Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

L'Amérique centrale après la défaite électorale du FSLN

juin 1990 · Comité exécutif international · Le XIIe Congrès mondial et après (1985-1991) · 10 889 mots

In English: Central America Today — Document of the IEC, Fourth International — texte anglais publié à l’époque.

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Le texte qui suit est un rapport qui a été voté lors de la session de début juin 1990 du comité exécutif international de la IV*° Internationale.

1. Fondamentalement, les effets de la perestroïka sur la situation politique mondiale ont signifié la mise à jour de la vieille politique de coexistence pacifique en fonction du nouveau rapport de forces au niveau international. L'entente réalisée entre la bureaucratie soviétique et le Pentagone vise à établir un équilibre international qui assure les projets de restructuration des deux Etats.

Cette politique a eu des répercussions très négatives pour l'Amérique centrale. Bush et Gorbatchev exploitent le fait que ce sont des pays avec un poids matériel limité pour prendre des décisions en faisant abstraction des droits de ceux-ci. Ils rejettent toute idée que ces pays puissent remettre en question leurs projets. Plus particulièrement, la bureaucratie soviétique s'efforce de prendre ses distances par rapport aux luttes anti-impérialistes qui se déroulent dans cette partie du monde. Il exerce dans ce but une grande pression sur le gouvernement cubain pour qu'il cesse d'aider matériellement et politiquement les révolutionnaires du Salvador et du Guatemala. D'autre part, du point de vue de la perestroïka. la lutte révolutionnaire au Salvador est comme un cheveu dans la soupe. Gorbatchev s'efforce d'imposer une solution négociée dans la région, suivant l'exemple de ce qui s’est passé dans d’autres parties du monde. En dernière analyse, il travaille pour obtenir la reddition du FMLN et la transformation du projet de celui-ci en un projet électoral.

Ce nouveau contexte international exerce une pression substantielle sur les révolutionnaires latino-américains. et en particulier sur ceux d'Amérique centrale, dans la mesure où l'Etat ouvrier soviétique ne représente plus un point de référence stratégique. Cela est d'autant plus important que, pour une grande partie de l'avant-garde révolutionnaire latino-américaine, ce qu'elle appelait le «camp socialiste » jouait le rôle d’arrière-garde de la révolution. Les déclarations des Soviétiques, expliquant qu'ils ne donneront plus aucun soutien à des luttes de libération nationale qui débouchent sur un affrontement direct avec l'impérialisme, pèsent lourdement et poussent même des secteurs de l'avant-garde révolutionnaire à esquisser dans leurs discussions la conclusion que, dans le cadre actuel de la situation internationale, «la révolution est impossible ». Dans certains cas, cela nourrit une nostalgie de la vieille époque de Brejnev. lorsque l'URSS n'apportait pas beaucoup de soutien mais, verbalement, proclamait une politique plus agressive face à l'impérialisme. Ce contexte international est en train de créer des difficultés supplémentaires au développement des processus révolutionnaires de libération nationale. Il est nécessaire de ne pas oublier ce facteur si on veut discuter dans la clarté sur la dynamique des évenements dans cette partie du monde.

Les conséquences de la politique internationale de l'URSS

2. Aux agissements très néfastes de la bureaucratie soviétique correspondent l'esprit belliqueux et la virulence qui inspirent l'impérialisme nord-américain. La politique de Gorbatchev est une aubaine pour le Pentagone. Aux débuts de la perestroïka, on avait pensé que l'impérialisme aurait plus de difficultés à poursuivre une politique d'agression directe contre les peuples latino-américains. Ce vain espoir a êté de courte durée. L'invasion de Panama a éête la demonstration concrète du fait que le rapport de forces avait changé.

Le gouvernement Bush a interprète correctement la signification de la perestroïka pour l'Amérique latine : il a compris qu'on lui laissait les mains libres et qu'il pouvait agir impunèment et sans aucune restriction. L'invasion de Panama avait comme but non seulement d'éliminer le gouvernement Noriega, mais aussi et surtout de faire comprendre à tous les peuples latino-américains, en particulier aux peuples cubain et nicaraguayen. que les temps ont change et qu'une intervention directe est une possibilité réelle.

A cela, l'impérialisme combine parfaitement l'exploitation de la dette extérieure comme mécanisme disciplinant les plans des gouvernements latino-améri-APRES LA DEFAITE ELECTORALE DU FSIN 107 cains et actualisant une politique de presence directe et d'intervention. Ainsi. aux bases dejà existantes à Guantanamo. à Panama et au Honduras. etc.. se sont ajoutées au cours de ces dernières années celles de la Bolivie et plus récemment celles de la jungle péruvienne (le projet existe d'en installer prochainement en Colombie). Sous le pretexte de lutte contre la drogue, l'impérialisme a remporte des succès concrets dans sa stratégie de « guerre de basse intensité ».

C'est dans ce cadre qu'il faut placer la défaite électorale des sandinistes. Cette défaite represente un moment significatif dans le changement du rapport de forces au niveau régional. Elle a été précédée par la conclusion sans succes de l'offensive generale du FMEN au mois de nomvembre 1989, l'invasion de Panama et la réaction tout à fait insuffisante de la part des pays latino-americains. Tous ces évènements allaient à l'encontre des intérêts de la révolution nicaraguayenne. Et le résultat electoral, défavorable aux sandinistes, aura des répercussions très négatives sur les processus révolutionnaires du Salvador et du Guatemala.

3. Comme le reste de l'Amérique latine, l'Amérique centrale connait depuis 1982 une crise économique considérable. La chute des prix des matières premie-res et les dévaluations constantes ont précipite les pays de la région dans la crise la plus grave de leur histoire. Et ce en dépit de l'« aide » millionnaire que le gouvernement nord-américain a décidé d'accorder à ces gouvernements réactionnaires.

A l'heure actuelle, l'endettement extérieur est. pour ces pays. le problème cle. C'est justement en utilisant le prétexte de l'endettement que l'impérialisme a voulu cacher la portée de la crise. Wall Street a eté obligée de soutenir financièrement ces gouvernements pour des raisons politiques.

Les opérations de l'impérialisme américain avaient quatre objectifs : déstabili-ser le gouvernement sandiniste, infliger une défaite définitive à l'Union révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG). empêcher la victoire du FMLN et renverser le gouvernement Noriega. Dans la mesure où il estime que ces objectifs ont été atteints. le gouvernement Bush mettra fin à l’« aide » ou en diminuera la portée.

Mais. malgré cette aide extraordinaire. les pays de la région ont atteint les niveaux de misère les plus spectaculaires de l'Amerique latine. De 1981 à 1987. le produit national brut (PNB) par tête d'habitant a chute de 15.8 %. En même temps et alors que la dette extérieure était en 1980 de 18 milliards 183 millions. par la suite elle a augmenté d'environ 150 %. Ce qui fait une difference très sensible par rapport au reste de l'Amérique latine où. pour la même période. la dette extérieure a augmenté beaucoup moins. De toute évidence. il faut en chercher l'explication sur le terrain politique et non sur le terrain économique.

Les conditions matérielles d’explosions sociales subsistent et même s'aggravent considérablement. Lors de la deuxième reunion de Santa Fe, l'impérialisme nord-américain avait décide d'exploiter la dette extérieure comme un élément fondamental pour discipliner aussi bien l'économie que la politique des gouvernements d'Amérique centrale. Dans le cas de la première. il a voulu créer une image de stabilité et de prospérité et opposer cette situation à celle du Nicaragua. Sur ce terrain. la stratégie nord-américaine a subi un échec total. Les conséquences d'une telle politique apparaîtront dans des échéances relativement rapprochées, d'autant plus que les partis soutenus par l'impérialisme ont été remplacés par des partis d'extrême droite corrompus, qui n’ont pas une image internationale très reluisante. Du moins pour l'instant, l'époque des Arias, Duarte ou Cerezo approche de sa fin. Ce phénomène n'est qu'un reflet de la polarisation sociale qui subsiste dans la région.

4. D'un point de vue conjoncturel, la politique nord-américaine a remporté des succès significatifs, dont la défaite électorale des sandinistes. Cette défaite est en train de stimuler dans l'avant-garde révolutionnaire latino-américaine un débat qui provoque aussi des redéfinitions politiques significatives. Deux questions fondamentales se posent dans ces milieux : après ce qui s’est passé au Nicaragua, peut-on miser sur l'explosion de révolutions sociales viables ? La révolution socialiste peut-elle permettre aux pays latino-américains de surmonter le sous-développement ?

