Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La chute de Khrouchtchev — Nouvelle phase dans la crise de la bureaucratie soviétique

19 octobre 1964 · Secrétariat unifié · La réunification : le VIIe Congrès mondial et après (1963-1965) · 4 916 mots

In English: Documents: The Downfall of Khrushchev (A New Stage Opens in the Crisis of the Soviet Bureaucracy) -- Statement by the United Secretariat of the Fourth International — texte anglais publié à l’époque.

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La brusque élimination de Khrouchtchev de tous ses postes à la tête du P.C.U.S. et de l'Etat soviétique confirme à nouveau, de façon frappante, la profonde contradiction qui existe entre le caractère progressif de la structure économique de l'Union soviétique et les institutions politiques rétrogrades instaurées par Staline.

Le lancement du vaisseau cosmique Voskhod donna au monde le témoignage le plus tangible des progrès formidables que la science et l'industrie soviétiques ont réalisés. Trois jours plus tard, la chute de Khrouchtchev donna aux peuples du monde entier et au peuple soviétique lui-même un spectacle tout à fait contraire de faiblesse politique et de désarroi.

Les nouveaux dirigeants du Kremlin se hâtèrent d'assurer immédiatement le monde que ce changement soudain n’impliquait absolument aucune modification de caractère essentiel à la politique intérieure et extérieure. Ils se proposent de suivre essentiellement le même cours que Khrouchtchev.

Pourquoi donc la bureaucratie a-t-elle éliminé Khrouchtchev ?

Si les hauts dignitaires de la bureaucratie manifestent si peu de préoccupation quant à la ligne générale de Khrouchtchev, c'est que, comme lui et comme Staline avant eux, ils sont totalement empiristes. D QUATRIEME INTERNATIONALE

Ils ne se sont inquiétés que de ce qu'ils considèrent être des excès et des erreurs de Khrouchtchev dans l'application de la «ligne ».

La vérité est que Khrouchtchev avait abouti à des impasses dans différents domaines, provoqué des tensions sérieuses et aggravé les. contradictions. Cherchant à trouver une issue, la bureaucratie a décidé de commencer par sacrifier Khrouchtchev comme bouc émissaire.

Dans le domaine de la politique économique intérieure, Khrouchtchev s'était identifié avec des promesses grandioses d'élévation du niveau de vie des masses soviétiques. La situation des consommateurs soviétiques s'était effectivement améliorée neuf années durant ; c'est là-dessus que reposait la popularité de Khrouchtchev pendant cette période. Mais cette situation se modifia radicalement lorsqu'il fut obligé d'abord d'augmenter le prix de la viande et du beurre, et d'importer de grandes quantités de céréales des pays capitalistes, la production agricole ayant pratiquement stagné pendant cinq ans. Les queues devant les boulangeries pendant l'automne et l'hiver derniers ont porté un coup mortel à sa popularité. La bonne récolte de 1964 ne put sauver la situation.

La politique des « terres vierges » de Khrouchtchev fut considérée comme un échec total. Quand la Pravda met en garde contre des « projets de tête de linotte » élaborés sans tenir compte des avis des spécialistes scientifiques, l'allusion au projet des « terres vierges » réalisé contre l'avis de l'Académie des sciences soviétiques est transparente.

L'échec de la politique agricole de Khrouchtchev — que la Quatrième Internationale avait dès 1955 caractérisé comme décisif pour son avenir à la direction du PCUS — est d'autant plus grave que, contrairement à des illusions semées à la légère, le tournant vers l'agriculture intensive ne peut donner des résultats immédiats appréciables, et que la création d’une puissante industrie chimique exige du temps.

Il s'avère que la réalisation des plans dans le domaine de l'industrie chimique lancés à grand renfort de publicité a pris un retard considérable en raison de l'abaissement général du taux de croissance industrielle de l'URSS. Il a été impossible d'assurer simultanément une amélioration rapide du niveau de vie des masses, une politique d'armements intenses (pour égaler en cela les puissances impérialistes), une aide croissante à la bourgeoisie coloniale, une activité fébrile de construction de logements et un volume d'investissements colossal pour maintenir un taux constant et élevé de croissance.

