Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 29-30

Cinquante ans après

Livio Maitan · Quatrième Internationale, n° 29-30 · août-décembre 1988 · p. 5-9 · 1 894 mots

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Ce numéro de notre revue est diffusé exactement cinquante ans après le Congrès de fondation de la IV° Internationale qui a eu lieu le 3 septembre 1938. Sa première partie contient des articles sur les événements des années trente et la période d'apparition de la nouvelle internationale et sur la construction de notre mouvement dans les années cinquante et soixante. Dans une deuxième partie, nous publions des textes qui expliquent les raisons qui ont amené des revolutionnaires issus de la montée ouvrière et estudiantine de 1968-1969 et du début de la décennie suivante à adhérer à la IV° Internationale en France, dans l'Etat espagnol et au Mexique. Enfin, Michael Löwy synthetise la signification de l'internationalisme aujourd'hui et Ernest Mandel rappelle les raisons fondamentales qui ont déterminé la formation de notre mouvement et les raisons qui nous incitent à continuer notre combat dans la phase actuelle.

Justement, la question se pose de savoir dans quel contexte se situe maintenant la construction d'un mouvement révolutionnaire international.

Sans ignorer ce qui se passe dans d'autres régions du monde, l'événement majeur des derniers mois réside dans la crise qui bouleverse de fond en comble, Union soviétique, cette société de transition bureaucratisée qui paraissait de plus en plus sterilisee par la caste vieillissante qui la dominait. Les dénonciations de Staline et du stalinisme qui acquièrent chaque jour des dimensions nouvelles, représentent une vérification très concrète de la justesse aussi bien des analyses que notre mouvement a avancées des la moitié des années vingt que de la lutte opiniâtre qu'il a menée sans fléchissement contre la bureaucratie en Union soviétique et à l'échelle internationale.

Pendant des décennies, les bureaucrates ont présenté le projet stalinien, c'est-à-dire la construction du socialisme dans un seul pays par des méthodes autoritaires et des répressions massives, comme la seule solution « réaliste », sinon comme le modèle que d'autres pays devraient suivre. Des millions de cadres communistes dans le monde entier ont entériné une telle interprétation en acceptant parfois des choix déchirants. Aujourd'hui, c'est la presse soviétique qui remet en question de plus en plus radicalement les décisions fondamentales de Staline et de sa caste et même le groupe dirigeant doit reconnaître que soixante-dix ans après la révolution l'URSS est loin de représenter un « modèle » de socialisme et que des changements radicaux s'imposent à tous les niveaux.

Nous avions toujours été convaincus que l'ère glaciale en Union soviétique ne durerait pas éternellement, parce que nous croyons à cette vérité première que la dynamique des forces sociales est en dernière analyse plus puissante que toutes les structures et tous les appareils politiques et même que la répression policière la plus systématique. Nous sommes quand même étonnes, nous aussi, de la profondeur de la vague qui a secoué l'URSS en si peu de temps, de l'ampleur et du niveau des innombrables débats qui s'y déroulent, du niveau de conscience atteint par des couches de la population, du courage intellectuel et politique des groupes d'avantgarde qui se sont formés, et de la puissance de certaines mobilisations de masse. Une phase historique nouvelle s'est effectivement ouverte, avec une dynamique de révolution politique antibureaucratique.

Cette révolution ne sera pas accomplie par Gorbatchev ou par un quelconque groupe dirgeant bureaucratique. Notre presse internationale en a expliqué largement les raisons et nous n'y reviendrons pas ici. Mais nous voulons attirer l'attention sur l'approche gorbatchévienne des problèmes abordés dans ce numéro de notre revue, c'est-à-dire les problèmes du mouvement ouvrier international.