Ces questions peuvent apparaître absurdes à certains esprits sectaires, convaincus d’avoir tout résolu. Pour nous, il est essentiel de commencer à y apporter une réponse. Le comandant du FSLN, Victor Tirado Lopez, a donné à la première question une réponse assez nette : « Je crois que le crcle des révolutions anti-impérialistes — conçues comme un affrontement d'ensemble, militaire et économique, avec l'impérialisme — touche à sa fin. Il faut d'autres options. Le monde sous-développé ne peut résister ni vivre dans un état de guerre permanent, comme l'Ethiopie, le Mozambique, l'Angola, l'Afghanistan, eric. » Selon Tirado, si les prétendus pays socialistes n'ont aucune intention d’aider les processus révolutionnaires, le seul combat possible doit viser à éviter que gagne une ligne de capitalisme sauvage.

Cette déclaration est symbolique. Aux yeux de larges secteurs de masse et pour l'avant-garde, la révolution de 1979 avait été la preuve qu'il était possible et viable d'infliger une défaite à l'impérialisme. Aujourd'hui, des déclarations comme celles de Tirado peuvent avoir des effets de démoralisation extrêmement graves.

A l'affirmation selon laquelle la révolution ne peut pas résoudre les problèmes du sous-développement, nous répondons ceci : il est vrai que la révolution ne peut pas résoudre les problèmes du sous-développement, mais ces problèmes peuvent-ils être résolus sans révolution ? La révolution ne fait qu'ouvrir la voie à la construction d’une société plus juste. Le sous-développement est le produit du pillage impérialiste et ne cessera pas tant que celui-ci existe. Y-a-t-il d’autres options pour des pays si petits que le Nicaragua ? Sans la révolution anti-impérialiste, il n’y a pas la moindre possibilité de surmonter le sous-développement et, surtout, d'obtenir une véritable souveraineté nationale et commencer à construire un système plus juste. Pour ce faire, il est nécessaire d'affronter l'impérialisme. Nous savons que le rapport de forces n’est pas le meilleur et qu'à cause du rôle néfaste des appareils bureaucratiques la domination impérialiste s’est maintenue. Mais nous savons également que la révolution anti-impérialiste permet de changer le rapport de forces, alors que des déclarations telles que celle de Tirado aident l'impérialisme à agir avec plus d’arrogance et à s’acharner contre les peuples. APRES LA DÉFAITE ELECTORALE DU FSLN 109

Il faut répondre à des discours comme celui de Tirado. mais il faut anssi se demander d’où ils naissent. D'un point de vue économique, l'expérience sandiniste a été tout à fait frustrante. Il ne s’agit pas de croire, sur la base d’une conception simpliste, que la situation aurait été tout à fait différente si on avait nationalisé l'essentiel des moyens de production, mais de souligner comment une lutte de libération a été traitée par les pays impérialistes et la bureaucratie stalinienne. En outre, faut-il le rappeler, ont pesé l'indifférence presque totale du mouvement ouvrier des pays impérialistes, l'absence dans ces pays de grandes mobilisations ouvrières susceptibles de créer un rapport de forces différent au niveau mondial. Par exemple, aux Etats-Unis, il n° y a rien eu de comparable au mouvement contre la guerre du Viét-nam. Il n° y a pas eu non plus d'actions concrètes contre l’aide à la Contra qui a posteriori s'est avérée fondamentale.

Il ne suffit donc pas de rejeter l’idée de Tirado Lopez. Il est en même temps indispensable de comprendre toutes les difficultés auxquelles ont été confrontés les sandinistes dans l’entreprise de construction d’une societé nouvelle. C'est en partant de leurs problèmes et de leurs orientations politiques que nous pouvons participer à leurs débats et à ceux de la gauche latino-américaine et avancer des hypothèses sur la solution des contradictions actuelles.

Deux phases du développement économique au Nicaragua

5. Il n’est pas tout à fait arbitraire de distinguer deux phases dans la situation économique au Nicaragua : la première, jusqu'aux élections de 1984 et même jusqu’au début de 1985, et la deuxième jusqu’à aujourd’hui. Il y a aussi un rapport entre la fin de la première phase et le début du blocus impérialiste. Jusqu'à la fin de 1984, le projet social et économique des sandinistes se fondait surtout sur le développement des investissements sociaux, des subsides à la consommation populaire, une politique du crédit en faveur des producteurs agricoles les plus pauvres, l'application d’une réforme agraire qui changeait d’une façon substantielle. par rapport à la dictature de Somoza, la propriété de la terre. de forts investissements dans les services sociaux comme l'éducation et la santé et. finalement. l’'amorce de quelques projets industriels qui, dans la pratique. s'avéraient être le point le plus faible de leur politique.

La victoire électorale du FSLN en 1984 a été le reflet du degré de consensus social qu'il avait obtenu. Sa politique s'est vue modifiée à partir du début de l'embargo économique décidé par les Etats-Unis. Dés lors. sont apparues de façon de plus en plus évidente les limites économiques d'un pays n'ayant atteint qu'un développement extrêmement limite des forces productives et, donc. tout à fait dépendant de l'extérieur aussi bien en matière de crédits et d'’investissements directs que d'échanges commerciaux. A partir de ce moment. les « incursions despotiques » contre la proprieté privée des moyens de production ont été gelées. Cela a provoqué le maintien d’un poids significatif de l'initiative privée. Le secteur de la propriete du peuple (APP) contrôle 25 % de l’agriculture. 40 % de l'industrie et 38 % du commerce ; la petite et la moyenne propriété 58 % de l’agriculture. 30 % de l'industrie et 50 % du commerce : la grande proprièté, respectivement, 17 %. 30% et 12%. Ces proportions ne tiennent pas compte d'une série d’aspects fondamentaux comme le rôle de chaque secteur dans les exportations, le niveau de productivité, les processus de modernisation où le développement spectaculaire de l’économie informelle et du marche noir. Dans cet étranglement économique, les agences internationales de financement ont joue un rôle significatif en coupant l'aide même avant que l'impérialisme nord-américain ne decide l'embargo : le Fonds monétaire international (FMI) depuis 1980, la Banque mondiale (BM) et FAID depuis 1982. et la Banque interamericaine de développement (BID) depuis 1983. En revanche. les gouvernements reactionnaires de la region recevaient des aides importantes. Ainsi. une détérioration s'est produite peu à peu qui a modifié substantiellement la politique économique des sandinistes.

Il est très difficile d'avoir une vision d'ensemble de ce que les sandinistes auraient pu faire d'autre. Notre devoir, en tant que révolutionnaires, est de dénoncer en toute clarté l'ampieur du pillage impérialiste. Sinon. on passe à côté de ce qui s'est passe dans un pays comme le Nicaragua, qui a fait une révolution radicale en affrontant des difficultés énormes dans la construction d'une sociète différente. Il s'agit de questions majeures.

Les pays impérialistes ont connu une modification essentielle dans les rapports de travail. La restructuration économique a combiné des transformations technologiques et des changements dans l'organisation interne du travail. La remise en question des « méthodes scientifiques » d'organisation de la production a eu comme conséquence une augmentation substantielle de la productivité du travail. Cela s'est réalisé sans que la classe ouvrière des pays impérialistes soit en condition de modifier ces plans par un affrontement d'ensemble. Aujourd'hui. la politique de réajustement menée dans la plupart des pays latino-américains comporte des transformations similaires, à la différence près que ces transformations ont lieu dans le cadre d'une économie ravagée par la crise. Les niveaux de productivité ont augmente d'une façon si spectaculaire que l'économie des pays latino-américains sombre dans un sous-developpement croissant.

C'est pourquoi nous insistons une fois de plus sur le fait que la seule possibilite d'éviter que les luttes de libération nationale orientées vers le socialisme ne soient asphyxiées par l'impérialisme réside dans la riposte nécessaire de la classe ouvrière des metropoles. Seul le soutien résolu des travailleurs de ces pays peut permettre aux nations les plus pauvres du tiers monde d'avancer dans leurs révolutions. Caracteriser la révolution nicaraguayenne comme une revolution inachevée n'a pas grand sens. Jusqu'ici (outes les révolutions ont été des révolutions inachevées. [1 en sera ainsi aussi longtemps que subsiste le marché capitaliste mondial.