Il faut aussi souligner que les réformes économiques de Khrouchtchev, qui avaient réussi à débloquer les freins introduits dans l'éco. nomie soviétique par l'hypercentralisation et le gigantisme stalinien, commençaient à perdre de plus en plus de leur efficacité. La discussion économique actuellement en cours en URSS est symptomatique de cette nouvelle imapsse économique. Elle démontre que : Khrouchtchev n'était pas prêt à entreprendre le véritable « bond en avant ». qu'aurait signifié l'introduction d'un système de planification démocratique, d'autogestion des masses.

La bureaucratie sacrifie Khrouchtchev, le rendant responsable des difficultés agricoles et industrielles, espérant ainsi obtenir un répit, afin d'expérimenter de nouvelles solutions. Mais les réformes éventuel-les n'auront qu'une efficacité limitée; ce qu'il faut, c'est une transformation radicale de tout le système de gestion.

Dans le domaine de la politique internationale, Khrouchtchev est le bouc émissaire pour une série d'erreurs qui ont gravement réduit le prestige soviétique : envoi des fusées à Cuba; promesse non tenue d'une solution imminente de la question de Berlin-Ouest; vote à l'ONU de la résolution sur l'envoi des « casques bleus » au Congo, lesquels jouèrent un rôle dans le complot qui conduisit à l'assassinat de Lumumba. Mais c'est avant tout la manière dont il traita la question chinoise qui provoqua le plus de ressentiment et d'opposition.

Etait-il nécessaire de transporter le conflit entre le PC de l'URSS et le PC chinois sur le plan des Etats, d'arrêter brusquement l'aide soviétique à la Chine, d'accorder une aide militaire à Nehru se trouvant en guerre avec la R.P. de Chine, annuler l'accord conclu pour aider la Chine à établir une industrie nucléaire? Telles sont les questions qu'un nombre croissant de dirigeants soviétiques se sont sans doute posées. Enfin, était-il sage de convoquer la préconférence des vingt-six partis communistes pour le 15 décembre 1964, sans s'être assuré d'avance qu'une large majorité des partis invités allait accepter l’invitation et appuyer les thèses soviétiques ?

En réalité, la manière dont Khrouchtchev a traité le conflit sion-soviétique laisse un bilan désastreux aux yeux de la bureaucratie soviétique. L'unité du mouvement communiste international était détruite, l'autorité du parti soviétique partout atteinte, ses directives n'étant plus suivies, même par des partis qui soutiennent le Kremlin contre Pékin. Le conflit a libéré d'énormes forces centrifuges, non seulement dans les partis comme le Parti communiste italien, mais de la part d'Etats comme la Roumanie. Que demain la RDA — pour protester notamment contre le rapprochement envisagé avec Bonn — s'engage sur la même voie que la Roumanie, et ce serait la fin du contrôle du Kremlin sur plus de la moitié de son glacis.

En outre, en sacrifiant Khrouchtchev, la bureaucratie soviétique veut mettre un terme à la détérioration constante de ses rapports avec Pékin. L'obstacle‘ principal à la reprise du dialogue étant éliminé, Pékin peut à son tour faire des concessions sans perdre la face.

Si la pré-conférence de décembre a lieu, sa signification peut en être totalement changée: les polémiques les plus débridées, les actes les plus irresponsables peuvent cesser de part et d'autre. Si la réconciliation n'est pas obtenue, le conflit serait du moins retiré du ruisseau dans lequel il était tombé, et renvoyé aux bureaux feutrés des diplomates et des « théoriciens ».

