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La revue › 3e série n° 4

L'échec du socialisme démocratique à la Jamaïque et l'avenir de la révolution à Grenade

Fitzroy Ambursley · Quatrième Internationale, 3e série n° 4 · avril-mai-juin 1981 · p. 45-72 · 14 115 mots

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LA victoire écrasante du parti de droite Jamaïca Labour Party (J.L.P., Parti travailliste de la Jamaïque) aux élections législatives de novembre 1980 a mis brusquement fin à l'expérience « socialiste » du People's National Party (Parti national populaire, P.N.P.) dirigé par Michael Manley. La fin de la tentative d'une transformation socialiste graduelle de la Jamaïque a été brusque dans un double sens. En premier lieu, vu la manière dont le dénouement fut accompagné d'un effondrement presque total des forces de sécurité de l'Etat et d'une menace ouverte de coup d'Etat militaire, au cas où le J.L.P. d'Edward Seaga devait perdre les élections. En deuxième lieu, dans la mesure où la stratégie d'avance vers le socialisme, défendue par d'importants secteurs de la gauche aux Caraibes, y compris la direction cubaine, a reçu un coup sérieux.

Le gouvernement révolutionnaire de Maurice Bishop à Grenade a été fortement aidé et appuyé par le régime de Manley. L'évolution récente de la Jamaïque exercera donc une influence importante sur le sort de la révolution à Grenade. La victoire électorale du J.L.P. anticommuniste représente le succès le plus important de la série d'avances des forces pro-impérialistes dans les Caraïbes de langue anglaise depuis le début de la nouvelle période ouverte par l'éclatement de la révolution à Grenade et au Nicaragua. La victoire de Ronald Reagan a renforcé davantage encore le glissement à droite dans la région. Elle pose de graves dangers aux masses des Caraïbes en général, aux révolutions en cours à Grenade, au Nicaragua et au Salvador, et à l'Etat ouvrier cubain.

LE BILAN DE HUIT ANNEES ET

DEMIE DE « SOCIALISME

DEMOCRATIQUE » Il faut tout d'abord clarifier la nature sociale du P.N.P. Malgré l'élection de Manley au poste de vice-président de l'Internationale Socialiste, et son adhésion à certains points du credo du « socialisme fabien » (Les fabiens furent des réformistes ultra-gradualistes au sein du parti travailliste britannique, fort influents avant et après la première guerre mondiale, mais dont l'influence a presque disparu depuis lors - Note du traducteur), le PNP ne peut pas être caractérisé comme un parti social-démocrate (1). Le programme initial du parti exprime clairement les intérêts de la petite-bourgeoisie urbaine, des paysans moyens et des petits commerçants, opposés à une oligarchie par trop envahissante (2). Depuis sa formation après les troubles des années 1937-1938 - qui avaient marqué la naissance du mouvement ouvrier à la Jamaïque - le parti a été incapable d'acquérir un appui massif au sein de la classe ouvrière jusqu'en 1947 (3). L'expulsion de son aile gauche, et la dislocation du mouvement syndical indépendant du Trade Union Council (T.U.C., Confédération syndicale) perpétrée par l'Exécutif du PNP en 1952, ont confirmé le caractère bourgeois de ce parti.

Il constitua un nouveau syndicat, la National Workers Union (N.W.U., Union nationale des Travailleurs), qui servit de bras industriel du PNP. La NWU fut impulsée par l'impérialisme américain à travers la fameuse organisation latinoaméricaine de la direction de l'AFLCIO (centrale syndicale des Etats-

Unis), dans le but avoué d'éliminer la « menace communiste » qui pesa sur les investissements importants du capital américain dans l'industrie de la bauxite à la Jamaïque (4). Ce fut en fait Manley qui chapeauta le nouveau syndicat, dont la direction fut constituée par des membres des professions libérales et de petits hommes d'affaires, et qui fut caractérisé par l'absence de démocratie syndicale la plus élémentaire. Les rapports réels de la NWU avec la classe ouvrière de la Jamaïque sont révélés par le fait que la proportion des membres cotisants du NWU n'a jamais dépassé les 40%, beaucoup moins que l'Industrial Trade-Union de Bustamente (Bustamente fut le premier leader nationaliste-populiste de la Jamaïque) (5). Durant ses deux premiers passages au pouvoir, de 1955 à 1962, le PNP fut le véhicule principal pour la montée d'une bourgeoisie industrielle à la Jamaïque, basée surtout dans l'industrie du bâtiment, et liée à l'impérialisme britannique et américain à travers de nombreux joint-ventures (entreprises mixtes) et l'accession à des sièges au sein des conseils d'administration de compagnies multinationales (6).

Vers la fin des années 1960, la politique du JLP dite de « l'industrialisation par invitation » - qu'il avait d'ailleurs héritée du PNP -s'était avérée incapable de résoudre les problèmes économiques et sociaux de l'ile. Le boom économique provoqué par l'industrie de la bauxite était arrivé à sa fin. La réduction du chômage par l'émigration en masse vers la Grande-Bretagne ne fonctionna plus (7). Le mécontentement à l'égard des gouvernements du JLP de Donald Sangster et de Hugh Shearer aboutit à des explosions de masse comme les attaques contre la communauté chinoise en

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

août-septembre 1965 (8) et les émeutes d'octobre 1968. En essayant de canaliser ce mécontentement de masse, ainsi que les mouvements du Pouvoir noir et de Ras Tafari (les Ras Tafari sont une secte noire fondée dans les années 1920 par Marcus Garvey qui cherche à résoudre la question noire par un retour massif des noirs en Afrique - Note du traducteur), qui s'étaient fortement développés pendant cette période, le PNP de Michael Manley gagna les élections de 1972 avec le slogan « Cela doit changer pour le mieux » (9).

Les deux premières années du gouvernement Manley furent caractérisées par une libéralisation générale et un certain nombre de réformes limitées. L'interdiction de littérature marxiste et de celle du Pouvoir noir fut levée. On cessa d'intimider les militants de gauche. Les premières réformes incluèrent la gratuité de l'enseignement secondaire, la nationalisation avec compensation des compagnies étrangères dans les branches de l'électricité, du téléphone et des autobus, ainsi qu'une réforme agraire partielle - le projet dit Land Lease (bail de terres). Il y eut également une certaine réorganisation des institutions d'Etat, dorénavant placées sous le contrôle de représentants de la bourgeosie proches du PNP. Ainsi. Mayer Matalon. propriétaire de la compagnie Industrial Commercial Development - une firme du bâtiment, dont les actions sont parmi les plus importantes côtées à la Bourse de la Jamaïque - fut nommé président du Conseil du Développement urbain. La Commission pour le Développement social, organisme public chargé de gérer un certain nombre de projets tels le Service national de la Jeunesse et le Corps des Pionniers, fut dirigé par O.K. Melhado, un directeur de la Compagnie Desnoes and Geddes, qui a d'importants intérêts dans le commerce.

La spirale inflationniste qui débuta en 1973, et la récession généralisée de l'économie capitaliste internationale en 1974-75, ont profondément disloqué le programme de réformes de Manley. L'impact de l'augmentation des prix des matières premières et de l'équipement importé, des engrais et des machines agricoles, la forte augmentation des taux d'intérêt imposés par les banques impérialistes, l'instabilité des devises étrangères, aboutirent à une réduction draconienne des investissements dans l'industrie et dans l'agriculture. La seule note d'importation du pétrole augmenta de 50 millions de dollars jamaïquains en 1973 à 180 millions en 1974 (un dollar américain est égal à 1,77 dollars jamaiquains). (10).

La réponse de Manley à ces événements fut d'accentuer son cours de réformes. En janvier 1974, le PNP annonça qu'il renégocierait les accords fiscaux avec les compagnies de bauxite et d'aluminium américaines et canadiennes. Cette mesure fut appuyée par la bourgeoisie industrielle relativement faible de la Jamaïque, qui doit s'appuyer davantage sur l'Etat que sur ses propres ressources pour pouvoir accumuler du capital. L'équipe qui devait renégocier les contrats d'extraction de la bauxite inclut des capitalistes de premier rang comme P.E.H. Rousseau, Douglas Flechter et Mayer Matalon (11). Au milieu de 1974, la Jamaïque annonça qu'elle abrogerait tous les accords précédents et imposerait une nouvelle forme d'impôt - une « taxe sur la production » sur toute la bauxite produite ou transformée dans l'île. La taxe fut fixée à 7,5% du prix de vente du lingot d'aluminium, au lieu d'être calculée sur le profit supposé, négocié entre le gouvernement et les compagnies. En fait, cela signifiait que le taux d'imposition augmenta de 480% entre 1973 et 1975, de 2,5 dollars jamaïquains à 14,5 dollars la tonne. Simultanément, le gouvernement commença à négocier avec les compagnies la reprise par l'Etat de la majorité de leurs activités. En mars 1974, la Jamaïque joua un rôle prépondérant dans la formation de l'Association internationale de la Bauxite, un cartel de pays producteurs s'inspirant du précédent de POPEP (12).

En novembre 1974, le PNP publia ses « Treizes Principes du Socialisme Démocratique » (13). Les thèmes principaux de ce document étaient « la coopération », le « socialisme en tant que mode de vie », le «droit à la propriété privée » et «l'économie mixte ». Au sein du parti, l'aile gauche représentée par D.K. Duncan et Arnold Bertram prirent davantage de poids. Manley se présenta de plus en plus comme le porte-parole du Tiers-Monde. La Jamaïque occupa une place de choix dans les débats aux Nations-Unies sur le « nouvel ordre économique mondial ». Un des changements majeurs en matière de politique étrangère de la part du PNP fut l'établissement de liens plus étroits avec le voisin le plus proche de l'île, Cuba. Au fur et à mesure que ces liens se développèrent, Cuba commença par fournir une assistance technique à la Jamaïque, surtout dans le domaine de l'éducation et de la pêche. Manley effectua une visite d'Etat à Cuba en 1975. Fidel Castro réciproqua par une visite de cinq jours à la Jamaïque en 1977. Le gouvernement du PNP annonça également son soutien aux mouvements de libération en Afrique, particulièrement pour le MPLA en Angola. Julius Nyerere (chef d'Etat en Tanzanie) et Samora Machel (chef d'Etat du Mozambique) effectuèrent des visites officielles à la Jamaïque.

La riposte de l'impérialisme américain à ces gestes du gouvernement Manley consista en une déstabilisation de l'économie jamaïquaine et un appui direct du parti JLP. La nouvelle taxation de la bauxite ne provoqua pas de commentaires hostiles de la part des gouvernements américain ou canadien (14). Mais les compagnies multinationales, de leur part, déclenchèrent une double contre-attaque. D'une part, elles introduisirent une plainte auprès du Centre pour le Réglement des Conflits concernant les Investissements près de la Banque Mondiale, contestant la légalité du nouvel impôt. D'autre part, elles commencèrent à réduire la production de bauxite et d'aluminium à la Jamaïque, et à l'augmenter dans d'autres pays. Bien que les réductions de la production fussent dues en partie à la récession généralisée de l'économie capitaliste internationale, elles furent disproportionnées à la Jamaïque. La réduction globale des importations de bauxite aux Etats-Unis ne furent que de 20%. (15)

La part de la Jamaïque dans le marché mondial d'aluminium passa de 24% en 1970 à 20% en 1975 ; pour la bauxite, la réduction fut de 27% en 1970 à 17% en 1975. Pendant la même période, la Guinée augmenta sa part de 836%, elle passa de 2% à 23% du marché mondial. La part de l'Australie dans le marché mondial de la bauxite augmenta de 14 à 24% ; sa part du

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marché USA d'aluminium passa de 46 à 76% (16). En même temps, d'autres compagnies multinationales réduisirent leurs investissements dans l'ile. Entre 1973 et 1976, l'importation de capitaux étrangers baissa de 9,7% du Produit National Brut à 0,9% (17).

