Le texte que nous publions est LCR, section italienne de la IVe dernier congrès (mars 1983).
La grande montée de luttes ouvrières qui s'est produite en Italie à la fin des années 1960, provoque dans les syndicats de profondes transformations politiques, organisationelles et culturelles.
La vieille organisation basée sur les commissions internes et les sections syndicales d'entreprise ne correspond pas aux besoins du nouveau cycle de luttes et entre rapidement en crise. Un puissant processus unitaire à la base s'esquisse avec une tendance à surmonter les vieilles divisions idéologiques, politiques et structurelles. Les conditions d'une telle dynamique avaient été créées auparavant par les grandes transformations qui s'étaient produites dans la structure du marché du travail et la composition de la classe ouvrière tout au tiré d'une résolution adoptée par la Internationale, à l'occasion de son long des années 1950 et 1960.
Les luttes dans les entreprises contre l'organisation du travail, l'éventail des salaires, les cadences et les conditions de travail malsaines exigent des instruments plus souples, plus indépendants des instructions données par les syndicats et plus directement liés aux travailleurs. Ainsi au printemps 1969 les délégués d'équipe font leur apparition, élus sur des bulletins blancs, indépendamment de leur affiliation syndicale et révocables à tout moment.
L'expérience des conseils d'entreprise se répand rapidement dans tous les centres ouvriers les plus importants en partant des entreprises de la métallurgie du Nord. Les directions des trois syndicats des métallos - FIOM, FIM et UIM - qui, au début avaient opposé une résis- tance très forte aussi bien aux nouvelles formes organisationnelles créées par la base qu'aux revendications égalitaires avancées par les ouvriers (« augmentations égales pour tous », « semaine de 40 heures », etc...), sont finalement obligées de se joindre au mouvement pour ne pas rester en dehors. Elles assument les orientations exprimées par le mouvement de masse et renoncent à s'opposer aux conseils qui deviennent assez rapidement des instances de base des organisations syndicales.
Après l'automne chaud de 1969 et les conquêtes importantes des luttes pour la rénovation des contrats, les syndicats sont largement renouvelés par l'adhésion de milliers de militants d'avant-garde, et de délégués combatifs qui leur permettent de rétablir des rapports réels avec la base ouvrière. Cet afflux de forces nouvelles, qui va de pair avec des progrès très sensibles dans le processus de syndicalisation et une croissance de cadres moyens, n'est pas sans conséquence au niveau de l'appareil lui-même. Dès le début des années 1970 émergent des couches assez larges de jeunes permanents marqués par les expériences de lutte qu'ils avaient vécues et donc très sensibles aux exigences de la base.
Le tournant opéré en 1969 par les bureaucraties syndicales a été incontestablement motivé par des considérations tactiques, mais il a eu tout de même des effets politiques très importants : les travailleurs ont vu dans les syndicats qui avaient mené les luttes de 1969 les instruments fondamentaux de leurs conquêtes. Cela a permis un développement de l'organisation syndicale absolument sans précédent en Italie.
LE PACTE FÉDÉRATIF
L'ampleur et la portée des mobilisations ouvrières en 1968-1969, la portée des conquêtes arrachées, la maturation politique de larges couches radicalisées, ont constitué la base la plus favorable pour le décollage de ce processus unitaire dont on parlait dans les syndicats depuis les années 1950, mais sans aller au delà de convergences ponctuelles et partielles dans l'action.
La poussée unitaire s'est produite avant tout au niveau des entreprises : les secteurs industriels les plus forts - métallos, textile, chimie - en ont été les porte-paroles. Un rôle particulièrement important a été joué par des composantes centristes d'origine différente (gauche syndicale), qui ont donné une contribution décisive aussi bien au développement du processus unitaire parmi les catégories les plus importantes qu'à l'utilisation de ce processus pour faire pression sur les trois confédérations.
La volonté unitaire s'est manifestée assez vite y compris au sein de celles-ci, à l'occasion des congrès qui ont eu lieu en 1969. Au commencement les secteurs les plus modérés ont opposé une résistance très forte. En 1970 et 1971 se sont déroulées trois réunions communes des trois confédérations. Lors de la première réunion la CISL et l'UIL ont rejeté l'hypothèse de la formation d'une seule fédération. Toutefois une motion unitaire, présentée par les dirigeants des syndicats des métallos et par deux des dirigeants des syndicats du textile, a eu beaucoup d'écho bien que la présidence en ait empêché le vote. Le document final de la réunion a dû en tenir compte : des indications pour le travail en commun des trois confédérations y avaient été introduites. La deuxième réunion s'est déroulée sous la pression d'initiatives de la base, notamment d'une pression très forte des métallos qui dans la même année avaient déjà réalisé leur deuxième conférence unitaire (la première avait eu lieu en 1969). C'est à cette occasion que les métallos ont décidé d'introduire la pratique de la distribution de cartes unitaires en vue du congrès de constitution de la Fédération unitaire de branche FLM (Federazione Lavoratori Metalmeccanici), prévue pour l'année suivante sans attendre les instructions des confédérations. Il faut aussi rappeler que l'une des confédérations, l'UIL, s'est efforcée par tous les moyens d'empêcher la constitution de la FLM en allant jusqu'à ne pas reconnaître sa propre organisation de métallos, l'UILM, et en tentant de créer une nouvelle organisation catégorielle.
Mais, finalement, les manœuvres anti-unitaires ont échoué. Par ailleurs, les bureaucraties confédérales se sont rendues compte que, si elles ne prenaient pas le contrôle du processus unitaire, les secteurs les plus avancés auraient pu pousser ce processus très loin. A l'hypothèse d'une unité syndicale totale elles ont ainsi opposé l'idée du pacte fédératif. La troisième des réunions que nous avons mentionnée, réalisée à Florence en novembre 1971, a approuvé par acclamation un texte exprimant la décision d'aller vers la constitution d'une fédération composée des trois confédérations. Cette fédération, ou plus précisément, ce pacte fédératif a été scellé en 1973.
Malgré toutes les limites susmentionnées et malgré le fait que les directions bureaucratiques aient
41 œuvré constamment pour contrecarrer la dynamique anticapitaliste des luttes ouvrières et les ramener dans le cadre du système, la constitution de la Fédération unitaire a représenté pour le mouvement ouvrier tout au long des années 1970 un élément de force au niveau contractuel et de grand poids politique. La force d'attraction des syndicats appartenant aux confédérations s'est considérablement accrue et pendant de nombreuses années les syndicats ont joué un rôle politique de premier plan, notamment jusqu'à la lutte pour l'unification du point de l'échelle mobile en 1975. Dans les années suivantes, malgré les difficultés qui commençaient à surgir, les syndicats ont pu continuer à exploiter les résultats exceptionnels de la grande montée du mouvement ouvrier et ceci aussi bien dans leurs rapports avec les travailleurs que dans leurs rapports avec le gouvernement et les patrons.