Les années de Khrouchtchev resteront connues comme la période de la « déstalinisation ». Dans des condit'ons nationales et internationales totalement modifiées par rapport à celles qui avaient permis à la bureaucratie soviétique d’usurper le pouvoir politique, et à Staline de le transformer en autocratie de plus en plus arbitraire, les masses soviétiques ne sont plus disposées à subir l’impitoyable régime policier, la subordination rigoureuse de leur niveau de vie à des projets gigantesques impliquant un énorme gaspillage de richesse. Pour éviter une explosion à court terme, comme celles qui se sont produites en RDA en 1953, en Hongrie et en Pologne en 1956, et pour sauver l'essentiel de leur pouvoir et de leurs privilèges, les dirigeants de la bureaucratie soviétique ont délibérément sacrifié le culte de Staline et libéralisé le régime. Ce faisant, ils ont aussi éliminé quelques-unes des méthodes de direction et d'administration les plus arbitraires et les plus nuisibles que Staline avait introduites dans l'économie, le gouvernement, la science et la culture soviétiques, et qui s'avéraient des obstacles croissants à de nouveaux progrès.

Khrouchtchev, souvent dépeint comme le représentant le plus typique de cette « déstalinisation », n'en fut ni le principal initiateur, ni même son représentant le plus résolu. Plus d'une fois, dans de nombreux domaines, des forces plus jeunes et plus dynamiques voulurent pousser cette « déstalinisation » plus loin. La logique de celle-ci eût entraîné la réhabilitation de Léon Trotsky et de sa génération de bolcheviks. Les partisans d'une « déstalinisation » plus poussée furent rappelés à l'ordre, sinon réduits au silence.

La « déstalinisation » ne fut pas une orientation fondamentale ni une politique personnelle de Khrouchtchev. C'était un cours de demi-mesures ou de concessions octroyées approuvé par l‘immense majorité de la bureaucratie — qui y gagna notamment un degré plus élevé de sécurité personnelle, en même temps qu'un écho favorable des masses. Les facteurs objectifs qui ont déterminé cette orientation continueront à jouer après la chute de Khrouchtchev.

Les années d'amélioration progressive du niveau de vie des masses ont diminué la peur qui accabla de larges couches à l’époque de Staline. Ayant accru leur confiance en elles-mêmes, celles-ci ne toléreront jamais un retour à un régime de misère et de terreur. Toute tentative de revenir aux méthodes de Staline provoquerait de violentes réactions populaires.

Il est fort significatif que les nouveaux dirigeants se sont empres-

-sés, dans le premier numéro de la Pravda paru après la chute de Khrouchtchev, d'insister que l'orientation du XXe et du XXIIe Congrès du PCUS sera maintenue. Ils promettent ainsi aux masses que, quoi qu'il arrive, et quelles que puissent être les apparences dans des domaines secondaires, l'acquis essentiel de la « déstalinisation » sera maintenu : il n’y aura pas de retour à la terreur et à la toute-puissance

- de la police, aux lois répressives féroces dans les entreprises, au bas niveau de vie. L'effort pour augmenter le niveau de vie sera maintenu. Ces concessions aux masses ne pourront que renforcer à plus long terme la confiance de celles-ci dans leurs propres forces, sapant de plus en plus le règne de la bureaucratie.

De même que les conditions objectives ne permettent aucune rupture fondamentale avec la « déstalinisation », de même elles ne permettent aucun changement fondamental en matière de politique étrangère. La bureaucratie soviétique ne s'est jamais orientée vers la guerre mondiale comme l'en accusait la propagande impérialiste.

D'autre part, elle n’a jamais délibérément stimulé la révolution mondiale, qui est la seule issue pouvant mener à une paix durable. Ces deux orientations seraient, de manière différente, synonymes pour elle de suicide. Les successeurs de Khrouchtchev poursuivront la même politique dite de coexistence pacifique. Celle-ci ne fut pas non plus une découverte de Khrouchtchev; Staline pourrait même en revendiquer la paternité. La politique de « compétition économique avec les Etats-Unis » ne fut qu'une application à de nouvelles conditions de la vieille thèse stalinienne sur la « construction du socialisme dans un seul pays ». die