Le Département d'Etat des EtatsUnis fut surtout furieux des rapports plus étroits du gouvernement Manley avec Cuba. En 1975, l'Agence américaine pour le Développement international (USAID) rejeta une demande de la Jamaïque pour un don de vivres de 2,5 millions de dollars américains, affirmant qu'elle ne prêterait pas de fonds supplémentaires au gouvernement Manley aussi longtemps qu'il ne changerait pas son cours de politique étrangère. Un an plus tard, la Banque ImportExport des Etats-Unis modifia la place de la Jamaïque parmi les débiteurs dignes de prêts, de la première catégorie à la dernière catégorie (18). La presse américaine contribua à son tour à la déstabilisation de l'économie de la Jamaïque en décourageant les touristes américains à se rendre dans l'ile, sapant ainsi la deuxième source de devises de la Jamaïque, le tourisme. Le nombre de touristes américains qui n'avait cessé d'augmenter au cours des années 1960, diminua de 13% entre 1974 et 1975, et diminua encore de plus de 10% en 1976 (19).

Les capitalistes de la Jamaïque commencèrent à participer, eux aussi, à l'offensive anti-Manley. Le plus vieux quotidien capitaliste de l'ile, le Daily Gleaner, déclencha une campagne virulente de calomnies contre le gouvernement du PNP, campagne qui fut comparée au rôle joué par le quotidien El Mercurio contre le régime d'Allende au Chili (20). La bourgeoisie locale organisa une fuite des capitaux et commença à fermer des entreprises.

Malgré le sabotage de l'économie de la Jamaïque, des activités de la CIA - que Philip Agee révéla - et une campagne de terreur déclenchée par le JLP, le PNP gagna les élections de décembre 1976 avec une victoire massive (21). Il y eut un changement significatif du vote de la classe ouvrière en faveur du parti de Manley. Celui-ci obtint de larges majorités dans les quartiers prolétariens de la capitale, Kingston.

Le 5 janvier 1977, Manley rejeta l'aide - conditionnelle - du Fonds monétaire international. « Nous ne sommes pas à vendre » proclamat-il, tout en annonçant une série de mesures nouvelles. Des impôts plus élevés furent imposés aux riches. La Barclay's Bank fut nationalisée avec compensation. De nouveaux rapports commerciaux furent établis avec les Etats ouvriers. Les mouvements de devises furent réglementés. Une Compagnie d'Etat pour le Commerce extérieur fut créée pour régulariser les échanges avec l'étranger.

La bourgeoisie riposta en accentuant les réductions de production et les licenciements. La situation économique et sociale dans l'ile atteignit un état de crise. Fin avril 1977, Manley recula et accepta les conditions du Fonds Monétaire International pour un prêt d'urgence de 74 millions de dollars américains, afin d'améliorer la situation de la balance des payements. Ce prêt eut pour condition des mesures anti-ouvrières, y compris un blocage des salaires, une dévaluation de près de 40% du dollar jamaïquain et une réduction des dépenses gouvernementales. L'accord avec le FMI fut suivi d'un tournant à droite au sein même du PNP. D.K. Duncan démissionna en tant que sectétaire-général. L'année suivante, Eric Bell fut nommé ministre des finances. Il y eut également un nouveau rapprochement avec Washington et avec les compagnies multinationales de la bauxite et de l'aluminium. Les contradictions du régime du PNP éclatèrent de manière plus manifeste dans la mesure où Manley continua à prononcer des discours « antiimpérialistes » dans des réunions internationales, alors que dans son propre pays, il réduisit de manière massive le niveau de vie des travailleurs et chercha un appui financier des compagnies de la bauxite pour remplir les conditions du Fonds Monétaire International.

La nouvelle situation dans les Caraïbes créée par les révolutions à Grenade et au Nicaragua, qui se refléta dans la sixième conférence du Mouvement des non-alignés tenue à La Havane, amena Washington à réexamnier de nouveau son attitude à l'égard du PNP. Manley chercha à son tour à présenter une image de gauche pour les élections de 1980. Lors de la conférence du PNP de septembre 1979, une délégation du Gouvernement révolutionnaire du Peuple de Grenade fut reçue officiellement. D.K. Duncan fut, une fois de plus, désigné comme secrétaire-général du parti. En mars 1980, le PNP rompit avec le Fonds Monétaire International et annonça qu'il s'engagerait sur la « voie alternative d'une économie ne comptant que sur ses propres forces ». Eric Bell démissionna en tant que ministre des Finances et fut remplacé par une personnalité de la gauche du parti, Hugh Small. Mais ces changements cosmétiques s'avérèrent insuffisants pour les élections de novembre 1980. Le parti de droite JLP gagna la majorité la plus large jamais connue dans l'histoire du parlementarisme jamaïquain : 52 sièges contre 8 pour le PNP (22). Le Département d'Etat avait nettement manifesté quel parti il appuyait. Son porte-parole, John Trattner, commenta le résultat électoral en proclamant : « Nous saluons cette démonstration nouvelle de démocratie dans notre hémisphère » (23).

Le bilan des huit années et demie de « socialisme démocratique » est éloquent quant aux causes de son échec. Le revenu réel par tête d'habitants tomba de 25%, alors que le coût de la vie augmenta de 320%. Les réserves de devises tombèrent de 1.014% - atteingnant un déficit de 900 millions de dollars jamaïquains en 1980. Les investissements réels tombèrent de 65%. Le chômage augmenta de 25% à 31% de la population active. La dette extérieure atteignit 3.147 millions de dollars jamaïquains, un accroissement de 47% (24). Entre 1974 et 1980, il y eut une chute cumulative du PNB de 16%. Les entreprises encore en fonction travaillèrent à 30% de leur capacité (25). En 1980, la récolte de sucre atteignit le point le plus bas depuis 30 ans (26).

La nouvelle taxation de la bauxite augmenta, il est vrai, les revenus du gouvernement de 24,5 millions de dollars jamaïquains en 1973 à 184 millions en 1977 (27). Mais la contre-offensive déclenchée par les compagnies multinationales fut finalement couronnée de succès. En novembre 1979, un nouvel accord fut conclu avec ces compagnies, réduisant la taxe sur la production et introduisant une formule selon laquelle les compagnies payeraient d'autant moins d'impôt qu'elles augmenteraient la production. La

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

confiance que les compagnies manifestèrent à l'égard du nouvel accord se refléta dans le fait que la production d'aluminium augmenta de 14,36% entre janvier et septembre 1980, comparée à celle de la même période de 1979 (28).

La tentative du PNP d'introduire une réforme agraire - le Projet Bail des Terres - était essentiellement destiné à persuader les gros propriétaires fonciers à mettre une partie de leurs terres en friche à la disposition des paysans pauvres. Lorsqu'en 1975, des jeunes de Portland et de Westmoreland prirent au sérieux la rhétorique contre les « gros » et organisèrent des occupations de terres, ils furent sévèrement condamnés par Manley. Fin 1978, le ministre de l'Agriculture, Belifantini, aida à écraser un mouvement similaire d'occupation de terres.

Les statistiques gouvernementales officielles révèlent le bilan lamentable de la politique agraire du PNP. Les dix Fermes de Vivres, constituées en vue de réduire les importations et de créer des emplois supplémentaires, fonctionnèrent fort mal. En janvier 1976, elles avaient accumulé des pertes de près de 3,5 millions de dollars jamaïquains. Le projet dut être totalement abandonné (29). Quant au projet Bail de Terres lui-même, les statistiques indiquent qu'il avait plus de succès dans les zones comme celles de Portland, de Manchester et de St. James, où la terre est rocailleuse et (ou) non-irriguée. Des 112.654 acres acquis jusqu'en août 1978, à peine la moitié (63.309 acres) était cultivable.

Les gros propriétaires fonciers ont d'ailleurs pu tourner facilement le programme gouvernemental. Lorsqu'une commission gouvernementale jugea en août 1978 qu'il y avait encore 128.731 acres en friche, moins de la moitié fut maintenue dans cette catégorie après des protestations des propriétaires fonciers. Finalement, moins d'un quart de ces 128.000 acres - soit 28.700 acres -fut effectivement acquis, puisque le reste fut couvert par de prétendus « plans de développement » soumis par les propriétaires fonciers euxmêmes, lorsqu'il estimèrent qu'ils avaient intérêt à conserver ces terres non labourées (30). Alors qu'il a impliqué des dépenses de millions de dollars, le projet Bail de Terres a à peine entamé la structure inégale de la propriété agraire dans l'île. Seule une toute petite minorité des paysans pauvres, qui ont soif de terre, ont pu en obtenir. Et ce mouvement n'a même pas renversé la tendance générale de réduire la surface totale des terres cultivées à la Jamaïque.

Ce n'est pas seulement la performance économique du régime Manley qui fut lamentable. Il n'a pas non plus réussi à rompre le modèle de « clientèlisme » des partis politiques, qu'il a stimulé à son profit, et dont il a fini par tomber victime.

Le clientèlisme politique - et la violence politique qui l'accompagne - a été un trait fondamental de la vie politique de l'île depuis que le suffrage universel adulte y a été introduit en 1944. La large masse de chômeurs, le caractère extrêmement étendu du travail temporaire et saisonnier (31), créent la base matérielle pour qu'un tel rapport « patron politique / clients » puisse émerger. Tout le monde sait à la Jamaïque que tant sous les gouvernements du JLP que sous ceux du PNP, la distribution des permis d'aller travailler comme travailleur saisonnier aux Etats-Unis s'effectue sur la base de l'appartenance à l'un ou l'autre parti politique, s'il est au pouvoir. Un document officiel du PNP datant de 1959 affirme ouvertement qu'une tâche de tout bon membre du parti consiste à assurer « que les gens du PNP reçoivent des emplois... disons que sur dix emplois, six aillent aux membres du PNP et seulement quatre aux membres du JLP » (32).

Le régime de Manley a maintenu cette tradition avec grand zèle. Les différents projets d'augmentation d'emplois, même le Programme brigadiste qui envoya des Jamaïquains à Cuba à des fins de formation technique, furent utilisés à des fins d'augmenter le nombre des clients du PNP (33). Le rapport de la Commission d'Enquête Rema, constituée pour examiner le bienfondé des plaintes concernant la discrimination contre les membres du JLP dans l'attribution de logements dans le quartier Rema à Kingston, confirma le bien-fondé de l'accusation. Le rapport confirma non seulement qu'il y eut une intimidation de partisans du JLP, mais même que le Ministre du Logement, Anthony Spaulding, était appuyé par des hommes de main armés lorsqu'il entreprit de réorganiser le quartier (34).

