Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 3e série n° 7

Notes de lecture

Quatrième Internationale, 3e série n° 7 · janvier-février-mars 1982 · p. 105-107 · 1 311 mots

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Gérard Chaliand

Rapport sur la résistance afghane

Comme témoin, Gérard Chaliand est de confiance. Ce n'est pas le type du grand reporter mondain. C'est dans la lutte contre la guerre d'Algérie qu'il a pris son départ, et, depuis, il est devenu un spécialiste des guérillas, par choix politique, qu'il a étudié sur le terrain : maquis de la Guinée-Bissau, de Colombie, villages du delta tonkinois, camps palestiniens de Jordanie, du Liban, Erythrée, Kurdistan. Son rapport est le fruit de deux séjours en Afghanistan (provinces du Paktyâ et du Kunar) et à Peshawar. Il sait de quoi il parle ; ses yeux n'ont pas de lunettes idéologiques déformantes.

Son petit livre est à coup sûr le précis le plus complet dont puisse disposer le militant à cette date. Neuf cartes éclairent les pages du « contexte afghan », indispensable introduction à la géographie physique et sociale, à l'économie et à l'histoire (jusqu'au coup d'Etat du prince Daoud en avril 1978) de ce pays « un des plus arrièrés du monde » et l'un des vingt plus pauvres, resté inconnu, jusqu'à l'invasion soviétique, non seulement de la masse des européens, mais aussi des militants les plus soucieux des questions nationales des pays sous-développés.

D'ou provient donc la soudaine importance de I'« affaire afghane » ? Du fait dit Chaliand que « C'est, en effet, la première fois depuis les lendemains de la seconde guerre mondiale que les troupes soviétiques pénètrent dans un pays qui ne soit pas membre du pacte de Varsovie » (p.39), que cette invasion couronne « une crise qui se développait depuis plusieurs années dans les relations Est-Ouest (et que) l'intervention soviétique est le catalyseur de la fin d'une époque, celle de la détente » (p.119), l'Union Soviétique se rapprochant « d'une zone d'importance vitale pour la sécurité occidentale » (p.120).

Cependant, la faiblesse des réactions impérialistes à cette invasion ne manifesteraitelle que l'impuissance conjoncturelle (la chute du Chah s'ajoutant à la révolution nicaraguayenne auxquels les longs effets de la défaite au Vietnam a empêché les Etats-Unis de répondre) ? On peut en douter en constatant que même depuis la venue de Reagan au pouvoir, l'aide à la résistance afghane, limitée à des secteurs de droite, reste faible, et passe par tant de canaux (CIA,Egypte et Arabie Saoudite, Pakistan et organisations afghanes émigrées, etc...) qu'elle reste faible et plus tactique que stratégique.

Certes, la raison en est le caractère de cette 1-sistance afghane. Spontanée dès l'origine (dès le début de 1979, c'est-à-dire près d'un an avant l'intervention soviétique massive), elle est d'une grande hétérogénéité, essentiellement ethnique, régionale, elle n'a pas non plus d'unité idéologique : la référence quasi générale à l'Islam n'empêche pas les affrontements entre courants, surtout avec le plus sectaire, proche du khomeinisme, les intégristes Ju Hezb é-islami, qui n'hésitent pas à attaquer, désarmer, voire tuer aussi bien des corps de troupes de déserteurs que d'autres forces résistantes. L'impérialisme, outre ses difficultés diplomatiques et politiques à intervenir dans une telle situation, y est obligé à la plus extrême prudence. Les instruments que peuvent être pour lui les partis «bourgeois » installés à Peshawar garantissent peu les fins de son intervention ; et, sans parler des forces résistantes d'extrême gauche, dont le peu d'implantation dans les campagnes n'assure en rien qu'il faille négliger leur avenir potentiel (en fait, aux dernières nouvelles, les maquis sont de plus en plus ensemencés par les intellectuels partis des villes), l'indépendance des diverses résistances régionales ne laisse en rien augurer de leur devenir.

Au plan de la politique internationale, l'Afghanistan apparaît beaucoup plus, pour les impérialistes occidentaux, comme un « pion » à jouer dans la partie mondiale, en « fixant » là des forces russes, en attente du moment de l'échanger pour une contrepartie en un autre point du globe.

