Les travailleurs polonais ont remporté une grande victoire. Une vague de grèves qui a entraîné près d'un million de prolétaires, qui s'est défendue sur près de deux mois, qui, à Gdansk, a frôlé la constitution d'un soviet, a fini par susciter devant la bureaucratie le spectre d'une grève générale nationale, succédant à des grèves générales locales dans une dizaine de centres importants. Prise de panique, la bureaucratie a accordé aux grévistes presque toutes leurs revendications immédiates. Celles-ci concernent une augmentation générale des salaires, des allocations sociales, des retraites ; un blocage des prix des produits de première nécessité (ce sont les hausses des prix de la viande qui avaient mis le feu aux poudres) ; la suppression des magasins dits «commerciaux» où les produits de première nécessité, devenus introuvables dans les magasins «normaux», pouvaient être acquis à prix majorés ; une refonte générale du système des allocations familiales pour éliminer les inégalités (c'est-à-dire les privilèges bureaucratiques) les plus criantes du moins en ce domaine. Mais aux revendications économiques sur lesquelles la bureaucratie a cédé (comme elle le fit déjà lors des grèves de 1970) s'ajoutèrent, cette fois-ci, des revendications politiques que la bureaucratie a également été obligée de satisfaire : droit pour les travailleurs de constituer des syndicats libres autogérés, indépendants de l'Etat, du parti et de l'administration économique, c'est-à-dire défenseurs authentiques des travailleurs face à la direction des entreprises ; droit pour ces syndicats d'avoir leur propre presse, non soumise au contrôle du parti ou de la censure ; relâchement sinon abolition du système général de la censure ; droit de grève officiellement reconnu (jusqu'ici, parmi les Etats ouvriers bureaucratisés, seules la RP de Chine et la Yougoslavie reconnaissent ce droit) ; impunité pour tous les grévistes et tous ceux qui les ont aidés pour tous les faits qui se sont produits pendant la grève ; libération des prisonniers politiques, et notamment des opposants du KOR arrêtés dans la phase finale de la grève.
C'est là le fait nouveau, d'ampleur véritablement historique, du magnifique combat des travailleurs polonais. Certes, la grève générale qui avait secoué la Hongrie après l'intervention soviétique du 4 novembre 1956, dépassait en ampleur et en autoorganisation les grèves polonaises de l'été 1980 : on était au seuil d'un congrès national des conseils ouvriers. Certes, au cours du printemps de Prague, la radicalisation politique, les progrès de la démocratie socialiste, étaient plus vastes qu'aujourd'hui en Pologne. Mais contrairement aux travailleurs hongrois de 1956, les travailleurs polonais ont eu gain de cause sur l'essentiel de ce qu'ils réclamèrent, y compris dans le domaine politique. Et contrairement au printemps de Prague, l'été polonais de 1980 est venu d'en bas et non d'en haut, d'une action de masse spontanée du prolétariat et non d'une alle libérale-réformatrice de la bureaucratie soumise à la seule pression des masses. Ces différences sont de taille.
Les travailleurs polonais ont fait preuve d'une capacité d'auto-organisation, d'une opiniâtreté, d'un sens tactique, qui forcent l'admiration. C'est là que se manifeste le résultat d'un lent mûrissement souterrain de la conscience et d'une nouvelle avant-garde, à travers les expériences des grèves de 1970, de 1976 et de 1980. Une fois de plus, après 1968-69 en France et en Italie, après les grèves espagnoles du milieu des années "70 qui ont abouti à la chute de la dictature, après l'admirable remontée de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier du Brésil, les qualités et capacités de mobilisation, de lutte et d'auto-organisation du prolétariat se confirment de manière éclatante - dans les trois secteurs de la révolution mondiale — pour tous ceux qui ne sont pas sourds et aveugles. Une fois de plus, l'«adieu au prolétariat» s'avère sans fondement réel aucun, sinon celui de l'impatience, de la déception et de la démoralisation. Une fois de plus l'histoire confirme l'enseignement fondamental du marxisme : le prolétariat moderne est la seule classe sociale qui possède le pouvoir potentiel, les qualités nécessaires pour une réorganisation socialiste de la société, pour peu que ces qualités rencontrent un ensemble de conditions d'épanouissement objectives et subjectives favorables. La IVe Internationale, dont l'existence et la lutte reposent sur cette conviction profonde, y puise une confirmation nouvelle qu'elle est dans la bonne voie. Mais si les travailleurs polonais ont remporté UNE grande victoire, ils n'ont pas encore remporté LA victoire. Le pouvoir politique reste dans les mains de la bureaucratie. Nous n'avons pas assisté au début de la révolution politique. Nous n'assistons qu'à ses prodromes.