C'est à la lumière de l'utilisation par le PNP lui-même du clientèlisme et du gangsterisme qu'on doit comprendre les confrontations violentes qui opposèrent des partisans du PNP et du JLP dans les campagnes électorales de 1976 et 1980. Les manoeuvres de déstabilisation de l'impérialisme américain, et l'aide accordée au JLP ont certes ajouté une dimension nouvelle au conflit. Mais elles ont pu exploiter un antagonisme qui existait déjà auparavant au sein des masses, fondé sur le clientèlisme et non sur la lutte de classe.

Cela explique pourquoi les différentes confrontations avec l'impérialisme américain n'ont jamais pris la dynamique révolutionnaire qu'on a connue dans d'autres situations - surtout celle du Chili sous Allende, sans parier de la révolution cubaine (35). Le JLP a été capable de regagner une large base majoritaire au sein de la classe ouvrière et d'autres couches populaires - en dépit de sa plate-forme qui a frappé les masses par suite de la faillite du « socialisme démocratique », mais aussi en présentant une alternative à la discrimination politique utilisée par le PNP. En fait, au moment des élections législatives de novembre 1980, les ressources matérielles du PNP pour alimenter son clientèlisme politique avaient commencé à fondre.

La lutte amère entre les deux partis politiques principaux de la Jamaïque reflète également un conflit inter-bourgeois. Le PNP était fort sélectif dans sa politique « contre les gros ». Des industriels et des commerçants qui étaient proches du parti pouvaient obtenir plus facilement les licences d'importation de l'Administration du Commerce. Des capitalistes pro-PNP comme Mayer Matalon, occupèrent une place de choix dans nombre de projets gouvernementaux. Une des revendications centrales que Seaga avança tout au long de sa campagne électorale fut la désignation d'un Contrôleur général, afin de surveiller tout octroi de contrat du gouvernement à des firmes privées. Le JLP a aussi pu révéler des cas de corruption de personnes nommées par le PNP dans l'exécution de projets gouvernementaux.

En juin 1978, le président de la Banque de la Jamaïque était obligé

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de donner sa démission lorsqu'on découvrit qu'il avait accepté le poste de directeur dans deux compagnies qui étaient des clients de la banque. La même année, un demi-million de dollars du fonds du Corps des Pionniers avait disparu sans laisser de traces dans la comptabilité. Une trentaine de centres de ce corps, pour lesquels les dépenses avaient été inclues dans la comptabilité, s'avérèrent inexistants. Antérieurement Ted Ogilvie, secrétaire-permanent du Ministère des Travaux Publics, avait été assassiné après qu'une enquête fut commencée sur des cas de corruption grave liés à l'exécution de certains projets gouvernementaux (36). Finalement, Dexter Rose, qui était le chef de la Compagnie d'Etat pour le Commerce extérieur, fut trouvé coupable d'avoir reçu des pots-de-vin de certaines compagnies privées : il put s'échapper avant d'être arrêté.

Les perspectives de la lutte de classe sous le régime de Manley furent également détériorées du fait de la stratégie adoptée par le Parti ouvrier de la Jamaïque (Workers Party of Jamaïca, WPJ), l'organisation ouvrière la plus forte de l'île dirigée par Trevor Munroe. Fondée en 1974 par des partisans du Pouvoir noir qui refusèrent de collaborer avec Manley, la Ligue d'Emancipation des Travailleurs (tel fut le nom d'origine du WPJ) avait au départ une analyse correcte du régime Manley. Elle caractérisa le PNP comme « parti libéral bourgeois » et adopta le mot d'ordre « Le pouvoir aux travailleurs ! » (« Workers must Rule ! »).

Mais la réconciliation croissante entre le gouvernement de Castro et les Partis communistes d'Amérique latine et des Caraïbes, symbolisée par la déclaration de La Havane de

1975 des PC latino-américains, avait un impact théorique important sur ce parti. Dans le numéro d'aoûtseptembre 1976 de son organe théorique Socialism, la ligne officielle fut réexaminée (37). Le mot d'ordre « Le pouvoir aux travailleurs ! » fut abandonné. Le parti adopta une position d'appui critique à l'égard du gouvernement du PNP. L'adoptation par le WJP des thèses des PC officiels l'amena à insister davantage sur les liens croissants entre Manley d'une part et Cuba et l'Union soviétique d'autre part que sur les mesures politiques que Manley appliqua à la Jamaïque même. Aussi tard que juin 1979, le WPJ affirma encore que la politique de Manley était « relativement indépendante de la bourgeoisie » et se développait « suivant une ligne généralement progressiste anti-impérialiste » (38). La stratégie d'appui critique à Manley amena le WPJ à mener campagne contre le Fonds Monétaire International sans même mentionner le gouvernement !

Durant les manifestations de masse déclenchées par l'augmentation des prix de l'essence en janvier 1979, le WPJ collabora avec les hommes de main du PNP pour casser physiquement les manifestations (39). Le JLP fut ainsi seul à exploiter le mécontentement populaire, puisque le WJP refusa toute confrontation avec le gouvernement. Le principal théoricien du parti, Cécil Nelson expliqua crûment : « Toute opposition d'une gauche qui n'est pas assez forte pour diriger le pays finira par renforcer la réaction » (40). Le glissement tactique vers la gauche que Manley effectua à la veille des élections de 1980 fut acclamé par le WPJ. Ce parti abandonna immédiatememt le projet de proposer ses candidats propres aux élections et consacre tous ses efforts pour assurer une victoire du P.N.P. Le résultat confirma ce que son dirigeant Trevor Munroe avait écrit en 1974 concernant une alliance avec le PNP, — et ce qu'il a malheureusement révisé depuis lors :

« Cet appel (à l'alliance), loin d'accélérer le changement révolutionnaire social et politique, aboutirait à tirer en longueur et prolonger l'agonie du peuple. Il s'agit d'un appel pour abandonner la révolution et adopter la voie des réformes, puisque toute alliance avec la bourgeoisie ne peut se faire que sur la base de la bourgeoisie, c'est-à-dire une base de réformes » (41).

OU VA GRENADE ? Le renversement révolutionnaire de la dictature d'Eric Gairy à Grenade, le 13 mars 1979, a placé pour la première fois dans l'histoire, la question de la révolution socialiste à l'ordre du jour dans les îles de langue anglaise des Caraïbes. La prise du pouvoir fut dirigée par le New Jewel Movement (N.J.M.) et représenta une rupture décisive avec le gradualisme réformiste du régime du P.N.P., un modèle nouveau de transformation sociale. Quelles sont les réalisations des vingt premiers mois du processus révolutionnaire dans cette petite île des Caraïbes orientales ?

Dans ses derniers efforts pour faire revivre l'économie stagnante de l'ile et pour détruire les derniers vestiges de la dictature de Gairy, le régime de Bishop (principal dirigeant du New Jewel Movement -Note du traducteur) a appliqué une série de mesures radicales et démo- cratiques. Le groupe notoire de gangsters utilisé par Garey - le Mongoose Gang - et l'ancienne armée régulière furent désarmés et dissous. Ils furent remplacés par l'Armée révolutionnaire du Peuple (People's Revolutionary Army, P.R.A.) et une milice populaire. La milice fut créée afin de défendre l'ile en cas d'intervention militaire étrangère. Elle incorpore maintenant une fraction importante de la population de l'ile. Un programme pour les jeunes a été institué (Youth for Reconstruction). Il a mobilisé des milliers de jeunes pour des projets de réparation de bâtiments et de routes sur une base volontaire. Au cours des deux premières semaines de janvier 1980, le travail volontaire effectué par ces jeunes pour réparer des écoles a économisé 400 000 dollars au gouvernement, selon un déclaration de Bishop (42). Une campagne d'alphabétisation a été lancée sous la direction du Centre d'Education populaire, programme s'inspirant des exemples de Cuba et du Nicaragua. Dans les plantations, propriétés de l' Etat, le principe A travail égal, salaire égal a été introduit en faveur des femmes. La nouvelle loi sur la maternité accorde trois mois de congé aux femmes enceintes (dont deux mois payés) et oblige les employeurs à réembaucher ces femmes à la fin de ces trois mois.

La loi sur la publication de journaux, en vigueur avant la victoire du NJM, et qui obligeait tout fondateur de journal à déposer 2 500 dollars auprès du gouvernement avant d'obtenir l'autorisation de paraître, fut abolie. La loi sur l'ordre public, qui interdisait l'emploi de hauts-parleurs au cours de meetings en plein air, et qui accordait de larges pouvoirs au chef

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

de la police pour interdire des meetings en plein air et d'autres réunions publiques, fut également abolie. Le Gouvernement révolutionnaire du Peuple (People's Revolutionary Government, P.R.G.) a réduit le nombre de ministres, et diminué d'un tiers leurs traitements et allocations diverses. Ces mesures permettraient, selon le P.R.G., d'économiser 37 500 dollars l'an (43). Les ministres sont dorénavant obligés de payer l'impôt sur le revenu, alors qu'ils avaient été exonérés d'imposition sous le régime de Gairy.

Les services de santé ont été étendus de manière significative dans l'ile, surtout grâce aux efforts des douze médecins et dentistes cubains qui aident le P.R.G. Grenade ne compte que 100 000 habitants, et cette poignée de médecins qui se sont rendus disponibles à toute la population 'de l'île, même dans les petits villages, y ont provoqué un grand changement par rapport à la situation précédente. Le droit d'entrée dans les écoles secondaires a été réduit de 12,5 dollars l'an à 3,1 dollars ; des déjeuners chauds à très bas prix ont été introduits dans les écoles primaires. Les prix des trois produits de base (le riz, le sucre et le ciment) ont été réduits grâce à la constitution d'un Conseil national des Importations, qui importe ces produits directement pour le compte de l'Etat. Le budget pour l'année 1980 a exonéré quelque 30 % des travailleurs de Grenade du payement de l'impôt sur le revenu, alors que la taxation sur les revenus des firmes larges et moyennes fut augmentée.

Le régime Bishop a donné une énorme impulsion à l'autoorganisation de la classe ouvrière et d'autres couches opprimées de la population. La nouvelle loi sur la reconnaissance syndicale oblige les employeurs à reconnaître tout syndicat qui peut démontrer que 50 % des salariés d'une entreprise déterminée l'appuyent. Des syndicats dirigés par le NJM, telle l'Union des Travailleurs du Commerce et de l'Industrie, et de l'Union des Travailleurs des Banques et des Industries diverses, se sont considérablement développés depuis la révolution. Un nouveau syndicat, l'Union des Travailleurs agricoles a éclipsé à la campagne le vieux syndicat jaune de Gairy, le Syndicat des Travailleurs manuels et intellectuels de Grenade (Grenada Manual and Mental Worker's Union, GMMWU). Selon Selwyn Strachan, le Ministre du Travail, des Travaux publics et des Communications, le niveau de syndicalisation dans l'ile est passé de 30 % sous Gairy à quelque 90% aujourd'hui (44). Des organisations de jeunesse, des brigades de travail communautaire, des conseils d'éducation permanente ainsi que l'Organisation nationale des Femmes se sont étendus comme des champignons après la pluie.

