Enzo Traverso : les Marxistes et la Question juive (La Brèche, Paris, 1990)
Il s'agit d'un livre à tout point remarquable.
Ladite « question juive » pose un des grands énigmes de l'histoire des derniers 2 500 ans. Comment expliquer la survie des Juifs en tant qu'entité ethnique séparée, dans la diaspora, c'est-à-dire sans territoire propre ? Comment expliquer la survie de l'hostilité à l'égard des Juifs pendant la même période, y compris dans les conditions les plus incompréhensibles, par exemple, dans la Pologne d'aujourd'hui où il n'y a pratiquement plus de Juifs ?
Est-ce le premier phénomène qui produit le second ? Les Juifs provoquentIls l'hostilité à leur égard, comme l'assument toutes les variantes Sane tes il sur encei recence cause de poite le rencontrent d'antisémitismes ? Est-ce le second phénomène qui provoque le premier, c'estc'est-à-dire l'incapacité dans laquelle ils se trouvent de s'assimiler totalement dans le milieu ambiant, comme l'affirment Kautsky et Osso Bauer ? Y a-t-il une interaction plus complexe entre ces deux phénomènes ?
Le marxisme, qui a la prétention d'offrir une explication scientifique de tous les grands problèmes de l'histoire, a été vite confronté avec l'énigme de la « question juive ». On sait que le jeune Marx s'est penché sur cette énigme dans un de ses écrits de jeunesse qui n'est pas parmi ses meilleurs, du moins en ce qui concerne les expressions utilisées (le contenu, c'est une autre histoire). Au cours du développement de la pensée marxiste, une école marquée par un déterminisme matérialiste assez mécanique représenté par Kautsky, domina l'explication de l'énigme juive. La particularité des Juifs serait fonction du rôle économique particulier qu'ils avaient joué dans la société précapitaliste. L'hostilité a leur égard serait d'origine médiévale. L'émancipation progressive des juifs dans le cadre du triomphe du capitalisme au XIX° siècle aboutirait à leur assimilation dans la grande et petite bourgeoisie. Les problèmes qu'ils rencontreraient seraient dès lors essentiellement les problèmes de ces classes sociales, toutes origines ethniques confondues.
Bien que plus subtiles, les appréciations d'Otto Bauer, de Gramsci et des marxistes russes y compris Lénine, reproduisaient en gros les mêmes lignes de forces.
Pas question de reconnaître l'existence d'un peuple juif, nationalité opprimée dans de vastes régions d'Europe centrale et orientale. Pas question d'estimer à leur juste valeur la structure sociale complexe des Juifs non seulement dans ces régions mais aussi en Grèce, au Pays-Bas, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, avec un large prolétariat juif partie intégrante du prolétariat mondial, ni le rôle particulier et souvent pionner qu'il joua dans le lancement du mouvement ouvrier. Nathan Weinstock a consacré un livre émouvant à ces phénomènes : le Pain de misère (la Découverte, Paris, 1984-1986). Lénine, par exemple, n'a jamais reconnu la dette qu'il doit au Bund, l'organisation ouvrière juive qui est à la base de nombreux principes d'organisation léninistes.
La seule exception est fournie par le vieux Frédéric Engels. Celui-ci vit bien que l'antisémitisme de la fin du XIX° siècle avait des racines sociales tout-à-fait différentes de l'antisémitisme précapitaliste et qu'il était une arme puissante entre les mains de la reaction anti-ouvriere et antisocialiste. Le mouvement ouvrier avait le devoir de défendre les Juifs contre ces ennemis.
C'est dans la prolongation de l'apport du viel Engels que Trotsky apparaît comme le seul théoricien marxiste qui a une approche plus dialectique, plus correcte, de la question juive. Vers la fin de sa vie, il reconnaît carrément la réalité nationale des Juifs en Europe, ainsi que leur droit à un territoire, sans pourtant faire la moindre concession au mythe réactionnaire du sionisme.
C'est notre camarade Abram Léon qui a trouvé la clef pour une interprétation matérialiste de la question juive. Son concept de « peuple-classe » est un concept éminemment dialectique : il explique non seulement la survie mais aussi la disparition des communautés juives à travers l'histoire. Elles ont survécu et prospéré dans la mesure où elles jouèrent un rôle économique particulier et socialement indispensable dans un environnement donné. Elles ont été persécutées dans la mesure où l'évolution économique sapait l'utilité de ce rôle aux yeux d'autres couches sociales. Et elles ont souvent disparu par assimilation complète, dans la mesure où leur structure sociale n'était pas exceptionnelle mais se confondait avec celle d'un environnement spécifique non hostile.