6. L'étranglement économique a amene les sandinistes à adopter deux plans de réajustement. qui ont eu des consequences très négatives sur le niveau de vie du peuple. Le premier plan (fevrier 1988) comportait déjà des attaques contre le niveau de vie. Toutefois. trois aspects centraux subsistaient : un nivellement de salaire significatif. le maintien. grâce aux subsides. des prix de quarante-cinq produits du panier de base et le maintien d'une politique de plein emploi. Ce plan s'est réalisé en mobilisant la population, notamment pour le changement de la

APRES LA DEFAITE ELECTORALE DU FSLN 111 monnaie. À l’époque, le peuple avait encore une grande confiance dans le gouvernement sandiniste. Ce premier plan n'a duré que quatre mois : mais. d'un côté, il a provoqué un taux d'inflation sans précédent et. de l’autre. il a produit un certain processus de décapitalisation.

En juillet 1988, un deuxième plan a ête lancé qui a frappe plus durement les travailleurs des campagnes et des villes. Les produits inclus dans le panier de base ont êté réduits à quatre (riz. sucre, huile et haricots). Le contrôle des prix a été éliminé de façon indiscriminée sans augmenter pour autant les salaires des travailleurs. En même temps. on a procédé à une première réduction du nombre des fonctionnaires de l'Etat. en accroissant ainsi le chômage et le sous-emploi. Finalement, on a introduit une indexation du crédit de l'APP aux petits producteurs paysans (les taux d'intérêt changeaient en fonction de l'inflation). La combinaison des deux plans de réajustement a eu comme conséquence qu'à la fin de l’année 1988 l'économie nicaraguayenne se trouvait dans une situation de banqueroute presque totale. L'inflation avait atteint 36 000 %, c'est-à-dire 100 % par jour ; le PNB avait diminué de 9 %, le PNB par tête d'habitant de 12,1 % et les exportations de 15.5 %. alors que les importations avaient augmenté de 9,1 %.

Cette politique de réajustement a comporté une paupérisation plus grande de la population. En même temps. l'application d'un plan d'une telle nature ne permettait pas de mobiliser le peuple (certains ont parlé d'«un plan sans le peuple »). Le commandant Carrion expliquait que l'époque des grandes réformes était révolue et que le moteur de la relance économique résidait dans les investissements étrangers et le secteur privé. Pour atteindre ce but, les sandinistes devaient être crédibles aux yeux des investisseurs. Par conséquent. la politique sociale de la révolution s’est vue ralentie.

Par ailleurs, il faut souligner que les pressions exercées par les prétendus pays socialistes devenaient insupportables pour les sandinistes, surtout en tenant compte du fait que l'ensemble de l'aide de l'Europe orientale au Nicaragua avait atteint sept milliards de dollars ; ce qui était peu par rapport aux besoins du pays. mais beaucoup aux yeux des technocrates soviétiques. Voilà ce qui explique pourquoi la bureaucratie soviétique s’est félicitée de la victoire de l'UNO. Pour les Soviétiques, la victoire de Violeta Chamorro implique une économie de pétrole. de dollars et d'armement. Le retour à la « normalité » signifie que le Nicaragua rentre dans la zone dont est « responsable » l'impérialisme non seulement sur le terrain politique, mais aussi et surtout sur le terrain économique. Il ne faut pas oublier cet élément lorsqu'on analyse la conception des sandinistes sur ce qu'il était possible de faire et sur la nécessité de réformuler leurs rapports avec l'impérialisme nord-américain.

L'aide de l'Europe orientale n'était pas suffisante pour faire redémarrer l'économie nicaraguayenne. La guerre avait provoqué des dégâts de l'ordre de douze milliards de dollars : 50 % du PNB était destiné à la défense. Par ailleurs. au cours des dernières années, il y a eu une détérioration encore plus grande des termes de l'échange en ce qui concerne les matières premières d'exportation. de même qu’une réduction importante des surfaces de la production du coton. Tout cela dans le contexte de l'embargo commercial des Etats-Unis. Il faut ajouter. en outre, les ravages provoqués par l'ouragan Joan (environ sept cents millions de dollars). Les sandinistes ont tiré la conclusion qu'ils avaient un besoin urgent d'obtenir des lignes de crédit de la part des Etats-Unis et la levée du blocus commercial. C’est cette approche qui les a poussés à avancer les élections.

7. Les effets économiques et sociaux de la crise ont été spectaculaires. De 1987 à 1989, les investissements publics sont tombés de 66 % et trente-cinq mille personnes ont été licenciées dans le secteur public. Le PNB par tête d’habitant a chuté de 27,4 %. Le salaire réel, pour une base cent en 1980, est passé à onze en 1987, cinq en décembre 1988 et un le 1” janvier 1989. En d’autres termes, les plans de réajustement ont suivi les mêmes critères imposés à l’ensemble des pays d'Amérique latine. Avec une seule différence fondamentale : le Nicaragua n’a pas reçu en échange de ces plans des devises fraiches permettant à l’économie de souffler.

Une telle situation a eu des conséquences sérieuses sur les rapports entre le FSLN et les masses. La plupart des dirigeants des organisations de masse ont appuyé résolument les plans de réajustement. L'exemple le plus éloquent est celui de la Centrale sandiniste des travailleurs (CST), qui a soutenu publiquement les licenciements dans le secteur de l'Etat. Autre exemple, les Jeunesses sandinistes (JS 19) ont appuyé des plans réactionnaires de restructuration de l’université du même style que ceux qu'ont adoptés d’autres pays d'Amérique latine ; par conséquent, les JS ont perdu les élections universitaires. À plusieurs reprises, ce sont les ministres qui ont rappelé aux dirigeants des organisations de masse qu'elles devaient prendre leurs distances par rapport aux projets économiques que le gouvernement avait dû adopter.

Ce serait trop simple d'attribuer maintenant aux dirigeants des organisations sociales la responsabilité de décisions qui n'étaient pas les leurs. Les sandinistes se sont efforcés de colmater la brèche par la tenue de l'émission « Face au peuple ». On sait que les dirigeants sandinistes locaux ont souvent préparé ces rencontres pour remettre en question la politique centrale du gouvernement et, à plusieurs occasions, ils ont obtenu des concessions importantes. C’est sous la pression de telles assemblées que Daniel Ortega a éte obligé de modifier sa politique économique. Néanmoins, ces petites manifestations du pouvoir populaire n'ont pas pu se développer et s'exprimer par les grandes organisations de masse. Un secteur des sandinistes estimait que de telles consultations pouvaient remplacer de véritables consultations des travailleurs. Les faits ont prouvé. toutefois, un élément qu'il faut absolument comprendre : à des moments d’euphorie révolutionnaire (lorsqu'il existe une confiance illimitée dans l'avant-garde), une démocratie d’une telle nature apparaît comme suffisante ; mais, dès que la crise éclate, cette démocratie plébisci-taire non seulement ne fonctionne pas. mais souvent provoque même un plus grand mécontentement. Le problème est d'arriver à une démocratie directe (la création d'une structure institutionnelle où les organisations sociales puissent exercer leur pouvoir) lorsque l’euphorie révolutionnaire existe encore. Il est plus difficile de la développer par la suite.

Une sorte d'éloignement a commencé à se produire entre le FSLN et les masses, et notamment entre les organisations sociales et les masses. L'aspect le APRES LA DÉFAITE ELECTORALE DU FSLIN 113 plus troublant de la campagne électorale a été le fameux meeting de clôture du FSEN. Plus de la moitié des gens qui avaient participé à ce meeting et aux manifestations qui l'avaient précédé, en bouleversant la capitale toute entière (en gros, 35 % de sa population), ont voté pour l'UNO. Il faut se demander pourquoi cela s’est passé. Des secteurs assez larges de la population et des organisations sociales étaient animés par un certain sentiment de crainte, rancœur à l'égard des cadres sandinistes. Beaucoup de ceux qui ont participé au meeting l'ont fait tout simplement sous une pression sociale, pour ne pas montrer leurs sentiments à des dirigeants qui leur demandaient de se mobiliser pour soutenir la politique d'auste-rité du gouvernement, alors même que certains d'entre eux commençaient à avoir un niveau de vie un peu différent de celui de l'ensemble des travailleurs.

Les raisons d’une défaite électorale

8. Mais le facteur fondamental de la victoire électorale de l'UNO réside dans les cinq années de guerre et le maintien du service militaire obligatoire, qui ont pesé de façon substantielle sur la conscience de la population. Des secteurs importants de la population avaient tiré la conclusion qu'une victoire du FSEN n'aurait pas supposé la fin de la guerre mais. au contraire. son aggravation.

