Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

L'URSS et le stalinisme

avril 1948 · Le IIe Congrès mondial (2-21 avril 1948) · 18 862 mots

In English: The USSR and Stalinism — texte anglais publié à l’époque.

(Thèses)

La question russe

• La signification historique de la révolution

1. Il y a trente ans, les ouvriers et paysans pauvres de Russie, dirigés par le Parti bolchevik,

renversèrent le pouvoir des capitalistes et des propriétaires fonciers, exproprièrent les

exploiteurs et jetèrent les bases d'un bouleversement sans précédent de toutes les

sphères sociales de l'ancienne Russie. Pour l'avant-garde ouvrière du monde entier, et

plus particulièrement pour les dirigeants bolcheviks de la révolution d'Octobre, celle-ci

ne pouvait constituer qu'un point de départ pour un développement international de la

révolution. Seule une jonction avec le prolétariat avancé des pays de l'Europe centrale et

occidentale, disposant d'une base technique avancée et d'une éducation culturelle

supérieure, pouvait permettre aux ouvriers russes de surmonter les difficultés

inextricables issues de leur conquête du pouvoir dans un pays arriéré, retardataire du

point de vue des forces productives, du poids spécifique du prolétariat dans l'ensemble

de la population et du développement culturel de la classe ouvrière elle-même.

L'alternative historique à cette victoire internationale de la révolution ne pouvait être

pour les dirigeants bolcheviks que la restauration du capitalisme en Russie et la

transformation du pays en une colonie de l'impérialisme mondial.

L'évolution de ces trente dernières années a nettement montré que la construction d'une

société sans classes dans un milieu national arriéré est une chimère. En Russie, il y a

aujourd'hui plus d'obstacles pour la victoire du socialisme qu'il n'y en eut à aucun moment

de son histoire depuis 1917. Mais, en même temps, la Russie n'a pas vu la restauration du

pouvoir des classes expropriées à partir d'Octobre 1917 et, au lieu de devenir une colonie

impuissante de l'impérialisme, elle a surgi comme la deuxième puissance militaire et

économique du monde. Cette variante historique n'a été prévue ni par les bolcheviks ni

par aucune tendance du mouvement ouvrier. Là réside la difficulté centrale pour une

compréhension marxiste de la question russe.

2. Il est tout aussi difficile de résumer dans une seule formule l'orientation de l'évolution de

l'URSS durant ces trente années ou de lui appliquer les normes abstraites de « progrès »

ou de « recul ». Le développement monstrueux de l’État, la dictature policière la plus

totalitaire de l'histoire, l'écrasement impitoyable du prolétariat, l'étouffement de toute

indépendance d'esprit, l'abaissement désastreux du niveau intellectuel, l'oppression

nationale des peuples allogènes et des minorités nationales, le nouvel essor de l'Église

orthodoxe, le rétablissement de l'esclavage de la femme « égale » seulement à l'homme

pour peiner dans les mines et sur les chantiers, l'introduction du travail forcé sur une

échelle gigantesque, tout cela constitue certainement un recul énorme par rapport à la

démocratie soviétique durant les premières années de la révolution. Mais la destruction

radicale de tous les vestiges semi-féodaux, l'élimination complète de la mainmise de

l'impérialisme mondial sur l'économie, l'essor extraordinaire de l'industrie, la

transformation de millions de paysans arriérés et analphabètes en prolétaires industriels

élevés aux besoins contemporains, le développement impétueux des vieilles villes et

l'apparition accélérée de nouvelles cités, la pénétration de l'électricité et du tracteur à la

campagne, tout cela constitue sans aucun doute un progrès par rapport à la Russie à

demi-barbare des premières années de la révolution. Ce processus contradictoire oblige

de s'abstenir soigneusement de tout jugement normatif pour pouvoir analyser de plus

près la société soviétique d'aujourd'hui et pour pouvoir déterminer ses tendances

internes de développement.

3. L'histoire n'a pas encore porté un jugement définitif sur l'URSS. Son économie, son État et sa

culture se trouvent au milieu d'un bouleversement qui est loin d'être arrivé à un terme

définitif. La composition de ses couches sociales est soumise à des variations continuelles et

rapides. Le prolétariat émergeant du régime tsariste et hanté par les souvenirs de la

révolution d'Octobre qui se lança avec enthousiasme sur la voie de l'industrialisation, il y a

vingt ans, a fait place à une classe ouvrière nouvellement constituée à partir de la

paysannerie et dont l'immense énergie créatrice se trouve violemment comprimée par la

dictature stalinienne. La paysannerie d'aujourd'hui porte avant tout les traces du

tracteur, du kolkhoze et de la terreur des déportations et ne ressemble ainsi que très

vaguement à la vieille paysannerie russe. La bureaucratie ouvrière composée de

révolutionnaires « parvenus » s'est transformée en une caste plus ou moins fermée,

voulant reprendre les mœurs et la tradition nationaliste des vieilles classes

dominantes.

Malgré sa complexité, cette image dégage deux traits saillants. L'ensemble des rapports

de production légués par la révolution d'Octobre s'est avéré d'une capacité de

résistance infiniment supérieure à tout ce que les marxistes avaient prévu. La signifi-

cation historique décisive de cette révolution se trouve ainsi appréciée à sa juste valeur.

Mais, en même temps, les possibilités de réaction et de recul sur tous les terrains, y

compris le terrain économique, dans le cadre de ces rapports de production se sont

avérées infiniment plus vastes et plus dangereuses qu'on ne pouvait le soupçonner. Ce

sont ces deux facteurs qui doivent se dégager clairement de notre analyse.

La même complexité apparaît également dans la situation actuelle de l'URSS, telle qu'elle

est issue de la guerre et des premières années de « paix » impérialiste. Bien que l'Union

soviétique soit sortie de la guerre comme la première puissance militaire sur le continent

européen, elle n'a amélioré ni sa situation intérieure ni sa situation internationale par

rapport au capitalisme, Sur le plan international, la politique de pillage et

d'expansionnisme bureaucratique ne réussit nullement à changer les rapports de forces

devenus plus défavorables par la constitution d'un seul bloc impérialiste. Sur le plan

intérieur, la reconversion de l'économie a été réalisée à travers une série de collisions

violentes qui prirent la forme d'une véritable crise. La bureaucratie ne s'est maintenue

que parce que l'équilibre instable entre le prolétariat et les tendances restaurationnistes

en Russie même d'une part, et entre le prolétariat mondial et la bourgeoisie mondiale,

d'autre part, n'a pas encore été bouleversé dans un sens ou dans un autre. Mais la

bureaucratie s'est avérée plus incapable que jamais d'éliminer une seule des contra-

dictions qui sapent son pouvoir. Plus que jamais, le sort de l'URSS dépend du sort de la

lutte de classe à l'échelle mondiale ; et l'alternative fondamentale pour l’État ouvrier

dégénéré reste : en avant vers le socialisme ou en arrière vers le capitalisme...

•

La nature sociale de l'URSS

4. Ce fut la révolution prolétarienne, c'est-à-dire l'action consciente du prolétariat, qui

balaya en 1917 le pouvoir des capitalistes et des propriétaires fonciers. Les rapports de

production qui en résultèrent — nationalisation du sol, du sous-sol et de tous les moyens

de production industriels, monopole du commerce extérieur, expropriation du capital

étranger, début de la planification consciente de l'économie — ne correspondaient nul-

lement au niveau de développement des forces productives et ne pouvaient, par

conséquent, s'appuyer sur l'automatisme et l'économie. Historiquement, ces rapports de

production ne peuvent être conservés définitivement et développés que sur la base du

contrôle ouvrier sur la production, de la transformation de plus en plus profonde du

prolétariat d'objet en sujet de l'économie. L'abolition de ce contrôle ouvrier, l'exclusion

complète du prolétariat de toute participation à la planification n'ont pu qu'éloigner

toujours davantage les rapports de production donnés de ceux qui garantissent une

abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme. L'évolution historique a, dans ce sens,

nettement changé de direction en Russie. Ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre diminue

toujours davantage en valeur comme moteur d'un développement socialiste. Si,

cependant, ces rapports de production ne se sont pas encore effondrés, cela n'est pas dû

au fait que nous nous trouvons en face de leur « stabilisation » économique. Au contraire,

comme en 1927 et en 1937, l'automatisme économique en Russie — une fois enlevé le

facteur de la dictature politique — aboutirait encore aujourd'hui rapidement à la

prédominance de la petite production artisanale et paysanne qui réaliserait sa jonction

complète avec le marché mondial capitaliste. Le maintien de ce qui reste des conquêtes

d'Octobre est dû au fait que l'expropriation politique du prolétariat ne s'est pas effectuée

par les anciennes classes possédantes ou par une nouvelle bourgeoisie paysanne, mais par

la bureaucratie soviétique dont les privilèges sociaux exigent le maintien de ces rapports

de production. La dictature politique, aujourd'hui comme il y a vingt ans, constitue le

facteur décisif qui empêche l'écroulement complet de la planification, le percement du

marché petit-bourgeois et la pénétration du capital étranger en Russie. Mais, sous sa forme

bureaucratique, cette même dictature sape toujours davantage les rapports de production

sur la base desquels elle se maintient.

5. Grâce au dynamisme des rapports de production légués par la révolution d'Octobre, la

bureaucratie a pu écraser la pression paysanne et néo-bourgeoise en 1927. À la suite du

recul mondial de la révolution, de l'épuisement et du découragement qui en résultèrent

pour le prolétariat russe, elle a pu exproprier politiquement la classe ouvrière. En

fécondant les conquêtes d'Octobre avec la technique avancée des pays capitalistes, elle a pu

assurer un premier développement des forces productives en Russie. Le pays a

possédé de ce fait une supériorité écrasante dans sa capacité de développement, par

rapport à la Russie tsariste, au Japon du mikado et à l'Allemagne de Hitler. Tout effort

de simplification qui tend à assimiler la base économique sur laquelle s'est construite

la Russie stalinienne à la monstrueuse dégénérescence de ses manifestations sociales

ne peut aboutir, face à ces faits, qu'à une idéalisation, soit d'une « dernière étape » du

capitalisme, soit d'une « nouvelle classe exploiteuse ».

Mais, en même temps, la bureaucratie a été incapable d'assurer un développement

harmonieux de la production, une diminution des contradictions entre la ville et la

campagne, une détente dans l'exaspération des contradictions sociales. Pour atteindre

ces buts, l'économie aurait dû s'orienter en premier lieu vers la satisfaction des besoins

des masses, les objectifs du plan auraient dû être calculés et contrôlés par une

intervention libre de millions de producteurs, le progrès économique aurait dû se

mesurer par une élévation progressive du niveau de consommation et de culture des

masses. Mais la bureaucratie a défendu l'essentiel des rapports de production légués

par Octobre en tant que base de ses propres privilèges, et non pas comme base d'un

développement socialiste. Dans ces conditions, le maintien du régime n'a pu se faire que

grâce à l'établissement de la dictature policière la plus totalitaire de l'histoire. Le

développement des forces productives, tout en développant les besoins de l'ensemble

de la population, n'a assuré la satisfaction de ces besoins que pour une couche

privilégiée et a ainsi énormément accentué l'inégalité sociale au lieu de la diminuer. Le

régime bureaucratique, substituant l'esprit de lucre, la coercition, l'arbitraire et la

terreur au dévouement révolutionnaire, à l'énergie créatrice, à l'esprit critique et à la

libre initiative des masses en tant que force motrice de la planification, a pourri celle-ci

à la base et lui a de plus en plus enlevé la possibilité de garantir à elle seule un nouvel

essor des forces productives.

6. Les contradictions fondamentales de l'économie russe actuelle sont les suivantes :

a) Contradiction entre les rapports de production d'une part (« la propriété collective

des moyens de production »), dont le maintien exige impérieusement le

rétablissement du contrôle et l'introduction progressive de la gestion ouvrière sur

la production, et, d'autre part, la gestion bureaucratique de l’État et de l'économie,

qui mettent de plus en plus en danger le maintien de cette propriété collective,

menacée par le pillage de la bureaucratie (« la bureaucratie puise dans la propriété

collective comme dans ses propres poches ») et par la stagnation de plus en plus

accentuée du développement des forces productives. Cela s'exprime concrètement

par une diminution de plus en plus nette du taux d'accumulation.

b) Contradiction entre la tendance à la centralisation, à la coordination et à la planification

consciente de l'économie, inhérente aux rapports de production, et la tendance à

l'accumulation primitive, à la cristallisation d'une économie « parallèle », et à l'anarchie

résultant de la non-satisfaction des besoins par l'économie bureaucratiquement gérée.

« La tendance à l'accumulation primitive, née du besoin, se manifeste à travers tous les

pores de l'économie planifiée. » (Trotsky) Plus la bureaucratie s'efforce d'englober dans

son plan d'ensemble les forces productives du pays et plus celles-ci lui échappent. Le vol

sur une échelle gigantesque, la migration de millions de travailleurs, de paysans et même

de techniciens, le développement du marché libre, paysan et artisanal sont les

manifestations les plus nettes de cette tendance. Pour la contrecarrer, la bureaucratie ne

peut plus avoir recours à l'appel à l'intérêt, mais seulement à la terreur. Le travail forcé

sur une vaste échelle, la régimentation de toute la vie sociale, la fixation coercitive de

toutes les normes de la vie et du travail donnent à la société russe de plus en plus un

aspect de société de castes. Ce trait résume le caractère réactionnaire de la bureaucratie

et en même temps son incapacité à tenir réellement en échec les forces dissolvantes

qu'elle a elle-même provoquées. Dans ces conditions, le caractère progressif des

rapports de production ne signifie pas autre chose que le fait qu'un changement dans les

rapports de propriété n'est nullement nécessaire pour renverser la bureaucratie. Mais

le caractère progressif de l'économie russe — dans laquelle les rapports de production

et la gestion bureaucratique sont de plus en plus inextricablement liés —, déterminé par

sa capacité d'assurer un développement, même non harmonieux, des forces

productives, tend de plus en plus à être éliminé par la bureaucratie. Ce processus doit

être suivi avec la plus grande attention.

Une diminution de la productivité sociale du travail est en même temps aussi

l'expression du mécontentement massif des masses laborieuses résultant de leur

niveau de vie extrêmement bas. Incapables d'exprimer à l'étape présente leur

mécontentement d'une façon ouverte, les masses protestent contre les privilèges de

la bureaucratie et contre leur propre misère en consacrant seulement un minimum

d'effort physique à la production, en négligeant l'entretien des outils de travail, en

désertant autant que possible le lieu de l'emploi.