Enzo Traverso analyse toutes ces étapes du développement de l'analyse marxiste de la question juive d'une manière exhaustive. Il est cependant par trop critique a l'égard de la conception d'A. Léon, dont 1l interprète la thèse de la manière un tantinet unilatérale, la plaçant trop dans la foulée de la tradition kautskyienne. C'est l'une des deux critiques principales que nous devons adresser à son ouvrage.
• autre concerne la notion du « peuple extra-territorial », inventee par l section iuive du Parti communiste russe — la Yevsektsia — pour justifier le compromis caduc qu'elle essaya d'opérer entre les « assimilationnistes » et les « nationalistes ». Cette notion ne correspond pas à la réalité. Elle n'a pas de fondement scientifique. Elle n'est qu'une forme idéologique nouvelle donnée à la prétendue « unicité » de la condition juive.
En réalité, les Juifs — si on veut : la nationalité yiddish — étaient bel et bien concentrés sur un territoire déterminé en Pologne et dans la partie occidentale de l'URSS. Ils y étaient beaucoup plus nombreux que de dizaines de nationalités auxquelle le pouvoir soviétique avait attribué un territoire et une autonomie politico-étatique. Ils étaient majoritaires dans une série de zones de cette partie de l'URSS.
De ce fait ils constituaient la seule nationalité à laquelle le pouvoir soviétique avait refusé les attributs classiques de l'autonomie politico-étatique. Sur le tard, et pour les besoins de la cause du Birobidjan, le président de l'URSS Kalinine la reconnut. L'autonomie politico-étatique fut réduite à l'autonomie purement culturelle. Le fait d'obliger simultanément les citoyen(ne)s jui(ve)fs à inscrire la mention « Juifs » sur leurs papiers d'identité, freina en même temps le processus d'assimilation. Les conséquences de l'absence d'autonomie étatique — y compris de structures d'autodétense armée — ainsi que cette inscription tatale, facilitèrent les massacres nazis en 1 941.
Mais ces critiques sont secondaires parrapport au mérite central de l'ouvrage. Il met à nu la cause principale des insuffisances de l'analyse marxiste traditionnelle de la question juive : « La question juive est... révélatrice de certaines failles dans a pensee marxiste classique, en particulier une incapacité à percevoir l'importance lu phénomène religieux dans l'histoire et une difficulté à penser la nation ».
Nous ne croyons pas que la faute en revient au fond à Marx, et certainement pas à Engels. Elle est plutôt le fait de la plupart de leurs disciples. Le livre d'Enzo Traverso les aidera à se dégager de toute interprétation monocausale de l'histoire, sans tomber dans le travers parallèle d'un éclectisme essentiellement descriptif Car la permanence et la grande variété des phénomènes religieux (mieux : des phenomenes culturels, ideologiques, partiellement desynchronises par rapport 'évolution économique) doivent à leur tour être expliques et pas seulemen enregistrés. Ce n'est pas au moment où des catholiques comme le chanoine Houtard s'approchent d'une interprétation matérialiste de l'histoire des religions que les marxistes doivent se débarasser de celle-ci.