Les nouveaux dirigeants de la bureaucratie pourront durcir quel-que peu leur langage par rapport à celui qu'employa Khrouchtchev dans les deux dernières années, ne serait-ce que pour faciliter une reprise des conversations avec les Chinois et pour camoufler leur incertitude et leur manque d'assurance, jusqu'à ce qu'ils consolident leurs positions. Il est possible qu'ils modifient quelques-unes des formes les plus scandaleuses de collaboration de Khrouchtchev avec l'impérialisme américain, — notamment, le réarmement conjoint de la bourgeoisie indienne par le Pentagone et le Kremlin (dirigé autant contre les masses indiennes que contre la RP de Chine), et la liberté d'action laissée à l'impérialisme américain dans le golfe du Tonkin et au Congo. Sans doute, ne sera-t-il plus question non plus d'un rapprochemet spectaculaire entre Moscou et Bonn, dont l'idée provoquait quelque malaise en RDA, en Pologne et en Tchécoslovaquie, surtout aussi longtemps que la bourgeoisie ouest-allemande ne reconnaît pas les nouvelles frontières allemandes et cherche à s'approprier les armes nucléaires dans le cadre de la force multilatérale de l'OTAN.

Comme sous Staline et Khrouchtchev, la bureaucratie soviétique continuera à rechercher un accord global ave Washington fondé essentiellement sur la défense commune du statu quo. Elle continuera à combattre la dissémination des armes nucléaires, faisant de son mieux pour en priver d'autres Etats ouvriers, quoi que fasse Washington pour donner à des pays comme le Canada un stock d'armes nucléaires. Elle proposera un ralentissement de la course aux armements et prônera le désarmement. Elle continuera à rechercher une collaboration économique avec la bourgeoisie coloniale au lieu de stimuler des révolutions socialistes dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, ce qui modifierait radicalement les rapports de forces mondiaux aux dépens de la domination bureaucratique en URSS, tout en étant favorable aux Etats ouvriers pris dans leur ensemble. Elle continuera à faire tout ce qu'elle peut pour maintenir les luttes ouvrières des pays impérialistes dans les limites du régime capitaliste, y renvoyant toute revendication de pouvoir à une époque où la production par tête d’habitant aux Etats-Unis sera devenue inférieure à celle de l'URSS.

Dans ces conditions, une brusque liquidation du conflit sino-soviétique par l'alignement complet des deux Etats et des deux partis sur une même ligne est tout aussi improbable qu'un abandon de la déstalinisation et de la politique de « coexistence pacifique ». Le différend sino-soviétique n'est pas lui non plus le produit de « maladresses » de Khrouchtchev ; il exprime des divergences profondes d‘intérêts entre deux bureaucraties placées dans des situations différentes, o quant à leurs rapports avec l'impérialisme, avec la révolution internationale et avec les masses de leur propre pays.

La réussite de la première expérience nucléaire chinoise modifie profondément la situation internationale de la RP de Chine et pourrait accélérer son admission à l'ONU, processus déjà favorisé par la reconnaissance de la Chine par de nombreux pays africains, à la suite de la reconnaissance de la Chine par la France. Mais il est exclu que Johnson retire la Vil® flotte américaine de l'Extrême-Orient, abandonne Taiwan (Formose) ou approuve la dissolution de l'OTASE. Or, aussi longtemps que Washington maintiendra cette pression, la Chine continuera à se trouver devant le danger d'une agression impérialiste, et subira un blocus économique partiel. Ceci a suffi depuis longtemps à déterminer une ligne chinoise fort différente de la ligne soviétique.

En continuant de suivre les lignes fondamentales de la politique élaborée par Staline et développée par Khrouchtchev, les nouveaux dirigeants du Kremlin se trouveront pris dans les mêmes difficultés profondes qui ont amené le désastre de leur prédécesseur.

La bureaucratie soviétique a éliminé Khrouchtchev pour trouver une solution temporaire aux contradictions dans lesquelles elle était placée. Ce faisant, elle aura peut-être gagné du temps à condition que la nouvelle équipe soit acceptée par la grande majorité de l'appareil, et que la crise politique ne connaisse pas de nouveaux et sensationnels rebondissements. Mais elle est incapable d'éliminer les contradictions qui résultent de la nature même de son régime. Et les successeurs de Khrouchtchev sont placés dans des conditions telles que, loin de pouvoir atténuer les contradictions et les difficultés, ils risquent au contraire de les exacerber.