Les idées de Gorbatchev à ce sujet sont exprimées, par exemple, dans son livre sur la perestroïka et dans son discours à l'occasion du 70° anniversaire de la révolution d'Octobre. Pour notre part, nous ne doutons pas qu'il existe « une tendance croissante à l'interdependance des Etats de la communauté mondiale (Perestroïka, p. 194). Nous contestons encore moins la nécessité d'entreprendre des démarches concrètes dans le sens du désarmement, tout d'abord du désarmement nucléaire. Il va de soi, par ailleurs, que le mouvement ouvrier international doit aborder aujourd'hui des problèmes théoriques et politiques qui ne se posaient pas - ou ne se posaient pas dans les mêmes termes - à l'époque de la Jere et de la II° Internationales et même de la fondation de la III° et de la IV°. C'est un sujet évoqué - directement ou indirectement - dans d'autres articles de ce numéro de notre revue.

Mais nous ne sommes pas d'accord avec les conclusions que Gorbatchev tire de ces prémices. En fait, il propose une nouvelle version de la coexistence pacifique. Il parle plus précisément d'une « conception pacifique qui envisage nécessairement la coopération ». D'après lui, « il revient à l'histoire de juger des mérites de chaque système en particulier. Elle fera le tri. Que chaque nation décide quel est pour elle le meilleur système, la meilleure idéologie » (Perestroïka, p. 210). L'idée sous-jacente est que le capitalisme a encore toute une phase historique devant lui et qu'il faut donc attendre patiemment le verdict de l'histoire. L'un de ses partisans les plus fervents, Youri Afanassiev, déclare explicitement que « l'histoire a été différente [de ce qu'avaient pensé Marx et Lénine] dans le sens que la période analysée par Marx (et aussi par Lénine qui définissait le stade impérialiste du développement du capitalisme) n'était que l'un des premiers stades du capitalisme ». Et il ajoute « On s'est trouvé en face d'une coexistence de deux systèmes et pas pour une année ou deux, mais pour toute une époque historique ; cela signifie qu'ils doivent dialoguer entre eux dans un confrontation (je veux dire pacifique) qui les enrichisse mutuellement, et dans ce sens avoir une compétition pour la construction du monde de l'avenir. » (Rinascita, 11 juin 1988).

En partant d'une telle optique on ne peut qu'abandonner toute perspective de renversement du capitalisme et donc de lutte révolutionnaire à l'échelle mondiale. En même temps, on est inévitablement amené à estomper les clivages historiques du mouvement ouvrier international. Par conséquent les partis communistes — ou ce qui reste de ces partis - sont invités à parachever leur cours néo-réformiste et il n'est pas question de relance d'une quelconque organisation ouvrière internationale ! Le Parti communiste italien a bien compris le message et ses dirigeants sont parmi les partisans les plus chaleureux de Gorbatchev.

Tout cela indique que la bataille pour l'internationalisme et pour la construction d'une internationale révolutionnaire continuera à être très difficile en Union soviétique. Il en sera de même dans les pays d'Europe orientale où pendant des décennies les bureaucrates ont présenté sous forme d'« internationalisme » la subordination à la bureaucratie de Moscou et le désarroi théorique et politique est loin d'être surmonté sur ce terrain aussi. Ceux qui ont une compréhension de ce que signifie réellement l'internationalisme et de la nécessité de donner au mouvement ouvrier un cadre organisé international ne représentent que des noyaux très minoritaires.

Le combat internationaliste est extrêmement difficile aussi dans les pays capitalistes d'Europe occidentale et à plus forte raison en Amérique du Nord et au Japon. Des événements dramatiques de la dernière décennie - de la guerre entre la Chine et le Vietnam à l'entrée des troupes soviétiques en Afghanistan - ont provoqué une déception et une démoralisation profondes avant tout dans les secteurs du mouvement ouvrier et anti-impérialiste qui s'étaient engagés dans les batailles de solidarité pendant la guerre du Vietnam. Le martellement des médias bourgeois visant à relancer les « valeurs » de la société capitaliste a fait des ravages alors que les bureaucrates du mouvement ouvrier ont le plus souvent capitulé face à cette offensive qui allait de pair avec les attaques au niveau de vie, aux conquêtes et aux droits démocratiques des travailleurs. Lorsqu'on renonce à toute perspective de renversement du capitalisme et que l'on accepte l'idée que celui-ci va durer indéfiniment, il n'y a plus beaucoup de place pour l'internationalisme et tout projet d'organisation prolétarienne internationale apparaît comme une relique d'une époque révolue.

