Documents de la IVe Internationale

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La revue › nouvelle série n° 22

Sociaux-démocrates et staliniens devant la crise du capitalisme

Quatrième Internationale, nouvelle série n° 22 · automne 1975 · p. 2-4 · 2 730 mots

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L'embarras et l'impuissance de la social-démocratie et des PCs devant la crise du capitalisme international sont fort caractéristiques de l'impasse théorique et politique dans laquelle le réformisme et la collaboration de classe ont conduit les appareils bureaucratiques qui dirigent le mouvement ouvrier organisé dans les pays impérialistes.

La récession généralisée de l'économie capitaliste internationale, et la crise générale de tous les rapports sociaux bourgeois qui l'a précédée et qui l'accompagne, ont surpris ces appareils comme elles ont surpris la bourgeoisie internationale. Elles ont bousculé la stratégie des « voies électorales vers le bilité à une politique des réformes fondée sur une socialisme », en enlevant notamment toute crédicroissance économique accélérée à réaliser dans le cadre du mode de production capitaliste. Elles ont ébranlé le fondement théorique commun aux P.S. et au P.C., à savoir qu'entre l'économie capitaliste dominée à l'étape contemporaine par les grands monopoles, et l'économie socialisée et planifiée, il y a la possibilité d'insérer une phase «intermédiaire » d'économie « mixte », toujours capitaliste mais « libérée » de la domination des monopoles et capable de « garantir le plein emploi et l'élévation du niveau de vie des masses » (combinée ou non, selon les goûts, avec « l'amélioration de la qualité de la vie »).

Ces illusions réformistes n'étaient qu'un pale reflet de l'idéologie bourgeoise prédominante depuis la 2° guerre mondiale en matière économique et sociale, à savoir l'idéologie néo-keynesienne, selon laquelle, grâce à l'existence d'un important secteur nationalisé dans l'économie et d'une emprise de l'Etat sur une importante partie du revenu national (le budget étatique et celui des secteurs paraétatiques) les « pouvoirs publics » seraient parfaitement aptes à assurer le plein emploi, à empêcher les fluctuations cycliques, et à assurer une croissance continue de l'économie « mixte ». Les faits ont fini par infliger un cruel démenti à cette utopie. Et vu l'influence profonde que l'idéologie keynesienne et néokeynesienne avait exercée sur l'analyse et les projets politiques des réformistes, la faillite du keynesianisme qui accompagne la récession généralisée de l'économie capitaliste internationale se double d'une faillite de la pensée économique des directions sociales-démocrates et staliniennes. Cette faillite débouche fatalement sur la recherche de succédanés aux croyances si cruellement battues en brèche par la réalité.

Les sociaux-démocrates, qui avaient depuis longtemps abandonné jusqu'aux références verbales à Les sociaux-democrates, qur l'analyse marxiste, sont les plus embarrassés et les plus divisés. En gros, ils se divisent en deux écoles. L'une, la plus cynique, représentée de la manière la plus typique par la direction officielle de la social-démocratie allemande, en revient aux vieilles recettes « orthodoxes » libérales : assainir l'économie par le redressement du taux de profit aux dépens des salariés par une politique d'« austérité » et de déflation qui réduit le niveau de vie réel des masses et la part relative des salaires dans le revenu national. Cette politique, qui exprime direcs'appuye sur deux béquilles : des formes diverses tement les intérêts et l'orientation du patronat, de blocage (ou de modération d'augmentation) des salaires ; des économies brutales des dépenses publiques dites sociales, ce qui aboutit également à des réductions du niveau de vie des masses, particulièrement de couches défavorisées de celles-ci.

La justifcation avancée en faveur de cette politique de déflation est sortie directement des manuels des économistes bourgeois les plus vieillots du libérale plus doctrinaire. Pour citer une formule lisme utilisée par le chancelier social-démocrate ouestallemand dans son allocution de Nouvel An 1975 adressée aux travailleurs : " Ne touchez pas aux protits, car les profits d'aujourd hui sont les emplois de demain ». Il se fait que même d'un point de vue d'économie bourgeoise, cette justification ne tient pas de debout. Elle évacue une série de conclusions partielles et correctes que les keynesiens avaient tirées de l'expérience de la grande crise 1929-32. Un accroissement des profits capitalistes, obtenu grâce à la réduction des salaires réels, peut bien conduire à une relance modérée de la production. Mais si, dans l'absence d'une forte augmentation de la demande, les capitalistes concentrent leurs investissements surtout sur l'accroissement de la productivité (sur les investissements dits de rationalisation), il est parfaitement possible que cette « relance » laisse subsister un fort reliquat de chômage, c'est-à-dire que les profits d'aujourd'hui ne produisent guère « les emplois de demain ».

