Le putsch du 23 février 1981 apparaît d'abord comme une opération de sondage condamnée d'avance à l'échec : la hiérarchie militaire laissant faire, ou même poussant un groupe de « jeunes loups extrémistes » pour mesurer le degré de réaction ouvrière et populaire. Au fur et à mesure que les révélations se succèdent, cette analogie avec le tankazo, qui avait précédé le putsch de Pinochet en 1973 au Chili, perd de plus en plus de vraisemblance. En fait, il apparaît qu'une majorité des chefs de l'armée, soit était prête à appuyer les putschistes, soit adoptait une position de neutralité bienveillante. Actuellement, il apparaît que sans les hésitations du commandement de la brigade blindée Brunete — qui devait occuper Madrid, et notamment les stations de radio et de T.V. et les centrales des télécommunications — le coup du 23 février 1981 aurait triomphé.
Les raisons pour lesquelles une partie importante de la hiérarchie militaire espagnole est aujourd'hui prête à revenir à un régime dictatorial ne sont pas seulement d'ordre idéologique: origines franquistes de la hiérarchie ; hostilité viscérale au droit d'autodétermination des minorités nationales ; volonté d'écraser le terrorisme de l'ETA par des moyens incompatibles avec le maintien d'un régime démocratique-bourgeois même décadent et partiel ; volonté d'appuyer la lutte de la hiérarchie cléricale contre toute acceptation des droits des femmes à l'avortement et au divorce, etc. Elles reflètent également des options plus profondes au sein de la bourgeoisie.
Le grand capital espagnol avait pris position en faveur d'une liquidation « à froid » de la dictature franquiste au milieu des années soixante-dix en fonction de deux jugements fondamentaux. Le premier était lié à l'état de la lutte de classe en Espagne : le capital estimait que les risques de radicalisation incontrôlable des luttes ouvrières iraient croissant s'il n'y avait pas légalisation des Commissions ouvrières, de l'U.G.T., du PC et du PSOE. Le second était en rapport avec l'avenir de l'économie capitaliste : le capital estimait que cet avenir dépendait d'une modernisation et d'une intégration de cette économie dans le Marché commun irréalisables sans une « démocratisation » au moins partielle.
La bourgeoisie espagnole a-t-elle modifié ces deux options ? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle est maintenant divisée à leur sujet. On dit même que la « grande banque privée » (les groupes financiers qui contrôlent l'économie capitaliste espagnole) est divisée moitié-moitié à leur propos.
Tout tourne autour d'une appréciation de la gravité de la crise économique et des rapports de force entre les classes (et de leur dynamique dans un avenir prochain), dans le contexte de la crise.
Pour les uns, si les rapports de force entre les classes se sont améliorés pour le Capital, les réserves de combativité ouvrière de même que l'instabilité suscitée par la question nationale restent encore telles que sans le rôle de frein, de canalisateur et de trahison des appareils réformistes, les dangers qui menacent l'ordre bourgeois restent importants. Pour les autres, le PC et le PSOE ont déjà suffisamment sapé la combativité ouvrière pour qu'on puisse finir la tâche d'écraser la classe ouvrière, sans avoir besoin des appareils réformistes. Pour les uns, la gravité de la crise économique est telle qu'un repli protectionniste l'aggraverait encore davantage. Pour les autres, la menace d'effondrement, qui menace des secteurs entiers de l'industrie espagnole, ne laisse pas d'autre choix que des mesures dirigistes et protectionnistes, c'est-à-dire un report de l'entrée dans le Marché commun vers des temps meilleurs. Les uns et les autres sont évidemment d'accord avec une attaque plus dure contre le niveau de vie des travailleurs, avec une politique d'austérité plus agressive.
Pour le moment, la question de savoir pour quelle orientation la bourgeoisie espagnole s'est décidée ne peut être tranchée. Ce qui est clair, c'est que le résultat immédiat du putsch du 23 février a modifié en partie le cadre de référence dans lequel cette décision sera prise, bien qu'on puisse penser que la majorité du Grand Capital considère toujours comme inopportune le retour à une dictature ouverte.
