et à les empêcher d'engager des actions de sabotage de l'agro-exportation. Puis la « contrainsurgencia » va concentrer son effort sur des régions-clés de l'Altiplano, pour enlever à la guérilla l'initiative militaire. Les services de renseignements ont été un instrument spécialement développé pour atteindre ce but. Empêcher la concentration des forces révolutionnaires, la coordination de leurs mouvements, detruire de leurs lignes logistiques représentent de même des paramètres centraux de l’action de l'armée.
Cet effort de désarticulation des fronts révolutionnaires — en premier lieu ceux de l'EGP — passe par des plans d'extermina-tion de la population, de sa dispersion et reconcentration dans les zones spéciales (« hameaux stratégiques »), de terre brülée (déforestation, liquidation des cultures indigènes). Pour séparer la guérilla de sa base populaire, l’armée contre-révolutionnaire — avec la collaboration de l'impérialisme, d'Israël, de Taïwan — cherche à désintégrer les communautés indigènes. Cette « défense de l'Occident » passe par : 35 000 assassinats, des viols massifs des femmes indigènes, plus d'un million de personnes déplacées à l'intérieur du pays, des dizaines de milliers de paysans contraints à chercher refuge à la frontière mexicaine (où l'armée mexicaine les contrôle de près), 900 000 personnes enrôlées dans les « patrouilles civiles» avec l'objectif de les insérer dans des actes de contre-insurrection et de les briser.
Dès 1983, l'armée centre son offensive sur les unités révolutionnaires, avec le but de les liquider. Cet objectif ne sera pas atteint, ce qui prouve non seulement leur solidité militaire, mais aussi leurs acquis socio-politiques et la profondeur de la crise historique traversant le pays et se reflétant dans les modalités de domination de la bourgeoisie.
7. Tout en n'ayant pas pu éliminer les forces révolutionnaires, les classes dominantes et l'impérialisme ont commencé, en 1984, une nouvelle phase de leur plan contre-révolutionnaire, antipopulaire.
La contre-insurrection ne se limite pas au militaire, même s’il représente sa colonne vertébrale. La répression et la guerre resteront un élément déterminant. Toute la réorganisation des forces militaires a pour but de poursuivre cette guerre antipopulaire et de laisser à l'armée les rênes du pouvoir à ce niveau. Mais, elle se combine avec des mesures de « réformes » sociales (infrastructures, projets agraires sous contrôle de l'armée dans des zones de conflit, etc.) et de « réforme » politique (élections).
Cette contre-offensive politique doit permettre, d'une part, de soustraire à des forces révolutionnaires affaiblies une base politique et, d'autre part, de réorganiser le bloc dominant en tentant d'élargir sa base politique, de diminuer les contradicitions internes d'une armée trop exposée en première ligne au plan politique. Mais cette « réforme » politique a aussi sa place dans l'opération diplomatique de la bourgeoisie guatémaltèque et de l'impérialisme. Quand bien même des tensions peuvent exister entre l'impérialisme et le pouvoir en place, la « stabilité » des deux repose en dernière instance sur l'avance des plans contre-insurrectionnels à l'échelle nationale et régionale. La réorganisation des relations entre les Etats-Unis et le Guatemala depuis 1983 l'indique.
Cependant, les desseins de la contre-révolution se heurtent à une série d'obstacles. La crise économique mine les projets de « réformes sociales » aussi restreints soient-ils. Elle rend inévitable la poursuite d'une politique d’austérité insupportable pour les masses populaires et les couches moyennes en voie de paupérisation. Ensuite, si depuis 1982, des coups très sévères ont été portés aux forces révolutionnaires, la capacité d'action de l'URNG reste toujours un facteur essentiel dans la dynamique socio-politique du pays. Un processus de réflexion, à un niveau supérieur — produit d'une lutte d'un très haut niveau contre l'ennemi de classe — s'est engagé dans les forces qui composent l'URNG: La crise économique comme les résultats sociaux de la contre-insurrection démontrent définitivement la faillite historique des classes dominantes. Il est évident qu'il appartient aux forces populaires et à leurs alliés d'offrir un véritable programme de salut national, qui surgisse comme une alternative aux opérations sans réel avenir des classes dominantes. C'est en dégageant les éléments d'un tel programme, en réussissant une nouvelle convergence entre l'aptitude à agir militairement de l'URNG et le mouvement de masse, en réarticulant la construction des fronts de masse (en milieu urbain, sur la côte et, même dans les places fortes de la contre-insurrection) que les révolutionnaires guatémaltèques battront en. brèche un projet contre-révolutionnaire, parmi les plus barbares, développé par une classe dominante, l'impérialisme et ses alliés. Dialogue politique et unité d'action permettront. un saut dans le processus d'unification politique et de mettre au point des réponses aussi bien au défi tactique des élections qu'aux problèmes statégiques du travail de masse et de la guerre révolutionnaire populaire.
