Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 8

Mythes et réalités de l'Eurocommunisme

Francis Sitel · Quatrième Internationale, 3e série n° 8 · avril-mai-juin 1982 · p. 91-103 · 6 991 mots

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La crise qui secoue les trois principaux Partis communistes d'Europe occidentale, le PCE, le PCF et le PCI, demande à être étudiée comme un des événements clé de la situation présente. De ce point de vue, le grand intérêt des articles de Livio Maitan « L'eurocommunisme dans l'impasse », publiés dans IVe Internationale (1), est de proposer une comparaison éclairante de la triple évolution de ces trois partis. Une telle approche permet de rouvrir le débat concernant la nature de ces partis et la validité du concept d'eurocommunisme. Débat qui ne saurait être tranché de quelques phrases. Livio Maitan écrit : « Les partis eurocommunistes ne sont-ils donc ni staliniens ni sociaux-démocrates, sans être pour autant — cela va de soi — révolutionnaires ? N'en déplaise à ceux qui exigent toujours les classifications péremptoires, c'est notre avis. Ces partis représentent dans ce sens un phénomène nouveau... » Ce n'est ni par goût des « classifications péremptoires », ni par fixation à des réalités dépassées, mais par souci d'adopter une démarche opératoire qu'une telle affirmation peut être mise en question. Certes, les éléments nouveaux dans la réalité de ces partis sont incontestables. Mais, pour être appréhendés, et leur « nouveauté » pleinement comprise, ils doivent être resitués dans une continuité qui est celle du stalinisme. En d'autres termes : le prétendu « eurocommunisme », plutôt que d'être accepté comme une donnée isolée, doit être compris comme expression de la crise du stalinisme. Et ces partis, non pas comme se heurtant aux « impasses » de nouveaux partis ayant rompu avec le stalinisme et incapables de s'affirmer face aux partis sociaux-démocrates, mais comme connaissant les contradictions de l'étape actuelle de la crise du stalinisme.

L'EUROCOMMUNISME Livio Maitan, dans son étude comparée des évolutions des trois PC occidentaux de masse, part d'une idée de base qui est que celles-ci s'inscrivent dans un cadre commun qu'il définit comme étant celui de l'curocommunisme. Il est vrai que cette caractérisation d'eurocommunisme a été assumée par les trois directions concernées et, après elles, promue par de nombreux commentateurs. Celle-ci, au-delà de ses imperfections reconnues par tous, avait l'immense avantage de présenter ces partis comme porteurs d'une stratégie nouvelle ; fruit d'une histoire, certes, mais les démarquant de celle-ci et des liens internationaux dont elle était porteuse. Bref, elle instaurait une rupture par rapport à la réalité « passée » de ces partis ...

Comme il ne saurait être question d'accepter pour vraie l'image que se font d'euxmêmes les acteurs sociaux - et encore moins celle qu'ils veulent présenter d'euxmêmes - cette notion demande d'emblée d'être mise en question. L'accepter comme une donnée qui n'a pas à être fondée par une critique radicale, c'est, qu'on le veuille ou non, accréditer l'idée qu'il existerait un «projet eurocommuniste ». Projet que Livio Maitan définit en ces termes : «Le projet stratégique eurocommuniste se fonde sur l'idée de la transition démocratique et graduelle au socialisme et le rejet de la conception révolutionnaire léniniste ».

Ce qui pose immédiatement une série de questions : cette « rupture » s'est-elle opérée avec l'affirmation de l'eurocommunisme ? N'était-elle pas à l'œuvre au moment de la politique de front populaire dans les années 30, d'union nationale après la guerre ? S'il s'agit, plus simplement, d'adapter le discours officiel à la réalité préétablie d'une stratégie établie de longue date, les diverses variantes de la «voie démocratique au socialisme » et de l'étape de la « démocratie avancée », n'ont-elles pas pré- cédé de plusieurs années l'eurocommunisme ?

Bref, il suffit d'un rapide regard sur le passé pour constater que le succès de l'eurocommunisme est moins lié à sa nouveauté intrinsèque qu'au talent de ceux qui, au bon moment, ont su vulgariser cette notion. Et c'est ce « bon moment » qui mérite d'être étudié.

La seconde question qui surgit dès que l'on valide la notion de « projet eurocommuniste » est de savoir si, au-delà des mots, un tel projet existe réellement. Est-ce que ces partis sont effectivement animés par l'espoir d'une transition démocratique et graduelle au socialisme ? Non pas que nous pensions que celle-ci est possible, nous savons que non, mais de savoir si les eurocommunistes la pensent possible. La question n'est pas mineure, parce que même si certains sociaux-démocrates croient sincèrement que leur parti est capable de réaliser graduellement le socialisme, nous ne pensons pas devoir analyser la stratégie de ces partis à partir de telles illusions. Dans le cas des partis dits eurocommunistes, faut-il considérer qu'ils croient réellement à la stratégie qu'ils affichent ? Si oui, ils sont qualitativement différents des partis sociaux-démocrates, dont les professions de foi socialistes ne servent que de masques à une politique de gestion loyale des intérêts bourgeois. C'est ce que croient ceux qui se qualifient «'eurocommunistes de gauche ». Si l'on pense le contraire, c'està-dire que ces prétentions stratégiques ne servent que de paravent pour dissimuler ce qui constitue leur raison d'être, cela veut dire que ces partis remplissent une fonction analogue à celle des partis sociauxdémocrates. Et il reste à définir les raisons qui interdisent à ces partis de fusionner avec les partis sociaux-démocrates.