Quant à la question décisive de prendre le contrôle des leviers principaux de l'économie de Grenade, il reste encore beaucoup à faire. Les seules nationalisations réalisées jusqu'aujourd'hui par le régime Bishop consistent en des anciennes propriétés du dictateur Gairy (trois hôtels, quatre restaurants et quelque 35 acres de terre) ainsi que la Canadian Imperial Bank of Commerce à Grenville, qui avait de toute manière annoncé qu'elle allait fermer. La banque reçut une compensation, et ses locaux furent utilisés pour installer la Grenada National Commercial Bank. Le P.R.G. nationalisa également les biens de Derek Knight, ancien ministre de Gairy. La propriété de l'Etat de 40 % de toutes les fermes et plantations de plus de 100 acres, et d'un tiers de toutes les terres cultivables, mentionnée par Bishop (45), est plutôt le résultat de mesures prises sous la dictature de Gairy.

Le P.R.G. fait des efforts intenses pour augmenter la production sur ces terres nationalisées. Des résultats importants ont déjà été acquis. Mais les membres du P.R.G. continuent à exclure dans leurs discours et articles toute mesure d'expropriation et en appellent toujours à l'aide de tout le secteur privé, afin de réaliser la stratégie de développement économique du P.R.G.

Diverses explications ont été fournies pour justifier cette orientation. Sous la dictature de Gairy, la nationalisation a été employée comme un instrument de clientèlisme politique, comme arme contre les adversaires politiques du régime. Le plan de colonisation, le projet De la Terre pour les Sans-terres, que Gairy introduisit en 1971, nationalisa beaucoup de fermes propriétés de membres du Grenada National Party (G.N.P.), le principal parti d'opposition bourgeois contre la dictature. Le gouvernement de Gairy s'était également emparé du contrôle de l'Association coopérative de Muscade de Grenade, de la Société coopérative des Bananes et du Conseil du Cacao. Il y eut une forte opposition contre ces mesures de la part des propriétaires fonciers et des paysans riches qui avaient dominé ces organismes. Le N.J.M. s'était également prononcé contre ces mesures. En tant qu'avocat, Maurice Bishop avait introduit une plainte devant la Cour suprême contre la reprise par le gouver- nement des coopératives. Immédiatement après la révolution, le N.J.M. se conforma à sa promesse électorale de 1976 ; il rendit ces associations paysannes à leurs anciens directeurs.

Ainsi, Lynden Ramdhanny, propriétaire d'une quantité substancielle de terres dans la partie Est de l'ile, et ancien président de la Chambre du Commerce de Grenade, fut nommé président du Conseil du Cacao. Aujourd'hui, le N.J.M. condamne toute forme d'expropriation comme du « Gayrisme » et comme faisant partie d'un héritage qu'il récuse entièrement. Bernard Coard, vice-premier ministre et ministre des Finances, du Commerce, de l'Industrie et de la Planification, affirma au cours d'une réunion de la Chambre du Commerce de Grenade :

«…la révolution a mis fin à la saisie par la force, et sans indemnisation, de la propriété des gens » (46).

Les dirigeants du N.J.M. avancent également une justification théorique de la stratégie de « l'économie mixte ». Soulignant les dimensions minuscules de l'ile, la base agricole de l'économie, le bas niveau de qualification et la petite proportion d'ouvriers dans l'ensemble de la population active ; les porte-parole du gouvernement se réfèrent à la voie « non-capitaliste de développement » et caractérisent leur révolution comme une « révolution national-démocratique » (47). Le livre de W. Richard Jacobs et de lan Jacobs, Grenada : the Route to Revolution (Grenade, la Voie vers la Revolution) est fort significatif à ce propos, puisque les deux auteurs sont des membres de longue date du N.J.M. et occupent à présent des positions élevées dans le régime de

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

Maurice Bishop (48). Le livre a en fait été publié par le gouvernement cubain et constitue la version officielle de la révolution. Il parut lors des fêtes du premier anniversaire de celle-là qui ont eu lieu en mars 1980. W. Richard Jacobs et lan Jacobs caractérisent le N.J.M. comme une « alternative non-capitaliste ». Ils citent la voie suivie par le People's National Congress (P.N.C.) en Guyane, et par le P.N.P. à la Jamaïque, comme « preuve de la possibilité d'appliquer la voie de développement non-capitaliste dans la zone des Caraïbes » (49).

L'attitude du N.J.M. à l'égard des occupations des terres fut illustrée lors des événements qui se sont produits au milieu de 1980 dans la plantation de River Antoine, sur la côté Est de l'ile. En février 1980, un groupe d'ouvriers agricoles, protestant contre les mauvaises conditions de travail dans la plantation, propriété de la famille De Gale, occupe la plantation. Ces ouvriers furent condamnés par le N.J.M. Un article paru dans l'organe du parti, New Jewel, du 23 février 1980, compara leur action à celles des dits « gauchistes » au Chili, qu'il accusa d'avoir été responsables de l'arrivée au pouvoir de Pinochet (50).

En mai 1980, la tension monta autour de la plantation, lorsque le gouvernement arrêta trois personnes - toutes anciens membres du NJM -et suspendit 15 personnes de l'armée. Il affirma que ces personnes avaient comploté pour saisir l'aéroport et pour prendre le pouvoir, dans le but de transformer l'île dans une grande plantation de marijuana dans le but de s'enrichir personnellement. L'arrestation des trois dirigeants fut suivie à Grenville par la première manifestation anti-gouvernementale depuis la révolution, rapidement neutralisée par une manifestation pro-gouvernementale beaucoup plus large. Les dirigeants du groupe de River Antoine furent accusés d'avoir des liens avec la CIA, surtout à travers le professeur Stanley Cyrus de l'Université de Harvard, récemment libéré, qui avait déjà été arrêté lors d'un complot d'invasion en 1979. Le N.J.M. s'opposa à la revendication de légaliser la marijuana et caractérisa les contestataires comme des « capitalistes de la marijuana ».

Bien qu'il soit difficile d'aller au fond de tous les éléments différents et contradictoires impliqués dans ces événements, il est clair que les revendications de départ des ouvriers de la plantation de River Antoine étaient absolument justifiées. Le P.R.G. lui-même l'a reconnu après coup (51). La campagne menée par le N.J.M. était donc quelque peu malhonnête, puisqu'il n'y a pas de large trafic de la marijuana à Grenade et que les manifestants qui avaient effectivement demandé la légalisation de la marijuana n'étaient qu'un petit groupe de jeunes chômeurs démoralisés.

En plus, l'affirmation du N.J.M. selon laquelle la culture de la marijuana aurait détourné de larges surfaces cultivables de la production agricole était également fausse. Ce n'est pas le groupe de River Antoine qui est responsable du bas niveau de la production agricole dans l'île, mais la classe des grands propriétaires fonciers qui possède de larges étendues de terres laissées en friche, malgré la soif de terres existant parmi la population. Des renseignements à ce sujet peuvent être recueillis dans le Recensement de 1961, qui indique que plus de la moitié des terres des fermes et plantations supérieures à 500 acres était non- cultivée. Le Recensement révéla également que 89% des paysans ne possèdent que 24% des terres, alors qu'un pour cent de propriétaires détient 56% des terres (52). Quant aux prétendus liens des manifestants avec la CIA, qui doit évidemment rester un objet de vigilance constante, le chiffre de 50% de chômeurs immédiatement avant la révolution fournit sans doute une base pour la manipulation et pour les intrigues contre-révolutionnaires. Mais la seule conclusion qu'il faut en tirer, c'est qu'il est absolument vital de réaliser une réforme agraire globale afin de donner du travail aux chômeurs.

La réponse du P.R.G. aux événements qui s'étaient produits à la plantation River Antoine a consisté dans la création d'une Commission de la Réforme agraire, destinée à enquêter sur l'étendue et l'utilisation potentielle des terres restées en friche depuis une longue période. La Commission a tenu des réunions publiques dans chaque paroisse, où chacun put s'exprimer, appelant les gens à apporter des preuves concernant la présence de terres en friche non-cultivées, et cherchant à obtenir des engagements sur le bail ou l'achat de terres de la part des gros propriétaires fonciers. La réunion tenue par la Commission composée de neuf membres dans la paroisse de St David révéla ainsi qu'il y avait plus de 2.500 acres de terres en friche à cet endroit. Cependant, seuls deux gros propriétaires, Leonard Sargant et LCJ Thomas, s'engagèrent à mettre en location ou à vendre un total de 450 acres. (53).

Le P.R.G. passa alors à la constitution de l'Agence nationale de Développement coopératif (National Cooperative Development Agency - NACDA), chargée de met- tre en application le programme « les terres sans emplois pour les mains sans emplois », en stimulant la formation de coopératives agricoles à travers l'île, et en offrant la formation professionnelle et les fonds de départ pour les nouvelles coopératives. Mais jusqu'ici, seules de petites superficies de terres ont été obtenues pour l'application de ce programme.

Regina Taylor, secrétaire-générale de la NACDA, expliqua que puisque le N.J.M. n'a pas de politique de saisie des terres, l'agence doit passer par des canaux légaux fort compliqués afin d'obtenir des terres pour quelques-unes des coopératives nouvellement formées. Afin de résoudre ce problème, le P.R.G. a constitué une équipe spéciale de négociateurs qui prennent contact avec les propriétaires des terres en friche, et discutent avec eux de la possibilité d'acheter, de louer ou de prendre en bail leurs terres (54).

Le régime de Bishop s'est attaché à relancer l'industrie touristique de l'ile. Le gouvernement a fait construire un nouvel aéroport international à Point Saline. Il espère ainsi diversifier et développer cette industrie en attirant les vacanciers des Caraïbes et d'Amérique du Sud, en plus de sa clientèle traditionnelle nord-américaine et européenne. Beaucoup d'efforts ont été dépensés pour promouvoir un « nouveau type de tourisme » qui devrait, selon Bishop, apporter un « maximum de bénéfices sociaux, économiques et culturels » à Grenade. Il semble que l'essence de ce nouveau tourisme soit le développement du respect mutuel entre le touriste et le peuple de Grenade. (55)

Sous le régime de Gairy, il n'y avait pratiquement aucun lien entre le secteur touristique et le reste de

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

l'économie de l'île. Une publication du Département de l'Agriculture des Etats-unis, intitulée « les tendances du commerce des Caraïbes sont favorables à l'agriculture des USA » notait avec enthousiasme, en 1971, que, étant donné la quantité et la qualité incertaines de la production locale, les hôteliers devaient importer des produits des Etats-Unis pour servir leurs clients (56).

Bishop est tout à fait conscient de cette situation. Il a exprimé sa volonté de placer le tourisme sous le contrôle du peuple de Grenade. Cependant, comme c'est aussi le cas pour beaucoup d'autres mesures prônées dans le manifeste du New Jewel Movement de 1973 - comme la nationalisation des banques et des compagnies d'assurances -, cette politique a maintenant été repoussée à une étape ultérieure. Bishop a expliqué que l'action la plus urgente était d'élever le taux d'occupation des hôtels existants (57).

