Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 9

Notes de lecture

Quatrième Internationale, 3e série n° 9 · juillet-août-septembre 1982 · p. 143-150 · 4 007 mots

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Les Antilles dans l'impasse ?

(Editions Caribéennes et l'Harmattan)

DEPARTEMENTS? NON !

COLONIES ! La Martinique et la Guadeloupe sont des colonies françaises. Simple petite constatation qui est parvenue à cacher à la plupart des yeux français la formule illusioniste des D.O.M. (Départements d'Outre Mer) et qu'il convient de rappeler à l'heure où le régime du 10 Mai réaffirme une politique assimilationiste dont la faillite est peut-être bien prête à se révéler cruellement sur place comme dans l'immigration.

Certes, ces deux colonies ne sont pas «comme les autres». Elles sont plus vieilles et leur repeuplement (sur le cimetière du génocide des Caraïbes) s'est fait par transplantation d'esclaves amenés d'Afrique, d'ethnies mélangées afin de les déculturer plus profondément. Mais ce n'est pas la semi-françisation de cette population greffée qui explique la politique particulière d'assimilation pratiquée à la Libération (bien qu'elle ait été contenue en puissance dans l'abolition de l'esclavage proclamée par les deux premières Républiques). Si l'ancienneté de ces colonies commande la politique assimilationniste, c'est que cette durée a permis d'abord l'appropriation de toutes la richesses de ces iles par les Blancs, souvent installés là de très vieille date (« Le béké possède 95% des terres. C'est lui qui contrôle les investissements, importe le matériel d'exploitation, sert d'intermédiaire entre les techniciens modernes et la réalité rurale », Vincent Placoly p. 145) et dont le seul rattachement légal à la France garantit les spoliations d'hier et d'aujourd'hui, puis leur renfort par une bourgeoisie de mulâtres, et plus tard de Noirs qui, comme toujours et comme nous l'enseigne la théorie de la révolution permanente, ont pour ennemi principal non pas la métropole coloniale, mais le prolétariat - noir — seul porteur de masse possible de la revendication d'indépendance.

La politique d'assimilation est d'abord apparue — et a été, constate Edouard de Lépine — une politique coloniale progressive. Mais, par un de ces détours dialectiques dont l'histoire est riche, cette politique réformiste d'abord «conquérante» (de Lépine), arrachée par les Antillais eux-mêmes, s'est retournée en son contraire. Vécue en marge du mouvement international des révolutions coloniales de l'après Seconde Guerre mondiale, cette politique réformiste a débouché sur un marais, « l'assimilationnisme décadent, lamentable, dérisoire sordide, et pour tout dire servile des assimilationnistes d'aujourd'hui » (de Lépine).

Sans grandes industries, (« Il n'y a pas en Martinique d'usine où plus de 40 ouvriers travaillent ensemble », Glissant, p. 93) ces îles ont une classe ouvrière «contractée», gonflée par le chômage massif d'une armée de réserve industrielle énorme, transplantée par une massive immigration en France (un tiers de la population des îles), soumise à la misère, écartée de la voie de la révolte par une assistance débilitante qui maintient les masses dans l'état d'irresponsabilité hérité de l'esclavage et d'un éloignement de la vie politique presque aussi vieux que l'émancipation.

C'est là le tableau qui fait l'unanimité des intellectuels de quasi toutes tendances interviewées par Daniel Maragnès et Alain Brossat dans les Antilles dans l'impasse.

UN LIVRE ENQUETE

POUR UNE ISSUE Fait de points de vue rassemblés en 1978, mais paraissant seulement en 1981, le livre pouvait, à une lecture superficielle, sembler un constat de démoralisation. La formule de «peuple foutu» y revient à plusieurs reprises. Mais si un certain nombre des intellectuels interviewés sont effectivement démoralisés par le pourrissement dans le fatalisme de leur peuple, l'apport des auteurs et celui des plus radicaux de leurs interlocuteurs - parmi lesquels se détache avec force l'interview de De Lépine — sont d'une tout autre tonalité si le constat commun de départ est unanimement sombre. Pour les derniers, il s'agit d'une lucidité indispensable pour fonder une perspective révolutionnaire.