7. En 1936, Trotsky donnait de la nature sociale de la Russie la définition suivante : « L'URSS

est une société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, dans laquelle :

a) les forces productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété

d'État un caractère socialiste ;

b) le penchant à l'accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous

les pores de l'économie planifiée ;

c) les normes de répartition, de nature bourgeoise, sont à la base de la différenciation

sociale ;

d) le développement économique, tout en améliorant lentement la condition des

travailleurs, contribue à former rapidement une couche de privilégiés ;

e) la bureaucratie, exploitant les antagonismes sociaux, est devenue une caste

incontrôlée, étrangère au socialisme ;

f) la révolution sociale trahie par le parti gouvernant vit encore dans les rapports de

propriété et la conscience des travailleurs ;

g) l'évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la

société vers le capitalisme ;

h) les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la bureaucratie. La

question sera tranchée en définitive par la lutte des deux forces vives sur les

terrains national et international. » La Révolution trahie, p. 287-288) 8. Quelles modifications faut-il apporter à cette analyse par suite de l'évolution des

dernières onze années ? La différenciation sociale résulte, comme auparavant, des

normes bourgeoises de répartition ; elle n'a pas encore pénétré dans le domaine de la

propriété des moyens de production. Mais la bureaucratie a de plus en plus essayé de

stabiliser, et de maintenir dans le cadre d'une caste fermée, l'ensemble de ses

privilèges. Cela se déduit clairement des lois nouvelles sur l'héritage, de la nouvelle

législation familiale et de l'effort pour exclure définitivement les enfants d'ouvriers et

de paysans de l'enseignement supérieur. L'introduction du système des obligations

d'État est à considérer comme un moyen d'augmenter et de stabiliser les privilèges de

la bureaucratie et n'indique nullement une tendance vers le « partage » d'un profit

rapporté par un capital réel, correspondant au capital fictif constitué par ces

obligations.

Le penchant à l'accumulation primitive s'est puissamment développé dans la

paysannerie et a pénétré à nouveau ouvertement dans les villes à travers l'industrie et

le commerce des coopératives. L'embauche privée de salariés se fait sur une échelle de

plus en plus grande, à la ville et à la campagne, mais sa fonction reste limitée à la

satisfaction privée des besoins de consommation des éléments privilégiés et à une

production artisanale pour le marché. L'introduction d'un système de travail forcé sur

une vaste échelle apparaît comme l'ultime moyen dont dispose l’État pour obliger la

main-d’œuvre à utiliser toute sa force de travail dans le cadre du secteur étatique. Le

développement économique n'améliore plus mais aggrave la condition des travailleurs

et ne peut plus que maintenir les privilèges de la bureaucratie. Non seulement la

propriété collective n'a pas en Russie un caractère socialiste, mais elle devient de plus en

plus insuffisante pour garantir à elle seule, c'est-à-dire sans le renversement politique de

la bureaucratie, un nouveau progrès économique. Le recul des forces productives,

résultant de la guerre, ne fait qu'accentuer la tendance inhérente à la gestion

bureaucratique de devenir de plus en plus un frein absolu du progrès économique.

La révolution sociale vit encore dans ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre et dans les

couches ouvrières d'avant-garde. Mais la bureaucratie a réussi à extirper des masses les

souvenirs de la révolution véritable, en liquidant physiquement toute la génération

révolutionnaire d'Octobre et de la guerre civile. Le nouveau prolétariat, qui s'est

développé d'un milieu paysan dans les conditions de dictature stalinienne féroce, arrive

maintenant à une conscience instinctive de ses intérêts immédiats, combinée à une haine

sans borne pour les usurpateurs bureaucratiques. Une nouvelle sélection

révolutionnaire, portée par une nouvelle montée des masses, ne peut résulter que d'une

vague révolutionnaire puissante en dehors de la Russie. C'est elle seule qui est capable

de rendre au prolétariat soviétique une conscience claire de sa mission historique.

Si nous continuons à appliquer à cet organisme social la formule « État ouvrier dégénéré »,

nous sommes parfaitement conscients de la nécessité de la compléter par des précisions

plus détaillées. En réalité, aucune définition exacte de la société russe actuelle n'est

possible sans longue circonlocution. La supériorité relative de cette formule, par rapport

à toutes les autres proposées jusqu'ici, consiste en ceci : elle met à la fois l'accent sur le

caractère non capitaliste de l'URSS et sur la non-stabilité de ses rapports sociaux, qui n'ont

pas encore acquis et qui n'acquerront sans doute pas pendant les années prochaines une

physionomie historique définitive.

La politique du régime stalinien

9. D'une caste incontrôlée, étrangère au socialisme, la bureaucratie est devenue une caste

incontrôlable, mortellement hostile au socialisme en Russie comme à l'échelle mondiale.

Elle possède tous les traits réactionnaires des anciennes classes possédantes —

parasitisme, gaspillage du surproduit social, cruauté envers les opprimés, exploitation

effrontée des producteurs — sans en posséder les traits progressifs : fonction historique

nécessaire pour l'introduction et la défense d'un système économique supérieur du

point de vue de la division du travail et de la propriété des moyens de production. Si

son régime apparaît comme « plus stable » que le régime capitaliste décadent, cela est

dû exclusivement au fait qu'elle a réussi à exploiter à son profit des rapports de

production infiniment supérieurs à ceux du capitalisme. Mais, en réalité, la

bureaucratie a occupé, durant les vingt dernières années, une position beaucoup moins

stable dans la société russe que la bourgeoisie, même la plus décadente, n'occupe dans

sa société. Elle ne possède aucune garantie juridique ou économique de ses privilèges.

Elle est sujette à une peur perpétuelle, non seulement de perdre ses privilèges, mais

aussi de perdre la liberté individuelle et la vie ; la terreur pèse sur ces couches

privilégiées aussi lourdement que sur les masses. La réussite de chaque bureaucrate

ne dépend ni de sa naissance, ni de sa richesse, ni de ses capacités personnelles ou des

résultats de son travail, mais de l'arbitraire hiérarchique qui échappe à tout effort de

compréhension. Non seulement la bureaucratie n'a pas élaboré une idéologie propre

et ne possède ni l'instinct ni la caractéristique de toute classe sociale mais, dans les

transformations ininterrompues qu'elle a connues et par suite des terribles saignées

que constituent pour elle les « épurations » consécutives, elle s'est démoralisée avant

même d'avoir pu prendre conscience de son rôle propre.

La dictature stalinienne apparaît comme un régime politique bonapartiste dont la

fonction consiste à défendre les privilèges de la bureaucratie dans le cadre des rapports

de production donnés. La tendance à l'appropriation privée de la production et des

moyens de production collectivisés, qui apparaît toujours à nouveau chez les couches

bureaucratiques les plus favorisées, a été systématiquement combattue et freinée par la

dictature. Sous le poids de la dictature, sous la crainte permanente d'une intervention

étrangère qui lui enlèverait l'ensemble de ses privilèges, constamment brisée dans sa

structure, démoralisée et atomisée par la terreur, la bureaucratie a été incapable de

constituer des tendances politiques conscientes, aptes à s'orienter vers le rétablissement

de la propriété privée des moyens de production à son profit. Les tendances centrifuges

les plus puissantes sont surtout apparues chez les couches inférieures et moyennes de la

bureaucratie, intimement liées aux tendances paysannes et artisanales à l'accumulation

primitive. Le danger de destruction de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre ne

provient pas en premier lieu de la tendance des bureaucrates supérieurs à se

transformer en une « classe capitaliste d'État », mais des tendances dissolvantes, produit

de la gestion bureaucratique, qui menacent de soustraire de plus en plus des secteurs

de la population et de leur activité au contrôle et à l'emprise de l’État que la

bureaucratie s'efforce en vain de rendre omnipotent.

Dans les conditions historiques données de l'époque actuelle, de ses contradictions

sociales et internationales exacerbées, la stabilité relative de la dictature politique reflète

donc :

a) la désorientation et la prostration de la classe ouvrière après les défaites de la

révolution internationale et la victoire stalinienne ;

b) l'incapacité de la paysannerie à se dresser comme une opposition politique effective ;

c) l'incapacité des tendances restaurationnistes de la bureaucratie, prouvée par l'histoire,

à opposer à Staline une expression organisée de la logique ultime de leurs intérêts de

caste.

10. La politique économique du régime stalinien est entièrement dominée depuis dix ans

par la nécessité pour la dictature de surmonter la crise qui résulte de la baisse

tendancielle du taux d'accumulation et des difficultés grandissantes pour maintenir ou

augmenter le rendement moyen. C'est une longue série de mesures de coercition, grâce

auxquelles l'ouvrier doit être lié à son lieu de travail comme le serf à la terre. La moindre

de ses infractions à la « discipline » doit être sévèrement punie, la longueur de la journée

de travail est pratiquement étendue jusqu'à la limite de ce qui est physiquement

supportable, le salaire minimum réel est comprimé en dessous du minimum vital afin

d'inciter à l'augmentation du rendement individuel. La guerre avec sa désorganisation

de l'économie, le desserrage des liens entre tous les secteurs industriels, l'accroissement

de l'inflation, le développement du marché libre, l'apparition des kolkhoziens

millionnaires a fortement diminué le contrôle de la bureaucratie sur l'ensemble de la vie

économique et a soustrait de plus en plus de secteurs à sa mainmise.

La lutte pour le rendement dans le cadre de la gestion bureaucratique commence à saper

directement la propriété collective. Dans l'artisanat et l'industrie légère, elle se fait

actuellement sur la base du renforcement des tendances à l'appropriation privée dans les

coopératives. Dans l'agriculture, l'introduction du travail aux pièces a été accompagnée

d'une division effective des kolkhozes en parcelles travaillées par les mêmes familles, ce

qui accentue la tendance au rétablissement d'un lien direct entre le producteur agricole et

la terre qu'il travaille. Couronnant tous ces efforts empiriques, la politique de pillage

poursuivie par le régime stalinien dans le « glacis » montre nettement l'incapacité de la

bureaucratie à développer davantage les forces productives sur la base du mécanisme

propre de l'économie russe et gangrène en même temps ce qui subsiste des conquêtes

d'Octobre par une tentative de cohabitation de l'économie collectivisée avec l'économie

capitaliste de ces pays. Le régime bureaucratique est aujourd'hui en Russie l'ennemi

numéro un de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre et menace dans les années à

venir de conduire la Russie à une décomposition totale de l'économie collectivisée.

Une nouvelle révolution est nécessaire, non seulement pour permettre un nouveau

progrès vers le socialisme, mais également pour sauver les rapports de production

légués par Octobre.

11. La politique étrangère de la bureaucratie a connu une modification essentielle et

définitive par suite de la Seconde Guerre mondiale. Avant la guerre, cette politique était

basée sur la possibilité de neutraliser la pression de l'entourage capitaliste de l'URSS à

l'aide d'une politique de bascule entre les blocs impérialistes antagonistes et dans une

moindre mesure à l'aide des partis staliniens « nationaux ». Le reflet subjectif de cette

politique fut la théorie du « socialisme dans un seul pays » qui concevait un

développement plus ou moins graduel des forces productives en Russie,

indépendamment des développements dans le monde capitaliste.

La disparition des impérialismes allemand, japonais, italien et français comme

puissances de premier rang et l'affaiblissement extrême de l'impérialisme britannique

placent la bureaucratie soviétique face à face avec l'impérialisme américain, ayant plus

ou moins réussi à établir un « front unique capitaliste » contre l'URSS. Ce front unique

ne se base nullement sur la « peur » qu'inspirerait aux capitalistes le caractère

« révolutionnaire » de Staline, mais sur la nécessité de rouvrir un sixième du marché à

l'exploitation capitaliste. La bureaucratie a tout d'abord essayé de faire face à cette

nouvelle situation par une politique de compromis avec l'impérialisme, en lui offrant

son aide pour supprimer le mouvement et les aspirations révolutionnaires des masses

dans la plupart des pays d'Europe et du monde en échange d'une « main libre » pour

son expansion en Europe orientale (politique de Téhéran, de Yalta et de Potsdam). Elle

s'est efforcée de consolider sa sphère d'influence par l'instauration de gouvernements

à obédience stalinienne et par une mainmise de plus en plus accentuée sur les

ressources économiques de ces pays.

Le raidissement de l'attitude de l'impérialisme américain, en faveur duquel joue

l'ensemble des rapports de forces, a mis rapidement un terme à l'expansionnisme

soviétique, en même temps que la tentative de « neutralisation » de certaines

bourgeoisies (France), en dehors du « glacis », faisait lamentablement faillite. Cela

oblige la bureaucratie à chercher de plus en plus son salut dans une politique

d'armement et de préparation au conflit militaire, tout en escomptant que les crises

économiques et politiques ininterrompues — à l'éclatement desquelles les partis stali-

niens doivent aider dans la mesure du possible — paralyseront aussi longtemps que

possible l'impérialisme mondial et rendront un compromis viable.

Mais d'ores et déjà l'intervention militaire est fatale si entre-temps le prolétariat

mondial ne réussit pas à remporter des victoires décisives et à réellement paralyser

ainsi l'impérialisme. Sur la voie de la mobilisation révolutionnaire, le stalinisme est

l'obstacle numéro un au prolétariat mondial. Dans ce sens également, la lutte contre le

stalinisme passe au premier plan pour défendre ce qui subsiste des conquêtes

d'Octobre.

• Pour une nouvelle révolution russe

12. « Défendre ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre » est une ligne stratégique pour

le parti révolutionnaire et non un « mot d'ordre » en soi. Cette ligne stratégique doit

avoir sa justification historique ; il faut cependant aussi chercher dans chaque

situation concrète de quelle façon tactique elle s'applique dans le cadre de la

stratégie générale de la IVe Internationale vers la révolution mondiale. La

justification historique de cette stratégie part initialement de quatre considérations

fondamentales

a) la supériorité historique des rapports de production russes à ceux du monde

capitaliste ;

b) l'affaiblissement objectif que constitue pour l'impérialisme mondial l'exclusion de

la sphère russe de son marché ;

c) pour l'histoire, cela signifierait un énorme pas en arrière, pour la grande masse

des travailleurs, cela ne constituerait pas une défaite du stalinisme comme tel,

mais une défaite du communisme en soi ;

d) la nécessité de conserver ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre, comme

conditions non pas suffisantes mais nécessaires pour un développement

socialiste de l'économie.

En défendant ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre, nous ne considérons nullement l'URSS comme un tout. Nous pensons au contraire que la politique et l'existence même de la bureaucratie stalinienne constituent une menace permanente pour tout ce qui mérite encore à notre avis d'être défendu. La lutte contre le stalinisme et toutes ses manifestations monstrueuses, y compris dans le cadre de sa politique extérieure et militaire, était déjà avant la guerre un des éléments indispensables de notre défense de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre. Hors des frontières de l'URSS, cette stratégie s'exprimait essentiellement par la lutte pour la révolution mondiale, seul moyen efficace pour empêcher à la longue un effondrement des rapports de production légués par la Révolution russe.