L'acceptation sans autre forme de procès de la notion d'eurocommunisme recèle le danger d'escamoter ces questions au profit d'une terminologie hasardeuse et floue.

Mais il y a plus important : accepter la notion de «projet eurocommuniste » c'est réduire la situation de ces partis à une impasse : celle de l'impossibilité dans laquelle se trouveraient ces partis de se démarquer de leurs concurrents sociauxdémocrates compte tenu de la similitude de leurs stratégies réciproques.

« Dans la mesure où le projet stratégique eurocommuniste se fonde sur l'idée de la transition démocratique et graduelle au socialisme et le rejet de la conception révolutionnaire léniniste, écrit Livio Maitan, les partis eurocommunistes se différencient-ils qualitativement des partis sociaux-démocrates ? Leur existence se justifie-t-elle historiquement ? » (2)

Et, dans ces conditions, le test de l'impasse en question serait les échecs électoraux subis par ces partis, leur incapacité à enrayer la montée des partis socialistes qui s'opère à leurs dépens.

Ces éléments sont évidemment importants, mais ils sont insuffisants. C'est vrai que la crise de ces trois PC est marquée par une érosions lente de leur électorat et par quelques échecs retentissants. C'est vrai également que ceux-ci doivent réagir à cette situation et tenter de la corriger. Mais il serait erroné de déchiffrer la situation de ces partis essentiellement à partir de leurs résultats électoraux. Ces derniers sont des signes, voire des phénomènes qui, en tant que tels, peuvent modifier les choses et précipiter une crise en cours, ils ne sont pas l'alpha et l'oméga de l'action des PC. Ce ne sont pas eux qui expliquent, en dernière analyse, les tournants brusques opérés par les uns et par les autres.

A surestimer l'importance des questions électorales dans le bilan de l'eurocommunisme, on en vient à sous-estimer le rôle effectif joué par ces partis. Parce que le bilan de l'eurocommunisme c'est, bien sûr, 'incapacité de ces partis à se construire sur la base du projet officiellement avancé. Mais c'est surtout l'aide irremplaçable apportée à la transition monarchiste en Espagne après la mort de Franco, à la perdurance du système démocrate-chrétien en Italie, au maintien du giscardisme en

France ... Ce qui n'est pas rien !

Si, malgré la crise généralisée des systèmes de domination de la bourgeoisie en Europe, malgré les effets croissants de la crise du capitalisme, la France, l'Italie et l'Espagne ont connu une stabilité sociale qui n'était en rien donnée d'avance, n'est-ce pas en partie à porter au crédit de «l'eurocommunisme »?

Certes, la perte d'audience électorale et la dégradation du rapport de forces avec la social-démocratie est venue sanctionner cette politique. Mais c'était le prix d'une politique qui, fondamentalement, avait d'autres objectifs que d'enrayer cette évolution défavorable.

Ce qu'il y a de plus grave dans cette perte d'audience, ce sont moins les scores électoraux comparés à ceux de la socialdémocratie, que ce qu'ils manifestent : la désaffection d'une partie de l'électorat traditionnel des PC qui montre que cette politique est comprise, au moins confusément, pour ce qu'elle est : une politique de soutien aux régimes en place, à un moment où la montée du mouvement des masses s'organisait contre eux.

En ce sens, ce qui fait que l'échec du PCF en mai-juin 1981 constitue un échec politique majeur c'est moins le recul spectaculaire connu par celui-ci en tant que tel que le fait que ce recul est venu couronner la faillite d'une politique : celle qui visait à assurer la défaite de Mitterrand face à Giscard. Lorsque la direction du PCF a compris que la poussée était trop forte pour pouvoir être arrêtée, elle s'est décidée à appeler au désistement. Elle se voyait donc contrainte d'opérer un tournant de 180° : ne pouvant empêcher l'élection de Mitterrand, elle tentait un rétablissement de dernière minute pour pouvoir se réclamer d'une victoire obtenue malgré et contre elle. Mais la perte d'un quart de son électorat venait témoigner qu'une bonne partie des travailleurs n'était pas dupe de la mancuvre et avait une vision assez lucide de ses motivations réelles.

LE CAS DU PCF ... Ce qu'il y a d'intéressant dans le cas du PCF c'est que ce parti, qui fut toujours le plus réticent à l'égard de l'eurocommunisme, le plus prompt à s'en démarquer brutalement pour réaffirmer de façon on ne peut plus agressive son identité « révolutionnaire», «antirévisionniste» et ses liens avec l'URSS, manifeste de manière spectaculaire ce que sont les contradictions des PC européens de masse dans la situation présente.

La première contradiction, la plus évidente, est bien sûr que par la signature du Programme commun de gouvernement et la formation de l'Union de la gauche avec le PS et le groupuscule bourgeois des radicaux de gauche, le PCF a remis en selle le PS exsangue qui, rapidement, l'a devancé pour devenir, au moins électoralement, le premier parti ouvrier français.

Mais cette contradiction n'est pas mortelle en elle même et la direction du PCF s'en est saisie pour expliquer son recul et justifier la politique de division impulsée à partir de fin 1977. Expliquant qu'il lui fallait rétablir un rapport de forces moins défavorable si l'on voulait qu'un gouvernement d'Union de la gauche soit en mesure de réaliser de véritables réformes et de répondre aux aspirations des travailleurs.