C'est sur ce terrain qu'il faut noter une faiblesse dans les analyses sur la situation au Nicaragua. Tout le monde signalait que la Contra avait été battue militairement et que cela éliminait un élément clé de la politique nord-américaine basée sur la stratégie « de conflits de basse intensité ». Mais la réalité était tout à fait différente. Du point de vue militaire, il est vrai que la Contra n'avait aucun futur dans le sens qu'elle ne pouvait pas être l'instrument d'une conquête du pouvoir. Mais il est difficile de croire que l'impérialisme avait cette approche. Pour lui, la Contra était un instrument de déstabilisation qui jouait un rôle essentiel pour la formation d'un instrument civil solide. C'est le cardinal Obando qui a permis de renforcer l’activité déstabilisatrice de la Contra et de créer une alternative politique de droite apparemment autonome. C'est la division du travail entre le cardinal et la Contra qui a rendu possible la victoire de l'UNO.

La guerre a provoqué environ cinquante mille morts. c'est-à-dire 1.66 % de la population (pour un pays comme la France. cela équivaudrait à plus de huit cent mille morts et, pour les Etats-Unis. à plus de trois millions et demi). I faut y ajouter le nombre de blessés et d'handicapés de guerre. ainsi que les gens qui ont été déplacés et ont perdu leurs maisons. En d’autres termes, presque toutes les familles ont perçu concrètement la signification de la guerre. C'est pour y mettre fin que la majorité a voté pour l'UNO.

9. Voilà les causes fondamentales de la défaite. Mais il en est une autre, tres importante. Un peuple ne peut accepter les restrictions et les difficultés auxquelles ont dû faire face les Nicaraguayens qu'à la condition d'avoir un pouvoir de decision très réel sur les choix. Une politique de réajustement impliquant une réduction du niveau de vie ne peut être acceptée que si elle est décidée par ceux qui en font fondamentalement les frais.

Pour nous, le problème n'est pas celui du niveau des nationalisations réalisées par le gouvernement sandiniste. Souvent, on parle du Nicaragua comme s'il s'agissait de la France ou du Japon. Certes, il y a eu dans la politique économique du gouvernement nicaraguayen des erreurs, qui ont eu des répercussions sérieuses sur l'état d'esprit des masses. Toujours est-il que croire que, dans un pays comme le Nicaragua. les nationalisations auraient résolu les problèmes sociaux de la population revient à ne pas comprendre ce qu'est le sous-développement. La politique économique des sandinistes a été déterminée. essentiellement, par les contraintes de la situation internationale.

Prendre l'exemple de Cuba, c’est bien pour des meetings. Mais la situation à Cuba était tout à fait différente. La révolution cubaine a eu lieu dans des moments d'euphorie de la bureaucratie soviétique. Nikita Khrouchtchev était profondément convaincu que l'URSS dépasserait en quelques années le niveau de productivé du travail des Etats-Unis. L'aide soviétique à Cuba n’est pas comparable à celle reçue par le Nicaragua. Dans un pays comme le Nicaragua, une politique de collectivisation des moyens de production exige inévitablement un soutien international important, pour éviter l’abime.

Nous estimons que la faiblesse fondamentale de la révolution sandiniste a résidé dans le fait que le pouvoir populaire direct n'existait que sous une forme très limitée. Depuis 1984, on n’a introduit aucune forme de représentation directe des organisations de masse. La disparition du Conseil d'Etat a éloigne les masses organisées du cadre où étaient prises les décisions politiques fondamentales. Les sandinistes ont estimé que le problème pouvait être résolu par l'intégration de la majorité des dirigeants des organisations sociales dans l’Assemblée sandiniste (une espèce de comité central du FSLN). De toute évidence, cela n'a pas été le cas. Peu à peu, le FSLN a commencé à mettre l'accent sur l’importance des élections telles qu'elles existent dans les pays capitalistes. dans une certaine mesure en les théorisant. De notre part, nous n'avons pas signalé explicitement les limites d’une telle voie. Aujourd'hui, nous ne devons pas commettre l'erreur opposée en critiquant les sandinistes pour avoir réalisé des élections d’une telle nature. Nous apprécions le fait que les sandinistes aient maintenu les libertés politiques fondamentales et le caractère démocratique de l’ensemble du processus dans une situation de guerre contre-révolutionnaire nourrie par l'impérialisme nord-américain.

Toujours est-il que le mécanisme démocratique qui a été choisi comporte les limites du parlementarisme bourgeois : la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif (ce qui a toujours eu comme conséquence le renforcement du pouvoir présidentiel) et une délégation de pouvoirs pour une période considérable (six ans) en l'absence de mécanismes de contrôle par les électeurs. Voilà deux traits qui expriment les limites de la démocratie parlementaire. Il est donc nécessaire de revendiquer la démocratie de base, une démocratie populaire qui, au Nicaragua, aurait pu se concrétiser en faisant des municipalités la base du pouvoir et en garantissant non seulement le multipartisme et la liberté aux élections, mais aussi le droit des électeurs à révoquer les élus et. par conséquent, d'exercer un contrôle permanent sur leurs représentants. Il est évident que cela aurait permis au APRES LA DÉFAITE ELECTORALE DU FSLA\ Il on peuple nicaraguayen d'éviter une majorité parlementaire reactionnaire élue pour six ans. Si ceux qui ont voté pour l'UNO s'en repentissent. ils n'ont aucune possibilite de changer la situation dans le cadre institutionnel dans l'immédiat. La majorite ne pourra être changée que par une grève générale ou l'éclatement d'un mouvement populaire de grande envergure qui impose de nouvelles élections. La methode que nous indiquons rejette, en principe. l'idée qu'un gouvernement soit légitime une fois pour toutes. Le délai fixe en termes d'années par la démocratie parlementaire bourgeoise reflète les limites de cette conception de la démocratie. La légitimité d'un gouvernement doit être conquise chaque jour.

Voilà un thème qu'il faut discuter dans la gauche révolutionnaire latino-américaine qui a ete durement frappée par la défaite. La critique esquissée à l'égard du FSLN est un élément cle de la reponse qu'il faut donner à ceux qui font aujourd'hui leurs adieux aux révolutions anti-impérialistes. La construction du pouvoir populaire direct reste un objectif à réaliser. Seul un pouvoir d'une telle nature peut constituer la base permettant de résister à une politique d'agression impérialiste, dans la mesure où ce sont les travailleurs des campagnes et des villes qui décident de leur destin.

10. Comme on pouvait s'y attendre, la défaite electorale sandiniste a provoque en même temps une discussion sur la nature de la révolution nicaraguayenne. de l'Etat qu'elle a créé et de l'Etat qui existe maintenant. Il va de soi que la IV® Internationale doit participer à ce débat. Mais elle ne doit pas concentrer son attention uniquement sur ce point. Les discussions qui se développent sur ce qui s'est passe et sur ce qu'il faut faire pour que le FSLN revienne au gouvernement sont si riches qu'il ne faut pas les négliger.

Avant tout. la revolution nicaraguayenne a éte une revolution nationale. populaire. démocratique et anti-impérialiste dans laquelle la participation de composantes classistes a ete assez réduite. Cela n'est pas sans importance. Contrairement à ce que pourraient penser certains sectaires, on ne saurait attribuer le profil bas des composantes classistes à des faiblesses de la direction ou à une politique d'alliances avec la bourgeoisie. L'explication doit aller pius loin. La stratégie sandiniste de conquête du pouvoir était la seule voie possible dans un pays comme le Nicaragua. Eile etait determinee par le type de sociète et par le niveau de conscience de la population. Les sandinistes ont reussi à realiser une chose qui représente une source d'inspiration pour la gauche révolutionnaire latino-americaine : jouer le rôle d'avant-garde dans la lutte pour fonder à nouveau — ou tout simplement fonder — la nation avec un projet autonome et souverain face a l'impérialisme. Du point de vue de son contenu social et de ses forces motri c'était un projet democratique et populaire. Sa particularité — ce qui le différenciaii d'autres processus révolutionnaires latino-américains ou plus generalement du tiers monde — a ête constituée par le caractere socialiste, révolutionnaire. du FSLN. En d'autres termes. la magnifique idée de Jose Carlos Mariategui. selon laquelle la tâche des révolutionnaires jatino-américains était d'opérer la fusion de la pensée scientifique sociale la plus elevee du monde développe (le marxisme) avec la realite indo-américaine. s'est concrétisee dans le FLSN. Voilà son grand acquis es.