Ernest Mandel
Victor Serge : Notes d'Allemagne (1923) (La Brèche, Paris, 1990)
Victor Serge, écrivain russe de langue française (de son vrai nom Victor Lvovitch Kibaltchitch), est bien connu pour son œuvre romanesque et pour ses mémoires, qui représentent un des témoignages les plus beaux et passionnants jamais écrits sur l'engagement révolutionnaire pendant la premiere moitie de ce siècle. Son œuvre de journaliste demeure largement inconnue et reste à découvrir. La publication de ces Notes d'Allemagne — parues en 1923, sous le pseudonyme de R. Albert, dans l'organe du Komintern la Correspondance Internationale et maintenant réunies par Pierre Broué - nous révèle cette dimension de l'œuvre de Victor Serge. L'année 1923 marque un tournant dans l'histoire de l'Allemagne et de l'Europe de l'entre-deux-guerres. C'est la fin des espoirs d'une révolution allemande qui aurait brisé l'isolement du pouvoi soviétique en Russie, c'est le point culminant de la crise déchirante — à la fois économique, sociale et politique — qui ébranle profondément l'Allemagne après la défaite de 1918 et, enfin, c'est le début d'une stabilisation — provisoire — de la république de Weimar (qui s'effondrera dix ans plus tard sous les coups d'une autre crise). Pour avoir une idée de l'atmosphère qui règne à l'époque dans ce pays, il suffit de rappeler la grande inflation et les ravages d'une paupérisation croissante qui touche des secteurs de plus en plus larges de la population. Le bassin charbonnier de la Ruhr, le centre vital de l'industrie allemande, est occupé par l'armée française au nom du traité de Versailles. Les rues des grandes villes sont traversées par les défilés des formations paramilitaires d'extrême droite, qui viennent de s'unifier à Munich dans une « Association de combattants pour la patrie » dirigée par Hitler, et des « centuries prolétariennes », qui rassemblent des dizaines de milliers de militants et représentent un embryon de milice ouvrière. Comme dans toute crise révolutionnaire, il n'y a plus de stabilité politique et institutionnelle. Cuno est obligé de démissionner quelques jours après sa désignation à la tête du gouvernement et on essaie d'éviter un vide de pouvoir par la création d'une « grande coalition » (incluant les sociaux-démocrates) sous la direction de Strasemann.
Les correspondances de Victor Serge, installé clandestinement à Berlin, ne se limitent pas à relater les événements politiques, mais nous redonnent le climat de cette année cruciale, dans laquelle l'ordre social semble s'effondrer. « La Reichsbank — écrit-il le 30 juillet — émet des billions de marks-papier chaque jour : mais à la bourse de New York, le mark tombe plus vite. A peine imprimés, les billets de banque allemands ne valent plus ce qu'il coûtent de papier et d'encre. Ces jours derniers, les coupons ont fait défaut. On a dû mobiliser en hâte des imprimeries privees et y faire imprimer des coupures de un, deux, cinq et dix millons de marks... » (p. 39). Cette situation catastrophique produit une forte radicalisation sociale, qui se traduit pendant tout le printemps dans de puissants mouvements de grèves. Le
KPD élargit énormément son influence — Serge souligne l'augmentation constante de la diffusion de la presse communiste — et joue un rôle dirigeant dans toutes les mobilisations. C'est au milieu de cette crise que commence à se dessiner la possibilité d'un « octobre allemand ». Le 28 août, la centrale du KPD décide la création d'un « comité militaire » en vue d'une prochaine échéance insurrectionnelle. En même temps, Die Neue Zeit, la revue théorique la plus prestigieuse de la Il° Internationale, fondée par Kautsky, cesse de paraître, «Jaute de ressources, de lecteurs, faute aussi de penseurs. La voix la plus autorisee du socialisme retormiste - — ajoute Serge — s eteint... Conçoit-on banqueroute plus complète ? » (p. 118). Effectivement, dans l'Allemagne de 1923, la débâcle du réformisme, avec ses rêves de progrès et de transition graduelle au socialisme, semble totale et irréversible, mais l'influence du SPD est loin d'être négligeable. En octobre, les communistes forment des gouvernements de coalition avec les courants de gauche du SPD en Saxe et en Thuringe, qui procèdent à l'armement des ouvriers. Envoyés de Moscou, Radek et Piatakov aident la centrale du KPD dans les préparatifs politiques et militaires de l'insurrection. Ces deux régions « rouges » doivent constituer les bastions de la révolution allemande. Le 16 octobre, Victor Serge donne le portrait suivant de la situation : « La Saxe a depuis quelques jours trois ministres communistes, Brandler, Böttcher, Heckert. La Thuringe aura les siens ces jours-ci. Rien n'est plus anormal, plus saugrenu que cet événement. Dans un pays en état de siège, où deferlent d'une frontière à l'autre des vagues d'émeutes, où la presse communiste est supprimee, où des centaines de communistes sont en prison depuis des annees, voici que des révolutionnaires entrent paisiblement dans des ministères — ils le disent bien haut ! —, rien que pour y organiser la résistance du prolétariat à la contre-révolution, c'est-à-dire la guerre civile » (p. 111).
