La situation en Amérique centrale reste explosive.
La guerre révolutionnaire s'amplifie au Salvador. Les difficultés politiques intérieures - dont l'assassinat de Ana Maria et le suicide de Marcial furent l'expression la plus dramatique - et les divisions qui subsistent sur le terrain militaire n'ont pas empêché le FMLN de remporter de nouveaux succès importants et de repousser les contre-offensives récentes de l'armée gouvernementale. Au Nicaragua, le gouvernement sandiniste continue d'être soutenu par la grande majorité de la population qui a répondu massivement à l'appel à la mobilisation lancée par le FSLN après le discours de provocation de Reagan. Au Guatémala, où pourtant les forces de répression ont porté des coups durs aux organisations révolutionnaires, celles-ci gardent l'essentiel de leurs positions et le gouvernement est loin de pouvoir imposer une stabilisation quelconque.
Dans ce contexte, les dirigeants des pays « amis » prennent leurs distances par rapport à Washington. En particulier, le président brésilien Figueiredo non seulement a exprimé son soutien aux initiatives du groupe dit de Contadora ( Mexique, Venezuela, Panama, Colombie), mais il est allé jusqu'à déclarer explicitement : « Si les Etats-Unis décident d'intervenir (au Nicaragua), ils le feront sans notre appui ». En même temps, l'administration républicaine ne cesse de se heurter à des résistances intérieures très fortes de la part notamment de secteurs du Parti démocrate, alors que, d'après les différents sondages, la majorité de l'opinion reste opposée à une intervention militaire directe en Amérique centrale (à ce niveau, donc, le syndrome du Vietnam ne serait pas encore surmonté).
Tous ces éléments - dont l'importance n'échappe à personne - ne doivent pas, toutefois, amener à la conclusion que l'impérialisme nord-américain est bloqué dans ses initiatives et qu'il pourrait se produire des changements substantiels dans l'orientation de Washington et du Pentagone. Indépendamment de toutes les considérations qu'on peut faire sur les développements que nous venons de mentionner, la question suivante se pose : est-ce qu'il existe, du point de vue impérialiste, une ligne alternative à celle qu'a avancée jusqu'ici l'administration Reagan ?
Il est nécessaire à ce sujet de rappeler quelles sont les positions des adversaires de Reagan, de ses adversaires du Parti démocrate en premier lieu. Ceux-ci rejettent la thèse réaganienne - pas du tout originale - selon laquelle ce qui se passe en Amérique centrale est déterminé, en dernière analyse, par les manœuvres de Moscou et de La Havane, et ils constatent la vérité première que la crise de la région a ses racines dans la réalité économique, sociale et politique des sociétés en question. Par conséquent, ils mettent l'accent sur la nécessité pour les Etats-Unis de prendre des initiatives sur le terrain économique et politique avec la perspective de stimuler un développement économique un tant soit peu important et une « démocratisation », fût-elle partielle, des régimes en place.
Une telle approche - faut-il le rappeler - ne représente aucunement une nouveauté. Elle se relie à la tradition de la Alianza para el progreso (Alliance pour le progrès) du commencement des années 1960 et du rapport Rockefeller dix ans plus tard. On peut discuter - désormais beaucoup plus sous l'angle historique que sous l'angle politique - si l'adoption et l'application systématique d'une telle
LA REVOLUTION EN AMERIQUE CENTRALE 5 orientation au lendemain de la victoire de la révolution cubaine auraient pu changer le cours des événements au moins dans certains pays d'Amérique Latine. Pour notre part, nous n'en sommes pas du tout convaincus. Quoi qu'il en soit, elle n'est pas praticable aujourd'hui. L'Amérique centrale est frappée de plein fouet par la crise économique et rejetée plus que jamais vers ses exportations traditionnelles dans le cadre d'une évolution défavorable des termes de l'échange. La guerre révolutionnaire au Salvador et la lutte armée au Guatémala aggravent inévitablement les difficultés. Sur le terrain politique, d'autre part, il serait absurde de supposer que cette « démocratisation » que les régimes pro-impérialistes n'ont pas esquissée autrefois, se concrétiserait maintenant. Le maximum que puissent espérer les partisans d'une politique plus « libérale » est d'organiser des élections telles que celles qui ont eu lieu au Salvador l'année passée. Il n'y a pas beaucoup de monde, y compris dans les rangs impérialistes, qui soit disposé à croire qu'elles ont constitué effectivement un pas en avant vers une « institutionalisation démocratique »...