Daniel Ortega a expliqué que la révolution sandiniste était socialiste. C’est incontestable dans le sens où elle a ouvert la voie dans cette direction. Il n'était possible de « fonder à nouveau » ou de « fonder réellement » la nation nicaraguayenne, autonome et souveraine par rapport à l'impérialisme, qu'avec une perspective socialiste. En d'autres termes, le 19 juillet 1979, le Nicaragua a commencé son parcours vers la construction d’une société socialiste.

Dans le projet de résolution sur l’Amérique latine pour le XIII* Congrès mondial, nous avons souligné l'importance d'introduire dans nos analyses et dans notre approche politique sur ce continent le concept de « peuple ». C’est celui qui explique le mieux l’ensemble non seulement des secteurs qui constituent les forces motrices de la révolution, mais aussi de ceux qui s’acheminent vers la construction d'une autre société sans exploitation. Le « peuple », ce sont ceux d’en bas, les pauvres d'Amérique latine. La révolution sandiniste a été une révolution des pauvres, de ceux d’en bas ; et l'Etat qui a été créé est leur Etat.

Croire que la révolution sandiniste n’a pas changé qualitativement la nature de l'Etat qui existait sous Somoza revient à ne rien comprendre à la révolution dans le monde colonial et semi-colonial, à vivre de schémas et pour des schémas.

La IV° Internationale a caractérisé l'Etat né le 19 juillet 1979 d’« Etat ouvrier ». Cette formule — comme toute catégorie analytique, y compris celle d'Etat bourgeois — peut s'appliquer à des réalités très différentes. Selon nous, l'Etat sandiniste a une nature prolétarienne, du fait de l'existence d’un pouvoir ouvrier, paysan et populaire. D'une telle caractérisation, nous pouvons tirer deux conclusions : 1. dans le cadre du nouvel Etat, la colonne vertébrale est constituée par les forces armées sandinistes et les milices populaires ; 2. pour gagner, la contre-révolution bourgeoise devra démanteler cet Etat et reconstruire l'Etat bourgeois détruit lors de la chute de Somoza. L'essentiel, c’est de comprendre que, le 19 juillet, il y a eu un changement qualitatif du cadre de l'Etat, que ce changement a été déterminé par le type de révolution (démocratique populaire) et que, sur la base d’un tel Etat, la construction du socialisme a commencé. Cet Etat n’a pas été changé par la victoire de Violeta Chamorro. Aujourd'hui, il y a une contradiction entre le gouvernement de l'UNO et l'appareil d'Etat de la révolution. Cette contradiction tendra à se résoudre dans le cadre soit d'un progrès de la révolution soit d’une victoire de la contre-révolution. (A la différence de ce qui est en train de se passer en Allemagne de l'Est, il est difficile de croire à la possibilité d’un changement à froid de la nature de l'Etat au Nicaragua.)

Les perspectives après le 25 fevrier

11. La défaite électorale des sandinistes ouvre une nouvelle phase politique dans laquelle révolution et contre-révolution chercheront à imposer leurs options. Du point de vue du rapport de forces, les secteurs liés à l'impérialisme ont marqué des points à leur avantage et disposent maintenant d’une légitimité au niveau des masses qu'ils ne perdront pas si facilement. On peut dire qu'aujourd'hui deux légitimités s'opposent : d’un côte celle du 19 juillet, de l’autre celle du 25 février. APRES LA DEFAITE ELECTORALE DU FSLN 117

Ces deux légitimités sont antagonistes et s'excluent mutuellement. Au-delà de quelques accords tactiques, c’est un affrontement qui résoudra cette contradiction. Jusqu'à un certain point, cette dynamique est inévitable. Les premières mesures adoptées par le gouvernement de l'UNO. notamment celle qui visait le « service civil » (c’est-à-dire la garantie pour les fonctionnaires de ne pas être licenciés) et la riposte à ces mesures — une grève et une mobilisation à l'initiative du FSEN — vont dans cette direction. Examinons rapidement les termes du conflit.

En premier lieu, voyons la situation de l'UNO. L'UNO est le produit de l'alliance de différents partis qui n'avaient pas beaucoup d'espoir de gagner les élections. Immédiatement après la victoire, des divergences sont apparues. En gros. il existe deux secteurs : celui que représente Virgilio Godoy et celui que représente Violeta Chamorro (mème si, en réalité, à la tête de ce secteur se trouvent Alfredo Cesar et Antonio Lacayo). Le groupe de Violeta contrôle pour l'essentiel les ministères, mais l'autre détient le contrôle du Parlement. Les divergences concernent la question de savoir comment réaliser une transition qui démantèle l'Etat sandiniste. Et notamment la destruction ou la transformation complète de l'armée. Alors que le courant de Violeta Chamorro veut donner l'impression de gouverner en fonction d’une dynamique de réconciliation en partant de l'existence de l'Armée populaire sandiniste et de 40 % de voix obtenus par le FSLN, le courant de Virgilio Godoy cherche un affrontement plus rapide et plus radical avec le FSLN.

Ce dernier courant part d'une analyse de ce qu'a été la révolution sandiniste. Selon lui, il ne faut pas répéter les mêmes erreurs commises par la bourgeoisie nicaraguayenne au moment de la révolution, c’est-à-dire croire qu'il est possible d'établir une alliance avec le FSLN pour reconstruire le pays. Il estime qu'il est nécessaire d’écraser le sandinisme au moment où il est faible et de ne pas lui permettre de se rattraper. Il valorise la légitimité dont dispose maintenant l'UNO et il veut l'exploiter au maximum pour détruire le sandinisme. Par conséquent. il cherche à mettre en œuvre une politique de provocation permanente. L'idée est très simple : il faut encercler, provoquer les sandinistes au moment où leur légitimité est affaiblie et alors qu'ils ne peuvent pas défier le pouvoir gouvernemental de l'UNO. S'ils le faisaient, l'impérialiste nord-américain pourrait intervenir sans payer un prix politique trop élevé. En d’autres termes. Godoy veut exploiter à fond la faiblesse du Front dans une situation qui pourrait ne pas se présenter à nouveau.

Le courant de Violeta Chamorro part d'un projet politique différent. Il est lui aussi convaincu qu'il faut détruire le FSLN, mais il faut choisir le moment le plus favorable. Il veut apparaître comme l'aile qui pourrait isoler l'extrême droite et l'extrême gauche et assurer l’arrivée du financement extérieur. Mais il révèlera assez vite ses véritables objectifs (notamment en ce qui concerne des problèmes centraux comme l'armée, la réforme agraire, etc.), même s'il veut éviter un affrontement à trop de frais, surtout en tenant compte du contexte international. Ce courant mise à fond sur la possibilité d'une division du sandinisme. seule perspective réaliste pour atteindre ses buts sans un affrontement majeur. Sur ce terrain, le courant d'Alfredo Cesar et la social-démocratie internationale ont un rôle important. Alfredo Cesar se sent déjà le futur président du pays et. dans une certaine mesure, jouit de l'aval de l'impérialisme (aussi bien nord-américain qu'européen). La formation éventuelle d'un courant social-démocrate au sein du FSLN est donc vitale pour son projet. Lorsque nous parlons d'un courant social-démocrate, nous ne faisons pas allusion seulement à la discussion qui a lieu dans le FSLN sur l’adhesion à l'Internationale socialiste, mais aussi à la possibilité d'un changement de nature réel. Une fois constitué. un tel courant devrait gagner la majorité dans le FSLN. Si cela se produisait, cela impliquerait un changement qualitatif : le FSLN perdrait ses racines sandinistes et donc ses racines révolutionnaires. Il est peu probable que cela arrive. L'erreur originelle d'organisations sectaires comme le MUR ou de ses partisans à l'échelle internationale réside dans le fait qu'ils ne comprennent pas la nature d'un courant comme le FSLN. Ils se sont trompes lorsque la révolution a éclate et au cours des dix dernières années, et ils se trompent sur les perspectives futures. Tout cela parce qu'ils estiment que le FSLN est un courant social-démocrate ou petit-bourgeois.