Cependant, I'« octobre allemand » n'aura pas lieu. Les préparatifs de l'insurrection commenceront trop tard, lorsque la vague des grèves et des mobilisations ouvrières entamait son déclin. Bien qu'ébranlée par les événements, la social-démocratie demeure la force principale du mouvement de masse et s'impose à la conférence nationale ouvrière de Chemnitz, où elle contrôle la majorité des délégués et parvient à désamorcer la dynamique de grève générale insurrectionnelle lancée par les gouvernements rouges de Saxe et Thuringe. Le 19 octobre, Serge écrit un article intitulé « Vers une Commune allemande » ; le 22 octobre, à l'issue de la conférence de Chemnitz qui se déroule « sous la protection des centuries ouvrières dont le lourd pas martèle, dans les corridors, le silence », la centrale du KPD décide de renoncer à l'insurrection. Cette directive ne parvient pas à Hambourg, où on érige des barricades et des combats sanglants se poursuivent pendant deux jours.
Les derniers articles de ce recueil essayent de tirer un bilan de la défaite et d'en saisir les causes : les préparatifs du soulèvement armé auraient dû commencer au moment de l'invasion de la Ruhr et de la crise du gouvernement Cuno, lorsqu'une vague de grèves déferlait dans le pays, et non pas quelques jours « avant l'entrée en scène de la dictature blanche » ; les préparatifs militaires avaient été insuffisants et tardifs ; la perspective de la « lutte finale » avait amené le parti à négliger l'importance de toute une série de luttes partielles qui pouvaient être « soutenues avec des moyens et des méthodes de combat moins agressifs » ; enfin, le parti n'avait pas réussi à détruire l'hégémonie de la socialdémocratie dans le mouvement de masse (pp. 192-193).
Le bilan de la défaite est très lourd : « Ce parti est dissous. Ses quarante quotidiens supprimés. Son comité directeur traqué. Son avoir saisi. La police d'Ebert offre jusqu'à quinze mille marks-or pour la capture de quelques-uns de ses militants. On lui a saisi des armes. On lui a tué des hommes. A quel chiffre s'élève le nombre de ses emprisonnes ? Ils se comptent par milliers » (p. 195). Serge souligne la résistance remarquable du KPD à la répression et conclut que « la retraite d'octobre n'est pas une défaite ». Certes, le KPD et le mouvement ouvrier allemand ne seront écrasés que dix ans plus tard par le nazisme, mais un regard rétrospectif suffit à nous montrer que les journées d'octobre 1923 concluaient un cycle de crises et de luttes révolutionnaires ouvert en Europe par la révolution russe de 1917 et, en Allemagne, par la chute de l'empire wilhelminien en novembre 1918. Cette période, pendant laquelle la révolution n'était pas un projet ou une théorie mais plutôt, selon la définition d'Ernst Bloch, une « utopie concrète » qui imprégnait la vie quotidienne des exploités, a déjà fait l'objet de nombreuses études (il suffit ici de mentionner l'ouvrage fondamental de Pierre Broué Révolution en Allemagne 1917-1923, Editions de Minuit, Paris, 1971). Ce livre de Victor Serge, où la passion et l'intelligence révolutionnaires s'unissent au talent d'un grand écrivain, nous fait revivre cette époque à travers un témoignage de l'intérieur.
Enzo Traverso Tony Cliff : Trotsky, vol. 1, « Towards October 1879-1917 », vol. 2, « The sword of the revolution 1917-1923 »,
Bookmarks, London, 1989-1990. Roberto Massari : Trotsky, Edizioni Erre Emme, Rome, 1990.
L'anniversaire de la mort de Trotsky nous a donné deux ouvrages importants de Tony Clitt et Roberto Massari. Ces deux auteurs ne cachent pas leur sympathie pour le révolutionnaire russe mais ne tombent jamais dans le récit apologétique et gardent toujours un certain éloignement critique vis-à-vis de l'objet de leur recherche. On peut distinguer, dans la multitude des livres consacrés à Trotsky, trois catégories principales: les grandes biographies comme celles d'Isaac Deutscher (10/18, Paris, 1977, 6 vol.) et Pierre Broué (Trotsky, Fayard, Paris, 1988) ; les études érudites écrites par des savants qui n'ont jamais vraiment compris la pensée du révolutionnaire russe, comme par exemple le livre (très réputé dans les milieux universitaires) de Baruch Knei-Paz (The Social and Political Thought of Leon Trotsky, Oxford University Press, 1978) ; entin des ouvrages plus agiles, dont le souci n'est pas la reconstitution de la vie de l'auteur de l'Histoire de la révolution russe dans ses moindres détails mais plutôt la retlexion sur sa pensée et son œuvre (comme rotsky de Mandel, publié chez Maspero il y a dix ans). Les deux volumes de T. Cliff, qui devraient bientôt être suivis par un troisième volume conclusit, appartiennent à la première catégorie, celui de Massari à la troisième.