En fait, cette contradiction, que les PC peuvent très bien expliquer comme telle, en masque une autre qui, elle, doit être nécessairement occultée parce qu'elle révèle ce que sont les motivations politiques profondes des partis communistes. C'est-à-dire la défense de leur existence en tant qu'appareils bureaucratiques dont les intérêts propres sont, dans leur essence, étrangers à ceux de la classe ouvrière.

Ainsi, la direction du PCF estimait qu'elle n'avait pas intérêt de son point de vue à une victoire de l'Union de la gauche en 1978, ni à une victoire de Mitterrand en 1981. Victoire qui, confrontant le PS et le PCF aux tâches gouvernementales, avait toute chance de déboucher sur une situation d'instabilité sociale mettant en cause l'équilibre propre du PCF et ses liens avec la classe ouvrière. Et si en mars 1981, alors que la victoire apparaissait ne plus pouvoir être empêchée, le PCF a amorcé un tournant, c'est pour échapper à une déroute totale qui aurait compromis, peut-être définitivement, ses capacités de contrôler la classe ouvrière et donc ses possibilités ultérieures de maîtriser les processus sociaux enclenchés par le renversement du régime giscardien.

Paradoxalement, c'est si l'on admet que les racines de la politique des PC sont à rechercher ailleurs que dans une simple volonté de rétablir le rapport de forces avec la social-démocratie que l'on peut saisir toute l'importance que revêt auhourd'hui la dégradation de ce rapport de forces.

En effet, dans le cadre d'un projet de passage graduel au socialisme, les PC pourraient, après tout, admettre d'être en position subordonnée par rapport aux PS si cela leur permettait d'accéder au gouvernement. C'en est même la condition ! (En ce sens, le fait que ce soit le PCF, c'est-à-dire le PC le moins eurocommuniste, celui qui a subi l'échec électoral le plus cinglant, qui se retrouve au gouvernement n'est pas simple ironie de l'histoire).

Ne serait-ce pas la position idéale pour, dans une deuxième étape, prendre le relais d'une social-démocratie défaillante, incapable de poursuivre l'expérience au-delà des strictes limites tolérées par la bourgeoisie ? Il est clair que le vieux fantasme de la droite réactionnaire, qui crie au « coup de Prague » dès qu'un communiste reçoit un portefeuille ministériel, n'est pas partagé par les bureaucraties staliniennes. Leurs déterminations politiques sont ailleurs !

Ce que les Partis eurocommunistes n'acceptent pas dans leur amoindrissement électoral aux dépens de la social-démocratie c'est qu'il signifie la menace, bien présente pour le PCE et même pour le PCF, de perdre leur capacité de contrôle de la classe ouvrière. C'est-à-dire de perdre leur raison d'être, leur droit à l'existence aussi bien aux yeux de la bureaucratie soviétique qu'à ceux de leur propre bourgeoisie.

Dans le cas du PCF, le recul de 1958 (au demeurant moindre que celui de 1981) ne représentait pas un réel danger pour son existence même dans la mesure où il s'inscrivait dans le cadre d'une défaite d'ensemble de la classe ouvrière et qu'en ce sens il était porteur, d'une promesse de remontée ultérieure. En 1981, la situation est tout autre : c'est la montée du mouvement de masse qui entame l'influence du PCF, parce que celui-ci s'est présenté face à celle-ci comme un obstacle. Alors que le PS apparaissait comme un instrument possible, le seul même pour la masse des travailleurs, pour réaliser un changement immédiat et pressant : en finir avec Giscard.

Dans ces conditions, ce qui est en jeu c'est une déstabilisation possible des assises mêmes du PCF dans la classe ouvrière, ce que manifeste l'ampleur du recul électoral essuyé qui, du fait de son importance, agit à présent comme un facteur autonome risquant de devenir cumulatif (les sondages réalisés par le PCF évalueraient à 10 % l'audience électorale présente du Parti). Et, surtout, la perte de crédit de la CGT qui, dans la dernière période, s'est alignée sur la politique de division du PCF et en paye, elle aussi, le prix en se trouvant en passe d'être rattrapée par la CFDT. Phénomène qui est à mettre en relation avec le déclin symétrique des Commissions ouvrières en Espagne. La crise ouverte que traverse le PCF témoigne de la compréhension d'une partie de l'appareil qu'une telle évolution peut conduire à l'effondement des situations acquises au sein de l'Etat bourgeois.

Tous ces problèmes obligent à reposer la question de la caractérisation de ces partis. Celle « d'eurocommunisme », c'està-dire de partis connaissant un processus de social-démocratisation qui se heurte à un obstacle insurmontable lié à l'existence déjà établie de partis sociaux-démocrates, n'est pas opératoire. Elle permet de décrire certains des phénomènes à l'œuvre, mais pas d'en rendre compte dans la mesure où elle situe l'obstacle comme extérieur au processus lui-même. Alors qu'il faut comprendre le processus en tant que tel comme contradictoire et ne pouvant se développer de façon linéaire parce que, compte tenu de la nature de ces partis, il tend à mettre en cause leur existence même.

TROIS PARTIS POUR UN DESTIN ... Ce qui est décisif au regard du débat initié par Livio Maitan c'est que les évolutions des trois Partis communistes espagnol, français et italien resortissent effectivement des mêmes déterminations.