LA SYNDICALISATION DES
CATÉGORIES NON INDUSTRIELLES
La montée des luttes ouvrières et la force accrue des syndicats ont stimulé des secteurs non industriels à s'organiser dans le cadre des confédérations. La situation politique et sociale de cette période a contribué à un tel processus ainsi que les transformations au sein de la fonction publique. L'extension de l'emploi, le nivellement croissant des fonctions, la perte d'identité et la disparition de certains privilèges du passé ont créé les conditions objectives pour un déplacement de ces couches de travailleurs de plus en plus aux côtés des syndicats ouvriers. Les avantages matériels que ces couches ont pu tirer de cette évolution (par exemple, la conquête par les fonctionnaires publics des contrats tous les trois ans et de l'échelle mobile dans des formes analogues à celles qui existent dans l'industrie) ont renforcé ces tendances en limitant pendant des années les marges de manœuvre des syndicats autonomes et pro-gouvernementaux. Dans certaines catégories (notamment l'enseignement, les administrations locales, les hôpitaux) ont surgi des syndicats, liés aux confédérations, assez combatifs, et qui pour toute une période ont contribué à la polarisation et à la radicalisation de larges couches de travailleurs et renforcé la représentativité politique de la Fédération unitaire.
Quelques chiffres suffisent pour donner une idée du phénomène. En 1966 les membres de la CGIL et de la CISL (l'UIL n'existait pas) étaient au total 176 000. Entre 1968 et 1974, on a enregistré un taux de croissance annuel de 15% pour la CGIL, de 8% pour la CISL et de 18% pour la UIL. Résultat : les syndicats confédéraux ont réussi à organiser 1 370 000 travailleurs de la fonction publique, à savoir 53% des travailleurs du secteur (CGIL = 33%, CISL = 39%, UIL = 13%). La CISL, qui avait une tradition plus ancienne, restait prépondérante, mais la croissance de la CGIL reflétait, dans ce secteur aussi, une transformation politique profonde.
UNE GAUCHE SYNDICALE
FORTE
Depuis la fin des années 1960, un rôle particulièrement important - à la fois positif et négatif - a été joué par une gauche qui a influencé largement la dynamique des syndicats. Il s'agit d'un phénomène complexe et multiple qui a été nourri surtout par la radicalisation et la combativité de la classe ouvrière des grandes concentrations industrielles.
La gauche syndicale a révélé ses limites surtout dans la mesure où elle s'est avérée incapable de se définir stratégiquement face à la ligne officielle des bureaucraties confédérales qui ont réussi à l'absorber systématiquement. En même temps, y compris aux moments les plus favorables de la montée ouvrière, elle a joué le plus souvent un rôle de « couverture gauche » d'une ligne dont le but essentiel était de canaliser dans le cadre du système la dynamique anticapitaliste des luttes ouvrières.
Il serait, pourtant, tout à fait schématique de croire qu'on assistait tout simplement à une distribution des rôles entre les différents secteurs de la bureaucratie et de ne pas saisir quelles étaient les racines d'un tel phénomène.
Du point de vue politique la gauche syndicale a eu différentes composantes. En premier lieu, elle a été nourrie par des tendances qui avaient opéré dans le mouvement ouvrier déjà avant 1968 (notamment, cette gauche socialiste qui avait milité dans le PSIUP, parti né d'une scission du PSI en 1964, qui, en partie au moins, a rejoint par la suite le PDUP et DP, et qui a eu une influence importante en ce qui concerne les conceptions politiques (maximalisme dans les proclamations et réformisme dans l'action) et les pratiques organisationnelles. Une autre composante importante a été représentée par des secteurs de gauche de la CISL, notamment de la FIM (fédération des métallos) et plus particulièrement de la FIM milanaise. C'est ce secteur surtout qui a développé une conception pansyndicaliste radicale. Son action s'est concentrée délibérement au niveau de l'entreprise et, donc, elle a eu dès le début des limites évidentes. Mais elle a permis en même temps de maintenir des situations conflictuelles au niveau des entreprises, qui étaient nourries également par l'action de cadres syndicaux provenant de l'extrême gauche et survivant à la crise de leurs organisations.
Dans la deuxième moitié des années 1970 et avant la sérieuse défaite chez FIAT en 1980, ces secteurs de gauche ont contribué pour beaucoup à cette résistance de la classe ouvrière face à la crise économique, la politique d'austérité et la ligne opportuniste des directions des confédérations - ce que l'on a appelé « l'anomalie du cas italien ».
A l'action de la gauche syndicale ont participé aussi des secteurs consistants des appareils des plus fortes catégories industrielles (métallos surtout, mais aussi chimie et textile). L'attitude de ces secteurs a été déterminée en premier lieu par une très forte pression de leur base, par ces phénomènes de radicalisation et de combativité qui ont marqué toute une génération de militants d'avantgarde formée dans les grandes luttes de la fin des années 1960 et se rattachant aux expériences de lutte et de résistance ouvrière des années précédentes. La base ouvrière du PCI, malgré le contrôle que le parti a pu maintenir au niveau de l'appareil, a subi pour toute une période l'influence positive de l'expérience des luttes ouvrières et de la pression d'autres composantes de la gauche.
Des années durant, c'est la FLM qui a joué un rôle particulier. En son sein la gauche syndicale a trouvé son terrain le plus fécond. Plus généralement, à différentes occasions, c'est la FLM dans son ensemble qui a développé des positions plus ou moins différentes de celles des bureaucraties confédérales. L'activité et le dynamisme de la gauche syndicale ont été possibles grâce à la présence de milliers de cadres et de militants de base actifs, sortis directement des luttes, qui ont constitué l'épine dorsale du syndicat des conseils. Jusqu'à la phase qui a suivi immédiatement la défaite chez FIAT, celui-ci a représenté, en dépit des difficultés croissantes, un canal d'action politique partiellement indépendant des instructions des directions confédérales, un instrument organisationnel correspondant aux besoins les plus avancés de la base.
Ce sont les délégués et les conseils d'entreprise qui ont poussé constamment les appareils intermédiaires des syndicats « à ne pas céder », à donner une interprétation de gauche à la ligne fixée par les directions, à s'efforcer de l'appliquer dans un sens plus positif pour les travailleurs. Ce sont les délégués et les conseils qui, jusqu'au début des années 1980, ont organisé directement ce qu'on a appelé « la situation conflictuelle permanente dans les entreprises », à savoir la défense « rigide » des conquêtes et de certaines formes de contrôle ouvrier arrachées dans les années précédentes et de plus en plus incompatibles avec les exigences capitalistes de restructuration et d'expulsion de la main d'œuvre « excédentaire ». Ce sont les délégués et les conseils qui ont pris des initiatives spectaculaires, comme l'assemblée qui s'est tenue au Théâtre lyrique de Milan en 1977 pour protester contre l'accord réalisé à l'époque entre
Lama, secrétaire de la CGIL, et Carli, secrétaire de l'organisation des patrons, pour supprimer une série de jours fériés et éliminer l'échelle mobile pour les indemnités de fin d'activité ou, comme l'assemblée organisée en 1980, malgré de nombreuses difficultés et des ambiguités politiques croissantes, par des conseils d'entreprises de Lombardie pour la défense de l'échelle mobile.