Pour en venir à des choses plus concrètes, qu'est-ce que proposent des personnages comme le senateur du Parti démocrate Christopher Dodd ou des éditorialistes d'organes de presse représentatifs tels que le New York Times ou le Washington Post ? Ils estiment que les Etats-Unis doivent continuer à « aider » les régimes salvadorien et guatémaltèque et, de même que Reagan, considèrent comme un objectif prioritaire d'empêcher le passage d'armes - présumé ou réel - du Nicaragua au Salvador. Ils ne sont pas d'accord sur les moyens. Ils suggèrent notamment de miser surtout sur l'action du groupe de Contadora. Le but, d'après le sénateur Dodd lui même, serait d'imposer au Salvador et au Nicaragua un cessez-le-feu « supervisé » par les Etats-Unis. Peut-on sérieusement croire que, quels que soient les bons offices du groupe de Contadora, les dirigeants salvadoriens et nicaraguyaens accepteraient une solution qui implique que le contrôle du cessez-le-feu éventuel serait confié à ceux-là mêmes qui portent à bout de bras l'armée gouvernementale du Salvador et nourissent sans vergogne la guérilla contre-révolutionnaire au Nicaragua ? Depuis quand a-t-on confié aux incendiaires la tâche d'étouffer le feu ?
Par ailleurs, dès qu'il s'est efforcé d'aller au-delà des proclamations de bonne volonté et qu'il a eu à prendre des décisions concrètes, le groupe de Contadora s'est heurté immédiatement à des difficultés majeures et il a été bloqué par des dissensions en son sein (il suffit de rappeler le sort de la demande du Costa-Rica favorable à l'envoi d'un contingent militaire international à sa frontière avec le Nicaragua, demande qui n'a pas été prise en considération à cause de l'opposition du Mexique).
En tout cas, le but des quatre pays du groupe de Contadora est, d'un côté, d'empêcher que les Etats-Unis déterminent à eux seuls l'évolution de la situation, de l'autre, de stimuler une négociation globale au niveau de la région. Mais, encore une fois, une chose est d'esquisser en lignes très générales une perspective qu'on considère souhaitable, autre chose est de promouvoir des solutions concrètes.
Du point de vue impérialiste, l'enjeu est clair. Reagan et ses porte-parole ne se gênent pas pour expliquer que l'Amérique centrale « c'est une de nos frontières. La moitié de notre commerce extérieur passe par le canal de Panama et le golfe du Mexique. En temps de guerre, la moitié de nos fournitures à l'OTAN transiteraient par cette zone. Et toute nouvelle situation d'instabilité politique, toute naissance de dictature dans la région, provoque immédiatement un afflux de réfugiés sur notre territoire » ( Le Monde, 17 avril ). En d'autres termes :après avoir subi une dure défaite en 1979 au Nicaragua, Washington ne peut pas se permettre d'en subir une autre - d'une portée encore plus grande - demain au Salvador et après-demain au Guatémala. Ce n'est pas seulement Reagan qui aborde le problème de cette façon ; c'est la classe dominante des Etats-Unis dans son ensemble qui a cette appréciation de ce qui se passe en Amérique Centrale (au fond, ce que certains reprochent à Reagan, c'est de s'exprimer trop brutalement et trop peu diplomatiquement). Dans une entrevue au quotidien italien La Republica, Tomas Borge a dénoncé explicitement le marché qu'on proposait aux dirigeants nicaraguayens : le status quo au Nicaragua sera respecté si le FSNL accepte de laisser tomber le Salvador. Voilà la substance des négociations - directes ou indirectes - qui se sont esquissées. Or, la difficulté réside justement dans le fait que le FSNL ne peut pas s'engager sur un tel terrain. Cela non seulement parce qu'il manquerait à son devoir internationaliste de solidarité, mais aussi parce qu'il n'a aucune garantie qu'une fois réglé leur compte aux révolutionnaires salvadoriens, l'impérialisme ne se lancerait pas - tôt ou tard - à l'attaque du Nicaragua. De surcroît, même en admettant que le FSNL accepte le compromis - et rien ne prouve qu'il est prêt à le faire -, le problème ne serait pas résolu pour autant. Les forces
LA REVOLUTION EN AMERIQUE CENTRALE 7 révolutionnaires salvadoriennes ont une implantation solide et des racines autochtones, et elles continueraient leur lutte, bien que dans des conditions beaucoup plus difficiles. Si le contexte est bien tel que nous l'avons synthétiquement décrit, les Etats-Unis seront inévitablement poussés à radicaliser leur politique et à développer leur intervention en Amérique centrale. Cela non pas à cause de la « folie » de Reagan ou de son aveuglement, mais par la logique infernale de la défense de leurs intérêts impérialistes. C'est ce qu'ils sont en train de faire jour après jour sur différents terrains. Les changements que Reagan a fait et est en train de faire dans le personnel chargé des affaires centro-américaines, en remplaçant des « colombes » par des « faucons » ou des « faucons » par des « superfaucons », a justement pour but de s'assurer plus de garanties que sa ligne sera effectivement appliquée (le dernier épisode en la matière a été la nomination du démocratie réactionnaire Stone au poste d'ambassadeur extraordinaire pour la région).