T. Cliff fut l'un des fondateurs du mouvement trotskyste en Palestine pendant les années trente. Il s'installa en Grande Bretagne en 1946 et quitta la IV° Internationale en 1950 sur la base de sa conception de l'URSS comme « capitalisme d'Etat ». Il est l'auteur de nombreux ouvrages et l'un des principaux (sigeans du Pare socialiste ouvrier breanne (SWE) R. Mas parmes un intellectuel marxiste italien qui a milité dans le mouvement trotskyste et a déjà écrit un certain nombre de livres, malheureusement peu connus hors d'Italie (il suffit ici de rappeler une importante biographie de Che Guevara et un livre remarquable sur Marxisme et Terrorisme).
Cliff connaît le russe, cite Trotsky et Lénine dans les textes, mais son but n'est pas celui d'écrire une étude érudite. Dans un style typiquement anglosaxon, clair et essentiel, il nous livre une biographie politique du révolutionnaire russe. Massari n'a pas les mêmes prétentions de rigueur philologique, mais son projet est peut-être encore plus ambitieux, car il ne se limite pas à situer Trotsky dans l'histoire du marxisme mais essaie de le placer dans la culture et dans l'histoire du XX° siècle. Vue l'identité du sujet et l'affinité de leurs approches, j'adopterai la démarche d'une analyse comparée des ouvrages de Cliff et Massari. Ils analysent chaque aspect majeur de l'activité et de l'élaboration théorique de Lev Davidovitch: de la genèse de la théorie de la révolution permanente à la critique du marxisme de la II Internationale, des conflits avec Lénine au sein du POSDR à l'analyse de la bureaucratisation de l'URSS sous Staline, du rôle joue par le jeune militant a la tête du premier soviet de SaintPétersbourg en 1905 à celui du dirigeant de l'insurrection d'octobre 1917, de la participation aux négociations de paix de Brest-Litovsk à la création de l'Armée rouge, du rôle de outsider au sein de la social-démocratie russe entre 1904 et 1917 à celui du fondateur de l'Internationale communiste. Plusieurs pages du livre de Massari portent sur la mise en garde de rotsky contre la montee du nationalsocialisme en Allemagne et sur la fondation de la IVe Internationale (des thèmes qui seront sans doute traites de manière exhaustive dans le troisieme volume de l'ouvrage de Cliff, qui, dans sa préface, considère la période du dernier exil comme « l'un des chapitres les plus riches » de la vie de Trotsky).
A la différence de la plupart des historiens et critiques, Massari ne manque pas de souligner l'originalité de la réflexion de Trotsky dans les domaines de la culture et de l'esthétique. On lira avec beaucoup d'intérêt les pages de ce livre consacrées aux critiques litteraires du jeune Trotsky exilé en Sibérie, a articles sur les expositions viennoises de peinture des années 1907-1914, a ses écrits sur la poésie et la littérature russes après la révolution, enfin à son intérêt pour le surréalisme lors de son dernier exil mexicain. Cette contamination avec le surréalisme (favorisée par la présence de Breton à Mexico et par l'amitié avec les peintres Diego Rivera et Frida Kahlo) sera couronnée par le « Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant », dans lequel il essayait, selon les mots de Massari, « d'unir la vision historico-sociale du marxisme avec la profondeur humaniste et la vocation libertaire de l'anarchisme » (p. 335). L'auteur nous rappelle aussi les écrits de Trotsky sur Freud qui représentent, en dépit de leur caractère fragmentaire, « la première déclaration officielle d'appui à la psychanalyse par un marxiste » (p. 341).