En 1979, par ailleurs, au moment où déjà les confédérations avaient imposé une série de concessions importantes, la FLM a avancé une plate-forme de revendications, qui n'était pas subordonnée à la logique de collaboration de classe et de repli du mouvement ouvrier accepté désormais par les directions de la Fédération.
LA CRISE DES ANNÉES 1980
Les premiers symptômes de crise apparaissent dans les syndicats dans la deuxième moitié des années 1970. Mais c'est surtout dans les trois dernières années que la crise a acquis des dimensions qui remettent en question le pouvoir contractuel, le poids politique, la représentativité sociale que les syndicats avaient acquis à partir de la fin des années 1960.
La bureaucratie et même des secteurs importants de la gauche syndicale traditionnelle s'efforcent de présenter cette crise comme une espèce de catastrophe au dessus de la lutte de classes, comme un phénomène déterminé par des processus objectifs, indépendamment de la ligne politique et des choix concrets des syndicats. Les textes des confédérations, notamment de la CGIL, sont significatifs en la matière. On y explique que le pouvoir contractuel et le poids politique du syndicat sont aujourd'hui remis en question par le fait même qu'il y a 500 000 travailleurs en chômage technique, par la crise dramatique de secteurs industrels entiers, par les taux d'intérêts élevés, par l'obsolescence technologique relative de l'appareil économique.
Cette interprétation n'est pas valable dans la mesure où elle se limite à enrégistrer des phénomènes en évacuant les responsabilités au niveau subjectif. En fait, la crise syndicale est avant tout une crise de stratégie, de ligne politique, de perspective.
Certes, la crise qui frappe l'Italie et le reste du monde capitaliste, comporte des attaques massives contre les travailleurs. Elle augmente le chômage, nourrit la peur du chômage et pousse les travailleurs à accepter le plafonnement et même la réduction des salaires réels et à se résigner à perdre des acquis en matière de conditions de travail et de sécurité sociale etc.. Plus concrètement, face à la crise de 1974-1975 et la période de stagnation prolongée qui l'a suivie nationalement et internationalement, les organisations syndicales italiennes, qui avaient accepté la perspective illusoire d'une croissance économique constante avec plein emploi et progrès social, ont subi un contrecoup dramatique. Leur ligne basée sur la lutte pour les réformes s'est avérée de moins en moins applicable.
La bourgeoisie a déclenché une grande campagne de mystification idéologique visant à expliquer la crise comme une crise de pénurie et non de surproduction et à rendre responsable de cette crise d'un côté les pays semicoloniaux qui auraient imposé l'augmentation du prix du pétrole, de l'autre les travailleurs des pays capitalistes, coupables d'imposer une rigidité excessive dans l'utilisation de la main-d'œuvre et un coût du travail trop élevé.
Face à cette offensive les directions syndicales ainsi que la direction du PCI ont capitulé totalement en acceptant d'une manière de plus en plus « conséquente » la ligne de l'austérité. Déjà pendant toute la période précédant la crise, les bureaucraties syndicales s'étaient constamment préoccupées de respecter les compatibilités économiques, sociales et politiques du système capitaliste en s'efforçant de canaliser dans un cadre « raisonnable » la montée ouvrière de la fin des années 1960. Les syndicats ont subordonné leurs revendications à la politique du gouvernement et aux demandes des organisations patronales, par exemple, au printemps de 1974, lorsque le sommet des trois confédérations avait concédé une véritable trève sociale au gouvernement Rumor, en avalisant une campagne démagogique de contrôle des prix. Par la suite, la forte poussée revendicative et égalitaire des travailleurs avait obligé les directions confédérales à la négociation de 1975 pour l'unification du point de l'échelle mobile. A cette occasion la force contractuelle et le poids politique des syndicats avaient atteint leur niveau le plus élevé, mais ils n'avaient pas été complètement exploités dans la mesure où les avantages salariaux de l'accord de 1975 furent échelonnés et il n'y eut aucune amélioration dans le calcul de l'indice de l'échelle mobile (2).
Dans la période qui a précédé la crise, les bureaucraties du mouvement ouvrier ont fait de leur mieux pour réduire au minimum les demandes des travailleurs, mais leur ligne a été quand même influencée par ces demandes et la dynamique des luttes ouvrières (égalitarisme, volonté des travailleurs d'imposer leur contrôle, tendance à élargir la mobilisation en dehors des usines, etc...).
C'est par la suite qu'un tournant qualitatif a été pris. Par le débat qui amènera à l'élaboration de la ligne dite de l'EUR (3) et défendue directement par le PCI (qui s'efforçait de convaincre les travailleurs d'accepter l'austérité en misant sur son entrée au gouvernement), la Fédération unitaire inaugurait une transformation profonde de ses conceptions et de sa pratique politique. Au delà des formulations différentes, liées aux différentes traditions et conceptions idéologiques des trois confédérations, les syndicats tendaient à accepter la cogestion et le demantèlement de cette structure des conseils qui était très peu perméable aux « valeurs » inspirées par la les bla philosophie patronale que les bureaucrates voulaient inoculer aux travailleurs. La tendance à la cogestion se traduisait notamment par la modération des revendications salariales, l'acceptation de la réduction du coût du travail et l'acceptation d'une logique d'entreprise (productivité, esprit de compétition, nécessité d'éliminer la main d'œuvre « excédentaire »).
L'assemblée, qui eut lieu à Rome, au palais de l'EUR, en 1979, et qui avait été précédée par l'accord entre le secrétaire de la CGIL, Lama, et le dirigeant de l'Association des patrons, Carli, représente une première concrétisation de la nouvelle ligne. On y fait, entre autres, l'éloge de la modération dans les revendications salariales - qui serait le moyen de stimuler les investissements - et on y affirme qu'il est nécessaire de soumettre à une analyse critique toute l'expérience passée.
En même temps les confédérations redoublent leurs efforts pour priver de leur autorité les structures de base, en particulier les conseils d'entreprise et pour désarticuler et affaiblir organisationnellement les secteurs d'avant-garde et les catégories les plus fortes. Les réformes organisationnelles envisagées à l'occasion d'un colloque tenu à Montesilvano impliquent un « modèle » de syndicat qui ne soit plus l'expression des luttes et de la dynamique sociale (comme l'était le syndicat des conseils), mais qui tende à être intégré dans l'Etat et devenir une espèce de structure constitutionnelle. La régionalisation des directions, la permanentisation des cadres intermédiaires par des formes de détachement syndical de plus en plus amples et de moins en moins contrôlées par la base, la distribution croissante des postes de responsabilité en fonction d'une logique de parti, voilà des tendances qui s'affirment d'une façon décisive vers la fin des années 1970 avec la conséquence que le fonctionnement des syndicats ressemble de plus en plus au fonctionnement des structures de l'Etat.