Or, aussi longtemps que la bureaucratie détient le pouvoir politique, elle dispose de cent moyens pour reprendre d'une main ce qu'elle se voit obligée d'accorder de l'autre. Le remplacement de Gierek par un homme d'appareil qui avait jusqu'ici la haute main sur la police est significatif à ce propos, bien qu'il se donne pour le moment une image «libérale» et promette solennellement de respecter les signatures des accords de Gdansk, de Szczecin et de Katowice. L'action de masse impétueuse du prolétariat polonais a confirmé que la bureaucratie ne dispose d'aucune racine ni d'aucun pouvoir social, voire socio-économique propres, dans les Etats ouvriers bureaucratisés. La seule base effective de ses privilèges de consommation et de gestion, c'est le monopole absolu du pouvoir politique dont elle jouit, c'est-à-dire l'expropriation politique du prolétariat, son atomisation et sa passivité politiques (pour la même raison, au sein des entreprises, la situation est bien différente. Les ouvriers y ont bien plus de moyens d'autodéfense et le pouvoir de fait des bureaucrates sur les ouvriers y est bien moins total qu'on ne le suppose généralement dans les pays capitalistes, alors qu'il est effectivement totalitaire sur la société dans son ensemble).
Cela explique pourquoi la bureaucratie est bien plus disposée à lâcher du lest sur le plan économique, y compris en ce qui concerne la gestion des entreprises séparées les unes des autres, que sur le plan politique, c'est-à-dire en ce qui concerne les droits des travailleurs de se mêler de la vie économique, sociale et politique prise dans totalité. Cela explique également pourquoi la bureaucratie veille jalousement sur tout ce qui concerne ce monopole de pouvoir (y compris le pouvoir d'accès aux informations 1) au niveau national.
En abandonnant toutes les revendications politiques qui visaient la mise en question directe de ce monopole de pouvoir politique — revendications qui avaient pourtant fusé de la base — les dirigeants des comités de grève interusines de Gdansk, de Szczecin et de Katowice ont rendu possible les accords conclus. Ceux-ci apparaissent dès lors comme des compromis, des paliers auxquels la lutte s'arrête temporairement, plutôt que comme des accords durables.
Cette attitude des dirigeants du MKS s'explique fondamentalement par deux raisons. La grève de juillet-août n'était pas encore une grève générale. Elle pouvait le devenir, mais ce n'était pas tout à fait certain qu'elle le serait devenue. La bureaucratie manœuvrait de toutes ses forces pour fragmenter, diviser le prolétariat polonais. Personne ne pouvait garantir qu'elle n'arriverait pas à ses fins, si le combat se prolongeait. Le degré d'auto-organisation du prolétariat n'avait pas encore atteint une véritable structure nationale, capable de représenter les travailleurs de tout le pays. Dans ces conditions, les dirigeants de la grève, et sans doute la majorité des grévistes, ont pensé qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras. En outre — et c'est sans doute la raison la plus importante — Il y a une inégalité énorme entre l'instinct, la conscience de classe élémentaires des grévistes et de leurs dirigeants d'une part, et leur conscience de classe politique, socialiste, d'autre part. Le discrédit énorme que le stalinisme a jeté sur le communisme, le socialisme, le marxisme, ne se rattrapera pas en quelques mois de grèves même les plus impressionnantes. La confusion idéologique et politique reste énorme même si les travailleurs restent fermement attachés à la propriété socialisée. Paradoxalement, alors qu'ils tempêtent d tue-tête contre les «éléments antisocialistes», c'est justement sur le terrain de l'idéologie non-socialiste que les bureaucrates gardent prise sur les dirigeants du MKS. Ceux-ci restent sensibles aux arguments de «l'intérêt national», de la «raison d'Etat», du «dialogue entre tous les Polonais», dont d'authentiques socialistes révolutionnaires, auraient facilement pu démonter la démagogie. Le compromis de Gdansk ne correspond donc pas seulement à des rapports de force encore partiellement obscurcis. Il correspond aussi à l'absence de maturité pleine et entière du facteur subjectif. Il confirme que pas plus que la révolution socialiste dans les semi-colonies ou que la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes, la révolution politique dans les Etats ouvriers bureaucratisés ne pourra vaincre sans une direction révolutionnaire consciente des tâches que ces révolutions doivent affronter, et de la manière de les résoudre avec succès.