Un reproche a été fait à ce livre : fallait-il n'y interroger que des intellectuels et donner une place si grande aux problèmes culturels ? La réponse est dans le livre lui-même. S'adresser aux intellectuels se justifie à la fois par l'apathie politique des masses, par la marginalité de l'extrême-gauche indépendantiste, par le rôle joué par les intellectuels, et plus encore par leur rôle potentiel en fonction de l'histoire des deux iles et de leur situation.

De Lépine écrit : « Le mépris conscient ou inconscient du rôle des intellectuels, en tant que tels, dans le processus révolutionnaire, est une des plus curieuses et des plus dangereuses déviations petites bourgeoises contre lesquelles il faut prémunir le prolétariat » (p. 171), après avoir remarqué que la «fraction la plus lucide» de la petite bourgeoisie, «a joué ici un rôle incontestablement progressif», rôle qui n'est pas terminé et dont il précise l'avenir sous la condition que les intellectuels respectent le prolétariat et se respectent eux-mêmes. « Non en renonçant à leur fonction d'intellectuels, mais en assumant intégralement celleci. Non en allant au peuple mais en formant le peuple, avec la même rigueur, les mêmes scrupules, les mêmes exigences et les mêmes garanties qu'ils s'imposent dans leur travail d'intellectuels ».

Complété par trois études, la première d'Alain Blérald, mise au point fort nette sur la politique d'assimilation et les conditions de son dépassement ; la seconde, de Nicole Gnesotto, une fine analyse de l'évolution d'Aimé Césaire au travers de son écriture ; la dernière d'Emmanuel Terrée qui fournit sur l'histoire du mouvement politique à la Guadeloupe des éléments essentiels à la compréhension du présent, le parti pris des auteurs se trouve justifié d'avoir conduit leur enquête sur l'ensemble des questions culturelles des deux îles caraïbes; car, ici, il y a une sorte de pré-révolution culturelle à faire.

UN PEUPLE ENQUETE

DE SON IDENTITE « Lénine disait qu'aucune révolution socialiste ne peut être portée à son terme qui n'ait intégralement résolu la question nationale » (A. Brossat p. 46) : ceci est vrai aux Antilles plus qu'ailleurs. En effet, ce peuple est sans identité nationale. L'esclavage a été un brassage machiavélique d'individus d'origines et de langues différentes. Les esclaves n'avaient aucun état civil. L'assimilationisme prétend en faire des Français. Le dernier coup, à ce mythe est porté par l'immigration de masse qui devait en faire la preuve : plus moyen de se sentir français dans le métro parisien, en quête d'un logement dans les grandes villes de la Métropole, et bien souvent au travail. Paradoxalement, l'identité de base n'est pas antillaise, mais martiniquaise ou guadeloupéenne (cela est sensible même entre les intellectuels interviewés dans le livre). Mais au-delà de la «mémoire d'homme», l'identité nationale exige une histoire et une langue.

Quelle durée constitue une histoire ? Il est possible qu'une histoire courte soit créative de frustrations qui tendent à la prolifération des mythes. A preuve les Américains des Etats-Unis qui ont des racines communes très courtes et les compensent par le plus dense des tissus d'histoire mystifiée. Pour être courte l'histoire des descendants des esclaves ne manque pas de richesse (Ainsi, quand les Républiques bourgeoises françaises leur accordèrent, deux fois, leur émancipation, ils l'avaient déjà conquise par la lutte), mais elle est occultée par l'enseignement «jacobin». Puis la «négritude» a été un mythe, contraire mais symétrique, à celui de la francéité. Pour produire une identité nationale, qui ne peut se trouver en arrière mais seulement en avant, l'histoire est à exhumer — et c'est une tâche des intellectuels — mais ne peut on pas supposer qu'une histoire faite quasi uniquement d'oppression, et de luttes contre elle, est susceptible de présenter de grands avantages.

Une autre difficulté tient à ce que la logique de l'histoire occultée, c'est de projeter l'identité nationale à découvrir dans un ensemble plus large que les deux îles, dans l'ensemble Caraïbe, mais aujourd'hui plus morcelé que jamais, à l'héritage des structures et langues coloniales s'ajoutant l'effet de repoussoir de la misère des îles isolées dans leur nouvelle indépendance (d'abord la toute proche Ste Lucie) (2).