Ce qui est déjà un critère distinetif par rapport aux partis sociaux-démocrates : tout Internationale qu'il est, l'agglomérat des partis sociaux-démocrates est plus une commodité qu'un impératif vital. Au contraire, le succès de la notion d'eurocommunisme a été fonction de la commune volonté affichée par une série de Partis communistes, derrière le PCI et le PCE, de frayer ensemble une « voie nouvelle au socialisme » ... Et les distorsions introduites par le PCF dans cette belle harmonie sont évidemment un facteur de crise pour la crédibilité du projet lui-même ; quels que soient, par ailleurs, les efforts conjoints des deux autres partenaires.

Doit-on en conclure que le projet a volé en éclats et que le cadre commun n'existe plus ? Cela apparaîtrait aussi logique que de taxer les évolutions divergentes d'une même caractérisation en termes « d'impasse de l'eurocommunisme ». Car, au plan strictement descriptif, est-il pertinent de parler d'« impasse » aussi bien à propos de la politique du PCF que de celle, contradictoire, du PCI ?

Alors que le PCI, malgré les tournants opérés dans son attitude par rapport à la démocratie chrétienne et ses change- ments continuels de terminologie, maintien une cohérence « eurocommuniste » qui n'a d'égale que celle du PCE, on a vue la direction du PCF passer d'une ligne d'unité avec les socialistes à une politique de dénonciation violente du PS, substituer à « l'Union de la gauche » « l'union à la base », abandonner les critiques adressées à l'URSS pour un alignement quasi inconditionnel sur la politique du Kremlin. Marchais, qui a approuvé, dans une intervention télévisée depuis Moscou, l'intervention soviétique en Afghanistan, a beau jeu d'avouer que l'eurocommunisme « n'est plus à la mode » ! Quant aux réactions aux événements de Pologne, elles apparaissent encore plus éclairantes. Alors que le PCI condamne fermement le coup de force et subit les excommunications du Kremlin, le PCF explique qu'un terme a été mis à la contre-révolution qui menaçait le socialisme. Et fait en sorte que le représentant de Jaruzelski au XXIV• Congrès soit le délégué étranger le plus chaleureusement applaudi !

Ne faut-il pas en conclure que dans le cas du PCI on a un Parti communiste qui continue à aller de l'avant sur la voie eurocommuniste, et, dans celui du PCF, un autre qui l'a abandonnée pour se réaligner sur des positions staliniennes traditionnelles ? Ce qui amènerait à conclure, non pas que l'eurocommunisme est dans l'impasse, mais que la triple alliance sur laquelle il reposait et qui lui donnait sa crédibilité et son nom même a vécu (3).

On comprend que, au moins à l'heure actuelle, un tel verdict serait erroné et passerait à côté de l'essentiel : le fond commun, incontournable, qui est celui de ces trois partis ; à partir duquel il est possible de comprendre leurs contradictions et leurs évolutions spécifiques, qui peuvent les amener à des positions opposées.

Les symptômes de cette unité qui existe derrière les phénomènes d'éclatement politique, sont manifestes. D'abord le fait que ces derniers ne jouent pas seulement dans les rapports entre les différents PC mais sont aussi à l'œuvre au sein de chacun d'eux, produisant des réactions qui sont, jusqu'à un certain point, similaires. Ainsi de l'affirmation de courants oppositionnels diamétralement opposés : les uns se revendiquant d'un « eurocommunisme radical », les autres des liens traditionnels avec l'URSS. Bipolarisation qu'accélèrent les événements de Pologne. Ensuite, et plus fondamentalement, le constat que c'est en réponse aux mêmes grandes questions que ces partis réagissent, de façon parallèle ou opposée, c'est, en quelque sorte, une même nature qui, en eux, est mise à l'épreuve sous le coup des grands événements présents : modification de leur place par rapport à l'Etat bourgeois et de leurs liens à la classe ouvrière, ce que cristallise la question de l'accession au gouvernement, tensions internationales entre les USA et l'URSS, crise des sociétés bureaucratisées de l'Europe de l'Est ...

Ce qui veut dire que le cadre commun dans lequel il convient de resituer les évolutions de ces trois partis existe bien. Mais, plutôt que de la caractériser comme étant celui de l'eurocommunisme, mieux vaut dire qu'il est celui de la crise du stalinisme. En d'autres termes, que nous devons considérer ces partis comme représentant non pas des « phénomènes nouveaux », ni staliniens, ni sociaux-démocrates, mais comme des partis staliniens en crise.

Il ne s'agit pas d'une simple querelle de terminologie, qui n'aurait pas grand intérêt, mais d'une question d'approche qui a des conséquences non négligeables.

LES PARTIS STALINIENS

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L'argument qui vient immédiatement à l'encontre de cette caractérisation c'est l'idée, communément admise, selon laquelle ce qui définit un parti comme stalinien c'est la subordination directe au Kremlin. Ce qui voudrait dire que maintenir pour les PC occidentaux l'épithète de stalinien reviendrait à les considérer comme de simples agences de la politique du Kremlin, soumis strictement et mécaniquement à la défense des intérêts de la caste bureaucratique soviétique. Comme c'était le cas dans les années '30 ... Or, même si l'on admet que les liens sont maintenus entre ces PC et le Kremlin, il ne serait pas sérieux de soutenir que ces liens sont les mêmes aujourd'hui qu'à cette époque. A moins de considérer que la rupture titiste, la disparition de Staline, le XX* Congrès du PCUS, la rupture sino-soviétique, les changements survenus au sein des PC occidentaux n'ont été que des rides à la surface d'une réalité contemporaire immobile, ou des manœuvres pour tromper les naïfs, il apparaît peu soutenable de prétendre que les décisions de ces PC, quelles qu'elles soient, s'expliquent à partir d'ordres dictés du Kremlin.