Dans quelques chapitres synthétiques mais jamais superficiels, Massari reconstitue les grandes lignes de l'œuvre de Trotsky. Certaines pages sont remarquablement claires et lucides. Par exemple, la scission de 1903 entre bolcheviks et mencheviks est ramenée à ses proportions réelles, à savoir celles d'une divergence tactique en matière d'organisation qui ne relevait pas d'une différence stratégique fondamentale quant à la définition de la nature de la révolution russe. Cette divergence se manifestera seulement en 1905, lorsque la naissance des soviets posera concrètement la perspective de la conquête du pouvoir. Alors les clivages deviendront très claires entre les mencheviks, qui défendaient le principe d'une alliance stable entre le prolétariat et la bourgeoisie libérale, les bolcheviks, pour lesquels la révolution bourgeoise russe devait être menée par le prolétariat à la tête des masses paysannes, et enfin Trotsky, qui parvenait à formuler sa théorie de la révolution permanente. L'analyse de Cliff du conflit entre Trotsky et Lénine sur la conception du parti est tout aussi rigoureuse. Il caractérise le « conciliationnisme » de Trotsky entre le deuxième congrès du POSDR en 1903 et la révolution de 1917 comme une position extrêmement ambigüe, se traduisant dans une orientation politique qui le rapprochait de plus en plus des bolcheviks et, en même temps, dans une attitude organisationnelle, inspirée par le souci de reconstituer l'unité de la socialdémocratie russe, qui l'amenait à établir systématiquement des accords et des alliances avec les mencheviks. Tout en donnant raison à Lénine (peut-être sans suffisamment prendre en compte l'évolution de ses conceptions organisationnelles), Cliff met en valeur l'« élément de vérité » qui était contenu lans la polémique de Trotsky contre le « substitutionnisme ». Souligner le: potentialités de l'auto-activité prolétarienne contre ceux — les « hommes des comités » bolcheviks — qui voyaient dans les « comités de parti » le centre de la lutte révolutionnaire, était certainement juste, même si Trotsky intégrait cette critique dans une théorie plus générale du jacobinisme qui ne correspondait pas à la réalité (et qui pouvait encore moins être appliquée à Lénine).
Tout à fait pertinente me paraît la critique développée par Cliff et Massari des positions de Trotsky pendant la période du « communisme de guerre », lorsqu'il proposait de faire face aux énormes difficultés économiques (l'effondrement de la production, la dislocation de la classe ouvrière) et politiques (la guerre civile, la paralysie des soviets) qui déchiraient le pouvoir révolutionnaire par des mesures administratives et autoritaires telles que la militarisation de l'économie et du travail. Cette attitude fausse et dangereuse ne découlait pas d'une prétendue « vocation bonapartiste » de Trotsky. En revanche, elle était en contradiction avec les polémiques antijacobines de Nos tâches politiques (1904) et avec tous les écrits et l'activité de Trotsky jusqu'à la révolution de 1917, qui soulignaient l'importance de l'auto-organisation des masses prolétariennes. L'explication donnée par Massari de cette erreur de Trotsky entre 1919 et 1921 me semble tout à fait convaincante. Il écrit ceci : « L'alternative à la militarisation qui se dessinait et qui effectivement s'imposa sur les cendres du "communisme de guerre" — la bureaucratisation de la société à travers le parti — lui était encore plus étrangère. Entre deux formes également anti-ouvrières de substitutionnisme, il choisit la première, la plus extrême, celle qui lui apparaissait la plus justifiée — en tant que forme hybride, sociale et militaire, d'autodéfense — et qui était de toute façon imposée par les circonstances dramatiques de la guerre civile et de l'encerclement impérialiste » (p. 196). Massari a également raison de mettre en valeur un ouvrage comme la Révolution russe (1918) de Rosa Luxemburg, qui saisissait pour la première fois — d'un point de vue favorable à la révolution -toutes les ambiguïtés et les dangers qui marquaient la transition au socialisme dans la Russie des années vingt. Il parvient donc à la conclusion suivante, que nous ne pouvons que partager : si le processus de bureaucratisation de l'URSS s'appuya sur la passivité des masses ouvrières à la fin de la guerre civile, le déclin de l'auto-organisation prolétarienne, qui était le produit d'une situation socioéconomique littéralement catastrophique, ne fut pas entravé mais plutôt accentué par la politique erronée des bolcheviks pendant les années cruciales 19191923, lorsque Lénine et Trotsky étaient au pouvoir (cf. p. 189). A ce propos, il ne manque pas de citer quelques passages fondamentaux de Victor Serge qui ne peuvent que nous étonner par leur lucidité et leur clairvoyance. Les mêmes critiques sont développées par Cliff, selon lequel la limite fondamentale de Trotsky fut celle de « faire de nécessité vertu », en théorisant comme une sorte de « loi » de la période de transition ce qui n'était en réalité qu'une politique douleureuse imposée par la situation contingente. « L'erreur de Trotsky—écrit Cliff — ne réside pas seulement, ou principalement, dans le fait que le travail forcé et militarisé n'est pas très productif, mais plutôt dans le fait qu'il s'agit d'une mesure tyrannique incompatible avec l'auto-émancipation de la classe ouvrière, donc avec le socialisme » (vol. 2, p. 169).