L'attention ainsi accordée au tourisme est quelque peu problématique. Il ne fait certes aucun doute que, étant donné la base extrêmement restreinte des ressources de l'île - qui consistent fondamentalement en exportation de noix de muscade, de bananes et de cacao -, le développement de l'industrie touristique jouera, à une certaine étape, un rôle important pour l'apport de devises. Mais l'insistance actuelle sur ce secteur rend l'économie très vulnérable au chantage et au sabotage de l'impérialisme. On a l'expérience de l'Agence nationale du tourisme (INIT) à Cuba, dont les programmes furent élaborés au cours de la période de « double pouvoir », alors que toutes les implications de la lutte en cours contre l'impérialisme américain n'étaient pas encore claires pour la direction castriste. L'agence dut être abandonnée (58). On a également l'exemple plus récent du régime Manley, que nous avons déjà exposé plus haut. L'ancien ambassadeur américain dans les Caraïbes orientales, Frank Ortiz, a été fort clair sur cette question. En expliquant à Bishop que le gouvernement américain « voyait avec mécontentement » les liens croissants de Grenade avec Cuba, il soulignait, en fait, l'importance des touristes américains pour l'économie de Grenade et faisait référence à la crise que traverse l'industrie touristique jamaïquaine (59).

Le P.R.G. a déjà mis à nu certains efforts déployés par les Etats-Unis pour décourager les touristes nordaméricains et canadiens. Royston Hopkins, président de l'Association des Hôtels de Grenade, a signalé une perte de visiteurs en provenance des Etats-Unis et du Canada, par suite d'une mauvaise publicité dans la presse de ces pays. Il faut souligner que ce déclin est aussi le résultat de la baisse du dollar américain et qu'il a affecté plusieurs autres pays des Caraïbes. Les touristes américains passent désormais leurs vacances plus près de chez eux, dans des pays dont la monnaie est liée plus étroitement au dollar, comme c'est le cas pour les Bahamas, Porto Rico et les Iles Vierges américaines. Malgré la baisse importante du nombre des vacanciers venant d'Amérique du Nord, le tourisme de Grenade a connu une légère amélioration pour la saison 1979-1980, de 5 à 8%. La baisse des visiteurs américains a été compensée par une hausse de 62% des visiteurs venant d'Europe (61).

La majorité des 18 hôtels et des 6 pensions de Grenade appartiennent à des particuliers. Le P.R.G. va rencontrer de grandes difficultés pour mieux intégrer le secteur touristique dans l'économie de Grenade. La comparaison que le Dr. John Watts, président du Conseil du Tourisme de Grenade, établit avec les industries touristiques d'Europe de l'Est et avec la tentative de relance actuelle du tourisme à Cuba, est quelque peu trompeuse. Le journaliste qui questionnait Watts, Sebastian Clarke, soulignait qu'il avait remarqué que les hôtels de Grenade continuent à vendre des jus de fruits importés, malgré l'abondance de fruits tropicaux dans l'ile (62).

Jusqu'ici, le P.R.G. a maintenu des rapports assez harmonieux avec le secteur privé. La Chambre de Commerce a salué la prise du pouvoir du 13 mars comme « une glorieuse opportunité offerte à Grenade pour construire quelque chose de neuf et de différent dans les Caraïbes » (63). Certaines sociétés ont donné un contenu concret à cette proclamation en accordant des prêts financiers substantiels et d'autres formes d'aide pour les différents projets du P.R.G. Par exemple, une part importante du financement du Projet de construction et de rénovation de logements, estimé à 1,9 millions de dollars, sera assurée par les trois principales banques de l'ile - la Barclay's Bank, la Royal Bank of Canada et la Bank of Nova Scotia. Au total, les banques et d'autres secteurs ont déjà accordé des prêts d'un montant de 3,7 millions de dollars au gouvernement (64). Des agences internationales de prêt ont également accordé des aides de financement, comme le F.M.I. et le Fonds européen de Développement, de même que des pays comme l'Irak, le Venezueal et d'autres pays de l'OPEP.

Il semble que la bourgeoisie locale ait été rassurée par les engagements répétés de Bishop à respecter la propriété privée, de même que par la présence de représentants de la classe capitaliste au sein du P.R.G. Il s'agit de Norris Bain, gros commerçant de St Georges et actuellement ministre de la Santé, de Palme Buxo (65), propriétaire de Palme Court Maisonettes à Grand Anse et de Lynden Ramdhanny dont nous avons déjà parlé plus haut. S'il est vrai que les représentants bourgeois ne représentent qu'une petite minorité des 22 membres du P.R.G., qui est dominé par les cadres et les sympathisants du NJM, leur présence n'en est pas moins le reflet des conceptions « front populistes » défendues actuellement par le NJM. Dans une certaine mesure, la composition actuelle du P.R.G. est la mise en pratique de la proposition présentée dans le programme nationaliste révolutionnaire de 1973, qui appelait à la formation d'un gouvernement provisoire formé de « représentants des ouvriers et des syndicats, des fermiers, de la police, des fonctionnaires, des infirmières, des enseignants, des hommes d'affaires et des étudiants » (66). Aujourd'hui, les membres du Secrétariat national du NJM justifient le type de coalition au plan gouvernemental comme étant conforme à la « voie non-capitaliste de développement ».

La stratégie d'alliance du NJM avec des secteurs de la bourgeoisie de Grenade remonte à la naissance même de ce parti au cours des événements de 1973/74. Tout au cours des mobilisations de masse déclenchées par les négociations pour l'indépendance constitutionnelle entre Gairy et le gouvernement britannique, le NJM s'était donné comme objectif le départ de Gairy et avait fait sur ce point cause commune avec la bourgeoisie d'opposition.

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE»

Après les soulèvements de 1973/74, le NJM a connu une évolution qui lui a fait introduire dans son programme nationaliste révolutionnaire - influencé idéologiquement avant tout par le Black Power et les idées de C.L.R. James - différentes thèses du mouvement communiste officel. Lors des élections de décembre 1976, le NJM forma un bloc politique - l'Alliance populaire - sur une plate-forme réformiste avec le GNP et le United People's Party, les deux partis bourgeois d'opposition à Gairy. Le NJM représentait la majorité au sein de l'Alliance populaire ; 7 des 14 candidats étaient pour l'UPP. Après les élections, l'Alliance ne fonctionna jamais vraiment, le GNP et l'UPP ayant capitulé devant la campagne de Gairy contre le NJM. Le NJM apparaissait donc comme le seul parti d'opposition et la seule alternative au régime de Gairy. L'opposition bourgeoise au régime de Gairy s'était surtout intensifiée à partir du début des années '60, alors que son régime prenait de plus en plus un caractère autoritaire. Les enseignants et les fonctionnaires, qui étaient en désaccord avec Gairy, pouvaient être renvoyésou transférés sur le champ. Par contre, ceux à qui il accordait ses faveurs, qui avaient peut-être participé à une de ses réceptions privées au night club de l'Evening Palace, recevalent des emplois dans les ministères, indépendamment de leur qualification. La police était utilisée comme un instrument de patronage politique.

Une des premières actions du régime de Bishop a été de purger la police de nombreux employés « fantômes » qui n'avaient jamais passé les examens d'entrée et n'avaient pas de tâches particulières. Le niveau de corruption dans l'île était devenu un sérieux obstacle au développement économique et social. En 1977, la Banque de Développement des Caraïbes refusa d'accorder des capitaux au gouvernement de Gairy pour financer un Projet de Crédit pour la Petite Industrie, étant donné les « pratiques comptables et de direction inadéquates » (67). De même, environ 1,9 million de dollars, accordés par le Fonds de Développement européen au gouvernement Gairy n'ont jamais été versés à cause de l'incompétence et de la corruption de son régime (68). Le 23 avril 1979, Bernard Coard signalait que 60% de la population de Grenade n'avaient pas d'eau courante et que les 40% qui l'avaient ne recevaient pratiquement pas d'eau. Environ 70% du volume d'eau qui arrive à St Georges, la capitale, sont perdus avant d'arriver chez les habitants, à cause du caractère vétuste et de la mauvaise qualité des canalisations. Les 175 millions de dollars accordés par l'OPEP pour acheter de nouvelles canalisations avaient simplement disparu (69).

En éliminant ces pratiques corrompues, le P.R.G. a reçu un bon accueil de la part du secteur privé de l'ile qui dépendait fortement de l'aide étrangère. Ceci fut exprimé clairement par un important homme d'affaires interviewé par Lucien Pagni. Il considérait que « le pays était gouverné de façon plus intelligente maintenant » et expliquait que « l'ancien régime ne recevait pas d'aide parce qu'il n'avait jamais présenté de programme de développement » (70). Geoffrey Thompson, président de la Chambre de Commerce, a salué favorablement les aides apportées par le gouvernement aux hommes d'affaires et a déclaré qu'il avait l'intention de quitter « le commerce du matériel pour les fermes pour se lancer dans l'élevage de poulets » (71). Au sommet d'une campagne de calomnies menée contre le régime Bishop par la presse capitaliste de Trinidad et Tobago, Thompson écrivit une lettre à l'Express pour défendre le P.R.G. et ses liens avec Cuba (72). Il semble que tout le secteur privé se soit rallié au slogan lancé par le NJM : « En avant toujours, en arrière jamais » (73).

Les réalités de la formation sociale de Grenade représentent certainement un obstacle sérieux sur la voie de la révolution socialiste. L'absence de toute base industrielle significative et l'extrême atomisation des ouvriers dans différentes petites entreprises n'ont pas permis le développement d'un mouvement ouvrier radical. En 1978, le secteur manufacturier ne regroupait que 6% de la force de travail et contribuait dans une proportion encore plus faible au Produit national brut. Une enquête, réalisée en 1977 par la branche locale de l'Organisation de Développement international des Nations Unies, recensait 120 unités de production manufacturières, dont plus de la moitié étaient des industries familiales employant moins de 5 personnes. La principale industrie de l'île est la brasserie qui offre 76 emplois permanents. La plus grosse concentration d'ouvriers se trouve dans les docks (74). Grenade a un des plus forts pourcentages de paysans propriétaires indépendants de toutes les Caraïbes ; ils représentent environ un tiers de la force de travail de l'île. De plus, une bonne partie des travailleurs agricoles employés dans les plantations augmentent leurs revenus en travaillant leur petit lopin de terre. Le travail sur les plantations est organisé à une échelle bien plus petite à Grenade que dans les autres pays des Caraïbes, étant donné la faible intensité de travail exigée par la production de noix de muscade et de cacao.