L'avenir de la révolution au Guatemala ne peut être dissocié de celui de la révolution centro-américaine. Au-delà des fluctuations conjoncturelles, le processus initié en juillet 1979 au Nicaragua trouvera inévitablement son expression au Guatemala, porté par un peuple et des révolutionnaires qui synthétisent au plus haut point que la volonté de lutte pour l'auto-détermination, la dignité, la libération sociale est bien plus forte que tous les plans impérialistes. Cela quand elle prend corps dans des organi-sationsrévolutionnaires qui ont su garder une continuité et effectuer une réflexion stratégique sans cesse renouvelée, à la lumière de l'expérience.
VI. Construire un mouvement de solidarité
L'escalade de l'intervention impérialiste en Amérique centrale a déjà pris la dimension d'une véritable guerre d'agression contre le Nicaragua. Plus que jamais, la solidarité avec la révolution centro-américaine est une tâche centrale pour l'ensemble de la IV Internationale. Il s'agit : — d'apporter une aide politique et matérielle aux luttes de libération dans la région ; — de développer une bataille systématique d'information sur la réalité de l'intervention impérialiste, face aux campagnes d'intoxication de l'opinion orchestrées par les médias ; — de faire en sorte que l'intervention impérialiste soit confrontée au-delà de la révolution centro-américaines elle-même, à un puissant réseau international de solidarité, expression vivante de la portée de l'épreuve de force engagée dans la région.
Il'existe dès maintenant, avant une intervention massive directe américaine, une solidarité active à l'échelle internationale. De plus, au-delà des comités et collectifs unitaires qui constituent l'aile marchante du mouvement de solidarité, l'existence dans de nombreux pays d'un puissant mouvement antiguerre ouvre la possibilité d'un élargissemnt qualitatif de cette solidarité, devant de nouvelles étapes dans l'escalade. Enfin, le défi lancé à l'impérialisme dans sa zone d'influence et le caractère même de la révolution sandiniste suscitent dans des couches significatives de la jeunesse une remobilisation internationaliste, et pour la première fois depuis la victoire de la révolution vietnamienne, une profonde identification avec une révolution en marche.
Ces conditions font qu'il est à la fois nécessaire et possible de porter le travail de solidarité à un niveau supérieur dans la période qui s'ouvre.
Déjà, face à l'intensification des opérations contre-révolutionnaires, et grâce aux efforts du FSLN en faveur d'une solidarité unitaire et sans exclusive, la défense de la révolution nicaraguayenne a connu un nouvel essor, même si des opérations criminelles comme le minage des ports n'ont pas reçu une riposte à leur mesure.
En revanche, la solidarité avec la lutte du peuple salvadorien, qui occupait le devant de la scène jusqu'au milieu de 1982, connaît un essoufflement et des difficultés. D'abord parce que ce travail, initié dans la perspective d'une victoire à court terme, doit redéfinir ses tâches dans le cadre d'une guerre de résistance dont l'impérialisme est désormais partie prenante ; mais aussi en raison des effets dans le mouvement de solidarité de la crise des FPL
ILest aujourd'hui indispensable d'élargir la solidarité, de lier étroitement la défense des révolutions nicaraguayenne et salvadorienne dans une campagne unitaire contre l'intervention impérialiste et pour le droit des peuples d'Amérique centrale à déterminer librement leur avenir.
La popularisation des propositions et positions du FMLN et du FSLN fait pleinement partie de cette campagne, sans que cela aliène l'autonomie politique du mouvement de solidarité avec leur lutte de libération, jusqu'à la victoire.
Du point de vue de l'Internationale dans son ensemble, il s'agit d'une véritable campagne prolongée, rythmée d'initiatives qui doit se concrétiser selon des modalités appropriées sur tous les terrains d'activité des sections.
Les comités et collectifs unitaires, qui ont maintenu depuis plusieurs années une activité régulière de solidarité, constituent le moteur et le pôle le plus constant d'un plus vaste mouvement. Car, pour porter la campagne à la hauteur des enjeux, il est nécessaire, à partir de ce capital, d'élargir le front des forces engagées contre l'intervention impérialiste. Cet élargissement doit s'opérer dans plusieurs directions :
— d'abord et avant tout en direction du mouvement ouvrier, par le biais de jumelage d'entreprises, de tournées d'information par secteurs (santé par exemple), d'initiatives matérielles impliquant les organisations syndicales à l'échelle de la localité ou de l'entreprise. Des initiatives telles que la « rencontre syndicale pour la paix» qui a eu lieu à Managua en avril 1984, doivent, si elles débouchent sur des propositions concrètes, aider à progresser dans ce sens ;
— ensuite, en direction du mouvement antiguerre, dans la mesure où peut s'affirmer de façon croissante, dans le cadre des mobilisations contre les missiles une opposition à la guerre d'agression d'ores et déjà engagée en Amérique centrale ;
— enfin, en direction des organismes religieux et humanitaires, par le biais des campagnes financières et des conférences internationales d'information.