Si l'on accepte la définition donnée plus haut, on est donc amené à conclure que ces partis ne sont plus staliniens.

Pourtant, la définition en question est réductrice et, par là, mécaniste, ne permettant pas de rendre compte dialectiquement de ce que sont les contradictions des partis staliniens de masse.

Les partis communistes se sont consstruits appuyés sur l'URSS, alors auréolée du prestige de la révolution d'Octobre et de son image de «patrie du socialisme». Ce qui voulait dire, dans le cadre de l'Internationale stalinisée, des liens de dépendance, tant politiques qu'organisationnels, extrêmement étroits. Il n'empêche que si alors les partis communistes sont les agents soumis de la politique internationale du Kremlin, très vite, dans la logique du «socialisme dans un seul pays», un autre mouvement est initié qui amène ces partis à nouer des liens avec leur propre bourgeoisie et à s'adapter à celle-ci.

Cette contradiction est au cœur du développement de ces partis au cours des années '30, lorsque, sur la base des politiques de front populaire, le PCF et le PCE se construisent comme partis de masse hégémoniques sur leur classe ouvrière. Ce qui leur donnait une cohérence et leur permettait de maîtriser la contradiction en question (qui est constitutive de la matrice stalinienne elle-même) ce fut bien leur politique de défense du statu-quo, tant international que national.

D'une part, le Kremlin est obligé, bon gré mal gré, d'accepter le procès d'autonomisation des Partis communistes de masse, car leur efficacité contre-révolutionnaire et leur capacité à peser sur leur bourgeoisie est fonction de leur implantation de masse, de leur hégémonie sur leur classe ouvrière qui supposent qu'ils ne soient pas des «corps étrangers», de pures et simples «agences du Kremlin».

Quant aux directions des PC, elles savent pertinemment que leur existence même est liée, au-delà des données nationales et de la place acquise dans la société bourgeoise, aux rapports de forces mondiaux entre l'impérialisme et la bureaucratie soviétique.

C'est pourquoi tout débat cherchant à apprécier la part respective des «déterminants nationaux» et des «déterminants internationaux» dans la politique de ces PC est oiseux s'il se contente d'opposer mécaniquement les uns aux autres, au lieu de prendre en compte l'étroite combinaison qui les lie et qui est constitutive de la nature même de ces partis.

Le procès d'évolution de ces partis est donc éminemment contradictoire. En effet, les tendances à la social-démocratisation de chacun d'eux, c'est-à-dire leur intégration croissante à leur propre état bourgeois, se traduisent au plan international par une tendance générale à l'éclatement voire à la fragmentation du mouvement communiste international. Mais cellee-ci ce trouvent nécessairement contrecarrées. Non seulement par les pressions du Kremlin, les attaques dont ils peuvent être l'objet de la part de leur bourgeoisie, la montée des tensions internationales, mais aussi par des réactions d'auto-défense de ces partis eux-mêmes. En tant que bureaucraties spécifiques, ayant leur propre identité historique, politique et sociale, noués à la classe ouvrière par des liens qui ne sont pas de même nature que ceux de la social-démocratie, ils doivent, pour perdurer, résister à une intégration totale à l'Etat bourgeois et à une assimilation à la social-démocratie. En effet, sans ces réactions, ces bureaucraties seraient en tant que telles appelées à disparaître.

C'est pourquoi il convient d'écarter, à propos de leur évolution, toute conception de « processus de social-démocratisation » conçu comme linéaire.

Ainsi les situations historiques qui conduisent à une opposition antagonique des deux termes de la contradiction, comme lors de la signature du Pacte germano-soviétique, ne peuvent que se traduire sous la forme d'une crise explosive mettant en cause leur existence en tant que parti (4).

En ce sens, il est légitime de caractériser ces partis comme staliniens, même s'ils n'entretiennent plus avec le Kremlin les rapports de subordination directe qui ont marqué leur origine. Dire cela, ce n'est pas vouloir «figer» ces partis, ni nier les évolutions qu'ils connaissent, mais c'est chercher à les comprendre à partir de la matrice originaire qui est la leur et en fonction du développement des contradictions qui leur sont intrinsèques.

La rupture historique ouverte qui permettrait de dire que ces partis, ou l'un d'entre eux, ont dépassé leurs contradictions et sont sortis du cadre de la crise du stalinisme se manifestera vraisemblablement sous des formes autrement spectaculaires que l'adoption d'une nouvelle théorie, ou d'un nouveau discours, comme ce fut le cas avec l'eurocommunisme.

Cette étape de l'eurocommunisme doit, au contraire, être comprise comme s'inscrivant dans la continuité de la ligne des fronts populaires : ligne d'alliance avec les «secteurs démocratiques» de la bourgeoisie pour, face au fascisme, enrayer la révolution montante et sauver l'ordre bourgeois. La prétendue «stratégie eurocommuniste» des années "70 est aussi une politique de collaboration de classes en termes d'alliance avec la bourgeoisie sur la base d'un «programme démocratique».

La «nouveauté» de l'eurocommunisme, par rapport à ses antécédents type «front populaire» ou «union nationale», n'est pas pour autant négligeable et traduit les données différentes liées, en particulier, à la crise du stalinisme.