Le panorama est plus encourageant dans d'autres régions du monde. En Amérique latine, les révolutions victorieuses à Cuba et au Nicaragua sont engagées dans une lutte courageuse contre l'impérialisme et d'autres mouvements révolutionnaires font trembler les régimes néo-coloniaux de leurs pays. Les idées internationalistes maintiennent leur force d'attraction et l'internationalisme a une portée concrète ; Cuba et le Nicaragua en ont donné des exemples lumineux. Mais les dirigeants de ces deux pays ne partagent pas eux non plus la conception, qui pour nous est fondamentale, de la dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale. Sils ont aidé et ils aident des mouvements révolutionnaires d'autres pays, ils ne se sont pas posés et ils ne se posent pas le problème de la construction d'une internationale. Les dirigeants cubains, plus particulièrement, s'inspirent dans une large mesure d'une conception campiste qui les a amenés à des attitudes inacceptables comme l'approbation de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie et le soutien à la bureaucratie polonaise contre Solidarnosc et la révolte massive de la classe ouvrière.

C'est dans un tel contexte que notre bataille pour les conceptions internationalistes qui ont été à l'origine de notre mouvement et pour la construction d'une internationale de masse est plus que jamais nécessaire et que nous allons la continuer quelques que soient les difficultés.

Est-ce que cela signifie que nous avons une conception autoproclamatoire et étriquée de l'internationale, comme l'ont prétendu nos adversaires et nos critiques il y a cinquante ans et comme certains le prétendent aujourd'hui ?

Des articles que nous publions dans ce numéro, démontrent que la décision de fonder la IV° Internationale n'a pas été dictée par un souci d'autoproclamation abstraite ni par des considérations ou des perspectives conjoncturelles. Elle a été dictée par la conviction, basée sur de multiples expériences, qu'il était nécessaire de donner une réponse programmatique et politique à la crise du mouvement ouvrier et aux problèmes posés par cette crise. Elle a été dictée par la conviction que seul un cadre organisationnel international, aussi limité fut-il, permettrait de maintenir le lien indispensable entre les groupes révolutionnaires existants, d'assurer la continuité du marxisme et du léninisme, d'aborder tous les nouveaux problèmes qui allaient se poser et, qui plus est, d'engager les forces que nous avons rassemblées, dans les batailles du mouvement ouvrier dans les différentes regions du monde. C'etait une tâche historiquement nécessaire, une tâche que nous avons fondamentalement accomplie.

Finalement, nous n'avons jamais défendu l'idée que l'internationale révolutionnaire de masse se construirait seulement avec nous. Dès les débats des années trente jusqu'aux résolutions du dernier congrès mondial en 1985, nous avons explicitement affirmé que cette internationale naitrait de la convergence de différents courants ou mouvements révolutionnaires et que notre projet n'était pas celui d'une croissance linéaire des organisations qui avaient adhéré à l'Opposition de gauche et ensuite à la IV° Internationale. Aujourd'hui, cette approche est plus valable que jamais et si nous défendons avec la plus grande tenacite l'internationale telle qu'elle existe et si nous luttons pour la renforcer, c'est justement par ce qu'elle représente toujours un instrument irremplaçable pour avancer vers la formation d'une internationale qualitativement supérieure, l'internationale révolutionnaire de

L'article de George Breitman sur notre mouvement dans les années trente que nous publions est titré « La route cahoteuse ». La situation actuelle est à bien des égards très différente de celle des années trente, mais la route n'en est pas moin « cahoteuse ». Répétons-le : notre choix est de continuer à la parcourir.

Livio Maitan

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