12. Mais ce qui doit attirer notre attention et être au centre de notre debat est la conception que le FSLN esquisse de l'étape qui s'ouvre dans la lutte pour défendre la révolution et la politique qui en découle. C'est un débat très riche. Aucun courant révolutionnaire n'a dû agir dans un contexte politique si complexe aussi bien nationalement qu'internationalement. La tâche de l'Internationale et de ses sections est de participer activement à un tel débat. II faut le faire avec prudence, mais sans aucun complexe. L'activité de solidarité internationaliste que nous avons développée nous offre une bonne occasion de discuter avec les camarades sandinistes sur un terrain commun. Nous ne devons pas perdre cette occasion. La première condition pour participer à ce débat est de prendre en consideration ce qu'ils sont en train d'expliquer et de faire. Cela signifie que nous devons exprimer notre opinion sur des idées aussi importantes que celles avancées par Tirado Lopez et ne pas cacher notre désaccord. Mais cela signifie aussi qu'il faut tenir compte du rôle que les sandinistes jouent dans la défense de leur révolution (qui est aussi la nôtre). Il faut comprendre que le contexte est si complique qu'il comporte pour l'avant-garde des risques majeurs. Nous devons partir du fait que les sandinistes ont dû faire face à des risques très grands dans le passé (peut-être avec moins de complications) et ont réussi à les surmonter. Il s'agit de leçons valables pour les révolutionnaires du monde entier. Voilà l'approche que doit avoir notre Internationale. Dans le passe, une telle approche a donne de bons résultats dans le sens où elle nous a permis de participer à la réflexion politique de la révolution nicaraguayenne.

L'analyse que les sandinistes commencent à développer sur le résultat des élections et leur défaite se base essentiellement sur l’idée suivante. La victoire de l'UNO reflète un niveau de conscience différenciée de la population : une minorité s'identifie avec la Contra alors qu'une majorité a voulu punir le FSLN. L'objectif doit donc être de différencier dans la pratique ces deux secteurs. Dans un certain sens, cela revient à réduire les possibilités de cette différenciation à une division au sein de l'UNO. Dans ce but, il est nécessaire d'appliquer à fond ce que nous avons appelé autrefois la méthode sandiniste de faire de la politique (en comprenant, bien entendu. que l'application ne peut pas être la même que celle que le

APRES LA DÉFAITE ELECTORALE DU FSLN 119

FSLN appliquait lorsqu'il était au gouvernement). Même des déclarations aussi choquantes que celles de Humberto Ortega. selon qui Violeta Chamorro était sandiniste (elle n'appartenait pas au FSLN, mais elle était sandiniste). sont liées à cette approche. Violeta Chamorro devrait choisir : soit elle accepte une telle approche et aggrave par là même ses contradictions avec le secteur contra de l'UNO (le secteur somoziste), soit elle la rejette et s'oppose à la légitimité de la révolution du 19 juillet que tout le monde accepte (ne füt-ce qu'à contrecœur) comme sandiniste. et apparait aux yeux des masses comme contra.

Une telle tactique se base sur une approche qui nous semble correcte. Le gouvernement de l'UNO a une légitimité. et il est impossible pour le FSLN d'apparaitre immédiatement comme celui qui veut l'empécher de remplir son mandat jusqu'à la fin. Etant obligés de jouer à fond le jeu parlementaire. les sandinistes doivent manœuvrer sur un terrain institutionnel différent de celui de l'époque de Somoza.

Toutefois, la difficulté surgit si le respect des règles institutionnelles va jusqu'à croire que les prochaines élections présidentielles dans six ans sont le seul moyen de retourner au gouvernement. Nous ne disons pas qu'il y aura nécessairement une décision avant ces élections. Mais nous voulons dire que. dans la mesure où cette perspective ira en s'elargissant, les éléments d'instabilite institutionnelle se renforceront. Nous sommes conscients qu'il n'est pas possible d'appeler immédiatement à une insurrection, dont n'existent pas les conditions ni internes ni internationales. Les coordonnées dans lesquelles opérent les sandinistes sont le respect du niveau de consience d’un secteur important des masses qui a confiance dans l'UNO. tout en essayant de placer le gouvernement face aux besoins de la nation. et en même temps la défense des conquêtes de la revolution. notamment le caractère de l'armée. la réforme agraire, le secteur etatique de l'économie. l'assignation de terrains pour construire des logements dans les villes et le droit de grève. Il semble que. pour l'instant, c'est la ligne dure de l'UNO qui a prévaiu et que Violeta Chamorro a dù rétablir ses liens avec ce secteur en prenant la décision de s'affronter violemment au FSLN. Celui-ci a répondu en démontrant qu'il a encore le pouvoir de mobiliser et que la majorité du peuple organisé reste sandiniste. Le FSLN s'efforce de gagner ce premier affrontement. En fait, ce qu'il veut. c'est disposer d'une espece de droit de veto sur les decisions du gouvernement (Daniel Ortega a explique que le gouvernement doit se rendre compte qu'il ne peut appliquer aucune mesure économique sans consulter les sandinistes). Un tel droit a. toutefois. un double caractère. D'un côte. il reflète la force des sandinistes et les fait apparaitre aux yeux de secteurs fondamentaux du peuple comme l'aiguille de la balance : de l'autre. il comporte une certaine dynamique de co-responsabilisa-tion. susceptible de créer d'une certaine manière les prémices d'un pacte social. La limite d’un tel projet réside dans la politique économique qu'esquisse Violeta Chamorro. Celle-ci veut imposer un réajustement assez dur : dévaluation de la monnaie de 50 %. augmentation du prix de l'eau de 100 %. de l'énergie electrique de 300 %. de même qu'augmentation de 150 % des produits alimentaires les plus nécessaires.

La situation économique et sociale au Nicaragua pose un problème ardu à ceux qui pensaient qu'il était possible de développer un capitalisme du type social-démocrate. Il n’y a pas d'espace pour un tel animal (selon nous, cela est vrai pour tous les pays latino-américains). De même que Collor de Melo, Salinas de Gortari ou Carlos Menem, Violeta Chamorro doit appliquer une politique d’austérité (sauvage, pour utiliser le terme des débats sandinistes). C'est même probable que cette politique soit encore pire étant donné le bas niveau des forces productives au Nicaragua. C’est pourquoi, tôt ou tard, l'UNO devra s'attaquer à la réforme agraire et aux entreprises nationalisées. L'idée selon laquelle le gouvernement de l'UNO ne s'attaquerait pas à la réforme agraire en la considérant comme une bonne base pour la modernisation agricole est tout à fait fausse. Encore une fois. une telle analyse se trompe de pays.

La tactique choisie par les sandinistes comporte d'innombrables dangers, du fait qu'ils se placent maintenant dans un cadre institutionnel contradictoire dans lequel l'UNO dispose au moins d'une certaine partie du pouvoir. Il faut rappeler ici une chose qu'on a souvent tendance à oublier. L'UNO a conquis la grande majorité des municipalités, et notamment les plus importantes. Ce pouvoir local peut s'avérer plus réel que le pouvoir central. En même temps. il faut comprendre que l'UNO s'efforcera de transformer rapidement le pouvoir judiciaire, soit en gagnant la majorité des magistrats, soit en permutant ceux qui sont liés au sandinisme. Si cela se produit, on aura un pouvoir à quatre niveaux : le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir municipal. Les sandinistes garderaient le contrôle de l’armée (sans aucun doute, ce sera l'enjeu d’un affrontement futur) et celui du mouvement de masse organisé. La force des sandinistes réside surtout dans ce dernier. L'UNO s’est avérée tout à fait incapable de mobiliser la population, à plus forte raison après le programme qu’elle a annoncé.

Par ailleurs, le discours sandiniste sur le respect de la légitimité électorale pose d'innombrables problèmes, surtout si on place sur le même pied les secteurs de droite qui cherchent l'affrontement immédiat et les secteurs de gauche qui veulent exprimer les revendications concrètes des masses. Le discours de Daniel Ortega sur la nécessité d'isoler les « extrêmes » semble être surtout un message interne, notamment si on tient compte que ce qui se place à la gauche du FSLN ne représente absolument rien.

Il est fort probable que se produisent des luttes isolées qui apparaissent comme «ultra-gauchistes » aux yeux de la direction sandiniste : ce sera un autre test politique. Ni la police ni l'armée ne devront intervenir, sinon les conséquences seraient catastrophiques.

En ce qui concerne l’armée, le maintien d'Humberto Ortega est une arme à deux tranchants. D'un côté, il s’agit d’une victoire du FSLN, surtout si on considère la réaction du secteur Godoy. De l’autre, il peut poser des problèmes. En affirmant que l'armée doit être professionnalisée, Violeta Chamorro veut faire comprendre que l’armée est à ses ordres (c’est pourquoi elle s’est autonommée ministre de la Défense). Cela peut amener à de graves contradictions, notamment en ce qui concerne le désarmement des milices populaires. APRES LA DEFAITE ELECTORALE DU FSLN 121

Pour le FSLN, l'enjeu est historique (le mot est parfaitement approprié). La défaite électorale doit amener les sandinistes à une réflexion qui leur permette de récupérer leur caractéristique la plus significative. la capacité d'exprimer les intérêts du peuple nicaraguayen.