Vers la fin des années 1970 et au début de la décennie suivante, où les organisations terroristes ont cherché à s'insérer dans les grandes concentrations industrielles et les appareils syndicaux à la base et au niveau intermédiaire, le terrorisme a aidé considérablement les bureaucrates à développer leur offensive contre les syndicats basés sur les conseils. Les dirigeants des trois confédérations, Lama, Carniti et Benvenuto, ont avalisé entièrement l'exploitation du phénomène du terrorisme faite par la bourgeoisie contre les syndicats de lutte, des délégués, de la démocratie d'assemblée. Ils s'en sont servis pour criminaliser la critique, intervenir lourdement dans la vie des conseils d'entreprise, créer un climat de suspicion et de peur visant à bloquer l'action des secteurs les plus dynamiques et à imposer au mouvement tout entier la logique de l'état d'urgence et de la solidarité (des travailleurs et des patrons) contre l'ennemi commun (les terroristes). CONSÉQUENCES DE LA CRISE
DES SYNDICATS
L'acceptation par les bureaucraties syndicales de la ligne d'austérité a nourri et renforcé la contre-offensive capitaliste et ouvert la porte à une série de défaites que les patrons ont pu infliger à la classe ouvrière justement grâce à l'attitude des directions des trois confédérations.
Vers la fin des années 1970 l'offensive du patronat marque un saut qualitatif. Consciente de pouvoir compter sur la collaboration des bureaucrates, la bourgeoisie vise à affaiblir structurellement, organisationnellement et politiquement, la classe ouvrière. Le terrain de choix de l'attaque ce sont les grandes concentrations ouvrières. Les patrons s'engagent à fond pour obliger les travailleurs à accepter des processus de restructuration qui impliquent en premier lieu l'expulsion d'une partie de la main-d'œuvre des grandes entreprises. En même temps ils visent à éliminer ces secteurs d'avant-garde qui avaient assuré l'existence des syndicats basés sur les conseils et la continuité de la mobilisation ouvrière et provoqué des situations conflictuelles permanentes au niveau de l'entreprise ou de l'atelier. Par les plateformes avancées en 1981, la CGIL, le CISL et l'UIL ont surmoné définitivement les ambiguités qui subsistaient dans leurs plate-formes précédentes. Leur ligne les amène désormais à demander aux travailleurs de faire des sacrifices sans aucune contrepartie, c'est-à-dire d'accepter l'augmentation du taux d'exploitation, d'autodiscipliner leurs luttes et même l'exercice du droit de grève, de renoncer à des acquis essentiels de la période précédente (le mécanisme de l'échelle mobile en premier lieu).
Les directions syndicales cherchent désormais à établir des liens directs avec les centres de direction patronaux et avec le gouvernement dans le but d'empêcher préventivement les conflits et de favoriser le processus de transformation et de restructuration des entreprises, bref, d'imposer dans la pratique la logique du pacte social.
Cette ligne a provoqué de véritables ravages et notamment : a) un fossé croissant s'est •créé entre les syndicats et les travailleurs. Ce phénomène s'est esquissé déjà à partir de la fin des années 1970 (en particulier dans la fonction publique et parmi les employés) et s'est accentué au cours des dernières années, en impliquant des secteurs importants de la classe ouvrière. Il a déterminé une dynamique contradictoire des mobilisations syndicales (les travailleurs se réfusant parfois à respecter des échéances purement rituelles) et une participation décroissante aux débats internes. b) les effectifs des syndicats ont baissé, (dans des proportions moins dramatiques que dans d'autres pays d'Europe capitaliste). Par rapport à la période précédente, il y a donc, une inversion de tendance. La diminution des membres concerne en particulier la CGIL et, en principe, toutes les catégories, y compris les plus combatives comme celle des métallos. Elle s'étend à toutes les régions (elle affecte en premier lieu le Piémont). c) Le pacte fédératif est entré dans une phase régressive. Pendant la décennie précédente, en dépit de limites très sérieuses d'orientation stratégique et politique, l'existence de la Fédération CGIL-CISL-UIL a permis d'exprimer une forte aspiration unitaire provenant des secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier, que même des bureaucrates tels que Lama, Carniti et Benvenuto ont cherché dans une certaine mesure à satisfaire. Dans les dernières années le cadre syndical unitaire est devenu de plus en plus le théâtre de conflits interbureaucratiques aigus et d'une recherche fiévreuse de médiations dont le but essentiel est de gérer, d'une façon plus ou moins indolore, les défaites essayées par le mouvement ouvrier. La Fédération est devenue complètement sourde aux pressions des travailleurs, qui, pourtant, réussissent encore à réaliser leur unité à certaines occasions. Le secrétariat national de la Fédération, notamment, est devenu le terrain du jeu politique complexe que les partis (en premier lieu le PCI, le PSI et la DC) mènent au sein des confédérations. Les appels à l'unité ne sont plus qu'un instrument de chantage à l'égard des secteurs les plus combatifs.
En ce sens les congrès syndicaux qui se sont déroulés en 1981, ont marqué le point le plus bas. La logique du partage des postes au niveau de direction entre les différents courants politiques et les pressions des partis ont prévalu en portant un coup très sérieux à la démocratie syndicale.
Nous ne contestons évidemment pas le droit des partis d'organiser leurs militants syndicaux pour faire connaître et accepter leurs propres options, pour orienter l'ensemble des travailleurs. Le problème surgit du fait qu'on utilise des pratiques manipulatoires. On fait abstraction totalement du rapport avec les travailleurs et des batailles politiques à mener parmi les travailleurs, en misant exclusivement sur la conquête de postes dans les appareils et l'exploitation de ces postes pour imposer ses propres projets et ses propres choix politiques dans le dos des travailleurs. d) les structures de base se trouvent dans une impasse, voire dans une situation de desagrégation politique. Les conseils d'usines ont subi une usure incomparablement plus grande qu'au cours des années 1970. Ils se sont considérablement affaibli organisationnellement et politiquement et n'ont plus de point de référence pour leur action.
Pour comprendre cette crise des conseils, il faut tenir compte, tout d'abord, du fait que les sommets bureaucratiques ont éprouvé de plus en plus le besoin de se libérer de ce réseau organisationnel de base qui s'est avéré peu disposé à appliquer la ligne de l'austérité. En fait, ils ont travaillé et travaillent pour enterrer les conseils et disperser les délégués. La crise des conseils est, donc, en premièrement, la conséquence de la stratégie de la bureaucratie. Deuxièmement, les conseils ont été affaiblis structurellement par la restructuration et les licenciements ou le chômage technique. Cela est d'autant plus vrai que ce sont des secteurs d'avant-garde qui ont été le plus souvent frappés. Pour avoir une idée de la portée du phénomène, il suffit de rappeler que dans les six premiers mois de 1982 le nombre d'heures de chômage technique payées par la sécurité sociale a augmenté, par rapport à l'année précédente, de 23 millions, en passant plus précisément de 297 à 320 millions. Dans l'industrie le phénomène est encore plus accentué : on est passé de 189 à 233 millions d'heures. A Milan au premier trimestre de 1982 le chômage technique a augmenté de 66% en frappant surtout le secteur de la métallurgie (4 858 724 heures, à savoir le double par rapport à la même période de 1981). On calcule, par ailleurs, que dans le secteur de la métallurgie, au premier semestre de 1982, 20% des travailleurs ont été concernés par le chômage technique. 110 000 travailleurs n'ont pas travaillé du tout, parfois depuis des années. Dans le textile il y a eu 100-120 000 travailleurs en chômage technique : plus de 500 entreprises textiles et de l'habilement ont été concernées. Dans la chimie, le chômage technique a frappé plus de 80 000 ouvriers dans des dizaines de grandes entreprises. Il faut ajouter à ces chiffres les travailleurs qui ont été tout simplement licenciés, ont quitté eux-mêmes leur travail ou accepté la retraite anticipée. En gros, au premier trimestre de 1982, dans la grande industrie (entreprises de plus de 500 travailleurs), la main-d'œuvre a diminué de 4,6% par rapport à l'année précédente. Les baisses les plus significatives se sont produites dans l'industrie chimique et pharmaceutique (- 7,2%), le textile (- 6,9%) et l'industrie de l'automobile et mécanique (- 5,3%).