Pour éviter que la situation ne devienne carrément explosive dans le domaine de la politique économique, il faudrait mettre les bouchées double dans le domaine des investissements agricoles. Mais le technocrate Kossyguine, dont on sait qu'il avait déjà été en conflit avec Khrouchtchev en ce qui concerne la répartition des fonds d'investissements entre les différents secteurs, ne sera certainement pas plus disposé que Khrouchtchev à sacrifier l’industrie lourde. D'ailleurs, que Kossyguine devienne premier ministre est une expression fort significative du poids de ce secteur dans la bureaucratie.

D'autre part, un ralentissement général de la croissance industrielle ne sera certainement pas favorable à la réalisation des plans concernant l'industrie chimique et à une amélioration durable de l'agriculture. Pour sortir de l'impasse, il faudrait empiéter, soit sur les aspirations des masses, soit sur les préoccupations de la bureaucratie technocratique, soit sur les revendications des directeurs d'usines et de trusts, soit sur les appétits des paysans kolkhoziens, soit même sur les intérêts de plusieurs couches à la fois. ‘val RIEÈMÉ INTERNATIONALE 7

La situation n'est guère meilleure dans le domaine de la politique internationale. Les nouveaux maîtres du Kremlin sont désireux de prouver leur attachement à la cause de la « coexistence pacifique » par quelque geste spectaculaire. Mais comment à la fois obtenir le rapprochement avec Pékin et rassurer Washington, alors que ces deux objectifs réclament des gestes de nature diamétralement opposée ?

Il en va de même en ce qui concerne la situation dans le mouvement communiste international. Bien entendu, une certaine détente avec Pékin pourrait éviter que les Chinois ne généralisent les tentatives de créer un nouveau mouvement communiste international pro-chinois, parallèle au mouvement « officiel ». Mais comment ne pas s‘apercevoir que la brusque chute de Khrouchtchev a encore accentué le malaise, l'inquiétude et le désarroi qui règnent dans tous les partis communistes ? Comment ne pas s'apercevoir que cette chute et les conditions dans lesquelles elle s'est produite, accroissent fatalement le scepticisme des militants communistes étrangers à l'égard des documents et thèses soviétiques, leur tendance à ne plus s'aligner mécaniquement sur chaque tournant du Kremlin? Ceux-là même qui avaient à l'époque rencontré les plus grandes difficultés pour expliquer la « déstalinisation », et établir le prestige de Khrouchtchev l'inconnu, peuvent désormais ressentir les pires appréhensions s'il fallait remettre un nouveau dieu sur le socle lorsque l‘interrègne de la « direction collective » aura une fois de plus abouti à la sélection d'un nouveau « premier secrétaire » détenteur du pouvoir.

Contrairement aux intentions de la direction suprême de la bureaucratie, et même si les effets immédiats de l'élimination de Khrouchtchev leur semblent encourageants, ce limogeage loin d'arrêter la lente désagrégation de l'hégémonie du Kremlin sur le mouvement communiste international, finira par l’accélérer

La bureaucratie reprochait à Khrouchtchev d'avoir, par ses actes, favorisé les tendances au « polycentrisme » dans le mouvement communiste international. Son renvoi spectaculaire ne pourra qu'encourager l'expansion de ce « polycentrisme ». Sans un seul dirigeant de quel-que stature, avec uniquement des bureaucrates triés sur le volet par Staline aux jours de grande purge où furent liquidées toutes les personnalités faisant preuve d'un tant soit peu d'aptitude à penser par elles-mêmes, la bureaucratie soviétique s'avérera de moins en moins capable de rétablir son prestige après ce nouveau coup au monolithisme. Les bureaucrates soviétiques devront s'habituer à Voir leurs actes de plus en plus discutés, leurs tournants de plus en plus contestés dans le mouvement communiste international.