En fait, tout se passe comme si la social-démocratie de droite adhère au projet capitaliste de reconstituer l'armée de réserve industrielle à long terme, c'est-à-dire d'en finir une fois pour toutes avec le « dogme » du « plein emploi, objectif prioritaire de la politique économique ». Le maintien d'un fort volet de chômage permanent et chronique, même en période de reprise économique (qui ne se transformerait évidemment plus en « boom », pour ne pas dire en « surchauffe » dans ces conditions), aurait pour but de modifier à long terme les rapports de force entre le Capital et le Travail. Ainsi seraient obtenus et un affaiblissement permanent des syndicats et de la combativité ouvrière, et un relèvement permanent du taux de profit, ce qui « assainirait » durablement l'économie capitaliste, comme « assainie » l'économie anglaise après la défaite de la grève générale de 1926 et l'effondrement du go vernement travailliste de 1931.

La gauche social-démocrate réagit dans le sens inverse. Sa thèse fondamentale, c'est que la récession actuelle ne provient pas de trop, mais de trop peu d'interventionnisme étatique. Selon cette thèse, si le keynesianisme a fait faillite, c'est que les pouvoirs publics ne disposent pas encore d'instruments et de moyens d'action suffisants pour agir sur l'économie capitaliste à la dérive, ni pour compenser l'incurie du « secteur privé ».

Les remèdes sont donc d'inspiration néo-keynesienne à la 2° ou 3° puissance : orientation vigoureuse du volume global des investissements par une extension du secteur nationalisé (avec notamment possibilité pour l'Etat, grâce au secteur de crédit nationalisé non seulement de renflouer des monopoles capitalistes en difficulté, mais même de fonder de nouvelles entreprise publiques) ; accroissement sensible du budget public (et para-étatique) par rapport au revenu national dans son ensemble : emploi de mesures de contrôle étatique plus sévères sur cergauche réformiste ne rejette pas les mesures de politique de revenus et de blocage (voire de réduction) des salaires réels, mais veut les combiner avec des mesures de contrainte sur les prix, les revenus d'autres classes sociales, les importaions, etc.

De même que les propositions social-démocrates de droite reflètent les illusions doctrinales libéralesbourgeoises, les propositions social-démocrates de gauche reflètent les illusions doctrinales keynesiennes. L'idée qu'une politique de contrôles physiques et de rationnement des importations pourrait, dans un pays comme la Grande-Bretagne, permettre une relance des investissements et de la production industrielle (surtout dans leş secteurs technologi-

«en pointe ») est parfaitement utopique. Le recours sytématique au protectionnisme dans un pays impérialiste déclencherait inévitablement des rétorsions et une guerre commerciale généralisée de la part des partenaires-concurrents.

L'expérience confirme que le marché intérieur de la Grande-Bretagne ou de l'Italie est absolument insuffisant pour permettre l'essor rentable d'industries technologiques en pointe. Vouloir protéger son marché intérieur tout en stimulant ses exportations, c'est évidemment une utopie si cette politique est pratiquée par toutes les puissances impérialistes à la fois. Ce qui est donc sous-jacent à la thèse social-démocrate de gauche, c'est que ces expériences seront d'une manière ou d'une autre tolérées, voire subsidiées, par l'impérialisme international, c'est-à-dire que la concurrence inter-impérialiste est en déclin ou en voie de disparition. Mais en période de récession économique, c'est l'inverse qui est vrai.

Quant à l'idée que prolétariat et bourgeois se laisseraient conjointement séduire par des projets technocratiques de « redressement national », c'est une autre illusion non moins pernicieuse. Les capitalistes réagiraient à toute redistribution prononcée du revenu national aux dépens des profits par une grève des investissements, une évasion des capitaux et un sabotage économique généralisé. Les travailleurs réagiraient à leur tour à toute tentative d'imposer le blocage des salaires, voire l'austérité et le « produire d'abord », par des occupations d'usines et des grèves. L'« économie mixte » accentuée ferait faillite, comme elle l'a fait au Chili sous Allende ou au Portugal sous Gonçalvès. La lutte de classe est plus forte et plus réelle que les chants de sirène .des conciliateurs.