Bien que Grenade soit un pays agricole et que son sol volcanique soit un des plus riches du monde, la nourriture représente environ 40% des importations de l'ile (75). Le taux d'émigration a toujours été très élevé - environ 1.000 personnes ou 1% de la population par an. Aujourd'hui, on trouve environ quatre fois plus de Grenadiens en Grande-Bretagne, aux USA et à Trinidad qu'à Grenade même. S'il est vrai que certains travailleurs qualifiés sont revenus à Grenade depuis la révolution, leur nombre est loin d'être adéquat et il existe un manque chronique de main-d'oeuvre qualifiée. Le taux élevé d'émigration a également entraîné un haut degré de dépendance, 47% environ de la population ayant moins de 15 ans (76). Le P.R.G. dit avoir réduit au cours de sa première année au pouvoir, le taux de chômage de 50 à 35%, mais ceci demeure un chiffre intolérable. Il manque également aujourd'hui à Grenade des données chiffrées. Gairy n'avait pas grand chose à faire des statistiques. La plupart des informations chiffrées qui existent de son époque ont été élaborées par les agences internationales et sont souvent très superficielles. Le rapport général de la Cour des Comptes n'a pas été publié depuis 1970, bien que la constitution stipule qu'il doit être publié annuellement (78). Enfin, avec un produit national brut de 49,7 millions de dollars américains, on peut difficilement dire que Grenade dispose des « prémisses matérielles » nécessaires pour commencer la construction du socialisme.

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

Néanmoins, le projet politique du NJM apparaît très précaire. L'expérience du gouvernement Manley en Jamaïque montre très concrètement les contradictions que recouvrent des notions telles que « l'économie mixte » et la « voie non-capitaliste de développement ». Les résultats désastreux de l'économie jamaïquaine peuvent être fondamentalement attribués à la tentative de Manley de réaliser un programme de réformes en faveur des opprimés, sans exproprier la bourgeoisie et sans rompre avec l'emprise du marché capitaliste mondial. Le PNP a été paralysé par la riposte vigoureuse lancée par la bourgeoisie locale avec l'appui de l'impérialisme nord-américain. A la fin, il a été obligé d'abandonner la plupart de ses projets sociaux. Le parti fut obligé de respecter les « règles du jeu » capitalistes qu'il avait cherché à modifier, au lieu de refuser de jouer avec de tels dés pipés. Indépendamment de l'entente actuelle, le maintien de l'emprise des banques multinationales, des compagnies d'assurances, des chaînes d'hôtels et des compagnies commerciales sur l'économie de Grenade les place dans une position où elles pourront exercer une pression similaire sur le P.R.G. dans le futur.

Il existe, bien sûr, de grandes différences entre la situation politique en Jamaïque et le régime dirigé par le NJM. Le processus actuellement en cours à Grenade est certainement plus favorable à une transformation socialiste. Le NJM a le monopole politique sans conteste et jouit d'un soutien populaire de masse que l'on peut mesurer au fait que, sur une population de 100.000 habitants, le parti rassemble plus de 20.000 personnes dans ses meetings (79). Le GNP a dû abandonner sa prétention de tenir un meeting public en septembre 1979, face à la réaction hostile spontanée de la population locale. Le GNP et l'UPP n'existent plus comme entités politiques cohérentes. Une tentative contre-révolutionnaire fomentée par une minorité récalcitrante de la bourgeoisie à la mi-79 fut facilement écrasée par les forces de sécurité du P.R.G. (80). La fermeture du seul journal capitaliste de l'île, le Torchlight, qui avait publié des photos de camps d'entrainement militaires et des hommes des services de sécurité du gouvernement, et qui était responsable d'avoir fomenté le mécontentement au sein de la communauté Rastafari de l'île, a été soutenue avec enthousiasme par la masse de la population (81). Enfin, la P.R.A. et la milice populaire ont été formées par le P.R.G. et soutiennent complètement la nouvelle administration. La bourgeoisie de Grenade n'a pas d'autre choix que de soutenir le NJM et d'essayer d'utiliser les places qui lui restent dans l'Exécutif et dans l'appareil judiciaire de l'Etat pour exercer une influence modérée sur le parti et pour essayer de le détourner de la voie de la révolution socialiste.

Un autre facteur favorise également le processus révolutionnaire à Grenade. Les coûts sociaux et économiques de la révolution ont été minimes. Trois personnes seulement ont trouvé la mort au cours de l'insurrection, ce qui n'est guère comparable avec les 50.000 personnes - 2% de la population - qui ont péri au Nicaragua et le nombre de morts encore plus élevé que la victoire pourrait coûter au Salvador. Les deux heures de siège des casernes de l'armée à True Blue et les opérations de « balayage » qui ont suivi contre des postes de police qui résistaient n'ont pas dérangé l'économie de l'île. Au cours des 20 premiers mois de la révolution, on a au contraire assisté à une croissance substantielle des forces productives.

Cependant, il existe un autre aspect de cette relative facilité avec laquelle la prise du pouvoir s'est effectuée, et il constitue à présent un des problèmes centraux de la révolution. La participation des masses a été assez limitée. Elle a consisté pour l'essentiel dans l'action de la trentaine de cadres du NJM qui a pris d'assaut les casernes et des 2.000 personnes qui ont occupé les postes de police. Il en résulte que le niveau de conscience politique de la population est encore très bas. Beaucoup de gens pensaient que la lutte se limiterait à se « débarrasser de Gairy ». Les actions indépendantes des masses visant à améliorer leur situation ont été très rares. Le NJM utilise d'ailleurs ce fait pour expliquer sa stratégie d'alliance.

Le sort de la révolution n'est donc pas encore décidé. Le NJM a montré sa capacité à agir de façon indépendante de la bourgeoisie, comme au cours de la lutte qui s'est déroulée dans l'usine de mise en bouteille de Coca Cola à St Georges en août 1979. Les ouvriers de l'usine, qui appartient à W.E. Julien, ont fait grève pour protester contre le renvoi injustifié de deux des leurs. Après cinq semaines de luttes, et face au refus de la direction de réembaucher les ouvriers, le gouvernement a pris le contrôle de l'entreprise. Bien que le P.R.G. déclare ne pas avoir nationalisé l'entreprise, il a clairement agi en faveur des intérêts des travailleurs et a réembauché les licenciés. Il y a aussi le cas du journal capitaliste Torchlight. En outre, le GRP a résisté aux appels de la bourgeoisie en faveur d'élections générales immédiates et leur a opposé les fréquents meetings publics et rassemblements de masse, les brigades de travail des communautés, les conseils d'éducation des villages et les différentes organisations de jeunesse qui incarnent une « nouvelle démocratie de base » (82) Ces organes et ces activités de masse représentent à coup sûr un aspect très sain de la révolution, bien que l'on puisse légitimement demander s'ils suffisent à garantir un véritable pouvoir des masses.

Le P.R.G. se considère comme un « gouvernement ouvrier ». Cependant, jusqu'ici, les déclarations des dirigeants du NJM à ce propos n'ont guère fait plus que donner des maux d'estomac aux capitalistes locaux qui réprimaient des ouvriers. L'interview de Bishop réalisé par Raoul Pantin pour l'Express en novembre 1979 est tout à fait typique à ce propos : « Nous disons clairement que le secteur privé a un rôle à jouer. Mais nous disons aussi clairement que toutes les sociétés et tous les hommes d'affaires doivent respecter les droits des ouvriers. Nous sommes un gouvernement ouvrier » (83).

Il existe pour la révolution de Grenade une alternative au sous-développement et à une répétition du scénario jamaïquain. C'est la voie de la socialisation de l'économie et l'intégration économique avec l'Etat ouvrier cubain. Bien qu'il ne soit pas mis en avant par la direction castriste, le mot d'ordre de « fédération socialiste d'Amérique centrale et des Caraïbes » regroupant Grenade, le Nicaragua et Cuba aujourd'hui, et peut-être le Salvador demain, représente une véritable solution à la crise qui secoue toute cette région.

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

LA NOUVELLE STRATEGIE

DU DEPARTEMENT D'ETAT

AMERICAIN DANS LES

CARAIBES Les bouleversements politiques en Jamaïque, qui ont mené aux élections générales de décembre 1976, et l'échec du gouvernement américain à renverser Manley, ont joué un grand rôle dans la modification de la politique étrangère américaine dans les Caraïbes introduite par Carter. En 1976, le Département d'Etat mit en place une « Force d'action des Caraïbes ». Sa tâche fondamentale était d'empêcher que les expériences socialistes des Antilles ne dérivent vers l'extrême-gauche, et de le faire à travers des moyens politiques plutôt que militaires. Cette conception était alors soutenue par le SousComité pour les Affaires inter-américaines de la Chambre des Représentants américaine dirigée par Dante Fascell, élu démocrate de la Floride. En outre, le « groupe pour une politique extérieur libérale », dont le point de vue est exprimé dans le « Rapport Linowitz », soutenait une telle politique. Ce rapport reflétait un certain changement d'opinion dans certains cercles influents. Il recommandait : le besoin de respecter la diversité idéologique et d'organisation sociale et économique ; le rôle indépendant des nations d'Amérique latine et des Caraïbes dans les affaires internationales et une conception globale des relations entre les Etats-Unis, l'Amérique latine et les Caraïbes. Le rapport recommandait d'aller vers une coopération avec les pays latinoaméricains et le développement d'institutions pour les aider. Il mettait moins l'accent sur l'aide bilatérale. Au printemps 1978, un

« groupe pour la coopération dans le développement économique » fut créé afin d'appliquer une telle approche multilatérale dans les Caraïbes, avec l'appui de la Banque mondiale. Différentes agences gouvernementales et internationales - le F.M.I., la Banque de Développement des Caraïbes, la Banque internationale de Développement américaine - devaient coordonner l'aide dans la région (84).

Les Caraïbes britanniques avaient toujours été traditionnellement une voie de garage pour les carrières politiques, mais Carter commença à y envoyer des diplomates de premier rang. En 1977, Andrew Young, l'ambassadeur américain aux Nations-Unies, fit dix visites dans les îles des Caraïbes, y mettant en avant la doctrine dite « des droits de l'homme » de Carter et en démontrant le nouvel intérêt des EtatsUnis pour la région. Cette même année, on assista à une certaine détente avec Cuba laissant poindre la possibilité d'établissement de relations diplomatiques et une attitude plus souple face à Michael Manley en Jamaïque.

Terence Todman, le secrétaire d'Etat assistant aux Affaires interaméricaines, exprima très clairement la nouvelle politique des Etats-Unis dans les Caraïbes : « Nous ne voyons plus les Caraïbes dans le même contexte militaire rigide du passé. Nos préoccupations en matière de sécurité dans les Caraïbes sont plutôt de nature politique. La menace ne réside pas simplement dans la présence de bases militaires étrangères à notre porte. Il s'agit peutêtre d'une perspective encore plus inquiétante : la prolifération d'Etats appauvris du Tiers Monde dont les problèmes économiques et sociaux s'ajoutent aux nôtres » (86).