Et une langue ! On ne s'étonnera pas, ayant ainsi posé les problèmes, de voir la place énorme qu'occupe dans le livre le problème du créole. Très difficile problème, en effet que celui de cette langue dont on ne sait même pas si elle n'a pas pour origine le sabir de contact entre fournisseurs africains d'esclaves et négriers, si c'est le produit spontané des échanges entre esclaves acculturés et les maîtres dans les plantations, ou si c'est la sous langue fabriquée par les maîtres comme langue de commandement et de minorisation.

Quoi qu'il en soit de son origine contestée, c'est devenu une langue, celle de la grande masse de la population, dont le jeu culturel est complexe (elle rassemble et oppose). Mais si elle est, comme toutes les langues en état de sousoxygénation — à la fois un trésor de l'humanité et un véhicule borné par son confinement et le fait qu'elle ne soit pas une langue écrite, son enseignement scolaire et une certaine production littéraire (surtout théâtrale) peuvent-ils suffire à lui donner un avenir de langue nationale ? C'est douteux.

A Cuba comme dans toute l'Amérique latine, les mouvements révolutionnaires d'indépendance se sont emparés de la langue des colonisateurs, l'ont «nationalisée» (fournissant d'ailleurs une littérature de très loin plus riche que celle de l'ancienne métropole hispanique), et c'est bien le moins que d'avoir «pris leur langue» à ceux qui leur avaient tant pris. On doit se porter en faux contre l'idée que la langue du colonisateur porterait en elle les valeurs de la colonisation. Il est clair que si l'on peut parler de «langue de classe», c'est à propos d'un certain usage d'une langue nationale. De même, et inversement, une langue peut être arrachée à ses utilisateurs dominants et à leur rhétorique mystificatrice et adaptée à des besoins plus progressifs (surtout, dirons nous, de la langue française dont Trotsky pouvait écrire que «son polissage dût bien quelque chose à un instrument aussi acéré que la guillotine»). De ce point de vue, le procès fait par Alain Brossat à André Breton, à propos de son admiration du français d'Aimé Césaire, est sans doute à base de malentendus. C'est un constat qu'il suffira de lire Les Antilles dans l'impasse pour vérifier que le français des intellectuels antillais est non seulement d'une richesse et d'une subtilité que n'a pas, par exemple, le français du Canada, mais qu'il est surtout devenu, au travers des œuvres d'un nombre important de poètes et de romanciers, un français particulier, de même qu'il y a un castillan cubain, guatémaltèque, mexicain ou chilien qui sont plus que l'extension d'une langue, mais une diversité qui exprime d'autres moments et situations de sa vie. Quand Glissant, qui pousse sa plaidoirie en fa- veur du créole jusqu'à l'hypothèse d'un avenir de langues non écrites, souligne que c'est la rationalité du français qui le rendait contraire au génie antillais de la profusion, il fait bon marché de l'introduction de cette profusion dans le français des œuvres de ses compatriotes et dans la sienne propre ; ce qui contredit également l'argument selon lequel la langue de ces écrivains serait d'une correction académique, et moins vivante que celle que parle les ouvriers parisiens. Il y a là quelque masochisme en même temps qu'une idéalisation de la langue parlée en France même, à l'heure ou sa décadence devient au contraire un sujet de préoccupation pour les spécialistes (enseignants, gens des métiers du livre) mais que personne ne semble se soucier d'interpréter en termes sociaux et de classes.

Beaucoup plus correcte semble la position très minoritaire d'Yves Leborgne qui « dénie au créole l'aptitude à être promu à l'état de langue authentique, à l'état de véhicule authentique de notre culture, de nos sentiments, de nos préoccupations esthétiques ou de nos problèmes économiques », et constate que « le rapport colonial fait que le français n'est pas seulement la langue de celui qui domine, la langue imposée à celui qui est dominé. C'est aussi l'instrument d'une libération paradoxale de celui qui subit l'oppression ». Et plus loin : « Ils savaient qu'il était urgent et nécessaire de pouvoir pénétrer les intentions les plus secrètes et les plus subtiles du Maître, en possédant sa langue. Ils savaient qu'il y avait comme une sorte de revanche à prendre sur les humiliations les plus récentes et celles auxquelles ils étaient encore exposés, en ripostant dans un français que n'était pas capable de parler le Maître lui-même ». Enfin : « le français n'est pas seulement la langue du Maître, mais c'est aussi la langue d'un peuple qui a ses traditions révolutionnaires et qui a des pro- blèmes révolutionnaires ».