L'ETAPE DE

« L'EUROCOMMUNISME » D'une part, l'autonomisation des PC par rapport au Kremlin est alors réelle, à la différence des années 30, accélérée par le discrédit de l'image de l'URSS et des « démocraties populaires » dans les masses et parmi les militants eux-mêmes. Alors qu'en 1936, la référence soviétique était à elle seule une garantie de « l'identité révolutionnaire » des PC, dans les années 70, celleci, de positive, est devenue négative : une mise en doute de l'attachement à la démocratie affichée par les PC.

D'autre part, alors que l'alliance avec la bourgeoisie dans le cadre du front populaire se justifiait comme défensive, ayant pour fonction de faire face au fascisme et défendre la démocratie ; dans les années 70, il s'agit de justifier celle-ci au nom d'un projet de transformation sociale permettant de créer les conditions du passage au socialisme. La « voie démocratique » permet à la fois de justifier l'alliance avec les secteurs non autoritaires de la bourgeoisie et de fonder la spécificité des PC comme les forces qui, seules, sont en mesure d'aller jusqu'au terme de ce « processus démocratique » : le socialisme. Ce qui, en retour, oblige à marquer les distances prises avec le modèle soviétique, dont chacun est obligé de reconnaître qu'il n'est guère exemplaire en matière de libertés et de démocratie.

Le succès de l'eurocommunisme a tenu à ce que les trois principaux PC d'Europe occidentale semblaient proposer un même modèle stratégique qui, bien qu'empruntant largement aux théories révisionnistes classiques de la social-démocratie, apparaissait comme «nouveau». L'Union de la gauche en France, le compromis historique en Italie, la convergence démocratique en Espagne s'épaulaient mutuellement pour donner une crédibilité à l'espoir d'un renouveau du communisme permettant d'échapper aux ornières du stalinisme et de la socialdémocratie.

L'efficacité de l'affirmation eurocommuniste tenait à ce qui apparaissait être son exigence centrale : réconcilier socialisme et démocratie. Sur cette base, qui revenait à opérer une démarcation avec le stalinisme et la réalité politique de l'URSS, il semblait possible de modifier les relations entre forces communistes et forces social-démocrates telles qu'elles avaient été façonnées par la guerre froide et, en même temps, d'insérer les PC dans le jeu normal des institutions bourgeoises, comme possibles agents politiques du changement.

C'est pourquoi l'âge d'or de l'eurocommunisme fut celui du début des années 70, marqué par une multiplication de prises de position et d'élaborations allant toutes dans le même sens : la possibilité, dans les vieilles démocraties occidentales, de proposer une voie au socialisme qui ne signifie pas une restriction des libertés démocratiques mais, au contraire, dont la réalisation s'opère par un approfondissement de ces dernières. Et ce à un moment où la crise des régimes en place posait le problème d'une regénération et d'une démocratisation de la vie politique. Incontestablement, les prétentions eurocommunistes entraient en résonance avec cette perspective d'un changement espéré et la recherche des instruments politiques nécessaires à sa réalisation.

BILAN DE « L'EUROCOMMUNISME » Mais une chose est de traduire une aspiration, une autre est de lui apporter une réponse. Ce qui supposerait d'affronter la question gouvernementale en proposant une perspective concrète d'accession au gouvernement pour y appliquer une politique définie. Or, aussi bien le Programme commun de l'Union de la gauche que le compromis historique ont plus fonctionné comme mythes, entretenant l'attentisme et dévoyant les mobilisations sur le terrain électoral, que comme stratégies effectives d'accession au pouvoir.

Pourtant, quel que soit, au-delà des discours, le peu d'empressement réel que mettaient les PC à revendiquer leur accession au gouvernement, la dégradation continue, sous des formes d'érosion lente ou de décrépitude accélérée, des régimes en place faisait que la question d'une modification politique fondamentale, impliquant les forces de gauche, se trouvait posée de façon incontournable. Or, deux éléments, étroitement liés dans le discours eurocommuniste, pouvaient permettre de répondre à cette situation. D'abord le dessein affiché de réaliser une large union nationale qui dépasse la seule alliance des organisations du mouvement ouvrier, impliquant toutes les forces censées être bénéficiaires du changement proposé et qualifiées de « démocratiques », « populaires » ou tout simplement « patriotiques », voire « honnêtes ». Ensuite la « détente internationale », qui est le pendant international de la possibilité pour les PC de rompre leur isolement et de s'insérer dans le tissu politique national.

Mais, en même temps que le projet, sur ces deux bases, gagnait en crédibilité, un élément nouveau émergeait qui allait surdéterminer la situation : l'entrée du monde capitaliste dans la crise économique.

Certes, l'intégration de cette dimension nouvelle ne s'est faite que progressivement dans la conscience des travailleurs et n'a été prise en compte qu'avec retard par les appareils dans la définition de leur stratégie. Mais celle-ci va, malgré tout, à partir de 1974-75, poser en d'autres termes le problème des transformations sociales à opérer, alors que la bourgeoisie ne va pas tarder à mettre en place des politiques d'austérité visant à faire payer aux travailleurs le prix de la crise du capitalisme. Ce qui explique, pour une part, ce que fut l'évolution en apparence paradoxale de « l'eurocommunisme ».

Ce dernier atteint sa crédibilité maximum au moment où les premiers effets de la crise tendent à accentuer l'exigence des transformations sociales. Mais celle-ci va être utilisée, et dilapidée, dans une politique qui met ces partis en situation d'être les auxiliaires précieux de la bourgeoisie lors de la mise en place de ses premiers plans d'austérité.