La guerre germano-russe éclata — et ce ne fut pas par hasard — à un moment où le mouvement ouvrier avait atteint en Europe le fond du recul et de la prostration. Dans ces conditions, la défense militaire de l'URSS, malgré la politique de guerre réactionnaire de Staline, resta le seul moyen pour empêcher la réintroduction immédiate du capitalisme en URSS et la transformation du pays en une colonie meurtrie de l'impérialisme. Toute autre politique aurait signifié en pratique abandonner à Hitler la mission historique du prolétariat de renverser Staline. Le cynisme avec lequel l'impérialisme allemand extermina de larges couches de la population laborieuse et s'appropria les usines et les mines et les meilleures terres collectivisées provoqua de la part de la classe ouvrière russe une résistance d'un acharnement sans pareil. Cette résistance constitua le tournant décisif qui stimula la reprise de la lutte de classe révolutionnaire sur une vaste échelle en Europe. Dans ce sens, la politique de défense des vestiges d'Octobre s'avéra en pratique un élément intégral et indispensable de la stratégie révolutionnaire du prolétariat mondial. Avec le début de la montée révolutionnaire en Europe, l'importance de l'action militaire pour défendre les restes des conquêtes d'Octobre diminua rapidement. La politique réactionnaire et banqueroutière de la bureaucratie en Russie même, dès le tournant de la situation militaire en faveur des armées russes, devint la menacé numéro un pour les vestiges d'Octobre. À partir de ce moment, la lutte contre le stalinisme devint la tâche primordiale dans le cadre de la stratégie de défense de l'URSS. Cette lutte s'imposait davantage encore par la subordination de cette défense à la lutte pour la révolution mondiale, sur la voie de laquelle le stalinisme constitue le principal obstacle.

Une troisième guerre mondiale, sous la forme d'une attaque de l'impérialisme mondial sous la direction américaine contre l'URSS, est inévitable si des révolutions socialistes victorieuses ne se produisent pas entre-temps. Si la lutte entre l'URSS et l'impérialisme mondial restait limitée aux opérations militaires, la défaite et la destruction de l'URSS seraient certaines. Pour cette raison, le sort de l'URSS dans le cas d'une nouvelle guerre est lié d'une manière beaucoup plus immédiate que jamais auparavant au sort de la révolution socialiste.

D'autre part, le stalinisme est actuellement un ennemi mortel de la révolution socialiste, non seulement par l'action contre-révolutionnaire des partis staliniens, mais également par l'utilisation par le Kremlin de sa puissance militaire pour écraser toutes les manifestations révolutionnaires en Europe orientale, ce qui se répéterait demain sur une échelle encore plus grande en Europe et en Asie. Cela exige les plus grandes préparations et les plus grands efforts pour protéger les futures explosions révolutionnaires contre la violence contre-révolutionnaire stalinienne.

Il s'ensuit de toutes ces considérations que, même au cas d'une guerre, nous continuons vigoureusement à poursuivre la lutte pour la révolution politique à l'intérieur de l'URSS, avec tout ce qu'elle implique : renversement du régime stalinien, lutte pour l'indépendance de l'Ukraine soviétique, des Pays baltes soviétiques, etc. Cela ne signifie pas que nous modifions, en quelque mesure que ce soit, notre stratégie de défense inconditionnelle de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre. Mais cela signifie, pour le prolétariat russe, que la lutte pour sauvegarder ces conquêtes contre une attaque impérialiste exigera de façon de plus en plus urgente l'élimination de la bureaucratie soviétique avec sa politique réactionnaire. Cela signifie également pour le prolétariat mondial que la tâche de défense des conquêtes d'Octobre s'identifiera pour ainsi dire complètement avec la tâche d'intensification de la lutte de classe révolutionnaire dans tous les pays, et que la question de l'utilisation de moyens militaires derrière les lignes impérialistes pour aider les armées russes passera complètement à. l'arrière-plan.

Il sera nécessaire de continuer cette lutte de classe révolutionnaire de façon conséquente et sans interruption dans le cas de l'occupation d'un pays déterminé par l'armée russe, même si les forces révolutionnaires devaient ainsi entrer en collision directe avec l'armée russe, et même malgré les conséquences militaires que cela pourrait entraîner pour l'armée russe dans sa lutte contre les forces militaires impérialistes. Dans tous les cas, l'utilisation des moyens de lutte militaires est subordonnée aux besoins de la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat, en quelque pays que ce soit. Notre défense de l'URSS reste ainsi identique, dans tous les cas, à la poursuite intransigeante de la lutte de classe révolutionnaire.

13. Ce tournant nécessaire à partir de 1944 n'a pas été exécuté par toute l'internationale avec

le même doigté et la même souplesse tactique. Une autocritique sérieuse s'impose à ce

sujet. Il est particulièrement important d'insister sur les points suivants :

a) La plus grande erreur qu'on puisse commettre consisterait à concevoir l'application

de la stratégie de la « défense de l'URSS contre l'impérialisme » à travers la

« défense » des différentes manœuvres tactiques, diplomatiques ou militaires de la

bureaucratie, de ses reculs temporaires, des concessions qu'elle se voit obligée de

faire actuellement à l'impérialisme dans le cadre du jeu des puissances

internationales. « Défendre ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre » signifie face à

ces problèmes dénoncer le caractère réactionnaire de la politique stalinienne qui

jette les bases les plus solides pour une concentration des forces petites-

bourgeoises, paysannes, etc., dans le camp de l'impérialisme et discrédite à fond

la notion même du communisme aux yeux du prolétariat de ces pays. Cela signifie

dans toutes les conditions ne pas passer sous silence un seul des crimes de la

bureaucratie, ne pas excuser une seule des manifestations monstrueuses de sa

politique, qui constitue le frein principal pour un développement révolutionnaire

des luttes ouvrières.

b) Toute formule comme « dernier bastion de la révolution », « économie socialiste »,

« usines appartenant aux ouvriers », « pouvoir des ouvriers et paysans », qui

constituent une déformation grossière d'une définition marxiste et sont de

nature à donner les illusions quant à la nature de la dictature stalinienne,

discréditant ainsi la IVe Internationale, doivent être radicalement extirpées de

notre vocabulaire.

Beaucoup plus préjudiciables encore sont les formules vulgaires et erronées dans le genre de « fascisme rouge », « impérialisme russe », etc., provenant de journalistes petits-bourgeois qui sèment tout autant la confusion et n'aident en rien les ouvriers avancés à mieux comprendre la réalité soviétique. Particulièrement condamnables sont des formules assimilant la politique de la bureaucratie à celle de l'impérialisme et lui prêtant la « tendance à la domination mondiale » qui sortent droit du vocabulaire des propagandistes de la doctrine de Truman. Même quand notre explication est compliquée et exige beaucoup d'efforts pour être correctement exposée aux ouvriers, nous devons préférer parler un langage exact plut& que d'utiliser des formules plus simples mais scientifiquement dénuées de sens qui facilitent la propagande stalinienne ou impérialiste !

14. La prémisse du pouvoir de la bureaucratie a été la passivité du prolétariat. Les masses

découragées « toléraient » la bureaucratie parce qu'elles ne voyaient pas d'autre issue.

La guerre elle-même a encore accentué cette attitude des masses face à Staline comme

à un « moindre mal ». Un changement radical dans cette attitude ne pouvait intervenir

que grâce à des victoires décisives de la révolution internationale qui jusqu'ici ont fait

défaut. Avec la fin de la guerre, de profondes tendances différentes se sont fait jour. Le

mécontentement des masses avec leur niveau de vie extrêmement bas a exercé une

puissante pression sur la bureaucratie. Le contact avec la vie plus « prospère » des pays

capitalistes a profondément ébranlé l'attachement de centaines de milliers de soldats

au régime. Des nouvelles générations ouvrières apparaissent qui sentent moins le

poids de la démoralisation et du découragement du passé. D'importantes couches

intermédiaires de la bureaucratie cherchent à échapper à tout prix au cauchemar de la

terreur et de la suspicion policière. L'impérialisme américain constitue pour ces

couches une force d'attraction beaucoup plus puissante que ne l'était hier

l'impérialisme allemand. Une troisième émigration russe s'est ainsi rapidement

constituée, composée d'ouvriers et de paysans déportés, refusant de rentrer en Russie,

de soldats et d'officiers déserteurs et de bureaucrates et de diplomates réfugiés. La

constitution de cette émigration est un signal d'alarme qui démontre nettement que

l'attachement des masses au régime commence à diminuer rapidement. Parler, en face

de ces phénomènes tout récents et de l'accentuation de la dictature policière sur tous

les terrains, d'une « stabilisation » du régime signifie opérer avec les notions

impressionnistes les plus vulgaires et abandonner le critère de classe qui indique

précisément que le poids de la dictature est une raison directe de l'exaspération des

contradictions qu'elle doit comprimer.

15. Devant la puissance, unique dans l'histoire, de l'appareil de répression, le

développement progressif d'une opposition ouvrière ou la coordination politique des

tendances petites-bourgeoises restaurationnistes, contredites par toute l'évolution des

dernières décades, est extrêmement improbable. Les forces qui peuvent faire éclater la

dalle totalitaire stalinienne sont d'une part les contradictions internes dans l'appareil

lui-même — qui peuvent tout à coup apparaître à la surface à la suite d'une grave crise

économique, d'un recul éventuel hors du « glacis », etc. — et, d'autre part, une explosion

violente de la haine des masses à un moment de crise quelconque, encouragées par un

brusque changement de la conjoncture internationale. L'histoire montrera

vraisemblablement une combinaison de ces deux processus. Il est cependant plus que

vraisemblable que la quatrième révolution russe ne prendra pas dès le début un

caractère nettement bolchevik-léniniste, mais qu'elle commencera par un assaut

général des ouvriers et paysans, auxquels se joindront plusieurs couches privilégiées,

contre la dictature haïe. La tâche des bolcheviks-léninistes est d'introduire dans cet

assaut la différenciation politique pour que le renversement de Staline se fasse au profit

de la démocratie soviétique et non des tendances restaurationnistes.

« Défendre ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre » signifie, face à la chute inéluctable

du régime actuel, préparer patiemment les cadres qui pourront à l'étape prochaine

jouer un rôle décisif dans la lutte des masses, regagner leur confiance et empêcher ainsi

que le renversement de la bureaucratie ouvre la voie à l'intervention impérialiste et à

la restauration du capitalisme.

C'est pourquoi aujourd'hui comme hier nous restons partisans d'un soutien

inconditionnel de toutes les luttes ouvrières, de toutes les manifestations d'opposition

ouvrière, contre la dictature stalinienne à travers lesquelles les nouvelles générations

pourront retrouver la voie du léninisme et préparer par un long processus souterrain

la désaffection envers le régime qui est dès maintenant commencée.

16. Les tâches des bolcheviks-léninistes russes sont précisées comme suit dans le

Programme de transition :

« La nouvelle montée de la révolution en URSS commencera, sans aucun doute, sous le

drapeau de la lutte contre l'inégalité sociale et l'oppression politique. À bas les

privilèges de la bureaucratie ! À bas le stakhanovisme ! À bas l'aristocratie soviétique

avec ses grades et ses décorations ! Plus d'égalité dans le salaire de toutes les formes

de travail !

« La lutte pour la liberté des syndicats et des comités d'usine, pour la liberté de réunion et

de presse se développera en lutte pour la renaissance et l'épanouissement de la

démocratie soviétique.

« La bureaucratie a remplacé les soviets, en tant qu'organes de classe, par la fiction du

suffrage universel, dans le style de Hitler-Goebbels. Il faut rendre aux soviets non

seulement leur libre forme démocratique, mais aussi leur contenu de classe. De même

qu'auparavant la bourgeoisie et les koulaks n'étaient pas admis dans les soviets, de

même maintenant la bureaucratie et la nouvelle aristocratie doivent être chassées des

soviets. Dans les soviets, il n'y a place que pour les représentants des ouvriers, des

kolkhoziens du rang, des paysans, des soldats rouges.

« La démocratisation des soviets est inconcevable sans la légalisation des partis

soviétiques. Les ouvriers et les paysans eux-mêmes, par leurs libres suffrages,

montreront quels partis sont soviétiques.

« Révision de l'économie planifiée de haut en bas, en ayant en vue les intérêts des

producteurs et des consommateurs ! Les comités d'usine doivent reprendre le droit de

contrôle sur la production. La coopération de consommation, démocratiquement

organisée, doit contrôler la qualité des produits et leurs prix.

« Réorganisation des kolkhozes en accord avec la volonté des kolkhoziens et selon leurs

intérêts !

« La politique internationale conservatrice de la bureaucratie doit faire place à la

politique de l'internationalisme prolétarien. Toute la correspondance diplomatique

du Kremlin doit être publiée. À bas la diplomatie secrète !

« Tous les procès politiques montés par la bureaucratie thermidorienne doivent être

révisés dans les conditions d'une publicité complète et d'un libre examen. Les

organisateurs des falsifications doivent en supporter le châtiment mérité.

« Il est impossible de réaliser ce programme sans le renversement de la bureaucratie qui

se maintient par la violence et la falsification. Seul le soulèvement révolutionnaire

victorieux des masses opprimées peut régénérer le régime soviétique et assurer la

marche en avant vers le socialisme. Seul le parti de la IVe Internationale est capable de

mener les masses soviétiques à l'insurrection.

« À bas la clique bonapartiste de Caïn-Staline ! Vive la démocratie soviétique ! Vive la

révolution socialiste internationale ! »

Ce programme de lutte en URSS reste en grande partie valable en Russie. Les bolcheviks-léninistes russes élaboreront sur sa base des mots d'ordre spécifiques, correspondant au développement concret de la situation. Ils réclameront avant tout le retrait immédiat des troupes d'occupation russes de tous les pays occupés et l'application du droit démocratique à l'autodétermination, y compris celui à la séparation pour toutes les minorités nationales habitant l'URSS, luttant pour les républiques socialistes ukrainienne, blanc-russienne, estonienne, lithuanienne, etc., indépendantes.

Le stalinisme hors de la Russie

• La nature des pays du « glacis »

17. C'est dans les pays que la bureaucratie soviétique a incorporés dans son glacis

stratégique que s'exprime de la façon la plus nette le caractère contradictoire de

cette bureaucratie. C'est dans ces mêmes pays qu'apparaît le plus clairement

combien l'accentuation des traits réactionnaires du régime stalinien entre en

collision permanente avec les besoins de l'économie planifiée et d'une défense

effective des conquêtes d'Octobre.