Par ailleurs, ce n'est un secret pour personne que, malgré les résistances du Congrès - qu'elles soient déterminées par les séquelles du syndrome du Vietnam ou par des raisons électorales -, les Etats-Unis s'engagent de plus en plus au Salvador. Pour les dirigeants impérialistes, de même qu'à la veille de la guerre du Vietnam, ce qui est important est de mettre en branle un mécanisme. Après quoi, le développement est presque fatal.
Les choses sont encore plus claires en ce qui concerne le Nicaragua. Les porte-parole de la Maison Blanche, colombes et faucons confondus, répètent inlassablement que le but des actions entreprises vers le Nicaragua est d'exercer une pression croissante pour obliger le régime sandiniste à cesser d'aider le Salvador. Or, le résultat est, en premier lieu, que le Nicaragua doit faire face à des difficultés économiques croissantes (la décision des Etats-Unis de réduire le quota de sucre importé du Nicaragua vise de toute évidence à les aggraver davantage). En deuxième lieu, ce qui est plus important, les impérialistes ont désormais imposé aux sandinistes une guerre civile partielle. L'un des éléments nouveaux de la situation des derniers mois réside justement dans le fait que sous l'impulsion des Etats-Unis et avec la complicité du Honduras, la contre-révolution a pu esquisser une offensive en sortant de l'état de paralysie auquel elle avait été condamnée après la victoire de l'insurrection du 19 juillet 1979. L'unification - sous les auspices de Washington - de trois organisations contre-révolutionnaires - le FDN, l'UDN et l'ARDE -constitue un autre pas vers un affrontement ouvert entre impérialisme et régime sandiniste. La conséquence en sera une radicalisation ultérieure de la situation et une participation plus directe du Nicaragua à la guerre civile qui se déroule dans la région.
La dynamique de la situation est donc telle, que les impérialistes se trouveront face au choix crucial de devoir se lancer ou non dans une intervention militaire massive et directe. Ils ne peuvent pas espérer que d'autres tirent, à leur place, les marrons du feu. Dans la situation de crise où ils se trouvent il est difficile, pour ne pas dire impossible, que les gouvernements d'Argentine ou du Brésil puissent assumer la tâche d'une guerre contre-révolutionnaire en Amérique centrale.
Tout cela n'implique pas qu'un tel aboutissement soit fatal. Si aux Etats-Unis se développe une opposition comparable à celle de l'époque de la guerre du Vietnam, qui atteigne le niveau de grandes mobilisations de masses ; s'il y a des mobilisations massives également en Amérique du Sud et au Mexique ; si s'engagent dans la bataille les masses des pays capitalistes industrialisés; si les forces combattantes se renforcent et provoquent des crises majeures dans les armées réactionnaires, les entreprises criminelles des impérialistes pourront être déjouées.
Mais il est nécessaire que le mouvement ouvrier et les révolutionnaires en premier lieu, soient conscients que la mobilisation pour l'Amérique centrale est une tâche essentielle et urgente et que tous ceux qui se sont mobilisés au cours des dernières années contre le réarmement et le danger de guerre, comprennent qu'il s'agit maintenant de lutter contre le danger d'une guerre d'aggression concrète et imminente.
Comme l'explique la résolution que le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale a adopté fin mai 1983, la IVe Internationale exprime toute sa solidarité avec le peuple du Salvador et du Nicaragua. Elle déclare notamment être prête à participer à toute initiative que le FSLN prendrait pour organiser la solidarité combattante contre l'aggression impérialiste.
Bas les pattes devant le Nicaragua! Solidarité avec les révolutionnaires salvadoriens et guatémaltèques ! Vive la révolution centro-américaine !
2 juin 1983