La conclusion d'Yves Leborgne va d'ailleurs encore plus loin quand il conclut sur ce point : « Et, à y bien regarder, il ne faudrait pas seulement être bilingue quand on est guadeloupéen. Il faudrait être polyglotte. Il est plus important pour la révolution guadeloupéenne que nous accordions à l'anglais et à l'espagnol une importance égale à celle que le français s'est réservé à la faveur de la colonisation ».

Le problème de la langue nationale de demain, dans les territoires où les partisans les plus chauds du créole reconnaissent son appauvrissement et où la scolarisation en français est totale (« la Martinique est un des départements les plus scolarisés de france » (sic), Roland Suvélor, p. 124) apparaît largement comme un faux problème. Et il est d'ailleurs caractéristique que la fascination du créole est d'abord et surtout le fait de ceux des intellectuels interviewés qui apparaissent comme les plus démoralisés. PROLETARIAT ET INTELLIGENTSIA Les plus démoralisés sont aussi ceux qui nient l'existence d'un prolétariat antillais. A ceux là, de Lépine répond d'abord par une définition : « Le prolétariat antillais, au sens que l'on donne à ce terme dans la tradition marxiste, et qui désigne non seulement 'la classe des producteurs associés' mais tous ceux qui contribuent par leur travail à enrichir les autres ». A quoi Laurent Ferrugia ajoute : « Dire qu'il n'exite pas de prolétariat aux Antilles sous prétexte que celui ci ne présente pas les mêmes caractéristiques que dans les pays hautement industrialisés, n'est pas très malin. Les prolétaires ne sont-ils pas ceux qui vendent leur force de travail à un capitaliste ? Cela n'existe-t-il pas ici ? »

Ceci posé et bien posé, reste la situation de marasme admise par tous. C'est encore Eouard de Lépine qui corrige son propre questionnement pessimiste (« Nous ne sommes pas tellement sûrs, après tout, de ne pas être un de ces nations foutues, 'non-historiques' au sens où Engels entendait ces mots...») par la critique historique du pronostic d'Engels pour des peuples tels que les Slaves du Sud, en notant que «les nations sans histoire ne sont pas forcément des nations sans avenir».

Le problème qu'il pose — qui se pose aux Antilles - construire «un Etat national qui ne soit pas un Etat bourgeois», est «une tâche, à la fois impossible et nécessaire». Il rejette l'idée d'un retard historique» («Par rapport à quoi ? Par rapport à quel horloge ou à quel calendrier historique ?») pour se baser sur «la thèse classique de Trotsky sur le développement inégal et combiné dans les pays dominés», et, à partir de là, pose les tâches concrètes, précises des Antilles.

« Les marxistes-révolutionnaires, ditil, n'ont pas attendu les nationalistes pour se rendre compte de l'énorme disproportion qui existe entre l'ambition de leur projet et la médiocrité de leurs moyens » (p. 185). Il situe les obstacles en homme que la vérité n'effraie pas et fixe l'objectif premier de l'extrêmegauche antillaise : « les prolétaires les plus cultivés, les seuls qui peuvent atteindre ce niveau de conscience qui est un seuil en deça duquel il faut se contenter d'enregistrer les pulsations ponctuelles de la 'conscience possible' à des situations particulières » (p. 267).

Cette exigence d'une avant-garde prolétarienne cultivée amène nécessairement à l'appel aux meilleurs éléments de l'intellingensia à venir « à la révolution en trahissant consciemment les intérêts de leur classe pour adopter le point de vue historique du prolétariat » (p. 169), ce qui est reprendre quasi terme pour terme l'analyse de Marx dans le Manifeste communiste. Cet appel se fait sans concessions aux errements des intellectuels, hier et aujourd'hui, doublé d'un bilan impitoyable de la politique stalinienne, bilan dont on peut trouver un complément dans le réquisitoire de Leborgne contre « les martyrs qui n'avaient à leur actif que des erreurs » (p. 111).

Combattant durement un certain nationalisme mené sous le drapeau de la lutte contre «les idées étrangères» (au premier rang desquelles, bien entendu, le marxisme), de Lépine souligne fortement que « ce n'est pas par excès d'internationalisme que le mouvement ouvrier antillais a péché » et conclut que « ce qu'il nous faut aujourd'hui, ce n'est pas nous enfermer dans notre insularisme, dans notre provincialisme, dans le cadre étriqué de nos particularismes, c'est poser d'emblée, en termes stratégiques, le problème de notre libération nationale ».