Les événements du 13 mars 1979 à Grenade portèrent le premier coup important à la stratégie de l'administration Carter. En outre, les nouveaux rapports de force établis entre l'impérialisme américain et les régimes nationalistes bourgeois libéraux dans la région, empêchaient une intervention américaine directe. Le Département d'Etat dut également abandonner son plan initial d'établissement d'un blocus naval de Grenade (87) dans la mesure où aucun gouvernement des Caraïbes n'était prêt à couvrir un engagement américain. De plus, alors que la réunion des ministres des Affaires étrangères des Caraïbes du 14 mars 1979 considérait les événements de la veille comme « contraires aux méthodes traditionnelles de changement de gouvernements dans la région », néanmoins il « réaffirma que les Affaires de Grenade devaient être décidées par la population de ce territoire et qu'il ne doit donc pas y avoir d'ingérence étrangère » (88). Ceci préfigurait la position prise par l'Organisation des Etats américains contre les tentatives américaines visant à avoir un rôle « médiateur » dans la révolution au Nicaragua quelques mois plus tard. A côté des victoires révolutionnaires à Grenade et au Nicaragua, on assista également à la mise en place d'une administration de gauche à Sainte Lucie et à un soulèvement de masse en Dominique, qui entraîna la chute du gouvernement de Patrick John.

Finalement, le sixième sommet du Mouvement des non-alignés, qui se tint à Cuba en septembre 1979, représenta une sorte de victoire diplomatique pour le gouvernement cubain et refléta les reculs politiques enregistrés par l'impérialisme américain dans les Caraïbes et ailleurs (89). Maurice Bishop adopta une attitude particulièrement ferme vis-à-vis de l'impérialisme US et révéla le contenu d'un télégramme que lui avait envoyé le secrétaire d'Etat américain Cyrus vance, dans lequel celui-ci l'enjoignait de résister aux tentatives de Cuba visant à transformer le Mouvement des nonalignés en une organisation contre le gouvernement américain.

La réponse de Washington à la nouvelle situation politique en Amérique centrale et dans les Caraibes consista à fournir une aide économique et militaire accrue à ses alliés traditionnels, tout en prenant les mesures nécessaires pour renforcer ses capacités d'intervention militaire directe. En juillet 1979, l'Agence du Département d'Etat pour l'Aide internationale autorisa un prêt de 8,4 millions de dollars, accordé à des conditions très bonnes à la Banque de Développement des Caraïbes, dont le siège est aux Barbades. Cet argent fut dirigé vers les économies malades des territoires les plus petits et les moins développés des Caraïbes - Sainte Lucie, Dominique, Antigua, St. Kitts Nevis, St Vincent et Monserrat - dans le but d'empêcher un autre Grenade (91).

Sally Shelton remplaça Frank Ortiz comme ambassadeur des Caraïbes orientales. Shelton voyagea d'île en île, soulignant ainsi la nouvelle préoccupation de Washington pour les petites îles négligées jusqu'ici. Utilisant le prétexte de la « découverte » de troupes de combat soviétiques à Cuba, une force d'intervention militaire fut organisée à Key West en Floride, et des Marines US furent envoyés à la Baie de Guantanamo à Cuba en octobre 1979. Il y eut ensuite les manoeuvres de Solid Shield en mai 1980. Ces mesures visaient à rassurer les forces pro-impérialistes dans la région,

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

face aux soulèvements des masses travailleuses et à l'influence croissante du gouvernement cubain. Elles devaient également servir d'avertissement pour les directions nicaraguayenne et grenadienne, pour les empêcher de choisir la voie cubaine. En novembre 1979, Carter luimême invita les pays des Caraïbes à « résoudre leurs problèmes à leur façon et à rejeter les promesses de Cuba et de l'Union soviétique » (92).

John Bushnell, adjoint au secrétaire d'Etat, assistant pour les Affaires inter-américaines, a bien exprimé cette nouvelle insistance mise par les Etats-Unis sur l'intervention militaire dans les Caraïbes. Il a souligné qu'il était nécessaire d'ouvrir la porte à des accords militaires de coopération et qu'un échec dans ce domaine laisserait « la voie libre à Cuba » (93). Pour l'année fiscale 1980, les Barbades ont reçu 5 millions de dollars de crédit pour l'achat de matériel militaire et 84.000 de dollars en fonds pour la «formation militaire internationale ». Les Bahamas, la Guyanne, Haïti et la République dominicaine ont également reçu des sommes accrues à titre d'aide militaire (94).

Le gouvernement de Tom Adams aux Barbades s'est vu accordé un rôle clé dans les plans de Washington pour « maintenir l'ordre » dans la région. On a même dit que les Barbades pourraient devenir une sorte « d'Iran des Caraïbes ». Cependant, certaines sources officielles émanant du gouvernement des Barbades ont laissé transparaître un certain malaise à ce propos, soulignant surtout le sort ultérieur du Shah d'Iran ! (95). En août 1980, une société britannique a reçu un important contrat pour développer les services de garde-côtés de l'ile, incluant la construction d'une canonnière et la transformation des chalutiers en bateaux de patrouilles (96). A peu près à la même époque, Lord Carrington, le ministre britannique des Affaires étrangères, a fait une escale spéciale aux Barbades et a promis l'aide de son pays pour la formation des policiers et la fourniture de petites bateaux et d'assistance technique en général (97). Le gouvernement d'Adams a montré qu'il était prêt à s'engager dans des opérations contre-insurrectionnelles quand, en décembre 1979, il fut le seul gouvernement de la région à répondre à l'appel de Milton Cato pour écraser une révolte populaire sur l'île de l'Union, appartenant à St Vincent.

Dès le lendemain de la victoire de Ronald Reagan aux élections américaines, Tom Adams a déclenché une campagne au vitriol contre la révolution à Grenade. Il expliquait que la non-tenue d'élections générales à Grenade allait probablement tarir les fonds d'aide de la Banque de Développement des Caraïbes et représentait la rupture d'un engagement fait par Bishop auprès de la Communauté des Caraïbes. Bishop répondait à cette campagne en soulignant la soumission de l'« Oncle Tom Adams » à l'impérialisme américain. Il révéla les actions hostiles engagées par le gouvernement des Barbades contre le P.R.G. Selon Bishop, Adams avait essayé d'empêcher la reconnaissance internationale du gouvernement de Grenade et avait détruit des « informations vitales » concernant la sécurité de l'île (98). Stanley Cyrus, qui est recherché par le P.R.G. en liaison avec les bombes placées à Queens Park le 19 juin 1980, a reçu l'asile à Barbades (99).

Le gouvernement d'Eric Williams à Trinidad et Tobago a même précédé Adams dans ses attaques contre le régime de Bishop. Cependant, bien que Trinidad et Tobago aient le taux d'investissement américain par tête d'habitant le plus élevé dans tout l'hémisphère occidental, Williams a été inspiré plus par ses propres considérations que par celles de l'impérialisme américain. La proximité géographique de Grenade, la présence d'un nombre important de travailleurs de Grenade dans le pays, et le souvenir des événements de 1970 (100) ont été les facteurs principaux qui ont motivé les tentatives du PNM visant à isoler l'expérience de Grenade. En outre, la bourgeoisie de Trinidad et Tobago a des intérêts commerciaux importants à Grenade (24% des importations de Grenade proviennent de Trinidad et Tobago). Grenade est, pour elle, le second partenaire commercial, après la Grande-Bretagne. La majorité des parts du journal Torchlight est détenue par l'Express de Trindidad et Tobago, ce qui permet d'expliquer la publicité tout à fait hostile de ce dernier contre le P.R.G.. En décembre 1980, les représentants de l'Express à la Caribbean Publishers and Broadcasters Association ont envoyé une pétition à l'Organisation des Etats américains, se plaignant des violations du droit de propriété et du droit de pensée et d'expression à Grenade (101). La défaite électorale du gouvernement PNP à la Jamaïque a rendu pratiquement total l'isolement de la révolution de Grenade dans les Caraibes d'expression anglaise. Elle a suivi une série de victoires des forces pro-impérialistes : à St Vincent, en décembre 1979 ; à Antigua en avril 1980 ; et à la Dominique en juillet 1980. Edward Seaga a rejoint, sans perdre de temps, la nouvelle offensive contre le régime de Bishop. Le manifeste du JLP demande une plus grande coopération au sein de la Communauté des Caraïbes afin de « freiner l'expansion de l'impé. rialisme communiste ». C'est ce même thème que Seaga a développé au cours d'une conférence d'hommes d'affaires américains à Miami le 23 novembre 1980. En insistant sur le fait que 51% du pétrole importé par les Etats-Unis passaient par les voies maritimes des Caraïbes, il expliqua que les Etats-Unis avaient négligé leurs vieux alliés et avaient permis le développement « d'aventures marxistes ». Il demanda au gouvernement américain de formuler une politique pour les Caraïbes et de fournir une aide financière à une nouvelle alliance anti-communiste (102).

La nouvelle attitude adoptée par l'administration Carter dans les Caraïbes à la fin 1979 et en 1980 a remporté des succès indéniables, d'autant plus si l'on considère que ce nouveau tournant à droite a été opéré à travers les institutions politiques existantes. La voie semble maintenant ouverte à des manoeuvres plus hostiles encore de la part de l'administration Reagan. C'est pourquoi la solidarité avec le régime de Bishop, malgré les réserves que l'on peut formuler envers une série de ses options, est une tâche importante pour le mouvement ouvrier international dans la période à venir.

26 janvier 1981

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE » 69 Notes :

La caractérisation du P.N.P. comme social-démocrate peut être trouvée dans James Petras, Social-Democracy in Latin-America, Nacla, vol. 14, nr. 1, janvier-février 1980, pp. 36-39 ; Ken post, Capitalism and Social-Democracy in Jamaïca, in : Caraibish Forum, vol. 1, Nr. 1, javier 1980, pp. 3-17 ; Financial Times, éditorial du n° du 4 novembre 1980 ; New York Post, n° du 31 octobre 1980. (2) C'est Ken Post qui fournit en fait, la plupart des preuves à ce propos.

Voir Ken Post, Arise Ye Starvelings : The Jamaica Labour Rebellion of 1938 and its Aftermath, Martinus Nijhoff, La Haye/Boston/London, 1978, pp. 368-370. (3) Trevor Munroe, The Politics of constitutional Decolonization: Jamaïca

1944-1962, ISER, University of the West Indies, Jamaica, 1972, p. 56. Post indique que Norman Manley, le père de Michael Manley et fondateur du P.N.P., « était suspect aux yeux des ouvriers par son attitude de détachement personnel et par son association légale avec les capitalistes » (Arise Ye Starvelings, p. 430). (4) Susan Graig, The Germs of an Idea, An Afterword to W. Arthur Lewis,

Labour in the West Indies: The Birth of a Workers Movement, New Beacon Books, London and Port of Spain, 1977, p. 80. (5) O.W. Phelps, Rise of the Labour Movement in Jamaica, in : Social and

Economic Studies, vol. 9, nr. 4, 1960, p. 464. i. An Intoductionary A proat to the concentraton o (6) Des informations sur la classe capitaliste de la Jamaique peuvent être trouvées

Power in the Jamaican Corporate Economy and Notes on its Origin, in : Carl Stone and Aggrey Brown (eds), Essays on Power and Change in Jamaica, Jamaica Publishing House, Kingston, 1977. Voir aussi Terry Lacey, Violence and Politics in Jamaica, Manchester University Press, Manchester 1977, chapitres 1 et 2. (7) Entre 1950 et 1955, les taux de croissance annuels du P.N.B. furent de l'ordre de 16-17% (Terry Lacey, p. cit. p. 12). (8) Une forte proportion des épiceries et autres magasins de détail à la Jamaïque sont la propriété de commerçants chinois. La minorité chinoise a souvent fait l'objet d'attaques durant des troubles sociaux (op. cit. pp. 85-87). (9) Ce fut le titre d'une chanson fort populaire à l'époque. (10) Anthony P. Maingot, The Difficult Path to Socialism in the English-speaking

Caribbean, in : Richard Fagan (Ed.) Capitalisme and the State in LatinAmerican Relations, Stanford University Press, Stanford, Calif., 1979, p. 278. (11) Matalon fut plus tard placé à la tête du Fond de Développement du Capital, qui fut instauré par le gouvernement en vue de disposer des revenus supplémentaires dégagés vers l'industrie de la construction, et utilisé pour financer des compagnies dont Matalon et quelques autres membres de la délégation jamaïquaine de négociation avec les trusts de l'aluminium étaient propriétaires. (12) Sherry Keith et Robert Girling, Caribbean Conflict: Jamaica and the U.S., in : NACLA, vol. 12, Nr. 3, mai-juin 1978, pp. 3-36. (13) Durant la campagne électorale de 1972, Manley avait catégoriquement nié être partisan d'une quelconque philosophie politique, proclamant que le P.N.P. ne croyait pas aux « ismes ». (14) Norman Girvan, Corporate Imperialism: Conflict and Expropriation,

Monthly Review Press, New York 1976, p. 150. Manley rencontra personnellement Kissinger ainsi que le Premier ministre canadien Trudeau, avant de décréter le nouvel impôt.