En tenant compte de la nature de cette direction et des difficultés économiques terribles auxquelles doit faire face le gouvernement de l'UNO. nous sommes confiants dans le fait que l'hégémonie sociale sera récupérée et que les sandinistes (y compris en agissant sur le terrain institutionnel ou. plus précisément, étant obligés d'intervenir sur ce terrain) retourneront au gouvernement en partant d'une légitimité reconquise, même si la situation internationale leur est défavorable.

La lutte au Salvador

13. Les répercussions politiques de l'échec électoral sandiniste seront particulièrement négatives pour la révolution salvadorienne. Cela n'implique pas que cette révolution ait essuyé une défaite.

Lorsqu'on parle du Salvador. il ne faut jamais oublier que la guerre dure depuis dix ans. La capacité du FMLN à mener une guerre civile d'une telle nature et en même temps à mobiliser les masses doit être le point de départ de toute analyse. Dans la dernière période, différents facteurs majeurs ont marqué le cadre du processus révolutionnaire salvadorien : l'offensive de novembre 1989. les accords du Costa Rica et les nouvelles négociations.

14. Dès l’arrivée de Cristiani au gouvernement, on à pu constater le poids politique gagné par la tandona (les secteurs les plus réactionnaires de l'armée) dans les décisions du gouvernement. Ainsi. en même temps que le gouvernement exprimait une disponibilité à s'asseoir à la table des négociations. en fait il préparait un plan visant à détruire le réseau urbain des dirigeants de masse du FMLN. Le but était de créer la même situation qu'après l'insurrection de janvier 1981. c'est-à-dire de décapiter les grandes organisations de masse, de les militariser et de réduire le FMLN à une force de guérilla sans liens avec la ville.

Cette politique est apparue dans toute sa clarté lors de l'assassinat de la camarade Febe Elizabeth Velasquez. dirigeante de l'Union nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS). et de dix autres syndicalistes. La randona avait déjà choisi un bon nombre de dirigeants de masse qui devaient être assassinés (on sait. par exemple, que la décision d’assassiner le recteur de l'Université avait été prise avant l'offensive de novembre). La télévision salvadorienne avait diffusé les photos de tous les membres du comité exécutif de l'UNTS en indiquant leur prétendue affiliation politique (à laquelle des cinq organisations du FMLN ils appartenaient) et en les présentant comme les responsables d’attentats, de transport d'armes. etc. On était donc en train de préparer une offensive très dure contre l'UNTS pour la décapiter.

Ces événements et sa politique traditionnelle (lorsque le FMLN exige des négociations, et même au moment où ces négociations sont en cours. il mène des actions militaires pour exercer une pression sur les débats) l'ont oblige à lancer l'offensive de novembre. En dépit du fait que les préparatifs de cette offensive étaient connus y compris par le haut commandement de la randona, les réseaux urbains du FMEN et son potentiel militaire ont permis qu’elle éclate. La riposte des masses dans les trois premiers jours a êté extraordinaire. Des milliers de jeunes ont répondu à l'appel. Les quartiers populaires de San Salvador se sont organisées de façon telle que les dirigeants du FMLN ont pu croire qu'il était possible de déclencher l'offensive finale.

Les conseillers nord-américains sur place ont eu la même impression : c’est pourquoi le gouvernement a decide de bombarder d’une manière sans discrimina-tion les quartiers populaires. Tout le monde sait que des pilotes nord-américains ont participé à des bombardements nocturnes. Le recours aux bombardements a change fondamentalement le scénario de la guerre. Le but des forces de la randona et de ses conseillers était d'empêcher le processus d'organisation civile de l’insurrection.

Pendant l'offensive, le monde a été témoin des qualités tactiques des combattants du FMLN. Il a pu voir comment, immédiatement après les bombardement et malgré le blocus, ils s’en sont sortis sans pertes trop graves ; comment ils ont occupé l'hôtel Sheraton et l'ont quitté sans aucun mort : comment ils ont occupe les quartiers résidentiels (par l’une des actions plébéiennes les plus admirables de l'histoire révolutionnaire du monde entier) en expliquant qu'ils occupaient le quartier riche de l'Escalona pour voir si l’armée et les marines le bombarderaient comme ils avaient bombardé les quartiers populaires : comment ils en sont partis sans grandes pertes. Ils ont démontre que leur potentiel militaire avait atteint un niveau assez élevé et, surtout, qu'ils avaient des liens avec le mouvement de masse leur permettant de telles actions.

Malheureusement, l'offensive de novembre n'a pas eu le soutien international qu'elle méritait. L’ennemi dispose toujours de ressources militaires plus grandes que les révolutionnaires. Nous savons que le sort des révolutions dans les pays du tiers monde se décide dans les métropoles impeérialistes et dépend de la capacité des révolutionnaires de ces pays à créer des mouvements de solidarité. Malheureusement pour le mouvement révolutionnaire salvadorien et, plus généralement, pour le mouvement populaire d'Amérique centrale. le monde prêétait toute son attention à la chute du mur de Berlin. aux « massacres » de Timisoara. à la transformation du Parti communiste italien en un parti social-démocrate, aux discussions sur la fin de l’histoire, etc.

Même l’abominable assassinat des jésuites. parmi lesquels le recteur de l'UCA. Ignacio Ellacuria, l'un des idéologues les plus respectés de l'Eglise des pauvres, n'a pas provoqué une réaction d'indignation telle à faire tomber le gouvernement. Il y à quelques années, une telle action aurait provoqué un rejet généralise. Il suffit de rappeler la signification qu'avait eu l'assassinat d'un journaliste nord-américain au Nicaragua quelques jours avant le 19 juillet 1979.

Malgré tout, le mouvement de masse au Salvador et le FMLN n'ont pas vécu l'offensive de novembre comme une défaite. Depuis l'offensive. des discussions très intéressantes ont commencé dans le FMLN. Par exemple. beaucoup de gens pensent qu'il était essentiel de ne lancer l'offensive qu'après que l'UNTS eut appelé APRES LA DÉFAITE ELECTORALE DU FSIN 123 a la grève générale : de cette façon. on aurait pu organiser d'une manière différente le mouvement populaire, y compris avec la possibilité de créer de veritables milices populaires.

En fin de compte. l'offensive à atteint son objectif initial : éviter un massacre des dirigeants des organisations de masse. A l'heure actuelle. les dirigeants de FUNTS sont en train d'agir à nouveau publiquement et de developper une activite politique très intéressante avec des actions unitaires avec l'UNOC (qui est une organisation sociale influencée directement par la Démocratie chrétienne). Par ailleurs. l'offensive a provoque un début de fracture au sein de la sandona entre ceux qui ont dü accepter qu'il n'était pas possible de mener à bien les projets initiaux de massacre et ceux qui veulent les maintenir.

15. Dans la dernière phase de l'offensive. lorsqu'il etait deja clair qu'elle ne déboucherait pas sur la victoire finale, a eu lieu au Costa Rica la réunion des présidents d'Amérique centrale. Cristiani a pu faire passer un accord qui a représenté un succès pour son gouvernement. Îl a reussi pour la première fois a obtenir qu'on adopte un critère symétrique mettant sur le même pied la Contra et le FMLN (« forces irrégulières »), qu'on reconnaisse explicitement la legitimite de son gouvernement et que le FMLN soit considère comme responsable de la mort de civils pendant l'offensive. Une victoire sur toute la ligne.

A la surprise générale et en premier lieu du FMLN, Daniel Ortega a signe cette déclaration. Cette signature semblait avaliser l'idée de certains sandinistes sur la conclusion du cycle des révolutions anti-impérialistes. En tout cas. il est clair qu'elle a eu un effet très négatif sur l'avant-garde révolutionnaire nicaraguayenne. Dans son anxiété de se faire reconnaitre. le FSLN. en signant l'accord de San Isidro, a avalisé une doctrine d'Etat selon laquelle la légalité et la legitimite de tel ou tel autre régime proviennent directement des urnes. Selon cette conception. le gouvernement Cristiani est legal et légitime parce qu'il est le resultat d'un processus électoral. On n'attribue aucune importance au fait que ce processus se soit développé sans la participation de ia force politique la plus significative. qu'il y ait une guerre civile, que plus de 50 % de la population se soit abstenue et que les voix en faveur de Cristiani ne representent que 20 % des Salvadoriens ayant le droit de vote. Qui plus est. toujours selon cette conception, une fois qu'un gouvernement est élu. il peut faire ce qu'il veut : massacrer des dirigeants de masse. assassiner des jesuites progressistes, bombarder la population civile. etc. Il s'agit d'une confusion extrême entre legalite (en l'occurrence. la légalité salvadorienne est profondément antidemocratique : il ne faut pas oublier, par ailleurs. que Somoza avait lui aussi une légalité, qu'il tenait des elections, etc.) et legitimite. Malheureusement. la signature de Daniel Ortega donnait une legitimité au gouvernement Cristiani et l'aidait ainsi à surmonter le moment le plus difficile de sa crise.