Ainsi, avec hardiesse de Lépine jette-t-il le pont entre le sombre constat de départ et le schéma d'avenir, sous la devise hégélienne : « le courage de la vérité et la foi en la puissance de l'esprit».

C'est à cette lumière et dans l'espoir de l'unité — enfin — des révolutionnaires (également appelée par Leborgne) qu'on lira ou relira la contribution liminaire de Daniel Maragnès qui, audelà du démontage de l'assimilationnisme, ce «colonialisme (qui) a presque réussi à se faire oublier», met un point final au temps des «leaders», «sauveurs suprêmes» et de la poésie (« En quoi la poésie, comme genre littéraire s'accomode-t-elle de cette idéologie politique ? En ce qu'elle ne nécessite pas de vision synthétique de la réalité »), sommant «qu'on cesse de prendre la poésie pour de la recherche théorique, les plaintes indicatives pour un travail critique » (p. 57).

« A nouvelle époque politique / nouvelle époque littéraire », note Maragnès. Là plus qu'ailleurs, en effet, la littérature peut jouer son rôle d'éveiller des consciences, mais peut-être plus que le roman (peu lu, semble-t-il) par le théâtre, art fondamentalement démocratique (toute son histoire le démontre), et «lieu privilégié de l'oralité», comme le fait remarquer Max Jeanne, auteur de Western, ciné-poème guadeloupéen (3), et par le cinéma qui peut davantage encore, mais... qu'il faut pouvoir faire.

LES ANTILLES ET NOUS Le livre fut rassemblé au creux de la vague de 1978. Aujourd'hui, de violentes luttes commencent qui peuvent inaugurer une nouvelle époque.

Le point faible que l'on pourrait reprocher au livre, c'est le peu de place qu'il fait à l'immigration antillaise, qui nous semble pouvoir être un lieu de prise de conscience nationale et un réservoir d'énergie révolutionnaire. Et là, la responsabilité des travailleurs de la métropole coloniale se dessine, immense. Si nous n'y prenons garde, un nouveau racisme peut en France se développer en cancer effrayant — tel que celui que connaît l'Angleterre avec ses affrontements armées entre émigrés des Dominions et travailleurs locaux.

Nous ne pouvons accepter la suggestion d'Alain Brossat, de nous reconnaître dans l'ancêtre symbolique du négrier et du colonisateur. En tant que prolétaires et révolutionnaires, nous n'avons pas d'autres ancêtres symboliques que les humiliés et les offensés du pays colonisateur, des Jacques aux Communards, et si, en tant qu'ouvriers, nos «ancêtres symboliques» ont pu profiter des miettes de la colonisation, c'est dans l'inconscient d'une politique destinée à les exploiter, eux aussi, sinon les opprimer. Aujourd'hui, le mouvement ouvrier français peut et doit être une école de solidarité internationaliste et anti-colonialiste.

Michel Lequenne

Notes :

(I) Editions Caribéennes et l'Harmattan

(2) « Les régimes macoutistes naissent de l'impossibilité de résoudre les problèmes économiques » (Glissant p. 90).

(3) L'Harmattan.

Profils de la social-démocratie européenne

(Editions La Brèche, Paris)

Les éditions La Brèche viennent de. publier (mai 1982) un livre collectif consacré à la social-démocratie européenne(1). Il s'agit d'un ensemble de textes rédigés par des militants de la Quatrième Internationale au cours de l'année 1981 et qui examinent la trajectoire des partis socialistes ou sociaux-démocrates dans les pays suivants : Allemagne fédérale, Autriche, France, Italie, Grande-Bretagne, Suède, Espagne et Portugal. Il ne s'agit pas d'un recueil d'articles publiés par ailleurs, mais de contributions rédigées spécialement pour cet ouvrage dans une perspective à la fois historique et théorique. Enfin, les auteurs de ces textes ne sont pas des observateurs détachés de la réalité et du phénomène social-démocrate qu'ils évoquent. Ce sont des militants et, dans chaque pays concerné, les partis socialistes ou sociaux-démocrates sont pour eux à la fois un interlocuteur et un adversaire politique.