L'économie soviétique exige avec plus d'urgence que jamais, après les terribles

destructions résultant de la guerre, une intégration pacifique dans une économie

européenne socialiste planifiée pour faire un nouveau bond en avant. L'encerclement

de l'URSS par un seul bloc impérialiste exige avec plus d'urgence que jamais la

mobilisation révolutionnaire des masses européennes et mondiales pour le

renversement de l'impérialisme international. Les intérêts particuliers de la

bureaucratie l'ont obligée à agir à l'encontre de ces intérêts fondamentaux de l'URSS.

Au lieu de permettre un large essor de l'économie de l'Europe orientale et centrale, la

bureaucratie a commencé par miner ces pays par ses prélèvements sous différentes

formes, puis elle leur a imposé un cadre d'exploitation dans lequel tout développement

sérieux des forces productives est condamné à étouffer (tarifs préférentiels,

mouvements commerciaux à sens unique, réparations, coupure des marchés

traditionnels, impossibilité de livraison d'équipements industriels, etc.). Au lieu de

favoriser une large mobilisation révolutionnaire des masses, qui aurait pu balayer sans

grands efforts la bourgeoisie croulante, dans la plupart de ces pays, le Kremlin a

commencé par s'allier à la pire réaction et par briser par la politique de ses partis,

combinée à l'action de son armée et de sa diplomatie, la montée révolutionnaire, qui se

développa sous une forme ou une autre dans presque tous ces pays.

Mais, de même qu'en Russie la bureaucratie soviétique se maintient sur la base de la

propriété collective des moyens de production, malgré le fait que ses propres

privilèges et sa politique réactionnaire sapent de plus en plus cette propriété, son

action dans le pays du « glacis » n'en reçoit pas moins, malgré le caractère

réactionnaire de sa politique, les marques de sa propre nature sociale.

Après s'être efforcée au début de maintenir son exploitation de ces pays et le contrôle

graduel de leur appareil d'État dans le cadre d'une collaboration avec les restes de la

bourgeoisie nationale, la bureaucratie s'est heurtée de plus en plus à la subsistance de

secteurs privés de l'économie et de partis bourgeois ou petits-bourgeois dans les

coalitions gouvernementales comme à des obstacles pour réaliser ses propres fins

économiques, politiques et militaires. La lutte contre ces obstacles, qui prend la forme

d'une élimination de plus en plus complète des organisations bourgeoises et petites-

bourgeoises de la vie politique ainsi que d'une limitation de plus en plus prononcée des

secteurs privés de l'industrie, a ceci de particulier que la structure bourgeoise de l’État

et la nature bourgeoise de la propriété restent maintenues. Dans ce caractère

contradictoire de l'action stalinienne se trouve donc pleinement développée la

contradiction inhérente dans la nature même de la bureaucratie soviétique qui, tout en

étant incapable de conduire l'URSS en avant sur la voie vers le socialisme, est en même

temps incapable de se transformer en une classe capitaliste au sens historique du mot.

Les formes hybrides de son pouvoir et de son pillage dans le « glacis » ne sont rien

d'autre qu'un parallèle correspondant dans des circonstances objectives différentes

aux formes hybrides de son pouvoir et de son pillage en URSS.

18. La bourgeoisie des pays du « glacis » rechercha et accepta partout avec avidité un

compromis avec la bureaucratie soviétique qui lui était imposé par les rapports de

forces internationaux et comme un « moindre mal » par rapport à une victoire

révolutionnaire. Elle réussit en Finlande, en Roumanie et en Hongrie à opérer un

renversement d'alliance qui assura une transmission des pouvoirs d'une équipe

bourgeoise à une autre, acceptable aux yeux de la bureaucratie. Le prix qu'elle paya

pour ce maintien de l'essentiel de ses privilèges sociaux fut :

a) les termes des traités d'armistice et de paix, permettant la saisie par la

bureaucratie de la propriété allemande dans ces pays et le paiement de

réparations onéreuses échelonnées sur une longue durée de temps ;

b) la constitution de sociétés mixtes pour l'exploitation des sources de matières

premières d'importance vitale, etc. ;

c) une épuration de son appareil étatique de tous les éléments hostiles à l'URSS

ainsi que la remise entre les mains d'agents staliniens indigènes de la

bureaucratie d'une série de positions-clés dans l’armée ; l'appareil de

répression, l'administration, etc.

19. La bourgeoisie de Pologne, de Tchécoslovaquie, de Bulgarie et de Yougoslavie ou

plutôt ce qui subsistait d'elle au moment de l'occupation russe — dut s'incliner

devant la pression combinée de la montée révolutionnaire et de l'occupation sovié-

tique et accepta sans résistance une série de réformes économiques dont une partie

correspondait aux besoins propres de l'économie capitaliste (nécessité de suppléer

à la pauvreté en capitaux, de remplacer les propriétaires allemands, etc.) et une autre

à la pression de la bureaucratie soviétique. Cette acceptation prit la forme d'un

compromis conscient (Tchécoslovaquie) ou d'une imposition pure et simple

(Yougoslavie), en fonction de la force relative qui resta à la bourgeoisie à ce moment.

En fonction du même facteur et également du degré d'indépendance du mouvement

des masses, les staliniens purent occuper plus ou moins rapidement l'ensemble des

positions-clés de l'appareil d'État bourgeois.

20. Pendant toute cette première étape, la dominante de la politique stalinienne fut son

caractère contre-révolutionnaire. Ce caractère se manifesta essentiellement ainsi :

a) par la politique nationaliste et d'« union nationale » des partis staliniens qui

s'efforcèrent d'empêcher, de freiner ou d'arrêter toute action indépendante des

masses et conclurent des alliances avec les forces les plus réactionnaires (cour

roumaine, haute bourgeoisie finnoise, semi-fascistes bulgares du Zvéno,

nationaux-démocrates de Grabski en Pologne), qui brisèrent tous les noyaux de

dualité de pouvoir établis par les ouvriers et qui s'efforcèrent de réprimer de

plus en plus toute manifestation d'opposition ouvrière, d'indépendance

d'organisation, etc. ;

b) par le régime de terreur ou de dictature militaire à l'aide duquel l'armée russe

elle-même brisa des initiatives révolutionnaires, surtout en Allemagne,

Autriche et Hongrie ;

c) par le pillage que constitue la politique économique de la bureaucratie

soviétique face à plusieurs de ces pays (réparations, sociétés mixtes, traités

commerciaux, etc.) et par l'oppression nationale et policière qu'elle établit à des

degrés différents dans plusieurs de ces pays.

Toute cette étape peut être caractérisée comme un effort d'exploitation des ressources du « glacis » et d'assise de son contrôle stratégique tout en y maintenant des rapports de production capitalistes et une structure bourgeoise de l’État sous leur forme traditionnelle.

21.

La résistance de la bourgeoisie et des couches aisées de la petite bourgeoisie de

ces pays face à la politique de la bureaucratie soviétique s'accentua en rapport direct

avec le reflux du mouvement des masses provoquées par la démoralisation du

prolétariat par suite de la politique stalinienne et du rôle réactionnaire de

l'occupation russe et en rapport direct avec l'aggravation des contradictions URSS-

USA. La bourgeoisie du « glacis » sait très bien que, sans l'aide directe de

l'impérialisme américain, elle ne réussira jamais à rejeter la tutelle russe. Mais la

bureaucratie soviétique ne peut en aucune façon lier cette bourgeoisie à elle de

façon économique — comme la bourgeoisie impérialiste réussit à se lier la

bourgeoisie coloniale. Elle ne peut livrer aux pays du « glacis » ni les capitaux ni

l'outillage industriel dont ces pays ont besoin pour réaliser leur reconstruction

économique. À mesure que ces besoins de reconstruction se firent sentir de façon

plus pressante, les exactions russes acquirent un caractère de plus en plus odieux à

ses yeux. Sa résistance face à ces exactions s'accentua aussi bien sur le plan

politique. En même temps, les difficultés grandissantes de l'industrie

« nationalisée », l'inflation et le désordre financier, la rapide concentration de la

production agricole entre les mains des koulaks au profit desquels la réforme

agraire s'est établie, le développement de la spéculation, l'accumulation des devises

étrangères par la bourgeoisie commerciale, la famine, etc. multiplièrent les

difficultés pour la bureaucratie soviétique et ses agents staliniens indigènes

d'atteindre dans le cadre des rapports de production capitalistes les buts

économiques qu'ils poursuivaient (livraison aux ternies fixés des réparations,

augmentation des échanges commerciaux, augmentation de la production dans les

sociétés mixtes, etc.).

22.

Face à ces difficultés, la bureaucratie a été forcée d'intervenir de plus en plus

énergiquement contre les centres de résistance économique et politique bourgeois.

Ces interventions ne purent se limiter à une action policière ou de pression purement

extérieure que là où la bourgeoisie était affaiblie au point d'être incapable d'opposer

une véritable résistance organisée. Là où ce n'était pas le cas, la bureaucratie

stalinienne a été forcée d'épauler son action policière par une mobilisation limitée

des masses (Tchécoslovaquie), tout en s'efforçant de maintenir celles-ci dans les

cadres étroits de son contrôle et tout en se retournant immédiatement contre tout «

excès » de la part des masses.

Le résultat de ces interventions a été le suivant :

a) l'élimination progressive de tous les centres d'opposition bourgeoise ou petite-

bourgeoise de la vie politique ;

b) l'établissement d'un contrôle graduel de la bureaucratie stalinienne et de ses

agents « nationaux » sur l'économie de ces pays, par l'utilisation de méthodes

différentes dans différents secteurs : détachement des SAG et sociétés mixtes de

l'économie nationale de ces pays et tentative de les rattacher directement à la

planification soviétique ; contrôle des secteurs nationalisés par les staliniens

« nationaux » ; contrôle indirect des secteurs privés par la distribution des

matières premières, la fixation et le contrôle des prix, la détermination des crédits

bancaires, etc.

23. De par sa nature sociale, la bureaucratie soviétique est incapable d'intégrer

définitivement les pays du « glacis » dans l'économie soviétique sans une

destruction complète du capitalisme dans ces pays. Pareille destruction a eu lieu

effectivement dans les Pays baltes, dans la Pologne orientale, en Bessarabie, en

Carélie. Sa possibilité était déterminée par l'état concret des rapports de forces

dans ces pays, entre la bourgeoisie (extrêmement réduite) et la pression de

l'impérialisme mondial d'une part, ainsi que par les rapports de forces à l'intérieur

du mouvement ouvrier et le degré de contrôle des staliniens sur le mouvement des

masses.

Sur une échelle aussi grande que la moitié de l'Europe, une assimilation structurelle

des pays du « glacis » était impossible aussi bien par suite des rapports de forces

internationaux que par suite des rapports entre la bureaucratie soviétique et le

prolétariat de ces pays. Dans la mesure où la bureaucratie a été forcée à une limitation

de plus en plus prononcée des secteurs privés de l'industrie, elle l'a fait de façon

purement empirique, d'après les conditions existant dans chaque pays déterminé à un

moment précis, et sans y détruire fondamentalement les rapports capitalistes de pro-

duction. Cela trouve son expression idéologique dans la théorie de la « démocratie

nouvelle » et dans l'ensemble des positions prises par les partis staliniens du « glacis

» qui tous confirment la substance du capitalisme dans ces pays. On ne peut pas

exclure par avance qu'une évolution déterminée des rapports de forces nécessite une

véritable assimilation structurelle de tel ou tel pays du « glacis ». Mais il est

nécessaire d'indiquer clairement que la politique de limitation progressive des

secteurs privés jusqu'ici ne s'est pas orientée dans cette voie et que les formes

spécifiques d'exploitation que la bureaucratie soviétique a introduites constituent

des obstacles puissants et entièrement nouveaux sur la route vers une telle

assimilation.

Le caractère capitaliste de l'économie des pays du « glacis » ressort des facteurs suivants :

a) nulle part, la bourgeoisie n'a été détruite en tant que classe ni expropriée comme telle

(à

l'exception

de

certaines

catégories

placées

dans

la

catégorie

des

« collaborateurs ») ;

b) dans tous ces pays, la bureaucratie a introduit des formes d'exploitation particulières

(sociétés mixtes, sociétés soviétiques par actions, traités de commerce à tarifs

préférentiels, etc.) qui, tout en prenant des formes particulières de par la nature

sociale de la bureaucratie, apparaissent dans le cadre de l'économie de ces pays

comme des formes d'exploitation capitaliste ;

c) de larges secteurs bourgeois subsistent dans le secteur de l'industrie légère auxiliaire

ou dans le secteur de la répartition, employant en général plus ou moins de la moitié

de la main-d’œuvre totale du pays. Le secteur privé continue à participer à la

répartition de la plus-value extraite de la main-d’œuvre du secteur nationalisé, à

travers des rapports commerciaux multiples, des crédits bancaires, etc. ;

d) le secteur nationalisé lui-même continue à avoir une structure capitaliste (bilan de

profits, rôle de l'argent, comptabilité, maintien de la structure individuelle, etc.) ;

e) l'anarchie de la production est encore accentuée par le fait que les propriétés

allemandes saisies par l'URSS sont placées hors du contrôle même des agents

staliniens « nationaux » et fonctionnent indépendamment des autres secteurs de

l'économie. Ce fait ainsi que le maintien des frontières nationales étroites et désuètes

des pays du « glacis » rendent toute la planification impossible, même en faisant abs-

traction de la nature de la propriété ;

f) nulle part les dettes étrangères ne furent annulées. Le capital étranger ne fut pas

exproprié, des accords d'indemnisation sont déjà conclus ou sur le point de l'être

partout où la propriété du capital étranger a été nationalisée ;

g) le sol n'a pas été nationalisé ; l'ensemble de l'agriculture, qui a un poids décisif dans

l'économie de la plupart de ces pays, garde sa structure capitaliste.

La particularité des pays du « glacis » réside donc en ceci que la bureaucratie soviétique a réussi pour le moment à donner à l'économie capitaliste une orientation qui correspond en premier lieu à ses propres intérêts. Cette situation ne peut être que transitoire. Elle doit aboutir soit à un recul de la position de la bureaucratie sous la pression impérialiste, soit à une véritable destruction du capitalisme qui n'est possible qu'à travers la mobilisation révolutionnaire des masses et l'élimination des formes particulières d'exploitation que la bureaucratie a introduites dans ces pays.

24. L’État des pays du « glacis » reste un État bourgeois :

a) parce que sa structure reste bourgeoise : nulle part la vieille machine bureaucratique

de l’État bourgeois n'a été détruite. Les staliniens ont seulement occupé la place de

couches déterminées de l'appareil étatique bourgeois ;

b) parce que sa fonction reste bourgeoise. Alors que l’État ouvrier défend la propriété

collective des moyens de production, issue d'une révolution socialiste victorieuse,

l’État des pays du « glacis » défend une propriété qui, malgré ses formes diverses et

hybrides, reste fondamentalement de nature bourgeoise.