Les principales activités autour desquelles s'organise la campagne de solidarité sont :
— l'effort permanent d’information sur la réalité de l'agression américaine au Nicaragua, sur les crimes de la contre-révolution et les bombardements de populations civiles au Salvador, sur les positions du FSLN et du, FMLN face aux grands problèmes nationaux et internationaux liés à leur lutte :
— l'organisation de tournées d'information, de meetings, conférences et manifestations ; un renforcement de la coordination internationale au niveau des comités contribuerait à une plus grande efficacité de ces initiatives ;
— la poursuite et l'extension, plus que jamais indispensables devant la situation économique créée par la guerre, de la solidarité matérielle et financière ; les initiatives de jumelage entre les villes, entreprises, ou organisation, peuvent en fournir le cadre ;
— la poursuite et le renforcement des brigades de travail pour le Nicaragua, qui remplissent à la fois une fonction d'aide matérielle et d'information. Leur existence même constitue un acquis précieux. C'est la première fois qu'autant de militants d'appartenance politique, syndicale ou idéologique aussi variée ont l'occasion de se lier directement à l'expérience d'une révolution en cours et d'en rapporter une conviction et une force qui font vivre la solidarité ;
— un renforcement des liens avec les organisations révolutionnaires centro-américaines. CL] notes
1. Sur la trajectoire de la révolution à Grenade et sur l'intervention impérialiste, voir la résolution adoptée par le secretariat unifié le 13 mai 1984 (/nprecor n° 175, 11 juin 1984).
2. Voir : « Rapport sur l'étape actuelle de construction de l'Internationale », chapitre Il, points 1 et 2 (BIID, n° 14, avril 1984).
3. Sur les conditions socio-économiques et politiques générales de la révolution, nous renvoyons à la résolution adoptée par le XI° Congrès mondial (novembre 1979).
4. Un bilan critique doit être tiré de la position adoptée par la IV° Internationale lors du XI° Congrès mondial (novembre 1979) sur trois plans liés entre eux. Le premier est le retard dans la compréhension de la nature et de la trajectoire du FSLN (résolution du SU de juin 1979). On peut certes invoquer que ce courant était quantitativement réduit dans les années soixante-dix et hétérogène. Deuxièmement, la politique d'alliance du FSLN, ses actes ont été mal saisis (problème de l'hégémonie) et pas replacés dans le contexte d'une bataille pour « l'unité nationale contre Somoza » dans le sens où l'entendait le FSLN. Troisièmement, le caractérisation de l'Etat comme capitaliste après juillet 1979, avec une situation de dualité de pouvoir sui generis cherchait à saisir les particularités de la situation, mais était erronée. Par conséquent, le jugement sur l'instauration d'un gouvernement ouvrier et paysan suite à une série de mutations entre mars et septembre 1980 (résolution du SU de septembre 1980) confondait le processus de consolidation de l'Etat ouvrier avec l'établissement d'un gouvernement ouvrier et paysan.
La minorité la plus importante au XI° Congrès mondial affirmait que « le gouvernement ouvrier et paysan au Nicaragua. est semblable aux régimes décrits par la IŸ Internationale et qui sont apparus et ont exercé le pouvoir à Cuba et en Algérie de la fin 1963 au milieu 1965. » Elle ajoutait : « Des personnalités bourgeoises et petites-bourgeoises ont des postes de gouvernement. La propriété et le contrôle capitaliste des principaux secteurs de l'industrie et de l'agriculture n'ont pas été détruits. Ce qui signifie que la nature de classe de l'Etat demeure bourgeoise. » La minorité annonçait « l'épreuve de force (au sens de l'expropriation des capitalistes) qui s'approche dans les mois à venir ». La seule différence des tâches (voir en particulier sur l'armée), pour les révolutionnaires, entre l'Algérie de 1963 à 1965 et le Nicaragua depuis 1979 indique le manque de validité de cette caractérisation qui combine gouvernement ouvrier et paysan et Etat capitaliste.
Ces erreurs n'ont cependant pas conduit à des errements sur les tâches politiques générales ou l'attitude face au FSLN comme direction révolutionnaire, ou encore sur les tâches de solidarité.