Tout cela a miné profondément la structure ouvrière à l'entreprise, en désariiculant les conseils d'entreprise et en laissant des marges plus grandes à l'initiative des structures syndicales extérieures. En outre, le blocage prolongé du turn-over a déterminé un certain vieillissement et, cionc, une usure politique tant de la masse des ouvriers que des délégués en particulier, avec l'usure politique qui va de pair.
Il faut rappeler par ailleurs que les conseils d'entreprise ont surgi le plus souvent dans le cadre de l'entreprise. De ce fait même ils ne pouvaient pas remettre en question la stratégie réformiste dans son ensemble. Pendant des années ils se sont efforcés surtout de faire une pression de gauche sur les bureaucrates, de radicaliser les objectifs, de faire évoluer favorablement le rapport de forces dans les entreprises. Les secteurs de la gauche syndicale n'ont pas aidé à surmonter ces limites politiques. Ils n'ont pas stimulé la formation, à partir des conseils, d'un fort courant horizontal en état d'aborder les problèmes d'orientation syndicale d'ensemble de façon autonome et alternative. Au fur et à mesure que la crise économiyue a fait sentir son poids, les conseils en ont subi les contrecoups. Leur handicap majeur résidait dans le fait qu'ils restaient accrochés à l'entreprise au moment où les grands choix stratégiques du capital, aussi bien économiques que politiques, étaient faits à l'extérieur et imposés dans les entreprises par des mécanismes anti-ouvriers contre lesquels les conseils étaient de plus en plus impuissants. e) Le mouvement syndical perd progressivement sa force d'attraction par rapport aux autres couches sociales exploitées et opprimées.
Au long des années 1970, le mouvement syndical et la Fédération CGIL-CILS-UIL avaient joué un rôle stimulant au niveau social, en tant que point de référence pour des secteurs exploités et opprimés comme les jeunes et les femmes. C'est vers les syndicats, en particulier vers la FLM, que se tournaient les chômeurs qui cherchaient à s'organiser dans des ligues. C'est dans les syndicats que s'exprimaient les tendances à la radicalisation des femmes depuis la moitié des années 1970.
Ce rôle des syndicats s'est estompé au fur et à mesure que les confédérations ont adopté une attitude de modération et de normalisation. D'où un processus d'isolement social et politique de la classe ouvrière qui a facilité l'attaque patronale et l'émergence dans les syndicats eux-mêmes d'une ligne en faveur des sacrifices et de l'austérité. f) La division entre le Nord et le Sud du pays s'est accentuée. Les choix des bureaucrates syndicaux face à la crise ont eu des répercussions particulièrement néfastes dans le Sud, qui a été frappé le premier et le plus durement.
Les conséquences de la polarisation politique autour des syndicats ouvriers avaient été très positives dans le Sud aussi. Les grandes manifestations ouvrières que les syndicats avaient organisées dans certaines villes (par exemple, Reggio Calabria, l'Aquila) avaient balayé les fascistes et les mouvements de droite et nourri de grands espoirs de changement. Les syndicats confédéraux s'étaient développés organisationnellement et avaient accru leur poids politique dans ces régions du pays aussi. Toutefois, cela n'a pas duré longtemps. L'orientation modérée adoptée par les bureaucrates ne pouvait certainement pas permettre de faire face aux contradictions qui allaient exploser (en premier lieu, le chômage des jeunes). Il faut ajouter que les phénomènes de radicalisation et de polarisation politique, très marqués au Nord, n'ont été vécu dans les syndicats du Sud que d'une façon indirecte. Par conséquent, même les expériences les plus avancées de démocratisation syndicale ont connu plus rapidement qu'ailleurs une usure sérieuse. On est revenu sans se heurter à une résistance sérieuse, à des pratiques bureaucratiques et manipulatoires qui s'apparentent souvent aux méthodes de la maffia. Des couches larges de travailleurs ont connu le découragement et la dépolitisation.
Finalement, il faut considérer le rôle joué par les différents secteurs de la gauche syndicale au long des cinq dernières années. Si le potentiel d'initiative politique, d'expérience de combativité qui subsistait, n'a pas trouvé le moyen de s'exprimer et de contrecarrer la ligne imposée par les direction confédérales, la responsabilité en incombe dans une mesure importante à la gauche syndicale, qui n'a pas su surmonter ses limites opportunistes au niveau de l'analyse et des choix politiques aussi bien que de la pratique.
A l'étape actuelle les interprétations de gauche de la ligne officielle et les simples pressions d'en bas ne servent pas beaucoup. C'est pourquoi la gauche syndicale se trouve sérieusement paralysée et incapable d'esquisser une orientation et d'apparaître comme un point de référence réel. Il est vrai que des phénomènes de différenciation se sont produits en son sein, mais globalement elle s'adapte aux choix bureaucratiques, en gardant le silence ou en se limitant, tout au plus, à faire des différences subtile a posteriori.
Quant à la FLM, elle a subi lourdement les effets de la défaite essuyée chez FIAT - dont elle est dans une large mesure responsable : son rôle et son poids politique se sont réduits. La même chose vaut pour la FIM milanaise et les secteurs les plus combatifs de la FIOM que les bureaucrates centraux des confédérations et des catégories ont progressivement isolée.
Des considérations analogues s'imposent en ce qui concerne ce qu'on a appelé « la troisième composante de la CGIL », à savoir celle que représentent des cadres et des dirigeants liés au PDUP et à DP (les autres composantes étant celles du PCI et du PSI). Cette composante a opéré strictement dans le cadre de l'appareil, avec des pratiques bureaucratiques, sans s'efforcer aucunement de s'adresser aux travailleurs et, de surcroit, avec des oscillations importantes dans ses choix politiques. Il suffit de rappeler que, par exemple, elle s'est limitée à l'abstention lors de l'assemblée de l'EUR, qu'elle n'a critiquée que par la suite ; qu'elle a voté pour les thèses générales au congrès de la CGIL de 1981 ; qu'elle a hésité pendant la lutte en défense de l'échelle mobile soit en prenant position tardivement par de simples amendements ou un refus de pure forme soit en se résignant a priori à la défaite.