La bureaucratie soviétique a été et reste forcée de maintenir la structure et la fonction bourgeoises de l’État, non seulement parce que leur destruction n'est possible qu'à travers la mobilisation révolutionnaires des masses, mais également pour défendre sa propre exploitation particulière des travailleurs de ces pays. Là où elle est forcée de passer à une mobilisation limitée des masses dans des organes potentiels de double pouvoir (comités d'action en Tchécoslovaquie), elle insiste tant par son action que par sa propagande sur le fait que ces organes ont pour fonction non de se substituer aux organes d'État, mais seulement de les épauler.

Tout en gardant ainsi sa structure et sa fonction bourgeoises, l’État des pays du « glacis » présente en même temps une forme extrême de bonapartisme, l'appareil d'État stalinisé n'ayant pas seulement acquis une large indépendance par rapport à la bourgeoisie comme par rapport au prolétariat, de par l'équilibre et la prostration progressive de ces deux classes, mais également et surtout de par sa liaison intime avec l'appareil étatique soviétique et le poids dominant que cet appareil possède actuellement en Europe orientale suivant les rapports de forces internationaux. Du caractère bourgeois de l’État des pays du « glacis » résulte la nécessité de la destruction violente de sa machine bureaucratique comme condition essentielle pour la victoire de la révolution socialiste dans ces pays.

La stratégie révolutionnaire dans les pays du « glacis »

25. La situation politique dans les pays du « glacis », face à laquelle la IVe Internationale doit

élaborer sa stratégie révolutionnaire, est déterminée par les trois facteurs suivants :

a) l'existence, à des degrés différents, d'une dictature policière stalinienne dans ces pays

(à l'exception de la Finlande) ;

b) l'extraordinaire affaiblissement du capitalisme au lendemain de la fin de la guerre

qui a provoqué partout un repli des couches conservatrices vers des formations

intermédiaires (partis paysans) ;

c) la démoralisation du prolétariat, conséquence de la politique réactionnaire

stalinienne, qui a provoqué un reflux des masses ouvrières de la scène politique, a

profondément bouleversé les rapports de forces sociaux, a rendu une confiance dans

leur « rôle historique » aux couches bourgeoises démoralisées en 1944 et a orienté

la petite bourgeoisie vers les organisations d'extrême droite.

Il s'ensuit que le véritable tableau des rapports de forces est profondément faussé sur le plan parlementaire ou sur celui des partis légaux. L'appui principal des coalitions gouvernementales actuelles reste la puissance et le rayonnement de la bureaucratie soviétique. Seulement en Finlande, en Tchécoslovaquie et dans une certaine mesure en Hongrie, des fractions collaborationnistes de la bourgeoisie ont pu se maintenir au pouvoir dans des conditions plus favorables. Dans les autres pays, ces fractions — représentées dans la plupart des cas par les partis paysans — ont été écrasées entre le marteau de la terreur stalinienne et l'enclume des forces conservatrices qui luttent directement pour rétablir le régime d'avant-guerre.

26. L'état d'esprit des masses est dominé par deux préoccupations dans une certaine

mesure contradictoires :

a) La masse des ouvriers et paysans pauvres est profondément opposée à tout retour à

la situation d'avant-guerre. Elle a, en général, accepté avec enthousiasme les

réformes de 1945 et a eu de grandes illusions sur la possibilité de reconstruire le

pays sur des bases « socialistes » grâce à ces réformes. C'est précisément cette peur

des masses qu'une victoire de l'opposition antistalinienne signifie un retour à la

situation antérieure qui paralyse en grande mesure leurs efforts et qui accentue leur

passivité. La misère et la concentration sur des préoccupations purement

économiques travaillent dans le même sens ;

b) L’hostilité grandissante envers les tendances dictatoriales des régimes stalinisants

et envers le rôle réactionnaire que la bureaucratie y joue. Particulièrement vives

sont les réactions des couches ouvrières les plus avancées (en Pologne, Finlande,

Tchécoslovaquie, Bulgarie) contre les mesures tendant à supprimer les

manifestations libres de la lutte de classes, face aux patrons privés et à l’État-patron.

C'est l'absence d'un parti révolutionnaire, essayant de soutenir ces visées justifiées

des masses dans le cadre d'une politique révolutionnaire, qui risque de rejeter de

larges couches laborieuses dans la démoralisation et la prostration et d'amener les

éléments politiquement les plus confus parmi les « activistes » dans le camp

conservateur de la bourgeoisie nationale.

27. L'avant-garde révolutionnaire doit donc formuler une ligne politique qui correspond à

ces deux préoccupations fondamentales des masses.

a) Les militants bolcheviks-léninistes doivent prendre résolument la tête de toutes les

actions des masses pour défendre leur niveau de vie et leurs libertés démocratiques.

Ils doivent être à l'avant-garde des grèves, des manifestations, des démonstrations en

vue d'améliorer les conditions de vie et de travail des ouvriers, en vue de protester

contre toute limitation des libertés d'organisation, de réunion, de parole, de presse,

etc. Ils doivent poser la nécessité d'une lutte pour l'évacuation des pays par les troupes

russes et placer cette lutte dans le cadre d'un programme révolutionnaire pour toute

l'Europe, permettant la reconstruction de ces pays grâce à la libre collaboration entre

républiques socialistes libres. Ils doivent lier cette lutte à des efforts constants pour

appeler les soldats de l'armée russe à la fraternisation avec les travailleurs des pays

occupés et pour leur expliquer que le libre développement de la lutte de classe dans

ces pays constituerait une barrière infiniment plus puissante contre l'impérialisme

américain que l'occupation militaire russe et la haine qu'elle provoque envers l'URSS.

b) Les militants bolcheviks-léninistes doivent en même temps se déclarer opposés de la

façon la plus ferme à tout retour à la situation du passé. Ils doivent constamment

mettre les masses en garde contre les manifestations et le développement des forces

réactionnaires et clairement démontrer la responsabilité stalinienne dans cette

situation. Dans le cas de coups d'État réactionnaires restaurationnistes, dirigés par

les agents de l'impérialisme, pour restaurer l'ancien régime, ils doivent mobiliser le

prolétariat pour reprendre la voie de l'action et pour écraser les forces qui ne peuvent

qu'instaurer une sanglante dictature fasciste dans le pays ( cf Grèce). Dans ce cas, un

prolétariat victorieux contre sa bourgeoisie à travers sa propre mobilisation

révolutionnaire éliminerait facilement ce qui subsisterait de l'appareil stalinien. C'est

seulement l'abstention du prolétariat et l'absence d'un parti révolutionnaire qui

pourraient renforcer la dictature stalinienne après la défaite des forces bourgeoises

réactionnaires.

Cette politique n'a rien de commun avec celle du « troisième front » car elle est une politique d'intervention active. Dans la lutte entre les ouvriers et les paysans pauvres, d'un côté, et l'appareil stalinien de l'autre, elle intervient activement du côté des ouvriers. Dans cette lutte, la sympathie et le soutien de la bourgeoisie vont tout à fait du côté du régime. Dans l'éventualité d'une attaque armée de la réaction bourgeoise contre le régime actuel, cette politique mobilisera la classe ouvrière contre la bourgeoisie. Ce sera là le plus sûr moyen pour liquider à la fois le capitalisme et la dictature stalinienne. Elle défend les intérêts historiques des masses et vise, ici comme partout, à transformer chaque lutte partielle en une lutte pour la révolution socialiste. Cette politique n'est nullement en contradiction avec notre analyse de l'URSS. Elle applique seulement en pratique :

a) le fait que les traits réactionnaires de l'occupation russe dépassent de loin en

importance les traits progressifs ;

b) la subordination de la défense de ce qui subsiste des conquêtes d'Octobre aux

intérêts de la révolution internationale.

28. Cependant, ces deux tâches politiques combinées ne peuvent se poser sur le plan de

l'action qu'à l'étape suivante. À l'étape actuelle, étape de recul et de désorientation des

masses dans le « glacis », les tâches de l'avant-garde sont doubles : préparer par la

propagande et l'éducation les cadres pour une intervention efficace dans la vague qui

vient, lier plus intimement ces cadres aux couches avancées du prolétariat par une

intervention active dans chacune de ses luttes. La vie politique ouvrière se concentre

aujourd'hui, dans ces pays, dans la social-démocratie. La différenciation qui s'y est

produite a été faussée jusqu'ici par l'absence d'une tendance révolutionnaire. Les

éléments ouvriers antistaliniens les plus actifs ont ainsi été canalisés par les sociaux-

démocrates droitiers, recherchant une alliance avec la « gauche » bourgeoise et

l'impérialisme. Le devoir des bolcheviks-léninistes dans les pays du « glacis » consiste

à dresser à l'intérieur des partis sociaux-démocrates une tendance révolutionnaire face

à la fois aux capitulards devant la bourgeoisie et aux capitulards devant le stalinisme.

Dans la mesure où cette tendance gardera sa physionomie propre, décrite plus haut,

elle deviendra un pôle d'attraction pour tous les ouvriers avancés dégoûtés du

stalinisme.

De leur côté, les préoccupations des couches avancées du prolétariat tournent

aujourd'hui autour des questions économiques du secteur étatique. La ligne

fondamentale des bolcheviks-léninistes dans ces questions doit consister à défendre

les intérêts immédiats des masses contre l'État-patron. Mais, en même temps, il est

nécessaire de poser, ne fût-ce que sous forme propagandiste, les questions

historiques liées à une solution définitive des problèmes posés par la situation

actuelle, c'est-à-dire un programme de revendications transitoires mobilisant les

masses sur la voie de la révolution prolétarienne dans ces pays. Les bolcheviks-

léninistes proposeront les revendications suivantes : suppression des traités de paix,

des réparations, etc. ; saisie de toute la « propriété soviétique » par les ouvriers des

pays occupés ; contrôle ouvrier sur la production ; expropriation de toute la grande

et moyenne bourgeoisie ; planification réelle par la centralisation des industries et

des banques dans des trusts et une banque d'État ; expropriation du capital étranger ;

élection des directeurs d'usine par les ouvriers ; réduction de leurs salaires au niveau

de ceux d'un ouvrier qualifié, révocabilité des directeurs au gré des électeurs ; élabo-

ration d'un plan de développement harmonieux de l'économie citadine et paysanne

dans l'intérêt des masses avec participation active des comités d'ouvriers et de

paysans pauvres.

29. La question de la démocratisation de la vie économique et la question nationale se

posent dans les pays du « glacis » dans un milieu social déterminé qui n'est ni celui de

« pays coloniaux » ni celui d'une société soviétique bureaucratisée. Le fait que le

capitalisme subsiste dans les pays côte à côte avec l'exploitation par la bureaucratie

stalinienne doit déterminer fondamentalement notre stratégie. Du caractère

capitaliste de ces pays découle la nécessité du défaitisme révolutionnaire le plus strict

en temps de guerre envers leur propre gouvernement. Il en découle également que

nous n'accordons aucune mission « progressive » à la bourgeoisie réactionnaire de

ces pays ni aucune possibilité d'action indépendante aux organisations petites-

bourgeoises paysannes. Tout en soutenant sans réserve chaque pas concret des

masses sur la voie de la lutte contre le régime policier, le pillage, la suppression des

libertés ouvrières, l'exploitation accrue des travailleurs, nous ne cessons pas un

instant notre opposition politique irréductible à toutes les organisations bourgeoises

ou petites-bourgeoises, agences de l'impérialisme qui, loin d'être une « expression »,

même confuse, de cette volonté de lutte des masses, constituent en réalité des

instruments pour canaliser et briser une nouvelle montée ouvrière.

De même, nous ne demandons pas l'expropriation de la bourgeoisie, l'établissement

d'un véritable monopole du commerce extérieur, la lutte efficace contre la spéculation

et le marché noir, aux forces occupantes russes ou aux gouvernements stalinisants,

entièrement réactionnaires. Nous appelons les soldats prolétariens russes à ne pas se

laisser utiliser comme briseurs de grèves ou gendarmes anti-ouvriers par la

bureaucratie. Nous misons sur l'action révolutionnaire des masses pour balayer ce qui

subsiste du pouvoir des capitalistes, tout en balayant en même temps les formes et

instruments d'exploitation et d'oppression par la bureaucratie soviétique établis dans

ces pays. C'est pourquoi, tout en soutenant chaque pas revendicatif en avant des masses

laborieuses sur la voie de la lutte anticapitaliste, nous les mettons constamment en

garde quant au caractère contre-révolutionnaire et anti-ouvrier de la politique et des

organisations staliniennes et nous défendons sans relâche la nécessité de la

construction d'un nouveau parti révolutionnaire. Un accent particulier doit être mis sur

le caractère international de la révolution socialiste. Aux capitalistes et petits-bourgeois

qui comptent sur l'intervention américaine et aux staliniens qui misent sur la puissance

russe, nous opposons la stratégie indépendante de défense des intérêts des masses

dont le soutien essentiel doit résider dans les forces mondiales de la révolution

socialiste. Le but fondamental de notre stratégie reste donc l'établissement des

républiques socialistes indépendantes polonaise, tchèque, hongroise, etc., dans le cadre

des États-Unis socialistes d'Europe. Mais l'application de cette ligne stratégique

dépendra des circonstances concrètes.

30. La politique stalinienne en Allemagne orientale et en Autriche est la démonstration la

plus claire du rôle réactionnaire de la bureaucratie dans le « glacis », comme ce rôle

réactionnaire est le meilleur indice de la neutralisation progressive de ce qui reste des

conquêtes d'Octobre par le caractère parasitaire de la bureaucratie. De toutes les

puissances d'occupation, la Russie stalinienne s'est montrée la plus barbare envers les

populations allemande et autrichienne. La déportation implacable de l'outillage

industriel et de la main-d’œuvre, le pillage, le viol et l'enlèvement de la population civile,

la subordination cynique de toute la vie sociale allemande et autrichienne aux intérêts

de la bureaucratie, les actes d'arbitraire antidémocratiques incessants en Autriche,

ainsi que l'instauration rapide d'un régime de dictature effective en zone orientale en

Allemagne ont ouvert les yeux des masses laborieuses sur le véritable caractère de la

bureaucratie et provoquèrent une vague d'antisoviétisme d'une violence sans égale,

dont souffre non seulement le mouvement stalinien mais l'idée même du communisme.

La délimitation la plus énergique et la plus persistante contre ces crimes envers les

masses allemandes et autrichiennes, une prise de position sans équivoque pour l'arrêt

immédiat de tout démantèlement, le maintien en Allemagne et en Autriche de toute la

production courante, la suppression de tous les accords de réparations, le transfert

entre les mains des ouvriers allemands et autrichiens de toute la « propriété

soviétique » constituent les prémisses pour la construction d'un parti révolutionnaire

qui seul peut être capable d'empêcher l'impérialisme américain d'utiliser à fond la

vague d'anti stalinisme des masses.