(15)

Sherry Keith and Robert Girling, op. cit. p. 29.

(16)

Anthony P. Maingot, op. cit. p. 297.

Ken Post, Capitalism and Social Democracy, op. cit. p. 13.

(17)

Kissinger déclara apparemment à Manley que l'aide USA serait rétablie si

(18)

la Jme refusait d'appuyer le MPLA et rompait les relations avec

Cuba. Sherry Keith et Robert Girling, op. cit. p. 31.

(19)

ibid. p. 30.

Fred Lancis (ancien conseiller de la sous-commission du Sénat des Etats-Unis

(20)

sur les activités secrètes de la C.I.A. au Chili), in : Psychological Warfare in the Media The Case of Jamaica (Press Association of Jamaica).

Le P.N.P. gagna 47 sièges, le J.L.P. 13. En termes de voix, le P.N.P. en

(21)

obtint 56,8 % contre 43,2 % pour le J.L.P.

(22)

En termes de votes : 58,7 % pour le J.L.P., 41,2 % pour le P.N.P.

(23)

Caribbean Contact, novembre 1980.

(24)

Jamaica Weekly Gleaner, 29 octobre 1980.

(25)

Financial Times, 5 novembre 1980.

(26)

Financial Times, 10 septembre 1980.

(27)

Sherry Keith et Robert Girling, op. cit. p. 21

(28)

Financial Times, 15 octobre 1980. |

(29)

A. Grant, The Land Reform Programme of Democratic Socialism 1973-1977 in : Socialism, vol. 4, Nr. 4, novembre 1977, pp. 47-61.

Tony Harriot, The I.M.F. and the Struggle for Land, in : Socialism,

(30)

vol. 6, Nr. 2, avril 1979, pp. 48-57.

Ken Post, Arise Ye Starvelings, pp. 120-122.

(31)

(32)

Trevor Munroe, op. cit. p. 93.

(33)

Tony Harriot, op. cit. ; Richard W. Jacobs, Patterns of Political Corruption -

A Comparative Study of Grenada, Jamaica and Trinidad & Tobago, Mimeo ;

The Jamaican Elections : Betta Nevah Come, Editorial, Race Today, vol. 12,

Nr. 2, novembre 1980.

(34)

Caribbean Contact, janvier 1979.

(35)

La conclusion de Lacey concernant la violence politique à la Jamaïque durant les années 1960 peut être appliquée de la même manière à la période où

Manley était au gouvernement : la violence était « fonctionnelle au système politique et non disfonctionnelle ou en opposition avec lui ». Ibidem p. 161.

(36)

Caribbean Contact, août 1978 et juin 1979.

Claude Miller : A Review of Our political Line, in Socialism, vol. 3 n°s 8 & 9,

(37)

août-septembre 1976, pp. 2-41.

Cecil Nelson, The Present Political Situation, in : Socialism, vol. 6, n° 3,

(38)

juin 1979, p. 7.

Ceci est basé sur des discussions avec des activistes du W.P.J. et autres militants

(39)

de la gauche jamaïquaine, menées à Kingston, en septembre 1979.

(40)

Cecil Nelson, op. cit p. 21.

(41)

Trevor Munroe, The New Political Situation in Jamaica, in : Socialism, vol. 1, N° 6, décembre 1974, p. 15.

West Indian Digest, mars 1980, p. 8.

(42)

(43)

D. Sinclair Dabreo, The Grenada Revolution, M.A.P.S., Castries, 1979, p. 213.

(44)

Intercontinental Press/Inprecor, 19 novembre 1979.

(45)

Express, 1 avril 1979.

(46)

Discours du ministre des Finances Bernard Coard à l'Assemblée Générale

Annuelle de la Chambre du Commerce de Grenade, 24 mai 1979, Mimeo.

Voir surtout l'interview accordée par Bernard Coard, Grenada - Let those

(47)

who Labour hold the Reins, brochure publiée par Race and Class; et l'interview avec Selwyn

Strachan publiée dans Intercontinental Press/

Inprecor, 19 novembre 1979.

« SOCIALISME DEMOCRATIQUE »

(48) W. Richard Jacobs est Ambassadeur de Grenade à Cuba; lan Jacobs est secrétaire permanent du Département du Premier-Ministre.

W. Richard Jacobs et lan Jacobs : Grenada - The Route to Revolution,

(49)

Casa de las Americas, La Havane, 1979, p. 83.

L'article fut intitulé « Le N.J.M. dit Non aux Saisies de Terres », et, sans

(50)

donner des détails sur l'incident, affirma : « Rappelez-vous, camarades, que ce type de saisies folles de propriétés a été un des facteurs qui a conduit à la contre-révolution au Chili ».

(51)

Latin-American Regional Reports — Carribean, 13 juin 1980.

(52)

T. Ferguson, The Potential for Increasing Agricultural Production in Grenada, in : Independence for Grenada - Myth or Reality ? (Institute of International

Relations, University of the West Indies, St. Augustine, 1974, p. 96). Bernard

Coard a donné un chiffre plus récent d'un tiers des terres arables qui reste en friche (The Courrier mai-juin 1980, p. 28).

(53)

Grenada Newsletter, vol. 1, n° 12, juillet 1980.

(54)

Free West Indian, janvier, 1981.

Free West Indian 15 décembre 1979.

(55)

(56)

John S. Brierley, Small Farming in Grenada, West Indies, Dept. of Geography,

The University of Manitoba, Winnipeg, 1974; p. 1.

(57)

Carribean Life & Times, Miami, vol. 1, n° 2, décembre 1979, p. 15.

(58)

Edward Boorstein, The Economic Transformation of Cuba, Monthly Review,

New York, 1969, p. 41-43.

(59)

Address by Maurice Bishop over Radio Free Grenada, 13 avril 1979.

(60)

Caribbean Contact, août 1980.

(61)

Free West Indian, 29 novembre 1980.

(62)

West Indian Digest, novembre 1980, p. 60-61.

(63)

Express, 2 avril 1979.

(64)

Caribbean Contact, novembre 1980.

(65)

Palme Buxo démissionna du P.R.G. le 30 septembre 1980, afin de suivre un cours aux Etats-Unis. Government Information Service — Grenada, 31 octobre

1980.

(66)

NJM Manifesto, in : Independence for Grenada, p. 153.

Current Economic Position and Prospects of Grenada, World Bank Report,

(67)

Latin America and Caribbean Regional Office, 19 avril 1979, p. 20.

(68)

Free West Indian, 9 février 1980.

Torchlight, 13 mai 1979.

(69)

(70)

The Courier, mai-juin, 1980, p. 19.

(71)

Express, 2 décembre 1979.

(72)

Express, 6 janvier 1980.

(73)

Ce slogan fut adopté par la plupart des sociétés et des magasins qui envoyèrent des messages de solidarité au P.R.G. pour le premier anniversaire de la révolution. Voir Free West Indian, 13 mars 1980.

Current Economic Position and Prospects of Grenada, p. 19.

(74)

(75)

The Courier, mai-juin 1980, p. 28.

Ibid., p. 32.

(76)

(77)

Interview avec Bernard Coard au cours de l'émission de télévision de

Trinidad et Tobago, « Panorama », 24 mars 1980.

(78)

Caribbean Contact, juin 1978.

(79)

Le premier rassemblement de masse organisé pour saluer la révolution attira 20 000 personnes. Plus de 25 000 personnes ont participé aux célébrations du premier anniversaire de la révolution.

(80)

Caribbean Contact, décembre 1979.

(81)

Free West Indian, 13 mars 1980.

(82) Dans un discours prononcé lors de l'ouverture du Grand Mal Community

Center à St George, Bishop affirma : « ... la nouvelle société, que le peuple de Grenade est en train de construire, est caractérisée par une nouvelle démocratie. Cette démocratie n'est pas fondée sur l'expression d'un avis une fois tous les cinq ans, mais sur le principe de la participation quotidienne aux affaires du pays ». Free West Indian, ler décembre 1979. Voir aussi l'article de Merle Hodge dans Caribbean Contact, mai 1980.

(83)

Express, 27 novembre 1979.

(84)

Anthony P. Maingot, op. cit. p. 298.

(85)

Jooned Khan, « De la matraque à la morale : la relance américaine dans les

Caraïbes », in Alternatives — Caraïbes, vol. 1, n° 1, décembre 1979, p. 29-53.

(86)

Cité dans Anthony P. Maingot, op. cit., p. 293.

(87)

Washington Post, 6 juillet 1979.

Trinidad and Tobago Review, mai 1979, p. 4.

(88)

(89) On peut trouver une bonne appréciation de cette contérence dans l'article d'Ernest Mandel « Le mouvement des non-alignés et la conférence de la

Havanne », in Inprecor, n° 62-63, ler novembre 1979.

(90)

Address by Prime Minister Maurice Bishop to the Six Summit Conference of the Non-Aligned Movement in Havana, Cuba, 3/8 septembre 1979.

(91)

Financial Times, 17 juillet 1979.

(92)

Trinidad Guardian, 29 novembre 1979.

(93)

Caribbean Contact, juillet 1980.

(94)

Ibid.

(95)

Caribbean Contact, novembre 1980.

(96)

Caribbean Contact, août 1980.

(97)

Caribbean Contact, septembre 1980.

(98)

Latin America Regional Reports — Caribbean, 5 décembre 1980.

(99)

Free West Indian 8 novembre 1980.

(100)

En février 1970, un mouvement de masse y éclata sous le mot d'ordre du

« Pouvoir noir ».

(101) Free West Indian, 13 décembre 1980.

(102) Jamaica Weekly Gleaner, 3 décembre 1980.

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