En tout cas, le trait caractéristique permanent de cette gauche syndicale a été la renonciation constante à chercher des chemins réellement différents sur le terrain des propositions et des choix et à organiser effectivement des batailles d'opposition pour contrecarrer les ravages provoqués par la politique des bureaucraties confédérales.
TROIS ÉLÉMENTS-CLÉ
Malgré la crise profonde de leur rapport avec les masses et le recul des secteurs qui ont été à l'avantgarde dans les années 1970, les syndicats restent l'instrument essentiel d'organisation de la classe ouvrière et le point de repère des secteurs les plus combatifs et politisés, y compris en dehors de la classe ouvrière proprement dite. Sur ce point aucun doute n'est possible : malgré toutes les limites, les régressions, les véritables trahisons des sommets confédéraux, les syndicats continuent a être reconnus par les travailleurs comme leurs organisations. Cela est confirmé par les nombreuses manifestations de la dernière année, la participation aux consultations syndicales qui ont impliqué les secteurs des masses les plus actifs et les plus conscients, le maintien du taux de syndicalisation dans son ensemble malgré certains fléchissements.
A l'échelle nationale la réalité est toutefois de plus en plus hétérogène et contradictoire. Dans certaines zones les phénomènes de méfiance et d'éloignement prédominent avec des conséquences négatives sur la participation aux grèves et aux discussions dans les syndicats. C'est le cas notamment de FIAT. Dans d'autres zones, la méfiance tend à s'exprimer y compris par une rupture organisationnelle ouverte. En ce qui concerne la classe ouvrière, il ne s'agit pour l'instant que de cas isolés, très différents les uns des autres (par exemple, rupture entre le syndicat et le conseil d'entreprise dans une entreprise chimique à Castellanza, recours à la magistrature, contre l'avis du syndicat, d'ouvriers d'Alfa Romeo en chômage technique pour obtenir leur réintégration, licenciement de permanents syndicaux de la ville de Desio par la direction nationale de la FIM, etc...).
En tout cas, la période de crise économique et sociale prolongée, l'attaque violente de la bourgeoisie contre les conquêtes économiques et sociales du prolétariat, la pression accrue du patronat pour conditionner, fragmenter et, si possible, détruire les structures organisationnelles des syndicats - en partant des entreprises - amèneront les travailleurs les plus conscients non seulement à continuer à considérer les syndicats comme leur instrument de défense élémentaire, mais aussi à comprendre la nécessité de s'en servir d'une façon différente par rapport au passé pour contrecarrer la politique de l'adversaire.
Pour toutes les raisons que nous avons mentionnées c'est toujours dans les syndicats que la crise de direction du mouvement ouvrier s'exprime le plus clairement. Les syndicats connaissent un processus de différenciation politique de plus en plus accentué qui implique des secteurs nouveaux, différents de ceux de la gauche traditionnelle. La crise du PCI elle-même acquiert, au sein des syndicats, des traits concrets qui ont des conséquences pratiques et qui se répercutent dans la crise plus générale du Parti à l'heure actuelle.
En même temps, l'action de la bureaucratie visant à dénaturer les structures de base, et qui a provoqué une dynamique de crise (isolement politique, passivité) dans les conseils d'entreprise, s'est heurté à un obstacle fondamental qui ne sera pas surmonté rapidement non plus : ces structures, dans leur ensemble, continuent à ne pas avaliser et à ne pas mettre en pratique systématiquement parmi les travailleurs la ligne de collaboration de classe et de subordination aux intérêts du capitalisme. Il ne s'agit pas - faut-il le préciser - d'un rejet global de la ligne de l'austérité (de nombreux conseils, dont celui d'Alfa Romeo, ont signé des accords très mauvais sur les restructurations et le chômage technique ; l'orientation axée sur leur propre entreprise et stimulant la productivité a remporté quelques succès). Il s'agit d'une résistance plus ou moins active aux choix les plus ouvertement favorables au patronat, prônés par les sommets bureaucratiques (retenue de 0,50% sur les salaires pour financer les investissements, plafond de 16% en ce qui concerne l'inflation, limitation de l'échelle mobile).
La crise des cadres ouvriers du PCI nourrit cette résistance des conseils d'entreprise en déterminant une situation fluide et contradictoire.
Ces processus de différenciation politique, le fossé entre la base et le sommet, une situation caractérisée par une attaque de plus en plus dure du patronat contre le prolétariat, créent des conditions plus favorables que dans le passé pour les initiatives politiques des marxistes révolutionnaires dans les syndicats. Cela d'autant plus que, malgré tous les phénomènes que nous avons analysés, les travailleurs disposent encore d'un potentiel important de résistance et de mobilisation. En d'autres termes, la situation politique est telle que ceux qui ne sont pas d'accord avec les orientations des bureaucrates peuvent intervenir efficacement et mener des batailles politiques.
Il faut en tirer les deux conclusions suivantes : 1) à la prochaine étape les syndicats seront toujours un terrain d'action fondamental pour la construction de l'organisation révolutionnaire. Les problèmes de fonctionnement et de direction de l'activité syndicale, de valorisation et de capitalisation de toutes les expériences qui ont été faites, doivent être constamment à l'ordre du jour. La nature de l'offensive bourgeoise exige, par ailleurs, qu'une attention soit prêtée plus systématiquement aux secteurs de la fonction publique qui - comme il est déjà arrivé dans d'autres pays d'Europe capitalistes - seront à courte échéance la cible d'attaques particulièrement virulentes de la part du gouvernement. 2) Des conditions relativement plus favorables mûrissent pour une bataille politique dans les syndicats et la construction d'une tendance lutte de classe, bien que le contexte soit objectivement plus difficile pour le développement des luttes ouvrières. Cette bataille sera favorisée dans la mesure où les cadres de base des syndicats vérifieront par leurs expériences concrètes que la politique des directions mène inévitablement à l'échec, et qu'ils seront poussés à s'organiser pour avoir un poids dans la conduite de leurs organisations, pour changer leur orientation.
POUR LA TENDANCE
SYNDICALE
Le but d'un travail de tendance syndicale est d'organiser un courant lutte de classe au niveau aussi bien interconfédéral que intercatégoriel, avec un appui substantiel à la base. Il s'agit, donc, d'un travail de longue haleine, dont on ne peut pas prévoir dès maintenant les rythmes et les formes. Certes, des conditions objectives essentielles (crise des syndicats, déclin des conseils, capitulation de la gauche syndicale traditionnelle) ont mûri. Mais les obstacles d'ordre subjectifs restent très sérieux.
Il s'agit pour les marxistes révolutionnaires de développer un travail systématique, malgré toutes les difficultés et de convaincre les cadres syndicaux les plus conscients de faire le même chose. De cette façon on pourra élargir le terrain de discussion et de confrontation et mieux vérifier la possibilité d'interventions au niveau de masse et de coordination des batailles dans des instances syndicales de base et intermédiaires ou en direction de celles-ci.
