Le 6° Congrès Mondial de la IV® Internationale s'est tenu dans une situation internationale de crise sans précédent du système capitaliste et de progrès des forces révolutionnaires dans des secteurs cruciaux du globe.
D'une part, l'économie américaine, malgré ses potentialités énorme, s'est enlisée dans une phase de stagnation prolongée, avec toutes les répercussions politiques et sociales qui s'ensuivent, et le prestige des Etats-Unis dans le monde jamais n'a été si bas.
Le développement constant de l'économie des Etats ouvriers, malgré les méfaits bureaucratiques. représente, d'autre part, l'un des éléments les plus dynamiques de notre époque et contribue objectivement à l'essor ininterrompu des forces révolutionnaires de par le monde. Ces forces bouillonnent, deviennent conscientes, s'organisent, luttent et arrachent une victoire après l'autre, en premier lieu dans le monde colonial et semi-colonial, moteur principal de la révolution à l'étape actuelle: le mouvement des masses cubaines aboutit à la constitution d'un Etat ouvrier, tandis que la révolte anti-impérialiste en Afrique s'étend à des zones nouvelles en s'approfondissant dans d'autres foyers, comme, par exemple, l'Algérie. Même en Europe occidentale, la stagnation des luttes touche désormais à sa fin: la lutte des ouvriers belges a déjà indiqué quelles sont les possibilités de l'étape qui s'ouvre.
Dans ce contexte mondial, toute une série de problèmes fondamentaux se pose au mouvement ouvrier international et une réponse doit être nécessairement donnée. Comment le prolétariat pourra-t-il gagner définitivement la lutte à l'échelle mondiale en renversant le régime capitaliste, y compris dans ses citadelles les plus munies; comment, en d'autres termes, pourra-t-il achever la première phase de l'époque historique de transition du capitalisme au socialisme? Comment les masses des pays coloniaux pourront-elles donner le coup de grâce au colonialisme et surtout comment pourront-elles assurer la transcroissance de la révolution anti-impérialiste en révolution socialiste prolétarienne? Comment, dans les Etats ouvriers, sera-t-il possible de résoudre tous les problèmes économiques, politiques et sociaux qui restent ouverts et, par là, assurer une exploitation complète et harmonieuse, à l'échelle internationale, des possibilités inépuisables incluses dans les nouveaux rapports de production collectivistes, et réorganiser de fond en comble les structures politiques et sociales sur la base d'une véritable démocratie prolétarienne, libérée de toute distorsion bureaucratique? Comment, last but not least, les masses du monde entier pourront-elles lutter efficacement pour éviter que l'impérialisme aux abois tâche d'entraîner l'humanité tout entière dans ses ruines en déclenchant une guerre nucléaire d'extermination totale ? Tels sont les problèmes que personne ne pourra éluder.
En fait, dans l'espace de deux mois, ce sont, au fond, ces mêmes questions qui ont été débattues dans deux assises internationales du mouvement ouvrier, la Conférence des 81 à Moscou et notre Congrès Mondial, et on ne saurait sous-estimer la signification du fait que certaines conceptions traditionnelles de notre mouvement — ne fût-ce que sous une forme très partielle et mutilée - ont effectivement percé dans les polémiques entre les P.C., et notamment entre Moscou et Pékin.
Mais, en dehors de ces analogies, il y a eu entre les deux assises des différences profondes, voire essentielles. Les P.C. bureaucratisés ont envoyé leurs dirigeants à Moscou sans que les militants et les cadres ne soient informés, même de l'objet des discussions, et qu'ils aient eu la possibilité d'exprimer, leurs idées et leurs critiques. Sur les positions respectives, seuls les hauts dirigeants étaient renseignés, et souvent d'une façon absolument unilatérale, tandis que sur la portée réelle des débats, qui ont duré une vingtaine de jours, on a gardé et on garde toujours un silence discret. Il est vrai qu'une longue déclaration a été publiée: mais elle est conçue plus dans le but de camoufler les divergences et de réaliser une unité formelle à tout prix, que de clarifier les problèmes fondamentaux en donnant des réponses nettes.
Le Congrès de la IV° Internationale a été préparé par une discussion qui a duré huit mois dans tous les organismes de notre mouvement, du Secrétariat International jusqu'aux cellules de base. La discussion a été faite sur des projets de résolution rédigés par la direction sortante, et des positions différentes se sont exprimées librement, y compris par la présentation de contre-projets, amendements et contre-rapports au Congrès même. Notre but était non pas d'organiser une manifestation de propagande, comme le font trop souvent les grandes organisations ouvrières, mais de discuter les questions brûlantes et d'arriver à des conclusions claires.