Soit, dans le cas du PCF, sous une forme indirecte, par la canalisation et le dévoiement des luttes sur le terrain électoral au nom de l'attente des victoires à venir. Soit sous une forme ouverte, avec le PCI faisant l'éloge des « vertus prolétariennes » de l'austérité, et avec le PCE signant le Pacte de la Moncloa.

Tant et si bien qu'en fait de voie originale au socialisme, le projet eurocommuniste, en particulier sous ses formes les plus « avancées » portées par le PCI et le PCE, s'est concrétisé en une politique d'acceptation de l'austérité et de soutien aux régimes bourgeois en place.

Et ce à un moment où l'aggravation des effets de la crise pour les travailleurs, loin de démobiliser ceux-ci, posait avec une force croissante la nécessité du changement. Or, le comportement consistant à se conduire en « partis responsables », qui utilisent leur situation de partis d'opposition pour aider à l'application des politiques gouvernementales, s'il favorise le maintien de régimes en place, n'accroît guère aux yeux des travailleurs la crédibilité de ces partis comme instruments possibles du changement.

Ce qui explique, pour une part, que si l'eurocommunisme a bien été un facteur de renouveau de la gauche, celui-ci a surtout profité aux organisations social-démocrates.

L'audience croissante du PS français et du PSOE espagnol, phénomène que le PS italien ne désespère pas de rééditer à son profit malgré des conditions plus défavorables, doit être comprise moins comme la cause de l'impasse de l'eurocommunisme que comme la sanction d'un échec politique dont les racines sont plus profondes.

Les PC eurocommunistes ont témoigné de leur impuissance à proposer une perspective crédible de changement pour les travailleurs, et même à défendre leurs intérêts immédiats, affairés qu'ils étaient à aider la bourgeoisie à appliquer ses plans d'austérité. QUEL AVENIR POUR CES PARTIS ? Aujourd'hui, l'eurocommunisme paye le prix des espoirs déçus et des promesses fallacieuses dont il fut porteur en se retrouvant en état de délabrement. Spectacle peu gratifiant, en effet, que celui d'un PCI qui, tout en poursuivant son évolution, apparaît bien éloigné du pouvoir, d'un PCE en décrépitude, menacé d'éclatement et laminé par le PSOE, d'un PCF qui se retrouve au gouvernement sur la base d'un échec historique !

C'est que les fondements mêmes du « projet » ont été bousculés par la situation nouvelle créée par la crise du capitalisme. Alors qu'au plan théorique cette nouvelle mouture de la collaboration de classes, qui prétendait répondre aux données contemporaines de l'Europe occidentale, supposait une situation de « paix sociale » et de « détente internationale », les tendances générales se sont inversées sous l'impact de cette crise. Si les promesses de transformations sociales profondes se sont recroquevillées en une vulgaire gestion de l'austérité, c'est que, face à une classe ouvrière qui veut d'autant plus fortement le changement qu'elle voit ses conditions de vie s'aggraver et ses acquis attaqués, la bourgeoisie ne croit guère au « compromis historique ». Autant elle est bien décidée à exploiter la couardise des directions réformistes et leur incapacité congénitale à amorcer une mobilisation anticapitaliste, autant elle sait que l'existence même de la crise conduit à une polarisation de classes et à une radicalisation ouvrière qui rendent inévitables les affrontements. Dans ces conditions, les prétentions à engager un processus graduel et démocratique de transition au socialisme relevaient de plus en plus de l'utopie pure et simple.

Quant à la détente internationale, elle s'est vite trouvée mise à mal par la politique de réarmement de l'impérialisme américain et de regain des tensions entre les USA et l'URSS. A quoi s'ajoute la crise des systèmes des pays de l'Est portée à l'incandescence en Pologne. Rien ne va dans le sens de favoriser la recherche sereine d'une « troisième voie » entre les deux blocs comme pouvait l'espérer la direction du PCI.

Ces nouvelles conditions politiques, tant internationales que nationales, auxquelles s'ajoutent les limites et les erreurs de chacune des directions, créent une situation où le problème de la perdurance de ces partis se trouve posé. En effet, en tant que partis staliniens, à la différence des partis sociaux-démocrates, ils n'ont ni la même place dans les rapports entre classes, ni le même ancrage institutionnel qui leur permettraient de se rétablir sans dommages irréparables de leur crise actuelle.

D'où l'oscillation entre deux pôles extrêmes dans laquelle ils se trouvent emportés.

L'un de ces pôles, que symbolise de mieux en mieux le PCI, est celui d'un possible achèvement de la tendance à la social-démocratisation. Ce qui supposerait la rupture effective avec l'URSS et l'adaptation complète et directe à l'ordre bourgeois. Il ne saurait être question, de ce point de vue, de banaliser les gestes spectaculaires faits en ce sens par la direction du PCI : vote avec la social-démocratie européenne, au Parlement européen, d'une motion de condamnation de l'intervention soviétique en Afghanistan, volonté de nouer des liens avec le PS français et, surtout, condamnation sans appel du coup de force en Pologne et affirmation que « le modèle soviétique a épuisé ses potentialités révolutionnaires ». Cette voie-là est potentiellement plus celle d'un « eurosocialisme » que de l'eurocommunisme ... Ce qui supposerait que la bourgeoisie juge bon de jouer cette carte, plutôt que de parier sur l'étiolement de ces partis toujours douteux à ses yeux. De toutes façons, il s'agit d'une voie qui ne va pas sans dangers majeurs d'éclatements, tels que ceux qui se manifestent au sein du PCE. D'autant que débouchant sur une politique de gestion de la crise, elle risque de laisser le champ libre à une poussée révolutionnaire des masses qu'un PC ainsi transformé ne serait peut-être plus en mesure de contrôler.