La nature des partis staliniens

31. La bureaucratie des partis staliniens qui s'est développée dans tous les pays, comme

conséquence de la dégénérescence du Komintern, de la suppression de la liberté de

tendance, de l'étouffement de l'esprit critique et de l'élimination des éléments les plus

éduqués, les plus conscients et les plus indépendants, a complètement transformé le

caractère de ces organisations.

De partis révolutionnaires suivant une ligne politique plus ou moins erronée —

« centriste » — reflétant les oscillations de l'orientation du Parti bolchevik russe â

direction stalinienne, elles sont devenues des organisations dont la seule fonction

consiste à servir les manœuvres diplomatiques de la bureaucratie soviétique. La direction

stalinienne est de ce fait « contre-révolutionnaire » au même titre que la direction

réformiste de la social-démocratie ; elle désire empêcher par tous les moyens l'éclatement

ou le développement victorieux de mouvements révolutionnaires des masses.

Néanmoins, les partis staliniens, au même titre que les partis sociaux-démocrates, restent

des partis ouvriers profondément dégénérés — au moment où l'on applique les critères

suivants :

a) les ouvriers qui adhèrent à ces partis les considèrent comme des organisations

ouvrières et y adhèrent parce qu'ils sont conscients de la nécessité d'une organisation

de classe prolétarienne ;

b) la bourgeoisie considère ces partis comme des partis de l'« ennemi de classe »,

représentant le prolétariat, bien qu'elle soit consciente de leur subordination au

Kremlin ; la bureaucratie des partis staliniens est elle-même consciente que, pour

jouer son rôle de façon efficace, elle doit s'appuyer sur les masses ouvrières et

conserver la confiance de celles-ci.

32. La montée extraordinaire que les partis staliniens ont connue à la fin de la guerre ne peut

être comprise que si l'on considère ce phénomène dans le cadre du flux du mouvement

ouvrier. Pour la grande majorité des prolétaires et des paysans pauvres de la plupart des

pays du monde, leur passage de la social-démocratie, des organisations petites-

bourgeoises ou de la passivité politique vers les partis staliniens était l'expression de la

première étape de leur radicalisation :

a) les partis staliniens apparaissent toujours aux yeux de ces couches comme représentant

une tradition révolutionnaire

b) les masses avaient fait l'expérience, durant deux décades, du dévouement et du courage

des cadres inférieurs staliniens avec lesquels elles étaient en contact constant, au

cours de tous les combats de classe ;

c) les masses n'avaient pas encore fait leur expérience propre de la trahison de classe

des dirigeants staliniens (expérience gouvernementale prolongée) ;

d) le rôle prédominant des militants staliniens dans les mouvements de résistance

des masses — expression avant tout de la solidité, de la puissance et du

dynamisme plus grand de leur appareil — ainsi que la résistance victorieuse de

l'URSS à l'agression impérialiste avaient rempli les masses de nouvelles illusions

quant aux possibilités de bouleversement social sous la direction des partis

communistes.

33. Cependant, l'éclatement de la guerre germano-russe a constitué pour tous les partis

staliniens du monde un tournant fondamental et définitif dans leur politique. Ces partis

sont devenus, à partir de ce moment, les partisans les plus acharnés de l'« union sacrée »

et de l'« effort de guerre ». Leur propagande perdit toute marque extérieure du langage

de classe. Le chauvinisme le plus abject devenait la « ligne ». Dans les colonies (Indes,

etc.), les partis communistes devenaient les agents les plus efficaces de l'impérialisme.

Dans les pays de l'Europe orientale, ils devenaient des organes gouvernementaux

complètement conservateurs, dont la fonction consistait à la fois à étouffer toute velléité

d'action indépendante du prolétariat et à maintenir la bourgeoisie dans le cadre de son

modus vivendi avec la bureaucratie.

Dans les pays d'Europe occidentale et dans plusieurs pays de l'Amérique latine, les

partis communistes devenaient les principaux fossoyeurs de la révolution

prolétarienne montante et répétaient à l'échelle de la planète le rôle de super-Noske

qu'ils avaient joué dans la révolution espagnole. De la part de la bourgeoisie, la

participation gouvernementale des partis communistes exprimait la conscience nette

du fait que le stalinisme était devenu le facteur contre-révolutionnaire le plus efficace

dans le mouvement ouvrier. De la part des staliniens, elle reflétait les besoins

fondamentaux de la bureaucratie soviétique, à savoir :

a) empêcher l'éclatement de la révolution prolétarienne ;

b) utiliser le rôle de « sauveur du capitalisme » pour arracher à la bourgeoise des

concessions économiques et surtout diplomatiques favorables au Kremlin ;

c) pénétrer dans l'appareil d'État bourgeois et préparer ainsi les positions « straté-

giques » pour sa neutralisation en cas de guerre impérialiste antisoviétique.

Ce tournant constitue l'aboutissement logique de l'évolution politique du stalinisme. À

partir de ce moment, le but poursuivi par les partis communistes consiste de plus en

plus exclusivement dans un chantage envers la bourgeoisie pour obtenir d'elle une

orientation neutre ou favorable par rapport au Kremlin et le maintien des positions

staliniennes « conquises » dans l'appareil d'État bourgeois. Les partis staliniens

deviennent des partis néo-réformistes qui se distinguent des partis réformistes par

leur liaison avec la bureaucratie soviétique. Tout comme les vieux partis réformistes

s'efforcent de concilier l'existence de la bureaucratie ouvrière avec celle de la

bourgeoisie nationale, les partis staliniens s'efforcent de concilier l'existence de la

bureaucratie soviétique avec celle de la bourgeoisie mondiale. À travers les

oscillations de la conjoncture, des tournants conjoncturels, à droite ou à gauche,

peuvent être effectués dans le cadre de cette orientation fondamentale. Un véritable

retour à une orientation pseudo-révolutionnaire, comparable à celle de 1939-1941,

n'est plus possible sauf en cas d'éclatement de la guerre américano-russe et dans le

cas de l'écrasement préalable du mouvement des masses. Les staliniens ne peuvent

prendre les armes que dans la mesure où cette action ne risque pas de provoquer une

réelle insurrection ouvrière. Ils ne peuvent de nouveau parler un langage «

révolutionnaire » que dans la mesure où ce langage ne risque pas effectivement de

déclencher la révolution prolétarienne.

34. Cette transformation fondamentale des partis staliniens, fonction de la nouvelle

politique étrangère de la bureaucratie soviétique, s'explique également par un

changement dans la composition sociale et dans le recrutement des partis staliniens

et trouve son expression dans une base idéologique entièrement nouvelle de ces

partis :

a) A partir de 1944, les partis staliniens pénètrent pour la première fois dans l'appareil

d'État bourgeois ; en même temps, l'idéologie bourgeoise pénètre pour la première

fois organiquement dans leurs rangs. À mesure que la bureaucratie stalinienne

commence à posséder dans chaque pays capitaliste des intérêts « particuliers » à

défendre, le caractère réformiste de sa politique doit fatalement s'accentuer. Alors

que l'appareil stalinien resta presque entièrement fidèle au Kremlin, en 1939-

1940, parce que l'ensemble de ses intérêts le lièrent à la bureaucratie soviétique,

son degré d'indépendance est certainement plus élevé maintenant qu'à ce moment.

Ainsi, étant donné les contradictions de plus en plus aiguës entre la bureaucratie

stalinienne et l'impérialisme américain, un contrôle plus direct du Kremlin sur la

direction des différents partis staliniens « nationaux » devint nécessaire.

Cependant, de grosses fissures dans l'appareil lors d'une guerre éventuelle ne sont

pas à attendre, car l'ensemble des couches dirigeantes des partis communistes est

entièrement conscient du fait que seule sa liaison avec l'URSS lui permet de jouer

un rôle politique « indépendant » des autres courants réformistes au sein du

mouvement ouvrier ;

b) À partir de 1941 et jusqu'en 1945, les partis communistes ont recruté bon

nombre d'éléments petits-bourgeois, intellectuels, paysans, etc. fis se sont

efforcés, dès le moment où ils avaient conquis la majorité de la classe ouvrière, à

concentrer leurs efforts de recrutement sur ces couches (cours vers les koulaks

dans le « glacis », « défense de la propriété contre les trusts » en France, etc.).

Inévitablement, un changement dans les rapports de forces, provoquant un reflux

de la petite bourgeoisie vers la droite, affaiblira les partis communistes dans leur

aile petite-bourgeoise et provoquera la tendance typiquement réformiste à

« rattraper » ces couches perdues en accentuant la propagande droitière (chauvi-

nisme, défense de la souveraineté nationale, défense des classes moyennes, etc.) ;

c) L'ensemble de ces transformations dans la composition et la politique des partis

communistes trouve une expression dans une base idéologique nouvelle de ces

partis. Ceux-ci partent maintenant de la conception que la lutte de classe se

transporte sur le plan de la lutte des puissances internationales, essentiellement sur

celui de la lutte entre l'URSS et les « démocraties nouvelles » d'un côté et le bloc

anglo-saxon de l'autre. Il suffit qu'un pays soit attiré dans la sphère d'influence

soviétique pour qu'il puisse passer sur une voie progressive, pacifique, vers le

socialisme. La révolution prolétarienne est donc « dépassée » comme la voie la plus

efficace pour détruire le capitalisme. Dans les pays de la zone d'influence

américaine, elle est en outre rendue « impraticable » par les rapports de forces

internationales. Les partis communistes doivent s'y efforcer d'accroître le

mouvement d'indépendance des pays envers l'impérialisme américain, mouvement

qui doit englober toutes les classes et qui, logiquement, doit aboutir à leur

neutralisation d'abord, puis à leur inclusion dans la sphère d'influence soviétique.

Cette nouvelle idéologie réformiste du stalinisme constitue l'aveu le plus apparent

et le plus cynique de l'abandon de la lutte de classe révolutionnaire de la part de ces

partis et de leur subordination totale aux visées de la politique étrangère du

Kremlin.

La lutte contre le stalinisme

35. De même que Trotsky présentait hier correctement Hitler et Staline comme des

« étoiles jumelles », la puissance essentielle du stalinisme et la chance essentielle de

survie de l'impérialisme mondial résident précisément dans leur interaction, leurs

rapports mutuels dans la conscience des masses. Dans la mesure où l'impérialisme

américain accentue son hostilité envers la bureaucratie soviétique et où les

bourgeoisies nationales accentuent leur campagne contre les partis staliniens

« nationaux », les masses auront inévitablement tendance à considérer la

bureaucratie soviétique et les partis staliniens comme des forces anti-impérialistes

et révolutionnaires et continueront à leur donner leur appui plus ou moins passif,

même dans le cas où elles ont déjà fait une première expérience de la politique

traître de collaboration de classes de la part des dirigeants staliniens.

D'autre part, à mesure que les masses partout où le stalinisme est au pouvoir —

considèrent le camp impérialiste « démocratique » comme l'autre terme réel de

l'alternative à la dictature stalinienne détestée, elles reflueront vers les

organisations « démocratiques » et social-démocrates au service de l'impérialisme

et leur donneront une nouvelle base de masse dans les pays où celles-ci avaient été

complètement abandonnées de tout soutien populaire vers la fin de la guerre.

Mais Hitler et Staline n'étaient des « étoiles jumelles » que parce que l'époque

historique de leur apparition mutuelle était une époque de reflux et de stagnation du

mouvement ouvrier. La période de nouvelle montée possède dans sa propre logique

de développement le mécanisme de destruction du cercle vicieux dans lequel risquent

de se perdre les chances de survie de l'humanité. C'est au cours de leurs luttes, de

l'amplification et de la généralisation de celles-ci que les masses accumuleront à la fois

l'expérience et le dynamisme révolutionnaire nécessaires pour se dégager de

l'influence stalinienne tout en accentuant leur orientation anti-impérialiste et

anticapitaliste. Toute notre perspective est basée sur cette considération que la lutte

de classe aura raison finalement du stalinisme. Mais il est clair, dès maintenant, que le

facteur subjectif, la présence d'un parti révolutionnaire ancré dans les masses et pris

au sérieux par elles, joue un rôle décisif dans ce processus d'émancipation du

mouvement ouvrier de la gangrène stalinienne, condition nécessaire à l'émancipation

révolutionnaire du prolétariat du capitalisme décadent.

36. Des exemples récents, aussi bien dans les pays coloniaux qu'en France, ont clairement

montré la possibilité d'un débordement limité des appareils staliniens par les ouvriers

en lutte dès l'étape actuelle. Mais ce débordement reste encore forcément limité en

fonction des facteurs suivants :

a) les partis staliniens ne sont pas encore suffisamment « usés » par l'action

gouvernementale ;

b) ils possèdent un champ de manœuvre plus large de par l'hostilité accrue de la

bourgeoisie envers eux ;

c) il ont été capables de « rajeunir » le réformisme en le combinant avec une série de

slogans de la période postrévolutionnaire en Russie ;

d) il n'y a pas encore de parti révolutionnaire considéré par les masses comme

suffisamment efficace dans son action pour constituer une véritable alternative

au parti communiste ;

e) les couches avancées du prolétariat n'avaient conscience de la trahison

stalinienne que sur le terrain économique (blocage des salaires, production

d'abord, briseurs de grèves, etc.).

Dans ces conditions, le débordement plus large des organisations staliniennes sera un processus long et pénible qui se confond essentiellement avec celui de la construction du parti révolutionnaire. Par une intervention constante, intelligente et patiente dans toutes les luttes ouvrières, dans tous les mouvements de mécontentement et de révolte des masses, les militants révolutionnaires doivent gagner progressivement la confiance des couches ouvrières les plus avancées afin de constituer une véritable direction nouvelle pour la prochaine vague révolutionnaire. Ils ne pourront jouer ce rôle que dans la mesure où ils apparaîtront avec leur physionomie propre et que les masses ne pourront en aucune mesure les confondre avec le « stalinisme de gauche ».