Est-ce à dire que, pour cette raison, la répétition — cette fois-ci victorieuse - du 23 février est improbable sinon impossible ? Pas du tout. Il faut tenir compte à ce propos du rôle relativement autonome de l'appareil militaire, de sa puissance considérable et largement unifiée, face à des partis bourgeois divisés, discrédités et sans autorité ; de ses intérêts prétoriens propres. Il ne doit pas nécessairement jouir d'avance de l'appui de la majorité de la bourgeoisie pour frapper à nouveau. Il peut aussi chercher à lui faire douce violence. Le refus sec de Juan Carlos d'initier une quelconque épuration dans l'armée ; le fait que le triste protagoniste de l'équipée du 23 février aux Cortès, déjà récidiviste de coup d'Etat, se trouve en prison de luxe, soit fêté par l'extrême-droite comme un heros national, et parle ouvertement de « remettre ça », indiquent clairement que les tenants de la Realpolitik ne comptent pas pour exclue pareille hypothèse. Comment les rapports de forces ont-ils pu se détériorer autant aux dépens de la classe ouvrière de l'Etat espagnol, en si peu de temps ? Sans vouloir minimiser l'effet de la crise économique la plus grave d'un quelconque pays impérialiste d'aujourd'hui — 15% de chômeurs dans les principaux bassins industriels; misère terrible en Andalousie —, la responsabilité écrasante pour ce retournement de la situation appartient aux appareils bureaucratiques du PC et du PSOE.
En 1975-1976, la classe ouvrière espagnole est passée par une montée de luttes impétueuse, atteignant le niveau de grèves générales régionales, et mettant à l'ordre du jour une grève générale politique à l'échelle nationale pour renverser la dictature franauiste.
Cette perspective fut brisée par l'accord conclu entre les deux partis ouvriers et les deux bureaucraties syndicales avec le Grand Capital de l'Etat espagnol. Cet accord impliqua un rétablissement « à froid » des libertés démocratiques essentielles (légalisation des syndicats et des partis ouvriers; droit de grève; abolition de la censure), bien qu'avec des restrictions significatives, en échange d'un engagement de la part des réformistes d'accepter une première phase de politique d'austérité (Pacte de la Moncloa) et de mettre en sourdine les mobilisations et grèves ouvrières pour défendre leurs intérêts économiques immédiats.
Le prix additionnel payé pour cette « transition à froid » de la dictature franquiste à une monarchie constitutionnelle — avec d'importantes prérogatives pour le roi, et des possibilités de restriction des libertés démocratiques qui n'existent dans la constitution d'aucun pays de démocratie parlementaire bourgeoise classique -, ce fut le maintien pratiquement intact de l'appareil de répression franquiste et de l'armée franquiste. La IVe Internationale, dans l'Etat espagnol et dans le reste du monde, avait dénoncé les risques terribles de cette opération dès le moment où elle s'est réalisée. Le putsch du 23 février et ses lendemains immédiats ont confirmé brutalement l'étendue du danger.
Mais la trahison fondamentale des appareils bureaucratiques concerne l'abandon cynique de la défense des intérêts matériels de la classe ouvrière. « Gagner les libertés démocratiques en échange du blocage des salaires », cette ligne a porté un véritable coup de poignard dans le dos du mouvement ouvrier espagnol rendissant. Elle a conduit logiquement à mettre en danger à court terme les libertés démocratiques également.
Après trente-cinq années de dictature fasciste, la renaissance massive du mouvement ouvrier espagnol était impressionnante et enthousiasmante pour tout le prolétariat international. Mais il ne fallait pas se tromper sur l'ampleur quantitative de cette renaissance. Elle impliquait, sur le plan de l'organisation sur une longue durée, des centaines de milliers de travailleurs et de travailleuses, non des millions. La question de l'organisation permanente de ces millions n'a pas été résolue, malgré toutes les avances spectaculaires réalisées dans la période 1976-1978.
Or, l'acceptation du Pacte de la Moncloa et des « pactes sociaux » qui l'ont suivi, a brisé net l'effort d'organisation massive et durable de millions de travailleurs et de travailleuses dans l'Etat espagnol. Pour deux générations ouvrières qui n'avaient pas d'expérience de syndicalisme de masse, qui devaient être convaincues de la nécessité de l'organisation permanente, les syndicats qui n'apportaient rien aux travailleurs, et qui s'acharnaient même à freiner et à diviser les luttes ouvrières, fonctionnèrent en pratique comme des repoussoirs. En fait, seule parmi les pays capitalistes d'Europe, l'Espagne a connu une baisse continue du taux de syndicalisation au cours des deux dernières années. Ce qui aggrave encore la responsabilité des appareils bureaucratiques, c'est que par suite de la crise, le niveau de vie de certains secteurs des masses s'est détérioré au point où le slogan des fascistes
« Sous Franco, cela allait mieux » trouve un écho croissant parmi des couches de la petite-bourgeoisie appauvrie. C'est ce qui explique la base de masse que les fascistes ont réussi à acquérir (des centaines de mittters de participants au dernier grand rassemblement fasciste à Madrid). Ainsi, la politique de capitulation des réformistes devant la bourgeoisie et la monarchie, loin de consolider les libertés démocratiques, a littéralement fait le lit du fascisme.