Cependant, si la bureaucratie polonaise conserve le monopole d'exercice du pouvoir politique central, celui-ci a été profondément ébranlé. On ne reviendra pas facilement à la situation d'avant les grèves. La «normalisation» sera bien plus difficile en Pologne qu'en Tchécoslovaquie, précisément parce que ceux contre lesquels elle devra s'imposer ne sont pas avant tout des dirigeants, fonctionnaires et membres du parti, mais la masse de la classe ouvrière elle-même.
Les lignes de force des futurs conflits se laissent facilement déduire des textes des accords de Gdansk, Szezcin et Katowice eux-mêmes. Ces conflits aboutiront soit d faire perdre aux travailleurs l'essentiel de leur acquis, soit à saper totalement le pouvoir politique de la bureaucratie polonaise. Ils s'engageront dans des rapports de force sérieusement détériorés pour cette bureaucratie.
Le droit de constituer des syndicats autonomes, libres et autogérés se limite-t-il aux seules entreprises, localités et régions ? Implique-t-il aussi le droit de constituer une (ou plusieurs) confédérations syndicales nouvelles à l'échelle nationale ? Si non, que reste-t-il du caractère autogéré du nouveau syndicat, à moins d'accorder aux travailleurs le droit de constituer des tendances syndicales nationales avec plates-formes séparées et élection démocratique des délégués sur base de telles plates-formes alternatives au sein de la confédération unique, ce qui serait encore pire pour la bureaucratie ? Si oui, comment résoudre le problème plus qu'épineux du pouvoir économique des syndicats (en matière de sécurité sociale, de congés payés, d'accès aux homes de vacances, etc.) ? En maintenant la mainmise monopoliste de fait du syndicat étatique sur tous ces biens énormes ? Ce serait perçu comme une brèche dans l'autogestion syndicale. En soumettant toutes des institutions à des organismes de direction démocratiquement élus entre délégués des différentes confédérations ou tendances syndicales ? Du coup, le pluralisme syndical s'étendrait à une partie de l'administration étatique et para-étatique. On voit combien la dynamique est explosive.
Les syndicats autonomes, libres et autogérés auraient droit à leur propre presse. Celle-ce ne serait plus soumise à la censure. La bureaucratie a beau compter sur l'autocensure et la modération des dirigeants du MKS, surtout ceux qui sont influencés par l'Eglise et par le KOR. N'empêche qu'à la première nouvelle crise économique, au premier choix douloureux de priorités en matière de politique économique et sociale, il sera impossible d'empêcher la base du nouveau syndicat, voire ses cadres moyens au niveau des entreprises, d'expliquer ses revendications, de formuler des propositions de politique économique de rechange. Or, dans un Etat ouvrier, dans la société postcapitaliste 80 % de la politique concerne justement les choix de priorités en matière de politique économique et sociale. Les dirigeants du nouveau syndicat ont beau jurer qu'ils ne feront pas de politique, qu'ils reconnaissent «le rôle dirigeant du parti». Ils perdraient vite leur crédit auprès des masses s'ils étouffaient la formulation de telles politiques économiques de rechange de la part de leurs propres membres. D'ailleurs, l'accord de Gdansk au moins prévoit explicitement cette possibilité.
Pareille politique économique de rechange exige d'ailleurs qu'un inventaire complet et honnête soit dressé, et des capacités de production réelles dans les entreprises et les villages, et des besoins réels non-satisfaits de la population laborieuse. Les syndicats autogérés et des comités de quartier et de ménagères pourraient donner un caractère d'initiative et de mobilisation populaires très large et très démocratique à cette œuvre préparatoire et indispensable.
Du coup, le pluralisme syndical se transforme inévitablement en pluralisme politique s'il ne veut pas disparaître lui-même. Ce n'est que logique. Vu le caractère structurel du pouvoir politique, pas plus que l'Etat bourgeois, la dictature bureaucratique ne peut être abolie graduellement, pas à pas, morceau par morceau. Il n'y a pas de démocratie socialiste partielle. Ou bien elle s'étend rapidement à tous les domaines de l'activité sociale, ou bien elle finit par être étouffée dans le domaine unique où elle a osé lever la tête.