Il faudra éviter deux erreurs qui seraient catastrophiques : d'un côté, l'erreur de confondre un travail de regroupement qui commence avec le travail de tendance proprement dit ; de l'autre, l'erreur de ne pas faire dès maintenant tout ce qu'est possible pour prendre et stimuler des initiatives efficaces. C'est par une action suivie de contacts, de liaisons, de recherche de dialogue et de confrontation avec des secteurs critiques, d'élaboration avec d'autres forces de plate-formes d'ensemble sur des problèmes donnés et des embryons de ligne alternative, d'organisation de batailles communes, que nous pourrons jouer directement un rôle dans les processus de différenciations qui se développent à l'étape actuelle sans risquer d'être à la remorque d'autres initiatives.
Un premier problème qui se pose est celui de savoir comment il faut présenter un projet de tendance qui corresponde à la sensibilité et à l'expérience accumulée au long des dernières années par des milliers et des milliers de cadres ouvriers.
Nous estimons que la formule que nous avions avancée reste valable : face à la situation actuelle dans les syndicats, aux plate-formes des confédérations et à l'incapacité de la gauche syndicale traditionnelle de mener à bien une politique alternative cohérente, il faut construire une nouvelle gauche syndicale. Mais il s'agit d'expliquer en même temps pourquoi la gauche syndicale a fait faillite jusqu'ici et pourquoi ferait inévitablement faillite toute autre tentative qui limiterait la bataille aux pressions sur les directions sans s'organiser dans des structures propres, horizontales ou verticales, et sans remettre en question le contenu fondamental d'une stratégie dont l'échec est pourtant manifeste.
LA BATAILLE POUR LA
DÉMOCRATIE ET L'UNITÉ
SYNDICALE
Aussi bien les travailleurs que les cadres syndicaux les plus conscients sont aujourd'hui particulièrement sensibles aux problèmes de la démocratie interne.
Il s'agit avant tout d'exiger une pratique qui arrête le processus de démantèlement des instances démocratiques qui s'étaient imposées à partir de la fin des années 1960 (rôle des assemblées d'entreprise, pouvoir d'initiative des conseils, contrôle de la base sur les décisions des directions). C'est une bataille qui est loin d'être purement litéraire. Elle doit se traduire par des démarches organisationnelles concrètes qui garantissent aux travailleurs le droit de se faire entendre et d'imposer leurs décisions. Cela exige de la part des militants qui y sont engagés, de l'expérience politique, une connaissance des procédures, la capacité de contrecarrer les manœuvres bureaucratiques.
Une bataille spécifique doit être menée contre l'introduction généralisée du référendum comme moyen de consultation. A ce sujet, il ne faut pas se tromper : il est possible que pendant une période des réiérendums assurent la prédominance de positions antibureaucratiques (ce qui est arrivé, par exemple, à l'occasion de la consultation sur l'échelle mobile). Mais cela se produit dans la mesure où on peut encore exploiter les effets positifs des expériences du passé. Or, ces effets vont s'épuiser, surtout à cause des phénomènes de désorganisation au niveau des entreprises. Les travailleurs seront atomisés, les secteurs les plus conscients et les plus combatifs ne pourront plus exercer la force d'attraction et l'action de persuasion qu'ils exercent maintenant. Dès lors des options très négatives pourront s'imposer (ce qui est déjà arrivé dans d'autres pays d'Europe capitaliste et aux Etats-Unis.).
Un autre aspect important de la bataille pour la démocratie est la défense des droits des minorités qui à la prochaine étape seront soumises à des pressions gigantesques et cela dans le but de les isoler et de les baillonner. Les bureaucrates sont prêts à utiliser n'importe quel moyen pour imposer leurs orientations et leurs méthodes. Ils ne céderont à aucune pression. Ils auront recours de plus en plus à des méthodes d'intimidation contre les opposants en allant jusqu'aux mesures disciplinaires. Ils seront, toutefois, entravés pour ce faire par le fait que des secteurs qui ont dans le passé légitimé leurs actions (notamment, des militants du PCI), ne jouent plus le même rôle. Ce sont justement ces secteurs qui doivent être poussés à prendre directement leurs responsabilités dans la bataille pour défendre concrètement le droit d'exprimer une opposition dans les syndicats. Il faut que les bureaucrates se rendent compte qu'ils risqueraient de payer un prix très élevé pour toute tracasserie contre des opposants.
Une autre question est celle de l'urité syndicale. Il faut réaffirmer la nécessité d'un processus unitaire qui parte d'en bas et se base sur la défense des conquêtes ouvrières et des conseils d'entreprises, instruments de base des syndicats, les seuls qui soient encore en état d'exprimer dans une certaine mesure la volonté et les aspirations des travailleurs. Il faut expliquer en toute clarté que toute autre forme d'unité n'est que fictive et mystifiante et ne correspond qu'aux besoins du patronat et du gouvernement. La Fédération unitaire n'a une raison d'être que dans la mesure où elle est capable d'exprimer et de concrétiser la volonté de la base.
FORMES
ORGANISATIONNELLES
La tendance syndicale lutte de classes doit être en même temps interconfédérale et intercatégorielle. En d'autres termes, elle doit en même temps se structurer dans les trois confédérations et viser à impliquer les travailleurs de toutes les catégories dans les grandes batailles des syndicats. Cela est d'autant plus nécessaire qu'à la prochaine étape le gouvernement et le patronat s'efforceront de lancer leurs attaques contre tous les secteurs en remettant en question l'ensemble des conquêtes des travailleurs. Les marxistes révolutionnaires pourront s'engager dans des opérations de regroupement dans le cadre d'une seule confédération. Mais dans tous les cas de figure ils maintiendront une perspective interconfédérale en s'efforçant d'organiser les travailleurs sur la base du contenu et non selon les sigles.
A l'heure actuelle, les composantes et les canaux unitaires se sont amoindris, mais ils ne sont pas inexistants. C'est en partant de ce cadre - notamment au sein des conseils d'entreprise, dans la FLM etc. -qu'il faut relancer la perspective unitaire comme instrument essentiel de défense des syndicats en tant que tels, en lien étroit avec la bataille sur le contenu programmatique et l'initiative politique.
LES AXES CENTRAUX D'UNE
TENDANCE SYNDICALE
Dans la définition des axes programmatiques d'une tendance syndicale il faut partir de la réaffirmation de certains points centraux de notre conception du syndicat comme instrument de lutte des travailleurs, en premier lieu de l'indépendance du syndicat par rapport à l'Etat et aux partis. A la tendance (qui s'est accentuée de plus en plus) à intégrer les syndicats dans les institutions démocratiques bourgeoises il faut opposer l'idée que les travailleurs ont besoin d'un instrument propre de la classe ouvrière et, donc, indépendant de tout gouvernement, et de tout projet politique gouvernemental.