Nos réponses aux problèmes que nous venons d'énumérer se trouvent dans les documents publiés dans ce même numéro de notre revue. Essentiellement, nous retusons comme étant utopique et impliquant, en pratique, une ligne opportuniste, la conception d'après laquelle il serait possible de réaliser un passage au socialisme sous une forme plus ou moins « paisible », surtout sur la base d'une compétition économique entre les pays capitalistes et les Etats ouvriers. Comme cela a toujours été dans les tournants cruciaux de l'histoire de l'humanité, comme cela a été tout au long du demi-siècle qui a précédé, cette phase de transition sera encore marquée par des conflits extraordinairement aigus, des ruptures, des révolutions, des guerres. Le prolétariat devra être armé pour une telle perspective, sans illusion aucune: il devra être, plus que jamais, convaincu que seule la voie révolutionnaire, de la destruction de l'appareil bourgeois et non de sa transformation « démocratique », pourra l'amener au pouvoir. Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, nous disons que la lutte contre le colonialisme et le néo-colonialisme devra être continuée sans trêve ni défaillance, qu'une lutte armée des ouvriers et des paysans sera toujours la norme, que la bourgeoisie nationale, à cause de sa nature de classe, ne peut pas mener jusqu'au bout cette lutte, et qu'il faut que les masses se créent partout une direction ouvrière et paysanne capable de battre l'impérialisme, d'en liquider toutes les séquelles et d'entamer en même temps la révolution socialiste. Dans les Etats ouvriers, tout en soulignant les développements objectivement très favorables qui ont caractérisé l'époque post-stalinienne, nous avons insisté sur le fait que de nouveaux développements révolutionnaires se dessinent à la suite même des progrès économiques croissants, ce qui ébranle déjà et ébranlera de plus en plus la bureaucratie et posera toujours plus impérativement la question du rétablissement de la démocratie socialiste; nous croyons que le renversement du pouvoir de la bureaucratie est la condition sine qua non d'un épanouissement socialiste véritable et de la création d'une civilisation nouvelle, sans mesure commune avec toutes les civilisations antérieures. Finalement, tout en ne négligeant pas les éléments nouveaux, et surtout le facteur représenté par la puissance nucléaire de l'U.R.S.S., nous restons convaincus qu'en dernière analyse, la guerre ne pourra être évitée que si les forces révolutionnaires du prolétariat sont en condition de paralyser et de renverser le capitalisme jusque dans ses centres vitaux.
En dernière analyse, le problème primordial qui se pose c'est celui d'une nouvelle direction révolutionnaire à l'échelle mondiale. Cela est vrai dans un sens général depuis trente ans, mais jamais cette nécessité n'a été si concrète et urgente; jamais les prémisses objectives et meme subjectives, pour la réalisation de cette tâche n'ont été si amples. Le but de notre mouvement, c'est d'assurer cette direction en agissant dès maintenant comme la force active et centralisée la plus consciente pour exprimer ce besoin et pour aider au regroupement des forces révolutionnaires qui se développent dans ce sens.
Certes, nous sommes conscients de nos limites actuelles; nous savons très bien qu'il ne s'agit pas seulement d'exprimer des conceptions et d'élaborer des analyses correctes, mais aussi et surtout de faire que notre mouvement acquière partout une influence décisive de masse. Toutefois, nous avons enregistré des progrès importants, et de nouveaux secteurs de la IV° Internationale se sont développés, surtout dans le monde colonial et semi-colonial, ce qui se reflète dans la composition même de la nouvelle direction de notre Parti Mondial D'autre part, nos cadres et nos militants sont aujourd'hui intégrés dans le mouvement des masses de leur pays beaucoup plus profondément que jamais dans le passé.
Mais notre confiance dans l'avenir est déterminée surtout par le fait que la logique et les tendances de développement du monde contemporain se précisent de plus en plus dans le sens que notre mouvement avait prévu dans ses analyses de base: c'est pourquoi la IV* Internationale est la mieux armée pour comprendre les tâches de notre époque et pour aider les masses prolétariennes et paysannes à les accomplir.
Le sens fondamental du 6° Congrès Mondial, en même temps que l'approfondissement de ces analyses et de cette compréhension de la révolution, a été précisément de donner a notre Parti Mondial, pour la décade révolutionnaire qui s'ouvre, la puissance et l'efficacité d'intervention correspondant à l'ampleur des tâches posées par l'avance de la révolution mondiale.
7 février 1961.