Les réactions des Partis communistes ont évidemment été teintes de références verbales au marxisme, en opposition à celles des sociaux-démocrates de gauche et de droite. Mais cela ne les rend pas moins embarrassées ni moins contradictoires.

Pendant toute une première phase, les idéologues staliniens ont nié la réalité de la crise de surproduction. Ils ont présenté les choses comme si les références à la crise représentaient une « conspiration®» de la bourgeoisie et de ses hommes politiques, afin de justifier des réductions de niveau de vie des masses laborieuses. La surprise a d'ailleurs été telle que le P.C. de l'Union soviétique a dû convoquer, avec six mois de retard, une conférence d'économistes pour apporter un premier commentaire global sur la récession, les «*propagandistes » chargés d'expédier les affaires courantes n'ayant manifestement pas reçu d'instruction sur la façon de réagir devant lévénement.

Dans un deuxième temps, les idéologues du P.C. se sont efforcés d'expliquer les responsabilités particulières des monopoles pour la récession généralisée, tout en faisant les allusions rituelles aux « crise inhérentes au mode de production capitaliste », voire à la « crise générale du système capitaliste en cours depuis soixante. ans ». Qu'il s'agisse effectivement d'allusions purement rituelles, voilà ce qui est confirmé par les « propositions d'action » avancées par les différents PCs. Car ces propositions se distinguent à peine de celles des sociauxdémocrates de gauche. Elles sont toutes de la même veine keynesienne ou néo-keynesienne. Elles nient toutes - quelquefois même explicitement, et avec véhémence, comme c'est le cas des PCs italiens et français - que la récession soit une conséquence inévitable du mode de production capitaliste. Ce « fatalişme » est supposé être « dogmatique » et « objectivement favorable à la mise en œuvre des plans de la bourgeoisie ». Pour les bureaucrates staliniens, une « autre politique est possible » sans le renversement du régime capitaliste, c'est-dire qu'il serait possible d'assurer le plein emploi, la croissance économique à long terme et le relèvement continu du niveau de vie des masses dans le cadre du régime capitaliste, si une politique de « gauche » (lisez : néo-keynesienne) se substitue à la politique déflationniste de droite.

Sous-jacentes à cette réaction des PCs sont deux illusions réformistes classiques, bien connues des années 1930. La première, c'est que la crise serait le produit non des contradictions internes et insurmontables du régime, mais d'« erreurs » politiques commises par les dirigeants capitalistes (sinon d'un complot délibéré : la thèse de la « conspiration » à la vie dure !). La seconde, c'est que la crise de surproduction pourrait être facilement surmontée à l'aide d'une politique délibérée de relance de la demande interne, de stimulation de la consommation des masses. Cette illusion, qui reflète l'adoption d'une variante particulièrement vulgaire et simpliste des théories expliquant la surproduction par la seule sous-consommation des masses, oublie totalement ou partiellement qu'en régime capitaliste, toute reprise large et durable de la production est une reprise large et durable de l'accumulation du capital et présuppose donc un relèvement prononcé du taux de profit, peu compatible avec une montée en flèche des salaires réels à court terme. Dans la meilleure des hypothèses (celle où l'oubli est seulement partiel), les propositons de relance de la consommation des masses sont associées à des projets d'extension de l'initiative publique en matière d'investissements, c'est-à-dire à des variantes social-démocrates de gauche du néo-keynesianisme.