L'importance de l'Afghanistan pour les révolutionnaires est toute autre : il s'agit là de la plus caractéristique violation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes que l'URSS se soit permise depuis l'invasion de la Pologne et son partage avec Hitler. Au-delà de ce déni de toute politique qui puisse se couvrir du nom de marxiste, cette intervention compromet le communisme dans tout le monde musulman et, de ce fait, hypothèque la révolution dans cette zone brûlante du monde. Enfin, elle est un repoussoir qui sert l'impérialisme qui peut se donner les gants de défense de l'indépendance nationale dans la zone incriminée et, inversément, se justifier par cette exaction « soviétique » d'exercer les siennes dans ce qu'il considère comme ses propres zones d'influences, en particulier en Amérique Latine.

La discussion sur ce qui a amené l'URSS à se jeter dans ce qui apparaît tout de même comme une aventure risquée est tranchée par Gérard Chaliand dans le sens du rejet de la thèse selon laquelle il s'agirait pour la bureaucratie du Kremlin d'une défense préventive contre les influences de la révolution islamique dans ses territoires musulmans, et en faveur de la thèse d'expansionnisme stratégique qui serait, pour les bureaucrates, une sorte de substitut militaire à la ligne - impossible pour eux - de révolution mondiale, et qui consisterait à profiter de toute faiblesse impérialiste pour grignoter le monde et déborder l'« encerclement ».

Cette théorie est en effet celle qui semble rendre le mieux compte des faits, à condition de la considérer dans le contexte de l'engrenage concret qu'a été l'engagement de l'URSS dans cet Afghanistan, entré depuis longtemps dans sa « zone d'influence », engrenage bien mis en valeur par Chaliand, et dont chaque enchaînement, imprévisible pour des bureaucrates habitués à ne raisonner qu'en termes de rapports de forces matériels, les a conduit à une impasse.

Quelle perspective pour l'Afghanistan ?

Gérard Chaliand est très pessimiste sur ce point. Pour lui, la perspective la plus probable est celle que nous appelons une « assimilation structurelle » (du type de celle de la Mongolie, précise-t-il), et il pense qu'en cas d'escalade internationale, l'URSS pourrait aisément augmenter massivement ses forces en Afghanistan pour écraser ce pays comme une coque de noix.

Ce pire ne nous paraît pas certain, et même peu probable. On n'assimile pas un peuple qui s'y oppose les armes à la main à près de 90 % de sa masse, l'occupant ne tenant que 18 % de la surface du territoire. Quant à l'escalade, elle ne pourrait que devoir se déterminer à transformer le pays en un désert de napalm.

Ce que nous semble sous-estimer Chaliand - qui en arrive, semble-t-il, à rêver d'une aide européenne qui ne pourrait aller qu'à des forces réactionnaires et ce servit le choix de la peste contre le cholera - c'est l'effet de cumul des luttes de masses contre la bureaucratie soviétique

RAPPORT SUR LA RESISTANCE AFGHANE

(quelles que soient les différences de ces luttes) et la profonde sape qu'elle creuse sous les pieds d'un colosse aux pieds d'argile.

L'occupation de l'Afghanistan nous révèle une Armée « rouge » aussi susceptible de démoralisation que celle des USA au Vietnam (après qu'on ait dû renoncer à utiliser là des troupes asiatiques). Et l'hésitation à régler le problème de la Pologne à la manière de la Tchécoslovaquie tient peut-être autant à la crainte d'affronter le peuple polonais tout entier - y compris probablement l'armée polonaise - qu'à l'incertitude du comportement de l'armée soviétique ellemême face à une telle opposition de masse d'un prolétariat.

Ainsi, s'il est vrai que l'isolement du peuple afghan, avec sa résistance divisée, sans espoir d'aide massive de quelque côté que ce soit, le condamne à ne pouvoir remporter de victoire militaire - à la vietnamienne - contre la bureaucratie soviétique, inversément celle-ci est condamnée par l'ensemble des données locales et internationales à rester empétrée dans le bourbier jusqu'à ce que la crise de son système, qui la mine comme un cancer (et que l'Afghanistan aggrave) l'oblige à s'en retirer dans l'agonie qui - quoi qu'il en semble - a déjà commencé.

Michel Lequenne

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