Ce que Massari aurait pu souligner avec beaucoup plus de force, en revanche, c'est le tournant de Trotsky pendant les années trente. Face à la réalité du stalinisme, non seulement il abandonna toute tentation substitutiste mais se prononça ouvertement pour un régime de démocratie ouvriere fondé sur le pluralisme des partis soviétiques. Cela prouve que l'apologie inacceptable de la « dictature du parti » prônée dans Terrorisme et Communisme (1919) en polémique avec Kautsky (mais défendue encore, comme nous le rappelle Cliff, dans la plate-forme de l'Opposition en 1927) ne fut qu'une parenthèse, alors que les éléments de continuité dans la défense de la démocratie ouvrière, depuis Nos tâches politiques (1904) jusqu'au Programme de Transition (1938), se révèlent bien plus importants.
Massari reconstitue l'évolution de la pensée de Trotsky sur la nature sociale de l'Union soviétique. Dans un premier temps, en 1923, le dirigeant bolchevik choisit la tactique (discutable) de ne pas mener le combat, alors que se forme le premier regroupement oppositionnel inspiré par ses analyses. En même temps. il commence à subir une campagne massive de calomnies et attaques personnelles dans la presse soviétique. A partir de 1925, son combat antibureaucratique devient beaucoup plus vigoureux et cohérent. Massari consacre plusieurs pages à l'analyse de la nature de classe de la bureaucratie développée par Trotsky : son rôle social de couche parasitaire née au sein de la structure socio-économique créée par la révolution d'Octobre et son rôle politique conservateur et contrerévolutionnaire, farouchement opposé à toute forme d'auto-activité des masses prolétariennes. Il précise l'évolution de la pensée de Trotsky, des premières analogies historiques avec le Thermidor jusqu'au parachèvement de l'analyse dans la Révolution trahie (1936). En citant Mandel, 1l reconnaît dans cet ouvrage la première tentative « d'expliquer de manière cohérente un des phénomènes sociaux les plus contradictoires et déconcertants du XX° siècle » (Mandel, Trotsky, p. 103, cit. p. 228).
Ceci dit, ce livre de Massari ne me semble pas dépourvu de defauts. Affirmer que Rosa Luxemburg partageait la conception de Trotsky sur la révolution permanente (pp. 120, 137) signifie « tordre le bâton » de manière probablement excessive. La position de Rosa était très proche de celle de Parvus, donc la plus proche de Trotsky dans le cadre des options stratégiques de la social-démocratie russe du début du siècle, mais Rosa ne parvenait pas à concevoir la révolution russe comme une révolution anticapitaliste. Sur ce point, Cliff porte un jugement plus sobre et équilibré (vol. I, pp. 132-133).
Toujours à propos de la théorie de la révolution permanente, Massari ne consacre que quelques lignes à un événement majeur comme la révolution chinoise de 1925-1927. Cette dernière eut certainement des répercussions décisives sur la lutte de classe en Europe et sur le destin de l'Opposition en URSS, dans la mesure où sa défaite consolida le régime stalinien et son contrôle sur le Komintern. Mais elle représenta aussi un moment important dans l'élaboration de la théorie de la révolution permanente. En effet, c'est à la lumière des événements chinois qu'elle fut conçue pour la première fois comme une perspective stratégique valable à l'échelle internationale, alors que dans sa formulation originaire (Bilan et Perspectives, 1906) elle ne concernait que la seule Russie. Sur ce point, encore une fois, l'analyse de Cliff est beaucoup plus nuancée (vol. I, p. 126). Il considère la théorie de la révolution permanente comme « le plus grand apport » de Trotsky au marxisme et qualifie de « tragédie » le fait que, à cause de sa position marginale au sein de la socialdémocratie russe, cette « énorme contribution théorique » n'eut dans la pratique qu'un impact très modeste (vol. I, p. 79). Ce constat est sans doute pertinent, mais aussi incomplet. L'indépendance organisationnelle de Trotsky (sa volonté de demeurer « au dessus de la mêlée » et de ne s'identifier à aucun des courants de la social-démocratie russe) fut probablement la condition qui lui permit d'atteindre un niveau d'autonomie intellectuelle sans lequel sa théorie de la révolution permanente n'aurait jamais vu le jour. La position de Parvus, marxiste russe « auto-exilé » en Allemagne dont les analyses sur la dynamique du capitalisme à l'échelle mondiale influencèrent largement la vision de Trotsky, était tout aussi marginale. Cet isolement était certainement un désavantage, mais leur permettait d'échapper aux contraintes idéologiques qui marquaient les autres courants.