En deuxième lieu, il faut distinguer ce qui relève d'orientations générales de ce qui concerne des batailles immédiates, tout en tenant compte du fait que la situation de crise généralisée pose constamment des problèmes qui impliquent des luttes pour des objectifs d'ensemble.
Le problème du Sud a une importance particulière. Il faut le mettre au centre de notre analyse critique de la stratégie des confédérations et de notre effort de définition d'une stratégie alternative. On pourrait, par exemple, exiger la convocation d'une conférence ouvrière pour le Sud, organisée par les syndicats. Dans le cadre d'une telle conférence on devrait aborder des problèmes cruciaux tels que le chômage des jeunes, les attaques du patronat et du gouvernement contre l'emploi, l'épuisement de certaines ressources, la non-réalisation du plan projeté après le tremblement de terre etc.
En même temps nous devrons faire un effort plus grand que dans le passé pour expliquer à tous ceux qui ont commencé à réfléchir d'une façon critique sur la ligne des directions syndicales, nos conceptions sur les nationalisations, l'abolition du secret bancaire et plus généralement les critères qui doivent déterminer l'élaboration d'un plan ouvrier qui aborde les problèmes créés par la crise de l'économie capitaliste.
La question de savoir quels objectifs revendicatifs doivent être avancés est de toute évidence importante. Mais il ne s'agit pas de faire une simple énumération des besoins élémentaires des masses. Il faut, répétons-le, fixer des critères. En réalité, la définition d'une solution alternative d'ensemble, de la logique interne d'un plan ouvrier, d'une stratégie anticapitaliste devient essentielle pour regrouper les secteurs les plus conscients des syndicats et les travailleurs combatifs qui connaissent un processus de maturations aujourd'hui.
Il est difficile de faire effectivement progresser dès maintenant un travail de construction de tendance syndicale. Toutefois, justement la circulation de nos propositions et l'effort de nos militants pour caractériser leur action dans les syndicats sur le terrain des grandes options stratégiques aussi, font partie du travail de préparation de cette tendance. Ce n'est qu'en luttant pour un projet alternatif global que nous pourrons nous lier sous une forme organisée aux militants et aux cadres qui ont acquis une conscience critique et sont prêts à rompre avec les conceptions réformistes ou cen- tristes dont ils se réclamaient hier encore.
En ce qui concerne les revendications partielles, •correspondant aux nécessités immédiates de la lutte des travailleurs, il faudra préciser des objectifs et des projets de travail simples et clairs qui permettent des mobilisations larges : défense des conquêtes ouvrières, de l'emploi, du salaire. La réduction des heures de travail sans réduction de salaire doit rester à l'ordre du jour. C'est un objectif qui pourrait caractériser très nettement une plate-forme de tendance syndicale et qui pourrait être précisé même en partant de ce qu'ont écrit en la matière des syndicats italiens et européens.
En outre, il faudra prêter la plus grande attention à tous les problèmes liés aux conquétes des travailleurs qui seront remises en question de plus en plus brutalement par la politique d'austérité. Les problèmes de la santé, des retraites, des impôts, etc. sont plus que jamais à l'ordre du jour et des initiatives de masse devront être prises sur ce terrain dans l'effort de construction de la tendance syndicale. En effet, c'est un terrain important de radicalisation de secteurs de masse et de réflexion dans les syndicats.
Il va de soi que les marxistes révolutionnaire seront partie prenante de toute initiative critique de gauche qui s'exprime dans les syndicats. Toute possibilité d'unité d'action sur des initiatives ponctuelles ou sur des projets de plus longue haleine avec telle ou telle force (notamment avec DP et parfois avec le PDUP) devra être exploitée dans la mesure où elle permet de créer des conditions essentielles pour un travail de tendance. Il faut, toutefois, se rendre compte que des initiatives d'unité d'action ne sont pas en ellesmêmes un travail de tendance. Si, en partant de telles expériences il n'y a pas d'élargissement des forces impliquées et si l'action commune ne s'étend pas à d'autres terrains, l'unité d'action peut s'épuiser et n'être plus qu'un cadre de débat stérile.
Un des problèmes qui se pose est celui de savoir comment la présence de militants marxistes révolutionnaires dans des instances dirigeantes peut être utilisée pour développer un travail dans les syndicats et notamment pour construire une tendance lutte de classes.
L'expérience que nous avons faite lors du dernier congrès national du SNS-CGIL (syndicat national de l'enseignement) nous donnent à ce sujet des indications claires. Notre présence organisée à des niveaux de direction nous a permis de présenter à l'échelle nationale un texte alternatif aux thèses de la majorité de la direction sortante et de le soumettre à la discussion à tous les niveaux du débat de préparation du congrès. Notre action a pu, par conséquent, s'élargir très considérablement et nous avons pu également remporter à la fin du congrès un succès plus important que ce que nous pouvions escompter au début (5% des voix sur le projet de résolution que nous avons défendu). La possibilité de présenter des textes, de proposer des initiatives, de mener certaines batailles, de faire des déclarations dans des instances de direction nous permet de développer notre action sur une base plus ample et de la légitimer aux yeux aussi bien des militants de base que de nos interlocuteurs dans le travail de ten- dance. Notre campagne de signatures pour la défense de l'échelle mobile a indiqué elle aussi le rôle que peuvent jouer des camarades qui prennent la responsabilité de lancer une bataille contre les décisions des directions confédérales en tant que membres d'organismes dirigeants à différents niveaux.
Notre présence dans ces instances devra être utilisée aussi pour stimuler des campagnes internationalistes
(Pologne, mobilisations anti-impérialistes, etc.).
Document de la
Lega Comunista Rivoluzionaria
NOTES : (1) FIOM (Federazione italiana operai metallurgici), FIM (Federazione italiana metallurgici), UILM (Unione italiana lavoratori metallurgici) sont les trois syndicats des métallos, appartenant respectivement à la CGIL (Confederazione generale italiana del lavoro), CISL (Confederazione italiana sindacati liberi) et UIL
(Unione italiana dei lavoratori). La CGIL, qui est la plus importante des Confédérations, est influencée majoritairement par les communistes. Elle inclut aussi des socialistes et ce qu'on appelle la troisième composante (syndicalistes liés au PDUP et à Democrazia proletaria). La CISL est d'origine catholique et de nombreux de ses dirigeants appartiennent à la Démocratie Chrétienne. Elle a, toutefois, dans ses rangs des militants de gauche et d'extrême gauche (cela vaut notamment pour le syndicat des métallos, la FIM). La UIM est dirigée majoritairement par des socialistes, mais y participent aussi une composante républicaine (le Parti républicain est un parti bourgeois minoritaire) et une composante social-démocrate
(militants du PSDI, Partito socialdemocratico italiano). (2) L'accord signé en 1975 sur l'échelle mobile comporte une indexation des salaires sur le coût de la vie sous la forme d'un rattrapage identique pour tous. (3) Au mois de janvier 1979 a eu lieu au palais de l'EUR à Rome une assemblée syndicale nationale qui se prononça en faveur de la politique d'austérité avancée par le gouvernement d'unité nationale, soutenus aussi par les partis ouvriers.