Les partis qui ont manifesté des tendances à suivre une ligne indépendante, que ce soit vers la droite comme en Italie où vers la gauche comme au Vénézuéla, seront maintenant d'autant plus enclins à donner le champ libre à ce penchant. Et d'autres partis qui, tel le PCF, avaient jusqu'à présent réussi à se présenter comme des modèles de soumission, pourraient brusquement afficher des idées nouvelles. Le « polycentrisme » tendra de plus en plus à recéler qu'il a sa propre logique.

Cette même logique jouera dans les Etats ouvriers. Pour ceux-ci aussi, la chute de Khrouchtchev est à la fois l'aboutissement d’une crise affectant profondément tout le système des Etats ouvriers et un élément nouveau d'approfondissement de cette crise. Tous sont très conscients de la coïncidence, si ce n'est du rapport de cause à effet, entre l'explosion de la première bombe atomique chinoise et la chute de Khrouchtchev. Son élimination soudaine contribuera à modifier radicalement les rapports entre l'URSS et les autres Etats ouvriers. Ces Etats ont changé considérablement depuis l'époque de la subordination totale à Staline. Ils ont assisté d'abord à la révolte yougoslave, ensuite à l'apparition de la Chine en tant que puissance indépendante. Le sentiment de révolte a grandi, éclatant dans les soulèvements d’Allemagne orientale, de Pologne et de Hongrie. Le Kremlin rétablit son emprise au prix d'un certain relâchement du contrôle. Des années d'érosion constante de l'autorité de la bureaucratie soviétique s'écoulèrent sous la pression des masses, aussi bien que comme conséquences indirectes de la « déstalinisation ». La chute de Khrouchtchev a porté un autre coup très dur à cette autorité. Le résultat en sera une impulsion nouvelle du «polycentrisme » sur ce plan également.

Quelles seront les conséquences ultimes de la chute de Khrouchtchev dans la société soviétique? Les masses sont mûres pour un changement radical de régime politique. Après la stupéfaction provoquée par la brusque disparition de Khrouchtchev de la scène politique, elles tendront pour de multiples raisons à exiger des nouveaux maîtres du Kremlin qu'ils remplissent les promesses que Khrouchtchev avait faites à maintes reprises.

La liste de ces promesses est bien longue, depuis l'érection d'ur monument aux victimes de la terreur stalinienne jusqu'à l'élévation du niveau de vie en quelques années pour égaler celui des ouvriers aux Etats-Unis. De nouvelles revendications s'y ajouteront, suggérées par la nature du changement lui-même.

La chute de Khrouchtchev est un nouveau et puissant stimulant de la pensée critique des masses en Union soviétique même. Elle est de ce fait un nouveau et puissant stimulant de la désagrégation du régime bureaucratique. Après la liquidation du culte de Staline, après la brus-que élimination de Khrouchtchev, les communistes en Union soviétique, dans les Etats ouvriers et dans le monde entier pourront de mieux en mieux.comprendre l'échelle historique de cette crise qui désagrège la domination bureaucratique en URSS. Ils réaliseront mieux que, loin de constituer une menace pour la stabilité de l'Etat soviétique et du « camp socialiste », le rétablissement des règles de démocratie prolétarienne est la condition primordiale pour assurer cette stabilité. L'analyse de Trotsky se trouve vérifiée jusqu'au bout.

IV

La leçon principale à tirer de la chute de Khrouchtchev, c'est la nécessité d'un changement complet de la structure politique de l'Union soviétique.

Khrouchtchev est tombé victime d'une décision d'étrange nature. Ni la masse des communistes soviétiques, ni les membres du mouvement communiste international ne connaissent les auteurs de cette décision, ses instigateurs, leurs motifs réels. Ils ne connaissent pas les points de vue de la victime ni sa défense contre des accusations secrètes. Il est manifeste qu'une véritable démocratie prolétarienne, qu'une véritable démocratie socialiste n'existe pas en Union soviétique.