Les travailleurs polonais perdront l'essentiel des conquêtes de l'été 1980 s'ils ne conquièrent pas le pouvoir politique exercé par des conseils ouvriers et populaires démocratiquement élus, avec pluralité des partis politiques représentés au sein de ces conseils et jouissance des libertés démocratiques pleines et entières pour tous.
C'est là l'enjeu de la bataille qui s'ouvre dès maintenant, et qui se traduira (qui s'est sans doute déjà traduite) par des déchirements nombreux et successifs au sein de l'appareil du POUP (Parti ouvrier unifié de Pologne, nom que s'est donné le parti stalinien en Pologne après l'absorption du PS) lui-même. La bureaucratie s'efforcera de retarder cette bataille jusqu'au moment où la vague de combativité ouvrière reflue. Elle s'efforcera de manœuvrer, de biaiser avec les difficultés, d'intégrer voire de corrompre les uns, de mater les plus récalcitrants, et surtout de diviser, de fragmenter, d'éparpiller les forces ouvrières. Les ouvriers, de leur côté, encore éblouis par ce qu'ils viennent de conquérir, avanceront d'abord avec prudence, pénétreront en tâtonnant sur un terrain quasi-inconnu : celul de l'action politique de masse autonome et légale. Mais l'appétit vient en mangeant. Ils avanceront, on peut en être convaincu. De là l'inévitabilité du conflit, encore accentué par les déséquilibres objectifs profonds qui déchirent l'économie et la société polonaises. (1) Le Kremlin ne s'y est pas trompé, qui tire à boulets rouges sur les «éléments antisocialistes infiltrés au sein de la classe ouvrière polonaise» qui auralent «préparé des troubles depuis de longs mois». La vulgarité, la stupidité, l'origine policière et bourgeoise de l'argumentation, ne peuvent que susciter le dégoût. La presse réactionnaire capitaliste s'est spécialisée dans ce genre d'«analyses» depuis un siècle et demi. Comme si des centaines de milliers d'ouvriers pouvaient être «manipulés» par quelques «meneurs» ! Comme si le gouvernement et l'Etat (comme le patronat à l'Ouest) ne disposent pas de mille fois plus d'armes de manipulation que quelques «infiltrés» sans moyens, réprimés, sortant souvent de prison ; pourquoi ces armes-ci s'avèrent-elles brusquement inefficaces ? Comme si des explosions sociales d'une telle ampleur ne révèlent pas un mécontentement massif qu'aucun «groupuscule infiltré» ne pourrait artificiellement susciter ! Comme si un mécontentement d'une telle ampleur et d'une telle durée ne reflète pas justement la faillite politique (et non de simples «erreurs») d'un «parti» censé «diriger la classe ouvrière», dont celle-ci manifestement ne reconnaît ni le rôle dirigeant ni la représentativité. Sinon, à quoi rimerait l'exigence d'un syndicat vraiment représentatif, c'est-à-dire indépendant du parti, qui est revenue comme un leitmotif dans les revendications de tous les grévistes ?
IV
Tout cela, des centaines de milliers de travailleurs polonais, après ceux de Hongrie et de la Tchécoslovaquie (et ceux de la RDA en 1953) l'ont proclamé tout haut. Comme en Tchécoslovaquie (et partiellement en Hongrie), des dirigeants du parti et de l'Etat ont dû en reconnaître le bien-fondé publiquement. Ce n'est plus seulement de la bouche de quelques oppositionnels prétendument naïfs que sort le cri : «Le Roi est nu». Ce sont des millions qui le clament, et ils se solidarisent publiquement avec les dissidents. De là la rage des bureaucrates de Moscou, de Prague, de Berlin-Est, de Bucarest. Attendons la réaction de ceux de Pékin, qui ne doivent guère apprécier le pluralisme syndical au moment où les «quatre libertés» sont abolies, où se multiplient les appels à la «discipline du travail».
La peur de la contagion, voilà ce qui fait trembler tout ce beau monde. Il a fait l'impossible pour cacher aux travailleurs de chacun des pays concernés et l'ampleur de la grève, et les revendications des grévistes, et l'étendue de leur victoire. S'il a partiellement réussi dans ce travail de désinformation en URSS, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Chine, il semble avoir largement échoué en Hongrie et surtout en RDA. Là encore, l'ampleur de la victoire des travailleurs polonais est véritablement historique, et porte en elle une tendance à l'internationalisation. Une partie du prolétariat d'Europe orientale suit et suivra leur expérience avec une sympathie croissante, attendant, préparant le moment de les imiter, ce qui porterait un coup mortel à toute possibilité d'intervention du Kremlin.