Les considérations développées par Massari au sujet des positions de Trotsky à la veille de la Seconde Guerre mondiale ne me paraissent pas très convaincantes. Evidemment, on ne peut que partager son appréciation critique du « catastrophisme » qui imprégnait les analyses du révolutionnaire exilé sur la situation de l'économie mondiale. Sa vision du capitalisme comme un système économique en décomposition, désormais incapable d'assurer un nouveau développement des forces productives et totalement dépourvu d'avenir historique, sauf dans le cas d'une défaite écrasante du mouvement ouvrier à l'échelle internationale, correspondait, comme le précise Massari, beaucoup plus « à une photographie de la situation de l'époque » qu'à une analyse des tendances possibles de développement. Cependant, lorsque Massari s'interroge sur les perspectives politiques de Trotsky au début du conflit mondial, il se limite à répéter le vieux cliché — dont l'origine remonte à Isaac Deutscher — sur « l'échec politique » de la IV° Internationale dès sa fondation en 1938 (p. 306) et son « inexistence » pendant la guerre. Il serait absurde de répondre à cette critique en lui opposant un autre cliche tout aussi faux : celui d'une IVe Internationale comme « Parti mondial de la révolution socialiste » (selon une définition un peu pompeuse) à la hauteur de ses tâches historiques, agissant efficacement au niveau international et profondément enracinée dans le mouvement ouvrier. Un des traits majeurs des crises révolutionnaires qui marquèrent l'après-guerre fut notamment l'absence tragique d'une telle direction. Pour Trotsky, la fondation d'une nouvelle Internationale n'était pas l'achèvement d'un processus de construction organisationnelle, mais plutôt le début d'une réponse à la crise de direction du prolétariat.
L'analyse de Trotsky contenait en effet une erreur de prévision. Comme l'a écrit E. Mandel, sa prédiction d'une croissance rapide des forces de la IVe Internationale à la fin de la Seconde Guerre mondiale « ne tenait pas compte des effets dévastateurs produit sur le niveau moyen de conscience de classe par vingt années presque ininterrompues de défaites de la révolution » (Trotsky, p. 144). Cependant, en dépit de leur extrême faiblesse, les forces organisées dans la IVe Internationale continuèrent à agir pendant la guerre et furent capables, lorsqu'il était « minuit dans le siècle », de maintenir une perspective internationaliste. Les organisations de la IVe Internationale luttèrent en même temps contre l'occupation nazie de l'Europe et contre les impérialismes « démocratiques » dans le monde colonial, participèrent aux mouvements de résistance sans jamais abandonner leur indépendance de classe et leur critique du stalinisme et sans jamais engendrer d'illusions quant au rôle de l'Armée rouge pendant son avancée
« libératrice ». La publication de la Vérité dans la France occupée par les nazis et la création de noyaux révolutionnaires clandestins au sein de la Wehrmacht peuvent apparaître comme des petits détails dans le cadre de la guerre, mais ils représentent des rares manifestations d'humanisme, d'utopie internationaliste ou, si l'on préfère, de rationalité révolutionnaire au milieu d'un monde en train de basculer vers l'irrationalité et la barbarie. Si le fil rouge de la continuité marxiste révolutionnaire ne fut pas totalement interrompu, s'il fut maintenu, non pas de manière abstraite mais dans la réalité concrète de la lutte de classe, cela fut l'œuvre de la IV° Internationale. Ce n'est pas un hasard si elle existe encore aujourd hul, alors que toutes les autres organisations socialistes de gauche et revolutionnaires des années trente, qui disposaient parfois de forces beaucoup plus importantes, n'ont pas survécu à l'épreuve de la guerre.
Enzo Traverso