La propagande officielle nous assure qu'une société communiste y est construite, c'est-à-dire une société dans laquelle l'Etat et toute forme de contrainte étatique auront disparu. La propagande officielle nous assure que « le peuple entier » y est au pouvoir (le nouveau programme du PCUS adopté à son XXIle Congrès baptise solennelle-ment l'Etat soviétique « Etat du peuple entier » et le Parti communiste « parti du peuple entier »). Mais ce peuple prétendûüment au pouvoir voit son gouvernement changer brusquement, il ignore même qui a effectué ce changement (on ne sait pas quels membres du Comité Central ont assisté et combien n'ont pas assisté à la réunion du 14 octobre 1964, ni comment on a voté, ni quelles étaient les résolutions soumises au vote); il ignore en quels points l'orientation de son nouveau gouvernement diffère de celle de l'ancien. L'Etat est celui du « peuple entier », mais le « peuple entier » ignore ce que fait l'Etat.

Le pouvoir gouvernemental en Union soviétique est certes exercé par une force plus large que celle d'un homme, même d'un dictateur comme Staline. Mais quelle est cette force? Ce n'est manifestement ni « le peuple entier » ni le prolétariat. Le « parti communiste de l’Union soviétique » est-il cette force exerçant le pouvoir au nom du peuple ? Mais les millions de membres de ce parti n'ont appris la nouvelle sensationnelle qu'en écoutant la radio soviétique le 15 octobre ou en lisant la Pravda le lendemain. Est-ce le « Comité Central » du PCUS? Cet organisme montra quelle était sa véritable base sociale quand en 1957, il réunit des centaines de hauts bureaucrates de tout le pays pour mandater Khrouchtchev. Que la réunion du Comité Central où Khrouchtchev fut déposé ait eu ce caractère ou qu'elle fut plus restreinte, elle ne représente que la caste bureaucratique qui, depuis plus de trente-cinq ans, exerce seule le pouvoir politique en URSS.

Dans son Testament, dont la publication a incontestablement contribué à la chute de Khrouchtchev, le leader défunt du PC italien, Togliatti, affirme qu'on n'en est pas encore revenu aux normes léninistes, en Union soviétique, et qu'on n'y a pas encore rétabli « une liberté d'opinion et de débat» en matière politique. Ceci est exact, mais ce n'est qu'un pâle reflet de la vérité. La manière dont Khrouchtchev a été remplacé montre combien l'URSS d'aujourd'hui reste ‘éloignée des méthodes de l’époque de Lénine, quand l'URSS était pourtant beaucoup plus pauvre, plus faible et sous une pression impérialiste plus considérable.

La démocratie soviétique véritable, c'est la démocratie au grand jour des conseils d'ouvriers et de paysans (soviets), au sein desquéls tous les groupements et individus qui respectent la Constitution du pays peuvent s'exprimer librement. C'est, selon ses principes, le congrès de tous les conseils (congrès des soviets) qui désigne le chef du gouvernement sur la base d'un programme précis, après un vrai débat public. ;

Au sein du parti communiste, le centralisme démocratique dans l'esprit de Lénine, signifiait une discussion pleine et entière par la base du parti précédant les décisions des organismes dirigeants, ainsi que la liberté de former des tendances sur la base de plate-formes publiques et le droit de débattre des questions devant tous les membres du parti, les membres des organismes de direction étant élus sur la base de tels documents, au terme d’une discussion démocratique dans tout le parti. Dans les conditions présentes, le système de la pluralité des partis ouvriers pour renforcer le processus de démocratie prolétarienne serait tout à fait possible.

Le rétablissement de la démocratie prolétarienne en URSS renforcerait énormément la cohésion du prolétariat et de la paysannerie. Elle créerait enfin des conditions de confiance populaire dans le gouvernement telles qu'elles n'ont plus existé depuis la mort de Lénine. Elle aurait l'avantage de fournir un mécanisme institutionnel convenable à des changements normaux de directions. Au dehors, surtout dans les pays impérialistes, elle accroîtrait considérablement la force d'attraction de l'URSS sur les masses laborieuses. Les avantages de la démocratie soviétique en matière de libertés, tant pour les travailleurs pris individuellement que dans leur ensemble, s'affirmeraient au grand jour.