La réaction des PCs à la crise socio-économique du capitalisme international est fonction de la stratégie politique d'ensemble de ces partis. Ils se sont manœuvrés dans une situation où ils n'ont plus le choix qu'entre deux positions erronées: soit admettre que la crise est un produit fatal du capitalisme, contre laquelle il n'y a pas d'autre réaction possible que l'attente fataliste que la récession disparaisse aussi « automatiquement » qu'elle se serait produite (déterminisme économique vulgaire) ; soit proposer des « solutions de rechange » réalistes dans le cadre du régime, afin d'éliminer dans l'immédiat les conséquences néfastes de la crise pour la classe ouvrière (volontarisme réformiste utopique). La solution marxiste révolutionnaire leur est bouchée de par leur option de départ réformiste. Cette solution consiste à comprendre la crise comme un produit en effet inévitable des contradictions intrinsèques du mode de production capitaliste. Mais loin d'en tirer des conclusions fatalistes et attentistes dans la traditon kautskyienne, les marxistes révolutionnaires en déduisent à la fois la nécessité d'une propagande anti-capitaliste accentuée, expliquant aux travailleurs que s'ils veulent éviter le retour futur au chômage, ils doivent renverser le régime capitaliste, et la nécessité de l'agitation et de l'action en faveur de revendications transitoires qui, tout en proposant des solutions immédiates aux maux frappant les masses, les amènent à déclencher des luttes qui, par leurs buts et leur ampleur, remettent en question l'existence du régime capitaliste.

Cette réaction communiste classique devant la crise, les PCs sont impuissants à l'esquisser, sans parler même de leur incapacité à la prendre comme base d'une mobilisation ample de la classe ouvrière. Dans ces conditions, ils se limitent dans le meilleur des cas à appuyer des luttes purement défensives, laissant passer l'occasion de la crise pour mener une éducation et une action anti-capitalistes amples des masses. Dans le pire des cas, comme des sociauxdémocrates de droite, ils proposent d'adopter une position « raisonnable », qui consiste à ne pas « provoquer » la bourgeoisie, vu le risque que celle-c s'engagerait dans une voie " fasciste » dans des conditions de crise.

En Union soviétique même, la bureaucratie a montré un embarras assez similaire à celui des dirigeants des PCs des pays impérialistes. Cet embarras a d'ailleurs une dimension supplémentaire : comment prendre position devant le rôle de « marché de substitution » que les Etats ouvriers bureaucratisés jouent manifestement devant la crise de surproduction frappant l'économie capitaliste internationale, du moins un marché de substitution pour certains secteurs de l'industrie et de l'agriculture capitalistes internationales. L'affaire des commandes massives de céréales de TU.R.S.S. aux . U.S.A., après celle des commandes massives de tubes d'acier aux trusts de la R.F.A. confirme ce diagnostic. La bureaucratie s'efforce de combiner l'application pratique que la stratégie de coexistence pacifique avec l'impérialisme, vantant les avantages particuliers du commerce Est-Ouest « dans les conditions actuelles », avec un rejet verbal de la « coexistence idéologique », intensifiant quelque peu les publications concernant la crise capitaliste et niant le rôle « modérateur » de la politique des PCs et du commerce Est-Ouest sur le caractère explosif de la crise. Mais cette combinaison manque de crédibilité et ne sert qu'aux obscurs combats entre chefs de divers groupements inter-bureaucratiques qui ont commencé la bataille de la succession de Brejnev, bataille qui, selon certains, doit se terminer au prochain congrès du P.C.U.S.

Devant le spectacle de l'impuissance et de la faillite tant théoriques que politiques des bureaucraties qui dirigent les grandes organisations de masse du mouvement ouvrier, l'analyse de la IV° Internationale prend toute sa valeur. Non seulement notre courant est le seul à avoir analysé à temps la crise aggravée du système impérialiste mondial et de tous les rapports sociaux bourgeois, depuis le milieu des années 1960, surtout à la lumière de la révolution indochinoise et de mai 1968 en France. Il est aussi le seul à avoir prédit le moment et la forme particulière de la récession généralisée de l'économie capitaliste internationale, le retournement fondamental du climat économique à long terme qu'elle signalerait, et la crise capitaliste exceptionnellement grave qui résulterait de la coïncidence de cette récession généralisée avec la combativité ouvrière accrue et l'éclatement de crises prérévolutionnaires et révolutionnaires dans une série de pays impérialistes-clé. Nous n'avons pas encore la force de diriger un assaut général des masses contre le régime capitaliste au moment où il est aussi sérieusement affaibli qu'il l'est aujourd'hui. Mais nous pouvons et devons élever le niveau de conscience anti-capitaliste des masses dans le climat actuel de crise aggravée du système, et stimuler partout où nous en avons déjà la force, des actions de secteurs avancés de la classe ouvrière qui montrent la voie, à l'ensemble de la classe, d'une contestation globale du régime capitaliste et de l'Etat bourgeois pour sauvegarder l'acquis des masses et s'engager dans la voie de la révolution socialiste.E

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