L'action audacieuse des travailleurs polonais a inquiété la bureaucratie soviétique et ses satellites. On aura remarqué l'empressement des banques ouest-allemandes et américaines à accorder de nouveaux crédits à l'économie polonaise, crédits auxquels fera sans doute pendant une nouvelle et importante aide soviétique. Tous disent qu'ils sont soucieux de paix et de détente. La vérité, c'est qu'il s'agit d'une peur de voir le statu quo social et politique en Europe ébranlé comme il ne le fut jamais depuis mai 1968. Et une montée révolutionnaire du prolétariat européen dans son ensemble, loin d'augmenter les risques de guerre, est la meilleure garantie de paix qu'on puisse imaginer.
Soulignons aussi au passage les répercussions profondes que les grèves et conquêtes des travailleurs polonais auront au sein du mouvement ouvrier occidental. La crise du stalinisme, les contradictions de l'eurocommunisme, connaîtront un nouvel approfondissement, sans doute égal à celui déclenché par l'invasion en Tchécoslovaquie de 1968. Le PC portugais pourrait bien, pour la première fois, voir la fidélité sans faille à Moscou mise en question par une partie de sa base ouvrière. Les hésitations du PCF et de la CGT à appuyer pleinement les revendications des grévistes polonais y alimenteront de nouveaux courants d'opposition. L'empressement du PCI et du PCE à appuyer les grévistes de Gdansk soulèvera au sein de la CGIL et des CCOO la question : «Pourquoi ne pas appliquer chez nous ce que vous approuvez là-bas ?»
Cette interrogation ne se limite d'ailleurs pas au seul secteur des PC. Edmond Maire, Bergeron, Vetter proclament leur appui aux revendications des grévistes de Gdansk. Mais pourquoi s'opposent-ils en France et en Allemagne occidentale à la pratique des comités de grève démocratiquement élus par tous les grévistes, composés de délégués révocables par les assemblées générales de grévistes, pratique qui a justement caractérisé le bond en avant de l'auto-organisation du prolétariat polonais ?
Les grèves polonaises confirment la place croissante qu'occupe le prolétariat des Etats ouvriers bureaucratisés dans l'ensemble du prolétariat mondial, l'importance croissante de la révolution politique dans ces Etats dans l'ensemble du processus de révolution mondiale. Elles confirment qu'il est impossible aujourd'hul d'avoir une stratégie de révolution mondiale axée seulement sur les pays capitalistes, pour ne pas dire les seuls pays semi-coloniaux. Elles confirment que toute tentative de sous-estimer l'importance de la révolution politique antibureaucratique, ou pire encore, toute tentative de la subordonner délibérément à la victoire préalable sur l'impérialisme dans le reste du monde, est d'avance vouée à l'échec. Les travailleurs des Etats ouvriers bureaucratisés ne demanderont à personne l'autorisation d'agir contre ceux qui les oppriment quand ils se sentent assez forts pour le faire : ils prendront ce droit tout seuls. Leur lutte n'affaiblit pas mais renforce la lutte anti-impérialiste, anticapitaliste, de par le monde. La force historique des marxistes révolutionnaires, la force historique de la IVe Internationale, c'est qu'elle est le seul courant du mouvement ouvrier international, la seule organisation existante qui assume consciemment, dans son programme et dans son action, la préparation et la coordination de l'action des masses dans les trois secteurs de la révolution mondiale. Pour nous, il n'y a aucune contradiction entre la solidarité pleine et entière avec la lutte de libération des masses du Salvador et de l'Afrique du Sud, avec les grèves d'Italie et de Grande-Bretagne, de France, du Japon, des Etats-Unis, avec l'explosion des travailleurs polonais. Il n'y a aucune difficulté ni aucune contradiction à les appuyer toutes avec enthousiasme, à 100 %. Nous œuvrons pour que ces trois combats n'en deviennent qu'un seul, sonnant le glas de l'impérialisme, du capitalisme et de la dictature bureaucratique, conduisant à la Fédération Socialiste Mondiale seule capable de résoudre les problèmes les plus brûlants de notre époque. 10 septembre 1980 Quatrième Internationale (1) Voir l'article d'Ernest Mandel dans Inprecor n°78.