37. La lutte contre le stalinisme, hors les pays du « glacis », passe donc essentiellement

par les stades suivants :

a) contre le stalinisme en tant que courant idéologique d'empoisonnement de la classe

ouvrière, lutte permanente constituée avant tout par la destruction de toutes les

illusions des masses quant au caractère « non capitaliste » des pays du « glacis ». En

même temps, une réaffirmation patiente, non doctrinaire mais éducatrice, capable

d'être comprise par les masses, des bases essentielles du marxisme (lutte de classes,

caractère de classe de l’État, nécessité de la révolution prolétarienne, principes de la

démocratie ouvrière, internationalisme, etc.) est un des moyens de combat les plus

essentiels contre le stalinisme ;

b) contre le stalinisme en tant qu'organisation prépondérante de la classe ouvrière,

pénétration progressive du parti révolutionnaire dans toutes les organisations de

masses et avant tout dans les usines et dans les syndicats. La lutte contre le

stalinisme est essentiellement une lutte pour arracher aux staliniens leur influence

prédominante sur les masses ouvrières ;

c) contre le stalinisme en tant que parti politique se réclamant de la classe ouvrière,

dénonciation constante, non doctrinaire, mais éducatrice et compréhensible aux

masses, de la politique anti-ouvrière des dirigeants staliniens, propagande

révolutionnaire permettant aux masses de faire leur propre expérience du caractère

traître de la direction stalinienne, agitation inlassable pour l'unité d'action

prolétarienne sur tous les objectifs de classe, propagande pour un front unique dans

des circonstances appropriées et à condition que certains rapports de forces soient

donnés ;

d) contre le Guépéou, instrument d'assassinat stalinien, la IVe Internationale doit mener

une lutte constante par tous les moyens dont elle dispose. Les staliniens ont profité

de toute crise sociale pour essayer d'assassiner de nombreux militants trotskystes ou

d'autres antistaliniens du mouvement ouvrier, afin d'éliminer physiquement tous les

cadres pouvant donner une direction révolutionnaire au prolétariat (Espagne, Grèce,

Viêt-Nam). Tout le bilan des crimes du Guépéou doit être constamment dénoncé.

Avec la plus grande vigilance, les préparatifs de nouveaux crimes staliniens doivent

être dépistés et mis en lumière. Les secteurs les plus larges de l'opinion publique

doivent être mobilisés contre ces crimes. Il faut que la IVe Internationale apprenne à

prendre elle-même aussi les mesures nécessaires d'autodéfense de façon soigneuse

et complète. Contre les méthodes d'assassinat froidement perpétrés par le Guépéou,

tout moyen à notre disposition doit être utilisé.

38. Historiquement, le sort du prolétariat mondial dépend de sa capacité à rejeter à

temps la tutelle stalinienne pour éviter que l'impérialisme écrase la classe ouvrière

ensemble avec l'Union soviétique. La conscience de cette nécessité historique

inéluctable est incarnée dans la IVe Internationale. Son analyse du monde actuel est

basée sur la compréhension de la décomposition parallèle du monde capitaliste et

de la Russie soviétique en l'absence d'une révolution socialiste mondiale victorieuse.

Son cours, qui est un cours vers la révolution mondiale, ne peut, à l'étape actuelle qui

est une étape de développement des luttes des masses, comporter aucune trace

d'engagement en faveur de l'impérialisme anglo-américain ou de la bureaucratie

soviétique. Aussi bien dans les pays au-delà qu'en deçà du « rideau de fer », notre

ligne politique déterminée par les intérêts immédiats et historiques des masses

opprimées est celle de leur lutte de classe prolétarienne... C'est pourquoi,

essentiellement, la lutte entre les partisans grecs et le gouvernement Sophoulis-

Tsaldaris n'est pas pour nous une lutte entre « les deux blocs », mais une lutte entre

ouvriers et bourgeois. C'est pourquoi nous sommes du côté des masses ouvrières du

« glacis » contre les régimes staliniens et contre les conspirations réactionnaires

impérialistes éventuelles. Partout, nous partons de la prédominance de cette lutte de

classe en tant que facteur déterminant de l'évolution politique.

La discussion sur la question russe

•

La signification historique de cette discussion

39. L'importance exceptionnelle prise par la discussion russe, d'abord dans le

mouvement trotskyste et maintenant dans l'ensemble de l'opinion ouvrière et

bourgeoise mondiale, provient du développement entièrement imprévu qu'a pris la

société russe depuis la révolution d'Octobre et de la place de premier plan qu'elle

occupe aujourd'hui dans les rapports internationaux. L'importance de la « question

russe », dans les discussions idéologiques, n'est que le reflet de l'importance

historique de la révolution d'Octobre et de l'importance politique de la dictature

stalinienne dans les affaires mondiales.

Mais, à l'intérieur du mouvement ouvrier révolutionnaire, la signification historique de

la question russe dépasse largement celle qui est attachée à l'explication des

phénomènes russes et staliniens eux-mêmes. Comme cela fut le cas dès la lutte de

l'Opposition de gauche contre la théorie du « socialisme dans un seul pays », l'enjeu de

cette discussion n'est rien moins que le maintien du marxisme contre des tendances

révisionnistes et désagrégatrices qui se font jour dans le mouvement ouvrier sous la

pression de l'idéologie bourgeoise ou petite-bourgeoise.

40. Le révisionnisme du XIXe siècle, profondément imprégné d'optimisme petit-

bourgeois, fut le reflet de l'évolution relativement « pacifique » du capitalisme. Aussi

longtemps que « le mouvement » semblait pouvoir apporter constamment de

nouvelles positions au prolétariat — et avant tout de nouvelles prébendes à la

bureaucratie ouvrière —, l'illusion que « le mouvement est tout, le but n'est rien »

pouvait trouver un large écho dans les couches les plus satisfaites de l'aristocratie

ouvrière et de la petite bourgeoisie radicale.

Le révisionnisme d'aujourd'hui est profondément imprégné du pessimisme petit-

bourgeois, reflet de l'évolution catastrophique des dernières trois décades, des

défaites ouvrières ininterrompues, de la dégénérescence monstrueuse de l'URSS et du

développement de tendances barbares dans le monde contemporain. Aussi longtemps

qu'une victoire révolutionnaire décisive ne sera pas remportée dans un pays avancé

et les petits-bourgeois ne sont attirés par la puissance des idées réelles que dans la

mesure où celles-ci se combinent à l'idée de réelle puissance —, l'illusion que la

dégénérescence de l'URSS n'est pas due à des facteurs conjoncturels et que le reflux

du mouvement ouvrier est un « phénomène historique définitif » trouvera forcément

un large écho dans les couches les plus découragées et déçues de la petite bourgeoisie

radicale et des vieilles générations ouvrières.

Ce n'est pas par hasard que ce révisionnisme d'aujourd'hui s'est cristallisé le plus

souvent autour de la discussion de la « question russe ». De même que le marxisme

révolutionnaire puise une force immense dans l'exemple pratique de la victoire

d'Octobre, première démonstration décisive de la possibilité de la conquête du

pouvoir par le prolétariat sous la direction d'un parti révolutionnaire résolu, tous

ceux qui mettent en question cette possibilité ne peuvent qu'opposer à l'expérience

d'Octobre le fait de la dégénérescence de l’État ouvrier et du Komintern.

41. Ce révisionnisme d'aujourd'hui, qui s'est exprimé parallèlement aux deux pôles

extrêmes du mouvement marxiste révolutionnaire, se caractérise globalement par les

conceptions suivantes :

a) la dégénérescence de l’État ouvrier en Russie n'est pas due à des particularités

conjoncturelles (isolement de la révolution, état arriéré du pays, interaction

entre la bureaucratisation russe et la bureaucratisation du Komintern, etc.)

mais est inhérente soit à la nature du bolchevisme (du parti révolutionnaire),

soit à celle du prolétariat, soit aux deux combinées ;

b) la dictature bureaucratique en Russie ne constitue pas un « accident »

historique qui finira par s'avérer une étape purement conjoncturelle sur la voie

de l'humanité vers le socialisme. Elle constitue au contraire une phase

nécessaire du développement historique de l'humanité (ou de sa chute dans la

barbarie) ;

c) le reflux du mouvement ouvrier, entre 1923 et 1939, n'est pas dû au problème

de la direction révolutionnaire — c'est-à-dire de la formation encore

insuffisante de l'avant-garde révolutionnaire à cette étape, déterminée par une

série de facteurs historiques —mais reflète soit l'incapacité du prolétariat à

remplir sa mission historique, soit son incapacité à choisir une direction

révolutionnaire, soit une combinaison des deux.

42. La manifestation « antistalinienne » achevée de ce révisionnisme — produit de la

pression de l'impérialisme aux États-Unis —a été donnée par Burnham dans la

Managerial Revolution et par Dwight MacDonald. Appliquant les conceptions précitées,

ils arrivent aux conclusions suivantes :

a) la bureaucratie soviétique est une nouvelle classe dont la domination marquera

une étape nécessaire de l'évolution historique vers laquelle tendra l'ensemble du

monde capitaliste (similitude de l'emprise étatique en URSS, en Allemagne, au

Japon, aux États-Unis, etc.) ;

b) le marxisme, qui s'est avéré incapable de prévoir ce nouveau développement et qui

est entièrement basé sur les capacités révolutionnaires du prolétariat, s'est avéré

une utopie et a fait faillite. Un « nouveau » programme maximum de

perfectionnement social doit être élaboré. Ces « nouveaux programmes » se sont

avérés jusqu'ici — dans le cas de MacDonald, de façon tout à fait avouée — un

recul vers les conceptions socialistes pré marxistes.

La manifestation « pro stalinienne » — produit de la pression du stalinisme en France — achevée de ce révisionnisme a été donnée par Bettelheim, Martinet et C'°, dans la Revue internationale. Appliquant eux aussi les conceptions précitées à la situation mondiale actuelle, ils arrivent aux conclusions suivantes :

a) de par son manque d'homogénéité et de culture technique, la classe ouvrière passe

fatalement après sa prise du pouvoir par une étape de différenciation et d'inégalité

sociale. Le progrès historique est assuré par les couches privilégiées du prolétariat

(la bureaucratie). L’État a comme fonction de défendre ces privilèges ;

b) à l'époque impérialiste décadente, le prolétariat cesse de se développer numé-

riquement et intellectuellement mais recule, voit sa force diminuer et sa structure

sociale se pourrir. L'échec des révolutions prolétariennes « classiques » de 1918-

1923 est définitif La stratégie léniniste de la révolution prolétarienne a fait son

temps. Il ne reste à l'humanité, devant cette incapacité du prolétariat à remplir sa

mission historique, d'autres voies de progrès qu'une tentative de « participer » à

l'étatisation des moyens de production par la bureaucratie soviétique sur une

échelle de plus en plus large et d'élaborer un nouveau programme minimum pour

atténuer le caractère violent de ce processus.

Le parallélisme de ces deux manifestations révisionnistes saute aux yeux. Ces tendances révisionnistes achevées n'ont pas de place dans le mouvement révolutionnaire. Mais certains de leurs traits apparaissent à la base des conceptions erronées sur la question russe qui se sont manifestées dans nos propres rangs. Ce qui importe, c'est d'abord de déceler la logique interne de ce début de révisionnisme et de rendre ses partisans conscients de ses conséquences dangereuses sur le plan de l'ensemble du marxisme. C'est ensuite de discerner soigneusement entre une révision de la question russe qui s'efforce de se maintenir dans le cadre de toute la conception marxiste de notre époque et une révision de la question russe qui risque de plus en plus de se prolonger en une révision complète du marxisme.

Le « capitalisme d'État »

43. Les partisans de la théorie de l'existence d'un « capitalisme d'État » s'efforcent en

général de maintenir leur conception dans le cadre de la conception marxiste générale

de notre époque. Ils maintiennent en entier la stratégie léniniste de la révolution

prolétarienne. Ils ne mettent en question ni la capacité révolutionnaire du prolétariat

ni les possibilités de construire un parti révolutionnaire en s'appuyant en premier lieu

sur la lutte de classe et l'expérience des luttes ouvrières. Leur révisionnisme apparaît

là où, en caractérisant l'URSS comme pays capitaliste, ils sont amenés logiquement à

considérer la société soviétique actuelle comme une sorte d'« image d'avenir » de la

société capitaliste en général et à insister, autant que Burnham, sur la similitude des

tendances « étatiques » en Russie et en dehors de la Russie. Cela est basé sur des

analogies superficielles et formelles qui faussent complètement et la compréhension

des tendances profondes du capitalisme contemporain et la compréhension du

bouleversement radical qu'a constitué la révolution d'Octobre.

44. Ces analogies sont essentiellement les suivantes :

a) Analogie entre la nationalisation des moyens de production en URSS et la

tendance à l'étatisation des moyens de production dans le monde capitaliste. Ceci

est l'exemple le plus évident du caractère formel de l'analogie. En effet, en Russie,

il s'agit de l'expropriation et de la destruction en tant que classe de la bourgeoisie

par l'action révolutionnaire du prolétariat et par l’État ouvrier. Dans les pays

capitalistes, il s'agit de la nationalisation — avec compensation — de certains

secteurs non rentables de l'économie bourgeoise au profit des grands

monopoles. La « fusion entre l’État et l'économie » en Russie signifia la

destruction de la bourgeoisie en tant que classe. La fusion entre l’État et

l'économie dans les pays capitalistes spécialement en Allemagne et aux États-

Unis — signifia la destruction de l'indépendance de couches capitalistes

déterminées et leur soumission complète aux monopoles. La différence

fondamentale entre ces deux processus, c'est que seule la révolution

prolétarienne montre la « tendance à exproprier les monopoles » ; les pays

capitalistes non seulement ne montrent pas cette « tendance », mais ils montrent

la tendance opposée, celle du renforcement et de l'enrichissement des

monopoles qui soumettent toute la vie sociale à leur contrôle direct.

b) Analogie entre la tendance au fractionnement du marché mondial inhérente à

l'économie capitaliste décadente et le monopole du commerce extérieur établi

par la révolution d'Octobre. En réalité, les tendances protectionnistes et « autar-

ciques », éléments de l'économie de guerre et palliatifs contre les crises de la

bourgeoisie décadente, n'épargnent pas à ces pays l'exploitation du capital

étranger, mais accentuent les profits de celui-ci dans la mesure où elles

s'efforcent de se « suffire à elles-mêmes ». Au plus haut point de « l'autarcie »,

l'Allemagne et le Japon capitalistes rapportaient le plus de profit au capital

américain. Dans le cas de l'URSS, il s'agit d'une élimination radicale de

l'exploitation du pays par le capital étranger. La pression du marché mondial

subsiste, mais seulement de façon indirecte.

c) Analogie entre les tendances à la « planification » inhérentes au capitalisme

monopoleur et la planification soviétique. La « planification » nationale du capital

monopoleur consiste, comme le dit Trotsky, « à limiter artificiellement la production

dans certains secteurs et à créer tout aussi artificiellement avec des dépenses

colossales d'autres secteurs » et résulte, dans une « régularisation inconstante

achetée au prix d'un abaissement de l'économie nationale prise comme un tout, de

l'augmentation du chaos sur le plan international, et d'un ébranlement complet du

système financier, absolument indispensable pour une planification socialiste ». La

planification soviétique, au contraire, quoique loin d'être une planification

harmonieuse, a réussi néanmoins à réaliser d'immenses et réels progrès

économiques, à développer les forces productives dans tous les secteurs, à

augmenter, au moins jusqu'au début du III Plan quinquennal, le niveau de vie et les

besoins de dizaines de millions d'hommes et de femmes du peuple. La différence

qualitative entre ces deux tendances, c'est que l'une maintient le profit comme

régulateur de l'économie et subordonne les « plans » et l'ensemble de l'économie

non pas aux intérêts d'un « capitalisme » abstrait, mais de monopoleurs ayant des

intérêts bien tangiblement concrets et déterminés, alors que la planification

soviétique reçoit précisément sa profonde impulsion du fait que l'appropriation

privée de la plus-value est radicalement supprimée et que la conscience commence

à remplacer, fut-ce maladroitement, le profit en tant qu'élément décisif pour régler

le développement économique.

d) Analogie entre la « production pour cause de production » en régime capitaliste et le

développement des forces productives (en premier lieu du secteur des moyens de

production) en URSS ; analogie entre le jeu de la loi de la valeur dans les pays

capitalistes et en URSS, etc. En réalité, il s'agit ici d'une simple pétition de principe.