III Après le 23 février, il y a un déplacement général de la vie politique et sociale espagnole vers la droite. Le PC et le PS ont accepté P'« union nationale » non seulement avec le roi et le parti gouvernemental UCD, mais même avec le parti de la droite musclée de Fraga. Ils ont accepté le programme du gouvernement Calvo Sotello qui prévoit un deuxième train de mesures d'austérité, y compris des coupes sombres dans la sécurité sociale.
La désorientation, le désarroi, la démoralisation semés au sein de la classe ouvrière par des années de « pactes sociaux », et aggravés par un chômage contre lequel personne ne propose une action massive et crédible, ont été puissamment renforcés par un facteur nouveau à partir du 23 février: la peur d'une dictature militaire, la peur d'une répression sanglante. Loin de combattre cette peur par des réponses militantes, les directions réformistes la renforcent par leur couardise, leurs reculs continuels, leurs capitulations nouvelles.
Dans ces conditions, la bourgeoisie a l'embarras du choix entre les façons différentes de capitaliser la modification des rapports de force en sa faveur. a - Elle peut jouer la carte du roi, dont le rôle bonapartiste sort considérablement renforcé de la crise du 23 février. Même dans le cadre de la constitution actuelle, le roi et son gouvernement ont de multiples moyens de frapper le mouvement ouvrier organisé, de restreindre davantage encore les libertés démocratiques déjà limitées. S'ils ne sont pas soumis à une forte pression des masses, les dirigeants du PS et du PC pourraient être amenés, sous la menace d'une solution encore plus réactionnaire, à s'associer à une telle entreprise. Ils sont prêts à boire le calice du « moindre mal » jusqu'à la lie. C'est la solution qui convient sans doute le mieux à la majorité du Grand Capital.
b - Elle peut aussi forcer le roi à tolérer la prochaine tentative de putsch militaire, si dans sa majorité elle a décidé de rompre avec les cadres formels du parlementarisme bourgeois et du mouvement ouvrier de masse légal sous la pression de conditions économiques contraignantes (p.ex. si elle croit qu'une baisse brutale et rapide des salaires réels est indispensable pour rétablir le processus d'accumulation du capital). C - Elle pourrait même court-circuiter le roi, comme l'ont fait, ne l'oublions pas, les colonels grecs lors de leur coup.
Mais elle reste confrontée avec une énorme inconnue : quelle sera la réaction de la classe ouvrière ?
Dans la toute première phase, cette réaction était indéniablement insuffisante, sinon nulle. Dans la nuit du 23 au 24 février, nos camarades de la L.C.R. étaient littéralement les seuls à appeler les masses à réagir par des grèves et des manifestations de rue. Leur initiative a sauvé l'honneur du mouvement ouvrier; mais ses effets ont été extrêmement limités.
Lors de la manifestation gigantesque du 27 février à Madrid (1,5 millions de participants), des aspects contradictoires sont apparus : acceptation de la ligne d'union nationale ; au début de la manifestation, acceptation de la consigne de « manifestation silencieuse » ; vers la fin de la manifestation, des dizaines de milliers de manifestants reprenant des mots-d'ordre combatifs. Des manifestations en province, notamment à Barcelone et aux Canaries, étaient bien plus militantes.
Ce qui se passera dans les syndicats et dans les entreprises dans les mois à venir sera décisif. Sans une classe ouvrière combative et capable de se mobiliser pour défendre ses propres intérêts matériels, ses salaires, ses allocations sociales, l'emploi, les droits des femmes et des jeunes, ce qui subsiste des libertés démocratiques en Espagne est condamné à terme. Les efforts des marxistes révolutionnaires de l'Etat espagnol doivent viser à préparer et à stimuler pareille réaction de masse, sur la base du front unique ouvrier la plus large, autour de trois axes : défense intransigeante des libertés démocratiques : opposition absolue à toute mesure d'austérité; lutte pour la dissolution des forces de répression franquistes.
Dans le reste de l'Europe, les attaques des secteurs les plus agressifs de la bourgeoisie, les Strauss, Thatcher, Barre-Giscard, Martens, ont provoqué des réactions du mouvement ouvrier de plus en plus amples, qui risquent de renverser des situations politiques.
Si l'Espagne échappe à cette règle, si la dictature est rétablie dans ce pays, ce sera, après la dictature turque, un coup très dur pour tout le prolétariat européen. La tâche de la L.C.R., de la IVe Internationale, en jonction avec toute l'avant-garde ouvrière, est d'engager toute leur force pour que cela n'arrive pas. Le signal d'alarme a été tiré. Mais rien n'est encore décidé. Nous ne semons pas le défaitisme avant les batailles décisives. Mobilisons toutes nos forces, aidons au maximum le prolétariat espagnol à mobiliser les siennes pour que la réaction espagnole sorte battue de la bataille engagée, pour que la bête fasciste ne redresse pas sa tête sanglante une deuxième fois.
Quatrième Internationale 1er mars 1981