Le projet de ce livre était une gageure : dans l'esprit de ceux qui l'ont conçu, il s'agissait de faire apparaître, au-delà de la disparité des conditions nationales, de la spécificité des trajectoires politiques, ce qui fait l'unité stratégique fondamentale de la socialdémocratie dans les pays capitalistes Pechelle de l'histoire tropienne. En ce développés, particulièrement sens, ce projet allait plutôt à contrecourant des lignes de recherche actuelles qui, le plus souvent, insistent sur la particularité nationale de chaque parti social-démocrate ou socialiste et vont parfois jusqu'à mettre en doute l'idée d'une social-démocratie.

Cet ouvrage tient-il ce qu'il promet ? D'un certain point de vue, on pourrait dire que non : en effet, plusieurs des contributions tendent à mettre en exergue «l'exceptionnalité» du développement de la social-démocratie dans le pays considéré, l'originalité de son histoire et de la configuration théorique qui s'en dégage (Allemagne, Italie...). Pourtant, la lecture de l'ouvrage dans son ensemble, la confrontation des textes les uns avec les autres atténuent quelque peu cet aspect des choses, ne serait-ce que parce que, analysant ces réalités nationales si diverses, leurs auteurs ne divergent guère dans la mise en œuvre des concepts et des catégories permettant d'en rendre compte : globalement, seul le concept dialectique du parti ouvrier bourgeois apparaît susceptible non pas de rendre compte pleinement de la réalité infiniment contradictoire et souvent paradoxale de ces partis, mais de ne pas se fourvoyer totalement dans leur analyse ; il demeure une boussole pour analyser aussi bien le rôle des partis socialistes et sociaux-démocrates dans les crises révolutionnaires que l'évolution de leur base sociale, leurs choix stratégiques sur le terrain de la Weltpolitik, leur rapport à l'Etat bourgeois, etc.

Bien entendu, si ces textes se contentaient d'être des variations générales autour du concept du parti ouvrier bourgeois appliqué à la social-démocratie européenne, cela ferait beaucoup de papier gaché. Ce qui fait leur intérêt, c'est surtout le reste, la chair de ces études, l'ampleur du matériel présenté, analysé, discuté. Et ce qui fait l'originalité de ce travail, c'est que ces textes se trouvent ensemble et que de leur confrontation puissent se nourrir des réflexions globales sur la trajectoire historique des partis qui continuent, d'ailleurs, à se rassembler formellement sous le drapeau mité de la Il° Internationale.

Certains de ces essais sont plutôt orientés vers une approche théorique du problème, telle, par exemple, la remarquable contribution de Günter Minnerup sur le problème, combien délicat, que constitue l'analyse des destinées de la social-démocratie allemande. D'autres sont davantage écrits dans une optique descriptive, historique et présentent de façon synthétique un matériel parfois rare en langue française : c'est le cas de l'analyse du PSI que propose Antonio Moscato. Bien sûr, ces textes ont été écrits pour l'édition française de ce livre, la première, et donc en pensant au cours nouveau introduit par la victoire de Mitterrand en mai '81. Ce livre est un instrument de travail, comme en témoigne l'essai érudit de Jacques Kergoat sur la France.

Les esprits méticuleux discerneront sans doute des nuances, voire des différences dans certaines analyses ou certains pronostics. Tant mieux, c'est ce qui fait la différence entre un livre (surtout s'il est écrit à plusieurs voix) et une pierre. Les esprits chagrins reprocheront à ceux qui l'ont conçu d'avoir oublié certains pays importants -la Belgique par exemple - et ils auront raison. Mais il n'était guère possible d'aller au-delà des 430 pages que comporte cet ouvrage.

Les éditions La Brèche ne disposent pas de vastes moyens de diffusion, il est done nécessaire que tous les lecteurs de Quatrième Internationale contribuent à faire connaître ce livre dans le mouvement ouvrier européen et au-delà.

A.B.

(1) « Profils de la social-démocratie européenne », avec des contributions de :

John Ross, Günter Minnerup, Raimund Loew, Julian Atkinson, Alan Freeman,

Gert-Inge Johnsson, Tom Gustafsson, Jacques Kergoat, Francisco Louçà,

Mariano Fernandez Enguita, Antonio Moscato.

75 F. Toutes commandes à : PEC, 9 rue de Tunis, 75011 - Paris.

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