L'autre pôle, qui est représenté au sein des différents PC par les « courants pro-soviétiques », revient à se défendre des contradictions en revenant à une affirmation agressive de l'identité « révolutionnaire » des PC, des liens avec l'URSS et le « camp socialiste », et de la représentation exclusive des intérêts de la classe ouvrière par opposition à une social-démocratie « révisionniste » et « embourgeoisée ». Eléments qui, incontestablement, agissent comme autant de tentations pour le PCF ; si ce n'est que celui-ci est, à l'heure actuelle, prisonnier du carcan de la « solidarité gouvernementale ». Si, au moins pour l'instant, le PCF se refuse à emprunter cette voie, malgré le discours qu'il a tenu entre 1978 et 1981, c'est que, dans les conditions actuelles, elle signifierait pour lui une rétractation dont profiterait le

CUE

PS et dont nul ne peut dire à quoi elle le réduirait.

Ces deux pôles extrêmes symbolisent ce que sont les dynamiques possibles des contradictions aujourd'hui à l'œuvre : recroquevillement sur la continuité stalinienne ou évolution social-démocrate ...

Autant de signes qui témoignent que les contradictions de « l'eurocommunisme » doivent être comprises comme étant celles de partis staliniens en crise. En effet, l'interprétation qui amènerait à ne voir dans ces phénomènes que les difficultés d'un processus linéaire de socialdémocratisation de ces partis ne pourrait que conduire à relativiser l'acuité de la crise que traversent ces partis et le caractère explosif que prennent leurs contradictions internes.

S'agit-il des prémisses de la crise finale, des premiers signes de leur agonie ? Il serait évidemment aventureux d'avancer un tel pronostic. Ces partis sont trop liés à l'ensemble des données nationales et internationales de la lutte des classes pour que leurs évolutions prochaines soient exemptes de rebondissements inattendus. Ce qui est sûr, par contre, c'est que ces partis connaissent une crise sans précédent qui fait qu'on voit se former sous nos yeux certains devenirs possibles de ces partis : la transformation en parti social-démocrate de type nouveau, métamorphose peut-être d'ores et déjà engagée par le PCI, la rétractation autour de l'identité stalinienne, au prix alors de la perte de l'hégémonie établie sur la classe ouvrière, l'explosion politique et la fragmentation en de multiples groupes et courants... Et ce, alors que les grands affrontements de classes sont à venir et que l'irruption des masses sur la scène politique ne pourra que précipiter cette crise et lui donner une ampleur sans commune mesure avec ce que nous voyons aujourd'hui. Ce qui donne une indication sur les phénomènes de recomposition politique actuellement à l'œuvre au plus profond de la classe et du mouvement ouvrier aussi bien politique que syndical. Mais le vrai problème est de savoir au profit de qui cette recomposition va opérer et qui paiera la note de la crise du stalinisme. La bourgeoisie compte bien que ce seront les travailleurs et elle œuvre pour que, au-delà des coups que reçoit le stalinisme, ce soit le marxisme et le socialisme qui soient atteints. La tâche des marxistes-révolutionnaire est de faire qu'elle échoue dans cette entreprise, de travailler à ce que la crise du stalinisme ne profite ni à la réaction ni à la social-démocratie, mais permette un nouveau bond en avant de la classe ouvrière allégée de la chappe de plomb du stalinisme.

Francis Sitel

Notes :

(1) cf. IVe Internationale n° 6 et n° 7

(2) Ve Internationale n° 6. nage 27

(2) V* Internationale n°6, page 27

(3) A ne pas prendre en compte ces évolutions contradictoires, on aide ceux qui considèrent que les « nouveautés » de l'eurocommunisme ne sont que fauxsemblants et artifices et que, sur le fond, rien n'a changé dans la constellation immobile du stalinisme. Le risque est alors de « banaliser » les événements actuels : à croire que ce qu'on appelle « eurocommunisme » est à accepter ou à rejeter en bloc, à considérer que les questions de la conception du parti, des références historiques et internationales sont soit simples héritages passé, soit déterminations inamovibles, on en vient à escamoter des évolutions actuelles, c'est-à-dire les contradictions explosives qui sont à l'œuvre. (4) Ce qui permet de comprendre en quoi la politique de défense du statu-quo est bien un discriminant de la politique des PC par rapport aux partis sociauxà la défense contre-révolutionnaire de l'ordre bourgeois et, au plan international, démocrates. Non pas que ces derniers ne soient pas, eux aussi, attachés n'inscrivent pas leur action dans le cadre des accords de Yalta. Mais leur place dans les rapports entre classes, au plan national et international, n'est absolument pas la même que celle des partis staliniens. Leur intégration ancienne et profonde dans l'Etat bourgeois et l'ordre impérialiste ne rend pas leur existerice aussi dépendante du maintien des équilibres ouvrière et bourgeoisie, et absolument pas de ceux établis entre impérialisme et bureaucratie soviétique. Ce que traduisent les analyses que font ces partis de l'URSS et des pays de l'Est et les positions qu'ils adoptent vis-à-vis d'eux.

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