Partant de la supposition que la Russie est un pays capitaliste, les partisans de cette

théorie donnent au développement des forces productives dans ce pays une

expression dans les termes de la forme capitaliste de la loi de la valeur. Mais un

développement prodigieux des forces productives et en premier lieu du secteur de

l'industrie lourde ne caractérise pas seulement le capitalisme, mais aussi la société de

transition après la conquête du pouvoir par le prolétariat. Et la « loi de la valeur » ne

s'applique pas seulement à la société capitaliste, mais à toutes les sociétés pré et post

capitalistes dans lesquelles existe ou subsiste la production de marchandises. En

Russie, la « loi de la valeur » s'applique certainement et n'a pas cessé de s'y appliquer

depuis 1917, mais elle n'y a plus la même application que dans la société capitaliste.

Les prix ne sont pas déterminés par le taux moyen de profit. L'argent n'a plus la

qualité de devenir capital. Tout cela se base sur une absence totale d'effort d'analyser

les formes spécifiques de l'économie de transition telle qu'elle existera dans tout État

ouvrier jusqu'à la disparition complète des classes et au passage définitif vers le

communisme.

45. Le reproche que nous adressent les partisans de la théorie du « capitalisme d'État » selon

qui nous serions des « économistes » basant notre analyse sur un « fétichisme de la

propriété nationalisée » est absurde. En réalité, notre analyse part de la différence

fondamentale entre les nationalisations bourgeoises (Angleterre, France, pays du

« glacis ») et l'ensemble des bouleversements qui se sont produits en Russie par suite de

la révolution prolétarienne, culminant dans l'expropriation et la destruction en tant que

classe de la bourgeoisie et faisant des moyens de production une propriété collective.

C'est aux partisans de la théorie du capitalisme d'État d'expliquer comment la

bureaucratie constitue une classe « capitaliste d'État » tout en maintenant les rapports de

propriété issus de la destruction du capitalisme, tout en ayant elle-même détruit la

nouvelle bourgeoisie rurale. C'est à eux d'expliquer comment la destruction des

conquêtes d'Octobre a été possible sans changement dans les rapports de propriété et

sans nouvelle révolution sociale. C'est à eux d'expliquer comment ils peuvent concilier le

caractère « capitaliste » de l'URSS avec le bouleversement total des rapports de

production et de propriété que l'impérialisme allemand a été forcé de provoquer dans les

régions occupées de l'URSS et que la bureaucratie soviétique a été forcée, de son côté, de

provoquer dans les régions réoccupées et dans les provinces annexées à l'URSS. Sur tous

ces points, cette théorie démontre nettement son incapacité d'interpréter de façon

marxiste la réalité de la vie soviétique.

46. Mais la contradiction interne la plus évidente de cette théorie éclate dans sa conception des

partis staliniens. Elle s'efforce ici de concilier les besoins de la stratégie révolutionnaire —

qui imposent la conception des partis staliniens comme partis ouvriers dégénérés — et les

conséquences de sa théorie — qui font des partis staliniens des agents d'une puissance

capitaliste-fasciste. Le résultat absurde à laquelle cette conciliation aboutit — déterminant

un salto mortale des partis staliniens, de partis ouvriers en partis bourgeois, dès le moment

mi ils ont conquis le pouvoir — et l'impossibilité d'expliquer ce phénomène évident - que

l'afflux des masses radicalisées vers des partis qui seraient des agents d'une puissance

capitaliste constitue un indice de la montée révolutionnaire —, sont à eux seuls la

plus claire condamnation de cette théorie.

•

Le « collectivisme bureaucratique »

47. Les partisans de la théorie selon laquelle le « collectivisme bureaucratique » régnerait

en URSS ont cet avantage par rapport à ceux qui considèrent l'URSS comme un

« capitalisme d'État », qu'ils comprennent nettement le caractère non capitaliste de

l'URSS et qu'ils sont capables de comprendre les changements dans les rapports de

production et de propriété provoqués par la pénétration capitaliste en URSS et son

recul ultérieur. Mais leur révision du marxisme ne s'arrête par contre pas à la question

russe elle-même. Non seulement ils sont forcés de bouleverser totalement la

conception marxiste de l'évolution de la société capitaliste, mais ils mettent en

question une série de bases fondamentales du matérialisme historique en général. Cela

est, bien entendu, leur droit. Il faudrait seulement leur demander d'être plus logiques

avec eux-mêmes. Comme Trotsky l'indiquait déjà, et comme seuls les révisionnistes

complets (MacDonald, Burnham et C') l'ont clairement exprimé, l'aboutissement

logique de la théorie du collectivisme bureaucratique, c'est la conception de

l'impuissance du prolétariat à remplir sa mission historique et la condamnation du

marxisme comme étant une utopie.

48. Le terme de classe n'est pas une notion fortuite dans la sociologie marxiste. Il est le

concept de base sur lequel s'applique ou s'effondre toute la conception marxiste de

l'histoire. Il est pour cette raison circonscrit de façon bien définie et bien distincte.

L'application de cette délimitation à la bureaucratie aboutit à cette conclusion

absurde que la bureaucratie est une « classe » qui n'a aucun des traits caractéristiques

des autres classes dans l'histoire :

a) chaque classe dans l'histoire est caractérisée par une fonction indépendante et

fondamentale dans le processus de production — à une étape déterminée du

processus historique — et par des racines propres, dans la structure

économique de la société ;

b) chaque classe dans l'histoire représente une étape déterminée du progrès

historique, y compris les classes nées dans des périodes de recul, qui ont pour

fonction de sauvegarder l'acquis de la technique. Elles représentent chacune une

étape déterminée dans la division sociale du travail, une étape déterminée dans le

développement de la propriété des moyens de production ;

c) chaque classe dans l'histoire est un organe historiquement nécessaire

remplissant une fonction nécessaire du point de vue du développement des

forces productives ;

d) chaque classe dans l'histoire qui pose sa candidature au pouvoir — et à fortiori

chaque classe dominante est consciente de son rôle, possède son idéologie et ses

traits spécifiques propres et est arrivée à un minimum de stabilité dans sa

constitution, stabilité qu'elle s'efforce de transmettre aux générations suivantes ;

e) explicitement, d'après Marx, aucune formation sociale ne peut devenir une classe

sur la seule base de ses revenus supérieurs, de ses privilèges politiques ou de ses

monopoles (d'instruction, etc.).

Il est évident que la bureaucratie soviétique ne possède comme traits spécifiques que ces caractéristiques qui, d'un point de vue marxiste, n'en font pas une classe. Elle n'est nullement un « organe historique nécessaire », mais une excroissance du prolétariat. Elle n'a nulle racine dans le processus de production, mais doit sa situation exclusivement à des privilèges dans la distribution. Elle ne représente aucun « progrès » historique, mais sape et gangrène le progrès représenté par les rapports de production légués par la révolution d'Octobre. Elle ne représente nulle phase dans le développement de la propriété, mais maintient les rapports de propriété établis par la révolution prolétarienne. Elle ne possède nullement une idéologie et une composition propres. Le meilleur indice de ce que la société russe n'est pas une nouvelle société de classe, mais une société corrompue par l'apparition d'un organe parasitaire, c'est le fait que, contrairement à ce qui se passe dans toute société d'exploitation, la solidité de l'économie russe est en rapport inverse et non direct des privilèges de la bureaucratie.

49. L'application honnête et conséquente des caractéristiques de classe à la bureaucratie

ne peut aboutir qu'à une justification de son rôle historique et à une condamnation

historique du prolétariat. Si réellement la bureaucratie est une classe, cela signifie que

l'étape bureaucratique du développement de la société est une nécessité historique

et que le prolétariat n'est pas encore capable de diriger le monde. C'était cela la

conclusion logique de Burnham que les partisans de la théorie du « collectivisme

bureaucratique » dans le mouvement révolutionnaire n'ont pas osé tirer. Ils ont

essayé de se soustraire à cette contradiction fondamentale de leur position en

indiquant le caractère « unique » de la bureaucratie, née de conditions spécifiques

russes. Ils ont, pour la même raison, avancé la théorie antimarxiste qu'à l'« époque »

de la propriété collective — comme si pareille époque existait en dehors de celle de

la révolution prolétarienne — la domination de classe ne change plus les rapports de

propriété, mais seulement la mainmise sur l’État. Mais l'expansionnisme

bureaucratique, au-delà des frontières de l'URSS, pousse ces théoriciens vers un

nouveau développement révisionniste de leur théorie. Les partis communistes du

monde entier sont maintenant considérés comme des « noyaux » d'une nouvelle

classe. Avec cette définition, l'ensemble de la définition marxiste de classe et du

capitalisme tombe. Car il est évident que les partis communistes et leurs membres

ne jouent aucun rôle indépendant dans le processus de production et deviendraient

une « classe » uniquement en fonction de privilèges politiques. Et il est évident qu'ils

ne peuvent obtenir ces privilèges que dans la mesure où le prolétariat s'avère

incapable de renverser le capitalisme décadent.

Une nouvelle étape s'ouvrirait dans l'histoire de l'humanité, celle du collectivisme

bureaucratique sur une échelle continentale (et même mondiale) plus ou moins

identifiée avec « la barbarie ». Les partisans de cette théorie n'ont jamais essayé

d'analyser les lois de développement de cette nouvelle société et de montrer à travers

quel mouvement de contradictions sociales elle finirait d'exister. En insistant sur le

« pourrissement » du prolétariat et sa réduction à l'état d'« esclave », ils ne peuvent

qu'accentuer la conclusion qui se dégage de cette théorie, qu'elle est basée sur

l'impossibilité du prolétariat à remplir sa mission historique. Ses partisans, s'ils

étaient logiques avec eux-mêmes, devraient abandonner, au moins pour les pays où le

collectivisme bureaucratique aurait triomphé, le programme de la révolution

socialiste et le remplacer par un « nouveau programme minimum pour la défense des

intérêts des 'esclaves ». Par ses implications, cette théorie liquiderait l'existence de la

IVe Internationale dans ces pays et son application logique paralyserait complètement

l'action de celle-ci dans les pays capitalistes face au problème des partis staliniens.

• Socialisme dans un seul pays ou révolution permanente

50. Toute classe exploitée qui prend le pouvoir dans une société dont le développement

des forces productives ne garantit pas encore la satisfaction de tous les besoins

sociaux doit fatalement ouvrir la voie à une nouvelle exploitation de classe. Pour la

construction d'une société sans classes, un haut niveau de richesse sociale est exigé.

L'expérience russe confirme seulement le second terme de cette loi marxiste. Car si

le niveau de développement des forces productives en Russie ne permet pas un

passage progressif vers une société sans classes, l'économie mondiale comme un tout

est plus que mûre pour la construction du socialisme. De même que Staline ne

comprit pas l'interdépendance du développement du monde capitaliste et de celui

de la Russie soviétique, cette interdépendance est ignorée par tous ceux qui pensent

pouvoir discerner de nouvelles formes sociales en Russie en faisant abstraction des

forces agissantes décisives sur l'arène mondiale et qui sont loin d'avoir dit leur

dernier mot. Comme nous partons de la constatation que le prolétariat mondial

garde intact son potentiel d'énergie révolutionnaire, nous ne pensons pas non plus

que l'étape historique de la révolution d'Octobre est d'ores et déjà enterrée et que

la Russie serait une démonstration, fut-ce de valeur universelle, de l'incapacité du

prolétariat à conserver le pouvoir et de l'instabilité des rapports de production

établis par la révolution prolétarienne.

La théorie du « socialisme dans un seul pays » combina la myopie de bureaucrates

arrivés et satisfaits à leur mépris profond des possibilités révolutionnaires du

prolétariat mondial. La pratique de l'expansionnisme soviétique qui, apparemment,

nie les postulats « théoriques » de cette théorie en est en réalité une conclusion

logique inévitable. Les théories décrivant l'URSS comme une nouvelle société de

classes sont amenées logiquement à poser au moins un point d'interrogation à

propos de la capacité relative du prolétariat à défendre socialement les rapports de

production issus de sa révolution victorieuse ; ils considèrent comme possible une

victoire de la contre-révolution sans guerre civile ouverte et prolongée. Notre

théorie de la révolution permanente confirme à la fois l'incapacité du prolétariat à

construire le socialisme dans un seul pays et l'incapacité de la bourgeoisie à

renverser un État ouvrier sans contre-révolution violente. Elle contient dans ces

termes toute la dynamique de la lutte de classes mondiale et, loin de traiter la

question russe comme un phénomène « unique » en dehors de l'étude marxiste du

capitalisme décadent, elle place cette question russe dans le cadre des problèmes

décisifs de notre époque.

C'est pourquoi notre analyse de l'URSS maintient l'ensemble de l'héritage marxiste :

l'interprétation de l'histoire comme lutte des classes avec sa définition

scientifiquement précise de la notion de classe, l'analyse de la société capitaliste

comme devant conduire inéluctablement à l'exacerbation des contradictions sociales

et aux luttes révolutionnaires du prolétariat, le programme de la révolution socialiste,

basée sur un processus historique qui rend celle-ci possible et nécessaire pour un

nouveau progrès de l'humanité. La construction de la IVe Internationale est

actuellement la condition essentielle à l'amplification et à la conduite victorieuse des

luttes révolutionnaires ouvrières à l'échelle du globe. Une solution victorieuse de

cette tâche « résoudra » dans les faits la question russe par la victoire de la

quatrième révolution russe. L'histoire montrera qu'une analyse exacte de ce

phénomène, le stalinisme, est une des prémisses de la réalisation de notre mission

historique.

Textes rejetés

Source : Rodolphe Prager (dir.), Les congrès de la IVe Internationale, t. 3, p. 119–157 (La Brèche, 1978-1989 ; éd. numérique 2022).

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