C'est pour un retour à cette démocratie socialiste, plus large, plus effective même qu'à l'époque de Lénine du fait des conditions objectives beaucoup plus favorables, que combat la Quatrième Internationale.

Les publicistes et politiciens bourgeois opposent la « démocratie occidentale » aux pratiques établies sous Staline. Mais la démocratie bourgeaise ne s'est jamais étendue aux rapports de production; et dans la sphère politique, elle a subi une grande usure, faisant parfois place au fascisme. Les règles de la démocratie prolétarienne s'étendent aux usines, aux fermes et dans toute la structure de la société.

La démocratie prolétarienne est d’un type qualitativement très supérieur à ce que la bourgeoisie a produit de mieux.

L'introduction de cette démocratie socialiste en Union soviétique exige une révolution politique, détruisant le monopole du pouvoir politique entre les mains de la bureaucratie, et rendant ce pouvoir aux masses des travailleurs des villes et des champs. La chute de Khrouchtchev et la manière dont elle s'est effectuée, démontrent à la foi combien cette révolution reste nécessaire et combien elle s'est rapprochée.

Lorsque le culte de Staline reçut un coup mortel en Union soviétique au XXe Congrès en 1956, le mouvement communiste international en fut ébranlé jusqu'au tréfonds. Aux Etats-Unis par exemple, le Parti communiste cessa d'être une organ'sation effective. Ailleurs, il en résulta de grandes discussions, des changements de direction et des scissions. Le conflit sino-soviétique a eu des effets semblables, les répercussions s'étendant bien au-delà des membres des partis. Le succès de la Révolution cubaine qui amena au premier plan une nouvelle direction révolutionnaire née en dehors du mouvement communiste augmenta la fermentation.

La chute de Khrouchtchev apporte maintenant un nouvel élément dans ce gigantesque processus qui, au fond, implique la destruction de structures fossilisées et la construction d'une nouvelle direction communiste sur une échelle mondiale. < QUATRIEME INTERNATIONALE jh

Les- militants communistes ont, par conséquent, vraiment intérêt à tirer toutes les leçons du dernier événement. Ils doivent exiger une discussion complète et libre sur toutes les questions impliquées par l'éviction de Khrouchtchev. Une des premières revendications est évi: demment d'entendre Khrouchtchev défendre sa politique. Le sténo-gramme de la session qui se termina par la mise en minorité de Khrouchtchev doit être publié immédiatement et Khrouchtchev devrait avoir accès à la presse, à la télévision et à la radio soviétique pour expliquer son point de vue. Toutes les tendances ouvrières, y compris les ®trotskystes, doivent avoir le droit de participer à la discussion.

Dans leurs propres partis, les militants communistes doivent tirer la très grande leçon de l'évidence : le danger de se fier à la direction de Moscou. La nature désastreuse de la direction de Staline fut révélée aux plus aveugles au XXe Congrès. De nouvelles révélations sont à l’ordre du jour en ce qui concerne les conséquences de la direction de Moscou depuis la mort de Staline.

Les partis communistes doivent apprendre à élaborer indépendamment leur propre politique marxiste révolutionnaire à la lumière des besoins du processus révolutionnaire dans leurs pays respectifs. Cela aura pour résultat final un énorme renforcement du camp des Etats ouvriers en hâtant la fin du capitalisme.

La chute de Khrouchtchev souligne une fois encore que le problème majeur auquel la classe ouvrière internationale a à faire face, c'est la crise de direction. Cette crise ne peut être résolue que par la construc-tino d'une nouvelle direction capable de réaliser le programme du socialisme révolutionnaire sur une échelle internationale dans les pays impérialistes, dans le monde colonial et dans les secteurs où la révolution a déjà triomphé, c'est-à-dire les Etats ouvriers. C'est le sens du combat que la Quatrième internationale a mené depuis sa création.

Le 19 octobre 1964.

Le Secrétariat Unifié de la IV° Internationale.

Source : Quatrième Internationale, n°23, novembre 1964 · scan (Radar, 16-014-00103).

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