Ceci dit. il faut tenir compte du contexte dans lequel l'accord a ête signe. Au Costa Rica. le gouvernement nicaraguayen a subi plus que jamais des pressions. Il avait décide d'avancer les élections en partant de deux considérations : la certitude qu'il gagnerait et la nécessite d'obtenir une reconnaissance de sa légitimité au niveau international, régional, et notamment de la part du gouvernement Bush. La menace était évidente : si Daniel Ortega ne prenait pas ses distances par rapport au FMLN, il n'aurait pas eu cette reconnaissance. La reconnaissance de Cristiani était le prix exigé aux sandinistes, et ils l’ont payé.

Les conséquences pratiques de l’accord n’ont pas été trop graves. Certes, Cristiani l’a utilisé dans son pays. Mais le FMLN avait réalisé auparavant une manœuvre grâce à laquelle les négociations n'étaient plus du ressort régional. Et il avait préparé le terrain pour que ce soit le secrétaire général de l'ONU qui prenne en main les tentatives de négociation.

16. Après la défaite sandiniste, le FMLN a décidé d'exploiter à fond l'aspect de la symétrie qui lui convient. L'approche est la suivante : il faut avancer les élections au Salvador en permettant au FMLAN d'y participer légalement. Certes, il faudra créer toute une série de préconditions : libération des prisonniers politiques, retour des exilés, suppresssion des escadrons de la mort, nouvelle loi électorale, etc. Si le résultat des élections n'est pas frauduleux, le FMLN s'engage à le respecter. Dans ce but, il propose que, de même qu’au Nicaragua, il y ait une commission très large d’observateurs internationaux.

Voilà la proposition qui est en train d'être discutée avec la médiation de Perez de Cuellar. L'approche du FMLN de la situation qui s'était créée après les accords de San Isidro et la défaite électotare sandiniste a été fondamentalement correcte. Il faut aussi prendre en considération que, justement dans les mêmes jours où avait lieu la réunion de négociation, le FMLN a lancé une action admirable contre la résidence de Cristiani. Il a voulu démontrer de cette manière que, malgré tout, il n'a pas renoncé à une méthode qui lui a permis d’avancer sur les terrains de la guerre et de la négociation sans abandonner ses objectifs révolutionnaires.

Pour la première fois depuis longtemps, la possibilité que les dirigeants impérialistes — qui donnent des ordres à Cristiani — acceptent que des élections soient tenues et que l’affrontement avec le FMLN ait lieu sur ce terrain existe. En dernière analyse, en tenant compte de ce qui se passe dans le monde et de ce qui s'est passe au Nicaragua, Bush peut espérer que le FMLAN soit battu aux élections et perde ainsi les éléments de légitimité dont il dispose. Par ailleurs, il est évident qu'une victoire éventuelle du FMLN n'est pas considérée par l'impérialisme comme la catastrophe que signifierait à ses yeux une victoire révolutionnaire insurrectionnelle. Dans cette éventualité, l'impérialisme pourrait soit chercher à établir une symétrie avec le Nicaragua en ce qui concerne la police et l’armée, soit ne pas reconnaître la victoire du FMLN, en partant de son interprétation de l’évolution de la situation mondiale et en espérant que la riposte ne serait pas très importante.

Entre-temps, le FMLN s'efforce de rétablir sa présence dans les villes par la mobilisation des masses. À l’occasion de l'anniversaire de l'assassinat de l’archevé-que Arnulfo Romero, quinze mille personnes ont participé à une manifestation. malgré l’état de siège et la campagne des médias signalant que la manifestation n'était pas autorisée et serait reprimée. La politique du FMLN vise à donner des possibilités de mobilisation à une population très frappée par la crise et la guerre qui, tout en étant fatiguée de la guerre. s'identifie avec le FMLN. Si le FMLN a pu survivre et se renforcer au cours des dix dernières années, c’est justement parce qu'il a compris le niveau de conscience de la population et lui a donné la possibilité APRES LA DÉFAITE ELECTORALE DU FSLN 1

LA concrète de l’élever. Si on demande aujourd'hui au citoyen salvadorien moyen qui est le responsable de la guerre. la réponse est immédiate : le gouvernement. Voilà un succès extraordinaire de nos camarades du FMLN.

17.11 y a quelques mois, nous pouvions dire sans peur de nous tromper que le mouvement révolutionnaire latino-américain était placé dans une situation tres favorable et que, dans différents pays. on pouvait s'attendre à des explosions révolutionnaires. Ce qui s'est passé en Europe de l'Est et le renforcement de l'impérialisme nord-américain qui en découle ont déterminé un changement substantiel du rapport de forces. Toutefois, le problème n'est pas résolu. La crise sociale et économique et, surtout, l'existence d'une avant-garde révolutionnaire avec des années d'expérience, qui est engagée dans un processus de réflexion pluraliste et démocratique, nous permettent de garder espoir.

Nous terminerons ce rapport en citant quelques paragraphes d'un texte magnifique. du révolutionnaire latino-américain Eduardo Galeano. qui explique mieux cette situation: « A Bucarest, une grue emporte la statue de Lénine. À Moscou, une foule avide fait la queue aux portes de Mac Donald. On vend l'abominable mur de Berlin par morceaux, et il se confirme que Berlin-Est se trouve à droite de Berlin-Ouest. À Varsovie et à Budapest, les ministres de l'Economie tiennent le même discours que Margareth Thatcher. À Pékin aussi, alors que les chars de combat écrasent les étudiants. Le Parti communiste italien, le plus important d'Occident, annonce son suicide prochain. L'Union soviétique réduit son aide à l'Ethiopie et le colonel Mengistu découvre soudain les bienfaits du capitalisme. Les sandinistes, protagonistes de la révolution la plus belle du monde, perdent les élections. Il semblerait que les révolutions ne sont plus bonnes qu'à figurer dans les vitrines des musées d'archéologie, qu'il n°Y a plus de place pour la gauche, sauf pour la gauche repentie qui accepte de s'asseoir à la droite des banquiers. [Toutefois] en Amérique latine, le capitalisme est antidémocratique, avec où sans élections : la plupart des gens sont prisonniers du besoin et condamnés à la solitude er à la violence. La faim ment, la violence ment : elles disent appartenir à la nature, elles font semblant de faire partie de l'ordre naturel des choses. Lorsque cet ordre naturel devient désordre, les militaires entrent en scène, cagoule sur la téte où à visage découvert. Comme on dit en Colombie : “Le cout de la vie augmente, mais sa valeur ne cesse de baisser.” Les élections au Nicaragua ont été un coup très dur. Un coup aussi fort que la haïne de Dieu, a dit le poète. Lorsque j'ai appris les résultats, je me suis senti, je me sens encore comme un enfant perdu. Perdu, mais accompagné car nous sommes nombreux dans ce cas. Partout dans le monde. nous sommes nombreux. En quelques mois, nous avons assisté au naufrage bruvant d'un svstème d'usurpartion du socialisme qui traitait les peuples comme d'éternels gamins et les menait par le bout du nez. De nos jours, les bureaucrates ont dépouillé l'espérance de son prestige et ils ont sali la plus belle des aventures humaines : mais je crois, moi aussi, que le socialisme n'est pas le stalinisme. Ceci est mon témoignage. C'est le témoignage de quelqu'un qui croit que la condition humaine n'est pas condamnée à l'égoïsme et à l'obscène chasse à l'argent, que le socialisme n'est pas mort parce qu'il n'était pas encore né, et qu'‘aujourd'hui est le premier jour d'une longue vie qu'il a devant lui.»

En effet. contrairement à ce que pensent l'impérialisme. les oligarchies, Les officiers réactionnaires des armées et les bureaucrates apprentis du capitalisme, il ne s'agit pas de la fin de l'histoire : ce n'est que le début.

Source : Quatrième Internationale, · scan (Radar, 16-014-00181).

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